SI
gauche, reconnaître les hommes et les appeler par leurs noms, hériter, soutenir des procès, toute la vie sociale; le rocher de Sisyphe qu’on roule en silence avec l’espoir de le fixer là-haut, qui retombe, et qu’on roule encore avec le même espoir, seraitun bienfait à ce prix.
Puis, à force de se repentir, on tremble ; le repentir est une peur qui mine l’âme, qui la ronge, qui la réduit à rien : alors il n’y a plus d’homme. Autrefois on allait en terre-sainte, on bâtissait un monastère, et le repos revenait sur les rives du Jourdain ou aux dernières marches de la chapelle. Ce n’était pas trop cher acheter trois jours de sommeil.
Vous avez vu le Malade imaginaire, ce pauvre bourgeois qui souffre de tant de maux, depuis la toux jusqu’à l’hydropisie, et qui se soulage avec M. Purgon et M. Fleurant. Jusque-là tout va bien; M. Purgon et M. Fleurant, les médecines et les remèdes anodins, tout cela c’est justice. Arrive un mieux appris auprès
Digilized by Googl
du pauvre malade, un esprit fort qui se porte bien et qui en est convaincu; vous verrez qu’il aura la cruauté de sourire au nez du pauvre diable, de rire de maître Purgon lui-même, de tourner en ridicule ces hommes précieux, dont le seul aspect soulageait le pauvre malade ! Jette tes sarcasmes àpleines mains, malheureux ; ôte le bandeau des veux de ton malade, démonlre-lui *
bien qu’il est entre les mains d’ignorants empiriques; fais-nous rire à ses dépens ; j’imagine que le soir celte cruelle plaisanterie portera des fruits amers. Or- , gon, se croyant toujours malade, et resté seul sans médecin et sans médecines, voudrait en vain fermer les yeux ; son mal l’a repris de plus belle. Car malade ou non, Orgon souffre encore, et il va mourir par la raison que vous avez à ses yeux désenchanté monsieur Thomas Diafoirus.
Regardez ensuite la cérémonie de réception. Tous ces comédiens qui se déguisent doublement, qui met- * tent une robe sur leur premier costume; Sérairamis
SU
elle-môme, naguère si belle et si touchante, en habit de docteur; tout cela arrive* au bruit des mortiers et précédé de hallebardes d’apothicaires, tout cela chante comme un air funèbre en mauvais latin; que voulezvous que devienne un malade à l’aspect de ce redoublement d’ironie? Il faut absolument qu’il meure ou qu’il ne souffre plus, il n’y a plus de milieu.
Ainsi était Anatole. Il assistait depuis longtemps à une parodie sans terme ; jusqu’à présent il avait écouté une moquerie monotone où chacun venait jouer paisiblement son rôle et lui dire : « Tu ne croiras pas, > En vain il avait voulu repousser tous ces fantômes et ne plus entendre le bruit des mortiers, et ne plus voir les tabliers et les bonnets de coton, et tous les détails de la farce qu’on jouait devant lui et dans laquelle il était forcé de dire : Juro.
La parodie est un remède comme le suicide.
Après avoir passé à travers tous les doutes et toutes
les espérances, Anatole était tombé dans le désespoir.
Je suis sûr que le malade imaginaire en sortant de la cérémonie fit comme Molière lui-môme, et cracha le sang.
Ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?
Barbe-Bleue.
Mais, avant d’attenter à ses jours, il voulut faire un ■ dernier effort pour trouver un prêtre qui pût l’entendre. Déjà ilavait passé par tous les degrés du clergé catholique , depuis le prêtre qu’il avait vu dans le monde, simple et facile dans ses mœurs, homme d’esprit et desens, jusqu’à l’innocent curé de campagne ; depuis le riche abbé d’église majeure jusqu’au pauvre reclus, confesseur aux bons temps, et qui ne songe plus qu’à bien mourir. Il avait vu le prélat italien au
milieu du luxe innocent des arls, le savant docteur de Sorbonne qui veille et qui prie, qui veille pour tous, et qui prie pour lui seul; le fougueux missionnaire, apôtre romain, et trop ambitieux d’éclatantes conversions pour s’arrêter à un pécheur isolé. Dans toute celte foule il n’avait pas trouvé un prêtre à qui il pût dire : Bénissez-moi, pas un prêtre qui osât
lui dire : Je te bénis.
Par hasard il entendit parler dans la société un peu mystique de sa mère des sermons d’un saint prêtre espagnol dont on vantait les vertus et la piété.
‘Ce fut pour lui un trait de lumière. De tous les royaumes de ce monde, (royaumes ou républiques, qu’importe, tant le monde a changé 1 ), l’Espagne est la seule terre qui soit restée immobile et stationnaire au milieu des révolutions ; les lois et les mœurs, la royauté et la religion, ses moines aussi bien que tous les soldats du monde, tout cela a échappé au progrès social. « L’Espagne est le royaume de Philippe II, le
berceau de l’inquisitioa; s’il existe encore un confesseur, c’est en Espagne. »
Et il se mit à chercher du môme pas cet abbé espagnol dont on lui avait tant parlé.
Vaste désert d'hommes.
Il existe quelque chose de plus curieux que les pyra-
tiiides d’Égypte, le Kremlin, ou les glaciers de la Suisse ; de plus étonnant que toutes les merveilles qu’on va voir avec tant de frais et de fatigues : c’est une vaste maison parisienne, dans un quartier populeux, habitée depuis les fondations jusqu’aux toits. L’extrême luxe au premier étage, l’extrême indigence dans les combles, l’industrieuse activité dans le milieu. Des
charlatans, des hommes de loi, des financiers ; Phryné sur la paille et Phryné sur le duvet, et à chaque pas une décoration nouvelle. Au rez-de-chaussée l’enseigne marchande qui se balance au gré du vent; à l’entre-sol, des commis, une caisse, le son de l’or, et des chiffres sans fin ; puis l’étude du notaire et la foule qui se presse, et les actes qui s’entassent, mariages ou testaments; puis l’homme qui n’a qu’à être heureux, qu’à faire ou à recevoir des visites, de grands laquais et de petits chiens; plus haut les ménages s’entassent, l’air se partage, le travail isolé habite là : c’est le dernier degré de la médiocrité, l’extrême échelon après lequel il n’y a plus de bien-être, l’étroite et active bourgeoisie, une femme qui travaille, un enfant qui pleure, un serin qui chante; et plus haut des portes muettes, des chambres à coucher petites et étroites, une ardoise silencieuse attachée à la porte, inutile valet d’antichambre qui se morfond comme dans un jour de disgrâce et qui ne trouve personne à
annoncer ; puis enfin l’artisan sur les toits, l’artisan qui fait crier le fer, qui scie le bois, qui construit des mémoires et des poèmes ; la grisette aux pensées romanesques élevant son château en Espagne vis-à-vis une fenêtre ombragée de capucines ; et s’il y a quelque chose de plus élevé, un grabat, de la paille, des pleurs, les prisons de plomb de Venise en été, la glace en hiver, une souffrance de toute la vie. Et là pas un reflet des bougies du premier étage, pas môme l’odeur des cuisines, pas le bruit des chansons, pas le mouvement de la cour ; pour tout spectacle des greniers qui regorgent, le foin qui passe à travers les guichets, qui parfume les escaliers d’une odeur champêtre, insultante abondance qu’on dirait placée là exprès, pour mieux faire comprendre quelledistance sépare un malheureux homme d’un beau cheval.
Bien souvent ces idées de contraste s’étaient présentées à l’esprit d’Anatole; ce monde sous la loi d’un portier et soumis à son despotisme, cet assemblage
d’opulence et de misère, ce rire à côté de ces pleurs, ces hideuses difformités à côté de ces grâces, cet ordre dans le désordre lui avaient souvent donné à réfléchir. Il était alors dans ses jours d’innocence; cherchant le drame partout où il espérait le rencontrer, cherchant de l’émotion et des larmes, étonné d’être heureux, heureux de son étonnement, heureux du moindre battement de son cœur. C’est qu’alors il se sentait supérieur à toutes les infortunes, au niveau de toutes les grandeurs. ■ A présent c’était avec tremblement qu’il montait dans cette vaste maison, au hasard, comme dans une grande route ; il cherchait un homme si pauvre que c’était à peine si on avait daigné le lui indiquer.
C’est un triste voyage de parcourir une maison d’hommes dans laquelle on est à peu près sûr de ne pas trouver la demeure que l’on cherche.
Anatole était arrivé au quatrième étage haletant; il se trouvait vis-à-vis un labyrinthe de portes, grandes
et petites; du bruit, du silence : à quelle porte frapper ?
Il frappa à une porte qui lui parut plus décente que les autres; elle avait été vernie il n’y avait pas longtemps; un ruban d’une couleur passée était attaché à la sonnette ; il y avaitun tapis à la porte, c’était de l’élégance pour ce lieu.
Il frappa, la porte ne s’ouvrit point; et je ne sais par quel effet d’écho la porte voisine s’ouvrit tout à coup Anatole eut presque peur.
La femme qui se tenait à celle porte ouverte était évidemment une grosse et joviale commère, espèce de préfecture improvisée dans ce monde à part, qui avait ses flatteurs, ses administrés, ses opposants, ses amis, son conseil, ses fêtes et ses bals. En retour de tant d’honneurs, c’était à elle qu’appartenait la surveillance de ce département, le soin de diriger la grande et petite voirie, et tous les offices de ce nouveau genre d’édilité.
« Je ne connais pas d’abbé dans cette maison, répondit la vieille à Anatole.
— On m’a pourtant assuré, madame, que l’abbé y demeurait. »
La vieille poussa un grand cri, un cri de détresse;
. toutes les portes voisines s’ouvrirent à ce cri ; toutes les portes, excepté celle au cordon de sonnette et au petit tapis.
C’était un spectacle à voir ; ces hommes et ces femmes sur le seuil dé leurs portes ; ces intérieurs qui s’offraient de prime-abord dans tout le négligé du matin; ces femmes à demi nues, saies et empaquettes dans de vieux châles, ces enfants interrompus dans leur déjeuner, tous ces regards curieux, toutes ces figures hébétées. « Qui de vous, demanda la vieille, connaît ici un abbé espagnol ? »
Toute l’assemblée répondit par un éclat de rire.
L’assemblée ne comprenait pas ce qu’on pouvait faire d’un abbé.
Les hommes fronçaient le sourcil, les enfants mordaient dans leur pain, les filles levaient les épaules.
Il y avait là un plaisant : il n’y a pas de sous-préfecture qui n’ait son poète ou son plaisant : « Monsieur, dit-il gravement à Anatole, votre abbé espagnol demeure ici. » Et du doigt il indiquait la portequi était restée fermée.
« Ici l » dit toute la foule, en étendant les mains d’un air solennel.
Le plaisant se mit à frapper sur la porte ;
« Eh I eh ! monsieur l’abbé, ouvrez-nous ; voici un jeune homme qui vient vous voir ; ouvrez votre porte, s’il vous plaît.
» Monsieur l’abbé l monsieur l’abbé! voici un jeune homme qui vient se confesser à vous d’un gros péché qui vous fera plaisir à entendre ; ouvrez votre porte, monsieur l’abbé I
» Monsieur l’abbé, mettez votre jupon et votre cornette; mettez votre rouge et vos mouches, graissez
VOS cheveux, et serrez bien votre corset; ouvrez votre porte, monsieur l’abbé !
» Nous le dirons à votre curé, monsieur l’abbé, vous avez le sommeil dur, etvous montez sans chandelle le soir, monsieur l’abbé; ouvrez votre porte, monsieur l’abbé. »
Et la foule riait aux éclats, et elle se serait tenue là tout le jour, si on n’eût pas entendu les pas d’une personne qui montait.
A ce bruit, le farceur quitta son poste, et toutes les portes se refermèrent en un clin d’œil.
Et à vous, mon père.
Purifier l'âme, c'est la séparer du corps.
Platon.
Un pas léger et le frémissement d’une robe de soie annonçaient une femme. Anatole était encore dans le premier étonnement, lorsque la jeune femme passa • devant lui sans le voir. On pouvait juger à sa démarche qu’elle était pressée. Sa taille était bien prise; ses pieds, ses mains, toute son allure, annonçaient une personne du monde. Anatole, ne pouvant obtenir le renseignement qu’il voulait, se mit à suivre l’inconnue dans les détours de cette vaste maison.
En général, une femme qui grimpe un escalier tortueux et élevé n’est guère jalouse d’être suivie. La
position est disgracieuse : le dos se voûte, les jambes se plient, il y a de la gêne dans tous ses mouvements, d’autant plus qu’elle perd ainsi tout le charme de son visage, toute l'élégance de sa taille, toute la bonne façon de son port. Il est donc rare de suivre une femme qui grimpe. La chose n’était jamais arrivée à Anatole. Il fallait lui parler, quand il était jeune homme, de suivre, par une belle nuit d’élé, de belles inconnues dans de longues allées sablées, pendant que la lune jetait sa molle clarté sur leur doux visage. Alors, en effet, c’était un bonheur : les femmes se tenaient droites, et marchaient d’un pas rapide; tantôt leurs blanches épaules, tantôt leur joli profil, ombragé de cheveux épais, puis enfin un bras léger, qui s’appuyait à peine sur votre bras; une parole interrompue, de mystérieux propos, de l’attaque et de la défense ; puis, après bien des prières et bien des refus, un prochain rendez-vous d’amour, auquel le jeune homme ' ne se rendait pas. .
Digiti.
Anatole, en voyant cette femme, se rappela que c’était la première femme qu’il avait remarquée depuis son atroce malheur, c’était la seule. Plus de femmes pour Anatole dans le monde, lui qui les avait tant aimées ! Pour la première fois depuis bien longtemps l’infortuné se sentit un mouvement de joie. Si par' hasard cetle femme était une habitante de ces lieux; s’il allait se trouver encore assez de vivacité dans le regard, et de douceur dans la voix pour s’en faire aimer; être aimé, lui! lui, séduire encore une femme! encore se jeter de plus belle dans les ineffables transports d’une passion d’amour ! Cependant la jeune fille montait toujours.
Ou plutôt s’il n’avait devant les yeux que la prêtresse profanée d’un amour facile, une pauvre fille qui se cache dans l’ombre, qui dort sur un grabat et qui se livre au premier venu? « N’importe, je veux la suivre; cette femme sera encore une femme pour moi; pauvre et insouciante créature qui jetteàl’a-
bandon ses baisers et ses soupirs I Qui me rendra mes nuits de débauche, les emportements de l’orgie, la flamme brillante du punch, jeune fée à la chevelure bleuâtre, et le rire folâtre de Laïs, qui ne songe qu’à être belle et à me plaire, fidèle à ses serments jusqu’à demain? »
Il y a toute une révolution dans ces idées. Elles traversent une pensée religieuse avec la fougue de l’ouragan; elles enflamment le sang, elles font tout oublier, même le remords. Anatole se sentit mieux.
Cependant la jeune fille était arrivée au sommet de la maison ; elle avait touché la dernière marche de cet escalier sans fin, et elle n’avait pas fini de monter. Une échelle était appliquée contre le mur; elle paraissait conduire sur le toit; elle dominait toute la hauteur de ce cinquième étage, comme suspendue sur l’abîme; il y avait de quoi avoir un vertige.
l^i la résolution de l’inconnue sembla l’aban> donner; elle ne posa qu’en tremblant son pied sur
l’échelle, pendant que ses deux mains étaient attachées aux échelons supérieurs ; elle était charmante ainsi.
On eût dit une forme aérienne : un pied qui ne repose plus sur la terre, une jambe découverte, un corps légèrement penché, une robe flottante. Quand elle fut arrivée au sommet, une porte s’ouvrit, et elle entra au milieu d’un torrent de lumière, qui tomba tout à coup de la lucarne.
Quand Anatole fut monté là à son tour, et qu’à la faveur d’une double porte il se fût caché dans cette étroite cellule, il reconnut qu’il était arrivé, sans le savoir, jusqu’à l’étrange demeure de cet abbé espagnol, qu’il avait eu tant de peine à découvrir.
Seulement, à la place de l’austère confesseur qu’il s’était figuré, Anatole aperçut un beau jeune homme grand et bien fait, avec une de ces belles figures noires de sa patrie, un œil de feu, et toutes les apparences de la force et de la santé. Autour de lui tout annonçait l’indigence et l’incurie : une vieille table,
sur laquelle étaient confondus pêle-mêle des livres, des cahiers, un gobeletd’argent, une bouteille de grès, des rabats sales, de la musique; tout son avoir d’homme et d’abbé, sur cette table; et vis-à-vis la table, un large et vaste fauteuil fait exprès pour être à l’aise; pour l’homme qui sait vivre, un commode fauteuil est le seul meuble dont il lui soit impossible de se passer.
Les parois de la cellule étaient en harmonie avec le reste du mobilier : elles étaientjaunes et délabrées; à une corde qui traversait l’appartement l’abbé avait suspendu avec soin son manteau d’abbé ; c’était là toute sa garde-robe, une véritable garde-robe d’Espagnol fier et nu.
Quand la jeune fille entra, l’abbé était mollement assis dans son fauteuil entre la veille et le sommeil, et tout occupé à se chauffer aux rayons d’un soleil de mai, qui ne lui rappelaient que bien peu le beau soleil de sa patrie.
Il se leva. « Bonjour, ma Juana, dit-il à la jeune fille ; que venez-vous faire ici, mon enfant? »
La jeune fille pouvait à peine répondre, tant elle était essoufflée; elle ôta d’abord sa mantille noire, son chapeau noir; ainsi faite, elle était charmante; une robe blanche, des cheveux châtains, un œil noir, une peau veloutée, et pourtant une Espagnole.
«Je venais, père José, répondit-elle enfin, je venais vous demander votre absolution et vos prières; c’est demain la fête de Notre-Dame d’Atocha.
— Vous avez raison, Juana, vous avez raison, ma fille; je l’avais oublié dans ce malheureux pays. Ici, ma fille, c’està peine si l’on fête trois à quatre saints dans l’année; à peine si l’on entend le son des cloches et le chant des prêtres ; c’est un malheureux pays, Juana.
» O Juana, parlez-moi de Séville pour les fêtes religieuses! Partout des églises pleines d’encens, des ■ cierges qui brûlent; partout des processions, des châsses saintes, des fidèles qui prient et des cloîtres
pieux où l’on nous servait de fraîches limonades et des oranges glacées dans des coupes d’or.
» Parlez-moi des madones de Séville, placées à chaque rue sous un cierge qui brûle ; archers, soldats, muletiers, chacun se découvre en passant devant la sainte image; la prima dona s’agenouille devant elle avant de courir à son théâtre, et la fille (ÿ joie lui abandonne le dixième de son butin.
» Parlez-moi des auto-da fé, Juana,des prêtres de notre sainte inquisition qui parcourent la ville en chantant et des hérétiques coiffés du san-benito, et du bûcher que l’on allume aux chants des cantiques; la reine et le roi sont là avec toute leur cour, et disent leur acte de foi en présence même du bûcher qui dévora 1e sang de Philippe II. •
» Mais pardon, ma fille, mes regrets m’emportent trop loin ; me voilà prêt à vous entendre, Juana.
— Je viens me confesser à vous, mon père, répondit Juana en tremblant.»
A ce mot Anatole frémit ; toute sa position lui revint en mémoire, son crime, ses douleurs, son repentir et l’absolution qu’il attendait; il prêta donc une oreille attentive à tout ce qui allait se passer.
De ce moment fra José prit un air plus grave; son regard devint moins vif et plus sévére, et sans se livrer davantage à son enthousiasme du moment, il ne fut plus occupé qu’à chercher dans son étroite cellule une place favorable pour écouter la confession de Juana.
Justement à l’encoignure de la fenêtre était posée une harpe, instrument favori de José, la conOdente de ses chagrins. Toutes les cordes de l’instrument étaient tendues, blanches, bleues, rouges, ne demandant qu’un souffle pour être animées. On voyait que l’instrument avait une âme; la lumière se jouait entre ses cordes muettes, c’était le plus beau meuble de la cellule de José.
L’abbé prit la main de la jeune fille, il la conduisit
à sa harpe, plaça sous ses genoux la musique de quelque boléro profane, « Ceci nous servira de confessionnal, ma fille, lui dit-il ; il y a assez de jour entre les cordes pour y laisser passer la sainte parole. Â genoux, ma fille, et prions Dieu. »
Ils se mirent à genoux tous les deux; la harpe seule les séparait. Ils prièrent un instant en silence, pénétrés tous les deux, Juana des secrets qu’elle allait révéler , fra José du terrible ministère qu’il allait accomphr.
XLIY
Prends garde, l’amour sortira de la foi.
Poéties du roi de Bavière.
11 y eut un instant de silence solennel, pendant lequel Anatole fut sur le point de se dérober à la puissante tentation qui l’arrêtait à la même place, mais il n’en eut pas la force. Il allait savoir enün ce que c’était que cette dernière consolation à laquelle il avait recours; il allait entendre les mystérieuses paroles qui font descendre le calme dans un coeur agité. Soyez bien tranquille, jolie pécheresse, Anatole vous écoute comme un confesseur; il vous écoute avec la curiosité d’un prêtre, avec la discrétion d’un pré-
tre; pins heureux que vous sans doute, il n’aura pas de crimes à entendre; on ne commet pas de crimes à seize ans.
Ce calme, ce soleil éclatant, ce jeune prêtre dans l’attitude du recueillement, celte jeune fille qui penche la tête sur celte harpe dont les cordes émues dessinent comme autant de veines bleues sur son beau front, ce langage espagnol mélodieux comme une langue d’amour; ce murmure éolien de l’instrument agité par le souffle, digne accompagnement des souffrances d’un jeune cœur; voilà la scène : qu’un autre la décrive s’il se peut.
Comme je le dis, la pécheresse parlait à voix basse, à voix si basse, que le prêtre avait peine à l’entendre; mais elle était agenouillée tout à l’angle de la voûte; la voûte indiscrète répétait ces timides aveux à l’angle opposé de la mansarde, écho naïf de ces plaintes virginales. Anatole était là pour les entendre, ces plaintes précédées et suivies de ce vague bruit de
la harpe qu’on eût pris pour une voix de l’air.
« Mon père, disait la jeune fille, je suis mal à l’aise ; mon père, je n’ai plus de repos, je n’ai plus de prières, je me sens accablée d’une langueur mortelle; je me meurs 1
» J’ai cherché bien souvent d’où me venait ce mal. J’ai fait bien des vœux à la madone ; j'ai porté de saintes reliques «uspendues à mon cou ; je souffre toujours du même mal.
» C’est un mal sans remède, mon père; quand je porte mes mains à ces saintes reliques, les reliques échappent à mes mains, je ne sens plus que mon cou nu, et je frissonne, je tremble comme si quelque cavalier m’avait touché la main.
» J’ai perdu le goût de mes plaisirs les plus vifs ; le jeu avec mes compagnes, le bain à l’heure de midi, les broderies pour de saintes chapelles, les fleurs et la lecture de nos romanceros lorsque la jalousie est abattue et ne laisse entrer qu’un demi-jour;
priez pour moi, mon père, j’ai perdu tout cela 1
» Encore les jours se passent; mais les nuits sont bien longues : quand la nuit vient, l’inquiétude me vient au cœur, la fièvre me prend, je me déshabille lentement, je regarde mes bras, et je trouve qu’ils sont beaux; je me penche vers mes pieds en souriant, l’œil fixé vers glace, je penche la tête sur mpn sein et je le sens qui bat ; il se soulève au bruit de mon cœur. Et je m’oublie ainsi des heures entières, et je me dis que je suis belle, et puis je rougis et je pleure, et je ne dors pas. O mon père, ayez pitié de moi!
» Et puis, quand je suis un peu calmée, je crois entendre du bruit et je prête l’oreille, et dans cette grande ville je n’entends que des bruits étranges : des chars, des chiens, des voix d’hommes en fureur ; ici, ni le son des sérénades qui animent l’air, ni les chants des amants qui soupirent, ni le parfum des orangers; des nuits sans doux propos, des maisons sans duè*
goes, mon beau printemps sans amour. Et je pleure, et je me désole, et je me livre à mille colères; pardonnez-moi, mon père! »
Ainsi elle parlait. Il y avait du feu dans ce langage. Le frère l’écoutait avidement, dévorant ses paroles, dévorant sa modeste figure; anéanti, muet, il resta longtemps dans celte inquiète contemplation.
A la fin il reprit d’une voix émue :
» Et voilà tous vos pèches, Juana?
— Tous mes péchés, mon père.
— Et vous avez résisté à toutes ces peines? Vous n’avez jeté les yeux sur aucun cavalier; vous n’avez jamais soupiré en entendant prononcer un nom de jeune homme devant vous ?
— Non, mon père.
— Et vous ne vous êtes pas dit à vous-même qu’il était dur d’être seule, de se promener seule au bras de sa duègne, de n’avoir personne à qui penser quand on est ainsi seule et qu’on attend le sommeil d’après-midi?
— Je n’y ai pas songé, mon père.
— Et quand vous ôtes allée à des fêtes publiques, à ces concerts de tous les jours que le Parisien renferme dans des murs, comme si l’harmonie n’était pas
la vie d’un peuple aussi bien que l’air, vous n’avez jamais regretté que votre voile fût baissé? vous n’avez jamais retiré votre gant pour faire admirer la blancheur de votre main, Juana, de cette jolie main que vous aimez tant? »
Cette fois encore elle répondit : « Non, mon père, » mais d’une voix si faible et d’un ton si bas, que fra José ne dut pas l’entendre; Anatole seul l’entendit.
Il y eut encore un long silence; José voulut parler à Juana : il s’approcha plus près de la harpe, mais la parole expira sur ses lèvres, il n’eut que la force de se relever. « Partez, Juana, lui dit-il, partez, je suis un trop grand pécheur pour vous entendre; vos souffrances sont les miennes, Juana; partez, dit-il,
partez ou je meurs ; éloignez-vous, c’est trop souffrir! »
La pauvre fille s’était relevée ; tremblante, les yeux baignés de larmes, et elle se relirait.
Sans rien dire.
Mais José en eut pitié. « Attendez, Juana, attendez encore; il est encore un moyen de venir à votre secours. » En même temps, il cherchait sur sa table de quoi écrire une lettre; le désordre était grand sur celle table, sa main tremblait, il fut longtemps à trouver ce qu’il voulait.
Cependant Juana s’était assise vis-à-vis la harpe, et, après quelques minutes d’émotion, elle chanta une chanson d’amour, une de ces vieilles chansons castillanes avec lesquelles elle avait été bercée ; poésies brûlantes qui ne sont qu’un faible reflet de ce beau ciel, que le prêtre chante sur sa mule, que chante le brigand appuyé sur son fusil, que la nonne chante
dans son couvent. Ce sont les Mille et une nuits de
ce peuple qui risque si fort d’étre Arabe, les stances de la Jérusalem délivrée pour ce peuple plus qu’italien.
Juana chantait, et ce cri de passion calmait le frère José; et quand il eut achevé d’écrire :
« Juana, dit-il, nous allons nous séparer pour toujours; à jamais adieu, Juana, je suis prêtre et je ne dois pas l’oublier, adieu I
» Prenez cette lettre, J uana, c’est le nom d’un homme qui vaut mieux que moi; un homme redoutable en vérité, dont le nom est suivi de tremblement chez tous les fidèles, un saint prêtre inexorable, cruel, qu’on ne trompe jamais, le plus grand confesseur de l’Église romaine, Juana; je vous adresse à lui.
» Allez le voir, portez-lui cette lettre; peut-être en voyant que vous n’êtes qu’une jeune fille refusera-t-il de vous entendre ; car ses moments sont précieux, et il se réserve de préférence pour les grands crimes de la terre; mais alors tombez à ses pieds, Juana, racontez-
lui vos douleurs, dites-lui : « Au nom de Dieu, mon père, écoutez-moi, » et peut-être daignera-t-il prêter l’oreille à vos aveux. N’oubliez pas de le supplier au nom de Dieu, Juana.
» A présent, ma fille, si je vous ai causé quelque
scandale, me voilà quitte envers vous. A la place d’un
pécheur vous aurez à parler à un saint; à la place de
ce cœur fragile, de ces yeux qui pleurent, de ces bras
qui sont prêts à se tendre vers vous et à vous absoudre,
vous trouverez un cœur de fer, un regard auquel rien
n’échappe, mais aussi des paroles sacrées et la remise
de vos péchés, et la paix dans le ciel. Adieu, Juana,
pour jamais. »
A ces mots, le jeune prêtre se retira dans le fond de la cellule; Juana ramenait son voile sur sa tête : pour Anatole, il venait de se glisser sans bruit jusqu’au bas de l’échelle quand la porte s’ouvrit.
« Encore une parole, Juana, dit José, une dernière parole et adieu. Cette lettré que je vous remets, je l’ai
écrite malgré une promesse sacrée; je décèle une retraite inconnue à tout le monde, un homme exposé aux proscriptions des partis, un jésuite que la junte française a condamné à l’exil et que la cour de Rome a envoyé à Paris.
» Ici le mystère est un devoir de chrétien et d’honnête homme, Juana. Donnez-moi ‘votre parole que vous ne donnerez jamais cette adresse à personne, fût-ce à votre père à son lit de mort, fût-ce à votre frère le capitaine au pied du gibet, fût-ce à votre oncle Fernando l’hérétique, au sommet du bûcher fatal. Vous garderez ce nom et cette adresse, vous me le promettez.
— Je vous le promets, » dit Juana, entièrement remise de son trouble; le trouble d’une femme dure si peu.
Elle prit la lettre, cette lettres! redoutable et si précieuse, elle la mit dans son sein, à cêté de ses reliques ; toutes ses lettres, une femme les met là.
Tout fut dit alors entre Juana et le prêtre; Anatole
était déjà dans la me quand la jeune Espagnole remonta dans sa voiture où elle retrouva sa vieille duègne : « Sainte Vierge Marie, s’écria-t-elle, que vous êtes heureuse 1 vous a-t-il bien bénie, Juana? »
Veux-tu bien t’arrêter, morceau de bois stupide.
Légendes.
Pignus direptum lacerlis.
Anatole revint le lendemain chez le prêtre espagnol; il voulait demander là aussi à quelle porte il devait frapper pour trouver enfin un confesseur; mais fra José était parti dès le matin : insouciant voyageur,
il était retourné à ses églises de Séville; peut-être était-ce pour fuir Juana.
Anatole fut atterré quand il perdit ce dernier espoir. %
A présent il n’y a plus qu’une femme qui puisse lui indiquer ce prêtre; allez donc demander à une jeune fille l’adresse de son confesseur!
Allez donc vous exposer à son rire moqueur ! ou bien si elle prend votre prière au sérieux, comment affronter ses serments et sa promesse jurée? Il n’y a plus qu’un moyen": c’est d’épier la folâtre Juana, de se tenir là à ses côtés, d’être près d’elle son ange invisible.
Et si elle court dans la campagne, échevelée et l’œil en feu; si elle se passionne, la gorge haletante et le
corps penché, à quelque drame nouveau ;
Si le soir elle jette au loin ses légers vêtements tout au hasard ;
De ramasser alors le secret que son sein recèle; de lui dérober son confesseur comme si on lui dérobait un baiser d’amour!
« Quelle folie! pensait-il, et qu’il me faut de douleur pour être arrivé là ! »
Vous qui êtes jeunes, vous savez comment une femme abandonne ce qu’on veut obtenir d’elle, et par quel art on parvient à subjuguer cette volonté capricieuse; la tâche est pénible et fatigante; il faut se dépouiller de tout orgueil pour revêtir l’habit de courtisan. Allons, ventre à terre; soyez vil s’il le faut; mais à l’instant où vous y songerez le moins, vous verrez un sourire plus doux, vous sentirez une main qui s’abandonne, vous serez le maître, d’esclave que vous étiez hier.
On a écrit des traités à ce sujet ; on en a fait un art; cet art a eu ses Polybe et ses Follard : temps heureux où l’on avait assez d’esprit pour remplacer le cœur ! Aujourd’hui nous n’avons que tout juste assez d’esprit pour n’avoir point de cœur, et si bien que rien n’est facile à faire comme l’enthousiasme et la passion.
Il dut en coûter à Anatole pour se remettre à la poursuite de ces fugitives espérances que donne une femme, pour redevenir jeune homme et se mettre encore une fois à plaire ; jeune homme vif et beau, qui sourit et qui pleure, et qui dit : t’aime, » avec
une voix tremblante; mais il sentit qu’il n’avait pas d’autre moyen d’atteindre son but.
Ah 1 l’amour, et ses craintes, et ses espérances, et ses timides attaques, et sa défense réservée, et cette main blanche, et ce sourire, et ces parfums qui s’exhalent comme une âme, et ces chants mélancoliques, et cet œil noir, feu et larmes, et ces longues nuits, cü ces nuits si courtes, et ces vifs chagrins, et ces soudaines bouderies, et ces infidèles menaces ! c’est être Dieu un jour !
Il fut Dieu; Juana se laissa vaincre; elle céda, la malheureuse fille 1 mais ce fut une vaine défaite : elle n’avait pas compris ce qu’on lui demandait.
Elle attendit longtemps ce bonheur qu’elle avait
rêvé. Que tardes-lu, Anatole? Juana succombe, elle est à toi !
Mais Anatole était déjà bien loin.
Et le soir quand la pauvre fille tout en larmes voulut cliercher comme un espoir de consolation la lettre de fra'José, qui la recommandait à ce prêtre mystérieux, elle ne la retrouva plus.
On peut Juger de sa douleur, car c’était là tout ce qu’Anatole lui avait dérobé !
Le sommeil, cette mort de la vie de chaque jour.
Par hasard il dormait ce jour-là. Son sommeil était doux et calme, sa tête était rafraîchie, sa poitrine était doucement soulevée; il avait ainsi passé toute la nuit,
et il était arrivé à ce frais matin que donne le repos, moitié sommeil et moitié veille, quand le sommeil s’enfuit lentement comme un ami qui viendra vous revoir et qu’on retient de toute son âme. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait dormi ainsi, bien longtemps qu’il n’avait eu ce long réveil, bien longtemps qu’il n’avait assisté à ce joyeux sabbat du matin, quand d’un œil à peine entr’ouvert on voit danser dans un joyeux rayon de soleil tous les meubles de sa chambre, les uns avec la gravité d’un menuet, les autres avec la rapidité d’une ronde infernale. Alors le large fauteuil s’avance donnant le bras à la chaise la plus voisine ; les gravures descendent de la muraille comme des nymphes en liberté; la pelle embrasse les pincettes, et soudain commence la valse légère, pendant que les plus gros meubles se remuent avec la décence de la matrone d’Horace, et que l’armoire se dandine dans un coin comme un écolierlong et fluet qui répète sa première leçon de danse.
2oi
Ainsi était Anatole; seulement il avait peur d’être arraché trop tôt à cette molle béatitude; il redoutait le hasard malheureux qui devait remettre tout en place, chaises, fauteuils, pincettes, les tableaux dans sa chambre, et le remords dans son cœur.
Tout à coup une main robuste tire les rideaux de son lit : les rideaux crient; le jour entre dans l’alcôve, tout a fui, elle malheureux reste sans sommeil, inondé de lumière, éperdu.
Quand il put distinguer les objets, il aperçut à deux pas de son lit une pâle et austère figure, un regard vif et ferme. L’homme était de haute stature, sec et long, habillé de noir et patient à décourager un mort.
Il avait fermé la porte de la chambre, et il se tenait immobile auprès du jeune homme tout tremblant et qui appelait Georges de toute sa voix.
« Je vous servirai de valet de chambre, s’il vous plaît, lui dit l’inconnu, si vous devez vous lever à présent. »
En môme temps, et comme subjugué par une force invincible, Anatole abandonnait ce lit si doux; à la ' place de ses vêtements du matin, si eoramodes et si larges, il mettait un costume sévère; malgré lui et sans trop s’expliquer pourquoi, il se sentait dominé par ce regard de plomb qui ne le quittait pas un instant.
A la fin cependant il reprit ses sens, il retrouva cette merveilleuse facilité avec laquelle l’homme du monde dissimule sa pensée; il se rappela ces formules polies sous lesquelles la peur se déguise si bien,
« Faites-moi l’honneur de vous asseoir, monsieur, dit-il à son étrange visiteur, je n’osais pas vous espérer sitôt. » En même temps il approchait un siège d’un autre siège, et il attendait que l’inconnu fût assis pour s’asseoir.
L’inconnu repoussa dédaigneusement un des sièges.
« Je ne viens pas, dit-il, pour vous faire une frivole visite. La vie est trop courte pour la perdre. Je viens,
appelé par vous, entendre la confession que vous avez à faire : je suis prêt ; il me semble que vous devez l’être autant que moi! »
Anatole insista. « Avant que je vous ouvre mon cœur, permettez, dit-il, que nous causions ensemble quelque peu; j’ai besoin de savoir quel homme vous ôtes; je me confesserai plus tard.
— Causer avec vous, monsieur I et pourquoi faire, je vous prie? Qu’avez-vous besoin de savoir quel homme je suis, dites-moi ? Je suis prêtre et confesseur ; je suis là ayant droit de vous entendre, et mission , pour vous condamner ou vous absoudre. Vous m’avez cherché dans une retraite que vous deviez respecter, vous m’avez appelé malgré de solennelles défenses ; je suis venu ici prié par vous et poussé par mon devoir. Silence donc ! laissez là toute pensée profane ; ce langage d’homme à homme n’est plus fait pour moi : je suis un prêtre, et vous n’ôtes qu’un homme ; je suis venu ici pour vous interroger, et non pas pour vous
répondre; ainsi je suis votre juge : confessez-vous, pécheur ! »
Anatole avait eu le temps de se remettre tout à fait
de sa surprise; le sommeil de la nuit passée lui avait
donné des forces inaccoutumées. Puisque enfin il avait dormi une fois, ne pourrait-il pas dormir toujours ? Il résolut donc de remettre à toute force cet aveu qui lui pesait.
Mais le vieillard n’était pas disposé à céder. « Aussi vrai qu’il y a un Dieu, lui dit-il, avant que je sorte d’ici vous vous confesserez !
— Impossible aujourd’hui, mon père I aujourd’hui je me trouve trop heureux; l’air entre facilement dans ma poitrine, mon cœur bat doucement, ma tête est légère. Et pourquoi voulez-vous que je vous attriste, et que je m’afflige moi-même d’un récit sans intérêt pour vous, et qui n’en a presque plus pour moi? « En même temps il passait sa main dans sa chevelure qui était belle encore et qu’il retrouva docile comme autre-
LA COiNFESSION
fois ; puis il regardait avec complaisance son visage rafraîchi par le sommeil.
Après un instant de silence : « Je suis prêt et j’attends, » dit l’inconnu.
Anatole eut un mouvement d’impatience.
« Pour moi, dit-il, je ne le suis pas encore; je n’ai rien à vous dire aujourd’hui; aujourd’hui j’ai tout oublié, aujourd’hui je suis un homme, je suis libre et j’ai une volonté, je ne veux pas.
— J’aurais cru pourtant, reprit le vieillard, qu’il y avait sur ce jeune front des traces ineffaçables, une pâleur sans remède sur ces joues, un ver immortel dans ce cœur; vous ôtes bien fier aujourd’hui, jeune homme !
— Que lisez-vous donc sur mon front, monsieur ? répliqua Anatole; quelles peines, quels chagrins secrets, quelles douleurs?
— Oh ! moins que cela. Je lis sur votre front peu de chose, presque rien : un moment d’erreur, une
saillie innocente, une épigramme lancée au hasard, un meurtre; quoi de plus innocent? »
Anatole frémit. Un secret qui n’était qu’à lui seul, découvert !
« Qu’est-ce donc que cela pour vous, jeune homme? Une femme de moins, votre colère satisfaite, peut-être un emportement d’amour. Renvoyez donc le misérable prêtre qui vient vous inquiéter pour si peu, importun mendiant de vos secrets; un homme sans pouvoir et sans crédit, et dont la tristesse est si pénible. Qu’avezvous besoin de confesseur en effet ? c’est la joie qu’il vous faut, ce sont les vifs plaisirs, les filles à séduire, les fureurs de l’ambition, et les fêtes enivrantes où l’on oublie le passé et l’avenir. »
Anatole était confondu.
« Allons donc, bomme libre, qu’avez- vous fait de votre volonté ? Appelez vos gens, ordonnez-leur de me jeter à votre porte. Je suis un imposteur. Pauvre fille ! je n’ai pas vu son col le soir si frêle et si blanc.
et le matin meurtri et tout noir ! je n’ai pas vu ses lèvres brûlées par une bouche homicide ! je n’ai pas compris ces horribles convulsions, quand elle vous livra son dernier souffle, son âme 1 je n’ai pas vu, en l’ensevelissant, ces membres roides et tordus, son œil jeté hors de son orbite tout sanglant ! Oh ! oh I mon jeune époux, vous avez des baisers qui donnent la mort, et vous l’oubliez si vite ! vous tuez, et quand vient un prêtre chez vous, vous relevez vos cheveux, vous découvrez votre front d’homicide, et vous lui dites insolemment: Que lis-tu sur mon front? Croyezvous qu’il en soit ainsi toujours? sur votre âme, le croyez-vous ?
— Malheur à moi, malheur 1 disait Anatole.
— Et à présent quand vous refusez Dieu pour juge, quand vous reniez cette justice suprême qui vient à vous, pensez-vous que la justice humaine soit satisfaite? Pensez-vous que je puisse, moi, prêtre que vous refusez, être toujours le témoin muet de votre crime?
La loi divine OU la* loi humaine vous réclament; il faut quefune ou l’autre soit satisfaite. Puisque vous m’avez choisi pour le ministre de ces vengeances, je suis juge ou témoin, choisissez 1 »
Anatole courba la tête.
Le prêtre qui était assis se leva et portant son doigt sur son front.
« Me reconnais-tu donc enfin, meurtrier, s’écriat-il !»
Anatole baissa les yeux.
« Je vous disais bien que vous vous confesseriez! » reprit le confesseur d’un ton plus calme,
Anatole voulut s’asseoir.
« A genoux î » dit le vieillard. Anatole se mit à genoux les mains jointes. *
« Dites votre con/î^cor, mon fils. »
Il prononça son confiteor, ou plutôt il le répéta
mot à mot à mesure que le prêtre le prononçait, car il
l’avait oublié depuis longtemps.
Il s’arrêta au meâ culpâ, et il frappa sa poitrine trois fois.
La confession fut longue |et pénible. Elle se fit à voix basse et entrecoupée. Anatole était prosterné; sa poitrine rendait de sourds gémissements, son front se couvrait de sueur; il faisait d’atroces efforts de mémoire, car il avait été obligé de raconter toute sa vie, de faire l’histoire complète non-seulement de ses fautes, mais encore de ses opinions; et pendant tout ce long récit il avait dû lutter avec l’inflexible logique du prêtre, avec son inexorable science. Rien de sa vie n’avait échappé à ce regard de feu, et si bien que quand il vint û dire son crime et la mort de sa femme, ce ne fut qu’une faute de plus dans sa vie, un péché presque vulgaire, tant il venait de se voir criminel !
C’est qu’à la fin il avait trouvé un confesseur ; un homme assez fort pour dominer tout son être; âme, intelligence, esprit, cœur, tout était soumis à cet homme ; et quand le prêtre se fut relevé, Anatole était
encore à la même place à genoux, les mains jointes,
l’œil sec et hagard, foudroyé.
Les parents d’Anatole furent obligés de l’enfermer six mois dans une maison de fous.
Aujourd’hui il se porte beaucoup mieux.
Même ses plus intimes amis auraient peine à le reconnaître, calme, posé, gai sans sourire, heureux sans éclats, le visage rose, la main blanche, la jambe un peu déformée par l’embonpoint, la tête à moitié rasée, et sur son visage arrondi je ne sais quelle niaise innocence qui lui sied à ravir.
Il prie, il chante, il dort, il se laisse aller à un bienêtre qui n’est pas de la terre, et quand il descend de
voilure, il s’abandonne à ses^laquais avec la molle langueur d’une femme qui relève de couches.
C’esl un homme heureux, un homme en paix avec lui et avec les autres, qui s’est trouvé assez égoïste pour faire l’aumône sur son chemin.
Surloutil n’a plusde remords que lorsqu’il manque parfois aux lois de vigiles et des quatre-temps.
Il est prêtre.
Paris. — A. WiTTiasHBta, Imprimeur, rue Montmorency, 8.