M. DCC. XXIV
Il prit le livre, et d’une main tremblante il se mit à le feuilleter. Il y avait un mot qu’il voulait trouver dans ce vaste dictionnaire, mais c’était pour lui une longue et difficile recherche ; il n’avait pas été plus embarrassé le jour où, jeune écolier, il chercha les mots de sa première version dans son dictionnaire latin.
Figurez-vous tous les mots de la science théologique réunis, commentés, annotés, appropriés à l’intelligence du dernier clerc. Dans ce livre sont entassés, avec l’acharnement d’un religieux du xiii* siècle, tous les doutes, toutes les erreurs, tous les faits, tous les crimes de la religion romaine. Dans ce livre tout change de nature et de forme ; telle action est un grand crime aux yeux du juge qui vous paraissait innocente à vous-même; tel crime vous rendait pâle de terreur pour lequel le casuiste est d’une rare indulgence. Jamais dans aucun poëme. Jamais depuis Homère les vertus et les vices n’ont joué un rôle plus divers, jamais ils n’ont pris de formes plus changeantes que dans ce livre : c’est une lecture amusante comme un bon conte raconté sans bruit par un fou, et raconté pour la première fois.
Tout en cherchant le mot qui l’occupait, Anatole ne pouvait s’empêcher de jeter ses regards de temps à autre sur cette foule de mots qui pour la pre-
mière fois devenaient pour lui une réalité sérieuse.
Absolution. Tel est le premier mot de celte triste nomenclature. A ce mot qu’il commençait à comprendre confusément, Anatole se sentit frappé d’une curiosité invincible. « Voyons donc ce que c’est que l’absolution, se dit-il, et quel repos je poursuis avec tant de peine et d’ardeur. » En même temps il lisait ces désespérantes définitions :
« L'absolution consiste dans ces paroles du sacre- » ment de pénitence : Ego te absolvo a peccatis tuis B in nomine Patris et Filii et Spiritûs Sancti. »
« N’est-ce donc que cela, » se disait Anatole. Après quoi il continuait.
« Il est probable qu’une attrition naturelle suffit, » pourvu qu’elle soit appuyée sur un motif honnête.»
< Sans nul doute, » pensait Anatole.
CENSURE
« Celte proposition est hérétique, » reprenait le livre.
» « Le concile de Trente a défini si expressément que
» l’attrition qui ne vivifie pas Tâme et qu’on suppose » être sans amour de Dieu suffit pour l’absolution, » qu’il prononce l’anathème contre ceux qui disent le » contraire. »
« Le concile de Trente a bien raison, » pensait le jeune homme; mais que devint-il en lisant folio verso ?
CENSURE
« Celte proposition est fausse, téméraire, contraire » au concile de Trente, et induit en erreur. »
Anatole s’y perdait de plus en plus : « O mon
Dieu ! comment se fuit-il qu’une chose si simple soit entourée de tant d’entraves? » Il fut un peu consolé en lisant ;
« On ne doit ni différer ni refuser l’absolution » à un pénitent qui se trouve dans l’habitude de pé- » cher contre la loi divine, naturelle ou ecclésiastique, » quand même il ne présenterait aucune espérance » d’amendement. »
« Oui, c’est cela, c’est cela, disait Anatole; l’absolution au pécheur; l’absolution à la première demande. Il y a pitié et charité. » Mais il retombait dans son accablement à ces mots :
CENSURE
« Cette proposition est erronée et conduit à l’impé- » nitence finale. »
« Malheur ! malheur à moi 1 se disait Anatole; malheur à moi qui n’ai pas assez d’intelligence pour toutes ces choses ! » De désespoir il fermait ce livre fatal.
Grimoire sans fin.
Le Petit Albert.
Tu crois que tu sais épeler? Pas du tout; ton maître d’école t’a
TOlé.
Mais comme une partie de sa destinée était renfermée dans ce livre, il fut contraint de l’ouvrir par une force invincible; la» môme force qui nous pousse à marcher sur le bord d’un abîme, à consulter un sorcier, à entrer dans une maison de jeu.
Le mot qpi’il cherchait lui échappait toujours. A la fin il trouva ce qu’il cherchait; son regard tomba d’aplomb sur le mot meurtre, et c’est à peine encore s’il pouvait lire : le met était écrit sous ses regards, et il ne pouvait pas l’épeler. Cependant il rappela ses esprits égarés, il lut jusqu’au bout ce mot meurtre ^ qui lui pesait sur la conscience comme un fardeau; mais encore une fois le dictionnaire était impitoyable. Anatole devait recommencer sa course à travers cette lugubre nomenclature; car la langue des lois n’est' pas comme la langue de la pénitence ; on lisait dans le dictionnaire :
« Meurtre, cherchez tuer. »
Et il chercha le mot tuer, et il le lut; et dans un grand nombre de crimes il ne trouva pas le crime dont il était coupable ; l’imagination du casuisle n’avait pas été jusqu’à lrouver,cette première nuit des noces, cette sanglante fantaisie; l’écrivain ecclésiastique avait monté, il est vrai, l’échelle du meurtre
jusqu’à son dernier échelon ; mais arrivée à cet échelon inconnu, cette pensée chrétienne, si souvent profane et cynique, s’était arrêtée ; le docteur en droit canon avait eu peur à l’aspect de ce lit nuptial changé en lit funèbre, à ce cri d’amour qui est un cri de mort. « Je ne trouverai pas mon crime dans ce livre, pensait Anatole; pas un mot qui le regarde comme possible, pas une espérance pourmoi; je suis en dehors de ce livre, en dehors de la confession de ce prêtre, qui, après m’avoir entendu, ira feuilleter dans son dictionnaire, et ne saura que me répondre quand il verra que mon meurtre n’est pas prévu ! »
Au moment où il sortait du presbytère, tout en larmes, il rencontra le curé du village qui descendait de son cheval. Anatole s’arrêta un instant sur le seuil de la porte; il y avait en effet plaisir à voir cette bonne et calme figure de curé^qui revient au pas de sa promenade du malin, qui arrête doucement sa monture vis-à-vis le cep de vigne de sa maison, qui flatte son
coursier de sa grosse main, et qui se laisse couler jusqu’à terre comme s’il descendait du ciel.
« Ah! monsieur le curé, lui dit Anatole en s’éloignant, que votre Dictionnaire des cas de conscience est incomplet! »
Passez, passez, toujours.
Musique de U. Aubert.
En général, quel que soit votre chagrin, il es tbien rare qu’un sarcasme improvisé ne vous soulage quelque peu. L’homme malheureux est plus fier d’un bon mot qu’il aura trouvé par hasard, qu’il ne'erait fier d’une bonne action ; pour l’homme qui souffre, une bonne action est une nécessité, un mot spirituel est
un oonlre-sens, un hasard dont il a toujours droit de s’étonner. '
Anatole se sentit donc quelque peu satisfait en sortant de cette cure de village ; il venait d’échapper au Dictionnaire des cas de conscience, au confessionnal du vulgaire, à ce châtiment chrétien si minutieusement calculé, à ce bonhomme sacerdotal qui peut-être était encore debout à sa porte cherchant à comprendre le sens de ces paroles : « Ah ! monsieur le curé, que votre Dictionnaire des cas de conscience est incomplet 1 »
« Le pauvre homme, pensait Anatole, s’imagine peut-être qu’il n’a pas la bonne édition du Dictionnaire! » et il eut presque un sourire sur ses lèvres blanches et pâles qui se colorèrent un peu.
En même temps il s’avançait là-bas sous les grands peupliers, et, après avoir descendu la colline, il se trouva sur le bord de la rivière où le bac se balançait mollement sous les ondes vertes et transparentes,
attendant que l’heure fût venue de porter le dîner aux laboureurs de la rive opposée.
Qui n’a pas vu un bac villageois? Ce large bateau au niveau de l’onde, fixé dans l’air par une corde ; ce pont ambulant chargé d’hommes, de bestiaux, de charrues, d’enfants qui jouent : toute la fortune d’un village. C’est un repos dans le jour; le pont flottant se
met en route aux premiers chants du coq, il revient le
soir à la clarté des étoiles, le batelier le fixe sur la rive, et tout est dit; voilà jusqu’à demain un coin de terre séparé du reste du monde ; la herse est baissée, le pont-levis s’élève, innocente défense de cette féodalité champêtre dont un pâtre est le seigneur.
Pour le moment le vaisseau était à l’ancre, le gouvernail flottait indécis ; la batelière se tenait assise sur le banc de poupe occupée à voir couler l’eau; la batelière était grande et robuste, gros bras grossis par le hâle, rudes mains, noir visage, blanches dents ; et le vieux chapeau de paille, le mouchoir rouge, et autour
d’elle celle délicieuse odeur de goudron, préférable mille fois à toutes les senteurs dont se couvrent nos petits-maîtres de Paris.
« Mon Dieu! monsieur, dit la batelière, je ne puis guère vous passer à présent, angélus va sonner dans un quart-d’heure, mon petit Jean qui rame pour son père, est allé chercher mon dîner, je suis seule et j’attends le passage de midi.
— Eh bien, ma bonne, dit Anatole, j’attendrai Yangelus et votre petit Jean. Vous aimez donc bien votre petit Jean?
— Ah ! monsieur, mon pauvre Jean est un homme pour moi. Il n’a pas dix ans et déjà il remplace son père; ça travaille et ça chante à faire plaisir; il se réveille le premier le matin, il se couche le dernier, après avoir chanté tout le jour; sans notre Jean, mon mari et moi nous serions morts de faim cet hiver avec les chagrins de l’autre enfant.
— Vous avez un autre enfant, bonne femme? reprit
Anatole; et celui-là quVt-il fait, je vous prie, pour vous donner tant de chagrins?
— Hélas ! reprit la batelière, c’est une histoire : mon aîné était prêtre, monsieur, il ne l’est plus, et nous ne savons qu’en faire à présent.
— Et comment cela est-il arrivé? dit le jeune homme; racontez-moi cela, je vous prie, bonne femme, je m’y intéresse au dernier point.
— C’est l’orgueil qui nous a perdus, monsieur. Vous voyez d’ici cetle petite maison blanche auprès de la saulée ; nous avions hérité de cette maison et de cinq journaux de bonne terre, nous aurions été riches avec cela; mais j’eus l’idée de faire un curé de mon
Ambroise : j’ai voulu avoir un fils qui fût salué, à son tour, qui allât dîner au château, qui dît la messe. Nous avons vendu cette jolie maison et ces cinq journaux de terre, pour faire étudier notre enfant; il lisait dans tous les livres, il était déjà rasé, il allait être vicaire quelque part, quand un grand malheur lui est
arrivé, le pauvre enfant ! Car voyez-vous, monsieur, je ne puis croire qu’il ait été criminel; il était jeune homme, mais brave et honnête, il n’avait jamais été fier avec son père, et il dînait toujours avec moi quand il venait en vacances. O maudite robe noire, que tu nous as fait de mal ! »
Et la pauvre femme se désolait; pqis elle reprenait son récit, voyant qu’ Anatole l’écoutait toujours.
« L’automne passé, la pêche avait été bonne; la foire avait fait gagner notre bac, si bien que nous avions amassé, mon mari, mon petit Jean et moi, douze petits écus, bon argent. — Femme, dit un soir mon pauvre homme, et ce soir-là le vent soufflait, la rivière grondait et les feuilles jaunies battaient contre nos vitres ; femme, dit-il, voici douze bons écus qui nous serviront à passer l’hiver ; que ferons-nous de ces douze écus ?
»Jean ne répondit pas, ni moi non plus; nous avions employé cetargentdans notre pensée, mon fils et mou
» — Peut-être, reprit notre homme, voyant qu’on ne lui répondait pas, peut-être ferions-nous bien d’acheter un porc, à notre voisin Jean-Pied; le petit porc nous conviendrait, il est gros et gras et prêt à tuer ; nous le salerons, nous le fumerons, et au moins cet hiver nous aurons quelque joie dans nos repas, et nous n’en serons pas réduits à la misérable nourriture de l’hiver passé; non pas que je parle pour moi, femme, mais pour toi et pour notre petit Jean qui est dans sa croissance et quia besoin de manger un peu de viande tous les jours.
» Cette dernière raison me fit mal, mon dernier enfant avait tant souffert, que je n’avais rien à répondre à son père ; mais notre Jean reprit aussitôt :
» — Père, n’achète pas le porc à Jean-Pied, je vis fort bien sans manger de viande; tout le monde dit que je suis aussi grand que toi 1 Je sais bien, si tu voulais, ce que tu devrais faire de nos douze écus.
» — Et quoi donc? dit mon homme, quoi donc? si
ce n’est de nous mettre un peu à l’aise; de t’acheter une veste neuve, à toi, mou enfant, qui es presque tout nu, et des sabots à la mère, et àmoi un peu d’eau-de-vie pour me réchauffer quand je suis à pêcher dans l’eau Jusqu’au genou ?
» Jen’osais plus répondre aux raisons de mon pauvre homme, mais Jean vint à mon secours.
» — Père, dit-il en se levant, mon aîné est prêtre, il n’a pas de robe noire, pas de chapeau à trois cornes; il faut lui acheter un chapeau à trois cornes et une robe noire; nous mangerons encore du pain cet hiver et ma mère me raccommodera ma jaquette.
» — O mon Dieu I que mon Jean était beau, parlant ainsi ! j’en pleure encore, monsieur !
» — Fils, dit le père, je n’ai rien à te refuser, excepté cette robe noire. Ces douze écus seront pour toi, pour ta mère et pour moi; pour ta mère et pour toi, enfant, et pour ton père. Ton frère est bien nourri, bien chauffé; il a un lit et des draps et autant de couver-
tures qu’il en veut; nous couchons sur la paille, recouverts de nos habits d’été; il ne jeûne que pendant quarante jours, nous jeûnons toute l’année, et le dimanche nous serions heureux de dîner comme lui à ses jours de jeûne. Qu’on ne me parle pas de cette robe et de ce chapeau; qu’on ne m’en parle pas 1 femme, je ne veux pas.
» — Hélas ! dis-je à notre homme, il ne lui faut plus que cette robe et ce chapeau pour être prêtre. Encore ce sacrifice, notre homme, encore l’hiver à passer ; aimes-tu donc mieux voir au manteau de la cheminée un morceau de lard que de voir ton fils assis plus haut que les chantres de l’église et te donnant sa bénédiction ?
» — Oui, père, reprit Jean, on méprise mon frère; on lui demande où est sa robe ? Il faut qu’il ait une robe, mon père ; donne-lui les douze écus.
»Le père reprenait : Si je donne ces douze écus, c’est notre mort. Prends ces douze écus, Jean, prends-les,
je te les donne, et non à ton frère ; ton frère nous a ruinés; nous avons pour lui vendu la vigne de ton oncle Robin, la maison et la vigne de mon frère le richard: toute notre fortune a passé dans le séminaire. Tu verras, mon fils, qu’il faudra que je vende mes filets et mon bac ! Puis il se retournait vers moi : — Femme, femme, disait-il, nous aurons un prêtre au lit de mort, peut-être. Puis il tirait de sa paillasse les douze écus, il les comptait un à un ; il en compta onze en soupirant.
» Il s’arrêta au douzième écu.
» — Jean, dit-il, voilà un écu qui sera pour toi, je veux le dépenser pour toi, Jean; tu achèteras pour toi de la galette, des dragées, des pruneaux de Tours, du sucre d’orge, un couteau à tire-bouchon, toutes sortes de bonnes choses ; les hochets de ton frère sont plus chers, mon enfant Allons, prends cet écu, qu’il ne soit pas dit que tu sois le seul qui n’ait pas perdu notre argent; dépense quelque chose, Jean, pour ne
pas trop faire rougir ton frère. Allons, mon fils, viens à la fête, tu danseras et tu donneras deux sous pour la contredanse. Et mon pauvre homme prit son fils dans ses bras, le baisa en pleurant, tenant toujours son dernier écu.
» Oh ! monsieur, c’est qu’il en coûte bien cher pour faire un prêtre ! On dit aux parents : Çane vous coûtera rien, et à chaque instant il faut payer quelque chose; il faut donner son pauvre argent à un homme noir qui ne vous ditmême pas merci, et on vit de pain, et on laisse son bac prendre l’eau. »
En même temps, la pauvre femme retirait une de ses rames pour rejeter l’eau qui se faisait jour à travers les fentes du bateau.
Qui sommeille est bientôt réveillé.
Poésies du roi de Bavière.
En môme temps accourait le petit Jean ; il était couvert de sueur et tout essoufflé; il apportait le dîner de sa mère; le pauvre enfant était nu-pieds, en guenilles, un mauvais chapeau d’homme sur sa tête, et les yeux couverts par ses cheveux qu’il écartait de temps à autre.
« Voici Jean, » dit la mère à Anatole, et Anatole regardait Jean avec attendrissement et respect.
« Jean, dit la bonne femme, pendant que je mange, raconte à monsieur l’histoire de notre abbé, de ton frère, et surtout ne pleure pas, mon fils; ne pleure pas, cela me fait trop de mal. »
Jean mit son chapeau par terre, et ayant relevé ses cheveux et essuyé son nez avec son bras :
« Mon pauvre frère, dit-il, il m’a raconté cette histoire trois fois, monsieur; il a été tenté par le diable le jour où il eut gagné assez d’argent pour aller commander sa soutane. Car mon frère gagne de l’argent, monsieur : il dit des messes et des enterrements, et il nous a fait souvent passer de l’argent et à moi des habits; c’est lui qui m’a donné les souliers que j’ai à la maison et le chapeau que voilà : il est très-bon pour nous, mon frère. »
Ce mensonge héroïque fut débité d’un grand sangfroid par l’enfant, qui regardait sa mère d’un œil suppliant, de peur d’étre démenti.
« Voici donc, reprit Jean, ce que je sais de ce malheur.
« Mon frère n’était jamais sorti du séminaire. Il •
n’avait jamais traversé ces rues de Paris toutes
pleines d’iniquités; il était pur et innocent, mon
frère. Ce jour-là il allait commander une robe : il avait pris douze écus sur son argent; il monte chez la femme qui fait les robes sacrées du séminaire : il frappe à la porte ; une petite fille vient lui ouvrir. Voilà.
» Quand mon frère, qui est pourtant un abbé tonsuré, vit que la vieille habilleuse n’y était pas et au contraire que c’était la jeune, il se mit à vouloir redescendre, mais il n’osa pas, et il entra, le malheureux, quand elle lui dit : « Entrez, s’il vous plaît; donnez-vous la peine d’entrer, monsieur l’abbé. »
Anatole écoutait de toute son âme le récit de Jean; sa bonne mère, qui savait si bien cette cruelle histoire, se mit aussi à prêter l’oreille, oubliant d’achever son frugal repas.
Jean reprit :
€ Elle dit donc à mon frère : Entrez I il entra. Que voulez-vous, monsieur l’abbé? — Je voudrais une robe, mademoiselle, dit-il. Voilà ce qu’elle reprit:
Ça se peut; comment voulez-vous votre robe, monsieur l’abbé? Car elle disait toujours monsieur l’abbé.
» — Je voudrais, dit mon frère, une robe pour neuf écus. Il gardait deux écus pour un chapeau doublé en soie violette, pour se présenter.
» — Pour neuf écus, dit la petite, vous n’aurez pas un beau drap, un beau ruban moiré, un rabat très-fin et une culotte large; c’est à peine si vous aurez un petit manteau comme aux pompes funèbres; cependant vous pouvez être .assez propre à ce prix-là : il ne s’agit que de savoir comment vous voulez que cela soit fait.
» — Mais, reprit mon frère, comme on fait les robes de prêtre pour neuf écus.
» — J’entends bien, dit la petite, mais il faut que votre robe .soit à la mode, qu’elle laisse voir votre jambe, que le cordon soit relevé autour de vos reins et vous prenne bien la taille , à peu près comme ma ceinture; regardez-moi.
» Mon frère, qui n’avait pas encore levé les yeux, leva les yeux par malheur. Il m’a juré, monsieur, que cette petite habilleuse était brillante de feu; il ne lui vit pas de ceinture, il ne lui vit qu’une tête infernale : ses mains brûlèrent; la fille continuait toujours :
» — Voyez, disait-elle, votre ceinture montera là; et elle appuya un doigt sur sa poitrine, lourd comme le doigt de Satan ; elle resta ainsi deux minutes, suivant mon frère du regard.
» Alors mon frère fut tout à fait ébloui ; il chancela ; il voulut s’appuyer, il s’appuya, il ne sait plus sur quoi, mais il sentit sous ses deux mains la ceinture dont l’habilleuse lui avait parlé, et qu’il n’avait pas vue d’abord.
» Il sentit sous sa main droite quelquç chose qui battait, et au-dessus de chaque main un mouvement convulsif; c’était un miracle de l’esprit des ténèbres, un fantôme I Mon pauvre frère pensa mourir.
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» La petite fille oublia ses robes sacrées; elle ne parla plus à mon frère, mon frère ne lui parla plus ; il sentait ses pieds cloués à terre, et il serait encore là, si la vieille habilleuse ne fût rentrée brusquement.
» Le charme cessa.
»Mon frère, qui se croyait possédé, rentra au séminaire, ne songeant pas plus à sa robe que s’il en avait eu deux.
» Un jour après, le supérieur a renvoyé mon pauvre frère, sans pain, sans chaumière, sans même savoir un métier. Mon père ne veut pas voir mon frère; mon frère est oisif comme si ce n’était jamais dimanche; on dit qu’il n’est bon à rien ; et sa robe s’est usée depuis ce temps ; cette robe si bien faite I ce cordon si bien placé! »
Ici l’enfant pleura, la mère versa une larme : l’angelus sonna. Les femmes de laboureurs remplissaient le bac, le bateau se mit en route ; on toucha la rive
opposée, et les deux grands arbres qui forment la
limite; Anatole embrassa l’enfant : « Rends à ton père *
ces douze écus de ma part, mon enfant. »
Et il suivit sa route en songeant qu’il donnerait ce pauvre abbé à la première femme de sa connaissance qui aurait besoin d’un lecteur. « Cette fois sa robe lui servira, comme sert une livrée, > pensait-il.
Nous avons eu des recettes pour faire des religions ; Mahomet est le dernier qui s’en soit servi; il a perdu la recette et personne n'j a plus foi.
Prenez un bel homme.
Le Juif errant.
Ainsi il était moins avancé que le premier jour ! Il avait déjà interrogé bien des hommes dans le sacerdoce sans avoir été compris par les uns, sans pouvoir
se confier aux autres. A force de réfléchir et d’étudier les hommes, il imagina que la croyance manquait aux uns, et que les lumières manquaient aux autres; bien plus, de cet état de malaise, dont il ne pouvait sortir, il en serait venu à tirer la conséquence que le dogme catholique était affaibli, épuisé; que la vieillesse, qui a frappé d’un coup mortel tant de religions et tant d’empires, avait porté sur nos croyances religieuses sa main de fer; que sa foi était une foi vaine et ridicule dont il n’avait plus qu’à rougir : mais le malheur arrêtait ces funestes pensées dans son âme; il avait trop besoin de religion pour ne pas y croire, pour ne pas en vouloir une à tout prix.
Certainement l’époque était favorable pour chercher toutes les religions possibles, excepté la nôtre. L’introduction de l’école de Socrate, le triomphe du spiritualisme sur la sensation, et le profond dégoût des générations présentes pour le spectacle si usé de grandes actions et de petits hommes qu’on appelle l’histoire,
tant d’influences nationales et surtout étrangères, tout cela devait pousser quelques hommes à la tête exaltée à fonder quelque chose de plus durable qu’un empire, à convoiter une vie plus longue que celle des héros. Ce n’était pas trop peut-être pour les ambitieux de nos jours de vouloir se faire dieux quand il n’était personne qui n’eût été roi une fois dans sa vie; de là des sectes, des hérésies, des théogonies nouvelles, un Olympe bourgeois, et enfln des religions naissantes qui n’attendent plus pour voir leurs évangélistes que la passion, le martyre et la prière qui se cache dans les catacombes au milieu de la nuit.
« Croyez-moi, » disait à Anatole un jeune sceptique plein d’insouciance et ignorant autant qu’il faut l’être pour douter de tout; « croyez-moi, mon cher, renoncez à ce curieux besoin de savoir le dernier mot de ces croyances que le xYiii® siècle a si fort ébranlées. Ce , serait une étude sans attraits comme l’étude de toutes les sciences qui n’ont plus de progrès à faire, comme
léseraient les sciences mathématiques si elles n’avaient plus d’inconnues, Regardez plutôt autour de vous tous les systèmes religieux qui nous encombrent ; mais, je vous prie, prenez une loupe, et baissez-vous pour mieux voir. Ne remarquez-vous pas toutes ces petites religions qui s’agitent. Mahomet en bonnet carré et en robe noire ; Mahomet en frac de chasseur, qui médite un nouveau Koran dans une chasse aux perdrix ; Mahomet qui sort du collège et qui fait des lois d’abstinence et de jeûne pour arriver plus vite aux hourisdu paradis? Qui de nous n’a pas été Mahomet? qui n’a pas demandé des autels avant môme d’intriguer pour une division générale? Les prophètes ne se comptent plus. Les bonnes femmes prophétisent au coin de leur feu et dans les halles ; les professeurs prophétisent dans leurs chaires; on est prophète môme dans son pays aujourd’hui, ne fût-ce que pour faire mentir /a sagesse des nations. » Puis il reprenait avec un ton inspiré:
« Voulez-vous croire? voulez-vous une religion toute nouvelle, mon fils? Saint-Simon vous tend les bras, Saint-Simon dont les disciples ardents sont partis de l’industrialisme pour arriver au mysticisme ; c’est saint Paul qui les conduit dans cette voie de régénération nouvelle ; le pape visible de cette religion née d’hier a fait ses études avec moi, je vous donnerai une recommandation pour lui, si vous voulez.
— Pour ma part, reprit un autre philosophe, j’aime mieux en fait de régénérateur l’abbé Œgger que Saint- Simon; l’abbé Œgger a laissé l’industrialisme de côté, comme la tache originelle de notre époque; le but des saint^simonistes est le point de départ de la religion de l’abbé; jugez où il arrivera. Plus modeste que ceux qui ont choisi saint Paul pour patron, il a choisi Judas Iscariote, l’apôtre aux cinq deniers; peut-être estr ce par la raison qui a réhabilité parmi nous Aristophane, celui-là môme qui trahit Socrate; car la révision • pour l’histoire moderne est la même que pour l’histoire
sacrée, tout se touche : Mahomet et Bonaparte, saint Augustin et J.-J. Rousseau, Aristophane et Judas, Anitus et Luther.
» Seulement pour faire un Dieu, l’abbé Œgger demande un temple, pendant que les théophilanthropes, autres sectaires qui ont aussi leur dieu, ne demandent pour temple que l’univers; ce qui aplanit, tu le vois, de grandes dilEcultés. »
Ainsi parlait le jeune homme; son tou railleur allait au cœur d’Anatole; il ne concevait pas qu’on pùt rire ainsi de ces grandes questions, et il était tellement agité, qu’il ne voyait pas que la première division religieuse venait de tous ces contrefacteurs dont on lui parlait.
Après un instant de silence :
« Vous qui vous entendez si bien en religions, dit Anatole à son ami, comment comprenez>vous la tin du monde ?
—J’ai un système à moi, répondit l’autre; le monde
ne périra ni par l’eau, ni par le feu ; il ne sera pas heurté parune comète; il aune manière plus naturelle de finir.
» Le jour où toutes’les intelligences seront égales dans le inonde moral ;
D Le jour où il n’y aura plus ni montagnes ni vallons dans le monde physique;
» Ce jour- là sera notre dernier jour.
T> Autrement dit, le monde finira par aplatissement. Du train dont nous allons, il sera peut-être fini demain. »
Prenez mon ours.
H. Serti r
Vous ne comprenez rien aux paraboles.
‘ Évangile.
« Te voilà bien inquiet, mon frère, dit un esprit fort de la troupe; rien n’est simple comme cette histoire des religions après laquelle tu parais courir. Les gros livres de Dupuis, si stupides et si fatigants, l'Essai sur les mœurs de Voltaire, Voltaire lui-même et tous les encyclopédistes ne t’en apprendront jamais autant à ce sujet que l’histoire de la soupe aux cailloux.
« Veux-tu que je te raconte l’histoire delasoupeaux cailloux, cher Anatole? elle est vieille comme le temps.
— Je veux bien savoir l’histoire de la soupe aux cailloux, » répondit-il.
Et le jeune homme raconta l’histoire de la soupe aux cailloux.
« Il y a de cela bien longtemps , avant Mahomet,
avant Clovis, avant saint Pierre, un paysan et sa
femme sortirent de bon matin pour aller travailler à la
terre. « Prenez bien garde, dirent-ils à leurs enfants,
d’ouvrir la porte à personne. Si quelque soldat vous
dit : Ouvrez-moi, répondez : Nous n’avons pas de vin.
A un voyageur, dites-lui : Passez votre chemin. A un
mendiant, criez-lui : Dieu vous assiste! et tenez-vous tranquilles Jusqu’à notre retour. »
» Les enfants promirent d’étre bien sages et de ne pas ouvrir 1a porte, et les parents s’éloignèrent bien rassurés.
» Arrivèrent à la porte de la chaumière des soldats à qui on dit : « Nous n’avons pas de vin; > des voyageurs : « Passez votre chemin, voj'ageurs ; » des men-
diants : « Dieu vous assiste! » Et la porte ne fut pas ouverte une seule fois.
» Vint un moine; ils n’avaient rien de particulier à dire au moine, et ils lui dirent : « Nous n’avons pas de vio; passez votre chemin; que Dieu vous assiste!» Et la porte ne s’ouvrit pas.
« J’en suis fâché, dit le moine aux enfants; j’aurais voulu, avant de poursuivre ma route, faire un chaudeau avec le caillou que voici. » Et il remettait son caillou dans sa besace, et sa besace sur sou dos.
» Les enfants, qui n’avaient Jamais vu faire la soupe avec un caillou, rappelèrent le moine et lui crièrent par la fenêtre : « Que vous faut-il?
» — Il me faudrait un pot de terre, » dit le moine.
» Les enfants lui descendirent "un pot de terre par la fenêtre ; le moine y plaça son caillou avec soin.
»I1 s’agenouilla devant le pot, et nt semblant d’attiser le feu, d’un souffle robuste; les enfants étaient in- . téressés au dernier point.
« Si j’avais de l’eau dans ce pot, reprit le moine, mon caillou serait cuit bien plus tôt. *
» Et le pot fut rempli d’eau à l’instant.
» enfants, dit le moine l’instant d’après, mon eau serait bien plus tôt bouillante si vous me permettiez de mettre ce pot sur votre feu. »
» On ouvrit la porte au moine, et il plaça le pot sur le feu que les enfants venaient de ranimer.
» Le moine attendit que l’eau fût bouillante :
» A présent, mes chers petits, dit-il à ses hôtes, mon caillou est cuit à point, ma soupe sera bientôt faite, me refuserez-vous un peu de sel pour l’assaisonnement? »
» Les enfants lui donnèrent du sel.
« Et vous, ma jolie fille aux yeux bleus, ne me couperez-vous pas bien un peu d’oseille dans votre jardin? mon bouillon en sera bien meilleur. »
» La jeune fille alla couper de l’oseille dans le jardin.
«Pour toi, mon gros garçon, dit le frère, en s’adressant au cadet de la famille qui ouvrait de grands yeux, attendant que le caillou fût cuit, ne pourrais-tu pas jeter loi-môme dans ce pot la moitié de ce morceau de lard? Quand le lard sera dfins le pot, mon caillou sera cuit, mes enfants, ma soupe sera faite; vous
verrez une blanche écume s’élever sur les bords, et je n’aurai plus qu’à tremper ma soupe avec le morceau de pain que vous me donnerez. »
» On donna au moine un morceau de pain ; il le coupa lui-même par tranches égales dans une écuelle de bois, après quoi il jeta sur ce pain le bouillon qui écumait dans le pot; une bonne odeur de cuisine remplit la chaumière.
« C’est vraiment une bonne soupe qu’il a faite avec ce caillou, disaient les enfants; » en môme temps, les narinesprofondémentouvertes, ils contemplaient cette bonne soupe, dans toute l’attitude de la convoitise et d’un violent appétit.
» Le moine se mit à table et mangea le potage.
« Oh! le bon potage! mes enfants, quel bien il me fait! que j’avais faim! » Les enfants auraient bien voulu goûter du potage; ils avaient donné pour le faireleur pain et leur lard de la Journée; mais le moine vida l’écuelle en un clin d’œil.
» Quandil eut fini et qu’il se fut bien reposé : « Enfants, dit-il, vos parents ont eu tort de vous défendre d’ouvrir à un pauvre moine comme moi.
» Je vous donne le caillou qui m’a fait de si bonne soupe, pour vous récompenser de votre belle action.» Et il s’éloigna, regardé comme un saint par les enfants qui n’eurent rien déplus pressé que de replacer leur caillou, en guise de pot-au-feu.
» Voilà, monami, l’histoire de la soupe au caillou. C’est à peu près l’histoire de tous les pouvoirs de ce monde, autel ou trône, terre ou ciel.
» Heureux celui qui joue le rôle du caillou ! »
Il n’y a tpi’une vie; la vie contemplative.
Ou celle du poisson dans l’eau.
Johnston.
C’est ainsi qu’il s’arrêtait encore à ses vieilles habitudes de scepticisme. Celte étude, dont le but lui échappait toujours, n’était pas sans charmes; il marchait au hasard, il est vrai, mais non pas si fort au hasard qu’il ne comprît très-bien qu’il faudrait s’arrêter tôt ou tard; comme les enfants qui vont à l’école, il prenait le plus long, voilà tout.
Vous comprenez donc qu’il dut entendre bien des histoires relatives au sujet qui l’intéressait; qu’on lui raconta bien des faits qui touchaient au clergé.
LA CONrESSION
aux doctrines; bien des hauts faits, bien des vertus, quelquefois des crimes atroces. Il écoutait tout cela avec assez de calme, comme un général qui va livrer une bataille décisive, qui prend ses notes, et qui interroge les moindres espions avant le combat.
« Je vous assure, monsieur, que ce qui fait uu prêtre, c’est son bréviaire; il n’y a que le bréviaire pour un prêtre; le bréviaire, c’est sa vertu, c’est sa science, sa vie, lui tout entier; c’est sa vocation sur la terre et son plaidoyer dans le ciel. »
L’homme qui parlait ainsi à Anatole était un honnête concierge de son hôtel, un pauvre’ diable, trèsphilosophe et fort peu moraliste, qui avait yoyagé une année .entière avec un abbé, savant astronome que le gouvernement envoyait dans la mer du Sud pour observer le passage de Vénus.
De sorte qu’il avait une profonde connaissance du mérite, des vertus et des travers de cet abbé.
Partis tous deux de Fontainebleau pour aller à
Marseille, ils ne s’étaient arrêtés nulle part que pour dire le bréviaire; prime, à Fontainebleau quand ils * auraient pu se promener dans les galeries du palais ; tierce, à Nevers, à côté de la boutique du menuisier; sexte, à Moulins, sans acheter un petit couteau; nones, à Lyon, au pied même du château de Pierre- Encise, où fut enfermé le chevalier de Cinq-Mars ; vêpres et complies, en descendant le Rhône, en effleurant Vienne, Condrieu, Saint-Pierre-de-Bœuf, si joli et si inconnu. Valence, Aix; ils disaient matines et laudes quand ils entrèrent à Marseille.
Sans compter qu’ils recommencèrent en s’éloignant du port.
« Mais, monsieur, disait le pauvre homme à son abbé, pourquoi donc toujours le bréviaire? le bréviaire sur terre et sur mer? » A quoi l’abbé répondait :
« J’ai dix mille francs pour dire mon bréviaire, et je le dirais dans l’autre monde à ce prix-là.
— Mais pourtant les réponses sont bien longues, reprenait le secrétaire.
— Et d’un latin assez barbare, disait l’abbé.
— Et ne pourriez-vous pas, monsieur, abréger ces légendes , une fois que vous savez la vie des saints ?
•*— Je le pourrais par dispense du pape, mon fils.
— Et pourriez-vous de môme abréger les leçons ’ de l’écriture occurrente, sachant la Bible comme vous la savez?
— Je le pourrais par dispense du pape.
. — Et un savant astronome comme vous pourrait-il
omettre le bréviaire dans le moment du passage de Vénus?
— Je le pourrais par dispense du pape. »
Mais comme ils n’avaient pas^de dispense du pape, ils continuaient à réciter le bréviaire, ce qui avec le jeu d’échecs, le mal de mer, les rafales et le sommeil, abrégeait merveilleusement les heures dans cette vaste mer.
C'était au bombardement, il y a bien longtemps de cela.
Il est dur de se briser contre le roc.
La Tempête^
Ils eurent bientôt perdu de vue la côte de Provence, laissé h l’est les îles de Corse et de Sardaigne, et dépassé les îles Minorque ; déjà même ils approchaient des côtes de Barbarie, lorsque monsieur l’abbé, qui à l’astronomie joignait un peu d’érudition, se mit à raconter à qui voulait l’entendre comment Carthage lut fondée par le dieu Neptune et renversée par le dieu Mars aidé des Romains; il allait même parler de saint Augustin et d’IIippone, lorsque l’on aperçut deux chebecs algériens dans le lointain.
L’oilicier de quart cria aux armes. Les soldats
s’avancèrent sur le pont; les passagers descendirent à fond de cale; le pilote vira de bord, et le vaisseau se mit à fuir de toutes ses voiles.
L’abbé disait son bréviaire.
Quand le danger fut passé : « Je voudrais bien savoir, dit l’abbé, pourquoi les Provençaux, les Espagnols, les Génois, les Napolitains ne se liguent pas pour détruire ce repaire de brigands, et pour foudroyer encore ce méchant rocher qui leur interdit
les deux mers?
~ Vous verrez , reprit un profond politique, que c’est parce que les Anglais ne veulent pas. »
Notre vaisseau dans une paix profonde.
Pierrot.
On approchait de l’Espagne, et déjà l’abbé pointait ses lunettes du côté du royaume de Murcie, espérant entrevoir au moins le clocher de l’église où repose l’astronome Alphonse, roi de Castille, lorsqu’on aperçut Grenade.
« Pourriez-voui me dire, monsieur l’abbé, demanda notre philosophe, pourquoi les Espagnols ont chassé les Maures de Grenade? Il n’y avait donc pas de place pour eux? »
Monsieur l’abbé lui expliqua que les Maures étaient musulmans, et que le roi les chassa comme tels;
qu’ils portaient un turban, et que Philippe II les fit brûler.
Qu’il n’en savait pas d’autres raisons.
Ainsi devisant, on perdit de vue le port de Malaga; et avant que monsieur l’abbé eût dit deux fois son bréviaire, on aperçut les tours de Gibraltar.
Et les Français qui étaient là s’emportèrent tout haut contre la lâcheté des Espagnols qui avaient abandonné cet entrepôt de fièvre jaune à l’Angleterre.
Et monsieur l’abbé trouvait qu’il n’y avait pas grand mal à cela, et il s’occupait toujours des différents lieux, des planètes, des étoiles fixes et de la voie lactée, et de son bréviaire par-dessus tout.
Après cela, faites donc des guei^ de religion et des blocus, élevez des bûchers ou baptisez les Maures.
L’Eglise vous en saura bon gré.
Sur les ruines de Lisbonne.
Candide.
Ainsi voyageant, il fallait une tempête. Quel voyageur n’a pas sa tempête , une tempête terrible? Le vent, les flots, les miUs qui crient et se rompent, des bras qui s’élèvent vers les deux, des femmes éplorées, des soldats qui ne jurent plus ; après quoi il faut bien que tout s’apaise. Ainsi fut-il fait; on aperçut les îles du Cap-Vert et le vaisseau débarqua à San-Yago.
ASan-YagOj ils rencontrèrent un marchand négrier. « J’aime mieux vendre des hommes de la Côted’Or, disaitril, que des bœufs d’Irlande ; j’y gagne
davantage, et les nègres sont à meilleur prix que
les bœufs.
— Mais la loi? disait le naïf secrétaire qui s’étonnait toujours de tout.
— La loi, reprenait le marchand, est une sûreté dont aucune nation n’est la dupe, une parure factice à l’usage des niais .et des sauvages de terre ferme. Que voulez-voys que deviennent les colonies sans esclaves? L’Angleterre à elle seule exporte quarante mille nègres tous les ans; il n’y a pas de nation, avec une marine et quelque morceau de terre dans les deux Amériques, qui ne se livre à ce commerce. Les Français exploitent spécialement le Sénégal; les Hollandais Saint-Georges de la Mina; les Danois chargent leurs esclaves à la rivière deVolta; les Portugais à Saint-Paul de Loanda et à Saint-Philippe de Benguela; les Anglaisa Sierra-Leone, au Cap-Appolinie, au Cap-Corse, à Juda, dans la rivière de Bénin, à Calbari, malgré l’intempérie de l’air, au Cap-de-
Lope, àMazumba, au Cap-Secundo, àLoango. «Tout J ce bétail est pour ces intrigants d’Anglais, » ajoutait • le capitaine avec son rire moitié marchand, moitié boucher.
L’abbé, qui était près de là, n’entendit pas un mot de cette conversation; il lisait son bréviaire et les nègres le touchaient fort peu.
nota myttiea.
La traversée de San-Yago à Rio- Janeiro est fort longue, ce qui fait que Rio-Janeiro paraît encore plus beau qu’on ne le dit.- La ville est posée sur le penchant d’une colline, sous un beau ciel, vers le vingtdeuxième degré de latitude australe. L’or de Bahia et
de Saint-Paul y coule en abondance; les améthystes et les topazes y brillent de toutes parts; c’est un pays fabuleux, d’autant plus qu’on y a parlé de bonne heure de constitution et de liberté.
Matelots, officiers, passagers, l’abbé et son secrétaire, tout le monde eut bientôt quitté le bord.
Le secrétaire se promena dans les rues, où il rencontra de petits hommes fort laids qui lui demandèrent s’il avait une cargaison, des livres de prières ou des rubans de femme à échanger contre de l’or. ■ Il vit sur les balcons des femmes chargées de reliquaires, de médailles, de chapelets et de croix, qui lui jetaient dévoiement des fleurs pour l’agacer.
Il vit dans toutes les rues des oratoires où l’on chantait des cantiques spirituels.
Tout est matière à chapelle pour un Portugais.- Au bout d’une galerie ornée des neuf Muses et des dieux de l’Olympe, vous ouvrez une armoire, et la galerie profane devient une chapelle.
Dans une salle à manger au plancher de mosaïque, et pleine encore de la fumée des vins et de l’odeur des mets, vous ouvrez un ample buffet, et la salle à manger devient une chapelle.
Dans le boudoir parfumé aux coussins moelleux, aux rideaux roses, aux vases d’albâtre, vous tirez un cordon, et le boudoir devient une chapelle.
€ O la bonne ville pour dire votre bréviaire, monsieur l’abbé 1 »
Un animal dans la lune.
Cependant le vaisseau voguait toujours; on aperçut le Paraguay, on doubla le cap Horn, on salua de
loiD la baie de Saint-ÂnJré, on débarqua à Lima
pendant un tremblement de terre; on arriva enfin
au pied des Cordillères ; c’élait là que monsieur
l’abbé devait observer le passage de Vénus.
Les montagnes! de la verdure, de hautes forêts, des fleuves qui tombent, des glaces éternelles, un roc nu, et au sommet l’aigle qui fait son nid, et puis le ciel ! Produit d’un feu souterrain , œuvre gigantesque d’une comète, limon pétrifié du déluge, qu’importe? pourvu que la montagne soit haute et vieille comme le monde.
Vous êtes sur le mont Pichincha vous apercevez la mer comme le mince filet d’eau qui serpente dans les grandes herbes de votre village. Levez les j'eux : le Chimborazo aux mille bras, géant revêtu d’un manteau de neige, domine en maître le roc sur lequel vous êtes assis : vous voilà entre deux abîmes , bien petit.
Même quand vous avez votre bréviaire à dire.
Aussi l’abbé disait-il son bréviaire comme s’il eût été sur le montValérien.
Les lunettes étaient braquées, le télescope était tout préparé, le pendule se livrait à ses oscillations régulières; on eût dit l’Observatoire de Paris. Prenez^ garde à Vénus, monsieur l’abbé !
Mais comme c’était l’heure des compiles, monsieur l’abbé tenait à les dire avant de fixer son œil à la lunette.
De sorte que la Vénus des Cordillères passa dans le ciel, assise sur un char de glace, traîné par deux colombes changeantes aux ailes chargées de givre.
Et monsieur l’abbé, qui était venu de si loin pour la voir, fut forcé de repartir comme il était venu.
Pure crème de cantharides.
Byron.
On partit donc de Lima et on appareilla pour ren- • trer dans la mer du Sud.
Monsieur l’abbô récitait encore son bréviaire plus souvent. Il étudiait plus que jamais les rubriques, les occurrences et les concurrences; la translation des fêtes le chagrinait ; il lisait les petites Heures de préférence; d’ailleurs il emportait du pays du quinquina une violente fièvre intermittente. Ses idées se croisaient et se confondaient : c’était un véritable délire, et il parlait à chaque instant de l’état du ciel et de ses petites Heures, des étoiles fixes et des jours fériés, d’une commémoration et du passage de Vénus.
D’ordinaire tout cela finissait par une espèce d’évanouissement, comme une intrigue avec une danseuse.
On lui parla, pour le distraire, des magots de la Chine, des bramines de Bénarès et des bayadères de Surate; mais rien ne put distraire l’abbé de sa fièvre et de sa lecture; l’une et l’autre, c’était un parti pris.
On fut obligé de le débarquer à Cayenne pour lui faire respirer un air pur.
Cayenne est le chef-lieu de la Guyane française. Habité d’abord vous savez par qui? Quels hommes et quelles femmes ! La prison et l’hôpital les ont forcés à devenir propriétaires là. Là, le rebut des Gaules ; le superflu de la corruption des grandes villes. Les hommes travaillaient et ne se plaignaient pas. Ils élevaient des maisons, défrichaient leurs champs, cultivaient la canne à sucre et le café, aussi bien que d’honnétes Hollandais.
Les femmes étaient là comme partout, parées,
musquées, et coquettes ! une vie çà et là, et innocentes comme si elles n’eussent pas été à Cayenne.
Le grand nombre avait eu l’intention formelle de faire le bonheur d’un mari ; mais les hommes ne se mariaient plus de leur temps, et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.
Quelques-unes avaient bien certainement toute
la vertu qu’il fallait pour être recherchées en mariage; mais elles n’avaient pas de dot suffisante, et elles avaient été déportées à Cayenne faute de cent écus.
D’autres, poursuivies par des fils de famille, avaient d’abord été sourdes à leurs prières et à leurs larmes ; malheureusement les pauvres jeunes gens avaient voulu se percer le cœur sous les fenêtres de l’ingrate; il avait fallu les sauver de leurs propres fureurs : elles ' s’étaient sacrifiées à leur repos; et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.
A celles-ci il n’avait manqué qu’une mère indulgente
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qui sût dormir, une amie qui ne fût pas toujours à dire : « Eugénie, où vas-tu? » et voilà pourquoi elles étaient à Cayenne.
A d’autres, c’était la raison opposée : elles avaient eu une mère tendre et facile; et voilà justement pourquoi elles étaient à Cayenne.
Il y en avait qui se plaignaient amèrement d’avoir vu le jour dans le quartier des écoliers, rue de Sorbonne et rue Saint-Jacques; à les entendre, elles n’auraient jamais vu Cayenne sans cela.
La foule de ces honnêtes personnes accusait tout haut les cartes de restaurateur, les loges grillées, la petite poste, les fiacres à stores, les chaumières d’été et d’hiver, les marchandes de modes de larue Vivienne, les promenades au bois de Boulogne, les pralines et les petits pâtés.
Quelques lingères accusaient le petit bonnet rond
et le tablier de taffetas noir; d’autres s’en prenaient à
leurs chapeaux de satin ; les plus sages en voulaient
aux chœurs de l’Opéra et aux rôles d’enfant qu’on leur avait fait jouer.
Plus d’une maudissait son maître de danse et son maître à chanter, et le piano, et les romances plain-
tives qui commencent par Je t'adore, et autres rêve- ' ries poétiques que son père allait lire à l’Athénée des Arts.
Pour une rose qui était tombée de son corset et qu’un galant cavalier lui avait rendue;
Pour un faux pas un jour d’hiver;
Pour une élégie à rimes irrégulières sur un papier parfumé;
Pour un rêve ;
Que de raisons d’étre à Cayenne I
Sans compter les cabinets de lecture, les bains sur la Seine, les bals masqués et la messe de minuit;
Et la pauvreté, mère de l’amour, comme disait Hésiode ;
Et les tuteurs dont le compte est à rendre ;
Et les casernes, les financiers et les petits commis. Il y avait surtout beaucoup de Normandes, qui s’étaient ennuyées d’être marchandées, d’avoir des
pères avares et d’être déshéritées pour enrichir le fils
aîné.
Taetut enim, tactu* Lucrèce.
« Quoi donc? reprit Anatole, à Cayenne môme votre abbé ne sut que dire son bréviaire : son bréviaire pendant un tremblement de terre, son bréviaire sur terre et sur mer; pas un mouvement de pitié, pas un moment de bienfaisance, pas un cri d’admiration, pas une larme, rien d’un homme, rien que son livre
relié de velours! Êtes-vous bien sûr de ce que vous me dites là?
— Cela est si vrai, monsieur, qu’il est mort comme il avait vécu, en lisant son bréviaire et en se donnant à lui-même un répons que je ne trouvais pas assez tôt.
» Et puis, continuait 1e narrateur, je vous assure qu’après le chapelet, le bréviaire est un grand bonheur. Ces prières qu’on murmure tout bas sans les comprendre, cette musique sonore et pieuse qui ressemble à un rêve, ces grains luisants de chapelet qui glissent entre les doigts; cette contemplation sans fin pendant laquelle l’heure s’enfuit active et légère; ce livre qui vous suit partout, à la ville, à la campagne, qui monte en croupe avec vous, qui charme les heures de la navigation, qui vous console maladè, qui vous récrée bien portant, qui se promène avec vous sous l’épais ombrage du parc ou entre les laitues du séminaire, sur ma parole, ce sont là de grands plaisirs à bon
marché et toujours nouveaux, une étude sans ambition et sans regrets, une science aimable et facile. Le bréviaire pour le diacre, le chapelet pour le fidèle : voilà ce qui représente tout le sacerdoce', toute la foi. Moi, qui vous parle, j’ai conservé l’habitude de ces paroles récitées chaque jour; ainsi j’ai appris à être oisif sans ennui et sans fatigue; et quand je les récite assis au devant de ma porte, quand je répète tout bas ces paroles mystérieuses et consolantes, je me sens un vif mépris pour le reste des hommes toujours avides de science, de gloire, déplaisirs, et qui ne connaîtront jamais le bonheur. »
Ce fut là la dernière histoire qu’Anatole consentit à écouter; encore la trouva-t-il fort longue, et plus d’une fois il fut obligé de se contraindre pour ne pas interrompre le trop fidèle historien.
O ciel ! par oü sortir do l’embarras où je me trouve?
Les Fourberies de Scapin.
On conçoit que cet état de malaise ne pouvait durer plus longtemps. Il est un remède à tous les maux, c’est le premier auquel on songe, c’est le dernier auquel on a recours quand on a épuisé tous les autres; ce remède extrême, c’est le suicide. Malheureusement nous en avons abusé comme de tout le reste. Ce fut d’abord le privilège de quelques-uns, c’est à présent la monomanie de tous. Un honnête homme rougirait de disposer de sa vie en songeant à tous les pieds-plats qui en disposent. J’imagine que le spleen, cette décente et correcte maladie anglaise, ne s’est beaucoup
affaibli qne depuis qu’il est devenu un mal européen. Anatole avait trop de bon sens pour se résoudre à un pareil attentat; cependant il voulait en finir, il voulait arriver au dernier mot de celte cruelle énigme, et il était beaucoup moins avancé que le premier jour.
A force de le tourmenter, le remords vieillissait dans son âme. Le remords avait perdu son pas léger, ses ailes acéréesqui le portent du cœur à la tête comme une flamme; ce n’était plus le remords à ses premiers jours, c’était un poids lourd et immobile, une stupeur caduque ; plus de mouvement, môme dans les terreurs subites ; c’était presque une habitude, une nécessité de vieille date, comme deux forçats accouplés à la môme chaîne et traînant le môme houlet, qui vont travailler ensemble sur le port
Et dans cet état ne rien voir, ni ciel, ni enfer, ni élysée, ni les serpents des pâles Euménides; ne pas pouvoir se livrer à ses fureurs comme Oreste; mais, au contraire, sourire, parler, vivre, saluer à droite et à
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