‹ La confession d'une jeune filleChapitre 4 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

. menoe. Celait dans ce salon, madame de Valangis était assise là où vous êtes et causait à voix basse avec moi, pendant que madame Jennie écrivait devant la crédence entre les deux fenêtres. Les enfants, M. Marius de Valangis et sa cousine, jouaient dans ce parterre. Madame Jennie écrivit pendant une heure et nous lut elle-même ce qu'à notre instigation elle s'était décidée à rédiger en cas de mort.

— Et vous ne l'avez ni amplifié, ni diminué, ni corrigé ensuite, monsieur Frumence? Dites : vous savez que votre parole me suffira.

— Je vous donne ma parole que je nty ai changé ni une phrase, ni un mot, ni une syllabe. La rédaction eût- elle été incorrecte et obscure, ce qu'elle n'est pas, j'aurais regardé comme une trahison de ma conscience d'altérer en quoi que ce soit la spontanéité, je dirai même la personnalité du renseignement.

— Vous dites le mot , monsieur Frumence , reprit M. Mac-Allan en cessant d'examiner Jennie; ceci est un renseignement qui fait honneur à l'intelligence et au caractère de madame Anseaume. J'ajouterai même, avec M. Barthez, qu'il me paraît avoir une grande valeur morale, en ce sens qu'il dégage à mes yeux, comme aux siens, la responsabilité de cette dame. Je suis tellement sin-

eère en vous parlant ainsi, que je prie madame Jennie (c'est, je crois, le nom qu'elle préfère) de vouloir bien me donner une poignée de main.

Jennie n'hésita pas. Elle se leva et tendit la main à notre adversaire en le regardant droit au visage et en lui disant :

— Oui, je préfère rester Jennie; c'est un nom qui ne me rappelle qu'un seul chagrin, la mort de madame... Mais on m'appellera pourtant comme on voudra, ajouta-t-elle ; je serai toujours contente, si la vérité prévaut.

— Comment ne prévaudrait-elle pas? dit M. de Malaval, las de subir passivement la réalité. Il est bien évident pour tout le monde que le marquis de Valangis avait reconnu sa fille.

M. Mac-Allan regarda Malaval avec surprise. Un furtif sourire d'impatience de M. Barthez lui apprit qu'il ne fallait tenir aucun compte des appréciations inattendues de ce personnage ; mais ce pâle éclair de gaieté qui passait sur nous se dissipa bien vite. M. Mac-Allan se rassit, et conclut d'une manière aussi imprévue pour Jennie et pour moi que l'avait été la réflexion de M. de Malaval.

— J'ai traité cette pièce de renseignement, dit-il en s'adressant collectivement à nous tous dans la personne de M. Barthez, et je tiens à maintenir la très-solide expression dont s'est servi M. Fru-

mence. Ceci est un renseignement , je dirais presque un certificat, que, sans le savoir et sans même y songer, madame Jennie s'est donné à elle-même. Je suis heureux de pouvoir lui dire qu'il dissipe tous les soupçons que j'aurais pu avoir sur sa haute probité. Mais, — ici M. Mac- Allan s'arrêta pour nous obliger à peser la force des objections qu'il allait soulever, — mais je déclare que la lecture dont je viens d'être ému ne change absolument rien au jugement que j'ai porté sur l'affaire en elle-même.

Marius, qui croyait la partie gagnée pour moi, fît un geste d'étonnement courroucé que M. Mac- Allan ne parut pas remarquer, ou dont il ne voulut tenir aucun compte, car il poursuivit paisiblement:

— Je connaissais, — non pas la rédaction du renseignement, — mais tous les faits qu'il renferme, et mon appréciation de ces faits n'est en aucune façon modifiée par la narration qui les coordonne.

— Comment donc les connaissiez-vous ? s'écria Jennie surprise.

— Je les connaissais tellement, répondit l'avocat, qu'ils avaient servi de base à l'enquête que j'ai faîte avant de venir en Provence.

— Vous ne consentez pas à nous dire comment

vous les connaissiez? lui demanda M. Barthez.

— Non, je ne dois pas y consentir; mais vous pouvez supposer, vous , monsieur, une situation très-régulière et très -vraisemblable : c'est que depuis longtemps madame de Valangis, sans trahir le secret de Jennie, avait fait part à son fils de tout ce qui pouvait lui faire accepter mademoiselle Lucienne pour sa fille.

C'était une réponse sans réplique, et pourtant je remarquai la physionomie soupçonneuse de M. Barthez en observant le docteur Reppe, qui resta impassible et comme indifférent aux suppositions. Disons, pour éclairer cette circonstance, que le docteur, étant la seule personne admise au tête-à-tête avec ma grand'mère, avait pu profiter de quelques moments d'affaissement dans son caractère, pour lui faire dire ce qu'elle avait résolu et juré de ne dire à personne. Le docteur était provincial dans l'âme, et son air d'insouciance cachait un grand instinct de curiosité. Il avait pu rapporter à madame Gapeforle ce qu'il avait deviné ou surpris , et madame Capeforte avait pu le trahir plus ou moins longtemps avant la mort de ma grand'mère.

Quoi qu'il en soit, M. Mac-Allan ne trahit personne, et continua.

— Je savais donc ce qui devait me mettre sur

la voie des recherches , et, après avoir fait ces recherches, je savais que madame Jane Guilhem avait été mêlée non personnellement, mais, à son insu, par le fait et le nom d'Anseaume son mari, à des affaires de contrebande sur les côtes de France et d'Angleterre. Je savais qu'elle avait eu une fille du nom de Louise, née et morte à l'île d'Ouessant en 1803. Les indications qu'elle donne à cet égard sont parfaitement exactes. Je savais aussi qu'elle avait reparu dans cette île avec une seconde fille qu'elle disait sienne et qu'elle avait élevée pendant quatre ans chez une honnête femme nommée Isa Carrian. Je sais encore qu'après être partie avec cette enfant sans dire le but de son voyage, elle n'avait jamais reparu dans son lieu natal, où elle n'avait plus de famille. Son père était décédé durant le voyage qu'elle faisait dans le Midi. Elle avait repris alors son commerce ambulant, en compagnie d'Isa Carrian, jusqu'à l'époque où, apprenant la mort d'Anseaume, elle est venue s'inslaller ici comme femme de- confiance. Isa Carrian avait continué le petit commerce pour son compte jusqu'à son décès...

— Isa est morte? s'écria Jennie, affligée et consternée.

— Isa est morte à Angers, il y a six mois, répondit M. Mac-Allan. Je vois que vous l'ignoriez, e^

je regrette de vous porter ce coup d'autant plus grave, qu'avec Isa Carrian disparait un témoignage d'une grande importance. Elle seule dans votre pays savait qu'Yvonne n'était pas votre fille, et elle a été si discrète à cet égard, que personne encore ne le soupçonne. Quant à un contrebandier ou a un flibustier nommé Ésaû ou Bouchette , j'ignorais son existence ; mais, s'il vit encore, il sera difficile de retrouver un bomme qui cache son ncm, son état, ses fautes probablement, et que vous avez à peine connu. La trace de la bohémienne complice, confidente ou servante temporaire d'Ànseaume est bien plus insaisissable, et, quant à Anseautfie lui-même, vous avez envoyé copie de son acte de décès pour faire vendre à Saint-Michel d'Ouessant quelques objets qui vous appartiennent et qui étaient sous son nom. Enfin, et pour me résumer , voici ce qui résulte des recherches aux* quelles, depuis deux mois, je me suis activement livré tant en Bretagne qu'en Normandie, en Vendée et dans les îles, pour retrouver les vestiges de cette affaire. Les époux Ànseaume ont laissé, dans les diverses et nombreuses localités qu'ils ont parcourues ensemble , quelques souvenirs assez précis. Ànseaume a frappé quelques personnes pat son esprit naturel, sa gaieté, son désordre et ses bizarreries. Dès qu'il se jette dans une Industrie oc-

culte, il change de nom coup sur coup, et on perd bientôt sa trace. Sa veuve laisse des souvenirs plus récents et plus nets. On la voit exercer la profession du colportage avec décence et probité. On Ta connue et on l'estime. On regrette de ne plus la voir aux pardons de Bretagne ou aux foires de Normandie avec son riant étalage de rubans bariolés et de toiles peintes flottant au vent. On se demande ce que, depuis douze ans, elle est devenue ; mais, comme pendant douze ans la population se renouvelle ou se déplace en grande partie , il est d'autres localités où Ton a oublié soit son nom, soit sa figure, soit l'un et l'autre. Personne ne peut dire si elle a eu un ou plusieurs enfants. On ne lui en a pas connu autour d'elle. On pense que son mari l'a souvent ruinée et définitivement abandonnée. Voilà tout ce que j'ai pu recueillir; car j'ai agi moi-même , et soyez tranquille , madame Jennie : ne voulant pas faire naître de soupçons sur le compte d'une personne que je n'avais pas l'honneur de connaître, j'ai laissé croire que mes informations n'avaient pour but que de vous faire recueillir un petit héritage ; mais je conclus en vous . disant : Votre histoire est vraie en ce qui vous concerne, elle est peut-être vraisemblable pour quiconque l'étudierait comme un roman composé avec soin. Elle a, en faveur de l'identité de madc-

moiselle Lucienne de Valangis , des circonstances que Ton pourra faire valoir ; mais elle est absolument dénuée de preuves sur ce point capital.

Vous passerez peut-être des années à faire chercher deux témoins que vous ne pourrez jamais retrouver, un flibustier pendu probablement à la vergue de quelque navire , et une bohémienne que vous ne reconnaîtriez même pas, vous l'avez déclaré vous-même. L'acteur principal du drame est mort, cela est constaté, sans vous laisser une preuve, un écrit, un gage quelconque. Tout l'état civil de mademoiselle Lucienne repose donc sur le fait de quelques signes extérieurs que sa grand'mère a cru reconnaître, une ou deux petites marques sur l'épidémie, une légère nuance dorée que je distingue et que je ne refuse pas d'apercevoir au milieu de sa chevelure sombre ; mais, en vérité, ses amis et ses conseils peuventils penser que des signes si médiocrement particuliers, joints à l'illusion d'une tendre aïeule et au témoignage d'une seule personne véridique , mais vaguement renseignée, trompée peut-être, et en tout cas dans l'impossibilité de faire apparaître l'auteur de la révélation qui a motivé sa croyance, je le demande à l'homme de loi qui nous écoute , au médecin qui sait par quelles transformations passe un enfant d'un an à quatre, aux personnes

qui savent ce que c'est que la réalité, la notoriété, la certitude dans les faits de la vie humaine, je ic demande à mademoiselle de Valangis, qui a toutes les apparences de la raison et de la loyauté, je le demande enfin à vous-même, madame Jennie, à vous qui êtes assurément une personne au-dessus du vulgaire, un esprit remarquablement droit et suffisamment éclairé : croyez-vous que votre témoignage et vos preuves puissent servir à quelque chose?

Un silence de consternation succéda au discours de MaoAllan. Jennie seule résista au découragement.

— Oui I dit-elle avec énergie. Je crois qu'à la vérité la vérité doit suffire. Qu'on nous donne du temps! Je chercherai, moi. Personne ne sait si le contrebandier est mort. Il est peut-être vivant. J'ai passé dix ans avant d'avoir une preuve de la mort de mon mari et je l'ai enfin acquise. Je ne sais pas le nom de ce contrebandier; mais j'ai reconnu une fois sa figure, pourquoi ne la reconnaîtrais-je pas une

seconde? II y a toujours des contrebandiers à Ouessant et ailleurs. Tous se connaissent. Je m'adresserai à eux , je les ferai parler. Pourquoi celui qui m'a dit la vérité aurait-il inventé cela? Gomment aurait-il fait pour l'imaginer et pour tomber juste? Voilà un hasard que vous n'expliquerez pas. Et pourquoi ne dirait -il pas maintenant tout ce qu'il sait, s'il n'a pas été le complice de l'enlèvement? Non, non! tout n'est pas fini, parce que nous n'avons pas fait toùles les recherches qu'il fallait faire ; mais nous les ferons. C'est le moment de les commencer. Je n'y répugnerai plus. Si mon mari n'est pas à l'abri du blâme, il est maintenant à l'abri du châtiment. Et puis je n'ai pas d'enfants. Il n'avait pas de famille, lui; moi, je n'en ai plus. 11 n'y aura plus que moi pour porter un nom déshonoré. Rien ne me retiendra maintenant pour sauver Lucienne. J'ai eu tort peut-être d'attendre si longtemps. Les innocents doivent passer avant les coupables... Que voulez- vous I c'était mon njari ! Et, quand à Brest ou à Toulon je voyais passer la chaîne, j'avais froid dans le cœur et je me (disais : « Est-ce que je serai obligée de l'envoyer 'là?» J'ai été faible, ma pauvre Lucienne! il faut me pardonner, mais je réparerai tout. Je me mettrai en route demain s'il le faut, et, s'il le faut, j'irai jusqu'en Amérique.

dô LA CONFESSION

— Attendez, Jennie! dît M. Barthez, ému presque autant que moi-même; vous avez dit que vous répondriez à des questions. Où est mort Anseaume?

— Anseaume est mort au Canada et en prison pour dettes. Il paraît qu'il y était devenu fou, ce malheureux!

— Comment avez-vous su qu'il était mort, et comment n'avez-vous recherché le lieu et la preuve de son décès qu'au bout de dix ans?

— J'ai recherché la preuve aussitôt que j'ai su la mort, mais je ne savais pas le lieu. Des mariniers bretons qui avaient été à la pêche de la baleine avaient rencontré à Terre-Neuve d'anciennes connaissances du Canada, des pêcheurs comme eux, et, comme on causait de ceux avec qui on avait couru la mer autrefois, on en est venu à parler de mon mari. Il avait fait tout jeune une campagne de pêche par là, et on se souvenait de lui parce qu'il était le plus gai et le plus paresseux de la bande. Alors, un de ces Canadiens a dit : a J'ai revu une fois Anseaume à Montréal, et je sais qu'il est mort par là. Il ne songeait plus à la pêche. Il faisait un autre état. » On n'a pu savoir quel état. Seulement, on m'a dit, à moi : « Vous êtes veuve, » et je ne pouvais pas en être sûre. J'ai donc chargé un avoué de chez nous de prendre des informations. J'ai dépensé beaucoup d'argent. On a écrit beaucoup de

lettres. Enfin on a découvert, il n'y a pas plus de deux ans, qu'Anseaume était mort en prison à Québec sous le nom de Perceville, mais bien connu pour Anseaume par ses créanciers et inscrit comme tel au registre des décès. Je voulais payer ses dettes, on n'a pu retrouver les créanciers : c'étaient des ambulants comme lui. J'ai fait demander s'il n'avait pas laissé des effets, des papiers, une lettre pour moi. Il n'avait rien laissé, et ce qu'il eût laissé d'écrit, m'a-t-on dit, n'aurait pu être qtfe des paroles de fou. — Mais enfin, pourquoi n'irais-je pas m'informer moi-même à présent? Dans la folie, on parle quelquefois beaucoup et on peut dire la vérité. Je peux retrouver ses camarades de prison, le médecin, l'infirmier, savoir si à sa dernière heure il a eu un remords, un souvenir, une crainte, s'il a parlé d'un enfant...

— Vous avez autant de sagacité que d'imagination, madame Jennie, dit M. Mac-Allan avec dou-i ceur; mais, quand vous feriez ces prodiges de dévouement et de zèle, croyez-vous donc que les vagues propos du délire, recueillis si longtemps après coup, auraient quelque valeur en justice? Non, voilà des rêves, croyez-moi! Tout ce que vous nous apprenez rend plus délié encore le fil,... je ne veux pas dire le cheveu, qui rattache mademoiselle Lucienne à la société. Tout ce que vous

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songez à entreprendre ne peut que rendre impossible une transaction avantageuse, j'ose dire brillante, pour la personne que vous aimez. Vos recherches peuvent durer longtemps, et, pendant qu'elles dureront, quel sera le sort de mademoiselle Lucienne, réduite à la portion congrue, privée de votre compagnie et abandonnée seule à des luttes pénibles, sans parler des dangers que court une jeune personne isolée et sans protection dans le monde ?

— Vous vous trompez, monsieur, dit sèchement Marius ; ma cousine aura la protection de ses parents, M. de Malaval et moi.

— Votre protection est bien jeune, monsieur, répondit l'avocat, et celle de M. de Malaval ne pourra être que gratuitement généreuse. Résisteront-elles l'une et l'autre à la certitude plus ou moins prochaine d'un devoir purement chimérique?

> Je ne sais ce que Marius allait répliquer, lorsque l'abbé Costel, qui n'avait encore rien dit ni rien fait paraître de ses impressions, prit la parole avec une certaine vivacité enthousiaste.

— Vous ignorez, monsieur, dit-il à Mac-AUan, que M. Marius de Valangis est le fiancé de mademoiselle de Valangis , et qu'elle n'a pas besoin des concessions de sa belle-mère pour conserver le nom qu'elle porte. Si elle le perd, elle est sûre de

le retrouver le lendemain : donc, vos propositions sont non avenues. Ni M. Marius ni sa cousine n'accepteront jamais des offres d'argent, dont ils sont déjà assez offensés. Ne les renouvelez pas, je vous le conseille , et plaidez , si bon vous semble. Réduisez mademoiselle de Valangis au partage des biens de sa grand'mère avec les frères consanguins, réduisez -la même au dénûment absolu:

elle' ne peut qu'attendre son sort, braver l'infortune et s'en consoler par l'affection de son époux et le dévouement de ses amis.

— Vous parlez d'or, monsieur l'abbé , répondit sans hésiter Mac-Allàn; si c'est là* la conclusion du débat, je n'ai plus qu'à me làtre et à regarder ma riflssiori comme accomplie. J'abandonne à d'autres, plus ardents que moi aux exécutions judiciaires, le soin d'attaquer le testament et de contester l'état civil de Phéritière. Toute la responsabilité du désastre tombe désormais sur M. Marius de Valangis, et je m'en lave les mains : j'ai fait mon devoir.

L'abbé Costel avait rompu la glace. Il ne restait plus à Marius qu'à risquer le naufrage; mais Marius n'était pas l'homme du parti héroïque, il n'en avait que la velléité superficielle, et ses airs de fierté se trouvaient toujours d'accord avec l'intérêt bien errtendifde sa situation. 11 lui avait semblé de bon goût de m'offrir sa protection pour me lier à

lui par la reconnaissance en cas de succès. Cette protection n'allait pas jusqu'au mariage en cas de ruine. Il pâlit, et, sentant tous les yeux attachés sur lui, il perdit la tête, serra les poings, et me lança un regard de défi et de terreur; singulier mélange de menace et de détresse qui n'échappa ni à la perspicacité de M. Barthez, ni à celle de M. Mac-Allan , ni à celle de Frumence. Je n'avais qu'une chose à faire , qui était de renouveler devant tous la déclaration que j'avais déjà faite devant M. Barthez. Je sentis aussi que je devais tout prendre sur mon compte pour sauver à Marius l'humiliation de se trouver au-dessous du rôle magnanime que lui attribuait si gratuitement M. Gostel. Je déclarai donc que, pour des raisons étrangères à la situation actuelle, j'étais revenue sur mes projets et avais refusé d'avance les offres généreuses que mon cousin était disposé à me faire. Marius, soulagé d'un poids au-dessus de ses forces, retrouva assez de présence d'esprit pour faire une belle sortie.

— Puisqu'il en est ainsi, dit-il en venant à moi, je n'ai plus que le droit de conseil, et j'espère que tu voudras bien me faire part de tes résolutions et agréer les avis que j'aurai à te soumettre. Pour le moment, après t'avoir offert tout ce qu'il dépendait de moi de t'offrir, j'aurais mauvaise grâce à

insister sur un moyen de salut que tu dédaignes, peut-être à tort, et je me retire pour t'épargner l'embarras de te prononcer sur les causes de ton refus.

Il me baisa la main, salua les autres avec une élégance aisée, et se retira avec M. de Malaval, qui crut devoir m'adresser quelques mots de blâme poli sous forme de regret. Selon lui, dès ce moment, et grâce à sa brillante imagination, la chose fut commentée et racontée ainsi : Marius, devant le conseil de famille assemblé , m'avait demandé ma main dans les termes les plus explicites et avec l'insistance la plus ardente. Lui-même m'avait vivement pressée, ainsi que M. Barthez et même M. Mac-Allan, de couronner l'amour le plus chevaleresque et la flamme la plus pure. J'avais écouté les mauvais conseils de l'abbé Costel et de Frumence. Je ne sais quel rôle Jennie avait joué dans ce drame de famille, mais la rupture venait bien de mon fait; c'était un coup de tête, un caprice d'enfant gâté, et, si je perdais ma cause, je ne devais m'en prendre qu'à moi seule. Telle fut par la suite la version de M. de Malaval avec des variantes, mais toujours la même au fond.

Quand il fut sorti avec Marius, la situation se trouva simplifiée. L'incident, généreusement et maladroitement soulevé par M. Costel, eut cela de bon que l'on put reprendre les pourparlers que j'avais besoin de bien connaître. M. Mac-Allan mo demanda naturellement si je m'en tenais au refus pur et simple de l'abbé malgré le scrupule qui me portait à rompre mes fiançailles. Je trouvai je ne sais quoi d'ironique dans cette insinuation, et je répondis que je demandais le temps de la réflexion quant à la forme et au motif de mon refus.

— Mon parti est déjà pris, ajoutai- je, et je ne changerai pas d'avis pour ce qui me concerne; mais il y a des questions de forme sur lesquelles j'ai besoin de l'avis de mes conseils.

C'était une réponse réservée telle que la souhaitait M. Barthez, à qui je devais cet acte de déférence.

— Je vous laisse avec vos amis, dit M. Mac- Allan en se levant, et je vous demande pardon d'avoir beaucoup insisté pour un premier jour;

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mais je vous avoue que je compte insister davantage demain , car il faut que vous me permettiez de revenir demain.

— C'est bien tôt, monsieur, répondis-je.

— Oui, c'est bien tôt, reprit-il, d'autant plus que j'ai un certain temps à mettre au service de ma cause; mais enfin ce temps a une limite, et plus nous en perdrons , plus la solution sera difficile. J'ai d'ailleurs des raisons personnelles pour vous voir souvent, des raisons que je vous dirai peut-être, et qui, j'en fais serment, sont exclusivement dans votre intérêt. Si M. Barthez, ou M. Frumence, ou le docteur, ou tous trois ensemble, veulent m*accompagner demain, j'en serai charmé, car je ne prétends nullement vous persuader à leur insu.

— Les devoirs de ma charge ne me permettront pas de revenir demain, dit M. Barthez, et je crois que M. le docteur est ici un témoin bienveillant, rien de plus. Mademoiselle de Valangis vous recevra, si elle le juge à propos, demain et tous les jours ; mais, en qualité d'ami dévoué de sa grand'mère, j'y mets une condition : c'est que vous vous bornerez à lui renouveler vos offres sans exiger qu'elle s'engage par une réponse en mon absence, de même qu'elle me fera une promesse analogue et bien sérieuse de ne rien conclure sans

que je sois présent à vos conventions. Je pense que M. Costel, M. Frumence et madame Jennie sont ici d'accord avec moi.

M. Mac-Allan souscrivit avec empressement à cette condition , je m'engageai aussi à l'observer, et l'avocat se retira avec le docteur, après m'avoir demandé l'heure de la seconde entrevue, que je fixai à midi.

M. Barthez, dès que nous fûmes seuls avec lui, s'appliqua à nous ôter le peu d'espérance que nous avions pu conserver, Jennie, Frumence et moi.

— Ne soyez pas dupes, nous dit-il, de l'attitude tranquille et froide que je devais garder vis-à-vis de votre adversaire. Au fond , je crois la position difficile, et le voyage que Jennie parle d'entreprendre est une ressource si précaire, que je ne peux ni le conseiller ni l'accepter comme une espérance. D'ailleurs, il serait plus long et plus inefficace que ne le seront les soins de la justice. C'est moi qui me charge dès aujourd'hui de toutes les recherches nécessaires et possibles ; mais il serait bien téméraire de compter sur un miracle pour refuser des offres qui peuvent être honorables. Tout dépend de la forme et de la cause de ces offres. Ne vous récriez pas , monsieur Costel , et vous, Lucienne, ne préjugez rien. Je ne saisis

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pas encore les motifs de votre belle-mère pour \ouloir acheter si cher votre renonciation à un nom que vous pouvez si bien porter sans lui faire aucun tort. Il y a là-dessous un mystère que nous pénétrerons avec de l'attention et de la patience. Si nous y découvrons quelque chose de blessant pour vous, je serai le premier à vous conseiller la lutte à outrance. Sinon, le devoir de vos amis est de vous engager à réfléchir mûrement, peut-être à transiger quand le moment sera venu.

Frumence se rendit à l'avis de M. Barthez, ce qui ébranla Jennie et M. Gostél. Tous deux promirent d'attendre passivement la lumière que Frumence se chargeait de chercher, et que M. Barthez se flattait de deviner.

— Écoutez, me dit Frumence au moment où Ton se sépara, pendant que je vais tâcher d'éclaircir certains doutes que je désire garder pour moi seul, bien que M. Barthez semble les partager, c'est à vous, mademoiselle Lucienne, d'être aussi habile que M. Mac-Allan, et de lui arracher les aveux nécessaires. Il faut que vous sachiez si votre belle-mère vous hait sans vous connaître, et pourquoi elle vous hait.

— Hélas! Frumence, répondis-je, je ne me

sens pas habile, et je crains à présent que M. Mao

AHan ne le soit beaucoup trop.

— Tcop? Non, reprit Frumence. Le trop d'habilité est la duplicité, et M. Mac-Allan est sincère ; mais il n'est pas forcé de l'être au point de trahir le secret de ses clients. Ayez la même habileté quo lui, celle de la franchise; mettez-le au pied du mur et faites-lui pressentir que vous ne céderez qu'à des motifs dignes de vous.

— Mais pourquoi donc céder? dis-je à Jennie aussitôt que je me retrouvai en tête-à-tête avec elle. Si je n'ai aucun droit sérieux à faire valoir, je n'ai qu'à subir. Pourquoi me demande-t-on de vendre un nom que l'on dit ne pas m'appartenir? On ne vend que ce qui est à soi : vendre le bien d'autrui est un vol égal à celui de l'usurper. Estce que tu comprends, Jennie? Moi, je ne comprends rien à ma belle-mère I

— Moi, qui crois fermement que. le nom vous appartient, répondit Jennie, je vois bien qu'on n'espère pas vous en dépouiller si aisément. Mais pourquoi on tient tant à vous l'ôter... Peut-être que je m'en doute. Vou£ ne savez pas l'histoire de votre père ; moi, je la sais, et je devais ne pas vous en Caire part. A présent, il faut bien que i'ou vous dise tout; autrement, vous feriez fausse route. Dînons, et je vous conterai ça.

Depuis la mort de ma grand'mère, nous dînions toujours ensemble, Jennie et moi. Je ne la voulais pas souffrir debout derrière ma chaise, et elle avait consenti, non sans peine, à s'asseoir vis-à-vis de moi. Notre ordinaire était si frugal, que nous nous servions nous-mêmes.

— Savez-vous, me dit-elle quand nous fûmes au dessert, pourquoi votre père était marquis, tandis que sa mère n'était pas marquise?

— Je croyais que ma bonne maman était marquise, et que, par prudence, elle avait laissé oublier son titre sous la Révolution.

— Pourquoi ne l'aurait -elle pas repris ensuite à la Restauration, comme tant d'autres qui avaient gardé l'habitude d'oublier leurs grapdcurs sous l'Empire ?

— Je ne sais pas, Jennie. Ma bonne maman n'avait pas d'orgueil , voilà tout.

— Votre bonne maman tenait à sa noblesse. Je ne dis pas que ce fût par orgueil ; mais tous les nobles tiennent à cela, et, comme elle avait juste-

Hient un grand respect pour les titres, elle ne voulait pas en prendre un qui ne lui appartenait pas.

— Alors, elle n'était pas marquise?

— Et votre père n'était pas marquis;

— Ce que tu dis là m'humilie. Pourquoi donc alors usurpait-il?...

— Mon Dieul il était émigré. Il faisait comme tant d'autres qui, n'ayant que leur nom, y ont ajouté un titre à l'étranger, pour faciliter leur établissement. Quand il a épousé votre mère, ce titre lui a servi. Elle n'était pas de grande famille, elle lui a apporté une certaine fortune qu'il a mangée, et il s'est trouvé veuf, pauvre, et toujours soidisant marquis. Il était très-beau et très-aimable. Il a su plaire à lady Woodcliffe, qui était une riche veuve de grande famille, et dont les parents ont exigé qu'il fît ses preuves. Il ne pouvait pas les faire. 11 a écrit à sa mère pour qu'elle obtînt que Bellombre, qui est un ancien marquisat éteint, fût de nouveau érigé en marquisat en sa faveur. Il s* serait appelé le marquis de Valangis- Bellombre, ou tout simplement le marquis de Bellombre. 11 se figurait cela possible; il avait gardé des idées d'avant la Révolution. Madame n'a pas seulement voulu l'essayer. Elle trouvait ça ridicule, car elle n'avait aucun lien de parenté avec les anciens seigneurs de Bellombre, et tout ce qu'elle

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pouvait faire valoir auprès des Bourbons, c'est que ses deux frères avaient été tués par Bonaparte dans le parti des Anglais. Madame ne voulait pas rappeler cela. Elle avait les idées de son mari, qui était, disait-elle, un peu patriote; et puis elle disait encore que les bons noms se passent de titre et qu'elle n'avait pas besoin de se faire anoblir, étant aussi noble que qui que ce soit en Provence. Le mariage de son fils avec lady Woodcliffe a eu lieu malgré l'opposition de la famille de cette dame; lady Woodcliffe aimait votre père. Cependant il paraît qu'elle s'est repentie de l'avoir épousé : il dépensait beaucoup, et, s'il ne Ta pas ruinée , c'est qu'elle a pris le dessus et l'a tenu un peu sévèrement. C'est une maîtresse femme , à ce qu'il paraît ; mais elle n'a jamais pu se faire appeler marquise par ses nobles parents, qui lui reprochaient de s'être mésalliée , et elle n'a jamais pardonné à madame de n'avoir pas fait sa volonté. Elle a refusé de venir la voir, et elle est la cause que votre père n'a jamais osé vous reconnaître ouvertement. A présent je devine ce qu'elle veut; votre père l'avait assez donné à entendre dans ses lettres. Elle veut que son fils aîné soit marquis ; elle veut obtenir cela du roi de France, elle n'y épargnera pas l'argent. Elle veut que Bellombre devienne son fief, et, quand elle y sera parvenue,

elle se pardonnera à elle-même d'avoir été jusqu'à présent madame de Valangis tout court. Voilà pourquoi elle vous offre beaucoup d'argent pour vous évincer d'ici. Elle s'imagine que, si vous vous mariez avec votre nom de Valangis et votre propriété de Bellombre en dot, le marquisat pourra être obtenu par votre mari. Je ne peux m'expliquer autrement sa conduite. "

— Tu as sans doute raison ; mais cette femme n'est-elle pas un peu folle ?

— Eh ! mon Dieu ! est-ce que, pour expliquer la moitié des choses de ce monde, il ne faut pas admettre que c'est la folie qui en est cause? Voilà pourquoi on doit être raisonnable soi-même et patient avec les esprits malades.

— Oui , ma Jennie , tu dis vrai. Cela me fait penser à te dire que je pardonne à ton mari. Ah ! quand je songe que, sans lui , je ne t'eusse jamais connue , je suis prête à le remercier de tous les embarras qu'il nous cause aujourd'hui.

Jennie m'embrassa.

— Je vous y ai trop laissée, dans ces dangers où vous voilà, me dit-elle. Peut-être que, si j'avais sacrifié mon mari, nous aurions aujourd'hui des preuves.

— Tu as fait ton devoir, et je t'en estime mille fois davantage. Tiens, vois-tu, Jennie, j'ai été bou-

le versée ce matin, quand j'ai rencontré cet Anglais; mais, depuis que j'ai entendu lire ton histoire et la mienne, j'ai bien du courage, va! Ah ! plût au ciel que je fusse ta fille ! j'en serais fi ère.

— Ne dites pas cela ! vous ne seriez pas la petite-fille de votre bonne maman !

— C'est vrai, je lui dois de tenir à son nom, qu'elle m'a rendu avec tant de confiance, et tout mon orgueil doit être d'appartenir à cet ange de bonté. Quant aux litres, je m'en moque comme elle s'en moquait.

— Bien ; mais son nom doit vous être sacré :

vous ne pouvez pas le vendre. Qu'on vous l'arrache si on veut et si on peut, mais qu'il ne soit pas dit qu'on vous l'a acheté !

— Ah ! ma chère Jennie* m'écriai-je, tu as lu dans mon cœur ; voilà mou intention bien arrêtée, et, si je n'ai pas maltraité M. Mac-AIlan comme l'a fait l'abbé Costel, c'est parce que je ne veux pas avoir l'air d'agir avec dépit et de provoquer des scandales. Et puis il faut absolument, Frumence l'a dit et il a raison, que je découvre pourquoi l'on me persécute.

— Si on vous hait, c'est à cause de votre grand'mère, dont on n'a pas pu. se venger pendant sa vie; mais je ne vois pas. encore la persécution : ce n'est qu'une affaire de vanité. On. aur^ su que vous deviez épouser Marius.

— Comment l'aurait-on su? C'était un secret entre nous jusqu'à présent, puisque la lettre destinée à mon père n'a pas été envoyée.

— Ah! voilà! Il y a quelqu'un dans le pays qui épie, qui rapporte, qui arrange peut-être tout ce qui se fait ici. Cela se voyait bien dans les lettres de votre père à madame, et madame s'en tour* mentait. M. Barthez, qui a toutes les lettres, en sait peut-être plus long là-dessus qu'il lie veut encore nous le dire.

— Tu as raison. Il faut que quelqu'un ait écrit là-bas du mal de moi, et peut-être qu'on me juge indigne de porterie nom qu'on porte soi-même!

— Il ne faut pas croire cela, dit Jennie. Quel mal peut-on dire de vous ?

Jennie était optimiste ; c'était le sublime défaut de cette généreuse nature si éprouvée et toujours si sereine. Elle réussit à me distraire de mon inquiétude et à me faire participer au calme étonnant qui résidait en elle. Ce calme semblait augmenter aux heures de crise, et, si elle avait des élans d'enthousiasme ou d'indignation, c'était pour se remettre à l'œuvre, l'instant d'après, dans sa voie de patience et d'activité.

— Mais que penses-tu de Marius? dis-je en souriant, à Jennie, pendant qu'elle me coiffait pour la nuit.

— Marius? Je ne veux pas en parler, répondit- ' elle.

— Ah I de ta part , voilà un blâme bien sévère.

— Ne me faites rien dire.

— Si fait. Est-ce qu'il ne te semble pas que Marius, élevé par ma grand* mère et lui devant tout, était obligé de faire la folie de m'épouser?

— Vous ne lui avez pas donné le temps de vaincre un peu de lâcheté. Si vous aviez dit : « Marius, je compte sur toi, » il n'aurait pas osé démentir l'abbé. L'abbé a été imprudent. On a mal ' pris ce jeune homme.

— Ah ! tu voudrais que j'eusse attendu ses réflexions et ranimé son courage?

— Vous en demandez trop : prenez garde de n'être jamais heureuse! Voulez-vous que tout de suite , comme cela, on comprenne son devoir et on le fasse ?

— As-tu jamais hésité devant le tien , Jennie? et ne m'as-tu pas appris à marcher vite et droit comme tu marches ?

— Tout le monde n'a pas la vue bonne et le mouvement prompt ; ne condamnons pas encore cet enfant : qui sait s'il ne se repent pas ce soir, et s'il ne reviendra pas demain vous dire qu'il veut vous sauver?

— Ah I Jennie , je demande à Dieu de ne point

lui inspirer ce bon mouvement ! je serais peut-être forcée de l'accepter, puisque c'est un devoir pour moi de sauver des outrages le nom que ma grand'mère m'a transmis.

— Voyons, Lucienne, est-ce le dépit qui vous fait parler? Soyez, franche, est-ce que c'est bien arrêté que vous n'avez plus d'amitié pour Marius?

— De l'amitié, si fait, j'en ai encore. Je lui pardonne d'être égoïste et peureux. Je l'estime quand même à d'autres égards... Mais...

— Mais quoi? Vous ne l'aimez pas d'amour, je le sais bien, et il m'a toujours semblé que vous ne vouliez pas connaître l'amour.

— Je désire, en effet, ne pas le connaître. C'est un sentiment exalté' que je crains... Mais...

— Mais quoi encore?

— Ahl Jennie, je ne sais pas ; il me semble qu'il y a amitié et amitié. Il me semble que, si tu n'as pas d'amour pour Frumence...

— Je n'en ai pas.

— Soit l mais ton amitié pour lui est une confiance absolue dans son caractère, et cette amitié-là doit être bien douce I

— Oui, c'est une bonne chose; mais vous rencontrerez bfen peu de caractères comme Frumence. Il est peut-être seul de son espèce. Songez donc qu'il n'a pas vécu comme un autre, et qu'il

DUNE JRUNH FILLE. 56

n'a pas eu de tentations. 11 n'a rien à voir dans le monde, le monde ne viendrait pas au-devant de lui. Votre cousin, que je ne veux pas vous voir épouser par respect humain, mais qui mérite peutêtre de rester votre ami, est entouré d'exemples d'ambition, de mauvais conseils peut-être...

— Parlons de Frumence. Pourquoi n'as-tu pas d'amour pour lui?

— Et pourquoi voulez-vous que j'aie de l'amour, vous qui condamnez l'amour comme une folie?

Souffrez, petite,, que je sois aussi raisonnable que vous.

Il se faisait tard, j'étais fatiguée, et je savais que, sur certains sujets de conversation, l'épanchement de Jennie se fermait comme un livre.

XLVIÏI

Le lendemain, à midi, je fus étonnée de voir arriver M. Mac-AIlan à pied.

— Je ne viens pas de Toulon, me dit-il. J'ai pensé que ce serait trop loin pour conférer souvent avec vous et que je perdrais mes heures et mes yeux dans la poussière des chemins. J'ai ac-

ccpté le seul gite qui existe dans votre voisinage et l'hospitalité du docteur Reppe.

Un léger froncement du sourcil de Jennie me fit comprendre que notre adversaire s'était placé sous la main d'un ami bien froid, lequel avait une amie bien peu sûre. Instinctivement, je demandai à M. Mac-Allan s'il avait fait connaissance avec madame Capeforte.

— Oui , me répondit-il sans hésiter. Pour mes péchés, j'ai passé ma soirée avec cette personne mielleuse et son étonnante fille.

— En quoi trouvez-vous Galathée étonnante?

— En tout; mais ce n'est pas pour parler d'elle que je viens vous importuner de ma visite, c'est pour me mettre à vos ordres.

Jennie sortit sans affectation. Elle espérait que, seul avec moi, M. Mac-Allan me révélerait plus volontiers ce que Frumence m'avait conseillé de lui faire avouer; mais j'avais affaire à forte partie, et j'étais incapable de diplomatie. L'impénétrabilité de M. Mac-Allan était à l'abri de toute insinuation comme de toute sommation, et le pis, c'est qu'il semblait ne mettre aucune finesse dans son jeu.

— Pourquoi , me dit-il après bien des questions inutiles de ma part, voulez-vous pénétrer les motifs de la marquise de Valangis? Je n'ai pas mission de m'en expliquer avec vous. Nous devons nous

D'UNE JEUNR FILI.B. 57

placer, vous et moi , vis-à-vis d'une situation donnée, et, comme je ne me permets pas de vous demander compte de vos sentiments et de vos idées sur ma cliente, je ne me vois pas obligé de vous parler d'elle autrement que comme d'un fait qui s'oppose à l'avenir que vous aviez rêvé.

Je lui objectai en souriant que ce n'était pas là ce qu'il m'avait promis en se vantant de venir prendre mes ordres.

— J'avais compté, répondit-il, que vous ne m'en donneriez pas de contraires à mon mandat. On est entraîné à la confiance avec une personne comme vous. En me mettant à votre disposition , je n'ai pas cru m'exposer au danger de trahir mon devoir.

— Et j'espère que vous ne vous êtes pas trompé ; mais, moi, j'aurais cru que votre devoir était de me dire la vérité. Venez-vous à moi comme un messager de paix pour me dire : « Croyant que vous n'avez pas le droit d'hériter à notre place, nous avons pitié de votre dénûment, et, par respect pour l'affection que vous portait madame de Valangis, nous vous offrons des moyens d'existence? » Ou bien, venez-vous, du haut de votre orgueil et de votre dédain, me dire ceci : a Nous voulons nier vos droits, et, pour nous épargner la peine d'un combat, nous payons à tout prix votre

désistement, sans nous soucier de votre passé plus que de votre avenir ? »

— Il me semble, répondit Mac-Allan, que la première version est la bonne, puisque c'est à peu près dans ces termes que je compte rédiger nos conventions, si vous les acceptez.

— Vous dites que c'est la bonne interprétation : pouvez-vous me jurer que ce soit la vraie?

— Et vous, mademoiselle, pouvez-vous me jurer que, si c'est la vraie, vous n'aurez pas d'objection à faire à mes offres ?

— Vous savez que je ne puis vous répondre sans l'aveu de mes conseils.

— De même que je ne puis vous répondre sans un engagement de votre part.

— Je vois bien, lui dis-je, que nous tournons dans un cercle vicieux et que vous vous jouez de ma simplicité. Ce n'est pas une bien belle victoire, monsieur Mac-Allan ! Vous avez dû faire des choses plus glorieuses et plus difficiles en votre vie! Eh bien, je vais vous dire ce que je pense de la situation. Non-seulement je suis un obstacle à des projets que j'ignore, mais encore, pour des raisons que j'ignore également, on rougit de m'appartenir, et il me semble que, si j'acceptais,... si j'accepte vos offres, on triomphera de mon abaissement et de ma cupidité.

J'avais parlé avec plus d'émotion que je ne m'étais promis d'en montrer. M. Mac-Allan m'observait, et je ne pouvais lui cacher ma révolte intérieure. Je retirai ma main qu'il voulait prendre, et la surprise qu'il en témoigna m'étonna et me blessa un peu.

— Voyons, dit-il, — et il me semblait un peu ému lui-même , — je vois bien que vous n'acceptez pas. Prenez huit jours pour écouter M. Barthez, qui désire vous voir accepter.

— Vous ne savez rien , monsieur, des vues de M. Barthez.

— Pardonnez-moi. M. Barthez est ferme, loyal, prudent et assez fort; mais sa conscience parle haut, et il n'y a que les gens sans foi ou sans entrailles qui sachent cacher leurs impressions à un œil attentif. M. Barthez sait bien que vous êtes désarmée devant la loi, et il s'inquiéterait de votre vivacité, s'il était ici. Moi, je vous quitte pour que vous ne brûliez pas imprudemment vos vaisseaux.

— Eh bien, ce que vous faites là n'est ni brave ni bon , lui dis-je sans me déranger pour recevoir son salut. Vous m'abandonnez huit jours à d'inutiles anxiétés, quand, dès à présent, vous pourriez me placer en face de ma propre conscience. J'ai certainement un devoir à remplir. Il n'est pas de

situation sérieuse qui ne nous ijnpose une sérieuse obligation. Pourquoi faut-il que j'ignore la mienne, quand je ne demande qu'à la connaître et à la remplir 1 Suis-je un enfant inepte pour signer mon abaissement ou ma ruine sans savoir ce que je fais? Faudra-t-il que, cédant aux conseils de la prudence mondaine, je reçoive de l'argent pour perdre mon nom, ou que, me fiant à mes instincts de fierté, je lutte, pour le garder, contre des inimitiés mystérieuses, peut-être implacables? Quoi! je ne saurai rien, et ce sera un texte de loi pour ou contre moi qui disposera de ma raison et de ma conscience? Non ! je ne suis plus une enfant. Depuis hier surtout, il me semble que j'ai la force et le courage d'une personne mûre. Dites- moi qu'au nom de l'honneur on me demande je ne sais quel grand sacrifice, je me sens capable de l'accomplir; ou que, par suite de je ne sais quelle haine, on veut me fouler aux pieds, je me sens l'énergie de tout braver; mais ne me dites pas que je suis en péril et que, pour me sauver, j'ai le choix entre la honte et la misère, car je ne vois pas que j'aie mérité l'une, et je ne suis pas d'humeur à supporter l'autre.

— Eh bien, mademoiselle Lucienne, dit M. Mac- Allan, visiblement touché de ma détresse, je ne vous conseille plus d'attendre huit jours, je vous

D'UNE JBUN& FILLR. 01

demande de me les accorder. Je vais faire mon possible pour modifier la douloureuse position qui vous est faite, et j'espère revenir officiellement avec des paroles que vous pourrez agréer,

— En huit jours, lui dis-je, vous n'aurez pas reçu ici , au bout de la France, une réponse d'Angleterre.

— C'est possible, mais j'aurai écrit, et, quand j'aurai écrit, je me servirai peut-être de mes pleins pouvoirs. Avant que je vous quitte, voulez -vous me permettre de voir un lieu très-étrange et trèspittoresque que l'on m'a dit faire partie de l'enclos de Bellombre?

— C'est la Salle verte, liji répondis-je. Je vais vous y conduire ; car il y a beaucoup d'eau en ce moment, et l'endroit est dangereux pour qui ne le connaît pas.

— Non, permettez-moi de prendre un guide.

— Vous n'en trouverez pas à cette heure-ci.

— Alors, je dois renoncer... Croyez qu'il me faut du courage, car une promenade avec vous est une vive tentation pour moi ; mais vous me trouveriez bien grossier si j'acceptais, n'est-ce pas ?

— Nullement, puisque je m'offre à vous conduire.

— Alors, je cède.

03 LA CONPESèlUN

Chemin faisant, M. Mac-ÂUan, qui avait un superbe chapeau de paille ingénieusement garni de tout ce qui peut préserver un Anglais du soleil méridional, s'étonna de me voir en plein midi braver cette fournaise.

— J'ai remarqué, ajouta-t-il, que, dans les pays chauds, les cheveux noirs prennent un ton brûlé qui en atténue la dureté. Dans le Nord, les brunes sont généralement sans expression et comme qui dirait incolores. Ce sont des statues pâles qu'on a coiffées de velours ou de satin noir. Vous autres, filles du soleil, vous avez de l'or répandu partout.

— C'est une allusion à ma mèche de cheveux blonds, n'est-ce pas, monsieur Mac-AHan?

— Non , sur l'honneur, je n'y songeais pas. Je ne songeais qu'à admirer votre tête crêpelée, et je peux vous dire cela sans fadeur, puisque je vous parle naïvement, je vous trouve extraordinairement belle, mademoiselle Lucienne.

Je regardai M. Mac-AUan avec surprise. A quel propos me faisait-il ce compliment déplacé ? C'était

D't'NK JEUNE FILLE. 93

un homme singulier que cet Anglais et très-différent de la plupart de ses compatriotes. Les pays maritimes font passer beaucoup de types étrangers sous les yeux. J'avais donc des points de comparaison dans la mémoire, et je ne retrouvais rien en lui des manières roides et de la physionomie froide qui contrastent si fortement avec notre vivacité méridionale. Il avait tant de souplesse et de grâce, qu'on eût pu lui reprocher de manquer à la dignité britannique. Sa figure était charmante, et ses traits fins eussent appartenu au type grec, si sa lèvre supérieure, un peu distante du nez, n'eût, en dépit de tout, révélé sa race. H était coiffé et rasé avec un soin extrême ; son linge, éblouissant de blancheur, n'empêchait pas ses mains de paraître aussi blanches que celles d'une femme recherchée. Il avait le pied extraordinairement petit et chaussé de maroquin si mince qu'il eût pu aller au bal ainsi. Enfin il y avait dans touje sa personne quelque chose d'aristocratique et de délicat qui devait me faire paraître très-inculte et très-rude à côté de lui.

Ce n'est pas que je fusse grande oii massive. J'étais bien de mon pays pour la finesse des lignes, mais j'étais brune comme une Moresque, mes cheveux étaient rebelles à toute contrainte, je ne portais pas de gants, — je savais écarter adroite-

ment les branches sans saisir les épines, — et mes vêtements n'avaient rien qui pût dissimuler l'austérité de mon deuil.

L'air ému et un peu ravi avec lequel M. Mac- Allan me contemplait me parut étrange et suspect. Selon moi, il ne pouvait pas m'admirer tant que cela. Était-ce un homme à succès ou à prétentions, qui essayait de me faire la cour, ou un observateur malicieux qui voulait connaître, en stimulant ma vanité féminine, le défaut de ma cuirasse?

Il vit qu'à mon tour je l'observais, et, se prenant à sourire , ce qui dissimulait le défaut de sa lèvre et découvrait ses dents blanches :

— Ne me regardez pas avec cet air de méfiance, me dit-il. Vous avez quelquefois des yeux terribles dont on aurait peur, si on ne tenait compte de la pureté de vos sourcils et de l'ombre douce de vos paupières. Voyons! ce ne sont pas là des madrigaux français; vous savez bien que vous êtes ce que vous êtes , et c'est la millième fois que vous voyez un passant rendre hommage à votre beauté.

— Monsieur Mac-Allan, lui répondis-je, je n'entends pas les réflexions des passants, je n'affronte pas leurs regards, et il n'est personne de ma famille, de mon entourage ou de mon intimité qui m'ait jamais dit que je fusse belle.

D'UNE JEUNE FII.J.E. C5

— On est donc aveugle dans ce pays-ci ?

— Ici , comme partout , on est très-respectueux avec les jeunes filles qui se respectent.

— Vous me donnez là une leçon que je ne mérite pas. Rien au monde ne m'inspire plus de respect que la beauté. J'ai été en Italie et en Grèce, rien que pour voir les types les plus purs de l'art et de la nature. Prenez que je suis un pédant qui parle à tort et à travers de ses engouements d'artiste , mais ne voyez en moi qu'un spectateur désintéressé qui vous dit : a Vous êtes belle, » comme il vous dirait : « Vous êtes bien éclairée par le soleil. »

— Puisque je suis bien éclairée, repris-je en

l'observant toujours avec sévérité, dites-moi si je ne ressemble pas à mon père?

Il cacha vite un peu de dépit.

— Je ne pensais pas au marquis de Valangis, répondit-il; mais, puisque vous voulez que j'y pense et que je vous dise... Non, vous ne lui ressemblez pas, mais pas du tout !

Ce fut à mon tour de cacher mon désappointement, et ce ne fut pas difficile. Nous arrivions à l'entrée dangereuse de la Salle verte. Je passa devant lui.

— profitez, lui dis-je, de ce que le soleil éclaire si bien; faites ce que vous me voyez faire. Mettez

voire pied droit d'abord ici, votre main droite à cet anneau de fer où je mets la mienne; ne le lâchez que quand votre main gauche aura saisi la branche que je tiens. N'ayez pas de distraction et comptez, en cas de glissade, sur vos mains plus que sur vos pieds.

Je passai lestement comme quelqu'un qui en a l'habitude, et M. Mac-Allan me suivit en souriant. 11 fut ravi de la Salle verte et parut d'abord ne songer qu'à en admirer la fraîcheur et le pittoresque ; mais je vis bien qu'il examinait là localité comme un juge d'instruction qui procède à une enquête.

— Je sais à quoi vous pensez, lui dis-je. Vous n'êtes pas sans avoir ou! dire que c'est ici que j'ai été ramenée à ma grand'mère, et vous vous demandez comment une femme âgée a pu y descendre. Il m'est très-facile de vous le dire. Quand l'eau est basse, on marche sur le sable, et on vient par le sentier très-praticable que vous voyez en face.

— Je vous remercie de ce renseignement, répondit Mac-Allan avec calme, et j'en veux profiter dans l'intérêt de la vérité. Si vous le permettez, je vais lever à vue d'œil le plan de cette localité.

Il tira un carnet de sa poche et y traça rapidement quelques lignes ; après quoi, il reprit f

— On m'avait dit cet endroit à peu près inabordable. Je vois qu'on m'avait trompé ; il est fort beau. Voulez-vous me permettre d'y cueillir une fleur?

— Certainement oui, bien que je ne comprenne pas quel rapport cela peut avoir avec votre expertise.

— Gela, dit-il en mettant la fleur dans son carnet, c'est autre chose-, c'est un souvenir.

— Un souvenir de quoi ?

— Un souvenir de vous. Vous plaît-il de me dire le nom de cette plante ?

— C'est un muflier sauvage.

— Mais son nom scientifique? On m'a dit que vous étiez botaniste; vous plaît-il d'écrire ce nom

sur mon carnet?

— Vous voulez connaître mon écriture? Comme je n'ai jamais rien écrit que je puisse désavouer, je n'hésite pas à vous satisfaire.

J'écrivis le nom latin de la plante , et il me pria d'y ajouter la date.

Il souriait toujours , et il y avait dans ce sourire quelque chose d'implacablement tranquille qui m'irritait. Il se mit à causer, me questionnant avec aisance sur les productions et les particularisés, du pays, sur les beautés de la campagne environnante, et même sur mes goûts et rrçeg oçpupation^ Il

<5S LA CONFF.SPTON

avait l'air de vouloir gagner du temps en s'occupant de toute autre chose que d'affaires, et je crus devoir me prêter à satisfaire sa curiosité feinte ou réelle, car j'étais l'objet principal de son examen, et je voyais bien qu'il voulait établir à tous égards son opinion sur mon compte.

— Comment se fait-il, s'écria-t-il un peu inopinément, que M. Marius de Valangis ait hésité à faire son devoir envers vous?

— Marius n'a pas de devoirs envers moi , répondisse.

— Oh! pardonnez -moi, ne fût-ce que pour avoir été agréé par vous quand vous vous êtes crue riche! J'ai envie de le mépriser, ce joli garçon!

— Et moi , je vous le défends, monsieur. Vous oubliez...

— La parenté? Oui, je l'oublie toujours, et je vous en demande pardon ; mais pourquoi le défendez-vous ?

— Parce qu'il n'a eu aucun tort envers moi, que je sache. C'est moi qui ai rompu nos fiançailles.

— Vous avez eu tort. Vous ne l'aimez donc pas ?

— Voilà une question indiscrète, monsieur Mac- Allan.

— Je vous jure qu'elle ne l'est pas dans ma pensée. Àh! que vous avez tort, pauvre enfant, de, vous méfier de moi!

D'UNE JBUNB PILLB. 09

Cette exclamation eut un accent si sincère et si sympathique , que je craignis d'être injuste en me tenant sur mes gardes. Je lui répondis que je n'avais jamais eu pour Marius que des sentiments d'amitié fraternelle et que je ne comptais pas les lui retirer.

— A-t-il des défauts qui s'opposent à un senti* ment plus complet? reprit Mac-Allan. N'est-il pas soupçonneux, jaloux ?

Je ne pus répondre que par un léger éclat de rire que je ne fus pas maîtresse de retenir.

— Je vois qu'il ne Test pas, dit l'avocat un peu étonné. Dès lors, laissez-moi vous dire que, si vous étiez une tille prudente, jalouse de considération et de sécurité, vous eussiez dû le retenir hier, au lieu de l'abandonner à sa couardise et à son ingratitude.

— Épargnez à la conduite de mon cousin des épithètes que je ne lui applique p#s, et soyez assuré que je ne suis pas une personne assez prudente pour accepter des sacrifices désastreux. Si je dois tout perdre, je ne veux envelopper personne dans ma disgrâce.

Nous étions remontés à la prairie, et nous vîmes de loin Frumence qui se promenait avec Jennie sur le sentier.

— A propos, reprit Mac-Allan, M. Frumence,

votre ami... car il est votre meilleur ami, n'est-ce pas?

. — Peut-être, monsieur, répondis-je ingénument.

— Eh bien, pourquoi n'épouse-t-il pas mademoiselle Jennie, dont on le disait très-épris ?

. — Parce que Jennie a ajourné sa résolution jusqu'à la solution de mes affaires.

— Jennie l'aime?

— Jennie l'estime sérieusement.

— Elle a bien raison. Quel excellent et digne jeune homme I Et même quel esprit supérieur, on peut dire! N'est-ce pas votre avis?

— C'est mon avis, comme le vôtre.

— Je sais qu'il vous a élevée, et je me demande qui, du maître ou de l'élève, a réagi sur l'autre.

— Comment un enfant pourrait-il réagir sur un professeur aussi capable et aussi sérieux?

— On dit qu'il vous aime à l'adoration.

. — Je trouve le mot exagéré.

— Je l'entends dans un sens tout paternel , et je m'étonne qu'il vous blesse.

Je me sentis rougir. M. Mac-Allan avait fait allusion sans le savoir au roman de mon enfance, à cette passion que j'avais gratuitement attribuée à Frumence et dont je m'étais si sottement émue ; mais, comme ce roman n'avait jamais eu d'autre

confident que moi-même, je vis bien que j'avais eu tort de me scandaliser du mot adoration, et je crois que je rougis encore davantage.

M. Mac-Allan eut l'air de ne pas s'en apercevoir, et il ajouta :

— Il peut bien m'arriver d'employer en français des expressions dont je ne connais pas toute la portée. Je regrette que vous n'aimiez pas l'anglais et que vous n'ayez pas voulu l'apprendre ; nous nous serions entendus beaucoup plus vite.

Je lui demandai en bon anglais pourquoi il m'attribuait ce mépris pour sa langue et le refus de la parler avec lui.

Sa surprise augmenta, et nous parlâmes anglais presque toujours à partir de ce moment. Il trouva que je le savais et que je le prononçais bien, et, quand je le priai de me dire où il avait puisé tant de fausses notions sur mon compte, il feignit de ne pas se le rappeler.

— N'est-ce pas madame Capeforte qui vous a parlé de moi comme d'une personne volontaire et un peu bizarre?

— C'est possible, répondit-il légèrement; je n'en sais trop rien. Cette dame parle beaucoup, et je ne l'écoute pas avec assez de plaisir pour noter tout ce qui peut venir d'elle.

— Il* faudra l'écouter mieux , repris-je, puis-

que vous allez retourner chez le docteur Reppe.

— Vous ai-je dit cela? Eh bien, oui, je compte y demeurer tout le temps de mon séjour ici. Estce que cela vous inquiète? .

— Non, cela me rassure, au contraire.

— Je suis content de votre réponse, et j'en prends bonne note.

— Comme de tout le reste ?

— Oui, répondit-il après une très-légère hésitation que je lui fis remarquer; mais Jennie et Frumence venaient à nous, ce qui le dispensa de s'expliquer davantage.

Frumence avait l'air plus sérieux que de coutume. Il prit sur lui de se montrer à M. Mac-Allan dégagé de toute préoccupation, et Mac-Allan, engageant la conversation avec Jennie comme s'il eût été un visiteur ordinaire, passa un peu devant nous.

— Eh bien, me dit Frumence, que savez- vous des dispositions de l'ennemi?

— Rien ! Croyez bien que nous ne confesserons

pas cet Anglais. Je pressens seulement une chose : c'est que madame Capeforte s'occupe de lui faire de moi un portrait peu fidèle.

— Et ce n'est pas d'hier, reprit Frumence , qu'elle se livre à cette occupation.

— Était -elle donc en correspondance avec M. Mac-Allan avant qu'il vint ici?

— Avec lui ou avec lady Woodcliffe, peu importe.

— D'où savez-vous cela?

— Je ne le sais pas , je le devine , et je voudrais qu'il en eût été ainsi.

— Parce que?

— Parce que les préventions qu'on a pu faire naître contre vous se dissiperaient vite, si elles ne sont déjà dissipées dans l'esprit de M. Mac-Allan. Ne craignez donc pas de vous montrer à lui telle que vous êtes.

— Avez-vous en lui une confiance absolue, Frumence?

— J'ai besoin de le connaître un peu plus pour répondre au mot d'absolue confiance. Reteneznous à dîner tous les deux. Jennie vous aidera à rendre l'invitation toute naturelle et comme improvisée.

— Je ferai ce que vous conseillez ; mais ditesmoi donc ce que j'ai pu faire de mal dans

74 LA CONPBSSION

ma vie pour qu'on ait trouvé du mal à dire de moi.

— Vous n'avez jamais su ce que c'était que le mal; comment l'auriez-vous commis? Aussi votre réhabilitation me paraît bien facile, et, si cet Anglais n'est pas le plus vil des hommes et le dernier des hypocrites, c'est lui qui s'en chargera.

Nous arrivions au manoir, où M. Mac-Allan voulut prendre congé en voyant le dîner servi. Il n'était que trois heures; nous avions conservé, Jennie et moi, les habitudes de ma grand'mère. Jennie avait mis quatre couverts , et elle fit observer à Mac-Allan que le sien était du nombre. 11 se défendit peu, il avait visiblement le désir d'accepter. J'insistai brièvement en lui disant que l'hospitalité ne se refusait pas clans notre pays.

— Puisque vous invoquez la coutume, répondit-il, je mets sur votre conscience le délit d'indiscrétion que vous me faites commettre.

Et il s'assit à ma droite, à la place que je lui désignais. 11 mangea délicatement comme une femme ; mais il loua tous les mets en bon appréciateur du bien-être, et il complimenta Jennie agréablement sur le service et les friandises. Il parlait bien sur toutes choses, et il avait l'humeur enjouée. C'était la première fois depuis la mort de ma grand'mère qu'un peu de gaieté discrète éveil*

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lait les ééhos endormis de notre mais©» en deuil. Mais cette aimable causerie, qui coûtait si peu à un homme du monde comme M. Mac-AUan, ne pouvait guère nous éclairer sur ses intentions secrètes. 11 éluda merveilleusement toute préoccupation d'affaires, et Frumence, renonçant à pénétrer sa pensée , amena l'entretien sur des sujets sérieux, dans l'espérance que j'y trouverais l'occasion de montrer l'élévation des idées et des sentiments qu'il s'était appliqué à développer en mot. Ceci me troubla, et une voix secrète m'avertit que le meilleur rôle à jouer en cette occasion pour une jeune fille était de garder le silence. Seule avec mes amis, je ne craignais pas de leur paraître pédante : je parlais, je questionnais, et au besoin j'essayais de me prononcer sur tous les sujets à ma portée, et même sur ceux que j'aspirais à comprendre ; mais devant un étranger je craignis de faire montre de mon petit savoir, et , bien que provoquée à plusieurs reprises et assez ouvertement par Mac-AUan lui-même, je me bornai à écouter sans vouloir trancher sur rien. J'aurais pu être moins réservée sans impertinence, car j'étais sincère en tout et jamais on ne m'avait chapitrée sur mes besoins d'expansion ; mais je me sentais observée et ne voulais pas paraître y prendre plaisir.

Quand on se leva de table, H. Mao-AUan, en m 'offrant son bras pour passer au salon, me fit un vif éloge de l'instruction étendue et solide de Frumence.

— Je ne sais ,si je manque à mon mandat, ajouta-t-il gaiement ; mais je me sens si à l'aise et si heureux chez ma partie adverse, que j'y voudrais passer ma vie. Je ne me souviens pas d'avoir fait un repas plus agréable que dans cette maison fraîche et aérée, avec cette mer brillante au loin, et cet énorme paysage brûlant devant les yeux, en compagnie de trois personnes évidemment supérieures chacune en son genre. Madame Jennie me représente le type de tout ce que l'on peut trouver de cordialité, de dévouement, d'esprit naturel, de bon sens et de droiture dans la meilleure région du peuple de France. Son fiancé, car il est bien son fiancé, n'est-ce pas? est un véritable philosophe et un rare esprit. Je n'ai jamais rencontré de sagesse plus solide avec une simplicité de mœurs et une candeur plus originales. Quant à vous, mademoiselle Lucienne, je n'ose plus vous dire ce que je pense de vous, tant je crains de blesser votre modestie.

— Pour le coup, lui répondis-je en riant, vous n'êtes pas sincère, vous ! Jusqu'à présent, je vous écoutais apprécier mes amis comme ils le méri-

D'UNE JEUNE FILLE. Tl

tent, et je prenais une haute opinion de votre jugement ; mais , si vous trouvez un compliment à me faire, à moi qui n'ai pas dit trois paroles, je vois bien que vous ne songez ici qu'à vous moquer de nous, et je trouve cela ingrat et cruel envers de bonnes gens qui vous ont accueilli.de leur mieux.

— Écoutez ! s'écria M. Mac-Allan en s'adressant avec vivacité à Frumerice , qui venait nous rejoindre, mademoiselle de Valangis me fait beaucoup de peine; elle s'imagine que je ne l'ai pas encore devinée.

— Devinée? dit Frumence. Devine- t-on une personne qui n'a jamais eu rien à cacher, et qui, par goût, par caractère, ne cache jamais rien?

— Ah! je vous demande pardon, reprit Mac- Allan. Elle cache son instruction, son esprit, sa réelle supériorité sous cette timidité charmante qu'on ne s'attend pas à trouver chez une personne de son mérite, et qui est une grâce féminine des plus exquises. Voyons, l'ai-je devinée?

— Oui, répondit Frumence, et c'est à cause de cela que vous lui avez enfin donné son nom , sans marchander davantage avec les égards qui lui sont dus.

— Mademoiselle de Valangis, reprit Mac-Allan, à qui mon nom de famille avait certainement

échappé sans qu'il en eût conscience, mais qui ne se déconcertait jamais devant ses propres entraînements, — je ne m'engage en rien en vous donnant le nom que vous avez l'habitude d'entendre, fc safs qu'il est de bon goût de donner encore le titre de sire aux majestés détrônées. Je suis un Anglais protestant; mais, quand j'entre dans un temple catholique, je me découvre devant la Divinité qu'on y révère , certain qu'à travers tous les cultes, elle a droit aux mêmes hommages. Vous m'avez dit une parole amère tout à l'heure , vous avez supposé que mon admiration et ma sympathie pour vous étaient jouées ; j'en appelle à votre ami : croit-il cela possible?

— Non, dit Frumence, qui plongeait, comme une épée, le regard de ses vastes yeux noirs dans le bleu clair et pur des yeux de Mac-Allan. Il y avait comme un défi de sincérité échangé entre ce; deux physionomies si différentes, l'une si séduisante, l'autre si mâle. Il me sembla qu'elles se djsaient Tune à l'autre : « Je vous briserai si vous me trompez! »

Tout à coup, Mac-Allan, qui avait affronté la fierté de r.umence, se déconcerta devant la mienne; car je ne me sentais pas touchée de ses éloges, et il n'y avait pas en moi la moindre ivresse de coquetterie. 11 changea de couleur et se

plaignît d'avoir froid, tout en disant qu'il admirait l'art avec lequel nous savions conserver la fraîcheur dans nos maisons. -

— Si vous sentez trop de frais, lui dit Frumênce, le remède n'est pas loin. Faisons trois pas dehors, vous serez bientôt remis.

Ils sortirent ensemble, et, comme ils causaient avec une certaine animation dans le parterre, Jennie dut leur porter le café sous le pittospore de Chine où une petite table servait quelquefois à nos collations.

— Est-ce que mademoiselle de Valangis ne va pas venir? lui dit Mac-Àllan assez haut pour que, du salon où j'étais restée, je pusse l'entendre.

— Non, répondit Jennie, mademoiselle ne prend pas de café.

— Tant pis ! reprit Mac-Allan.

Et il s'assit avec Frumence, qui n'était pas fâché de le tenir tête à tête.

Je crus devoir les y laisser, et je m'occupai avec Jennie des soins de l'intérieur. Ce n'était plus un plaisir pour nous, car nous ne savions plus si nous ne dirions pas adieu à tout ce qui constituait notre bien-être ; mais nous l'entretenions respectueusement, ne voulant pas commencer nous-mêmes par l'abandon , la profanation de tout ce qui avait fait partie de l'existence de ma grand'mère.

Au bout d'une heure, Frumence nous rejoignît seul.

— Et l'avocat? lui demanda Jennie.

— Il est parti sans vouloir prendre congé.

— Est-ce qu'il croit que je le boude? demandai-je.

— Je ne sais; il est fort ému.

— Pourquoi ? Que pensez-vous de lui ?

— Je pense qu'il est ivre.

— Il n'a presque bu que de l'eau ! s'écria Jennie, et les Anglais supportent tant de vin!

— Si vous êtes sûre qu'il a été sobre, — j'avoue n'y avoir pas fait attention, — je ne sais que vous dire de lui. C'est une ivresse morale qu'il éprouve sans doute, mais je vous jure qu'il n'est pas dans son bon sens. II en a eu conscience, car il s'est sauvé moitié riant, moitié pleurant, disant qu'il ne voulait pas se montrer aux dames squs le coup d'une névralgie très-douloureuse.

— Pensez-vous que ce soit une comédie , Frumence?

— Non, c'est l'effet d'un climat auquel il n'est pas si habitué qu'il le prétend. Quand ces gens du Nord veulent tâter notre soleil, ils sont aisément mordus.

Je vis, à l'air pensif de Jennie, qu'elle voulait interroger Frumence en particulier, et sans affectation je les laissai ensemble.

Je ne revis glus Jennie qu'à l'heure du souper. Frumence était parti. •

— Écoutez , me dit-elle , depuis quarante-huit heures Frumence est bien en peine : il veut partir pour l'Amérique.

— Ah ! mon Dieu ! Jennie , avec quel sang-froid tu me dis cela ! Ah I cher et faon Frumence ! il veut quitter son oncle qui ne peut se passer de lui, et toi qui lui es si chère , pour aller chercher si loin des preuves si incertaines en ma faveur !

— Oui , c'est l'idée qui lui est venue tout de suite, quand j'ai parlé hier d'y aller moi-même; mais l'abbé Gostel s'est trouvé si souffrant cette nuit, et il m'est impossible de vous laisser seule pour aller le soigner, que Frumence doit ajourner son voyage. Alors savez-vous ce qui résulte de tout ceci? C'est que, pour faire cesser certains propos,... des propos sur moi que j'aurais de la répugnance à vous répéter, il faut que je me décide tout de suite au mariage avec Frumence.

— Ahi Jennie, m'écriai-je en me jetant dans

ses bras, que j'en suis heureuse pour lui et pour toi!

Mais, en disant ces paroles du fond de mon cœur, je sentis je ne sais quel déchirement se faire en moi, comme si je perdais à la fois Jennie et Frumence. Il me sembla que j'étais seule dans la vie à tout jamais, qu'au milieu de mon dé-

sastre l'amour consolerait et dédommagerait tout le monde autour de moi, excepté moi qui n'avais su inspirer l'amour à personne et qui ne devais jamais le connaître. Tous mes besoins de cœur inassouvis, toutes mes aspirations méconnues par moi-même et cruellement refoulées, peut-être le souvenir confus du plaisir que j'avais ressenti autrefois de me croire aimée de Frumence, je ne sais quoi enfin, une souffrance violente, un regret inexprimable, une double et insurmontable jalousie m'étreignirent la poitrine, et je sentis la vie m'abandonner avec l'espérance de la vie. Je perdis la notion de tout, et, quand je revins à moi, j'étais étendue sur mon lit, les cheveux épars, les mains déchirées par mes ongles, la lèvre coupée par mes dents. Jennie , pâle et consternée, me tenait dans ses bras.

— Qu'est-ce donc, Jennie? lui dis-je, que m'est- . il arrivé? Suis-je tombée ? suis-je morte?

Je ne me wmvêïiai* de rien*

— Vous avez été bien malade, et un moment je vous ai crue folle. Il faut qu'il se soit trouvé quelque mauvaise herbe dans notre dîner. Calmez-vous, ce ne sera plus rien à présent, et j'espère que cela ne recommencera pas.

Je me souvins alors que Jennie allait épouser Frumence, et, sans lui dire l'amertume que j'en ressentais, je fondis en larmes.

— Pleurez un peu, me dit-elle, ça vaut mieux que d'étouffer. Quand vous serez tout à fait bien, nous causerons.

J'étais tellement brisée, que je dormis bien, et même je me levai assez tard. Dès que Jennie entra chez moi, je lui demandai des nouvelles de l'abbé.

— L'abbé ne va pas mieux, dit-elle ; au contraire... Le docteur Reppe l'a vu ce matin, bien malgré lui, car il ne veut rien faire et croit qu'il n'a rien ; mais le docteur dit que c'est la goutte dans l'estomac et qu'il n'y a rien de plus sérieux.

— Pauvre abbé Gostel ! va-t-il donc s'en aller aussi? Je perds tous mes soutiens, tous mes amis à la fois !

— Non pas moi, s'il vous plaît; car, si malheureusement l'abbé doit succomber bientôt, Frumence ira au Canada, et ce n'est pas la peine de se marier pour se quitter si tôt !

— Je ne veux pas que Frumence fasse pour moi

84 LA COiNFESSION*

ce voyage! je le lui défends! je veux que tu penses à toi-même et que tu sois heureuse, Jennie!

— Je ne me marie pas pour être heureuse. Si vous ne Têtes pas, je ne peux pas l'être.

— Je te promets de l'être, moi, quoi qu'il arrive, si tu l'es. Ainsi, tu dois te marier, et bien vite.

— Non, non ! dit-elle en secouant la tête; je ne" dois pas me marier. J'y ai réfléchi. Frumence est venu un instant ce matin ; je lui ai demandé s'il était vraiment si épris de moi, et il m'a dit que ce n'était pas là le motif de son impatience. Il dit seulement qu'on nous calomnie, lui et moi, et qu'à cause de vous il faudrait faire finir tout cela; mais, moi, je crois qu'il ne faut pas se soucier du mensonge et qu'il faut marcher dans la vérité. Je n'ai d'inclination pour personne, et, si Frumence a de l'amitié pour moi, c'est si raisonnablement que mon refus ne le fait pas du tout souffrir. J'ai vu, en y songeant, des inconvénients à ce mariage, et, entre tous ceux que je vois dans un parti ou dans l'autre, je choisis les moindres. Que les choses restent comme elles sont ! Attendons les événements.

J'insistai vainement. Jennie sut më persuader qu'elle avait raison , et que, si jamais elle se mariait, ce ne serait que pour être à même de me mieux servir.

Le lendemain, me sentant bien remise, je voulais monter à cheval pour aller voir l'abbé Gostel; Jennie m'en empêcha. M. Barthez s'était annoncé, et je devais l'attendre. Notre entrevue n'amena guère de changement dans nos incertitudes. M. Barthez avait été à la source des propos qu'il avait pressentis sur mon compte et sur celui de Jennie. U ne voulut nommer personne; mais nous nous entendîmes à demi-mot. Seulement, quand je lui racontai ma longue entrevue de la veille avec Mac- AUan, et la manière d'abord charmante, puis un peu bizarre dont il s'était abandonné en apparence à une sympathie très-vive pour moi et mes amis, il «conçut l'espoir que je trouverais dans l'avocat " de ma belle-mère un défenseur impartial et un conciliateur efficace. Il m'apprit que M. Mac- AI la n l'avait encouragé à faire faire des recherches à Montréal et à Québec sur les dernières phases de la vie d'Anseaume et sur les révélations qu'il aurait pu faire en mourant.

— J'ai déjà pris mes mesures, ajouta M. Barthez : quelle que soit l'issue d'une transaction ou d'un procès, il est bon de chercher d'avance toutes les preuves qu'il sera possible de recueillir. Si nous n'en trouvons pas, nous en aurons du moins la conscience nette.

LU

Le jour suivant, j'envoyai Michel savoir des nouvelles de l'abbé. Jennie reçut de Frumence la réponse que voici : •

« 11 y a un peu de mieux ; j'espère le sauver encore cette fois. Ce sera peut-être grâce à M. Mac- Allan, qui, doutant de la science de M. Reppe, a été, de son propre mouvement, chercher à Toulon, à bord d'un navire de sa nation, un médecin anglais que je crois très-capable, et dont les prescriptions énergiques ont produit sur l'heure un bon résultat. M. Mac-Allan s'est installé ici, dans la maison de Pachouquin. 11 prétend que le voisinage de madame G... lui était insupportable, et qu'il préfère habiter notre triste hameau, où, du moins, il peut m'être utile à distraire et à soigner mon malade. Que vous dirai-je? il me témoigne une sympathie que je ne m'explique pas bien, mais dont il m'est impossible de n'être pas reconnaissant. Malheur à lui s'il y a là un piège 1 »

Frumence nous écrivit de nouveau le lendemain;

« Mon cher malade va encore mieux qu'hier. Il parle librement et n'étouffe presque plus ; le médecin anglais est revenu et a trouvé son état satisfaisant. Mon excellent oncle a témoigné le désir de voir mademoiselle de Valangis. Si M. Mac-Allan était encore aux moulins, je ne consentirais pas à ce qu'elle vînt nous voir, il y aurait des inconvénients ; mais la présence de Mac-Allan à mes côtés me fait désirer précisément cette visite. Venez toutes les deux demain matin. »

Nous fûmes exactes au rendez-vous, et nous trouvâmes l'abbé assis chez Frumence, qui lui lisait un texte grec pour le distraire, tandis que M. Mac-Allan écoutait avec intérêt cette lecture.

— Voulez-vous continuer? me dit Frumence en me donnant le livre ; je suis un peu fatigué.

J'aurais eu mauvaise grâce à refuser. Je lus le texte grec sans me soucier de M. Mac-Allan, qui m'écoutait attentivement, et de temps en temps m'arrêtait sur un mot ou sur un sens qu'il prétendait ne pas bien entendre. L'abbé, encore faible, s'efforçait de le lui expliquer; mais une ou deux fois, impatientée de ces interruptions, je donnai l'explication vivement moi-même, en anglais ou en latin. Frumence ne disait mot ; il tenait à ce qu'il fût bien constaté que j'étais une femme savante.,

et je lui en voulus un peu quand je m'en avisai.

M. Costel demanda enfin à rester seul avec Jennie et moi.

— Mes chères amies, nous dit ce vaillant vieillard, ne croyez pas que je retienne Frumence. Je sais qu'il a deux projets entre lesquels il hésite : aller en Amérique pour servir mademoiselle de Valangis, ou rester près d'elle, pour la servir encore, autorisé du titre d'époux de Jennie. Je n'ai pas à résoudre le meilleur parti à prendre, c'est affaire à vous trois d'y songer et de choisir ; mais je sais qu'on s'effraye de me laisser seul, et voilà ce que je ne vejix pas. Je ne suis pas malade, mon indisposition n'est rien. Je suis encore jeune et fort. J'ai peut-être bien été quelquefois égoïste dans les petites choses, mais il s'agit d'une grande chose aujourd'hui, et je ne suis pas un enfant. Que Frumence me quitte donc dès aujourd'hui, si dès aujourd'hui il peut vous être utile. Je vous promets de ne pas m'en affecter, et, si vous vous en faisiez scrupule, je croirais que vous ne me jugez pas digne d'être votre ami.

En parlant ainsi de son énergie et de sa santé, le pauvre abbé était si jaune, si maigre, si osseux, et avait la voix si éteinte, que je me jurai bien de ne pas lui enlever Frumence; mais je dus, pour tranquilliser sa généreuse amitié, lui promettre

que nous appellerions Frumence à notre aide si nous avions besoin de lui.

Nous allions nous retirer lorsque Frumence nous avertit que M. Mac-Allan désirait nous offrir le thé, et il nous conseilla de ne pas perdre cette occasion de le gagner à ma cause. En conséquence, nous nous rendîmes à la maison de Pachouquin, qui était la plus ancienne et la plus solidement bâtie du hameau désert. C'était une espèce de maison forte du moyen âge, et on apercevait sous le toit, à travers les herbes sauvages, un reste de mâchicoulis menaçant le précipice. M. Mac-Allan vint à notre rencontre ; il avait fait une nouvelle toilette durant notre courte entrevue avec l'abbé, et tout était prêt pour nous recevoir.

11 s'était installé dans une vaste grange dont les croisées étaient sans châssis et dont l'intérieur n'offrait que les quatre murs. Pachouquin avait sous le même toit un logis rustique assez bien tenu, bien qu'il y vécût sans femme et sans serviteurs. Le garde champêtre, qui était son beau-frèré, s'était mis comme commissionnaire et pourvoyeur aux ordres de M. Mac-Allan, et le maire lui-même, oncle de Pachouquin, recevait avec empressement les ordres de John, le valet de chambre de l'avocat. La majeure partie de la population, représentée par ces trois personnages, était donc rassemblée

00 LA CONPRSSION

dans la cuisine, où M. John, plus important à lui tout seul que les trois autres ensemble, faisait hâter l'eau bouillante, ordonnait les tartines de pain beurré, et surveillait en personne la transcendante opération d'un thé dans les règles.

— Vous allez voir, me dit Mac-Allan en me faisant traverser le laboratoire ou trois Provençaux suaient sous les ordres d'un Anglais pour nous préparer quelques tasses d'eau chaude, comment on sait se tirer d'affaire dans les pays sauvages.

J'étais fort curieuse de voir, en effet, comment cet homme si bien mis, si bien chaussé et si bien brossé pouvait habiter une pareille masure sans déroger à ses habitudes de parfait gentleman ; mais ce ne fut pas à même la grange dévastée de Pachouquin qu'il nous reçut, ce fut dans une tente de voyage aussi vaste qu'un petit appartement complet, et cette habitation de coutil imperméable tenait tout entière fort à l'aise dans la grange de son hôte. Il y avait une chambre à coucher composée d'un hamac et d'une toilette qu'un rideau séparait, durant le jour, de la pièce principale, décorée du nom de parloir. Ce parloir contenait un divan , une table , des pliants et des rayons de bibliothèque, le tout en bambous légers et solides. Il y avait là des armes, des fleurs, un violon, des livres, trois ou quatre nécessaires de voyage d'un

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grand luxe pour écrire , dessiner, manger dans le vermeil et faire la cuisine. Je ne sais s'il n'y avait pas une baignoire dans quelque coin. La chambre de John, presque aussi confortable que celle de son maître, était une annexe également portative, et tout cela pouvait être plié en une heure et emporté sur une charrette quelconque avec deux mulets. M. Mac-Allan avait parcouru la Grèce, l'Egypte et, je crois, une partie de la Perse avec cette tente, ce valet de chambre et tous ces engins de chasse, de pêche, de toilette, de cuisine et d'arts d'agrément.

Je trouvai cela ingénieux mais puéril , et je ne me gênai pas pour le lui dire.

— Vous avez tort, me répondit -il. Les Anglais seuls savent voyager. Grâce à leur prévoyance, ils sont partout chez eux. Us échappent aux dangers, aux intempéries, aux maladies et aux décourage* ments qui déciment les voyageurs des autres nations, et avec tous ces engins dont vous vous moquez , ils vont plus loin et plus vite* que vous autres qui ne portez rien.

— C'est possible, monsieur Mac-Allan ; mais, en venant en Provence, vous vous attendiez donc à traverser le Sahara?

— Eh! eh! reprit-il en riant, cela se ressemble peut-être plus qu'on ne croit ; mais il y a un fait

certain, c'est que, sans mon attirail, je ne m'installerais pas en ce pays-ci, du jour au lendemain, où bon me semble, à moins de coucher à la belle étoile, ce qui n'est pas dans mes goûts. C'est bien joli, l'herbe des champs; mais il y rampe des vipères, et sur la mousse des rochers on trouve des scorpions. Croyez-moi, l'homme n'est pas fuit pour dormir sur le sein de la nature. Il faut entre elle et lui des couvertures, des tapis, des armes et même des brosses à ongles, car la propreté est une des lois les plus sérieuses de la conscience anglaise.

— Jennie vous donne certainement raison, lui dis-je, et je ne vous donne pas tort ; mais permettez-moi de vous dire que , pour voyager si convenablement, il faut être riche, et que, si j'approuve le riche de chercher, sans risque et sans souffrance, la jouissance intellectuelle des voyages, j'admire encore plus le pauvre savant ou le pauvre artiste qui s'en va seul et imprévoyant, bravant tous les dangers et toutes les misères , comme un fou, comme un sauvage, si vous voulez, à la conquête de l'idéal inconnu. Voilà le ridicule, soit, mais voilà aussi la vaillance, la poésie et la gloire de l'esprit français.

— Vous n'aimez pas les Anglais, je vois cela, répondit tristement M. Mac-Allan.

Et il resta trisle et silencieux en m'offrant son thé et ses sandwichs.

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