‹ La confession d'une jeune filleChapitre 8 sur 13 · IU · texte numérisé non relu

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gueil, et que, pour la première fois de ma vie, je me compterai comme quelqu'un en ce monde.

— Est-ce bien la vérité que vous dites, Lucienne? Vous ne vous faites pas d'illusion pour vous consoler ?

Je disais la vérité. Depuis que j'avais perdu de vue les murailles de mon manoir, j'avais senti ma force et ma droiture réagir naturellement et facilement contre l'injustice et le préjugé. Ma confiance passa vite dans l'âme de Jennie.

— Si cela est ainsi, dit-elle, restez libre jusqu'au jour où vous aimerez pour tout de bon.

— Tu comprends donc maintenant que je ne peux pas encore aimer MaoÀllan à ce point?

— Je croyais que le nom de Mac-AUan, qui est noble, serait une séduction pour vous. Si cela n'est pas, qu'importe son argent ?

— Sa seule séduction, c'est le dévouement qu'il me prouve, et ma reconnaissance n'est que de l'amitié. Or, si tu veux que je connaisse l'amour...

— Il faut le connaître, Lucienne, il faut écouter votre cœur. Voyons, n'a-t-il jamais parlé tout bas, en secret , et comme malgré vous, pour quelque autre?

Jennie avait une manière si franche d'aller droit au but, qu'elle en était brutale. Je me troublai tellement, qu'il me fut bien impossible de le lui cacher.

D'UNE JEUNE FILLE. , Vfl

— Qu'avez-vous donc? reprit-elle. Vous voilà en colère? ou c'est du chagrin? ou bien de la crainte? Je ne vous comprends pas! Si vous avez un secret, à qui le direz-vous? un chagrin, qui est-ce qui le partagera ? un désir, une volonté, qui est-ce qui s'y attellera tout de suite ? Jcnnie n'est donc rien pour vous, qui êtes tout pour elle? Voyons, Lucienne, qui aimez-vous donc ? Il faut le dire !

Elle me prit dans ses bras avec énergie. Je m'en arrachai avec effort, et j'allai me cacher dans ma chambre.

Jennie me tuait à force de vouloir me faire vivre. Elle me devinait, elle lisait en moi, elle me pénétrait comme le soleil traverse le cristal, il n'y avait plus à en douter. II ne manquait à son interrogatoire que le nom de Frumence, et, si je ne me fusse enfuie, elle l'eût sans doute prononcé.

Son idolâtrie pour moi me révolta. Non-seulement elle se sacrifiait à moi depuis longtemps, mais encore elle prétendait sacrifier Frumence qui l'aimait, Frumence qui ne m'aimait pas ! Elle était indélicate à force de vertu, tyrannique à force d'abnégation. Elle ne voyait pas l'humiliation qu'elle m'imposait, elle ne doutait pas qu'en se sachant aimé de moi Frumence ne se détachât d'elle pour tomber à mes pieds. Il n'entrait pas dans ses prévisions qu'il put la préférer à moi. Elle se croyait

laide et vieille, comme si jamais elle ne se fût regardée dans un miroir. J'étais à ses yeux un de ces êtres surnaturels qui n'ont qu'à vouloir pour effacer tous les astres autour d'eux, pour changer les lois de l'univers et subjuguer tous les cœurs. Elle vouait me rendre vaine, égoïste, sotte et ingrate. Je me sentis véritablement en colère contre elle , car elle était capable de dire un beau matin à Frumence: «Venez! Lucienne ne tient pas à la noblesse. Elle n'a plus de nom, vous n'en avez jamais eu; c'est vous qu'elle aimait! Moi, je devinais, j'examinais, j'attendais, et, comme je ne compte pas, épousez-la et remerciez le ciel ! »

Une nouvelle lettre de Galathée, qui me fut apportée dans ce moment-là, vint ajouter à ma mauvaise humeur. Sans se décourager de mon silence, cette pauvre créature, à bonne intention sans doute, croyait devoir m'assister de ses avis et renseignements.

« Tout le monde est bien étonné, disait- elle, d'apprendre que tu as consenti à te faire enlever

ton nom. Je sais bien que l'argent est quelque chose; mais ce n'est pas tout, et j'aurais cru que tu tenais à* garder ton rang. Ça fait un mauvais effet dans le pays. On dit qu'on t'a fait des menaces à cause de ton amitié avec M. Frumence, et que tu as eu peur d'une correspondance que M. Mac-Allan avait saisie aux Pommets et envoyée à ta belle-mère. Ce qui fait croire ça, c'est qu'il ne t'a pas suivie à Nice, et on pense que vous êtes fichés. D'un autre côté, on dit qu'il devait épouser ta belle-mère et qu'il s'est fâché avec elle à cause de toi. Enfin tout ça est bien chagrinant de t'entendre toujours abîmer par les uns ou par les autres, et tu as tort de ne pas me répondre ce que je pourrais dire pour ta défense. »

Rien ne manquait à mon dépit, pas même le coup de pied de l'âne, et je me sentis un instant irritée contre Frumence, comme s'il y avait eu de sa faute dans tout ce qui m'arrivait de ridicule et de douloureux à propos de lui. Je fus peu frappée de ce que Ton me disait des projets de mariage entre Mac-Allan et lady/Woodcliffe. Je n'en parlai à Jennie que pour lui faire admirer les ingénieuses imaginations des dames du moulin; mais, sans attacher d'importance à cette suggestion étrange, je ne crus pas devoir écrire de nouveau à Mac- Allan avant de recevoir de lui une lettre concluante

îa.

sur les intentions de ma belle-mère. Il m'écrivit une fois par semaine environ pendant deux mois sans que son entreprise parût aboutir, *ct sans pouvoir m'envoyer le moindre traité avec un éditeur pour un travail quelconque. Il me conseillait de traduire un roman français à mon choix, disant que, quand ce serait fait, il en trouverait bien le placement; mais quel roman? Il ne m'en indiquait aucun dont il pût me garantir la traduction inédite ou désirable en Angleterre.

a Ne vous impatientez pas, ajoutait-il. Grâce à mes soins et à ma persévérance, j'espère toujours vous mettre vis-à-vis de lady Woodcliffe dans une telle situation, que votre pension vous soit bien acquise comme un échange de biens et non comme une condition offensante. »

Sans Timpalience qui résulte toujours d'une situation toute provisoire, j'aurais pourtant été heureuse à Sospello. La vie extérieure était charmante ; le temps se maintint magnifique, et je pus faire beaucoup de courses dans ce pays, dont la beauté m'enivrait. Un matin, j'avais vu arriver Zani conduit par un paysan de chez nous. En quittant Bellombre, Mac-Allan l'avait envoyé à John en lui recommandant de le lui garder, et en me faisant prier de le monter quelquefois pour l'entretenir en bonne santé. C'était une attention déli-

cate dont j'avais dû savoir gré à cet aimable homme. John avait un cheval à lui , et il en procura un aussi à Jennie, qui montait très-bien, sachant tout faire avec adresse et résolution. John était l'obligeance même, et il connaissait tous les beaux sites pour y avoir été avec son maître. Discret, respectueux, attentif, sobre, distingué de figure et de manières, c'était plutôt une sorte de gentleman à mon service qu'un valet de chambre ou un maître d'hôtel. Je crus remarquer qu'il n'était pas indifférent au mérite de Jennie; mais Jennie ne s'en apercevait seulement pas.

Nous ne manquions de rien. Notre nourriture était frugale; nous n'aimions la viande ni l'une ni l'autre, et, en vraies Provençales , nous eussions vécu au besoin d'olives, d'oranges, de grenades et d'amandes; mais John trouvait moyen de nous servir mille friandises appétissantes pour un prix si modique, que nous en étions surprises. Il me faisait venir de Nice tous les livres que je désirais, et, pour la moindre de mes fantaisies, il eût mis tout le pays en réquisition. Tout lui semblait facile, et je ne crois pas qu'il ait jamais fait une seule objection en sa vie aux personnes dont il avait entrepris le bien-être et la sécurité.

Il était pour nous un excellent porte-respect. Toujours habillé à la dernière mode, aussi frais,

aussi bien rasé et aussi bien ganté que son maître, il nous avait demandé, une fois pour toutes, la permission de chevaucher à côté de nous pour n'avoir pas l'air d'un domestique, mais d'un compagnon autorisé à nous défendre de toute insulte. Il nous faisait éviter les routes fréquentées par les oisifs, et je ne sais ce qu'il disait aux curieux tentés parfois (l'approcher de notre maisonnette ou de regarder à travers la haie de notre jardin; mais nous n'eûmes à souffrir d'aucune imporlunité et d'aucune indiscrétion.

Je n'avais donc pas eu la peine de songer à changer mon nom. Personne au monde ne le demandait, ou, si on le demandait, c'était en pure perte. John répondait en parlant de Jennie et de moi : Ce sont des dames, et, si on en voulait savoir davantage , il ne répondait pas du tout. Sa figure froide, polie, impassible, imposait extraordinairement. Je ne sais s'il m'eût répondu à moi-même sur le compte de Mac-Allan dans le cas où j'eusse été tentée de l'interroger. Il avait une manière de prononcer son nom qui était tout un poëme mystérieux et sacré, et il ne l'accompagnait jamais d'aucune épithète élogieuse, comme si aucune parole humaine n'eût été digne d'exprimer, le mérite et les perfections de son maitre.

Ce John nous faisait une vie si sûre et si douce,

que je me remis à travailler avec plaisir. Il m'était agréable de me savotf, sinon oubliée déjà du monde entier, du moins à l'abri de tout contrôle et de toute atteinte. Si mon histoire avait fait quelque bruit par son étrangeté, je n'en savais rien, et je pouvais supposer qu'en dehors de l'officine Capeforte personne ne s'occupait de moi. Gomme John recevait toutes mes lettres sous son couvert, je lui montrai l'écriture de Galathée et le priai de jeter au feu, sans les ouvrir, les missives du moulin. Il ne m'objecta rien, selon sa coutume ; mais il les mit de côté pour me les rendre cachetées, s'il me prenait fantaisie de les lire. Sans doute la police sarde sut qui nous étions; mais John la satisfit sur notre compte sans que les investigations arrivassent jusqu'à nous.

Cette vie cachée, studieuse, pleine de loisirs bien employés et entremêlée d'excursions attrayantes, me fit du bien. J'oubliai Frumenee en ce sens qu'il cessa d'être une sorte de rêve maladif et de remords imaginaire. Toutes mes pensées se reportèrent doucement vers Mac-Allan, quand Jennie eut pris le sage parti de ne me jamais parler de lui, et quand rien autour de moi ne m'apparut comme une obligation de me prononcer pour ou contre lui. Ce qui m'aidait à songer à lui avec calme, c'est qu'il était d'une réserve exquise dans ses

lettres. Je l'avais cru parfois présomptueux lorsqu'il me faisait la cour en paroles. Quand il écrivait, il était maître de ses entraînements, et il eût été impossible de trouver dans ses épîtres courtoises et affectueuses autre chose qu'une délicate et respectueuse amitié.

Jennie, depuis le jour où je l'avais boudée, était restée un peu triste, et je m'efforçais en vain de la distraire absolument. Je me repentais de l'avoir affligée; mais pour rien au monde je ne fusse revenue sur le sujet de notre désaccord.

Un jour, elle m'étonna profondément.

— Il faut, me dit-elle, que je vous confie un secret. John m'a fait une déclaration. Ne vous récriez pas ; il n'y a pas d'offense. Ce garçon est mon égal, il est né comme moi dans le peuple, et dans le même peuple que moi. Son père était pécheur à l'île de Man. Gomme moi, il s'est mis au service par affection et non par intérêt. M. Matf-AIIan l'a pris tout jeune dans son pays, et il n'a jamais eu d'autre maître. Ils s'aiment tous les deux comme nous nous aimons, vous et moi. Et, d'ailleurs, le voilà indépendant et propriétaire, toujours prêt à courir pour son cher monsieur d'un bout du monde à l'autre, mais toujours sûr d'être rendu à sa liberté et à son chez lui : c'est une existence honorable et douce.

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— Eh bien, où veux-tu en venir?

— A vous dire que, si vous épousiez Mac- Allan...

— Est-ce une question adroite, ma Jennie? Je n'y répondrai pas encore.

— Vous n'avez plus de confiance en moi ?

— Depuis que je ne t'en inspire plus. Voyons, vas-tu me dire que tu songes à épouser M. John?

— Eh bien, pourquoi n'y songerais-je pas?

— Tu te moques de moi ! Est-ce que Frumence est mort?

— Frumence a renoncé à moi.

— Tu mens, Jennie!

— En voulez- vous la preuve? Lisez.

— Je lus :

« Oui, Jennie, je le comprends, je ne puis être votre appui d'ici à bien longtemps peut-être, et peut-être jamais ! Une destinée que je dois bénir ranime les forces de l'abbé, et le voilà qui fait avec la vie un nouveau bail. Vous avez raison de me dire que , pour vous et pour Lucienne, mon triste village serait une tombe, et que persister à placer en vous mon avenir en de telles circonstances serait presque un crime. Il me faut donc ou désirer la mort de mon bienfaiteur, ce qui est inadmissible , ou renoncer à un rêve qui n'était pas fait pour moi. Vous le dites, et je le crois, habitué que

je suis à vous regarder comme la personne la plus sage et la plus morale qui existe. Je ne regrette pas l'illusion dont je me suis si longtemps nourri. Je lui dois une jeunesse pure, l'emploi dç ma force intellectuelle et le pli des hautes pensées. Ce qui me reste de mon songe évanoui est donc un trésor sans prix, et, loin de l'appeler déception, je l'appelle bienfait. Je vous suis à jamais reconnaissant de ne me l'avoir pas retiré trop vite et trop brusquement. Me voilà homme et même homme mûr par l'esprit, habitué à me trouver plus heureux du devoir accompli qu'éprouvé par l'isolement, complètement insensible aux privations, et calme comme les immobiles rochers qui' nous séparent.

« Merci , Jennie, c'est à wus que je dois cela, noble femme. Laissez-moi vous dire que, quelque parti que vous preniez par la suite, soit avec Lucienne, soif à part d'elle, vous me trouverez toujours votre serviteur actif et dévoué si je suis libre, votre ami fidèle et inébranlable si je suis enchaîné. »

— Jennie, m'écriai-je, tu es dupe de la force morale de Frumence! Il souffre beaucoup, tu veux le tuer. Quel est ce caprice? Lui as-tu fait pressentir que tu avais un autre mariage en vue ? Cela est-il vrai? cela est-il possible? Tu pourrais préférer

un homme que tu connais depuis quelques mois à celui qui t'aime depuis tant d'années?

— 11 ne s'agit ni de préférence ni de mariage, répondit Jennie; j'ai la ferme intention à présent de rester libre, j'en ai le goût et le droit. Je n'ai rien fait pressentir à Frumence , rien fait espérer à John; seulement, je suis bien maîtresse de penser que, si j'avais quinze ans de moins, je ferais plus sagement de choisir John que Frumence. Frumence est trop au-dessus de moi par son éducation.

— Ce n'est pas vrai : tu comprends tout, toi !

— Je comprends, ce n'est pas assez, rtous ne gagnerions pas notre vie ensemble. Et puis il est trop jeune ; il voudrait peut-être de l'amour, je n'en pourrais plus avoir, je me trouverais ridicule ; ou, si j'en avais , j'arriverais peut-être à la jalousie, et mieux vaut la mort! Non, non, Frumence me convient si peu, que vous me verriez au désespoir s'il me fallait l'épouser; mais vous voyez bien que cela n'est pas nécessaire à son bonheur. C'est mal de dire que je suis sa dupe. Si la raison de Frumence "était une grimace et sa vertu un semblant, il serait méprisable, et Marius aurait eu raison de l'appeler cuistre.

ii. 28

m LA CONFESSION

Je ne savais que répondre aux arguments serrés de Jennie, et, comme elle me fit un grand éloge de John, j'arrivai à croire que ma sage et tranquille amie avait subi une sorte de fascination plus impérieuse que la longue affection de Frumence. John n'était plus jeune, et il n'avait jamais été joli garçon, je présume; mais il avait de la physionomie, des recherches, de la distinction et un certain esprit. 11 avait beaucoup vu, et Mac-Allan s'était donné la peine de lui beaucoup expliquer. On peut dire qu'à beaucoup d'égards, il était une sorte de reflet de son maître, et, puisque le maître me paraissait charmant, pourquoi Jennie ne trouveraitelle pas charmant l'honorable serviteur?

Quand je fus seule un instant et livrée à mes réflexions sur cette étrange aventure, je vis clair dans l'ingénieux sacrifice de Jennie. Persuadée que! j'aimais Frumence, elle avait travaillé depuis trois mois dans ses lettres à le détacher d'elle entièrement. C'était le premier acte de son œuvre. Le second, elle venait de le jouer avec moi. II s'agissait

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de me faire croire qu'elle eût pu, qu'elle pouvait peut-être en aimer un autre. Le troisième acte serait, à coup sûr, de chercher à rendre Frumence amoureux de moi.

Sublime femme! sa tendresse pour moi la rendait folle; car, pour devenir diplomate, il fallait bien qu'elle fût hors d'elle-même et comme enivrée de la joie de son sacrifice. Cette fois, je ne me fâchai point contre elle. Je fus attendrie, et je pleurai, la tête dans mes mains. 11 faisait, je m'en souviens, une nuit sombre et douce. Il avait plu, le ciel était bas et couvert d'un voile gris sur lequel couraient des nuées plus sombres, indécises, sans forme appréciable. Tout était muet et comme perdu dans le vague mystère de celte soirée sans crépuscule. On était pourtant au 2Z» juin, et, s'il n'eût fait chaud, on se serait cru à la fin d'octobre. Les lorrents gonflés parlaient seuls au loin. Le village était déjà profondément endormi, et les fraîches senteurs des plantes, les parfums de la mousse et des fouilles mouillées s'exhalaient par ondes, portées par des brises insensibles. Mes nerfs, longtemps irrités, étaient complètement détendus. Je me sentais vivre sous l'influence d'un climat nouveau. Ce n'était plus la Provence âpre ou énervante, c'était un pays do végétation propre au recueillement de l'âme et à l'assouplissement des or-

ganes. Je me trouvais bien, sage, reposée, lucide. Calmée et vaincue par la générosité de Jënnie, je reconnus tout à coup que je n'avais aucun désir vrai d'en profiter. Je n'étais plus une petite fille complètement ignorante des conséquences de l'amour et des fins de l'hyménée. J'avais trop lu l'histoire et trop étudié la nature pour ne pas me rendre compte des mystères que l'imagination couvre souvent de voiles si trompeurs. En songeant à ce que pourrait être mon union avec un homme aussi raisonneur et aussi réfléchi que moi-même, — et Frumence était cet homme-là, — je me pris à sourire. Je reconnus que le trouble divin ne pourrait jamais s'emparer de deux êtres qui avaient, tant analysé la vie, le cœur humain, la philosophie et la morale ensemble. En supposant que Frumence pût oublier Jennie, ou qu'il ne l'eût jamais aimée, il était encore impossible qu'il eût pour ipoi le sentiment spontané que j'éprouvais le besoin de connaître et d'inspirer. 11 me connaissait trop, lui, il m'avait trop enseignée, raillée, redressée, critiquée et reprise comme son écolière, pour faire de moi une idole à un moment donné. Et moi , je me l'avouais désormais bien franchement à moi-même, je voulais être l'idole de quelqu'un, ne fût-ce qu'un jour en ma vie. J'en avais le droit, puisque je me sentais capable d'éprouver l'adoration dont

je serais l'objet. L'amour m'apparut enfin , splendide et riant, et l'austérité sublime de Frumence, qui se résignait à perdre Jennie en disant que le devoir accompli était la plus douce des joies, me fit si grand'peur, que je courus retrouver Jennie pour la supplier à genoux et à mains jointes de m'en préserver.

— Abandonne ton projet, lui dis-je, il est insensé, déplaisant, antihumain. Je n'aime pas Frumence. Il a été pour moi une espèce de maladie de l'imagination. Oui, tu avais deviné, mais mal compris et mal interprété. J'avais besoin d'aimer, et il était le seul homme de mérite que j'eusse jamais connu : nécessairement c'est lui dont l'image m'obsédait; mais crois bien qu'elle me causait plus de peur que d'ivresse, et, à présent que je me connais mieux, je frémis à l'idée d'un pareil amour comme à celle d'un inceste. J'aime Frumence comme mon père, mais pour lui mes sens seraient de glace. Oui, laisse-moi tout dire! Nous voici clans la crise de mon entier développement, et il ne faut plus t'effrayer si je te parle comme une femme à une femme. Ton enfant est devenue ta fille, elle ne veut plus avoir de secrets pour toi, du moment qu'elle n'en a plus pour elle-même. Je comprends à présent touï ce que tu craignais de m'expliquer. Je me connais et je me gouverne, parce qu'en même

temps que je me sens vivre, je sais pourquoi je vis. Tu avais raison, Jennie, il faut aimer: donc, je veux aimer. Mais je ne saurai pas donner mon aine à demi : je veux adorer. Je n'adorerai jamais Fruménce! je le respecte trop et je le craindrais. Je serais devant lui comme devant un beau livre qu'il s'agit de traduire sans contre-sens, et sur lequel on ne tarde pas à s'endormir quand on est jeune, que le soleil vous appelle en pleins champs, et qu'on est enfermé avec une tâche trop sérieuse. Fruménce et toi, qui ne riez jamais et qui avez franchi toutes les montagnes de la fatigue, toutes les profondeurs de la souffrance, vous serez bien ensemble, à l'état de dieux vainqueurs des monstres. Je ne plaisante pas, Jennie : il n'y a rien pour moi au-dessus de vous deux; mais il y a en dehors de vous quelque chose de terrible et d'enivrant quo vous ne pouvez pas plus l'un que l'autre me donner. Arrière ton beau Fruménce! il est trop beau pour moi. Je veux un cœur plus jeune, fût-il dms la poitrine d'un homme de quarante ans. QueMac- Allan vienne et qu'il me dise encore que je suis belle, qu'il me trouve parfaite , qu'il me veut ruinée, bannie, sans nom, qu'il n'a jamais aimé, que je suis la première émotion de sa vie : je sais fort bien que tout cela sera absurde et absolument faux ; niais qu'il le dise naïvement, qu'il se le persuade;

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qu'il le jure de bonne foi, et je le croirai, et je se* rai heureuse de le croire ! Voilà l'amour, Jennie ; il n'y en a pas d'autre. C'est une chimère, situ veux, c'est une folie, dirait Frumence. Assez do raison comme cela! assez de rectitude d'idées, assez de déductions, assez d'analyses, assez de distinctions logiques, assez de philosophie transcendante, j'en suis lasse ! Je veux connaître celte délirante chimère et plonger dans cette immense folie. Laisse-moi aimer comme je l'entends, Jennie, et ne me parle jamais de Frumence; il me tuerait ou il m'exaspérerait. J'en viendrais vite à le haïr ou à le railler, ce qui serait pire. J'ai en lui le meilleur des amis ; ne me l'ôte pas pour me donner un mari odieux I

Jennie m'écoutait avec autant de stupeur qu'elle m'en avait causé une heure auparavant. Elle prit maternellement ma tête dans ses mains; elle me regarda dans les yeux. Elle interrogea mon pouls comme eût fait un médecin.

— Tu peux m'examiner, lui dis- je, tu verras

bien que je parle du fond de l'âme, et, moi, je n'ai pas eu besoin de tant d'attention pour reconnaître que tu me mentais tout à l'heure. Allons, confesse-toi à ton tour : ma chère perfection, vous avez menti ! vous ne pourriez pas aimer un autre que Frumence, ou, si cela était, je perdrais quelque chose du respect que j'ai pour vous. Et si Frumence pouvait vous oublier pour moi, je cesserais de l'estimer. N'essayez donc pas des finesses auxquelles vous n'entendez rien, et qui eussent fait notre malheur à tous trois, si l'on s'y fût laissé prendre.

Jennie se mit à sourire avec une candeur attendrie et garda le silence un instant.

— Vous voulez déjouer mes plans, dit-elle enfin en secouant la tête : ils étaient bons pourtant, et j'ai eu tort de vous les cacher. Voyons, pensez^y bien; si ce n'est pas Mac-Àllan que vous aimez, c'est Frumence, et, ne vous fâchez pas, c'est peutêtre tous les deux ! vous avez été enfant si longtemps, que vous n'êtes pas encore aussi femme que vous le croyez... Et avec cela cette éducation d'homme qui a embrouillé bien des choses sans faire de vous un homme!... Vous avez une imagination terrible qui va d'un sexe à l'autre sans bien savoir ce qu'elle veut. Tantôt vous jugez les hommes aussi froidement que si vous étiez leur

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égale ; et puis il vous vient un besoin de trouver votre maître, ce qui prouve bien que vous n'aurez jamais de barbe au menton et que vous êtes faite pour aimer tout bonnement quelqu'un mieux que vous-même... Mais qui? Frumence est trop sérieux, c'est vrai ; mais l'autre l'est-il assez? Si vous voulez que je vous le dise, — et je crois devoir vous le dire, — Mac-Allan a déjà beaucoup aimé. John a eu avec moi une confiance qu'il n'aurait eue, je crois, avec personne au monde, et moi qui déteste les questions et les indiscrétions, j'ai été cependant curieuse. Quand il s'agit de vous, je ferais bien des choses que je trouverais mal pour mon compte. — Eh bien, qu'as-tu appris?

— Que Mac-Allan passe pour un libertin, et que ce n'est pas un libertin ; mais c'est un enthousiaste. Quand il aime une femme, il est capable de tout pour elle, rien ne lui coûte. Il traverserait le feu et la glace. 11 se battrait avec une armée. Et avec cela il est persévérant, patient, dangereux par conséquent pour qui ne serait pas libre de l'écouter sans manquer à ses devoirs.

* — Très-bien, Jennie ; s'il est ainsi, je l'aime !

— Oui, vous voilà dans le rêve de la passion, et je vois bien que vous y allez de bonne foi ; mais il faut que cela dure de part et d'autre.

tM LA CONFESSION

— Mac-Allan n'est pas capable de fidélité ?

— Si fait. II a eu d'assez longues amours, mais elles ont pris fin, puisqu'il ne s'est pas marié.

— Est-ce lui qui a trahi, ou qui a été trahi ?

— Il y a eu de l'un et de l'autre , et en ce moment il inspire une grande jalousie à quelqu'un. Donc, il n'était pas dégagé d'un lien sérieux quand il s'est mis à vous aimer.

— Et il m'aime, cela est certain?

— II vous aime, c'est très-certain. John, qui connaît ses symptômes, comme il dit, ne l'a jamais vu plus épris.

— Alors, pourquoi tarde-t-il tant à reparaître, puisque je lui ai permis de venir me voir?

— Voilà ce que John ne sait pas où ne veut pas dire. Je crois le savoir, moi.

— Dis-le!

— Mac-Allan a été jaloux un instant. Il ne l'est plus d'une manière qui puisse vous offenser; mais il l'est encore en ce sens qu'il craint de ne pas vous plaire, et je jurerais bien que vous êtes livrée ici à l'examen de M. John, qui rend compte de vos promenades, de vos occupations, de l'état de votre humeur et de vos moindres démarches.

— II tient peut-être un journal?

— Je n'en jurerais pas, il écrit beaucoup tous les soirs, et, à moins qu'il ne compose un livre. M

D'UNE JBUNB FILLB. ifT

— C'est de l'espionnage : ceci m'offense.

— Et vous avez tort. Mac-Allan veut sérieusement vous épouser. II ne doule pas de voire conduite, mais il veut s'assurer de vos sentiments...

— Et me donner le temps de les connaître? Eh bien, il a raison. Je me réconcilie avec sa modestie, dont je doutais; mais toute cette manière d'agir est fort sérieuse, Jennie. Pourquoi disais-tu que Mac-Allan n'était peut-être pas assez sérieux?

— Parce que le sérieux de quelques années d'amour ne suffit pas. Il faudrait être d'un caractère à aimer toute sa vie. Tel que je le connais et le devine à présent, Mac-Allan est très-capable de vous attendre quelques années, s'il le faut , et de vous donner une belle lune de miel; mais après? Un homme qui est si soudain dans son admiration et qui hésite si peu à changer d'idole... A quoi songez-vous?

— A la lune de miel, Jennie l Tu as dit là un joli mot.

— Bien vulgaire, mon enfant!

— Toujours adorable. C'est l'expression d'un moment de la vie où deux êtres qui se croient faits l'un pour l'autre se préfèrent l'un l'autre à euxmêmes. Eh bien, ma chère âme, je veux goûter ce miel de l'illusion, et marcher à la clarté charmante de cet astre trompeur, mille fois préfé-

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rable à l'éclat du soleil de la raison. J'ai trop de Clairvoyance masculine, tu Tas dit; je veux revenir à mon sexe et croire bêtement au bonheur. A l'heure qu'il est, je sais encore trop que l'amour ne dure peut-être pas au delà d'une lune ; mais, quand cette lune brillera sur moi, elle me rendra folle et me fera croire à son éternelle durée. Eh bien, ma sagesse m'enseigne ceci, que le bonheur ne doit pas se mesurer au temps, mais à l'intensité. Un instant, disent les poëtes, peut résumer une éternité de souffrance ou de joie. Voilà ce que je sens vrai aujourd'hui par intuition, et ce que Frumence n'eût jamais pu m'apprendre, il ne le sait pas. Patiente machine, il n'a pas vécu et ne peut donner la vie. Mac-AUan Ta apprise avant moi et pourra me l'apprendre. Paix à la cendre de ses ancienne^amours ! pardon à ses futures infidélités! Pourvu que je me sois sentie vivre un jour, je lui aurai dû mille fois plus qu'aux longues années d'étude avec Frumence !

— S'il en est ainsi, dit Jennie en soupirant, marchons! Seulement, permettez -moi d'enregistrer dans ma tête tout ce que vous venez de dire, pour vous le rappeler au jour du chagrin, du soupçon ou de la colère.

— Ce sera fort inutile, Jennie. Quand ce jour-là sera venu, le souvenir de ma foi et de mon cou-

rage ne guérira pas mes doutes et mes désillusions.. . Mais de quoi t'inquiètes-tu! Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas de vie sans douleur et pas de médaille sans revers? Laisse-moi donc vivre, aimer, souffrir, m 'enivrer de triomphe et nVabreuver de larmes comme tout le monde. Tu m'as trop mise dans du coton. La destinée s'est jouée et se jouera toujours de la tendresse des mères. Ton enfant veut s'embarquer et braver la tempête : laisse-la donc faire !

— Allons! dit Jennie; pourvu que je vous suive dans le danger, je me résigne.

— C'est ce que je ne veux pas. Frumence...

— Frumence peut se passer de moi. Il est fort; vous, c'est autre chose.

— Mais toi...

— Moi, je n'aime que vous. Frumence le sait bien et ne l'oublie pas.

Jennie put m'observer attentivement durant plusieurs jours; je ne changeai pas de sentiment, et, si cette joie intérieure de mon triomphe ne dura

guère, du moins le triomphe fut à jamais remporté, et je ne pensai plus à Frumence avec le moindre trouble. L'orage allait venir du point où le ciel était clair et riant. Telle est la vie.

Un jour, j'avais reçu une lettre de Mac-Allan vraiment charmante, pleine de promesses quant à mon avenir, et annonçant sa prochaine arrivée avec de bonnes nouvelles.

« Chère Lucienne, disait-il en finissant, ne soyez pas surprise de me voir tant travailler à relever l'édifice de votre vie sociale et matérielle, moi qui vous souhaitais privée de tout pour avoir la joie de vous tout donner. Hélas! j'avais compté sans votre fierté, ce roc inexpugnable que je ne peux briser. Eh bien, je vous ferai rendre votre ancienne existence, et alors nous traiterons d'égal à égal, à moins que, me faisant l'injure de me trouver encore trop riche pour vous, vous ne vouliez pas vous souvenir que vous apportez en dot un certain trésor inappréciable, la perfection. »

Je relisais cette lettre en marchant, lorsque je rencontrai à la promenade une personne que j'avais depuis longtemps oubliée, miss Agar Burns, dessinant un rocher et une cascatelle. Rien n'était changé dans mon ancienne gouvernante, ni ses robes voyantes, ni sa manière de porter son chûle à l'envers, ni son grand portefeuille jaune, ni sa

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manière de dessiner faux, ni son œil distrait, ni sa figure morne, ni son attitude délabrée. J'eus un instant l'envie de me soustraire à la rencontre; mais, si j'étais grandie et changée, Jennie ne Tétait pas, et nous vîmes bien qu'Agar nous avait reconnues tout de suite. Je lui devais les avances : je l'abordai le plus affectueusement qu'il me fut possible. » *

Son accueil fut embarrassé, et, tout en me demandant de mes nouvelles, elle se retourna plusieurs fois comme si elle eût craint d'être vue, à ce point que je pensai qu'elle était venue là avec un amoureux et que je souhaitai le voir, car ce devait être un personnage bien fantastique. Mais je faisais trop d'honneur aux quarante-cinq printemps de la pauvre Agar. Je ne vis apparaître que deux jeunes misses singulièrement diaphanes qui se rapprochaient par hasard de leur institutrice, laquelle ne les surveillait pas mieux qu'elle ne m'avait surveillée, car elles étaient encore loin, et je jurerais qu'elles avaient chacune un volume de roman dans leur poche.

— Ce sont vos élèves? demandai-je à miss Agar.

— Oui, répondit- elle, des filles de très-grando maison, et je ne voudrais pas...

— Qu'elles vous vissent avec moi?

*- C'est que j'ai à vous parler, Lucienne, reprit-

elle avec embarras. Je n'aurais pas cherché l'occasion; mais, puisqu'elle se présente...

Je pensai qu'elle avait un petit service à me demander; je l'engageai à venir chez moi quand elle en aurait la liberté.

— Je ne l'aurai jamais, dit-elle vivement.

Et, se retournant encore, elle vit que ses élèves s'éloignaient de nouveau, charmées de la voir occupée et de pouvoir prolonger leur école buissonnière.

v!.v — Alors, parlez ici, lui dis-je.

Elle fit un geste d'anxiété. Jennie comprit qu'elle la gênait, et s'éloigna aussi.

— Eh bien, miss Burns?

— Eh bien, ma pauvre Lucienne, je vous dois un conseil, s'il en est temps encore... Je ne puis croire que vous soyez perdue!...

— Je vous remercie de cette confiance, repris-je avec ironie.

— Ne le prenez pas si haut, Lucienne, vous êtes perdue de réputation. Il faut que vous ayez été bien mal conseillée ou bien mal inspirée pour venir demeurer chez M. Mac-Allan I

— Je ne suis pas chez M. Mac-Allan. Je paye un loyer au propriétaire d'une maison qui ne lui appartient plus.

— " Oui, oui, je sais que tout a été concerté pour

que vous Fussiez dupe ou pour que vous pussiez expliquer les choses d'une manière décente; mais, si vous ignorez la vérité, je dois vous la dire, après quoi ma conscience sera satisfaite. Sachez donc que votre histoire a fait trop de bruit pour ne pas être venue jusqu'à moi, et, grâce à la notoriété de lady Woodcliffe et à celle de M. Mac- Âllan, elle n'a pas moins occupé l'opinion en Angleterre qu'ici. M. Mac-AUan est un homme de beaucoup d'esprit que j'ai rencontré autrefois dans les salons, mais c'est un Lovelace que les femmes vertueuses n'estiment pas. Ses relations avec votre belle-mère sont connues de tout le monde et datent de si loin, que je ne comprends pas votre aveuglement. Tout le monde s'est dit que c'était une vengeance de femme contre des persécutions de marâtre. Ces persécutions ont été d'abord mal accueillies dans le public ; mais, quand on a su que vous acceptiez beaucoup d'argent (on a parlé d'un chiffre énorme) pour renoncer à un nom contestable qui eût dû cependant vous être cher, quand on a su, en outre, que vous vous laissiez courtiser par le rival de votre père, on s'est tourné contre vous et on s'est promis de ne jamais vous accueillir nulle part. C'est pourquoi, et je vous en demande pardon, je ne p Js aller chez vous, et ne puis même me laisser surprendre

pur mes élèves, causant avec vous. Je perdrais ma place si leurs parents le savaient. Adieu donc, Lucienne ; faites votre profit de ce que je vous ai dit, à moins que vous ne soyez une créature perverse, auquel cas vous vous moquerez de ma sollicitudo et dédaignerez ma compassion.

En parlant ainsi , Agar avait rebouclé son portefeuille et relevé son châle, qu'elle serra autour de ses flancs plats comme si elle eût craint le contact de son vêtement avec le mien , et elle s'éloigna à grands pas, sans me donner le temps de lui répondre.

Jennie me trouva bien agitée. Je lui cachai l'insulte que je venais de recevoir, cela faisait partie du martyre que je m'étais prescrit de subir pour l'amour d'elle; mais je lui fis part des insinuations de miss Agar sur le compte de M. Mac-AUan.

— Il faut, lui dis-je, qu'il y ait là-dessous quelque chose de vrai, puisque c'est la seconde fois qu'on m'en avertit. Ne sais-tu rien ? John est-il impénétrable sur ce point? Quelle est cette femme jalouse de moi dont il t'a parlé?

— Je ne sais pas, dit Jennie; mais, si Mac-AUan a porté le déshonneur dans la maison de votre père, et qu'il songe à vous épouser, il est un malhonnête homme. Or, comme cela n'est pas, qu'il a une bonne réputation, un état qui exige l'hono-

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rabilité... Non, cela n'est pas, Lucienne 1 C'est une invention de madame Capeforle, avec qui miss Agar citait très-bien, et avect|ui elle est peut-être restée en correspondance. Ce propos-là vous vient donc de deux femmes dont Tune est méchante, l'autre sotie. Vous ne devez pas y. faire plus d'attontion la seconde fois que la première.

Jennie ne put me rassurer. Je fus comme exaspérée tout le reste du jour, et je ne fermai pas l'œil de là nuit.

— Sais-tu, dis-je S Jennie le lendemain matin, que, s'il y a seulement une apparence de vérité à cette histoire, je suis ici dans une situation honteuse, impossible? Mac-AUan a beau ne pas croire que je sois la fille de M. de Valangis, il ne peut pas non plus affirmer le contraire, et dès lors il mo déshonore après avoir avili mon père.

— 11 va arriver, reprit Jennie. Vous aurez une explication là-dessus, il le faut!

— Oui, il va arriver, et je vais peut-être l'aimer follement, car sa dernière lettre est passionnée; elle m'a donné la fièvre... Il faut fuir, Jennie, je ne veux le revoir que complètement justifié.

— Donnez-moi jusqu'à demain, reprit Jennie.

Je saurai à tout prix la vérité.

— Mais s'il arrive ce soir?

— Eh bien, je la saurai tout de suite.

Elle me quitta vivement. Qu'allait-elle faire ? Ce cœur intrépide était capable de tout pour moi. Elle alla trouver John. Elle avait vu dans son petit salon particulier, car il était logé comme un gentleman, plusieurs portraits de femmes qu'il disait être des figures de fantaisie ou des miniatures d'originaux inconnus achetés autrefois par son maître. J'avais admiré quelques-uns de ces ouvrages, et Jennie s'était dit que ce pouvaient être les portraits des anciennes maîtresses de Mac- Àllan, ramassés par son valet de chambre. Elle plaida héroïquement le faux pour savoir le vrai.

— Savez-vous ce qui nous arrive? dit-elle à John : on nous réclame le portrait de lady Woodcliffe !

John sourit d'un air d'incrédulité. Nous ne recevions de lettres que par ses mains.

— Vous ne me croyez pas? reprit Jennie. Hier, vous avez pu voir de loin une dame qui parlait secrètement à mademoiselle. C'est son ancienne gouvernante anglaise. Elle connaît lady Woodcliffe; elle était chargée du message.

— Faites-le voir, dit John.

— C'était une commission verbale. Lequel de ces portraits représente lady Woodcliffe?

— Celui-ci, dit John en lui montrant une gravure. Cette dame a eu une grande. réputation de

beauté. Sir Thomas Lawrence a fait son portrait, on Ta gravé et publié. Si elle le réclame, on peut lui dire qu'on Ta payé; iPest dans le commerce.

— il n'en est pas moins vrai que M. Mac-Allan a été l'amant de cette dame ! Tout le monde le sait.

— Excepté moi, répondit John impassible.

r — Non , vous savez tout. Je vous croyais honnête homme ; vous ne l'êtes pas, si vous vous prêtez aujourd'hui à une infamie.

— Mon maître est incapable de m'employer à une infamie.

— Prouvez-le ! vous le pouvez. Votre maître va certainement dire la vérité à mademoiselle Lucienne, qui compte la lui demander sur l'honneur. Faites vis-à-vis de moi la même chose : jurez-moi sur l'honneur qu'il n'y a jamais rien eu entre votre maître et la femme du marquis de Valangis. Jurez, John, car je jure de vous croire.

John pâlit, trembla et resta court. C'était un honnête homme; Jennie lui serra la main, et, comme il voulait donner quelques explications :

— Je ne veux rien savoir de plus, lui dft-elle. Et elle accourut me rejoindre en s'écriant :

— Partons ! c'est une question d'honneur et de dignité ; vous aurez tout le courage qu'il faut.

En deux heures, nos paquets furent faits.

— A quoi bon partir? nous dit le pauvre John consterné; mon maître vous eût donné des explications satisfaisantes, et il vous les donnera. Il ira vous trouver; n'espérez pas qu'il ne vous retrouvera pas, fussiez-vous bien cachées. Moi-même, je vous déclare que je vais vous suivre pour l'avertir, c'est ma consigne, et je n'y manquerai pas.

J'avais réfléchi tout en faisant mes malles. Jo m'attendais parfaitement h ce que John allait faire.

— Je me cache si peu de vous, lui dis-je, que je comptais sur votre compagnie. Ayez-nous une voiture pour Nice. De là, nous prenons la terre ou la mer, et nous allons au plus vite à Toulon. II est inutile d'en avertir votre maître. Je vais le lui écrire. En effet, j'écrivis à Mac-Allan ce qui suit :

p Vous m'avez donné le temps de m'interroger. Je vous en remercie. Je vois clair dans ma conscience à présent. J'aime quelqu'un et ne puis être

à vous.

« Lucienne. »

J'écrivis cetto lettre en double, afin qu'il en reçût une à Paris et l'autre à Sospello, s'il était déjà en route ; puis j'en écrivis une à lady Woodcliffe, marquise de Valangis, à Vlwlel des Princes, à Paris :

D'UNB JEUNE FILLE. S39

« Milady, je romps le traité que j'ai signé avec vous. J'ai reconnu que je n'avais aucun droit au nom de Valangis, non plus qu'à l'héritage dont vous m'aviez offert le dédommagement. Dans cette situation, je ne puis rien accepter de vous et vous autorise à faire de ma déclaration tel usage qu'il vous plaira.

« Lucienne. »

Sans consulter Jennie et sans lui dire ce que contenaient ces deux lettres, je les cachetai et les remis moi-même au facteur, que je guettai avec soin et ne perdis pas de vue avant qu'il fût bien loin avec mes missives dans sa boîte.

Mes derniers vaisseaux étaient brûlés. Mon ennemie pouvait faire prononcer le jugement sans autre contestation et sans autre preuve que mon aveu. Jennie était à jamais à l'abri du danger des poursuites, et, moi, j'étais affranchie de la honte de ma transaction. 11 n'y avait plus de procès possible, et j'étais maîtresse de rentrer en France. D'autre part, je donnais à entendre à Mac-Allan que j'avais aimé et que j'aimais toujours Frumcncc. Je déclarai à Jennie que je voulais aller passer quelques jours aux Pommets pour donner de la vraisemblance aux soupçons. Elle ne fit point d'objections. John n'essaya pas de retarder notre départ.

Nous étions si résolues à nous en aller, fût-ce à pied , que la violence seule eût pu nous retenir. 11 écrivit à son maître et nous amena une voiture de louage. Je réglai tous mes comptes avec lui, c'était l'argent de Jennie. Je la dépouillais cette fois sans scrupule. Notre honneur était un fonds commun, indivisible. Le soir même, nous partions pour Toulon par la diligence. Nous ne vîmes pas John y monter avec nous, il resta caché sur l'impériale ; mais, à Toulon, nous le trouvâmes tout prêt à nous aider à repartir pour les Pommets. Quand nous y fumes installées au presbytère, il disparut sans nous rien dire.

Frumence ne revenait pas de sa surprise. 11 était loin de soupçonner le rôle qu'il jouait cette fois entre Mac-Allan et moi. 11 crut que je venais le trouver pour lui demander conseil , et il nous céda son logement pour aller demeurer chez Pachouquin.

Je m'étais attendue à une grande émotion le jour où je reverrais mon pays après cette absence,

la première de ma vie. J'en éprouvai fort peu, tant j'étais absorbée par ma blessure intérieure et par la stupeur de ma déception. Je dois dire que Frumence se refusa tout d'abord à croire que Mac- Allan fût coupable; mais Jennie avait élé si frappée du silence de John , et il y avait eu quelque chose de si frappant aussi dans celui qu'il avait gardé en nous accompagnant et en nous quittant, que Frumence fut ébranlé. N'importe, il voulait avoir une explication avec John ou avec Mac-Allan. Je m'y opposai si énergiquement et Jennie l'y encouragea si peu, qu'il resta en proie à une grande indécision. Après une nuit d'accablement, je me levai de bonne heure et je marchai seule, au hasard, dans la montagne. J'allai jusqu'auprès du régas de Dardenne sans savoir où j'étais. Quand je me reconnus

au rude sentier à pic qu'il faut gravir, je m'enfonçai avec plaisir dans cette austère solitude, et, parvenue à la bouche béante de l'abîme, je me demandai si je ne ferais pas un acte de raison et de vertu en m'y ensevelissant pour jamais. Je n'avais plus rien dans l'avenir qui me fît désirer de vivre, et je n'étais retenue dans ce monde que par deux excellents amis, Frumence et Jennie, dont j'étais certes le tourment et le fléau. N'étais-je pas l'obstacle à leur union? Jennie n'allait-elle pas reprendre, maintenant que j'étais ruinée et trahie, le

Mt LA CONFBSSION

projet de me faire aimer de son fiancé? Oui, certes, son aveugle dévouement me l'avait fait de nouveau pressentir. En voyage, elle ne m'avait parlé que de lui. Elle n'avait pas voulu voir que j'aimais passionnément. Mac- Allan depuis le jour où j'avais sujet de le haïr et de le mépriser. De ce que j'avais l'extérieur stoïque, elle concluait que je ne souffrais pas efr que j'allais revenir à l'idéal de vertu sans ombre et de pureté sans tache que Frumence représentait à ses yeux.

Ainsi, je redevenais le malheur de cet homme en qui je ne pouvais placer mon bonheur, et peutêtre, à l'heure qu'il était , Jennie s'occupait déjà de l'émouvoir et de Je persuader pour qu'il réalisât son rêve. Et cela, au moment où l'idée de ce rêve m'était insupportable §t où la figure sereine de Frumence, comparée à la mobile et vivante physionomie de Mac-Allan, me devenait presque antipathique.

Tout était confus, brisé, tordu, inextricable dans ma destinée et dans mon âme. Si Mac-Allan me fût apparu en cet instant, je me serais jetée dans le précipice plutôt que de l'écouter; et, à chaque mouvement des branches autour de moi, je tressaillais d'une joie terrible , car j'aurais donné tout le reste de mes jours pour qu'il me fût possible de croire en lui une heure encore.

D'UNE JEUNE FILLE. t43

II y eut dans les arbres un bruit régulier comme des pas qui s'approchaient. Je me levai pour fuir. Je retombai suffoquée par les battements de mon cœur. Un instant après, je vis que c'était une martre qui rongeait et creusait une souche. Ma peur se dissipa et fit place à un regret désespéré.

Je voulus épuiser en un jour le calice de ma douleur et revoir Bellombre pour la dernière fois ; car j'étais bien résolue à quitter le pays, quoi qu'il pût arriver. Je descendis la Dardenne en marchant sur les blancs escaliers de son lit desséché, parmi les lauriers-roses. Les moissons étaient enlevées, les olives cueillies,, la verdure jaunie ; le pays, le cher pays me parut affreux, morne, incolore, misérable. Je m'arrêtai devant ma triste maison fermée. Je vis Michel qui soutenait avec des fils de fer les roses du berceau. Il ne m'aperçut pas, je n'eus pas le courage de lui parler. Je m'assis un instant dans la poussière du chemin, où, du haut de la terrasse, le pittospore jetait un peu d'ombre. Je vis de loin les meuniers occupés 5 leurs travaux, comme si rien n'eût été changé autour d'eux. Ils ne pensaient certainement pas à moi. J'évitai leur rencontre. Je me glissai à la Salle verte. L'herbe avait déjà envahi le petit sentier qui y conduisait, personne n'y allait plus. J'y Us ma-

chinalement un bouquet, puis je le mis, tremper dans un peu d'eau qui frissonnait sur les pierres, et je l'y laissai. J'étais maudite ; pourquoi emporter ces pauvres fleurs?

Je rentrai brisée sans avoir dit un mot à personne. Je rencontrai quelques paysans qui ne me reconnurent pas sous mon voile, ou qui hésitèrent un instant et me prirent pour une étrangère en ne recevant pas le bonjour accoutumé.

Je trouvai Jennie inquiète de moi. Elle avait envoyé Frumence à ma recherche. Leur sollicitude me donna de l'humeur, je me plaignis d'être un sujet de tourment et de ne pouvoir souffrir en paix. Jennie eut des larmes dans les yeux ; moi , j'en avais le cœur plein, et je la trouvai faible de ne pas me cacher les siennes.

J'essayai de causer avec l'abbé Costei. Il me Ht des questions et des réflexions si naïves sur l'état de mon esprit, que je m'imaginai causer avec un enfant de cinq ans. Il me félicita d'avoir deviné-à temps la perfidie, et m'engagea à habiter les Pommets, où l'étude du grec me consolerait de tout. Je le quittai pour aller voir la tombe de ma grand'mère. Mon cœur ne put s'y détendre. Je remarquai une tombe toute fraîche à côté de la sienne, et je regardai le nom écrit en blanc sur la petite croix de bois noir. C'était la vieille Jacinthe enter-

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rée là depuis huit jours. Cette chose imprévue fit enfin couler mes larmes.

— Et pourquoi attacher tant d'importance au fait de la vie? me disais-je. Cela passe si vite et laisse si peu de trace! Michel adorait sa vieille mère et se préoccupait d'elle le jour et la nuit. Pourtant je viens de le voir taillant des branches et attachant des roses avec autant de soin et d'amour que s'il ne l'avait pas enterrée la semaine dernière. J'ai vu sa figure, elle était douce et calme comme auparavant. Il semble que le suprême repos dont jouit maintenant cette pauvre femme soit pour son fils la récompense d'une vie de travail et de dévouement. Et moi, ne suis-je pas déjà morte et ensevelie pour tous ceux qui m'ont aimée ? Mon enfance a été comme arrosée à toute heure par des sourires de bienveillance et des regards de protection. Je croissais comme une plante bénie sur laquelle se concentraient toutes les espérances de la famille. Le pittospore et les roses de notre jardin n'ont-ils pas été aussi l'objet de soins assidus, et n'ont-ils pas fait l'orgueil et l'éclat de la maison? Qu'un coup de vent les dessèche, on plantera d'autres arbres et d'autres tleurs à la place qu'ils occupaient. Vienne un autre maitre, avec d'autres enfants : qui se souviendra de Marius et de moi à Bellombre?

La soif de mourir s'empara de moi, ardente et sombre, sur ces tombes paisibles. Je remarquai sur celle de Jacinthe des plantes qui ne croissaient que dans notre jardin, et que Michel avait dû apporter là. Il n'avait donc pas oublié? Il en avait mis aussi sur celle «de ma grand'mère : c'était un dernier hommage, un tendre souvenir. J'enviai le sort des êtres disparus que l'on peut honorer et satisfaire dans leur mystérieuse autre vie avec des attentions si naïves et des soins si faciles, et je m'écriai :

— Heureux les morts , car ils ne gênent plus les vivants !

Frumence rentra et vint me chercher là après m'avoir cherchée dans tous les environs une partie de la journée. Je l'en grondai au lieu de l'en remercier, et je lui laissai voir ï'amertume et le découragement dont mon âme était remplie. Il voulut me réconcilier avec l'existence en me parlant encore des joies du devoir accompli. Sa vertu m'irrita; je lui répondis qu'il était facile d'être fort quand on était froid, et de ne pas regretter le bonheur quand on n'en avait jamais eu la notion. Il soupira, et ses yeux se portèrent à la dérobée vers Jennie, qui venait m'appeler pour dîner. J'étais injuste et cruelle, et je me disais qu'il fallait mourir pour ne pas devenir odieuse.

D'UNE JEUNB FILLB. U1

Quelques jours se passèrent sans qu'il me fût possible d'écouter aucune- consolation et sans que je voulusse faire un projet quelconque. Je vivais seule obstinément, je cherchais les ravins impraticables, et je trouvais des abris cachés sur les flancs du baou de quatre heures, une haute colline arrondie en pâtures naturels, et coupée à pic ou creusée en biseau de place en place. Ses formes sont belles et sa cime paisible, car en été l'herbe y est brûlée, et personne n'y monte. Je me glissais dans les grandes brèches calcaires qui soutiennent les dernières terrasses, et, sous l'ombrage de quelques pins enfouis dans les fentes, j'échappais aux investigations de mes amis. Je me nourrissais obstinément de la pensée de la mort pour échapper à cette vie tumultueuse qui m'avait souri et qui ne méritait plus que ma haine. C'était certes l'occasion de revenir à Frumence; mais justement Frumence, invincible sous les coups de la destinée, m'indignait comme une anomalie. Quand Jennie

essayait de me le donner en exemple, j'étais véritablement en colère.

— S'il est déjà mort, lui disais-je, pourquoi ne se fait-il pas enterrer? Quelle est cette prétention de vivre sans cœur et sans cerveau? Frumence ne peut plus me rien enseigner, et il n'y a jamais eu en lui pour moi de véritable assistance. Enfant, j'aurais déjà pu lui dire : a Rocher, qu'y a-t-ii de commun entre toi et moi ? d

Dans ma dureté , j'avais raison jusqu'à un certain point. Frumence ne pouvait me consoler et me fortifier, parce qu'il ne comprenait absolument rien à ma blessure. Il était trop logique pour toucher à cette chose délicate et capricieuse, le cœur d'une vierge. Il me parlait comme à un homme, croyant avoir fait de moi un homme. Selon lui, on ne pouvait sans folie regretter un indigne 'amour. J'étais forcée de lui cacher ma souffrance, et, quand il la pénétrait, car il avait de la finesse d'observation, je lui disais brusquement :

— Eh bien, oui, c'est de la folie! Après? Laissezmoi, puisque vous n'y pouvez rien !

11 y mit toute la douceur et toute la patience dont il était capable; mais j'avais le cœur plein d'amertume : je me figurai que je l'ennuyais en troublant les habitudes de sa vie studieuse, et qu'il était accablé plus que touché de mes peines.

D'UNE JEUNB PILLB. 949

La présence de Jennie elle-même ne le charmait pas, selon moi, comme j'aurais dû m'y attendre. Les continuelles préoccupations dont j'étais l'objet de sa part le rendaient peut-être jaloux; enfin j'étais si mal disposée, qu'il me semblait ne plus pouvoir estimer personne.

Jennie vit que j'étais désespérée de la vie, et son courage l'abandonna. Un matin, je fus frappée de la pâleur de son visage, ordinairement si frais, et de quelques cheveux blancs mêlés aux noirs bandeaux qui encadraient son front. J'eus peur : je m'aperçus qu'en huit jours Jennie avait vieilli de dix ans.

— Qu'as-tu? m'écriai-je.

— J'ai votre chagrin, répondit-elle.

Elle disait vrai. Elle ne s'occupait nullement d'elle-même. Mon malheur était le sien , elle n'en pouvait concevoir d'autre ; le coup qui me frappait la frappait tout au fond du cœur. Je fus déchirée de remords, je tombai à ses pieds.

— Jennie, lui dis-je , c'est moi qui te tue ! Voilà pourquoi, depuis huit jours, j'ai envie de me tuer!

— Oui, je le vois bien. Je le sais, vous ne voulez plus rien vouloir. Toutes les fois que vous sortez, je me dis que vous ne rentrerez peut-être pas, et que, si je vous importune en vous suivant, ce sera pire. Toutes les nuits, je me dis que vous ne vous

réveillerez peut -être pas. Vous connaissez les plantes, vous pouvez rapporter de vos promenades quelque poison. Aussi je ne dors pas la nuit, et le jour je ne sais pas ce que je fais. Quand je prépare vos repas, je ne sais qui les mangera, et, quand je raccommode vos jupes, déchirées dans vos courses furieuses, je me dis : « Autant d'accrocs, autant d'accès de rage qu'elle a eus! » Enfin vous voulez me débarrasser de vous, n'est-ce pas? Eh bien, suivez votre idée ; Jennie ne souffrira pas longtemps après cela. C'est mal de se tuer, Dieu le défend ; mais , quand on n'a plus- rien dans la vie et qu'on ne peut plus servir personne, c'est peut-être un devoir de laisser la place aux autres... Ne dites rien, ajouta-t-elle avec exaltation; je sais tout ce que vous pensez! C'est pour me faire place, à moi, que vous voulez partir; c'est pour que j'aime quelqu'un, pour que je me marie, pour que je travaille pour mon compte. Sotte et cruelle enfant! Essayez donc! De l'autre vie, on voit dans celle-ci, et vous verrez le beau bonheur que vous aurez laissé à Jennie ! Ah ! la pauvre madame! Elle voit à présent où nous en sommes, et nous la mettons en enfer, car il n'y en a pas d'autre que le malheur de ceux que nous avons aimés.

Elle ne méritait pas cela pourtant, elle qui ne vivait que pour nous!

D'UNB JEUNB FILLE. Ml

Jennie fondit en larmes. Je ne l'avais jamais vue succomber sous le fardeau de la vie. Elle succombait : c'était mon œuvre. J'eus horreur de moi.

Je me relevai avec enthousiasme.

— Jennie, m'écriai-je, je vivrai pour toi et pour ma grand'mère. Voyons! ma peine s'etface, je le veux, c'est fait. Agissons, voulons, décidons quelque chose à nous deux, tout de suite, sans le conseil et l'aide de personne. Allons-nous-en , surtout allons bien loin. Vivons ensemble du même travail et du même pain , des mêmes fatigues et des mêmes forces : notre joie sera de nous être mutuellement consolées et guéries !

Jennie ne savait pas tout ce que je lui avais sacrifié. Je lui appris que j'étais sans ressources désormais, ne voulant plus rien devoir à lady Woodclifïe d'une part, et de l'autre m'étant retiré les moyens de plaider pour rentrer dans mes droits. Je lui laissai croire que j'avais agi ainsi sous le coup du dépit causé par Mac-Allan sans qu'elle y

fût pour rien. Aussi ne comprenait- elle rien à ma résolution; elle essayait d'y trouver un remède, elle voulait consulter M. Barthez ; mais M. Barthez était absent, il avait été appelé à Marseille pour une affaire importante qui devait le retenir quinze jours. Je ne voulais pas l'attendre, et, d'ailleurs, je regardais mon désistement comme une chose sacrée sur laquelle j'aurais rougi de songer à revenir. C'était la seule résolution qui me consolât des humiliations dont j'étais- abreuvée, et mon dénûment volontaire était l'unique protestation que je pusse élever contre les calomnies dont j'étais l'objet.

Jennie se résigna devant le fait accompli.

— Eh bien , dit-elle, faisons nos comptes. Nous avons en tout huit mille francs, dont six mille du traitement que je recevais de votre grand'mère, et deux mille que j'avais auparavant. Avec cela, nous n'avons pas de quoi vivre. Il faut travailler, il faut, en cinq ou six années, gagner encore douze mille francs. Alors, nous aurons mille francs de rente et nous vivrons à la campagne, où vous voudrez, dans un beau pays, vous avec vos livres, moi avec le soin de noire ménage.

, — Très-bien, Jennie, travaillons, me voilà prête. Qu'allons-nous faire?

— La seule chose que je sache faire pour ga-

gner assez vite ce qu'il nous faut. Je m'entends au commerce ; nous allons acheter un petit fonds que j'espère faire prospérer et revendre avec profit. Pejidant que je tiendrai ma boutique, vous ferez des traductions. Il n'est pas possible qu'instruite comme vous l'êtes vous né trouviez pas quelque chose à faire. Je soupçonne M. Mac-Allan de ne pas s'en être occupé du tout. Nous allons donc commencer par aller à Paris pour chercher un éditeur, puisqu'il faut cela; après quoi, nous aviserons à nous établir dans quelque endroit favorable à mon travail et au vôtre. Si ce n'est pas encore pour le mieux, nous nous dirons que c'est en attendant le mieux.

Frumence consulté approuva courageusement Jennie en lui disant que, s'il devenait libre et que nous eussions besoin de lui, il ne serait jamais empêché par rien au monde de nous rejoindre ou de se consacrer à nous.

— Vous entendez bien, toutes deux? ajouta-t-il; où vous voudrez, comme vous voudrez : je vous aiderai de loin ou de près dans votre commerce, ou je prendrai un emploi. Ce qui est à moi est à vous aujourd'hui et toujours. Il n'y aura rien, jamais rien, après l'abbé Costel, qui soit un obstacle entre vous et moi dans ma vie ; fût-ce dans un an, fût-ce dans vingt ou dans trente, je suis à vous,

il. 15

je suis votre chose. Ne l'oubliez jamais ni l'une ni l'autre.

Nos paquets étaient à peine défaits, nous eussions pu partir le soir même; mais il fallait que Frumence allât chercher une partie des fonds que Jennie avait déposés chez M. Barthez, qui les faisait valoir. Il était trop tard pour se rendra à Toulon, l'étude serait fermée. Nous décidâmes qu'il irait le lendemain matin, et que nous partirions le soir par la malle-poste.

Ma résolution prise, je me sentis plus calme et comme récompensée d'avance de la vie de travail que j'acceptais. Jennie était grave et pensive. Je l'emmenai promener sur le baou pour saluer avec elle une dernière fois le coucher du soleil de Provence sur la mer. Frumence nous accompagna, et nous parlâmes de nos projets; mais le silence de Jennie nous inquiéta.

— Souffres-tu? lui dis-je. Ce sentier est fatigant; descendons.

— Non, dit-elle, marcher fait toujours du bien. Montons encore un peu.

Quand nous fûmes à mi-côte de la colline, je la fis asseoir, et, feignant 'd'admirer la Méditerranée en feu, je regardais Jennie à la dérobée ; je savais qu'elle n'aimait pas qu'on s'occupât d'elle. Je vis dans les yeux de Frumence la même anxiété que

j'éprouvais. Jennie était de plus en plus pâle, et le chaud reflet du couchant qui teignait en rose ses vêtements clairs faisait paraître sa figure comme bleuâtre. Tout à coup Sa tête se pencha en arrière, et je n'eus que le temps de la retenir dans mes liras. Elle s'évanouissait; elle revint au bout d'un instant.

— Mes enfants, dit-elle, je me sens mal. J'étouffe. Laissez-moi reposer ici. Cela va passer ; tout passe.

Elle eut deux autres défaillances rapidement dissipées, et une troisième qui dura près d'une minute. J'étais épouvantée, je m'accusais du mal que je lui avais fait. Frumence voulait l'emporter.

— Non , dit-elle, vous me tueriez. Ne me touchez pas. Laissez-moi là. Ayez un peu de patience.

Nous étions à un quart de lieue de toute habitation. Frumence sauta plutôt qu'il ne descendit dans le ravin le plus proche pour y cueillir des feuilles de menthe, afin de les lui faire respirer. Nous n'avions aucun autre remède sous la main. A peine eut-il disparu que Jennie eut une nouvelle syncope, et je sentis ses bras se roidir et ses mains se crisper. Je crus que j'allais mourir aussi. Je ne voyais plus le soleil étincelant. Tout devenait livide autour de moi. Je ne voyais même plus Jennie, et je ne la savais là qu'en sentant contre mes lèvres la sueur glacée de son front.

La menthe que Frumence apportait la soulagea un peu ; mais ce n'était pas de quoi lui rendre ses forces,

— Mes enfants, nous dit-elle encore, mais découragée cette fois, je crois que je vais mourir ici... Oui, je sens que je meurs. — Frumence, n'abandonnez jamais Lucienne... Ne me plaignez pas, je meurs sans avoir fait aucun mal... Jamais ! je meurs au soleil... à l'air... mais je ne le sens plus. — Frumeace, adieu, je vous aimais plus que vous ne pensez; sans elle, je vous aurais épousé. Aimez-la... comme votre sœur. Ah! oui, je vous aimais bien tous deux! Vous m'enterrerez auprès de ma chère dame...

Elle s'évanouit cette fois si profondément, que nous ne sentions plus son cœur battre. Frumence se résolut à l'emporter. Quand nous la déposâmes sur son lit, nous la crûmes morte, et je ne peux plus me faire de notre désespoir aucune idée que je puisse traduire par des paroles.

Jennie fut entre la vie et la mort pendant trois semaines. Le médecin de Toulon que nous fîmes

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venir, car je n'avais aucune confiance dans le docteur Reppe, me disait en vain que c'était sans doute une maladie chronique déjà ancienne que Jennie avait trop cachée et trop brutalisée ; je n'en croyais rien ; je n'accusais que moi, ma lâche, mon égoïste personnalité, du chagrin qui l'avait brisée. Il y eut des jours affreux, des heures de souffrance atroce où Jennie elle-même, dans le délire, m'accusait de l'avoir tuée à petit feu par mes soucis et mes caprices. Aussitôt qu'elle avait un moment de calme, elle me jurait le contraire, et, n'ayant pas conscience de ce qu'elle avait dit , elle s'étonnait de mes remords. Elle me promettait alors de vivre pour moi, disant qu'elle saurait bien nous faire une existence heureuse, et s'impatientant de sa maladie comme d'un retard dont elle s'accusait ; mais, quand revenaient les crises, elle appelait la mort, disant qu'elle avait bien assez souffert dans sa vie et qu'il était temps d'en finir.

Je ne Pavais pas quittée d'un instant; je n'avais confié à personne les soins les plus minutieux et les plus pénibles. Je n'avais pas dormi deux heures par semaine, je tombais de fatigue et de désespoir lorsque le médecin me fit tout oublier en me disant qu'elle était sauvée. Pourtant la convalescence fut encore plus pénible, moralement parlant, que la maladie. Je souffris dans mon cœur et dans

mon esprit toutes les tortures imaginables. Jennîc, qui était la perfection dans la force, ne s'était jamais trouvée aux prises avec un état physique qui paralysât l'action de sa volonté. Le rôle passif était tellement contraire à sa nature, qu'elle perdit le courage au moment où elle n'avait plus besoin que de patience. Elle avait lutté héroïquement contre l'agonie, et ses cris de désespoir avaient été rachetés par de sublimes efforts de résignation et de tendresse ; quand elle recouvra l'habitude de vouloir, l'équilibre entre sa force d'aspiration et sa force d'exécution se trouvant rompu, elle eut des faiblesses d'enfant, des impatiences et des caprices, des larmes et des révoltes; elle fut ce qu'on appelle une mauvaise malade, et il y eut des jours entiers où elle sembla ne plus m'aimer.

J'avais mérité ce châtiment pour m'être laissé trop chérir. Aussi, malgré ses rudesses, mon adoration pour elle ne se démentit pas un instant. Mon cœur s'oublia lui-même et méprisa ses propres blessures pour recevoir et partager toutes les blessures du sien. Je savourai sans me plaindre et sans me lasser ce calice dont je me reprochais de lui avoir versé le fiel : ce fut mon expiation.

Jennie fut plus douce, plus soumise et plus reconnaissante envers Frumence qu'envers moi. Elle trahissait ainsi l'amour qu'elle avait tant caché,

tant surmonté et tant voulu sacrifier. Elle trahissait aussi les moments de colère, d'aversion, de jalousie peut-être qu'elle avait dû éprouver en s'immolant pour moi. Chère Jennie, combien je l'admirai, combien je la connus et l'appréciai quand son délire, et son abattement qui était du délire encore, me révélèrent les combats intérieurs où son amour pour moi avait triomphé! Je voyais enfin la femme percer à travers l'ange, et l'ange était d'autant plus céleste que la femme avait plus souffert. Mon unique consolation dans cette épreuve fut de dire à Frumence , dans les rares entretiens que je pus avoir avec lui, — car Jennie dormait peu, — tout ce que je découvrais d'amour pour lui dans le cœur si longtemps fermé de cette sainte. Je lui reprochai, à lui, de s'être trop soumis à ma destinée, et je lui fis promettre que, lorsque Jennie guérie reviendrait à son système d'-absorption en moi , — car nous savions bien qu'elle y reviendrait, — il aurait la ferme volonté de m'aider à le combattre.

Il réfléchit un instant et répondit :

— Oui, Lucienne, il faut que cela soit, et cela sera, je vous le jure devant Dieu!

— Dieu? "m'écriai- je ; vous dites Dieu, Frumence ? C'est donc que vous l'avez prié pendant l'agonie de notre chère malade?

— Non, ma chfere Lucienne, je n'ai pas cru devoir prétendre à obtenir un prodige, et je savais que la nature avait en elle seule et en ellemême le don des miracles. Quand je dis Dieu, c'est pour nommer une des plus douces hypothèses que l'esprit humain puisse concevoir, c'est pour désigner le bien absolu dont nous portons en nous-mêmes l'aspiration. J'accepte ce que vous croyez, je n'y crois pas pour cela. Résignez-vous, Lucienne, à estimer sans réserve les gens qui aiment le vrai, quand même ils le voient sous un aspect qui vous semble faux.

— Prenez garde, mon ami, Jennie est croyante; il fte faudra jamais la blesser.

— Si Jennie veut que j'aille à la messe, j'irai. Je la servirai même encore au besoin, et si elle veut que je ne dise jamais que je ne crois point, je ne le dirai jamais. C'est si facile!

Je vis que Frumence n'avait pas changé un iota à son programme. La vie qu'il menait aux Pommets n'était pas faite pour modifier ses idées. Il était toujours l'homme le meilleur, le plus généreux, le plus pur et le plus sûr; mais l'idéal n'était pas nécessaire à sa conception métaphysique, et il n'avait pas besoin d'un autre Dieu que sa propre conscience. Le feu sacré lui manquait, même celui de la révolte contre les idées qui gouvernent

D'UNB JBTJNE F1LLB. 961

la plupart des autres hommes. Ce qui était erreur à ses yeux ne l'irritait pas. Ii était un admirable type de tolérance et de sagesse. Il manquait de flamme, et je ne pus m'empécher de lui dire qu'il était une lumière froide.

II sourit en me répondant :

— C'est pour cela que j'aime une femme plus âgée que moi , et que je vois la perfection où elle est, sans lui demander de m'embraser, pourvu qu'elle me pénètre.

. Enfin Jennie se calma, et, à mesure que les forces physiques revinrent, l'exaspération nerveuse diminua. Le jour où elle put faire ce qu'elle souhaitait depuis longtemps, qui était de remonter au baou où elle s'était sentie foudroyée par son mal , et où elle voulait, disait-elle, renouveler son bail avec la vie afin de nous la consacrer, elle fut véritablement guérie. Elle chercha sur l'herbe de la colline la place où elle s'était affaissée ; mais l'automne était venu, et l'herbe brûlée avait repoussé et reverdi. La mémoire de Frumence suppléa aux

indices qui nous manquaient. Il retrouva aisément le creux où croissait la menthe et le talus où nous avions cru nous dire un éternel adieu. Nous enlaçâmes nos mains tous trois en ce lieu terrible, et Jennie nous dit :

— Mes enfants, je remercie Dieu! II n'eût été ni difficile ni cruel de mourir ce jour-là. Je ne souffrais pas, je voyais déjà de l'autre côté de la vie, et les peines de celle-ci ne me paraissaient plus rien devant le beau ciel où nous devions nous retrouver. J'oubliais d'être inquiète pour ma Lucienne ; j'oubliais de vous plaindre, mon pauvre Frumence. Je m'en allais I La mort rend égoïste apparemment, car je ne voyais plus que Dieu. Vous ne croyez pas à cela , Frumence , n'importe : ma Lucienne me comprend. Je vous en ai voulu, quand je me suis retrouvée sur mon lit de douleur, de ne m'avoir pas laissé finir ici , dans un si bel endroit et par un si beau soir! Vous n'avez pas voulu laisser partir Jennie, c'était votre droit, puisqu'elle est à vous deux, et à présent je vous en remercie; car, si cette vie ne vaut pas l'autre , elle a du bon tant qu'on est aimé. Vous m'avez soignée comme des anges que vous êtes, et je crois que j'ai été souvent méchante. Je ne me souviens pas bien de ce que j'ai pu vous dire, même en ces derniers temps où j ai beaucoup parlé, je crois, dans 1$

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fièvre. Oubliez-le, ce n'était pas Jennie qui parlait. Un malade n'est pas une personne, ou c'est comme une personne ivre. Rendez-moi tout à fait la vie, parlez-moi de l'avenir. Écoutez, Lucienne, Frumence m'en a déjà dit quelque chose hier et ce matin : s'il ne se trompe pas, nos projets vont être bien changés ; mais il faut qu'il ne se trompe pas et que vous jugiez vous-même.

Frumence revint alors à son idée fixe de justifier Mac-Allan.

— Voyons, me dit-il, supposons qu'il ait eu des relations avec lady Woodcliffe avant son mariage avec le marquis de Valangis, et que ces relations eussent dès lors complètement cessé, le trouveriezvous bien coupable d'avoir songé, après tant d'années écoulées sur cette faute, à vous offrir son nom?

— Non , sans doute ; mais ces relations ont recommencé après la mort de mon père ; elles existaient lorsque Mac-Allan s'est chargé de venir ici contester mes droits.

— Et si ces relations n'avaient recommencé que dans des termes parfaitement désintéressés et même froids de la part de Mac-Allan?

— Cela n'est pas probable, puisqu'il y a deux mois encore il la voyait assidûment sous prétexte de plaider ma cause auprès d'elle.

— Ce n'est peut-être pas probable; mais si cela était prouvé?

— Si cela pouvait être prouvé, John en aurait fait le serment.

— El si John, ne sachant pas la vérité, n'avait pu l'affirmer?

— Encore une invraisemblance! D'ailleurs, ce lien coupable qui a existé autrefois — cela n'est que trop avéré et trop prouvé par le silence de Mac-Allan depuis ma rupture avec lui — me laisserait encore un sentiment de répulsion invincible. Je suis la fille de M. de Valangis ! Qu'il ait été outragé avant son mariage ou depuis sa mort, l'outrage rejaillit sur moi , et je le trouve ineffaçable.

— Alors, reprit Frumence en me regardant attentivement, pour que Mac-Allan fût absous, à quarante ans, d'avoir aimé avant de vous connaître, il faudrait que vous ne fussiez en aucune façon la fille du marquis de Valangis.

— Oui, Frumence, voilà ce qu'il faudrait.

— Mais vous ne désirerez jamais que cela soit? Je baissai la tête et ne pus mentir, bien que le

ressentiment ne fut pas encore éteint dans mon âme. Si Mac-Allan eût pu prou\er tout ce que supposait Frumence, je l'eusse aimé encore, je le sentais bien.

— 11 m'importe assez peu , répond is-je enfin ,

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d'être ou de n'être pas la fille d'un homme que je n'ai pas connu et qui ne m'a point aimée; mais il m'importe beaucoup de n'être jamais la femme d'un homme qui manque de délicatesse. Je vous en supplie, mes amis, ne me parlez plus de lui, à moins que vous n'ayez les moyens de le disculper entièrement. Je suis en train de me réhabiliter à mes propres yeux de toutes mes erreurs de jugement et de toutes mes prétentions au bonheur idéal. Je suis forte à présent, j'ai véritablement souffert. Depuis deux mois, je n'ai pas vécu un seul moment pour moi-même. Dieu m'a pardonné, j'en suis sûr, car, à l'idée de perdre Jennie et en voyant ses souffrances, j'ai maudit mon orgueil et abjuré toutes mes ambitions. A présent, je suis certaine que nous pouvons vivre heureux tous trois avec le peu qu'elle possède et le peu que je pourrai gagner. Restons donc ici tant que vivra l'abbé Costel. Après cela, si nous n'avons plus rien, nous irons chercher de l'ouvrage ailleurs. La misère ne s'appesantit jamais sur ceux qui se respectent, et je suis certaine qu'avec de l'ordre et de l'activité nous n'en subirons pas les extrêmes conséquences; mais, fallût-il mendier, je ne me plaindrai pas, pourvu que Jennie vive et soit votre femme.

Lucienne de Valangis n'existe plus, et vous ne devez plus chercher à la faire revivre; celle qui

prend sa place vaut mieux. Ne l'empêchez pas de le prouver.

Ma résolution était si bien prise de ne plus souffrir de rien pour mon propre compte, que mes amis durent me croire. La maladie avait un peu usé les forces d'initiative et de résistance de Jennie , et je profitai de cette disposition pour la décider à laisser publier ses bans la semaine suivante. Gomme désormais je ne voulais à aucun prix la quitter, elle comprit enfin que son mariage mettrait Rn aux suppositions dont je pouvais avoir encore à souffrir. Six semaines plus tard, l'abbé Costel bénit son union avec Frumence.

Aussitôt qu'elle fut mariée, elle s'ingénia pour trouver de l'ouvrage pour nous deux. 11 n'y eut aucun moyen d'utiliser mes talents à domicile. Toulon n'est point une ville littéraire, et, ne connaissant personne à Paris , je ne pouvais espérer de trouver par correspondance un éditeur. M. Barthez l'essaya en vain , et, comme je ne voulus accepter aucun secours, il dut m'offrir des rôles à copier. Il était à la fois avoué et avocat, comme cela était toléré encore dans les provinces. J'acceptai avec empressement la tâche qu'il me confiait, et je m'en tirai fort bien. En outre , Jennie ayant pris des dentelles à remettre à neuf, je l'aidai, et à nous deux nous pûmes gagner une cinquantaine

D'UNE JEUNE FILLE. Wl

de francs par mois» C'était bien assez pour vivre aux Pommets dans des conditions d'hygiène, de propreté et d'indépendance. Le presbytère étant à moitié ruiné, en attendant qu'on pût m'y redresser un peu de logement, j'avais pris, dans une maison abandonnée appartenant à Pachouquin, un gîte dont il ne voulut jamais se laisser payer le loyer. Il était aisé, et, comme c'était un très-honnête homme, je ne rougis en aucune façon d'accepter son hospitalité. Tout à coup il me prit en si grande estime, qu'un beau jour il m'offrit son cœur, sa main et ses vingt mille francs de capital. C'était certes un beau parti pour une fille sans nom et sans avoir, et, si le nom de Pachouquin était bizarre , il n'avait rien que d'honorable. Mais le bon paysan veuf avait cinquante ans et ne savait pas lire très-couramment. Je l'aidais à tenir les registres de sa mairie, et je lui persuadai d'épouser une pauvre cousine qu'il avait à Ollioules, et à laquelle il m'avoua avoir souvent songé. C'était une excellente personne qui amena une servante avec elle, et la population des Pommets se trouva ainsi en voie de «renouvellement et d'augmentation, car le garde champêtre épousa la servante au bout de trois mois, et la présence de quatre femmes, Jennie et moi comprises, modifia un peu l'aspect morne et désolé du village.

L'année s'acheva ainsi sans que j'eusse aucune nouvelle de Mac-Allan et sans que je permisse à Frumence de jamais m'entretenir de lui. Toute passion s'était apaisée ou endormie en moi, et, quelque rigide que fût mon existence, il est certain pour moi que ce temps fut le plus paisible de ma vie. J'arrivais à trouver que Frumence, avec sa froide philosophie, avait raison, et qu'il n'y a qu'une manière d'être heureux , c'est d'être d'accord avec soi-même et d'arranger son sort en conséquence. Êtes-vous doué d'une ardente personnalité, courez les aventures, osez tout, et ne vous en prenez qu'à vous du mal et du bien qui vous arriveront. Êtes-vous de nature aimante, et connaissez-vous quelqu'un dont les peines vous empêchent de dormir, dont l'ennui vous défende de vous amuser, restez auprès de cet être-là et oubliez-vous tout à fait; car, du moment qu'il vous est plus cher que vous-même, tout ce que vous ferez pour reprendre votre liberté vous enchaînera davantage, ou empoisonnera votre délivrance.

Quand l'orage menaçait de se réveiller dans mon cœur, je le dominais.

— Tu as voulu aimer, me disais-je, c'est que tu étais née pour aimer. Ton éducation chercheuse, tes réactions, tes folles rêveries et tes immenses désirs d'idéal ne t'ont pas fait trouver un autre but. L'ambition mondaine, la richesse, le rang, l'amour du bruit, ne t'ont pas sollicitée, et tu as sacrifié ces choses sans regret. Aime donc, mais aime qui tu dois aimer. Tu te dois à l'affection sans bornes de Jennie, et vouloir lui préférer quelqu'un, c'était un vol que tu méditais.

Ces réflexions étaient courtes et décisives. Je ne permettais plus à mon imagination de répliquer. Je ne connaissais plus les paresses et les angoisses de la contemplation de moi-même. Je ne m'aimais plus qu'à la condition de valoir quelque chose. Je me blâmais de m'être aimée sans conditions si longtemps. J'avais d'ailleurs, et fort heureusement, bien peu d'instants à moi. Je travaillais pour le pain quotidien. Je gagnais mes journées, et, quand le soir arrivait, j'étais contente de moi. Je voyais Jennie tranquille, Frumence heureux, l'abbé Costel gai, et je pouvais me dire que tout cela était mon ouvrage, puisque d'un mot j'avais pu et j'avais failli l'empêcher. Ce pays que j'avais pris en horreur un instant et que j'aurais voulu fuir à

tout prix pour m'étourdir dans un milieu nouveau quelconque, il me reprenait tranquillement, et je me laissais faire. Mes connaissances et mes aptitudes eussent pu se développer dans un monde pour lequel j'avais été formée; l'inutilité de fait de toutes ces choses m'avait frappée le jour où j'avais renoncé à la lutte. Elle était bien constatée désormais. La pauvreté, l'isolement, l'abandon, le manque d'avenir, retombaient sur moi sans bruit, sans secousse, comme la pierre inexorable du sépulcre sur un corps enterré vivant.

Situation terrible, et qui eût <dû briser une nature à la fois ardente et réfléchie comme la mienne, situation grande et féconde quand même, puisque mon vif sentiment du devoir et de la vie me la fit vouloir énergiquement, au lieu de l'accepter avec une molle résignation. Mon navire avait sombré. Je n'avais pas attendu que la mort montât jusqu'à moi, je m'étais jetée résolument à la mer, et, prodige de ma vitalité ou bonté suprême du destin, je ne m'étais pas noyée. J'avais trouvé sous le flot un monde nouveau, mystérieux, voilé, où je m'étais si vite habituée à respirer que des organes nouveaux m'étaient venus et que j'y voyais maintenant briller le soleil, plus beau et plus pur peut-être que ne le voient ceux qui vivent à la surface. Oui, oui, cette métaphore me plaisait.

— A vouloir lutter, me disais-je, tu te serais débattue péniblement, inutilement, honteusement peut-être entre deux eaux, sans être ni plèbe ni aristocratie, sans inspirer ni confiance ni amitié solide, éblouissant quelques-uns, effarouchant le plus grand nombre. Tu t'es jetée tout au fond, dans le grand abîme du renoncement, semblable à cette région profonde des mers que les orages n'atteignent pas et où règne la froide et lumineuse splendeur du calme.

C'est qu'en dépit de tout, mes ressources intellectuelles me sauvaient de l'ennui et du dégoût, et que les vrais biens ne sont jamais perdus. J'arrivais; comme Frumence, à me faire un monde intérieur tout rempli de grands noms et de grandes pensées. Une heure de lecture, que je pouvais saisir entre deux longs travaux matériels, me valait mieux que mes anciennes journées d'études et de discussions. J'étais comme le paysan qui fait de grand appétit un bon repas avant de prendre la serpe ou la cognée, et qui sent sa force renouvelée pour une tâche de six heures. Ainsi, je reprenais mon aiguille de dentellière ou ma plume de copiste avec entrain quand j'avais lu posément cinq ou six belles pages dont je vivais le reste du jour. Le soir, nous marchions tous trois au hasard pendant deux heures, causant de tout, de l'univers à

propos d'une fourmi, et de l'histoire du genre humain sur la terre à propos d'un enfant qui passait conduisant sa chèvre- La nuit, plus de veilles débilitantes et de rêves dangereux : un sommeil de plomb! Si quelquefois une bourrasque passait sur les tuiles mal assujetties du presbytère, où Ton avait enfin réussi à me créer un petit logement isolé <et assez commode, je m'éveillais avec plaisir pour l'écouter passer. Cette vie simplifiée que j'avais su me faire, me rendait aussi indifférente aux tempêtes du ciel qu'à celles de l'esprit. Que le vent d'est emportât une partie du toit, il ne serait ni long ni coûteux à reconstruire. Tant pis pour les palais quand ils s'écroulent! Que la personnalité sacrifiée vînt encore me mordre un peu le cœur, il ne me faudrait qu'un jour de travail et de fatigue pour la vaincre : tant pis pour les châteaux en Espagne !

Je n'avais jamais été douce. Jennie disait de moi que j'étais généreuse, ce qui n'est pas la mémo chose. Avec de la tendresse, on me conduisait aisément : le grand mérite! Je voulais bien n'être pas mauvaise, à la condition que les autres fussent parfaits. Dans ma vie nouvelle , j'appris à ne pas regarder mes idées comme infaillibles et mes volontés comme souveraines. En les soumettant à ma raison et à mon dogme du devoir, je m'habi-

tuai vite à les modifier et même à les laisser partir comme des oiseaux qu'on chasse d'un arbre et qui ont toute une forêt pour percher aussi bien ailleurs. Bien m'en prit, car Jennie mariée changea un peu, et l'épouse donna plus d'autorité à la mère. Rien ne s'était refroidi pour moi dans soq cœur, loin de là : je crois qu'elle se défendait encore d'aimer trop Frumence dans la crainte d'avoir une idée, un projet dont je n'eusse pas la meilleure part; mais sa maladie laissait encore parfois de l'ébranlement dans ses nerfs. Elle avait des moments d'impatience, et, quand elle me reprochait de ne pas prendre pour mon usage la plus jolie pièce de notre pauvre mobilier, ou de ne pas me réserver à table le meilleur morceau, c'était avec une sorte d'emportement. J'eusse regimbé ou boudé autrefois; mais désormais il m'était doux de sentir la volonté de Jennie peser sur la mienne et me remettre à ma place, moi qui avais tant abusé de sa douceur !

Quelquefois Frumence craignait qu'elle ne m'eût fait de la peine en me parlant sur un ton brusque. Je le rassurais.

— Laissez-la faire , lui disais-je. Cela me fait sentir qu'elle est non plus ma bonne, mais ma mère. Si elle ne me grondait pas, je ne serais pas de la famille, et je me trouverais à charge.

L'affection de ces deux êtres si bien faits l'un pour l'autre s'établit dès le lendemain de leur union avec autant de calme et de gravité apparente que s'ils eussent été mariés depuis dix ans. Jennie, toujours jolie, embellie même par sa maladie, qui en amincissant sa taille et ses traits lui avait donné l'air plus jeune qu'auparavant, ne laissa percer aucune ivresse contraire à la dignité de son âge véritable, et Frumence , s'il était vivement épris, comme je le crois, cacha si bien ses joies, que je ne me sentis pas de trop un seul instant avec eux. Je leur sus gré de cette noble chasteté qui protégeait le sentiment intime de ma pudeur. Leurs beaux yeux clairs rencontrèrent toujours les miens avec une tendre sérénité, et jamais je ne les vis surpris ou troublés à mon approche. J'étais vraiment bénie, et l'époux de Jennie, au lieu de se mettre entre elle et moi, semblait avoir apporté dans nos relations quelque chose de plus complet, l'éternelle sécurité.

La seule chose qui tourmentât Jennie , c'était le désir d'améliorer rapidement notre sort commun, le mien surtout, car elle ne s'habituait pas à l'idée de me voir ouvrière. Si je l'eusse écoutée, je me serais croisé les bras pendant qu'elle travaillait , et j'eusse consenti à ce qu'elle dépensât ses économies pour me procurer une meilleure habitation

et une toilette plus élégante. Sur ce point, je lui résistai énergiquement, et, quand elle vit que jç me trouvais heureuse de vivre comme elle, de me servir moi-même et de travailler de mes mains, elle se calma peu à peu.

Je dois dire que les habitants du pays nous aidèrent beaucoup par leur obligeance à nous préserver de la gêne. Non-seulement nos voisins nous aimaient, et madame Pachouquin, qui était une personne excellente, nous comblait de soins et de petits présents , mais encore les paysans de toute la vallée et les ouvriers de Toulon, que nous avions fait souvent travailler à Bellombre, protestèrent par leur attachement contre les calomnies répandues contre nous. Le dimanche, nous recevions les visites de ces braves gens, et, en voyant que j'étais gaie, sans regrets du bien-être et laborieuse avec plaisir, ils conçurent pour moi une estime qui alla bientôt jusqu'à Fengouement. Les Méridionaux ne font rien à demi. Leur blâme tourne aisément à l'outrage, mais aussi leur sympathie passe vite à l'enthousiasme. J'étais toujours pour eux la demoiselle, et, comme je les priais de ne plus me donner le nom de Valangis pour ne pas m'attirer de querelles avec le grand monde, ils s'obstinaient à m'appeler la demoiselle de Bellombre. Ainsi , lady Woodcliffe, dût-elle réussir à faire relever le mar-

quisat au profit de son fils, ne pouvait me déposséder de ma populaire seigneurie.

Mais ce qui valut encore mieux que cette sorte de réhabilitation nobiliaire, c'est que la bonne opinion du peuple $ur mon compte s'imposa insensiblement à toutes les classes, ainsi qu'il arrive toujours en pareille occurrence. Il n'est guère de calomnie qui prévale contre ces mots : aimé des pauvres! Les plus fières notabilités sont jalouses de l'amour des petits, et, quand elles ne l'inspirent pas spontanément, elles tâchent de l'obtenir par des bienfaits. Moi, je ne pouvais rien acheter, on m'aimait gratuitement. On respectait Jennie que Ton voyait passer le dimanche, allant seule à la ville pour chercher et reporter notre ouvrage, tandis que, loin d'exploiter l'intérêt de ma situation, je faisais le ménage en son absence, et ne me montrais qu'à ceux qui venaient me voir. Bientôt les bourgeois vinrent pour m'offrir leurs services, et les nobles aussi, M. de Malaval en tête, pour m'engager à accepter leur protection. Je refusai que ceux-ci intervinssent entre mes ennemis et moi, et leur protestation contre l'inimitié dont j'étais victime n'en fut que plus vive. Quand ma déchéance sociale fut proclamée à Toulon par un jugement rendu à la requête de ma belle-mère et facilitée par mon refus de combattre , il y eut un

cri de réprobation contre cette riche famille qui me dépouillait si cruellement, afin d'avoir le droit de m'offrir à titre d'aumône des moyens d'existence que je ne voulais ni ne pouvais accepter. On rendit pleine et entière justice à ma fierté, et il fut question dans le peuple de me porter en triomphe et de mettre le feu à certain moulin. Nous réussîmes à calmer les esprits; mais la cabale suscitée contre moi n'eut plus le moindre succès à espérer, et madame Capeforte, réduite au silence, chassée de plusieurs maisons recommandables, prit le parti de nier son animosité et de dire hypocritement qu'elle avait été trompée sur mon compte. Elle essaya de se réconcilier avec moi et me fit des avances auxquelles je ne répondis pas. Alors, elle me dépêcha Galathée, que j'accueillis sans rancune, mais avec réserve, en ne lui permettant pas de me parler d'autre chose que de la pluie et du beau temps.

Les gens de Bellombre, le bon Michel en tête, venaient aussi me voir souvent, et, si j'eusse voulu

les croire, ils m'eussent apporté toutes les fleurs et tous les fruits du domaine. J'eus beaucoup de peine à leur faire comprendre que je n'avais plus droit à rien, pas même à une rose de notre jardin. C'étaient alors des pleurs et des exclamations qui parfois m'ennuyaient un peu, je l'avoue. Je ne me trouvais pas si déplorable que cela. J'avais conquis

ix. 16

un trésor de philosophie que ces bonnes gens ne savaient pas apprécier.

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