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serait peut-être une vaillance de cœw et d'esprit de la part de Lucienne que de l'avoir choisi pour le futur compagnon de sa vie. Cette phrase m'avait telle* ment troublée et intimidée, que je l'avais à peine articulée en la lisant à Jennie ; mais Jennie avait paru l'entendre et la peser aussi bien que Jes autres phrases de la lettre.
Pourquoi Mac-Allan l'avait- il écrite, sachant qu'elle serait placée sous mes yeux ? Était-ce une courtoisie exquise ou une noble acceptation de rivalité à l'adresse de Frumence? Était-ce la réhabilitation généreuse d'un sentiment qu'il m'attribuait secrètement et qu'il était résolu à combattre ou à pardonner ? Mac-Allan était jaloux malgré lui de Frumence ; Galathée l'affirmait, pauvre affirmation ! Mais Jennie n'avait pas dit que cela fût impossible, et il me semblait ne devoir plus en douter.
Qu'allais-je donc résoudre? Dissiper cette jalousie était un devoir, si j'agréais les soins de Mac- Allan; mais, si je ne les acceptais pas, avais-je besoin de me justifier? Me justifier de quoi d'ailleurs? Pouvais-je avoir songé à faire de Frumence le compagnon de ma vie sans l'associer dans ma pensée à la femme qu'il aimait? Épouser Frumence ! non vraiment , je n'y avais jamais songé , et cette chose impossible me surprenait comme un outrage fait à ma raison. Mac-Allan pouvait-il
m'interroger sur une supposition qu'il repoussait lui-même, puisqu'il savait l'union projetée avec Jennie et prenait Frumence pour son confident ?
J'achevais à peine de déjeuner, lorsque Jennie m'avertit de l'arrivée de mon amoureux, Jennie n'avait jamais prononcé un pareil mot devant moi, et je faillis en être blessée; mais je vis à son sourire qu'elle voulait me dire par là : a Ne prenez pas les choses si sérieusement. Apportez-y la gaieté qui est une défense sans pruderie et sans danger. »
J'avais été bien tentée de me faire valoir un peu et de marchander l'audience à mon amoureux; mais il pouvait ne venir qu'en qualité de plénipotentiaire : je devais ne pas paraître soupçonner autre chose. Je le reçus sans surprise et sans solennité. Il vint d'ailleurs, dès le premier mot, audevant de toute objection.
*— Je me présente, dit- il, sans avoir sollicité l'honneur d'être admis aujourd'hui chez vous, et c'est une perfidie de ma part, je m'en confesse. Vous m'auriez peut-être trouvé indiscret. J'aime encore mieux être franchement importun et vous voir à tout prix que d'être éconduit sans vous voir. Me voilà ; souffrez-moi , puisque , ne m'ayant rien permis, vous n'êtes engagée à rien.
— Est-ce là, lui répondis-je en souriant d'un air
aussi dégagé qu'il me fut possible de le prendre , le langage sérieux qui convient à un homme à qui j'ai une reconnaissance aussi sérieuse à exprimer?
— De quoi diable parlez-vous là , mademoiselle de Valangis? reprit-il d'un ton moitié inquiet, moitié léger.
— Je parle de la lettre que vous avez écrite à votre cliente. Comment vous remercierai -je de la bonne opinion que vous avez conçue de moi sans me connaître, et que vous n'avez pas craint de manifester si vite?
— La vérité est un éclair, répondit Mac-Allan. Le légiste la cherche avec des soins infinis et des scrupules admirables ; mais dans les affaires comme dans la science elle fuit quand on croit la saisir. Je suis un étrange avocat, n'est-ce pas? car j'ai passé ma vie dans de sèches analyses et dans d'arides calculs
de probabilité. Que voulez-vous! c'est ma profession et je l*ai aimée comme un art; mais, après vingt ans d'études comme au premier jour, je no trouve qu'un critérium pour saisir le vrai : la première impression, l'éclair 1 En amour, cela s'appelle le coup de foudre.
— Je ne connais rien à l'amour, repris-je ; mais cela doit être soumis aux mêmes lois que les autres opérations de l'esprit. Est-ce que vous ne
craignez pas de vous fier ainsi au premier mouvement? Il ne vous est jamais arrivé d'en avoir regret et de vous dire : « Je me suis trompé? »
— Cela m'est arrivé rarement, et seulement quand j'étais très-jeune. Un homme fait qui a passé sa vie à observer les hommes et les femmes aux prises avec leurs intérêts et leurs passions est un véritable imbécile , s'il n'a pas appris à voir du premier coup d'oeil; et, dans ce cas-là, plus il accumule ses observations, plus il faut se méfier de son laborieux et misérable jugement.
— Pensez-vous que lady Woodcliffe partage votre conviction, et qu'elle ne récuse pas un témoignage si prompt et si entier?
— Lady Woodcliffe...
— Eh bien, pourquoi hésiter à me faire part de vos prévisions?
— Parce qu'il me faut vous parler de son caractère, et que cela est très en dehors de mon programme.
— Ne me dites rien que vous puissiez regretter de m'avoir dit. Vous êtes avocat : vous devez savoir dire strictement ce qu'il vous plait de dire.
— Vous raillez les avocats, vous les méprisez même un peu. Si j'en étais sûr , j'aurais bien vite jeté la robe aux orties !
— Ce n'est pas là répondre. Exigez-vous que je
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reste dans l'inquiétude, quand la lettre que vous m'avez fait lire semblait me promettre l'espérance?
! — Ce n'était pas là mon but. L'espérance est une sirène qui chante bien, mais qui glisse merveilleusement entre deux eaux. Ce n'est pas la femme, c'est l'espérance qui est perfide comme l'onde! Je n'ai donc pu prendre sur moi de vous garantir le succès de ma démarche. Je tenais à vous prouver une seule chose, c'est que je suis un honnête homme, et que, si vous vous méfiez encore de moi, vous êtes injuste pour le plaisir de l'être.
— Gela est certain ; monsieur Mac-Ail an, ne me croyez pas capable de cette injustice : elle serait lâche ou insensée! Je voudrais pouvoir me fier aux bons instincts de lady Woodcliffe comme je me fie maintenant à votre générosité.
— Eh bien!... lady Woodcliffe, quels que soient ses instincts, sur lesquels il ne m'appartient pas de vous renseigner, est une personne haut placée par sa naissance, par son esprit très-apprécié , sa beauté encore appréciable, et ses relations toujours brillantes en dépit de certaines luttes...
— Que lui a attirées son mariage avec un émigré français, bon gentilhomme, mais nullement marquis.
— Prenez garde, mademoiselle Lucienne ! si vous
raillez les titres dont lady Woodcliffe est jalouse, j'aurai sujet de douter que vous apparteniez à la famille.
— Il faudrait donc aussi douter de ma grand'mère qui ne voulait pas de ces usurpations de titres? iMais passons! Lady Woodcliffe est, malgré sa prétendue mésalliance, si haut placée, disiezvous...
— Qu'elle est sensible comme elle doit l'être à l'opinion. J'ai donc appuyé sur cette corde en lui disant qu'une persécution gratuite serait blâmée , et, quelles que soient vos préventions contre ma cliente, vous devez admettre mon raisonnement comme le meilleur qui pût être fait dans la circonstance.
— Ai-je donc des préventions contre elle? Vraiment, monsieur Mac-Allan, je n'en sais rien. Je no sais rien d'elle, sinon qu'elle m'a laissé ignorer à dessein ses intentions, tandis que je vous ai dovoil S les miennes.
— A présent, mon enfant, dit iMac-Allan avec un ton paterne qui n'était pas une des moindres bizarreries de sa mobilité d'aspects, vous savez tout c qu'il vous importe de savoir. On vous a calomniée. Lady Woodcliffe et moi, nous avons été induits en erreur. Nous avons cru sauvegarder la dignité de la famille en cherchant à vous en exclure. Ces mo-
tifs n'existent plus, puisqu'ils n'ont jamais existé. Je le reconnais, et en cela je ne fais que mon devoir. Je somme ma cliente de faire le sien. Si j'échoue, je croirai qu'elle a d'autres raisons pour vous repousser, et, avant de m'y soumettre, j'exigerai, moi, qu'on me les soumette. Vous ne supposez pas, j'espère, que je sois une chose dans les mains de quelqu'un, une machine que l'on graisse avec de l'argent pour la faire fonctionner dans le sens que Ton souhaite. Je suis un homme et un gentleman, et même, si cela peut me relever tant soit peu à vos yeux, mademoiselle Lucienne, je peux vous dire que, moi aussi, j'ai des aïeux qui n'ajoutent rien, selon moi, à ma valeur personnelle, mais qui empêcheront toujours mes nobles clients de me traiter comme le premier venu exerçant une profession libérale. C'est un préjugé dont je ne me sers pas, mais qui me sert malgré moi dans le milieu aristocratique où j'exerce. En outre, je suis aussi riche que la plupart de ceux qui me confient leurs intérêts. C'est à mon père, avocat comme moi, que je dois ma fortune. Moi, je ne l'ai augmentée que pour le plaisir d'augmenter mon indépendance, et personne ne peut se flatter d'influencer ma judiciaire en me promettant des profits quelconques. Ici, avec vous, et vis-à-vis de lady Woodcliffe, je travaille our l'art, pour mon
plaisir, pour mon honneur. Je ne suis pas envoyé par elle. Je parlais pour visiter le midi de la France, et, le récit de votre histoire romanesque m'ayant alléché, j'ai offert de rechercher la vérité. J'ai accepté des pouvoirs que je ne trahirai pas , mais dont un zèle vénal ne me fera pas dépasser les limites. Donc, lady Woodcliffe peut les révoquer quand il lui plaira, et je ne crains pas son dépit, dût-il naître à ce propos. Ma réputation est à l'abri de toute atteinte comme de tout soupçon, croyezle bien, Lucienne, car c'est la seule chose que je sois fier de vous offrir... comme garantie de ma conduite dans vos affaires.
Je causai deux heures avec Mac-AUan, allant du salon au parterre, et de la Salle verte à la pifairie, tantôt avec Jennie, qui allait et venait, tantôt seule avec mon amoureux. Il m'était bien impossible de ne pas voir qu'il l'était réellement, mais j'évitai avec soin toute expansion de sa part, et je dois dire qu'il se tint avec une exquise délicatesse à la limite de l'amour et de l'amitié, sans que je fusse
privée de la franche parole de l'une et de la douce chanson de l'autre.
Le soir, Frumence écrivit à Jennie :
« L'a-t-elle donc si bien reçu ? II revient enivré. Veut-elle que je l'encourage ou que je le désabuse? Veillez, Jennie, je vous en conjure, à ce qu'elle me donne le temps de le bien connaître. Je ne puis aller moi-même vous dire cela, l'abbé n'est pas trop bien. »
Je répondis moi-même :
« Ni encourager ni désabuser. J'attends et je sais attendre. »
Le lendemain, ce fut une lettre de Marius.
« Ma chère enfant, bien que tu aies refusé officiellement et sèchement la protection que j'eusse été disposé à t'offrir, je te dois encore, sinon des conseils, tu n'es sans doute pas disposée à les suivre, du moins des avertissements. Les assiduités de M. Mac-Allan risquent de te compromettre, si tu les autorises quelques jours de plus. Ce monsieur ne cache à personne que tu lui plais et qu'il est assez riche pour t'épouser sans dot , assez excentrique pour te préférer sans nom. 11 aurait dû, je pense, commencer ses confidences par une démarche auprès de M. Barthez, ton seul appui sérieux, ou de M. de Malaval, ton seul parent d'âge mûr. Enfin il me semble que j'eusse été un confi-
dent mieux chois» que Frumence, qui certes est un brave garçon, mais qui n'a aucune idée des convenances et aucune connaissance du monde.
Tu peux dire à M. Mac-Allan que je trouve sa conduite légère, il le prendra comme il voudra. Certes tu es bien libre d'épouser qui bon te semble ; mais il ne faut pas commencer par soulever l'opinion contre soi , surtout dans la situation délicate où te voilà. Engage donc ce joli Anglais à se conformer à nos usages, et apprends-lui qu'en France une demoiselle de ton âge ne se marie pas toute seule et ne se laisse pas faire la cour par un inconnu. Si c'est malgré toi, ou à ton insu, que ce monsieur le compromet, charge-moi de t'en débarrasser, ce ne sera pas long ; si c'est avec ton agrément, je n'ai pas le droit de prendre malgré toi ta défense, mais je te signale le danger où tu te jettes, et c'est à toi d'aviser. — Ton cousin et ami quand
môme,
« Mari us. »
Cette démarche de Marius me blessa. Je le trouvais bien vaillant et bien généreux de s'occuper de ma réputation après m'avoir si facilement abandonnée à moi-même. Je ne voulais pas m'occuper de sa" lettre, mais Jennie désira consulter M. Barthez. Comme il était très-affairé, nous allâmes à
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Toulon le trouver dans son étude. Le style de Marius lui fit hausser les épaules.
— Il ne sied pas, dit-il, de faire le bravache quand on manque de courage moral. Mari us a laissé échapper le moment de se bien montrer ; il aura de la peine à le retrouver. Quant aux dangers que Mac-Allan peut faire courir à votre réputation, ces dangers-là se forgent au moulin, et, quant à Mac- Ail an lui-même, j'ai été aux informations. Nous avons en Provence assez d'Anglais considérables pour qu'il m'ait été facile de me bien renseigner. C'est un homme de mérite très-connu en son pays et sous les meilleurs rapports. Je le crois incapable de vouloir nous compromettre, et sa présence auprès de vous est tellement motivée, tellement indispensable aux affaires dont il traite avec vous , que personne ne peut s'en formaliser. Faites-lui donc l'accueil qu'il mérite, et gardez-' vous bien de sacrifier les espérances que sa conduite doit nous donner, à de vains avis dont le but est d'éloigner de vous toute réelle protection.
M. Barthez avait reçu communication de la lettre de Mac-Allan à lady Woodcliffe. Il ne doutait pas du succès, et il réussit à nous y faire croire. Je me tranquillisai donc, et pourtant, malgré l'intérêt assez vif que m'inspirait Mac-Allan, j'aurais voulu ne pas le revoir trop tôt. J'avais de l'éloignement
pour le rôle qu'il me fallait jouer vis-à-vis de lui. 11 me semblait que j'avais l'air d'attendre sa déclaration, et j'étais gênée dans toutes mes paroles, dans tous mes mouvements, depuis qu'il y avait auprès de moi quelqu'un qui pouvait me soupçonner de m'observer devant lui.
Il revint plusieurs fois, et il fut charmant. Je ne m'habituais pas à ses originalités; mais elles étaient loin de me déplaire, car elles découvraient en lui un côté naïf dont j'avais trop douté, et en même temps elles m'attiraient comme l'inconnu attire l'imagination. Nous nous querellions un peu; il était susceptible, et j'avais toujours des velléités de raillerie. Sa grande préoccupation était d'échapper aux travers et aux ridicules que nous reprochons aux Anglais, et que dans ce temps-là, alors que nous n'avions pas encore pris beaucoup de leurs qualités et de leurs défauts, nous trouvions beaucoup plus frappants qu'aujourd'hui. Aussi, à force de craindre d'être lourd et compassé, Mao- Allan devenait parfois frivole, et je lui reprochais de n'être plus assez Anglais. Je craignais surtout de rencontrer en lui certaines ressemblances avec Marius, ne fût-ce que celle d'un excès de soins donnés à sa personne et d'un excès de politesse avec les indifférents; mais il avait un tel dédain pour le caractère de Marius, que j'aurais craint de
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le blesser en lui signalant ces ressemblances. Elles n'existaient, d'ailleurs, qu'à la surface. Mac-AIlan était éminemment généreux et audacieux devant toutes les chances de la vie. Je ne sais si , arrivé à la fortune, à l'indépendance et à la réputation, il avait beaucoup de mérite à savoir tout affronter pour satisfaire son cœur et son esprit, et, quand je voulais l'empêcher de trop déprécier mon cousin, je lui demandais si, dans une situation aussi précaire, il eût montré plus d'énergie. Il s'irritait de ce doute.
— Il faut, me disait-il, juger l'arbre à ses fruits. Vous qui êtes botaniste, vous savez bien qu'on ne spécifie pas une plante avant de connaître sa maturité. L'homme en fleur et en feuilles n'est pas encore un homme., et pourtant il est déjà facile de déterminer si sa Heur est stérile et si ses feuilles sont caduques. Marius est yn de ces sujets avortés, ou plutôt un de ces produits factices qui simulent au printemps l'éclat de la vie ; mais vous savez bien que l'été les fera sécher et disparaître. Eh b|pn, moi, je penche vers l'automne, et vous êtes surprise de me trouver jeune d'idées et de sentiments. C'est qu'au printemps j'étais déjà quelque chose, et que ce quelque chose est devenu un tout.
Il aimait les métaphores, au contraire de Fru-
mence, qui ne s'en servait presque jamais et en faisait peu de cas. L'esprit de Mac-AUan était moins nourri, mais plus orné. Il avait beaucoup vu, et, s'il n'avait pas examiné les grandes racines des choses, il en avait du moins saisi la physionomie avec beaucoup de goût et de netteté. Ses récits de voyages étaient instructifs et amusants. Il avait le sens artiste, l'expression pittoresque. Il jugeait assez bien les hommes, avec un peu trop d'indulgence selon moi, car le bien et le mal me frappaient vivement, tandis qu'il les accordait quelquefois dans une sorte d'antithèse fatale qu'il jugeait nécessaire à l'équilibre universel. Quelquefois il me paraissait sceptique par manque de profondeur; en d'autres moments, j'étais frappée de la solidité de ses analyses, et je le sentais très-supérieur à moi dans la pratique de la \\e morale et philosophique. Il ne savait pas méditer comme Frumence et sortir de sa méditation avec une victoire sur lui-même, ou avec une notion plus vaste de l'objet de sa recherche. Plus instinctif et plus impatient, il attrapait ses idées au vol et ses certitudes à coups de flèche; mais il visait juste, et l'esprit lui tenait lieu de génie.
Huit jours s'écoulèrent pour moi comme une heure. Mac-AIIan venait de deux jours l'un, tantôt le matin, tantôt dans l'après-midi, et, bien que Frumence l'eût jugé fragile de corps et délicat d'habitudes, il marchait comme un Basque et supportait la chaleur aussi bien que nous. Il n'affectait pas la force, et il en avait beaucoup. Il persistait à se préserver de tout. 11 avait des ombrelles, des voiles, des éventails, des précautions de toute sorte, que je raillais toujours et dont j'eusse dédaigné de me servir; mais enfin il avait fait des milliers de lieues sous des latitudes terribles, et il n'y avait pas perdu un seul de ses beaux cheveux blonds et soyeux, pas une de ses dents blanches, pas une de ses grâces efféminées et charmantes; cet homme frêle et joli était trempé comme l'acier le plus fin. Frumence, en l'examinant, me disait à l'oreille :
— Tout se tient; cette force physique, cachée sous cette apparence ténue, doit avoir pour équi-
valent, dans Tordre moral, une volonté ardente cachée sous un esprit délié.
Frumence paraissait l'aimer chaque jour davantage, Frumence désirait évidemment qu'il me plût. 11 me plaisait certainement beaucoup; mais, lorsque Frumence s'efforçait de me le faire apprécier complètement, je sentais que Mac-Allan me plaisait moins. J'étais bizarre, irrésolue; j'avais des caprices, des joies soudaines, des colères étouffées, des rires d'enfant, des envies de pleurer; mais je n'étais pas encore au plus fort de la crise. Mac- Allan ne me disait rien qui pût m'obliger à prendre un parti ; Frumence, qui voulait gagner du temps pour le connaître et préserver sa propre loyauté, ne me répétait plus ses confidences.
La réponse de lady Woodcliffe arriva, et il fallut songer de part et d'autre à se prononcer. Cette réponse fut sèche et brève. L'aversion personnelle de ma belle-mère contre moi s'y manifestait plus implacable et plus mystérieuse que jamais. Mac- Allan refusa de nous en dire les termes ; mais il dut déclarer sur-le-champ à mes conseils et à moi qu'on le dispensait de poursuivre une affaire qu'il paraissait abandonner de son plein gré; qu'il ne devait donc pas trouver étrange de voir donner procuration à un autre mandataire chargé de protester contre le testament de ma grand'mère et de
contester mon état civil avec la dernière rigueur, à moins qu'autorisée par mon conseil de famille, et dans le délai de trois jours, je n'eusse signé mon désistement de toute prétention à l'hérilago et au nom de Valangis. A ce prix, on m'offrait toujours vingt-quatre mille francs de pension viagère et on m'enjoignait de quitter la France au bout de huit jours pour aller où bon me semblerait, sauf en Angleterre. Si je manquais, fût-ce momentanément, à cette prescription, ma pension serait immédiatement supprimée. Tout cela était si brutal et si offensant, que ni M. Barthez, ni Frumence, ni M. de Malaval, ni Marius, ni Jennie, comme on peut le croire, ne me dirent un mot pour influencer ma réponse.
— Ayez l'obligeance, dis-je à M. Barthez, d'écrire une ou deux lignes à lady Woodcliffe pour lui annoncer que je refuse toute espèce de transaction et m'en tiens à mes droits,
Nous étions à Toulon dans le cabinet de M. Barthez, qui nous avait réunis pour recevoir la communication. 11 en avait exclu seulement M. Reppe. Tous se levèrent et vinrent me serrer la main en silence, Frumence avec un éclair d'orgueil paternel dans les yeux, Barthez avec dignité, Malaval d'un air distrait, Marius avec une roideur solennelle et sombre, comme s'il eût jeté l'eau
bénite sur mon drap mortuaire. Sa figure me parut si plaisante, que je fus sur le point d'éclater de rire; Jennie cacha mon visage en m'embrassant vile, et on put se séparer gravement.
Nous étions à peine rentrées chez nous, que Frumence et Mac-Allan vinrent nous y rejoindre.
Mac-Allan se présenta radieux.
— Eh bien, me dit-il, vous avez non-seulement brûlé votre navire, vous avez fait sauter toute votre escadre, puisque j'en étais et que je saute avec vousf mais jamais on n'a sauté de meilleure grâce que vous ne l'avez fait, et de meilleur cœur que je ne 4e fais moi-même. Reste à savoir ce que nous allons faire de nos épaves. Pour y aviser au plus vite, je viens vous demander de m'écouter seul.
Nous étions seuls. Je m'étonnai de cette précaution oratoire.
— Il me semble, lui répondis-je, que vous n'avez rien à me dire que Frumence et Jennie ne puissent et ne doivent entendre.
— Et vous vous trompez, dit Mac-Allan, qui avait repris sa figure d'avocat. C'est l'homme d'affaires qui veut se consulter avec vous. Frumence sait très-bien que vous seule devez décider la question que j'ai à vous soumettre.
— Espérez - vous que j'aurai un secret pour Jennie?
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— Je suis certain que vous aurez un secret pour Jennie ; vous allez voir !
Il m'offrit son bras et nous descendîmes à la rivière, où, assis près de moi sous les aunes, Mao Allan parla ainsi :
— Vous avez pris une noble résolution, que j'approuve et que j'admire ; mais vous allez être forcée d'y renoncer. Vous refuserez les dons de lady Woodcliffe, ceci est certain; mais vous ne défendrez pas vos droits, je vous en réponds. Ne me faites pas vos grands yeux étonnés et méfiants. Je vous apporte la vérité, et personne au monde n'est mieux trempé que vous pour l'accepter avec toutes ses conséquences. Si vous laissez entamer un procès, Jennie, votre chère Jennie est compromise, perdue peut-être.
— Que me dites-vous là? Est-ce sérieux?
— C'est aussi sérieux que mon estime, mon amitié et mon respect pour Jennie. Je suis un homme sincère avant d'être un avocat, et celui qu'on va envoyer ici à ma place sera un avocat avant d'être un homme sincère. <Ne vous méprenez pas à mes paroles; ne croyez pas que j'aie la prétention d'être le seul homme équitable de ma profession. Non, certes 1 Nous sommes, Dieu merci, beaucoup d'honnêtes gens dans la robe ; mais, quand on veut s'en rapporter à des textes de loi plus ou
moins favorables sans tenir aucun compte des scrupules de la conscience et des questions de sentiment, on ne choisit pas son avocat parmi ceux qui respectent ces questions-là. On cherche et on trouve facilement des mandataires plus habiles et résolus d'avance à ne respecter rien. Donc, avant peu, s'il n'est arrivé déjà, nous allons voir apparaître à Toulon un adversaire redoutable, quelque avoué français bien retors, probablement suivi à l'arrière-garde de quelque avocat célèbre en scandales. Ces gens-là, n'ayant point de paroles de paix à vous apporter, mettront le feu aux poudres sans vous avertir, sans vous voir, sans consentir à vous connaître et à vous apprécier. Ils ne supposeront pas que vous êtes dans Terreur et de bonne foi. Ils vous sommeront, en style d'huissier, de renoncer à des droits frauduleusement acquis : la légalité est ce qu'il y a de plus brutal au monde, et les luttes qu'elle provoque n'admettent pas les ménagements. Je doute que, malgré les tentatives qui pourront être faites pour vous déshonorer, on parvienne à vous trouver coupable d'intention et passible d'une peine quelconque ; mais Jennie portera tout le poids de la persécution, et sans nul doute* elle sera accusée de s'être entendue avec son mari pour mettre l'enfant d'une bohémienne, le sien peut-être, à la
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place de l'héritière de Valangis. Je pourrais vous raconter d'avance tous les incidents et toutes les péripéties du drame judiciaire qui va s'engager. Le premier soin de Jennie sera de courir aux preuves, ainsi que Frumence, qui agira de son côté et ne sera pas médiocrement compromis pour son compte. Je vois d'ici sa complicité signalée dans l'acte d'accusation et prouvée à grand renfort d'attaques personnelles et de faits insidieux par l'avocat chargé de poursuivre. N'importe! supposons ce qui est le moins vraisemblable en l'état des choses actuel : Frumence et Jennie apportent des témoignages importants, des révélations frappantes. Êtes-vous sûre de triompher parce que, de mauvaise qu'elle est, votre cause deviendra bonne par miracle? Tous les clients inexpérimentés et candides, comme vous et Jennie, se font la douce illusion qu'une bonne cause ne peut pas être perdue. Tous les hommes de loi et tous les plaideurs éprouvés vous diront qu'il n'y a pas de bons procès. Le seul avocat consultant véridique et sensé qui existe est celui qui dit à ses clients : a Ne plaidez jamais. » Avec la plus belle cause du monde, avec les juges les plus éclairés et les plus intègres, avec le défenseur le plus éloquent et le plus habile, avec les témoignages les plus éclatants et les preuves les plus irrécusables, avec la con-
duite la plus noble et la plus prudente, avec toutes les chances pour vous en un mot, vous pouvez encore être vaincu par un texte interprété à propos contre vous, par une rouerie de procédure, par un accident fortuit, par une mouche qui aura volé sur les têtes du tribunal, par moins que cela, par quelque chose d'innomé et d'insaisissable qui se rencontre toujours dans un des plateaux de la balance de Thémis et qui frappe de stupeur les plus vieux légistes. Croyez-vous donc que des innocents soient tous les jours sciemment condamnés? Non ; au temps où nous vivons, cela est rare, j'en suis certain, et le juge qui se trompe avec la conscience de son erreur est un juge exceptionnel. Je suis optimiste, vous le savez, quand je fais la part du mal et du bien équilibrés en ce monde. Je ne crois à rien d'absolu sur la terre, et j'ai trop perdu de bonnes causes pour accuser le genre humain de savoir ce qu'il fait. Non, Lucienne, non, il ne le sait pas, et remettre ses destinées à l'arbitrage de quelques hommes, fussent-ils des hommes d'élite, est aussi sage que de s'embarquer sans gouvernail par la tempête. Citez-moi une seule cause célèbre qui ait jamais satisfait la raison et la conscience individuelles! Je n'ai jamais ouï parler d'une de ces causes qui ont tant fait parler, sans entendre cette réflexion : On
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n'a pourtant jamais su la vérité sur cette affaire-làl Les plus grands coupables de la légende et de l'histoire judiciaires trouvent encore des défenseurs, et les plus grands triomphes laissent des doutes* Combien d'avocats jeunes et vieux se mordent les poings en songeant que les prisons et les bagnes recèlent des malheureux qu'ils ont défendus, qu'ils défendraient encore de bonne foi ! A mes yeux, comme aux yeux de tous, tout procès laisse après lui un point mystérieux que nul œil humain ne peut percer, et qui fournit un inépuisable texte aux commentaires du public et de la postérité.
« J'ai une idée là-dessus, et je veux vous la dire. Le crime est toujours inexpliqué, parce qu'il est de sa nature inexplicable. Le crime est un acte de démence; la fraude la mieux ourdie a pour point de départ une aberration du jugement, une stupidité de la conscience, un vide par conséquent. Comment saisir le vide ? comment peser le manque de poids? Cela n'est pas donné à l'homme, et, devant ce vide, devant cette absence de la notion de l'humanité qui fait commettre des actes antiliumains, voilà toute une science, toute une sagesse humaine qui s'émeut , se consulte , se met à la torture , et raisonne à perte de vue pour plaider et juger, c'est-à-dire pour prouver et pro-
noncer. Prouver quoi et prononcer sur quoi? Prouver que la démence a eu des Intentions logiques ! prononcer sur la part que la raison humaine a eue dans des volontés insensées 1 Vous voyez bien que c'est impossible, et que, si nous allions au fond de votre propre aventure , nous y trouverions un homme qui s'appelait Anseaume , qui voulait faire fortune à tout prix et par les moyens les plus absurdes ; qui, au lieu de s'en remettre au bon sens et à la probité de sa femme pour gagner sa vie, inventait à toute heure des combinaisons fantasques dont il ne pouvait pas seulement lui rendre compte, et qu'elle n'eût pas comprises, disait-il, par la bonne raison qu'il ne les comprenait pas luimême; un homme qui , un beau matin, je le crois fermement, Lucienne, a vu passer près de lui une voiture où un enfant dormait sur les genoux de sa nourrice endormie, et l'a pris d'abord sans savoir pourquoi, et puis Ta gardé sous l'influence d'un rêve de fortune si hasardé, qu'HVa pas su le réaliser et s'est bientôt effrayé des périls attachés à l'exécution. Ou bien , il y a mieux encore, Jennie elle-même l'a dit et l'a entendu dire au contrebandier : il a vite oublié ce rêve, ce projet mal conçu et nullement digéré, pour passer à une suite d'autres rêves qui l'ont finalement conduit à la maison des fous. Seulement , comme cet homme n'était
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que fou et sans conscience , — par conséquent 9 comme il avait des instincts de douceur et de pitié (il n'était ni cruel ni brutal, Jennie Ta déclaré y Jennie Ta aimé, Jennie l'aime peut-être encore et n'ose donner à Frumence un cœur déchiré par le souvenir de sa déception), — cet homme a pris soin du pauvre enfant; il a trouvé une mendiante quelconque pour l'allaiter, et il l'a porté à sa femme pour qu'elle l'adoptât et le fît sien jusqu'à nouvel ordre. Voilà toute l'histoire d'Anseaume et tout le fond xle votre procès, le rêve d'un insensé ! 11 m'est impossible d'y voir autre chose.
« Mais croyez-vous que le parquet et le tribunal gravement convoqués sur leurs sièges , que le barreau ardemment appelé sous les armes , vont se contenter d'une explication si simple et qui aboutit à un acquittement pour la mémoire d'Anseaume? Non, ce ne serait pas la peine d'avoir fait tant de frais d'éloquence et de perspicacité. Il faudra trouver un crime, constater un rapt prémédité, saisir un coupable. Anseaume n'est plus;, mais il a eu un complice : on le cherche, on le trouve, ou on ne le trouve pas ; mais il y a eu une receleuse, une confidente, un instrument, et Jennie , héritant seule de la charge et du bénéfice de l'affaire, est venue rendre l'enfant et réclamer sa récompense. Elle n'en a pas voulu, de cette ré-
compense , nous le savons. Qui le prouvera pourtant? Ses ennemis consentiront-ils à le croire? Sa tendresse pour vous la ramène ici, où elle était chèrement rétribuée, elle le dit elle-même, et nous savons bien qu'elle garde son argent pour vous en cas de désastre ; mais on ne prouve pas les intentions en justice, et, Jennie prouvât-elle les siennes, votre cause est la même, et on vous accusera de vol en commun.
— Assez, assez, monsieur Mac-Allan! m'écriai-je, vous me donnez froid.
— Je me résume, reprit-il , et je vais avoir fini. Si j'étais avocat de votre partie adverse , je ferais ce que j'ai fait. J'examinerais la localité , je suivrais pas à pas le chemin qui côtoie la Dardenne , et je ne laisserais pas échapper certain angle de ce chemin escarpé, certain pont fort étroit sur lequel ont pu passer sans encombre des chevaux raisonnables, habitués à être conduits par un cocher dormeur. Je ne manquerais pas d'observer que , d'une voiture découverte, — je me plaindrais du soin qu'on a pris de changer et de transformer celte voiture qui eût pu servir de pièce de conviction, je l'ai vue sous votre remise, — je ne manquerais pas d'observer, dis-je, que, (l'une voiture découverte rasant le bord du chemin ou le parapet trèsbas du petit pont , un petit enfant endormi a pu
tomber dans le torrent qui roule et s'engouffre dans ces deux endroits, qu'il a dû être entraîné sans que ses cris Tussent entendus au milieu de la clameur des ondes, — je ne me priverais pas de faire du style, — et qu'il a pu disparaître à jamais dans un de ces abîmes inexplorés , peut-être inexplorables, que Ton rencontre à chaque pas dans ce pays et sous le courant de cette rivière. J'admettrais qu'Anseaume ou tout autre voyageur suspect et mystérieux , mal avec la police , marchant dans les ravins plus souvent que sur les routes battues, a été témoin de l'accident, et, n'y pouvant porter remède, ne s'est pas soucié d'appeler et de se montrer pour en rendre compte ; qu'ensuite, ruminant en lui l'imprévu et les conséquences de l'aventure, cet homme a forgé et confié à un compagnon, à son ami Bouchette , à sa femme Jennie ou à sa commère Isa Carrian, le roman qui aboutit à une substitution d'enfant quatre ans plus tard, — quatre ans qui ne permettent pas de constater ridentilé! — Enfin je décréterais que mademoiselle Lucienne est morte , et cela serait rendu fort probable par un témoignage assez important auquel vous ne songez pas, mais que vos ennemis tiennent en réserve , le témoignage de votre nourrice. « — Cette femme est folle ! s'écriera votre défenseur.
« — Très-bien! lui répondrai-je, vous le reconnaissez , et nous l'affirmons. Denise est folle, elle Ta toujours été, c'est justement dans un accès de démence qu'elle a précipité l'enfant.
« Elle s'en souvient, elle s'en accuse ; elle a des moments lucides où elle s'en repent, des moments d'exaspération où elle s'en vante , et elle ne varie plus; car madame Gapeforte l'entretient dans ce souvenir et affirme que, beaucoup plus tard, Denise a fait une tentative pour vous jeter encore dans le torrent durant une promenade dans la même voiture. Frumence et Marius étaient présents et ne pourront le nier. Le docteur Reppe attestera que chez Denise l'idée de vous faire périr était une idée fixe, et, grâce à ces circonstances, le témoignage de la folle sera écrasant. Ainsi, la petite Lucienne n'est plus , et la petite Yvonne est une enfant de rencontre adoptée par Jennie à bon escient, vu que Jennie n'a pas pu se tromper sur l'âge même de son propre enfant, si jeune mère qu'elle fût, et prendre une petite fille de neuf mois pour sa fille, âgée du double. J'invoquerais donc contre mademoiselle Lucienne ici présente tous les motifs possibles de nullité d'actes civils tendants à lui attribuer le nom et l'héritage de madame de Valangis, et, contre madame Anseaume, je réclamerais l'amende et la prison, la misère et le
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déshonneur. Or, je gagnerais ou je perdrais ma cause; mais, si je la gagnais, je dirais à mademoiselle Lucienne ou à mademoiselle Yvonne éplorée : « On vous a offert le repos, l'indépendance et la fortune; vous avez préféré les satisfactions de l'orgueil, vous avez sacrifié Jennie, je m'en lave les mains ! » J'ai tout dit, Lucienne ; à vous de répondre !
— Ah ! monsieur Mac-AHan, m'écriai-je en fondant en larmes, je vous remercie de m'avoir éclairée, et je vous jure ici devant Dieu que je ne plaiderai jamais.
— Gela n'est pas toujours possible, répondit- il. Il s'agit de trouver le moyen de ne pas plaider et celui de ne pa& accepter le marché qui vous répugne.
— Dites-moi ce qu'il faut faire, je vous livre ma volonté.
— Il faut vous abstenir et vous laisser condamner par défaut; il faut quitter ce pays aimé, cette chère maison, ces braves amis qui auront le cœur brisé, ce digne Frumence, qui est préparé à tout! Il faut partir seule avec Jennie, qui saura bien aviser à vos moyens d'existence. L'important, c'est de vous préserver toutes deux d'une lutte atroce et d'un résultat inconnu. Si personne ne se présente pour faire valoir vos droits, il n'y aura pas de per-
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sécution, pas d'acte d'accusation, pas de recherche inutile, pas de vain scandale. Le tribunal appelé à se prononcer sur la validité du testament, et ne pouvant le faire sans rechercher votre état civil , il vous sera aisé de l'en empêcher en vous refusant à fournir vos preuves; M. Barthez connaissant vos motifs d'abstention, et les respectant, il faudra bien laisser prononcer contre vous l'entière radiation de vos droits et déclarer qu'il n'y a lieu à contestation. Lady Woodcliffe se contentera-t-elle de ce premier jugement, dont vous pourriez appeler? Il le faudra bien, si déraisonnable qu'elle soit, et elle ne mettrait pas les bonnes chances de son côté si elle voulait pousser plus loin la persécution. Pourtant il faut s'attendre à tout de la part d'une femme irritée, et nous aviserons aux moyens de la forcer à s'en tenir là... Mais vous voilà pensive : à quoi songez-vous maintenant?
— Je songe au moyen d'empêcher M. Barthez d'écrire à lady Woodcliffe; je crains qu'il ne l'ait fait déjà, et que, offensée de ma fierté, elle ne fasse un procès dans les règles, où Jennie serait compromise.
— Êtes- vous donc disposée maintenant à accepter ses dons ?
— Oui, et tous ses outrages, et la perte de mon honneur et de ma dignité, s'il faut cela
pour assurer à jamais la tranquillité de Jennie.
— Vous ne reculeriez devant rien?
— Pourquoi reculer, si un peu de plus ou de moins expose ou préserve celle que je veux sauver à tout prix? Ne puis-je me consoler de l'humiliation qu'on m'inflige en faisant un bon usage de l'argent qu'on m'offre? Tenez, je fonderai un hôpital ou une usine pour donner du travail aux pauvres, et dont je ne toucherai jamais les profits; car, de ma vie, oh! grand Dieu! vous n'en doutez pas, j'espère, monsieur Mac-Allan? je ne veux avoir à moi une obole venant de lady Woodcliffel
— 11 y a une chose plus simple et 'plus prompte, reprit-il ; acceptez tout, signez, et, le marché bien conclu, ne quittez pas la France ou allez en Anglegleterre; à l'instant même, votre pension est supprimée, et vous pourrez dire. en souriant à tout le monde que vous l'avez fait à dessein.
— Oui, certes ! m'écriai-je, je ne pensais plus à cela que l'on me chassait de mon pays! Eh bien, je resterai; j'irai m'établir aux Pommets, Jennie épousera Frumence et reprendra son commerce ambulant avec IuL Moi, je soignerai le pauvre abbé. Je lui lirai Eschyle et Platon, je le ferai vivre le plus longtemps possible, et je viendrai de temps en temps regarder en cachette cette chère maison et ce jardin, et l'arbre que ma bonne mère ai-
maîtt... Mais non, pourquoi? Je saurai renoncer à cela. J'aurai là-bas sa tombe et ses os. J'espère qu'on ne me les disputera pas ! Au lieu d'habiter son salon et de prier sur sa chaise, je planterai des fleurs dans le cimetière où elle dort, et je
serai encore plus près d'elle. Oui, oui, cela arrange tout ; aidez-moi vite à l'exécuter, mon cher ami.
J'étais émue, je pleurais, et pourtant j'étais heureuse. Mac-Allan, avec qui j'avais enfin un mouvement de complet abandon et de confiance enthousiaste, me regardait avec des yeux humidci, et il avait un tremblement nerveux. Je crus qu'il s'effrayait de me voir suivre si spontanément son avis et qu'il me plaignait.
— Ne croyez pas que je sois à plaindre, lui disje; au contraire, je n'ai jamais ressenti une joie si profonde. Vous allez le comprendre. Rappelez-vous ce que je vous disais il y a quinze jours. Je m'effrayais d'avoir un parti à prendre , sans savoir de quel côté était mon devoir. Eh bien, voilà quinze jours que je vis en face de ce problème et qu'il me brise. Vous venez de le résoudre ; vous m'avez dit : « Il y a un * moyen de rendre à Jennie ce qu'elle a fait pour vous, c'est de sacrifier votre orgueil. » Béni soyez-vous, Mac-Allan! voilà que je respire, voilà que j'existe, et, comme vous éte$
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le meilleur des hommes, je suis heureuse de vous devoir cela.
Mac-Allan plia lentement les genoux, se courba lentement jusqu'à terre et me baisa les pieds. Cet hommage si profond me surprit au point que j'en fus effrayée.
— De quoi donc me demandez-vous ainsi pardon? lui demandai -je. Est-ce que c'était une épreuve? Est-ce que vous m'avez trompée pour voir jusqu'où allait mon amitié pour Jennie?
— Non, non, dit-il en se relevant; je savais de quoi vous êtes capable, et je ne vous tromperai jamais. Je vous ai dit la vérité, et maintenant il faut agir. Je cours à Toulon pour empêcher M. Barthez d'écrire à Londres. Vous allez me remettre un billet pour lui ; vous le prierez de venir ici demain ou de vous attendre chez lui. On nous a donné trois jours pour nous décider, à partir de la réception de la lettre. C'est demain soir que le délai expire, c'est demain soir qu'il faut envoyer à lady Woodcliffe le traité que je devais soumettre à votre signature, et que vous signerez en présence de M. Barthez et de vos autres conseils. De la part de M. Barthez, il n'y aura pas d'avis contraire ; je sais qu'il désespère de votre cause et il comprendra fort bien vos motifs. Frumence vous comprendra encore mieux. Malaval, qui aime l'argent, com-
prendra à sa manière, et le chevalier Marius, vous voyant à la tête d'un beau revenu, vous offrira son cœur et son nom ; car, si vous voulez que l'affaire soit sérieuse, il faudra bien vous garder, Lucienne, de laisser pressentir par un seul mot d'impatience, par un seul geste de dédain, que vous comptez vous soustraire aux conditions du marché. Croyez que tout le monde vous approuvera d'abord d'accepter une transaction avantageuse, et que peu de gens vous comprendront quand vous en rejetterez avec mépris le bénéfice. Les choses positives sont du goût de la majorité. Les choses romanesques sont traitées par elle de folie et ne répondent qu'à l'idéal d'une imperceptible minorité. Vous aurez donc tour à tour le grand nombre et le petit nombre en votre faveur; mais occupez-vous de vaincre le seul obstacle à vos généreux desseins : la résistance de Jennio.
— Oui, oui, c'est à quoi je pense: il faut que Jennie ne se doute pas du motif de ma conduite. Elle plaiderait, je crois, toute seule, pour sauver mon nom. Elle parcourrait la terre et les mers pour faire triompher la vérité. Jennie ne sait pas ce que c'est que de transiger, d'hésiter et de craindre. Elle ne croit qu'au bien ; elle traiterait vos conseils de rêverie. Il faut qu'elle taxe ma conduite de lâcheté. Ohl oui, je vais avoir une
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grande lutte à soutenir contre elle; mais c'est pour elle que je travaille , et je serai la plus forte. Pourvu que Frumence... Mais ne m'avez-vous pas dit que Frumence me comprendrait et m'aiderait?
— Frumence est dans une situation terrible depuis longtemps, ma chère Lucienne. Il s'y est habitué, lui, l'homme prévoyant par excellence, idéaliste comme don Quichotte, et avec d'autant plus de mérite qu'il a le bon sens de Sancho et l'intelligence de la vie pratique autant que votre serviteur. Il savait bien qu'un jour viendrait où Jennie pouvait être perdue et lui compromis, si on vous contestait votre nom. 11 ne voyait pas le remède. Je le lui ai montré, et le voilà qui, entre vous deux, son élève et sa fiancée, ne sait à quel héroïsme il doit se vouer. Il sent, il voit le parti que vous allez prendre. Il en est fier pour vous, et il en souffre pour Jennie et pour lui-même; car il a son orgueil aussi, le cher philosophe, et il eût aimé le rôle le plus périlleux pour elle et pour lui; mais il faut bien que votre précepteur vous laisse accomplir la tâche de vertu que ses leçons vous ont tracée, et que l'époux de Jennie consente à ce que sa femme soit sauvée par son enfant.
— Bien , bien , m'écriai-je en riant ; Frumence verra que son enfant a bien étudié les sages de l'antiquité. •« Mais le soleil baisse, vous n'avez pas
un instant à perdre pour vous rendre à Toulon. Prenez mon cheval, puisqu'il est encore à nous aujourd'hui.
Mac-AUan tint longtemps ma main contre ses lèvres et partit sans me dire un mot qui eût rapport à lui-même. Je lui sus gré de ne penser qu'au devoir que j'avais à remplir.
Frumence vint au-devant de moi comme j'allais rentrer.
— Eh bien, me dit-il, Mac-Allan va à Toulon, il est parti ?
— Oui , mon cher Frumence , et vous savez pourquoi.
— Jennie s'inquiète et s'étonne ; que lui direzvous?
— Je viens d'y réfléchir. Je lui dirai que je ne puis admettre les projets de Mac-Allan sur moi dans la situation précaire où je me trouve; que le même sentiment de fierté qui m'a empêchée d'épouser Marius m'empêcherait d'épouser Mac-Allan; que je ne veux pas plus m'enrichir avec l'un que
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je n'ai voulu condamner l'autre à la misère, et j'ajouterai : a Gomme il est possible que je prenne de l'affection pour Mac-Allan, je supprime les luttes et les scrupules qui me séparent de lui. J'accepte une fortune afin de ne pas avoir besoin de la sienne, et de pouvoir me dire que je l'aime pour lui-même. »
— Oui , voilà ce qu'il faut dire , car Jennie ne vous pardonnera une défaillance de courage qu'en se persuadant que vous cédez à un besoin du cœur.
— Alors, tout ira bien, Frumence. S'il le faut, je lui dirai que je suis très-éprise de Mac-Allan.
— Vous dites cela d'un ton qui m'inquiète pour lui.
— Je dis cela du ton d'une personne qui aime Mac-Allan de tout son cœur, mais qui ne désire en aucune façon se marier.
— Comment 1 ce ne serait pas là la solution à toutes nos incertitudes, le dédommagement de tous vos sacrifices ?
— Vous trouvez que je dois regarder Mac-Allan comme une*ressource dans mon dénûment? Ah!
Frumence, si je me marie jamais, ce n'est pas ainsi que je veux me marier. Avant-hier, quand je croyais encore pouvoir conserver ma position, je pouvais examiner mon avenir. Aujourd'hui que je
n'ai plus d'avenir, il faut qu'on me laisse cette consolation de placer mon rêve d'affection conjugale en dehors de mes intérêts personnels.
. — Je vous comprends, Lucienne, et tout ce que je découvre en vous de droiture et de force depuis la mort de votre grand'mère dépasse encore mes prévisions. Oh ! vous méritez bien que Jennie vous préfère à moi, et que Frumence vous préfère à lui-même ! Devant l'exemple qu'une enfant telle que vous me donne, je serais bien lâche si je me plaignais de mon sort!
— Frumence, lui dis-je, il ne s'agit plus de vous sacrifier. Il faut que mon sacrifice à moi serve à quelque chose ; et à quoi servirait-il , sinon à votre bonheur? Mac-AUan n'a pas eu le temps de vous le dire; mais ma résolution, que vous devez tenir secrète, est de rester aux Pommets auprès de votre oncle. Je veux que vous épousiez Jennie, il le faut à présent pour nous préserver tous trois de la calomnie. Il faut aussi que vous avisiez à vous créer des ressources par le travail, et, Jennie l'a dit, il n'y en a pas dans votre village abandonné et dans notre pays désert. Vous partirez ensemble ; moi, je veux rester, parce que l'abbé Gostel ne peut rester seul, et puis... parce que j'ai besoin de vivre un peu seule après une crise si rude.
le ne sais si Frumence eût combattu mon pro-
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jet ; nous fûmes interrompus par Jennie, qui, me voyant animée et résolue, crut que j'étais heureuse.
— Voyons, dit-elle, M. MaoAIlan est donc bien content? Il était gai comme un pinson en partant au galop sur votre cheval. Et vous, Lucienne, étcsvous contente ?
— Oui , lui dis je en la pressant dans mes bras. J'ai résolu de suivre aveuglément ses conseils, car il est mon véritable ami. Je te demande, ma Jennie, de ne pas trop m'interroger aujourd'hui, je ne saurais te répondre. J'ai besoin de rêver, puisqu'il n'y a plus lieu à réfléchir; mais tu vois que je suis gaie et que je ne me repens de rien.
La bonne Jennie fut facilement abusée. Elle souhaitait tant mon bonheur, qu'elle y crut, et, respectant ce qu'elle attribuait au pudique recueillement du premier amour, elle ne m'interrogea pas davantage.
J'accomplissais avec ardeur et avec un véritable enthousiasme le sacrifice de mon existence. Il s'y mêla pourtant je ne sais quelles sensations de colère et d'amertume quand je m'aperçus que Jennie parfait avec plus d'abandon que d'ordinaire à Frumence , comme si , en admettant l'espoir de mon prochain mariage avec Mac-AUan, elle eût accepté enfin l'idée du sien avec notre ami. Je les laissai
ensemble aussitôt que j'eus fini de dîner, et je m'enfonçai dans les gorges arides qui longent le flanc de la longue montagne du Pharon.
Je ne sais quel terrible combat s'élevait en moi. Je sentais mon cœur partagé et comme en révolte contre lui-même. J'aurais voulu que Mac-Allan fût près de moi, qu'il me parlât enfin clairement de son amour, qu'il me. berçât de sa douce éloquence sur ce sujet émouvant et délicat, qu'il m'enivrât de ses riantes flatteries, qu'il réussît à m'inspirer ce sentiment qui enivre, qui persuade, satisfait, et place l'âme au-dessus de tout scrupule craintif et de toute fierté vaine.
— Ce sentiment-là existe, me disais-je; je l'inspire; n'est-il pas temps que je l'éprouve? Si j'aimais Mac-Allan comme il paraît m'aimer, je ne me souviendrais probablement plus que j'ai rêvé un autre amour et que je ne l'ai pas inspiré.
Et, à ce souvenir, j'étais indignée contre moimême. Comment un souvenir pouvait-il me préoccuper et me torturer à ce point? J'étais donc coquette, jalouse de tous les hommages, jalouse de Jennie, à qui j'immolais si facilement mon existence entière, et à qui j'enviais la seule chose qui ne m'appartînt pas, la seule chose que je ne pusse lui sacrifier, l'amour de Frumence?
Je me pris en horreur ; je voulais m'arracher
les cheveux et me déchirer la figure. J'aurais voulu m'ouvrir le cœur pour en ôter violemment cet hôte inconnu, ce ver rongeur, que je ne savais comment nommer : envie, bassesse, égoïsme ou passion?
— Je suis donc une mauvaise- nature, me disais-je encore, impressionnée par les doutes de Mac-Allan sur ma naissance ; une nature fatalement en lutte avec des instincts de perversité, comme ce bandit ou cette bohémienne inconnue dont je suis peut-être la fille? Ou bien j'ai le cœur lâche etstupide, et, comme Galathée, je suis amoureuse de tous les hommes que je rencontre. J'ai peutêtre aimé Marius comme les autres. Que sais-je de moi? Je vois bien que j'étais folle de m'estimer, et que je ne mérite que mon propre mépris; Mais qu'importe après tout, si j'ai assez d'orgueil pour me conduire comme je le dois, pour cacher ma blessure et pour travailler énergiquement à réunir Frumence et Jennie , pour faire enfin tout le contraire de ce que mes méchants instincts me suggèrent? Je les vaincrai peut-être à force de les contrarier, et Dieu m'aidera ; car il voit bien que je veux résister au mal.
J'étais là depuis longtemps, et le soleil baissait vers l'horizon. La montagne plongeait dans une ombre bleue, limpide, immense, et au loin la mer était un miroir ardent.
mait à ce!.
qu'oi son des H serai range ami.
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je; au profonce que frayais quel ci jours < me bri dit:
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ma promenade, et il venait me rendre compte de sa course. Ce ne fut pas long. M. Barthez applaudissait à ma résignation : il ignorait, bien entendu, qu'après avoir assuré mon avenir matériel, je fusse résolu à le briser. Il m'attendait le lendemain, et tout serait réglé selon mes désirs.
— Mais qu'est-ce donc? ajouta Mac-Allan. Vous avez pleuré, Lucienne, vous pleurez encore 1 Regrettez-vous ce que vous avez décidé? Il est encore temps ! personne n'a faibli autour de vous, et, si vous voulez la guerre, me voilà prêt à la faire avec vous. Ne savez-vous pas que je suis désormais votre homme lige, à la vie et à la mort?
— Non, je ne regrette rien et je ne faiblis pas plus que mes amis; mais je veux savoir s'il est vrai que vous m'aimiez autant que vous le dites. Est-ce que vous avez le désir de m'épouser, Mac- Allan? Parlez, il est temps que je le sache.
Mac-Allan fut tellement surpris de me voir prendre l'initiative, qu'il demeura miftt. Évidemment il s'attendait de la part d'une demoiselle française à plus de détours et d'hésitation ; mais tout à coup il me devina et répondit avec vivacité :
— Si vous me demandez cela , Lucienne, c'est que vous allez me refuser. Oui, je le vois, vous êtes fière et vous ne voulez pas me devoir tout. Vous craignez un coup de tête de ma part, ou
bien je vous déplais... Vous ne me connaissez pas assez. Au nom du ciel, ne me dites rien. Prenez le temps de m'éprouver, de me comparer avec votre idéal : je ne le réaliserai pas , mais je vous le ferai peut-être oublier en vous en offrant un autre qui, dans une moindre région, vous paraîtra avoir quelque prix. Que sais-je? j'ai confiance en moi ; mais je ne peux pas exiger que vous ayez la foi. Je ne vous en veux pas, Lucienne, bien que vous me fassiez grand mal. Allons, je saurai souffrir encore. Taisez-vous, et laissez-moi me taire. Rentrons, je ne veux pas savoir que vous ne m'aimez pas.
Nous reprîmes en silence le chemin du manoir. J'étais abattue et sombre. Mac-Allan m'impatienta par l'espèce d'obstination qu'il mit à tenir mon bras serré contre sa poitrine, comme s'il eût pris possession de ma volonté malgré moi.
— Écoutez, lui dis-je en retirant mon bras avec force, je veux que vous sachiez la vérité. Pour que je vous épouse dans la situation où je me place, il faut que je vous aime avec passion, ou que je rougisse de moi-même.
— Je le sais, répondit-il. Il faudra donc que je vous inspire cette passion. Si j'échoue, ce sera ma faute, et je ne m'en prendrai qu'à moi. Je suis averti. J'entame une lutte bien autrement terrible
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que celle dont on m'avait chargé contre vous, et j'y suis pour mon compte. J'y joue mon bonheur et ma vie; oui, je sais tout cela. Il faut que je vous fasse accepter mon nom et ma fortune, à vous qui sacrifiez votre nom plutôt que d'accepter la fortune de l'ennemi. Je ne suis pas l'ennemi, moi; mais il faut que je sois l'homme aimé, et j'ai quarante ans, je suis Anglais, et je suis avocat, trois choses qui ne vous vont guère et dont il faut que je me corrige. Personne ne s'avisera de trouver que ce soit facile : vous me devez donc un peu de temps et de patience.
— Vous avez de l'esprit! lui dis-je sèchement.
— Oui, j'en ai trop, et vous détestez l'esprit. J'oubliais encore cela dans le chapitre de mes difformités. Qu'y a-t-il encore? Dites-le pendant que vous y êtes.
— Il ne peut y avoir rien de pire que de savoir plaisanter devant mes angoisses.
Mac-Allan eut, je crois, envie de me battre; j'étais d'humeur à le lui rendre : il s'en dispensa.
Il me fit comprendre que lui aussi avait, de l'amertume dans le cœur et que sa plaisanterie cachait une souffrance; mais il ne voulut pas renoncer à l'espoir, et je fus humiliée de le voir si sûr de me vaincre. La délicatesse de ses expressions cachait une véritable et légitime puissance,
ou bien une fatuité inexpugnable. Pouvais-je savoir laquelle des deux? Mécontente de moi-même, humiliée de ma propre faiblesse, j'exigeais qu'il fût sublime d'expansion, et j'attendais ma guérison de quelque faculté miraculeuse que je lui imposais. Je ne l'aidais pas, je travaillais au contraire à le décourager, et je trouvais irritant que, devant mes rudesses, il ne fût pas assez en colère contre moi pour m'effrayer ou assez désespéré pour m'attendrir.
Si je l'eusse aimé, je n'aurais pas eu ces folles exigences. Un mot de lui m'eût mise de niveau avec le degré de son émotion. Tout de lui m'eût semblé la véritable et la seule expression de l'amour, et, comme au temps où Frumence évitait mes questions importunes, je me serais aisément persuadée qu'une prudente résistance était la marque d'une grande passion. Je n'aimais donc pas Mac-AUan!
Je lui en voulus encore de savoir jouer la comédie devant Jenny. Il fallait bien qu'elle crût à notre prochain mariage pour accepter ma défection. Mac-AUan affecta une confiance qu'il n'éprouvait pas à ce point, mais qui me parut impertinente.
Le lendemain, j'accomplis mon sacrifice. Je m'humiliai devant ceux qui, l'avant-veille, avaient
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applaudi à ma fermeté. Je me rétractai, jo donnai ma démission de membre de la société humaine. Je signai sans hésiter l'odieux contrat en présence de mes conseils, de Jennie tremblante, de Frumence abattu, de M. Barthez mélancolique, de Malaval incertain et de Marius stupéfait. L'envoi fut mis à la poste séance tenante. J'éprouvais une joie amère.
— Consummatum est, dis-je en souriant. Je suis désormais mademoiselle Lucienne tout court, et, comme il est possible qu'on me conteste aussi mon nom de baptême, je vous prie, mes amis, de m'en donner un qui ne soit pas trop vulgaire.
— M. Marius de Valangis, dit Mac-Allan avec malice, n'est-il pas toujours disposé à vous en offrir un qui ne changera rien au passé?
— Après vous, peut-être? répondit sèchement Marius.
Mac-Allan avait provoqué cette impertinence pour avoir le droit de proclamer ses intentions.
— Je serais bien heureux, dit-il à haute voix et en regardant M. Barthez, que mademoiselle Lucienne l'entendît ainsi. 11 ne tiendrait qu'à elle de ne pas rester longtemps sans appui et sans nom.
— Vrai? s'écria le bon M. Barthès en lui saisissant les deux mains. Ahl vous êtes un digne homme I... Eh bien, Lucienne, ma chère enfant?
— J'ai promis d'y réfléchir, répondis-je.
— Ainsi, dit Marius, pâle de colère et les dents serrées, nos fiançailles ne comptent pas?
— Marius, répondis-je, vous vous êtes fiancé à mademoiselle de Valangis; elle est morte, et vous êtes veuf.
— C'est juste, reprit fiartbez avec douceur. Mon cher Marius, il eût fallu insister alors que Lucienne de Valangis existait encore.
— J'aurais eu grand tort, vous le voyez, dit Marius. Lucienne avait dès lors l'espoir d'un plus riche mariage. Elle a le rôle le plus sage ; mais, tout éconduit que je suis, je préfère le mien.
— Je te le laisse de bon cœur, lui répondis-je. — Pardon! j'oublie que je ne suis plus votre cousine; mais, comme il n'y a plus entre nous de porte ouverte au rétour, je dois à la vérité de déclarer que je ne connais pas encore assez M. MaoAlIan pour lui répondre autrement que par un sincère remercîment de sa courtoisie.
Je tendis la main à tout le monde, et, rappelant que j'avais huit jours pour quitter la France, je déclarai que je comptais prendre sur-le-champ mes mesures pour le départ.
J'étais rentrée avec Jennie, et nous allions monter à nos chambres, car il était déjà neuf heures du soir, quand on sonna à la grille du parterre.
Michel ne vint pas me demander si je voulais recevoir Marius. Habitué à le traiter comme l'enfant de la maison, il lui ouvrit, et Marius entra brusquement dans le salon.
Il était agité. Poussé par Malaval, il jouait son dernier enjeu.
— Lucienne, me dit-il, il y a un malentendu entre nous, et tu me places dans une situation impossible.
— Voyons, Marius. .. Puisque nous nous tutoyons encore aujourd'hui, explique-toi.
— Est-il vrai que .tu épouses Mac-Allan ? Il faut dire oui ou non.
— Je n'en sais rien encore ; mais cela peut arriver. Que t'importe?
— Cela m'offense, c'est un outrage que tu me fais.
— Comment ?
— Tu donnes à penser à tout le monde que je t'ai abandonnée dans le malheur.
*Jennie sentit que ma réponse pourrait humilier
m LA CONFESSION
Marius et l'humilier doublement en sa présence. Elle sortit.
— Voyons, réponds I s'écria Marius, qui dès lors rie chercha plus à se contenir.
— Eh bien, mon enfant, je ne t'en veux pas, je te le pardonne ; mais il est bien certain pour moi que tu m'as abandonnée au moment où je n'avais d'autre appui que le tien.
— Ai-je dit un mot?..,
— Non , tu n'as pas dit un mot qui pût être répété et cité à ton désavantage ; mais tes yeux m'ont parlé , Marius , et j'y ai vu clairement que , si j'acceptais le dévouement que te suggérait M. Costel, le mari me ferait cruellement repentir d'avoir cru au courage du fiancé.
— Tout cela est absurde, Lucienne. Tu es susceptible, exigeante et romanesque, surtout, oui, romanesque ; c'est là ton malheur et le mien ! Tu ne vois jamais les choses comme elles sont. Ton imagination les exagère ou les interprète. Pour un regard inquiet, pour une minute de surprise que tu as cru voir en moi, tu as tout rompu. Et de quel droit?
— Oh ! oh ! tu me contestes le droit d'être susceptible et fière ?
— Je te le refuse. Je ne t'avais pas trompée. Je ne t'avais jamais promis d'être un amant passionné.
D'UNE JBUNB FILLB. lit
Je t'avais juré d'être un mari affectueux et convenable. Je n'ai jamais prétendu à l'héroïsme, je n'ai jamais dit, comme miss Agar : a Une chaumière et un cœur. » La vie nous apparaissait facile. Je t'ai donc promis des vertus faciles.
— Eh bien , de quoi te plains-tu, si, le jour où j'ai vu la vie difficile pour nous, je n'ai pas voulu t'imposer des vertus difficiles ?
— Je me plains d'une précipitation offensante. La vertu pouvait être une chose difficile, mais non impossible pour moi ; d'ailleurs, il y avait là une question d'honneur, et où prends-tu que je n'aurais pas su faire mon devoir ? If fallait me le rappeler avec douceur, au lieu de m'en affranchir brus* quement.
— Et toi, Marius, il ne fallait pas te délier si vite. Je ne t'ai jamais dit que je fusse très-douce , trèspatiente et très-humble. Je ne t'avais jamais promis d'être une personne froide et contenue. J'ai de l'orgueil. Ne me connais-tu pas? De quoi donc t'étonnes-tu? Nous avons tous deux obéi à notre nature, preuve que nous n'étions pas faits pour nous entendre.
— Tu en prends aisément ton parti, grâce aux millions de M. Mac-Allan.
— J'ignore si M. Mac-Allan a des millions; je ne
m'en suis pas informée.
— C'est peu probable.
— Marius, je me suis trouvée vis-à-vis de toi dans une situation très-humiliante, car l'abandon est presque une honte dans certaines circonstances. J'étais calomniée, tu le sais fort bien, et, quand, devant nos amis , devant cet étranger qui était alors mon adversaire, tu as accepté presque joyeusement mon refus, tu m'as certainement livrée à des commentaires et à des soupçons dont le souvenir me fait encore rougir. Depuis, tu m'as écrit des choses fort dures et tu m'en dis maintenant, tu m'insultes presque, toi qui es doux et poli, çt moi qui suis violente , je n'ai pas eu une parole amère contre toi ; je n'ai permis à personne un mot de blâme sur ton compte en ma présence.
— Lucienne , tu es peut-être meilleure que moi au fond, je ne le nie pas ; mais ne vois-tu pas que je souffre beaucoup?
— De quoi souffres-tu, Marius?
— De ce que tu t'en vas seule, je ne sais où et avec je ne sais qui, toi qui es certainement ma seule parente et ma plus ancienne amie. Tu as eu beau échanger ton nom contre une promesse de sécurité, tu es ma cousine, tu es mademoiselle de Valangis, tu le seras toujours, et il ne dépend pas de tes ennemis d'empêcher qu'on ne t'appelle toujours ainsi. Comment veux-tu que je te voie partir
sans regret et sans inquiétude? Dis-moi que tu épouses Mac-Allan et qu'il te plaît. Sois franche : ne me traite pas comme si nous n'étions plus rien l'un pour l'autre.
— Eh bien, je te réponds franchement que M* Mac-Allan me plaît beaucoup et que je ferai mon possible pour l'aimer, ne fût-ce que par reconnaissance. Es-tu tranquille sur mon compte à présent?
Marius prit sur la cheminée la petite figurine de porcelaine qui me ressemblait et qui m'avait valu de sa part le surnom de Pagode. Il la regarda un instant, et, la lançant sur le carreau de toute sa force, il la brisa en mille pièces.
— Ce que tu fais là est mal, lui dis-je. Rien de ce qui est ici ne m'appartient plus. Ne brise plus rien, on me le ferait payer.
— Tu auras le moyen! répondit-il en prenant son chapeau. Adieu, Lucienne; tu me déshonores, et c'est ton futur mari qui doit m'en rendre raison.
Je fus effrayée, je le retins, et, comme il était hors de lui, aveuglément furieux comme les gens froids quand ils sortent de leur caractère, je crus qu'il allait provoquer Mac-Allan. Il l'eût fait peutêtre, je n'en répondrais pas.
— Marius, lui dis-je, peux-tu garder un secret,
et veux-tu me jurer de garder celui que je vais te confier?
Il nie le promit, et je résolus de lui apprendre la vérité sur ma situation future.
— Je m'étonne, lui dis-je, que tu m'aies crue capable de vendre mon nom, et que tu puisses m'estimer encore après le marché que j'ui signé. Sache que j'ai agi ainsi pour me soustraire à des scandales qui me répugnent et à des dangers que je ne puis te dire.
— Je les connais, ces dangers, reprit-il vivement. Tu t'es compromise avec Frumence, et tu as craint qu'on ne fit allusion à cela dans un procès !
— Non, en vérité, m'écriai-je indignée, jenePai pas craint, parce que cela n'est pas; mais, si tu le crois, — et tu le crois, puisque tu le dis, — je trouve que tu es le dernier des lâches de vouloir me disputer à Mac-Allan.
— Alors, quels sont-ils, ces dangers?
— Je comptais te les dire , mais tu n'es pas digne de ma confiance. Va-t'en ! Tu ne sauras rien.
Marius faiblit devant moi pour la première fois de sa vie : il me demanda pardon de la crudité de ses paroles en prétendant qu'il n'avait pas entendu malice à l'expression dont il s'était servi.
— Tu as été élevée dans une liberté dangereuse, ajouta-t-il; Frumence a été amoureux de toi, on
D'UNE JBUNB P1LLB. 1T7
l'a dit, et c'est possible. Tu ne t'en es pas méfiée, tu ne t'en es pas aperçue ; mais, si je regrette les propos qui en sont résultés et dont je t'ai parlé quelquefois, jamais je n'ai pensé qu'il y eût de ta faute. Voyons, calme-toi, et dis-moi ton secret.
— Eh bien, mon secret, le voici : c'est que, pour une cause ou pour une autre, pour un motif dont je veux rester le seul juge, et par un moyen sur lequel je ne veux pas m'expliquer, je ne recevrai pas une obole de lady Woodcliffe. Je n'ai plus rien, Marius, absolument rien; je me suis entièrement dépouillée, et, aujourd'hui comme hier, avec ou sans procès, je ne pourrais t'offrir que la misère.
Marius resta atterré, car, pour la troisième fois, il était appelé à faire preuve d'héroïsme, et pour la troisième fois il s'en trouva incapable. 11 feignit de rêver un instant et s'en tira avec moi par une nouvelle insulte.
— Puisque tu as accepté ce dépouillement absolu de nom et de fortune, dit-il en mordant ses gants, et que tu ne peux pas m'expliquer pourquoi, du jour au lendemain, tu as pris le parti suggéré par la peur après t'étre montrée si vaillante, c'est que tu as vraiment sur la conscience une faute grave ou un malheur irréparable que Ton t'a menacée de divulguer.
Je ne lui répondis pas, j'allai ouvrir la porte et je lui criai s
— Va-t'en!
Il voulut parler; j'appelai Michel et lui ordonnai d'éclairer M. Marius, qui voulait partir. Jennie rentra, et je sortis. Marius ne voulut pas d'explication avec elle. Il s'en alla honteux et irrité, mais content au fond de ne pas s'être livré. Il ne songea plus à se battre avec Mac-Allan ; il bouda M. de Malaval , qui lui avait fait faire une école, se tint sur ses gardes avec les autres, et ne se permit jamais un mot sur mon compte. J'ai su tout ce ^ a depuis, car il ne remit plus les pieds à Bellombre,
et je ne le revis pas avant mon départ.
Jennie ne sut pas ce qui s'était passé entre nous. Il y avait dès lors un gros secret entre elle et moi *, le sacrifice que je lui faisais de ma fierté n'eût jamais été accepté, et je ne voulais pas qu'elle le sût jamais. Je me renfermai donc dans un silence qui l'étonna et l'inquiéta un peu. Je* l'en consolai par mes caresses, et, feignant d'être fatiguée, je me couchai sans lui parler de Mac-Allan.
Dès le lendemain, elle se mit de bonne heure &
D'UNE JBUNB PILLE. 110
l'ouvrage. Elle voulait laisser Bellombre scrupuleusement propre et en bon ordre. Elle rangea la maison du haut en bas et n'y souffrit pas un grain -de poussière. Elle plaça tous les objets précieux dans les armoires et réunit les clefs pour les remettre à Mac-AUan. De mon côté, je payai tous les gages des domestiques, je mis au net tous les comptes de ma gestion, je soldai tous les mémoires. Tout l'argent que j'avais à toucher des fermiers y passa. Je ne savais pas si on ne renverrait pas nos bons serviteurs ; je ne voulais pas qu'ils eussent à souffrir de la plus légère contestation. Je les engageai à rester jusqu'à ce que M. Mac-Allan eût décidé de leur sort conformément aux avis qu'il recevrait de lady Woodcliffe. Ces pauvres gens, me voyant faire mes préparatifs de départ et me croyant riche, voulaient tous me suivre. J'eus bien de la peine à les empêcher de faire aussi leurs paquets. Mac-Allan vint dans l'après-midi et leur parla. Je ne sais ce qu'il leur fit espérer. Us se montrèrent plus tranquilles.
Le jour suivant fut consacré à mes malles. Je n'emportais que ma garde-robe bien modeste, quelques livres et bijoux sans valeur que ma grand'mère m'avait donnés en étrennes ; mais je fis une belle caisse de mes herbiers et de mes cahiers avec autant de soin que si j'allais me fixer dans
une paisible retraite avec des loisirs sans fin. le faisais tout cela machinalement et pourtant sans rien oublier, plutôt pour ne laisser rien de moi à ceux qui me dépossédaient que pour m'en conserver la jouissance.
Le soir, Jennie me demanda où nous allions.
Elle m'avait obéi en se hâtant de tout préparer, je lui devais bien de me préoccuper du pays et du lieu de notre future résidence.
— Avant tout, lui dis-je, je veux que tu te maries. Je ne déciderai rien auparavant.
— Vous savez bien, répondit-elle, que l'abbé Gostel n'est pas guéri, qu'il a des rechutes fréquentes, et qu'il ne faut pas songer à lui emmener son enfant.
— Je n'y songe pas; mais il y aura peut-être moyen pour nous de revenir bientôt : fais à Frumence le serment de l'épouser avant un mois.
• — Faites à Mac-Allan la même promesse.
Jennie me regardait si attentivement, qu'elle me fit baisser les yeux. Peut-être mon esprit aclif et romanesque m'eût -il entraînée à la tromper pour son bonheur. J'en avais l'intention, j'y travaillais; mais, quand elle m'interrogeait trop directement, il y avait en elle une puissance de vérité. qui m'empêchait de mentir.
— Je ne veux pas, lui dis-je avec humeur, que
D'UNE JKUNE FILLB. 181
tu me condamnes à épouser tout de suite un homme que je connais depuis quelques jours. Tu connais Frumence depuis douze ans, et tes hésitations sont cruelles et ridicules. Je ne puis te dire qu'une chose; tu la sais, et je m'étonne que tu n'en sois pas émue. On m'accuse d'aimer ou d'avoir aimé Frumence. Il me semble qu'il faut en finir. Je ne puis rester davantage avec vous, si vous n'êtes mariés.
Je vis qu'elle essuyait une larme à la dérobée, et je reconnus qu'en voulant la convaincre je lui parlais durement pour la première fois de ma vie. Je faillis me jeter à ses genoux ; mais tout à coup je me persuadai que je devais faire tout le contraire pour en venir à mes fins. Jennie était si forte et si impénétrable, qu'on ne pouvait entamer sa volonté sans frapper fort sur son cœur. J'insistai vivement, et, malgré moi, tout en voulant feindre l'impatience, je laissai parler la secrète amertume. J'avais besoin de mettre entre Frumence et moi un obstacle inviolable, et je m'imaginais que, le jour où il serait marié, mon cœur, devenu libre et calme, ne conserverait aucun souvenir des vaines agitations qui l'avaient rempli.
— 11 est étrange, dis-je à ma pauvre Jennie stupéfaite, que, depuis mon enfance, cet homme que l'on m'accuse d'aimer, dont Marius dès lors s'est
montré jaloux, comme il Test encore, et pour qui Denise a failli me tuer ; cet homme qui est cause de tout ce qui m'arrive aujourd'hui, puisqu'il sert de prétexte aux humiliations qu'on m'inflige et aux calomnies dont je suis victime ; cet homme qui n'a jamais aimé que toi et que tu aimes certainement puisque tu n'attends que mon mariage pour le dire, soit là , sans cesse à mes côtés , dirigeant mes affaires, faisant mon éducation, s'occupant de mon présent et de mon avenir, sans que tu aies voulu consentir à sanctionner une situation sainte par elle-même, mais souillée par la méchanceté de nos ennemis. Gela, vois-tu, Jennie, tient à un excès de sacrifice de toi-même, qui, de sublime, est devenu insensé. Tu as cru que j'étais jalous^dc Frumence peut-être, que je t'accuserais de l'aimer plus que moi et de me négliger pour lui. C'est possible quand j'étais une enfant; mais, au lieu de me faire entendre raison là-dessus, ce qui, de toi à moi, eût été bien facile, tu as fait en sorte de m'habilucr à passer toujours avant lui dans ton cœur et dans tes résolutions. Eh bien, c'est trop longtemps me traiter en petite fille. Je ne suis plus l'enfant gâtée de Bellombre, je suis la maudite et l'exilée, et, si heureusement je n'avais pas plus de courage que tu n'as voulu m'en donner, je serais déjà morte de colère et de cha-
grin ; mais, grâce à Dieu, si tu es forte, je le suis aussi, et à présent je ne me laisserai plus convaincre. Tu feras ton devoir, car c'est ton devoir envers tous, envers Frumence, que tu rends malheureux, envers Mac-Allan, qui est peut-être jaloux de lui, tu l'as dit toi-même, enfin et surtout envers moi, que l'excès de ton dévouement expose à des insinuations avilissantes.
— Avilissantes I dit Jennie en.se levant toute droite, et les yeux fixes comme si elle allait mourir ; vous seriez avilie parce que vous auriez aimé Frumence? Est-ce là votre pensée, à vous?
Je me sentis pâlir aussi. H me sembla que depuis longtemps Jennie m'avait devinée, et qu'elle voyait, à travers toute ma violence de réaction, le fond navré de mon cœur.
— Est-ce que tu crois que je l'aime? m'écriai-je en secouant avec force ses mains froides. Est-ce que c'est à moi que tu te sacrifies? Voyons, parle, si tu veux que je te réponde!
— Je ne sais ce que vous avez dans la tête, ditelle en reprenant sa fermeté et en se rasseyant avec tristesse; vous êtes exaltée et vous m'exaltez aussi. N9US ne savons plus ce que nous disons. Vous voulez que j'épouse Frumence, je l'épouserai, mais quand vous serez mariée avec un autre. Frumence ne l'entend pas et ne le veut pas autre-
ment. Je me haïrais et me mépriserais moi-même, si je vous quittais avant de vous voir un appui. Pensons donc à partir ensemble ; car c'est en effet trop tôt pour choisir Mac-AIlan. Quand nous serons loin toutes les deux, Frumence ne pourra compromettre ni vous ni moi.
Je ne pus ébranler Jennie, et je restai inquiète de sa pénétration.
Quand Mac-AIlan revint nous voir et que je mo plaignis à lui de la résistance de Jennie, bien loin de me soutenir, il me contraria vivement en me donnant tort.
— Je vous ai laissée faire des rêves d'enfant, me dit-il ; mais il faut donner au traité un commencement d'exécution, sans quoi il est nul, et, en voyant que vous le considérez comme tel, on commence les poursuites, lesquelles poursuites commencées s'arrêteront quand il plaira à Dieu; donc, l'effort que vous avez fait ne sert à rien, si vous ne faites les choses qu'à demi.
— Et combien de temps me faudra-t-il rester
sous le poids d'une honte que j'espérais secouer dès le lendemain ?
— Il faudra le temps nécessaire pour que lady Woodcliffe, mise en pleine possession de vos droits, n'ait plus rien à craindre de vous.
— Combien?
— Je ne sais pas, six mois tout au plus. J'agirai avec Barthez le plus vite possible.
— Et, pendant six mois, je voyagerai avec l'argent de lady Woodcliffe ?
— Barthez le touchera en votre nom , et vous serez libre de ne pas vous en servir. 11 vous sera bien acquis , puisque vous serez absente; mais, pour contenter votre fierté, convenons qu'aussitôt rentrée en France vous restituerez les sommes versées par votre ennemie, capital et intérêts.
— 11 faut absolument que tout soit réglé ainsi, pour que Jennie ne soit jamais inquiétée ?
— Il le faut absolument.
— Le sacrifice est plus grand que je ne pensais.
— Oui : c'est six mois d'humiliation au lieu de huit jours; mais Jennie a mis vingt ans de sa vie et le péril de sa vie entière à votre service. Vous êtes encore loin de compte avec elle.
— Pardonnez-moi ma lâcheté, Mac-Allan, et laissez-moi vous remercier des forces que vous me donnez; mais comment vais-je vivre à l'étran-
ger sans toucher pour mon compte à l'odieux argent anglais de lady Woodcliffe?
— N'avez-vous rien ?
— J'ai, tous comptes faits et toutes dépenses soldées pour la sépulture de ma grand'mfcrc et ses dernières aumônes que je ne veux laisser payer à personne autre que moi, une vingtaine de francs.
— Je vous aime ainsi, Lucienne, et vous voilà telle que je vous rêvais.
— Et telle que je ne puis vous appartenir, Mac- Allan, car je n'en suis pas venue et n'en viendrai peut-être pas à ce point où la passion fait taire l'orgueil.
— Je le sais bien, inutile de me le rappeler; mais pousserez- vous l'orgueil jusqu'à refuser les modestes avances d'un odieux ami anglais qui, par hasard , se trouve un peu plus riche que vos autres amis et ne saurait s'apercevoir d'une pareille dette?
— Cette dette serait sacrée et ne m'humilierait pas; mais il n'en faudra pas moins, pour qu'elle reste sacrée, que je me voie en mesure de l'acquitter. Avec quoi ? Jennie a quelques milliers de francs qu'elle prétend me garder, et auxquels, moi, je ne veux jamais toucher; c'est tout l'avenir de Frumence et le sien. Croyez-vous que j'irai me promener en Italie ou en Suisse avec leurs économies?
D'UNE JBUNB FILLE. 187
— Vous ne vous promènerez ni en Italie, ni en Suisse. Vous choisirez une retraite que je puis vous offrir : une maisonnette très-humble, une sorte de chaumière propre, à Sospello, dans un lieu splendide, au flanc des Alpes, à peu de distance de Nice et presque à la frontière de France. Je me sépare de John et je lui ai donné cette maisonnette qu'il compte habiter tout en louant les meilleures chambres. Vous les lui louerez, c'est une misère. John, pour une très-modeste rétribution, vous servira de fournisseur, de cuisinier, de commissionnaire, de guide au besoin, car il connaît les Alpes comme vous connaissez les baous de Provence ; tout cela, dans les conditions d'un strict bien-être, vous coûtera deux cents francs par mois tout compris, et vous ne serez pas sans protecteur, car John est le plus honnête, le plus brave et le meilleur des hommes.
— Fort bien ; mais c'est deux cents francs de trop, si je ne puis les rendre à Jennie ou à vous. Ne pourriez-vous me trouver quelque travail qui me mît à même de m'acquitter?
— Certainement. Je me fais fort de vous trouver des traductions. Instruite et sachant les langues comme vous les savez, vous pouvez bien compter que je suis à même de répondre de vous à un éditeur. Parlez tranquille. Je jure sur l'honneur que
je vous mettrai avant peu à même de vous acquitter.
— Merci, Mao-Allari ; mais tout ce que vous me dites est-il vrai? N'est-ce pas chez vous que vous m'envoyez, et la pension que je compte vous payer ne sera-t-elle pas fictive?
— Si je donne ma maisonnette à mon valet de chambre pour payer ses bons services, ce n'est à coup sûr pas avec l'intention de la lui reprendre. Donc, payant un loyer, vous serez chez vous, et, gagnant de quoi le payer, vous ne serez à la charge de personne.
— Mais s'il vous plaît de venir demeurer là?...
— S'il vous plaît à vous de ne me revoir jamais, votre volonté sera faite. Doutez-vous de ma parole?
Je n'en devais pas douter. Je rendis Jennie bien heureuse en lui faisant part de mes nouveaux projets et en n'exigeant plus qu'elle se séparât de moi pour se marier. Elle me répéta que nous nous marierions le même jour, ou qu'elle ne se marierait jamais.
J'avais promis à M. et à madame Barthez d'aller leur faire mes adieux, ainsi qu'aux autres personnes que je connaissais à Toulon et aux environs; mais, comme je devais me montrer trèsaffligée ou très -émue de leur faire d'éternels
adieux, je craignis de mal jouer mon rôle. 11 me répugnait de les tromper. Je préférai leur écrire que je ne me sentais pas le droit de les attrister de mon départ, et que, ayant une occasion pour aller par terre en Italie avec un compagnon de voyage, je devais me hâter d'en profiter. Ce compagnon fut John, qui, se conformant à mon désir d'aller à petites journées, me procura à Toulon un voiturin.
J'ignorais où il plairait à Mac-AUan de porter ses pas quand j'aurais quitté la Provence, et je n'osais guère le lui demander, craignant de paraître désirer qu'il ne s'éloignât pas encore trop de moi. Je m'étais habituée pourtant à sentir sa protection nécessaire, et je fus aise quand de lui-même il m'apprit qu'il comptait rester quelque temps en France.
— Il est possible, ajouta-t-il, que je ne quitte pas la Provence avant que vous y reveniez. Votre soumission aura, j'imagine, désarmé lady Woodcliffe, et peut-être jugera-t-elle à propos de me rendre sa confiance. Dans ce cas-là, je résisterai à l'envie que j'ai de la refuser, et je prendrai les dispositions nécessaires pour la mettre en possession de Bellombre. Dans tous les cas, soit qu'on me charge de ce soin , soit qu'on me propose un
autre mandataire, je crois devoir m'y installer jus-
qu'à nouvel ordre ; après <|uoi, je voyagerai un peu, pour mon plaisir et mon instruction, dans l'intérieur du pays. On m'a parlé de choses intéressantes et belles que je veux voir, la vallée de Pierrefeu, la Chartreuse de Montrieux, la pointe de firusc, Sixfours, je ne sais quoi encore. Vous pourrez donc, pendant quelque temps , me donner vos ordres et recevoir les communications que j'aurai à vous faire de la part des éditeurs pour vos traductions.
J'obtins de Mac-AIIan qu'il viendrait habiter Bellombre dès le jour de mon départ. H me semblait que je quitterais ma pauvre maison avec moins de déchirement, si je la laissais , ne fût-ce que pour quelques jours, sous la garde d'un ami.
Il vint avec Frumence, dès cinq heures du matin, pour recevoir mes dernières instructions et nous mettre en voiture. Il me paraissait ridicule d'emporter ma grande caisse d'herbiers et de livres, et je voulais la laisser en dépôt à Frumence. Je ne me souciais plus de rien; mais, Mac-Allan assura que je m'enflammerais de nouveau pour la botanique dès que j'aurais mis le pied sur les Alpes, et, avec l'aide de John, il ficela lui-même de ses mains délicates mon bagage complet sur la voiture. Il donna des instructions détaillées à John , comme s'il eût embarqué et confié sa propre fille.
aux soins d'un bon pilote. Jennie, très-affairée, empaquetait nos petites provisions de bouche pour la première halte que nous voulions faire sous l'ombrage de quelque forêt. Elle cachait si bien son émotion, qu'elle paraissait tranquille. Je ne voulus pas être plus faible qu'elle. Je dis sans sourciller adieu à Frumence, à Michel, à la vieille Jacinthe et à nos bons meuniers. Je n'eus envie de pleurer qu'en serrant les mains de Mac-Allan, comme si, n'ayant pas à lui donner l'exemple du courage, je m'abandonnais à la pitié pour moimême que sa figure sympathique et tendre m'exprimait sans réserve et sans combat.
Il ne me demanda pas quand il me reverrait, et je ne pouvais prendre sur moi de reconnaître son exquise discrétion en l'engageant à venir me voir quand il serait libre. Frumence , surpris de mon silence, me regarda avec inquiétude. J'avais tellement peur que Frumence ne fût initié aux doutes que Jennie semblait avoir conçus sur mes secrets sentiments, que je me décidai à dire à Mac-Allan :
— Écrivez-moi, je vous répondrai.
C'était bien vague; il s'en montra reconnaissant et me demanda la permission de m'accompagner à cheval dans la traverse, jusqu'au point où le voiturin rejoindrait la grande route. Je l'y autorisai, toujours pour détromper Frumence,
Quant à lui, le pauvre Friimence, il ne demanda pas la même permission à Jennie. Ils se dirent à peine quelques mots, et l'étreinte de leurs mains fut muette et rapide, Je crus surprendre là plus de passion et de douleur, chez Frumence du moins, que dans les attentions et l'escorte officieuse de Mac-Allan. Que pouvait-on deviner ou surprendre chez Jennie? C'était le marteau de forge qui toujours travaille à battre le fer, et, vaillante machine qu'il est, le tord et le façonne sans se lasser. Ainsi passaient, sous l'effort pour ainsi dire aveugle de son incessante activité, les phases toujours rompues et toujours ressaisies de sa rude et laborieuse destinée.
Un chemin étroit et pittoresqu e qui se glisse et se cache au fond du ravin formé par les montagnes du Pharon et du Goudon nous conduisit à la route de Nice, un peu au-dessus du village de Lavalette. Là, Mac-Allan mit pied à terre, et, amenant la tête de Zani à la portière de la voiture :
— Voulez-vous dire adieu à votre cheval? me dit-il.
Je donnai un baiser au front de Zani.
— Pourquoi ne l'avez-vous pas emmené, puisque vous l'aimez? me dit Mac-Allan. 11 est à vous. C'est un don particulier et personnel de votre grand'mère, et nul n'aurait songé à vous le réclamer.
D'UNE JEUNE PTLLB. 108
Il est à vous comme votre chapeau et vos souliers.
— C'est possible; mais que ferais-je à présent d'un cheval de selle?
— Voulez- vous me le vendre?
— Oui, à condition que vous en remettrez le prix à lady Woodcliffe. Je ne veux rien devoir à sa tolérance.
— Soit! Alors, mettez à son front cette branche d'olivier sauvage que vous tenez, pour montrer qu'il est vendu et qu'il m'appartient.
— Monsieur Mac-Allan, lui dis-je, venez que je vous dise adieu, à vous! Vous êtes le meilleur des hommes et le plus aimable. Gardez ma branche d'olivier et portez-la sur la tombe de ma grand'mère. Quand vous m'écrirez, envoyez- moi des feuilles de son arbre favori. Quand vous descendrez à la Salle verte, pensez à moi, et, quand vous penserez à moi, dites-vous que vous m'avez fait tout le bien qu'il vous était possible de me faire.
Je lui tendis la main, qu'il reçut dans sa main gantée et qu'il secoua, •comme il eût fait de celle d'un garçon , au lieu de la baiser tendrement, comme lorsque nous étions seuls. En présence de John, il redevenait Anglais de toutes pièces.
La voiture repartit, et je me mis au fond, avec mon voile sur ma figure, pour cacher à Jennie que je pleurais amèrement.
Je n'aurais su dire ce que je regrettais en particulier. Je perdais tout, et, dans ce désastre immense, le passé m'apparaissait tellement fini , que je ne cherchais plus à m'y rattacher. Ce qui restait de moi à Bellombre et dans la vallée de Dardenne , ma maison qui n'était plus à moi, ma grand'mère qui n'était plus qu'à Dieu., Frumence qui ne m'avait jamais aimée, tout était ruine et deuil, et j'avais été pressée au dernier moment de quitter des espérances moites à jamais, des souvenirs .déjà ensevelis... Mais le passé riant et paisible, mes jours d'enfance, ma confiance sans bornes, — plus tard mes rêves sans fin, mes premières agitations, les énigmes cherchées, les solutions conquises et reperdues, le sentiment de ma force, celui de ma faiblesse, les troubles de ma volonté, tout un monde évanoui comme un songe, voilà ce qui vivait en moi d'une vie sans but, sans fruit et sans retour.
Rien de tout cela ne m'avait donc servi? J'avais travaillé quinze ou seize ans à développer mon
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intelligence dans un milieu où elle devait m'étre utile, et rien de ce que j'avais appris à vouloir n'avait d'usage connu et défini dans la vie nouvelle qui s'ouvrait devant moi ! Je fus épouvantée de ce temps passé et de ce temps à venir, à la limite desquels je me trouvais seule et désarmée, et un moment il me sembla que j'étais morte.
Mais Jennie n'était-elle pas là, et n'était-elle pas désormais le véritable but de ma vie, puisqu'elle était la cause de mon sacrifice? En la regardant, elle qui n'en savait rien et qui croyait vivre pour moi sans me rien devoir, je fus frappée de son attitude inflexible dans l'épreuve qui me brisait. Jennie regardait toujours droit devant elle, fort peu à droite et à gauche, jamais en arrière. Elle aussi avait eu une existence scindée et dévastée avant de m'adopter ; elle l'avait renouée sans t'aide de personne, et de nouveau elle me l'avait consacrée. Et, pour la troisième fois, elle # changeait de pays, de labeur et de milieu pour me suivre, me servir et me protéger, tout cela, comme s'il n'y eût jamais eu que moi au monde et que tout le reste ne valut pas l'ombre d'un regret : admirable amitié que toute la mienne ne suffisait pas à payer!
Le voyage n'étonna que moi. Jennie reprenait ses anciennes habitudes de locomotion, comme si elle ne les eût jamais quittées. John était dans son
élément, et il parcourait d'ailleurs un pays souvent exploré. Pour moi, qui n'étais jamais sortie de ma montagne, les autres montagnes, la chaîne de l'Estrelle et la forêt des Mores furent un grand sujet d'intérêt et d'attention, Nice ne me plut pas, j'y trouvai trop de bruit, trop de luxe, trop de civilisation, et surtout trop d'Anglais. Je ne demandai pas à y rester plus d'un jour, j'étais pressée de voir la retraite que Mac-Allan m'avait promise à Sospello. Elle était charmante, petite, propre, simplement meublée, isolée, commode, fraîche et silencieuse, le pays admirable, en pleine montagne, avec des rochers, des cascades et une végétation auprès desquels notre pauvre Provence m'apparut si sèche et si petite, que j'étais un peu honteuse de l'avoir tant admirée.
Les premiers jours furent une ivresse. Je n'étais pas seulement naturaliste par éducation et par goût, j'étais artiste aussi sans le savoir, et les grands paysages m'impressionnaient autant que les charmants détails des localités. Ce plaisir immense qui s'empara de moi à la vue des Alpes fut une surprise très-douce, et je me demandai si, avec une faculté si vive et une jouissance si personnelle, je pourrais jamais être malheureuse, quelle que fût ma condition. Gomme tous les jeunes cerveaux romanesques, je m'enivrai de
l'idée d'habiter un chalet sur les hauteurs inexplorées, et d'y vivre seule avec un livre et un troupeau.
Je tâchais de communiquer mon enthousiasme à Jennie.
— Toi qui sais tout, lui disais-je, parce que tu sais tout voir, comment ne m'as-tu pas encore dit qu'il y avait sous le ciel des pays si beaux, qu'il suffisait d'y être pour s'y trouver bien, même avec l'isolement et la misère?
— Si c'est là ce que vous pensez, me répondait-elle, tout est bien, car c'est ce que je pense aussi. Je ne vois rien de plus beau que ma Bretagne; mais j'aime tout ce qui est beau, même autrement, et, d'ailleurs, quand vous admirez quelque chose, cela me le montre tout de suite comme il faut le voir. Mon père n'était pas un marin comme un autre ; tout pauvre homme sans grand savoir qu'il était, il aimait tant la mer qu'il en parlait avec des mots qui me faisaient ouvrir les yeux et les oreilles quand j'étais petite. C'est peut-être comme cela que j'ai appris à regarder et à écouter... Ne regardez pourtant pas trop ces belles montagnes-ci, me dit-elle, un jour que nous étions arrivées en marchant à un endroit si délicieux que je ne voulais plus rentrer dîner; que savez-vous s'il ne vous faudra pas demeurer en
plaine, ou dans une ville, ou dans quelque autre pays de montagnes aussi différent de celui-ci que celui-ci diffère de votre Provence?
— Pourquoi ne demeureràis-je pas où il me plaira de demeurer?
— Vous aurez un mari, Lucienne, il ne faut pas oublier cela, et vous avez beau être riche, il vous faudra bien faire la part de ses goûts, de ses occupations et de ses devoirs.
— Tu me ramènes toujours à l'idée du mariage, que j'ai tant de plaisir à oublier! Pourquoi faut-il absolument que j'enchaîne ma liberté? Voyons, dis-le une bonne fois, toi qui as l'humeur si peu matrimoniale pour ton compte !
— Pour vivre seule, Lucienne, il faut trop de courage. J'en avais beaucoup, et pourtant vous voyez... Quand du mariage il ne m'est resté qu'un enfant qui n'était pas à moi , cela a compté plus encore dans ma vie que le plaisir d'être libre et de faire ma volonté. Croyez-moi, on est femme, c'est pour aimer quelqu'un plus que soi-même, un mari s'il le mérite, et des enfants dans tous les cas.
— Ah! tu sens cela, toi, ma Jennie; mais, moi, je ne le sais pas. Je suis encore un enfant moimême, et je ne connais que le besoin d'être aimée et gâtée comme tu me gâtes.
— C'est votre droit; mais cela ne peut pas durer
toujours. Vous sentirez bientôt le besoin d'un devoir, et soyez sûre que le plus doux chemin de ta vie, c'est encore ce devoir-là.
— Pourquoi vouloir me donner cette idée, Jennie?Tu es imprudente, contre ta coutume! Il ne faut parler des joies de la maternité à une fille que quand elle a rencontré le mari qu'elle peut aimer.
— Je vous parle comme je fois, répondit Jennie, parce que, depuis quelque temps, vous avez l'air de jouer avec l'avenir et de ne pas vouloir y songer. Cela m'inquiète, moi, il est temps que je vous le dise. Vous ne me parlez pas assez de M. Mac- Allan, et pourtant vous lui avez sacrifié bien des choses, puisque c'est pour lui devoir tout devant Dieu que vous ne voulez lui rien devoir selon le monde. Pourquoi ne lui écrivez-vous pas?
— Peut-être parce que je ne trouve rien à lui écrire.
— C'est peut-être mal. Cet homme -là vous aime.
— Mon Dieu ! répondis-je avec un peu d'humeur, je l'aimerai peut-être aussi. Donne-moi donc le temps. Sais-jece que c'est que d'aimer? Tu n'as jamais voulu me l'apprendre. Voyons, pourquoi ne m'as-tu jamais dit ce que c'était que l'amour?
— Parce que vous n'étiez pas bien facile à ma-
rier. On doutait de vos droits à la succession ; cela date de loin. Vous étiez difficile aussi, vous, et les partis qui se présentaient ne vous convenaient pas. Ne vous voyant pas entraînée vers quelqu'un, j'aurais craint de vous pousser à l'impatience du. mariage.
— Et maintenant, tu m'y pousses, je le vois bien ! Avoue donc que, pour ton compte aussi...
— Ah I si vous croyez que je pense à moi , dit Jennie fâchée, ne parlons plus jamais de rien. *
Je l'apaisai en l'embrassant, et je ne demandais qu'à parler d'autre chose. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais sans ressources, et que, pour me décider à accepter les millions de Mac- Ail an, il me fallait encore plus de temps que je n'en réclamais.
Mac-AUan et Frumence nous écrivirent, l'un dans un style net et laconique pour nous donner des nouvelles de ceux qui nous intéressaient, l'autre avec esprit et grâce pour entrer dans mille détails sur ce que j'avais laissé derrière moi, et dont il
m'avait promis de prendre soin en thon absence. En mon absence! Il était bien convenu entre lui et moi que je reverrais mon pays et mes amis le plus lot possible ; mais, comme tout ce qui m'avait constitué un milieu et une patrie devait passer entre les mains de l'ennemi, je ne tenais déjà plus tant à me rapprocher de Bellombre. Je souhaitais oublier Frumcnce, et déjà je souhaitais oublier tout ce qui eût pu me le rappeler. Puisque décidément l'image de Mac-Allan n'avait encore pu effacer la sienne, j'avais soif de m'éloigner, et, pour cela, je ne songeais qu'à me procurer des moyens d'existence. Je répondis à Mac-Allan pour lui rappeler sa promesse. S'il me trouvait de l'ouvrage, j'attendrais avec patience le moment de me débarrasser de mon traité et de reparaître en Provence; mais je n'avais pas l'intention d'y rester, et je souhaitais me fixer partout ailleurs, à Paris peut-être pour un temps. Quelle personne jeune et un peu artiste n'a souhaité de voir Paris, ne fût-ce qu'une fois en sa vie?
Ce commencement d'incertitude et de curiosité, que je ne dissimulai point à Mac-Allan , lui parut de bon augure. 11 m'approuva et me promit de nouveau ce travail quelconque auquel j'aspirais comrpe à la sauvegarde de mon indépendance et de ma dignité ; mais il fallait s'entendre avec des
libraires étrangers, et il n'avait pas encore eu le temps de recevoir les réponses qu'il attendait.
Dans une autre lettre, il m'apprit sur un ton assez léger que lady Woodcliffe s'était apaisée à son égard et qu'elle l'avait chargé de trouver un régisseur qui prît soin du manoir et de la terre de Bellombre. Pensant m'être agréable, il avait confié cette gestion à Michel, qui était fort capable de s'en bien acquitter. Jacinthe resterait avec lui dans la maison.
Je remerciai Mac-Allan des soins qu'il prenait de mes vieux amis et lui demandai s'il ne comptait pas retourner bientôt en Angleterre. J'ajoutai, pour faire plaisir à Jennie et pour ne pas me montrer ingrate, que j'espérais le voir avant son départ.
« Non, me répondit-il, je ne vous verrai pas avant mon départ pour Londres; je pars demain. 11 m'est venu une idée assez saine pour une idée anglaise. Voyant lady Woodcliffe très-radoucie et portée à oublier ses préventions contre vous, je me suis demandé pourquoi je n'essayerais pas de remettre un peu de sagesse dans ses conseils. Qu'elle tienne au futur et peut-être fantastique marquisat de Bellombre pour relever le nom français de son 01s aîné, soit; mais à quoi bon nier vos droits, maintenant qu'elle vous les a rachetés et que vous ne lui contestez pas ceux qu'elle réclame?
D'UNE JEUNE FILLE. tOS
Pourquoi vous exiler de France et vous empêcher de porter ce nom de Valangis auquel vous faites honneur? Il faut avoir raison de ces volontés, et je vais le tenter. Si j'obtiens qu'une des interdictions soit levée, ce sera déjà quelque chose, et je pourrai espérer une seconde victoire un peu plus tard. Laissez-moi faire, je ne prendrai aucune conclusion sans vous la soumettre. »
Une nouvelle lettre de Mac-Àllan, datée de Paris, m'arriva bientôt.
«Je n'irai pas à Londres, me disait -il; lady Woodcliffe est ici : c'est donc ici que je vais travailler pour vous. »
Il avait déjà commencé ses premières démarches. Il n'avait pas cru devoir cacher à sa cliente que je comptais me soustraire aux conditions humiliantes du traité, et, lui remontrant que mon désintéressement et ma fierté seraient un reproche, presque une honte pour elle, il l'avait vivement engagée à ne pas donner suite au jugement qu'elle voulait obtenir contre moi , et qui n'était pas encore rendu. Ma renonciation aux bénéfices du testament de ma grand'mère serait une transaction d'autant plus valable et définitive que mon état civil ne me serait pas contesté.
« Si je croyais , ajoutait Mac-Allan , que des raisons d'intérêt matériel pussent peser sur les déci-
sions de ma cliente, je lui ferais de votre part l'offre de réduire de moitié la pension qu'elle vous a allouée ; car je sais que vous ne tenez pas au chiffre et que vous céderiez tout pour recouvrer votre nom. Ayez confiance en moi et laissez vous conduire. On n'a rejeté aucune de mes insinuations, et on m'a remis à la semaine proohaihe pour en conférer de nouveau avec moi. Qui sait si on né désirera pas vous connaître, et si, en vous voyant, on n'abjurera pas toute prévention fâcheuse? Soyez prête à partir pour Paris avec Jennie au premier signai que vous pourrez recevoir de moi. »
J'écrivis à Mac-Allan que je remettais mon sort entre ses mains et que je suivrais aveuglément ses conseils. Je ne montrai pas sa lettre à Jennie. J'espérais que tout serait arrangé lorsqu'elle apprendrait la vérité. Je lui appris seulement que Mac- Allan travaillait avec ardeur à ma réconciliation avec lady Woodcliffe.
— Si on vous rend* votre nom, dit Jennie, je me consolerai pour vous de tout le reste.
— Tu crois donc que je tiens tant que cela à mon nom? lui dis-je. Détrompe -toi, c'est une question de sentiment; un respect religieux pour les intentions de ma grand'mère, qui m'ont rendu le coup si sensible ; mais, si je n'avais ni aimé ni connu cette digne et chère femme, je t'assure
qu'il me serait indifférent de m'appeler Yvonne de rien, ou Lucienne de Valangis.
— Dites-vous bien ce que vous pensez? reprit Jennie. Je croyais que la noblesse était quelque chose qu'on avait dans le sang et à quoi Ton tenait comme à sa vie.
— Tu es Bretonne, Jennie, tu as les préjugés de ton pays.
— C'est possible. Chez nous , la noblesse est beaucoup ; mon père était un peu chouan. Moi, je n'ai pas d'idées là-dessus; mais je n'oserais pas prendre sur moi de contrarier les vôtres , si vous aviez celles de votre grand'mère.
— Ma grand'mère m'a bien peu chapitrée làdessus, je t'assure, et je ne m'en serais jamais occupée, si Marius n'en eût fait une si grosse affaire; mais justement Marius, en voulant me donner ce genre d'orgueil, m'en a dégoûtée, et, depuis que j'ai consenti à me dépouiller du nom que je portais, je m'aperçois d'un fait : c'est que cela n'a rien changé en moi et que cette prétendue honte ne m'atteint pas du tout. Je ne me sens pas diminuée d'une ligne, je ne crois pas avoir perdu une parcelle de ma valeur morale, et même, si tu veux que je -te le dise, le jour où je pourrai travailler à quelque chose d'utile et de sérieux, car c'est là mon ambition, je crois que j'aurai un peu d'or-