‹ La confession posthumeChapitre 1 sur 2 · RUE DROUOT · texte numérisé non relu

RUE DROUOT

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A Camille de Sainle^Croix*

Lorsque notre ami succomba à la maladie de cœur qui le ravageait depuis plusieurs années» on procéda à l'inventaire de ses papiers. Soigneusement enveloppé, et portant pour suscription mon adresse, un manuscrit fut trouvé. C'étaient de courts mémoires : ils ne m'apprirent rien, car j'avais connu les grandes douleurs de cet homme ; mais en même temps ils répondaient à des calomnies propagées par des amis, accréditées dans ce que l'on convient d'appeler « le monde. » Je n'ai eu qu'à substituer aux noms réels> des noms d'emprunt, et, sûr de

t LA GOrrFESSlO^ POSTHUME.

ne point violer la confiance du mort, mais d'éclaircir des faits, trop connus, mal connus, je publie ces pages, que l'auteur laissa sanstitrCj et que j'intitule icij faute de mieux ;

Rien n'est si clifficilc que de peindre d'après nature et de conter selon la vérité. Avec un peu d'imagination j on écrivait les romans d'il y a trente ans; avec beaucoup d'observation»

on fabrique les romans de cette seconde moitié de siècle. Ëi je devais ici faire ceuvre littéraii^e, quoique ce ne soit point mon métier^ jepense que je m'en tirerais sinon éloquemment, du moins avec cette facilite qui fait dire au lecteur bénévole ; « Voila un livre intéressant, et joliment écrit. » Loin de là, je me propose denoleripowr moi seul^ coiiimentmes idées et

LA CONFESSiaS POSTHUME. f *

mes sensations originelles sç sont modifiées et détruites, au gré d'événements, peut-ôfre fortuits, mais, je le crois, inévitables, La seule qualrté que je puisse donc requérir de moimême, c'est la sincérité absolue. Or, il est presque impossible d'être sincère Je ne dis pas seulement envers le a autres, mais envers soimême. Quand même famour-propre ne noua leurrerait point, c'est chose malaisée de découvrir les mobiles véritables de nos actes, car ils s'enchevêtrent et se juxtaposent illogiquement.

Comme j'ai toujours attaché peu de prix à la vanité sociale, j'aurai tout dit de moi en rappelant que mon nom, celui d'une viedie famdie de robe, était honorable, ma position indépendante, ma fortune bornée à une quinzaine de mille livres de rentes»

Les deux événements d'où sont nés les malheurs de ma ™, mon premier et mon second mariage, auraient-ils pu être évités? Je ne saist Cependant^ en laissant une grande

responsabilité au hasard ou au destin, il me semble que je n'ai point assez agi, dans un sens ou dans l'autre, et qu'à tous les instants, m'a manqué la force de volonté.

Ce qui domine en moi, est l'horreur d'agir et la paresse de vouloir- Les tempéraments ainsi formés peuvent servir aux intellectuels, hommes de cabinet, peintres et poètes; mais pour la vie courante, ils sont impropres et incomplets.

Mon enfance fut celle des petits êtres délicats, fragiles» dépaysés dans le troupeau brutal des écoliers, A Tâge où les autres se livi^ent à des ejtercices bruyants, je rae promenais mélancoliquement, les mains derrière le dos, poussant du pied les cailloux, avec une énergie qui faisait rire mes camai-ades. Dans le vulgaire milieu d'un lycée de grande ville, à T-.., j'eus un avant-goiU précoce de la platitude et de la lâcheté générales. Mes amitiés, assez rires, lie furent point banales, et l'on m'y causa toujours du chagrin.

LA CONFESSION POSTHUME. it

Je fis de bonnes études, mais ne les poussai point assez avant pour devenir écrivain ou professeur. Mon goût réel pour les lettres, me faisait sentir plus vivement qu'à d'autres la beauté des auteurs classiques ; mais si je fis de grands rêves et conçus quelquefois des idées originales, l'impossibilité de m'exprimer, en une langue claire et harmonieuse, m'arrêta toujours. Je sortis donc du lycée sans m'être décidé d'avance à une position.

Mon père était mort depuis dix ans, ma mère habitait l'Anjou, aufondd'un vieil et étroit château, ceinturé d'un grand parc. Impotente, elle passait ses journées, étendue sur une bergère, en face d'une glace ornée d'amours, où elle mirait, sans y prendre garde, son visage pâle et aminci. Elle tenait ce domaine de ses parents. Demoiselle noble et sans fortune, elle avait épousé d'amour, mon père, dont les grands succès oratoires illustrèrent le nom plébéien. Je fis mon droit, par condescendance filiale, et vécus six ou sept ans

lî LA CONFESSION POST^jU^E.

à Paris. jusi|ii'au t#$w^ A» mes ex,^maDs.

Je m'amusai, çQm^^ |a plupart de^ ji^un^s gensj sans graad piais^r ^t ^ans ^l|es dépenses.

Loin d'aller dans le monde oà deux salons m étaient ouverts, celui du député Ëliia et celui de mon cousin Maxenee, directeur d'un journal du boulevard, je ne fis, ici et là, que des apparitions rares et courtes.

Chez le député, s'assemblaient les cabotins de la politique^ ê^res que, d'instinp),, je ipéprisais. Chez uion cousia, se pressaient Ig^ çabp- Uns du journalisme, de l^ poésip, dijromap, du fjiéâtre et des art§, Et chez l'ii^a et chez l'autre, aux grandes soirées, 4^s acteurs ypritables, engagés à cet effist, disaient de§ mpuologues ou récitaient des vers.

Je ne trouvai guère de sincérité que chez quelques bohèmes de lettres, avec qui je me liai un soir, dans un cabaret assez bizarre, SÎ9 au haut de Montmartre : deux d'entre eux sont devenus célèbres, le poète Louis

^- ifTT^Tr^?

LA CONFESSION POSTHUMp. 13

Aliel, et Kàpre polémiste, Jean d'Espérabert.

Je me pris aussi 'd'un goût profond pour la musique.

La femme, naturellement, fut mon plusimpé rieuxdésir: les livres nous peignentl'amoursous des couleurs telles, que le plus rustre, en songeant aux tourments de la passion, aux voluptés et aux désespoirs extrêmes dont elle s'accompagne, se sent mordu de curiosité et dévoré d'orgueil et d'envie. Effectivement, tout nous flatte dans l'amour, et ce qui le rend si douï, n'est que notre impérissable amour-propre.

J'eus donc des femmes, en commençant, hélas ! non par l'adoration ingénue d'une vierge, mais par la satisfaction grossière de mes sens.

Filles de brasserie, prostituées plus riches dont les robes de soie traîftent dans les lieux publics, demi-mondaines ayant hôtel et voiture, femmes de vertu commode, veuves ou divorcées, épouses mal assorties, et leurs caméristes, actrices et bas'bleus, j'eus, n'étant

ni laid, ni pauvre, tous les simulacres d'amourette, de caprice, de passion même, et de dépravatiOD aussi, que peut souhaiter un don Juan banal, de bonne famille, à vingt-cinq ans. Ce qui, à chaque aventure nouvelle, me troublait et m'inquiétait, c'est la parfaite placidité de mon cœur. Quand on a vieilli, on trouve que c'est grande pitié, ces fantaisies sans ardeur, et cette défloraison salissante de toutes les virginités de l'âme et du corps.

Un doute s'emparait de moi ; et ne l'ayant pas éprouvé, j'en vins à nier l'amour. Aux deux salons où je me rendais, si rarement que ce fût, que voyais-je? '

Chez mon cousin Maxence, la femme, blonde aux épaules de neige, se prostituer, déjà mère de trois enfants, aux plus riches actionnaires du journaL Par là s'entretenaient le train luxueux de la maison, la splendeur des toilettes de Worth, et le paiement, par acomptes, d'un petit hôtel aux Champs-Elysées. Le mari dont la seule fortune consistait en appointe-

nients directoriaux, consentait, j'en eus la preuve, et s'entremettait lui-même avec beaucoup de gravité, aux affaires amoureuses et commerciales de sa femme.

Dans le salon politique, le député, un maigre homme brun, avilissait, froidement, sa dignité de mari et de père, en s'affichant, au dehors avec des drôlesses, chez lui, auprès des femmes de ses meilleurs amis. D'un grand avenir politique, mais sans prestige physique, il ne pouvait ainsi plaire que par la sincérité de son vice, et l'entêtement sadique de son regard ; peu de femmes lui résistaient. Son intérieur n'en était point troublé : Madame Ellia, plus âgée que son mari, devenue énorme et dévote, se consolait ; et la fille, disait-on, âgée de dix-sept ans, et parfaitement élevée, leur témoignait une soumission d'esclave.

L'enchaînement des circonstances, de leurs causes et de leurs effets, a quelque chose d'inexplicable. Pourquoi, comment, deux

16 LA COKFE^SIOIV POSTHUME.

étrçs qui ae se sont jamais çptous, éprouvent^ls, en s'apercevant la première fois, une Bjnjpatiiie, et presqu'une familiarité de vieilles connaissances? Comment, dans un^ foule, un homme et une femme peuvent-ils se chercher des yeux, et échanger un monde de pensées intimes ? Pourquoi un nom, prononcé tout hautj vous trouble- t-il, comme l'annonce d'une joie ou d'un malheur? Pourquoi, mis en présence d'une étrangère^ pressent-on iuimédiatement que Tavenir, non décidé jusqu'alors, se détermine soudain, suivant une fatalité qui ne déviera point? Entre tant.de milliers de routes, de ravins, de sentiers où l'on peut librennent passer^ pourquoi prend-on l'un plutôt que Tautre, et une fois engagé, ne peut-on retourner sur ses pas ?

Cependant le sort de toute ma vie se décida dans une après-midi, par le plus absurde des hasards, comme je rendais visite à une vieille dame, amie de ma mère* La corvée était ennuyeuse, je Pavais retardée longtemps. S'il

LA CONFESSION POSTHUME. i7

avait fait du soleil, j'aurais paressé encore, mais il pleuvait^

— Vous arrivez cinq minutes trop tard, m^ dit la vieille dame. Madame EUia et sa fille sortent d'ici.

— Ah 1 fls-je avec la plus polie des indifférences.

— Elles venaient m'inviter à leur soirée, Judith y fera ses débuts dans le monde. Elle est grippée, la pauvre enfant, et laide à faire peur, tant ses yeux sont rouges et son rhume désagréable.

— Espérons qu'elle sera guérie ! dis-je avec un intérêt simulé, et comprimant un bâillement involontaire.

« Judith, voici un nom de la Bible », pensaije, et je me tournai vers la vieille dame qui entamait l'éloge de son chien, un griffon grisonnant, acariâtre et un peu sourd. Une suggestion trottait dans ma cervelle, et le souvenir me frappa d'un tableau du dernier salon — Judith tuant Holopherne, — très belle, cette

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M i.A i:o«i'ESsropi posta itsik*

composilinn d'un jeune coloriste ncclamé :

Judith, roiissej eonlemplait Ja tête coupée, ^vec riûdéfînissable expression d'une Hérodiade vengée,

^~ Vous n'êtes guère bavard, aujourd'hui, disait la vieille dame. Force me fuL de ropoudre

à ses paroles par des monosyllables plus attentifs. Elle reparlait des Eliia, prononça à nouveau le nom de Juditti, et trois minutes après, sans que rien marquât la transi tioa de ses idées:

^- Pourquoi ne vous mariez-voui pas ? ditelle.

A cela je répondis, sans trop me récrier, les banalités d'usage : rien ne pressait ; j'étais ainsi, sinon parfaitement heureux, du moins paisible ; Il f allai! aimer terriblement une femme, poui' consentir à vivre avec elle, près d'elle, devant elle^ matin et soir^ pendant des années, jusqu'à la mort. Au reste, je plaidai sans vigueur, la question me semblait oiseuse et me regardant de trop loin.

Je pris congé, à la grande joie du griffon, qui, dépossédé par ma présence du fauteuil, s'y blottitànouveau,avecdes grognements égoïstes. Le lendemain je recevais une carte d'invitation à la soirée des Ëllia.

J'avais ce soir-là, précisément, promis de souper avec mes deux camarades de lettres, Aliel et Espérabert. Je donnai tort aux Ellia. Ils n'offraient point d'attraction, en somme; les débuts de leur lille ne me livraient à l'idée que le nom bizarre de la Judith, et la vision banale d'une demoiselle enrouée, se mouchant continuellement. A sept heures, on sonna à ma porte, deux hommes vêtus insouciamment d'habits rôpés, entrèrent, empreignant sur le tapis la boue du dehors.

Jean d'Espérabert était un beau garçon au torse mâle et à la fière allure. Son visage, dont le modelé rappelait le masque des Césars décadents, s'éclairait de deux yeux bruns piqués d'un point de feu, et pâle souriait, énigmatique comme un bronze clair et verdi. Uri

;.i||; l.A COMFKSSrO^i L'USTHUMË*

étrange contraste frappait en Lui : sa force réelle et la folioerm de ses gestes ; la rudesse cachée de son tempérament et la douceur timide de sa voix. Soo âpre prose, perdue en de petits journaux, décelait un maître- Et il avait le rare mérite de ne point sentir Teucre ni la littérature ; car il mettait la réalité, et vivre et ag^l^ bien au-dessus de la fietioû et de l'oeuvi-e écrite. Borné dans la sphère étroite de la bohème, au lieu de manier hautainement des trésors, ou de chevaucher eu altier capitaine d'aven tînmes, il s'efforçait, en buvant de douteux alcools^ en se dépensant en amours d^uue lieui^e, de tromper, par ce simulacre de pâture, la soif et la faim qui le tourmentaient de romanesque et d'aventures. Je m'attristais à le voii' ainsi se blaser des joies réelles, pai* le dégoût que lui procuraient les fausses. Et j'aurais voulu quil se lançât, brillammentj dans le journalisme ou la politique; mais uue incurable fierté Tavait jusqu'alors empêché de se vendï'e.

Aliel avait vingt ans de plus que son compagnon. C*était étrange de les voir inséparables, tous deux si différents. Malgré son irrécusable talent, et les éclairs de génie qui jaillissaient de sa face, non moins que des strophes harmoniques de ses poèmes, Aliel, tant admiré des gens de lettres, si inconnu du public, était en passe de mourir un Jour, dans la dernière misère, avec l'amertume suprême de songer qu'avec lui mourraient ses divins chants, inédits ' pour la plupart ; car il avait toujours manqué des mille francs nécessaires à l'impression -du volume, chez le célèbre éditeur des poètes. Il était petit, nerveux, portant moustache et barbe maigres. Ses pantalons ne tenaient jamais, et vingt fois par jour les omnibus risquaient de l'écraser. Il vivait halluciné, dévidant en paroles incohérentes, ou en vers d'ad* mirable profondeur, un rêve perpétuel, et qui semblait lui sortir par tous le^ pores, tant ses yeux s'ouvraient, dilatés pai' la vision souveraine, et tant ses gestes, secs et fous, sem*

li Th rOPfFESSION POSTHUME.

Liaient secouer dans l'air d'invisibles idées. Tous de X, plantés sur le tapis, et mouillés jusqu'aux 08, me faisaient peiné ; à nous rendre dans un cabaret banal, je préférai faire monter à diner d'un grand restaurant voisin ; nous prîmes place à un coin de table, le dos au feu, et avec une sincère gaîtc.

Il y a dans la conversation des gens de talent un charme exquis, dont ne se doutent aucunement les maîtresses de maison, les gros bonnets de la finance ou de la politique. Des rêveurs, que 1 on serait en droit de croire aigris, sombres et pleins de fiel, dépouillent, comme par magie, leur écorce, dès qu'ils se sentent en un milieu ami. Qu'un verre de vin généreux leur réjouisse le cœur, et, comme des enfants, ils s'échauffent, et voici lancés les dialogues spirituels, apartés drolatiques, boutades aiguës, tirades passionnées et paradoxes pleins d* étincelles.

En les écoutant, Espérabert et Aliel, souvent l'idée m\'î?l Venue qu'ils payaient trop ri-

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chement mon hospitalité, que c'était moi leur obligé humble ; je me sentais honteux de n'avoir ni génie ni talent, de tirer mon seul mérite de ma facilité à vivre, et de cela vi^aiment pouvais -je m'en savoir gré? étant de bonne santé, et riche plus que suffisamment.

Plus d'une fois je m'étais juré d'obtenir pour Aliel une sinécure, dans quelque emploi administratif : mais quel titre avait-il ? De vieux gens de lettres d'une valeur médiocre, occupaient, il est vrai, de ces places, mais avec quelle peine et par combien de protections; encore, avaient-ils toujours gardé le décorum d'une pauvreté décente, et caché autant que possibleleur esprit littéraire. Mais cet esprit-là, Aliel ne pouvait point le dissimuler, c'était son âme même, il ne pensait et ne vivait que pour la poésie. En lui, toutes sensations se transformaient en subites conceptions d'art, que formulaient des vers tristes et beaux, obscurs parfois et rayés de lueurs sublimes.

Ce soir, je leur posai la question : ils mou-

iHtent de faim, voulaient-ils que je les aidasse iïe mon faible appui ; si la place que je m'efforcerais de trouver, ne leur convenait point, qu'en serait-il de plus? Ils la quitteraient, et tout serait dit. Il y eut un moment de silence, puis ils se regardèrent, et riant franchement, haussèrent les épaules, en disant avec une indifférence où leur accent marquait une gratitude :

— Faites comme vous Tentendrez !

Quelques jours après, je m'invitai chez mon cousin Maxence. J'avais toujours été surpris de le voir se répandre en doléances sur le manque de polémistes et de chroniqueurs de Ulent; et, muni de quelques articles que d'Espcrabert m'avait, dans le temps, abandonnés comme autographes, je résolus d'en avoir le cœur net. La sincérité d'un directeur de jour^ nal me paraissait, je l'avoue, assez problématique.

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Un ami que Je rencontrai, de ces gens qui vous appellent.: Très cher, et qui vous content étourdiment leurs bonnes fortunes et leurs se^ crets, me happa dans la rue et dit :

— Mon bon, votre absence a été remarquée, il y avait peu de monde chez les Ellia : j'ai fait danser la petite, eh bien I c'est. . . — et 11 me dit à l'oreille une grossièreté — car cheles gens polis, c'est un besoin cynique de déshabiller les femmes en trois mots.

J'arrivai de bonne heure chez les Maxence.

Il n'y avait au salon que les deux aînés des enfants de mon cousin, un petit garçon, blanc de peau comme un anglais, roux de cheveux et frisé, et une petite fille bouffie, à grosses lèvres d'allemande et cheveux de lin.

Ma cousine, en robe sombre, causait avec

une dame massive, que je reconnus. Comme

je saluais, je vis sortir d'un coin d'ombre une

svelte et mince fille, dont le regard me procura

une émotion singulière. C'était Mademoiselle

Ellia;

m LA rO>rESSiON PO.^ïTHUME,

D'un instant je n'osai lever les yeuA, el les siens, je \e sentais, pesaient sur moi ; quand je Tobserv^ai, elle ne détourna point son visage, et d'inexplicables pensées s'échangèrent entre nous. Je ne puis dire que je la trouvais jolie, noD, ni laide, ni bien faite, ni désirable. L'aimai-je? poinl : et cependant quelque chose m'attirait à elle.

Un sentiment vif pour une femme empêche de l'étudier et d'observer impartialement, tant ses qualités et ses défauts quela couleur de ses yeux, ou la forme de ses vêtements ; au cas où Fesprit voudrait se livrer à une investigation sérieuse, une immédiate transposition lui montre les choses autrement fpi'elles ne sont, et plus belles.

Mais ici, je n'éprouvais rien de cela et ma faculté d'analyse restait indemne. C'était avec njie tranquillité, voisine de Tin différence, que je ilétaillai cette jeune fille, en même temps qiie l'observation brutale du quidam rencontré me tintait dans Toreille* Le mot me semblait irjjuste, voilà tout; car Judith Ellia n'était point

(l'une maigreur ridicule, mais d'une finesse extrême et d'une minceur d'enfant avant la crise. Sa robe très simple et son petit corsage brun moulaient une taille sans souplesse native, mais droite et pure ; tous ses gestes étaient sobres, corrects et suffisamment « femme ». Un visage ovale et d'une pâleur chaude s'encadrait de cheveux ondulés, d'un blond foncé et sans éclat. Ses dents se montraient à peine, si elle riait, blanches et petites, entre des lèvres d'un rouge terne. Ses yeux étaient doux et froids, d'un bleu couleur de violette fanée.

De tout cela se faisait un air d'eftacement, qui peut-être reposait le regard. Judith, dans un salon, fût d abord passée inaperçue ; mais ensuite le poète, le rêveur n'eussent observé qu'elle. Comme ceâ fleurs de tapisserie, qui de vieil or ou d'argent bruni, semblent un repoussoir aux soies vives et aux feuillages d'émeraude, et qui, à seconde vue, captivent la pensée parleur perfection un peu sèche et leur amortissement aristocratique.

%H LA fJOI^I-'EâStON POSTIIUMt:.

Ceup âifl' coup parurent ilaxence, puis M. Laurent- Goulaîne, persoûnage très influent, haut placé dans l'Administration* Vint un banquier, actionnaire du journal, chauve, boufG, à lèvres pendantes, un Allemand: puis un industriel asse^ jeune, d'origine anglaise, hlanc de visage et roux. Tous deux embrassèrent les enfants, que le mari ne caressa qu'après, pour la forme. Madame Laurent-Goulaîne se fit attendre; elle étajt allée à la Chambre, accompagnée du secrétaire de son mari.

Celui-ci tournait ses pouces avec ostentation, c'était un homme à barbe noire; on lui accor* dait la plus vaste intelligence; il ne semblait, en ce marnent, témnigner que d'un appéUt exiraordlnaire. Enfin sa femnie ei son cavalier parurent.

Le dîner fut servi,

D*abord Madame Laurent -Goulaiue et le secrétaire attirèrent mes yeux, par leur familiarité insouciante ; ils se parlaient haut, ricanaient, avec une impudence habile qui, aux

yeux de bien des gens, rendait improbable l'idée d'une liaison aussi quverte, §aus les yeux même du mari. Mais il n'y prêtait aucune attention; on découpa une dinde rôtie, et grand fut mon étonnement de voir que M. Laurent- Goulaîne, ayant mangé ce qu'on appelle vulgairement le pilon, le reportait à sa bouche et se mettait à le sucer avec patience et minutie, et des petits grincements et des petits craquements, au point que l'os, de cinq minutes en cinq minutes, devenait d'une blancheur nette, lisse et éclatante.

Un silence gêpé çomn^ança, les regards coi^vergèrent sur lui, un sourire passa comme qn soufflei sur le visage de sa femme et du secrétaire ; et M. Laurent-Goulaîne suçait; rongeait et pqlissait toujours son os, avec une concentration d'idées épouvantable. Une analogie instantanée me fit regarder l'autre mari , Maxence : il pontemplait la poitrine de sa femme avec une bonhomie sereine. Et moj,

après avoir dévisagé Madame Ellia, paisible et

ne voyani là rien, et Judith qui aussitôt me ïam;a un simple et froid coup d'œil, je me sentis plein de honte et de pudeur.

Ce n'est pas l'un des moindres étonnements de celui qui, enfant^ tint pour sacrée la vertu des siens, que d'apercevoir, sitôt entré dans le monde, combienj sous Thypocrisie des convenances, s'étale d'impudeur et de vice, se compromettent de jeunes fdles qui pourraient être ses sœurs, de damesmilresqui pourraient être sa mère. De là, dans ce milieu corrompu, me vinrent souvent des répulsions et des pitit^s que je n'éprouvai jamais parmi la pire bohème et dans les phis mauvais lieux. C'est que la sincérité dans le vice est une assez grande chose, et (pic le cynisme des prostituées parait moins coupable que rhypocrisfedes femmes huiinétes . , *

La présence de Judith Ellia me semblait, h cette table, choquante^ et presque monstrueuse.

Elle était si différente des autres ! Dans

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la beauté épanouie et calme de ma cousine,

s'avouait une stupidité paisible, mêlée à la dépravation de celle qui se donne pour des robes, pour un hôtel, pour le luxe et le bienêtre.

Chez Madame Laurent-Goulaîne, il n'y avait dans les yeux clairs et fiévreux, et dans le sourire d'une grande bouche, qu'une sensualité impitoyable, qu'une folie d'hystérique.

La grosse figure de Madame Ellia témoignait de la bonté, mais sans initiative et sans divination.

Mais Judith Ellia était d'un autre sang et d'un autre air que ces femmes. Toutes, elles indiquaient, livraient leur âme secrète ; la jeune . fille ne trahissait rien d'elle : et close dans sa simple robe brune,* elle semblait, ainsi correcte et sans éclat, une pèle énigme vivante.

De tous, c'était moi qu'elle regardait le plus ; souvent, longtemps.

Au salon, force me fut bien de l'aborder et de causer avec elle. Cependant ce ne m'était

3Î LA CÛMFESSlOîi POSTHOUE.

pas uû plaisir, et sij'ea avais ressenti un, —

très incoQâcieûl et iuexpUeuble, — à lo coutenipiêr, par contre venir échanger près d'elle des paroles banales, ne m'eût paru désirable qu'au cas où je l'eusse aimée, — mais cela n'était point encore ; au^^ me sentis-je roal à Taise.

Rien ne m'était désagréalde, eomme la nécessité d'entretenir, à table ou dans un salOQt une darne, si jolie fiU-elLe : Tai^t de dii^e des riens spirituels m'échappe ; et j'ai un besoin de généraliser les choses, qui me rend à pciue tolérable, près des femmos instruites ou intelligentes. Nous parlâmes donc, Judith Eliia et moi, dedioscsquclcouquesjet sous son simple regard, je me sentis gêné, comme si, pour la première fois, une vierge m' apparais sait, superieureàmoi, et qu'elle méjugeât en sa pensée-

Elle avait ime voix simple et d'un timbre net, qu un accent presque insensible, sur certains mots et cerlaiiies syllabes, parait d'un réel chai^me.

Je m'aperçus, qu'^u lieu de parler pour elle, elle s'efforçait de me faire donner mon avis, sur telles choses et tels gens: ce qui me déconcerta. Sans doute, nous nous étions intrigués mutuellement. Lequel des deux 4tait supérieur à l'autre? Si nous devions nous approfondir plus tard, lequel des deux asservirait l'autre ? Voilà ce qui me troublait : une pure curiosité intellectuelle, je le répète, car elle-même, je ne la convoitais point ; et il ne me semblait point qu'on pût la désirer comme toute autre femme. J'aurais compris qu'on l'aimât, d'amour platonique, toute sa vie. Et je n'étais curieux que de son esprit.

On m'appela au fumoir, j'y restai le plus longtemps possible, après avoir tiré de Maxence la promesse de s'occuper de Jean d'Espérabert.

Quand je rentrai au salon. Madame Ellia se leva. Je fus invité, par elle, aux réceptions intimes du samedi : lorsqu'elle et Judith furent sorties et qu'on entendit le roulement de la

vi^ituiT, j'oprouvai un soulagemPnl inoiprinial)!e.

Je m'endormis lai^l, pensif : cai' j'avais inspiré à celte jeune fille une curiosité que je lui rendais enlière ; et je me sentais à la fois flatté el. inquiet.

l*<mrquoij inquiets quelle prescience obscure pou vais -je avoir de ma destinée, pai' le seul fait de ui'être rencontré avec une inconaue^ qui prohal}lement ne m'aimait pas ei que je n'ainitiiâ pas?

Pouiianl je songeai à elle cette nuit, et j'y ilcvais penser longtemps. (Jui m'eût dit ejue déjà cuminençaient les malheureux entraîneuienls de ma vie?

Cinq semaines après, je \1vais dans l'intimité des El lin, Judith me revoyait chaque fois avec plaisij\ 0"^'*"1 à sa mère, rien ne la faisait se départir d'une hienvoillance si habituel le, qu'elle en devenait banale.

LA CO.NFESSIOIS POSTHUMK. 35

Sa lille m'intéressait (le plus en plus; toujours discrète, toujours d une grâce et de gestes un peu secs, toujours dirigeant sur moi ses regards froids et aigus, elle allait, venait, avec cette simplicité qui empêchait qu'on prit garde à ses actes.

Elle me faisait parler, de moi, des miens, de mes idées, de mon avenir.

Elle me reprocha une fois ma paresse :

« j'aurais déjà dû me faire un nom, être célèl)r(î I » Tout cela, dit d'une voix nette et sans jamais un abandon.

Jamais vierge ne fut plus sage, et jamais cœur ne palpita moins sous des seins immobiles, clos au corsage sombre et étroit. Je pensais, seul ; m'eiforçant de la définir, elle : une jeune fille moderne, (comme on dit de nos jours, oubliant que ce qui est moderne aujourd'hui, sera demain vieillot, suranné, ancien, antique, puis aussi lointain que le plus obî^cur passé) : oui, une jeune fille moderne, correcte, pratique, débarrassée des iicUons reli-

gieuses et des enthousiasmes puérils, une parfaite demoiselle, idéal parfait de femme ou de fille d'un Président de la République modèle.

Je lui communiquai cette réflexion, gatment, le lendemain; elle en sourit, sans préjugé, en m'observant cette fois, avec une attention marquée.

Son regard, iiosé sur mes cheveux^ mes yeux et ma bouche, descendit à mes épaules, scruta ma poitrine, remarqua mes mains, mes genoux, mes pieds, puis, comme si cette inspection eût été définitive, elle me toisa de bas en haut, en pinçant un peu ses lèvres, haussa légèrement les épaules, et se leva.

Je ne sais quelle frayeur succéda au malaise que m'avait causé cet examen, et prenant sa main :

~ Judith I

^ Non! dit' elle froidement; et mer€^r* dant xxnê dernière fois, elle s'éloigna.

Je restai étourdi. Il m'apparut, nettement,

quune chose grave, exceptionnelle, venait d'être tranchée, ici même, d'un mot.

Et cependant je ne lui avais pas avoué que je l'aimais. J'allais le faire, à la vérité. Par quelle divination avait-elle riposté : Non? Et « non » à quoi? à mon aveu, qu'elle déclarait superflu, comme si elle le connaissait d'avance? ou à la proposition de mariage qui aurait suivi? Je né m'étais pas prononcé encore, et elle déjà répondait : Non.

Alors je sentis à nouveau le regard dont elle m'avait lentement toisé, et je devins pourpre de honte.

Elle m^'avait jugé à cet instant-là, certainement. Elle avait deviné que j'en viendrais à lui parler d'amour, et ne me trouvant point digne d'elle, elle me signifiait d'avance de m'abstenir.

Mes sentiments étaient d'une confusion cruelle: je mé sentais petit, niais et confondu. Et l'orgueil protestant : « mais vraiment, n'avait-elle pas été bien prompte, où avait-elle pris

m LA C0NFS8SI0N POSTHUME*

ciîla, que je raimais^ que j'allais le liû confier? Sa précipitation n'était-elle pas fort impartineole?... — Ah I il n'était que trop vrai, je l'aimais sans m'en étrid clouté bien cli^eoienti et maintenant je n'avais plus d'espoir! t Bi ealme une minute auparavant, une oppression me serrait le cœur, et je ne voyais j^us Favenir que noir et fermé : le passé au Qon* ti^aire, s'éclairant, comme un mirage doulou* reux, je roulai des idées de mort et de vengeance impossible; étourdi par dessus tout de la soudaineté d'un événement que ne présageait rien. Craignant qu'elle ne repart, JQ sortis.

Et mes Idées changèrent. Sans doUte j'étais J'ou et U^aversé d'une lubie? Que s'ôtait-il passé, en Bomme? rieni — Voilà Men l'faûaginatiott imprévue et soudainement détraquée des gieuiB à apparence calme. L'air de la nuit rafraîchis^ sait mon fronts et je me trouvai déplus en plus ridicule î « quelle chimère allaite me forgei* là? Judith m'avait regardé longuement, soiti de

LA GOIlFESftION POSTHUMI. 90

haut en bas, oui! s'ensuivaiMI cpie par là elle résolvait un dernier doute et prenait sa décision sur mon compte? Non» évidemment.

Je lui avais pris la main, et elle m'avait dit non, deux fois. Simple bouderie, certainement^ d'une Jeune fllle intelligente à qui je reprochais, assez peu galamment, et sans doute avec injustice, de n'être pas davantage... — quoi, au juste? ou de n'être pas un peu moins..» — mais quoi? le savais-je moi-même. Que pouvais-je lui reprocher? En vérité, j'étais fou I »

Aussi m'efforçai-je de ne plus penser à cela. Un vent 'frais glaçait mes tempes ; je me«entls de plus en plus rasséréné. Voyons, aimais-je seulement cette fille? L'aimais-je à la folie, pas« sionnément, au point d'en faire ma compagne^ de l'épouser demain?... Non, non! elle m'intriguait un peu, sans doute. J'avais du plaisir à la voir, parce qu'elle ne ressemblait point ma autres i n^ais c'était là tout, oui ! rien de p)ud«

Et remis d'une alarme dont la violence, en dépit de mes contradictions, révélait le véritable état de mon esprit, je me couchai, très las ; une tristesse agita mon sommeil : dans mon rêve même revint Timportune pensée que je me mentais à moi-même, que Judith seule avait deviné la vérité, et qu'elle m'avait, par son regard, jugé, et par sa parole, condamné.

Quand je revins chez les EUia, je fus accueilli par Judith comme si rien ne s'était passé ; et j'aurais pu le croire, si ma jalousie dorénavant éveillée ne m'avait rendu soupçonneux.

Le député avait pour secrétaire un jeune homme blond et vétilleux , avare de paroles , mesuré dans ses actes, qui remplissait .ses fonctions avec une exactitude de scribe et un manque d'intelligence générale absolu. Il était de vieille noblesse, et point mal d'apparence. Je m'aperçus qu'il soupirait à la dérobée pour Judith, et j'en avertis celle-ci, avec l'intention

méfiante d'étudier son visage et le son de sa voix :

— Oui. C'est un parti qui plairait fort à mon père, à moi non.

- Pourquoi donc?

— Ohf C'est un honnête homme, dit-elle avec une intonation traîtresse.

— Eh bien?

— J'ai remarqué, continua-t-elle sans émotion, que ce que l'on appelle dans le monde un honnête homme est presque toujT)urs doublé d'un imbécile.

C'est seulement À partir de ce jour que je m'aperçus que Judith levait les yeux sur tout étranger, tout nouveau venu dans le salon, exactement avec la même curiosité qu'elle m'avait témoignée la première fois. Pendantune soirée, une semaine, elle observait l'intrus, — c'en était un à mes yeux, — le faisait parler, puis un beau jour elle le toisait, l'ayant jugé à sa valeur, et ne lui témoignait plus qu'une indifférence cordiale, comme à moi.

Quand je fus sûr de cela, et que Judith ne s'attachait à un homme que par le désir de savoir ce qu'il recelait en lui, dé bon ou de mauvais, et s'il était un individu vulgaire ou un être supérieur; quand je fus édifié à cet égard, au lieu de me sentir humilié, d'avoir été, moi aussi, rejeté dans le tas des dédaignés, je ressentis une singulière satisfaction, comme un homme qui, se trouvant en compagnie mêlée, s'apprête, par un coup d'éclat, à dépasser de cent coudées ses compagnons.

Comme tout était perdu pour moi, c'est alors qu'il me sembla que rien n'était perdu.

« Car, me disais-je, soutenu par l'amourpropre, les autres, qui sont des gens fort inférieurs, elle a pu les juger d'un coupd'œil; mais raoî? elle ne me connaît certamement pas ; comment m'aurait - elle pénétré ? quand me euis-je livré complètement à elle? Elle tient. à épouser un homme actif, ambitieux; fille d'une société démocratique, elle veut en remplir les plus hautes places, c'est son droit. Il ne tient

LA GOIlFESSION POSTHUME. 43

qu'à moi de lui prouver que Je l'ai comprise ; j'ai des relations peu nombreuses mais bonnes, je suis riche» Pourquoi n'AUTaisge pas, comme tant d'autres^ un titre, une fonction bien en l'ue? Mais laquelle? continuai-Je en moi-même, les positions sont si peu stables aujourd'hui, les ministères s'éa*oulent les uns sur les au* très comme des châteaux de cartes : être pré^ fet, autant me faire représentant de commerce, je voyagerais moins. Je suis docteur en droit, je puis être avocat, mais combien de meurt-de* faim se disputent la charge de défenseur d'of* fice, et j'aurais tant de mal à prendre mon métier au sérieux. Substitut ou magistrat?

comme mon père : c'est triste. Conseiller de préfecture? pourquoi pas pécheur à la ligne.

Reste l'Administration, il y a des emplois considérés, rémunérés et stables. On peut se rendre utile là comme ailleurs, pourquoi n'y entrerais-je point? »

Chose étrange, que l'insanité d'un pareil projet m'échappât absolument f

J'étais riche, et je ne voyais pas que prendre un métier, surtout celui-là, me ravalait, sans autre effet que de diminuer et restreindre mes facultés. Et en même temps que je voulais passer en vue, afin que Judith m'acceptât pour mari^- et me jugeât digne d'elle, — par une absurde contradiction, — ^je merépétais que je ne Taimais point, qu'aucune pensée ne me guidait, sinon le poids de mon oisiveté, le remords de iiiun intelligence inemployée, le désir de me rendie utile à mon pays.

Oui, j'allai, moi, paresseux et insouciant, jusqu'à invoquer cette suprême hypocrisie; certes, il fallait que mes sentiments , encore que je niasse leur existence, fussent bien violents et étranges, pour bouleverser ainsi en moi toute logique et tout bon sens.

Cependant je ne voulus rien faire sans consulter Judith. Elle m'approuva, avec la plus cordiale indifférence, et sans détacher de moi ce regard bleu et froid, où je croyais lire l'aveu de tendresses refoulées, le désir que je me si-

LA CONFESSION POSTHUMR. 45

gnalasse, et la promesse tacite de récompenser mes efforts.

Son père, à qui je fis part de mon intention, me dit :

— Comment donc f Nous sommes trop heureux que des hommes comme vous viennent à notre parti!

Trois jours après, le ministère s'étant disloqué, EUia me fit agréer comme secrétaire au nouveau chef du personnel du Préfet de la Seine.

Je fus d'abord très occupé ; aller à la Chambre, recevoir et congédier les visiteurs, écrire • des lettres, courir aux rendez-vous, bref, me surmener tellement, et sans aucun goût pour cela, que vingt fois j'eus l'intention d'abandonner ma nouvelle position.

J'enviais fort, de la pièce luxueuse où je me tenais, le personnel des malpropres bureaux voisins , les humbles fonctionnaires qui, ne s'occupant point de politique, se livraient exclusivement aux besognes de l'Administration!

.46 LA CONFESSION POSTHGiAE.

Par aventuré, le ministère Culbuta, il n'avait duré que trois mois.

— Ah ça, me dit avec bienveillance le chef du personnel, que ferons-nous devons? Noiis suivez-vous dans notre retraite? Voulez- vous être sous-préfet, oii décoré de l'Instrùctioh publique?

— Rien de cela, nommez-moi dans les bureaux, je reste.

On prit sur-le-champ un arrêté qui me nommait sous-chef. Pendant ce temps j'en libellai un autre, en faveur d'Aliel ; mais autant ma nomination avait été facile, autant la sienne offrit de difficultés. — « Il n'y avait point de places ! point d'argent 1 » — J'invoquai ses titres de poète, son réel talent : idée malheureuse ! car mon protecteur qui, cependant passait pour très lettré, leva les bras au cief, me maudit, cria à l'injustice, ajoutant que ces gens-là faisaient de détestables copistes. Il signa, cependant, et Aliel fut nommé, à quarante-sept ans, employé auxiliaire, à treize cents francs

d'appoÎDlëménls. Lés miens s'élevaient à cinq ttille, San» comprendre les gratiflcatlotis él Itidemûitég deiouteâ sortes.

Ce me fut un grand plaisir, trois jours après, d'installer Aliél dans les bureaux et de lë feëôiïimandér à ses chefs. Il s'y mêlait d'ailleurs un sentiment de honte pénible, car j'avais pris connaissance de mes nouvelles fonctions et savais qu'elles n'auraient rien que d'agréable. Aliel, au contraire, en échange d'une besogne de paperasses, dont mon pouvoir n^allait pas jusqu'à le faire dispenser, gagnerait une inîsërable somme, à peine suffisante pour qu'il ne mourût pas de faim. Ce qui augmenta mon malaise, c'est que les premiers temps il fut fort tourmenté. Son chef, un gentleman solennel et gourmé, le persécuta pour les minutes d'arrivée en retard, pour l'écriture point assez nette, pour la besogne insùttîsànte. Je dus faire changer à Aliel de bureau : ses appointements furent élevés à une somme un pfeu plus honorable, il obtint à

un ministère voisin une indemnité littéraire, et pendant un an fut et resta tranquille. Son nouveau chef, qui posait pour l'artiste, lui faisait fumer des cigarettes dans son propre bureau ; par sa loquacité prétentieuse, il hébétait Aliel, lui donnait des conseils, entre autres de ne plus faire de vers, et d'écrire des vaudevilles.

Cependant une rafale parlementaire rassit dans son fauteuil mon ancien Préfet et sa suite. On me fit fête, et le ministère ne tomba point, six mois après, sans quejefusse promu chef de bureau. Il m'avait fallu deux ans pour cela. Je touchai neuf mille francs et vécus dans la considération et l'envie de tout le monde.

Je recevais quelquefois la visite de d'Espérabert, il avait débuté dans le journal de Maxence, et y avait lancé des articles si âpres et si virulents que le scandale avait immédiatement rendu l'auteur célèbre. Il gagnait un peu d'or, vivait avec rage, séduisant toutes [les femmes

jj4IPj Jipjpjt'iji km^ ; . ,' :

Là CONFESSION POSTHDMR. 49

et vidant toutes les bouteilles. Cependant il ne paraissait* pas heureux, et peut-être le sentiment d'une déchéance morale le rendait plus fiévreux, plus agressif. Parfois, je regrettais presque d'avoir aidé ces deux hommes, lui et Aliel, à sortir de leur noire misère, et de leurs rêves de gloire chaste.

On me décora; je crus que l'heure était sonnée de m'expliquer avec Judith. Ce n'est pas que le métier que je faisais me plût : il me répugnait au contraire, par la facilité, par l'injustice de mon rapide avancement. A vivre en un tel milieu, j'en avais connu les dessous, et il me venait une grande pitié pour les pauvres employés subalternes, restant indéfiniment à de vils apppointements, et à qui chaque nouvel an nous disions : — « Travaillez, espérez, plus tardf la Chambre n'a pas voté de crédits, nous n'avons pas d'argent au budget. Certainement, notre bienveillance!... mais qu'y faire? Espérez, travaillez! » Mais quoi! les richeiS «euls ontraison; de tout temps et partout, ainsi

voilt les choses. Que pouvàis-je, sinon être affable ôt dbut, réiidfë tôtlâ lès services pos^ Bibles à mes silbordoiitièS? Louable oii non, teâ position était faite; Jô ti'iàviâis J)as trente- et-iiil ah8 : |)0llrttUOl Judith tn'àûràit-ëllê repoussé*?

Je me rendis chez elle.

Nos relations étaient de même nature, et depuis le jour où elle m'avait tofeé si scnipuleusemeiit> ett étaient toujours resléèis au même point.

Qufel aveUglemeht die ma part : ainiiàht Judith, je me répétai qu'elle m'était indifférente, et je me persuadai qu'elle m'aîmaît, alors que je lui étalé indifféteUl. ,

Madame Ëllia venait de sortir, je jetai un coup d'œil dans là glace du salon : à ma boutonnière, un ruban rouge, mince comme un fil, tranchait sur le noir de ma redingote ; quoique simple, j'étais vêtu fort élégamment. Judith entra sans bruit.

Une émotiott extraordinaire me souleva, lé plancher vacillait et je crus tomber.

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Gtette fois, devaiit l'importance de ma déclaration, j'abdiquai tout mensonge, et de l'amour plein les yeux^ plein les lèvres, pâle, hésitant, je cherchaii avant d'avoir dit un mot, dans le sourire de Judith, ma grâce ou mon arrêt. Elle s'étiait assise, derrière une table à ouvrage ; et certainement frappée de mou émotion cruelle, elle me regardait, tranquille. Uïi grand froid me tomba sur les épaules, et je n'espérai déjà plus. Elle portait son éternelle robe simple, rien d'elle n'était changé, ni son pâle ovale visage, ni Tor terne de ses cheveux, ni la minceur enfantine de sa personne. Je fis un effort de volonté désespérée, sans que nul espoir me soutînt pourtant, et tout d'un trait, d'une voix altérée et sèche :

— Judith, vous ne vous étonnerez pas de mes paroles, vous savez que je vous aime et que je veux vous épouser ; aujourd'hui j'ai un titre, une position et l'avenir devant moi, consentez-vous à être ma femme?

— Non ! dit-elle avec douceur et assez bas.

:^% hk CONFESSION POSTHUME.

on même temps qu'elle remuait négativement la tête.

C'était déjà fini, je le savais; mais je voulus m'expUquer, au risque du ridicule :

— Vous me méconnaissez, Judith, je vaux mieux, je vous l'assure, que la plupart des hommes qui viennent dans ce salon. Ils ne pensent qu'à eux, moi, je ne pense qu'à vous. J'ai été constant ; à trente ans, j'ai la force et la raison. Si vous ne croyez pas devoir vous décider encore, fiancez-moi votre foi, et j'attendrai de vous plaire et que vous m'aimiez, non mitant que moi, c'est impossible, mais îissez pour me supporter sans répugnance.

— JSon ! dit-elle, avec le même signe de

Jo continuai, m'embourbant par lâcheté.

— En aimez-vous un autre ? dites-le-moi, je vous en supplie, je ne cesserai pas de vous aimer, mais je me retirerai, dites, en aimezvous un autre ?

— Non I dit-elle, toujours calme.

LA GONPBSSION POSTHUME. K3

Alors je suppliai, bassement :

— Je vous en prie, agréez-moi, Judith, à moins que, par une de ces répulsions irraisonnées, je ne vous fasse horreur ?

— Non.

. — Ou que vous souhaitiez une position plus haute et plus brillante ?

— Non.

— Ou une plus belle fortune ?

— Non.

— Alors aimez-moi, je suis si malheureux ; que yous en coùte-t-il de m'accepter : mariés, nous irons où vous voudrez, tous vos désirs seront accomplis, vous mènerez la vie qui vous plaira. Ce que j'ai fait depuis deux ans, c'est pour vous, autrement que m'importe? Je vous entourerai de tendresses; je ne suis ni un savant ni un poète, mais j'ai, vous le savez, l'âme plus haute que les ambitieux vulgaires, qui vous entourent; tenez, je vous en prie, dites oui, par pitié, voyez, je m'agenouille, je vous aime, Judith, consentez. . .

— Non! fit-elle avec le mdme accent, et sa tête avec une inflexiUe douceur refusait. — Elle restait la même, sa gorge se soulevait à peine, ses joues rosissaient à peine. Alors je pris ses mains et les couvris de baisers inutiles. Mais sans souci de méi douleur, sans peur que quelqu'un n'entrât, elle me plongeait au cœur son regard bleu et clair, froid comme la pointe des aciers. Je me taisais, je l'implorai muettement : seuls, mes yeux parlèrent^ mes lèvres parlèrent; et muettement aussi elle agitait sa tête, avec un inexprimable sourire qui signifiait :

— Non,

Une fureur sauvage s'enfla en moi, le sang me monta à la gorge, mes veines se gonflèrent, il s'en fallut de peu que je ne la tuasse l Mais toujours elle souriait et agitait sa tète avec un mouvement gracieux qui me bouleversait l'âme et me <5onfondait l'entendement : « était-ce stupidité de sa part? était-ce intrépidité? -^ Qu'y avait-il donc derrière ce regard sec, d'un

LA conrBssioN posthumh:. »5

bleu fané? Que venait-il à l'esprit de cette surprenante fille? Quel secret, quel mystère recelait-elle? » — Et sans force pour me lever, je la contemplais, avec une douleur morne.

Le jour baissait rapidement, et elle deveniàt sombre dans Tair obscurci ; ses mains, que je tenais, étaient d'une tiédeur fraîche, et sans parfum; assise droite et le front déjà dans l'ombre, immobile elle se tenait, paraissant ne point même songer, personnifiant peut-être, comme une statue, ma propre douleur. Et alors qu'aucun espoir ne me restait, je ressentais cependant une mystérieuse douceur, à être ainsi près d'elle. Le silence était profond, les arbres de l'étroit jardin découpaient aux vitres de grands feuillages noirs.

Un transport me jeta tout contre elle^ je la pris à bras-le-corps ; elle ne bougea point, gardant son attitude, mais une raideur faisait ses membres et ^ taille comme de pierre, et pour la première fois, l'idée que Judith était femme, souleva mes sens et m'emplit d'un désir fréné-

Stf LA CONFKSSION POSTHUME.

tigue, en même temps que du sentiment d'un droit, — cai^ je l'aimais — et d'une vengeance, — car je la haïssais. J'étreignis nos poitrines, rivoi nos fronts et nos bouches en un baiser désespéré, qu'elle reçut sans s'émouvoir. Ma main saisit son genou, froissa sa robe: je TÂlai I

— Soyez raa femme,

— Non î dit-elle, comme si une statue eût parlé ; alors je desserrai mon étreinte, et n'osant comprendre qu'elle me faisait l'abandon glacé de sa virginité, devinant presque, que par pitié pour moi ou par curiosité perverse, elle se prêtait, oui, une seule et unique foiSj je me mis à pleurer doucement, sans volonté, la tète sur ses genoux. -^ La seconde fatale s'éloigna; elle ne reviendrait jamais plus.

La nuit était presque complètement tombée, \m froid enlisait dans le salon, les feuillages heurtaient aux vitres, la cendre s'agitait dans kl cheminée, et mon cœur n'était plus que

ténèbres : je me levai, connue un êti'e privé de conscience, aveugle, à tâtons et confus ; sourdement honteux, comme d'un crime entrevu.

— Adieu, murmuraije, soyez heureuse avec un autre, c'est mon vœu le plus cher; qu'il soit jeune, beau, qu'il vous aime I surtout, soyez heureuse.

— Je n'épouserai qu'un vieux! dit l'étrange fille avec une sécheresse indéfinissable. A demain! mon cher.

Et congédié, je m'éloignai aussitôt, stupidement, la laissant seule, assise droite dans l'ombre, rêvant à quoi? à la haute prudence de sa volonté, qui serait toute maîtresse d'un vieillard! — ou à l'offre qu'elle dédaignait? — ou au viol que je n'avais point commis?

Le lendemain, je donnai ma démission au Préfet ; un très honorable travailleur convoitait ma place, il avait tous les droits et quinze ans de services ; on la donna à un charmant jeune homme, protégé d'un ministre.

3« L\ CONFKSSIOIN POSTHUME.

Le jour même, je reçus, dans mon bureau, la visite trAlioL:

— Permettez-moi de m'en aller aussi, ditil ; rien ne vaut l'indépendance bohème; si j'arrive cinq minutes en retard, on me dit des choses amures ; mon temps est pris ; écrire me devient impossible^ car ici je m'énerve et m'abrutis. L'atmosphère est malsaine; je gagne fie quoi nourrir un chien ; j'aime mieux être libre et misérable.

Le hasard fit survenir au même moment «rEspérabert. Il était vêtu avec la dernière élégance, mais son linge était froissé, ses chaus* suros fatiguées^ et au lieu de faire tinter, selon son habitude, quelques louis dans sa podie> il en tira une masse de gros sous :

— Jelâehôle joUnialisme, dit- il, avant pour* rlture complète. Tant que j'ai été libre de mes haines et de mes admirations, bien, mais il me faut cracher sur celui-ci, lécher le dos à celuilà, je m>n vais. Oui, tout au fon de la BretagnOi dans une maison de matelots, écrire un

livre, quelque chose de bien. Votre cousin Maxence est par trop ignoble, et je le lui ai dit, carrément.

Là-dessus, ils me quittèrent ; et le soir même, je partis pour l'Anjou.

^^' '/^mjM^ 1,1 r»-.i -J-» >-. V*- •Z's «

Le chemin de fer me descendit à V... une ville de sous -préfecture, mi-partie ruines et maisons neuves ; la calèche de ma mère m'attendait et m'amena, au trot de deux robustes chevaux, et aux cinglements de fouet du cocher, en moins d'une heure, à Rigel, où, au-dessus du village, montait en pente douce l'avenue de notre parc, bordée de hauts vieux tilleuls et s'évasant en demi-cercle, autour de l'habitation, un raide et étroit petit château, du temps de Louis XIII.

Sur le perron de pierres disjointes, près

m LA CONFESSION POSTHUME.

d'uD liomme gros et rouge, une jeune fille en toilette claire, regardait venir la voiture, ils rentrèrent à ma vue; et dès que j'eus, dans le grand salon à tapisseries sombres, embrassé ma mère, étendue dans sa bergère, c'est à ces deux personnes qu'elle me présenta : des propriétaires du voisinage, les Vial, et — si je me rappelais les lettres où elle m'en parlait — de ses bons amis.

Je m'inclinai, l'homme rubicond et réjoui m'avait déjà pris les mains, mettant ses chas ses gardées à ma complète disposition. Made moiselle Vial souriait, très rose et élégam ment vétuo. Puis ils prirent congé, ce qui chagrina ma mère ; elle ne m'avait encore dit que deux ou trois paroles, et, selon les apparences, vivait dans la plus grande Intimité avec ces personnes, tant la jeune fille s'ingéniait à lui plaire et à la câliner. *

Ils promirent, quoiqu'on s'excusant de l4ndiscrétion, de venir dîner et nous laissèrent;

Cette réception assez froide ne me -surpre-

LA CONFESSION POSÏIIUMK. 63

nait pas; depiiis un au et demi, je n'étais pas dçscen,du à la maison, et q^uoicjue je respectasse forj; ma pière^ et qu'jelle m'aimât certainefljjeot, à sa manière, i^ était ^ssez Qaturel qm, viyant ^ci, seule^ elle s'ent.o,urât ,(j[.e rela- Jtjipjis çdmabjes et journalières, conupe l'on n*eïi ^ qu'eft pfoyince.

.— ^ t)ie», Hjpn ami, quelles 30^t vos iptmUfm^ ? W^e jdeflwowla-t-eUe-

« Rester près d'elle, répondis-je, vivre fugues aaoiàes d'i^ne vie eontempioiUve et ^i£tiv6 à la (m, indépendant et solitaire, n»

Ma mjère ne me fit point d'obje/etion : puisque je n'avais pas voulu marcher sur les traces de mon pjèr e, bri^ier un emploi au Parquet, y soutenir notre ancien nom, célèbre et re§peeté, (cette Tei^onciation de ma part lui avait jaiUs causé une profonde douleur), peu lui importait, à Fheure présente, quoi que je fisse.

Elle avait, je crois, peu de tendresse pour ma nature de rêveur, mon éloignement de la société, mon amour des livres et des tableaux :

64 LA (^(>>FlïSS[ON POSTHOME.

mon temps, occupé à lire ou à penser, Un semblait, évidemment, perdu dans la plus grande oisiveté» Elle ne me parlait plus de ses propres idées; depuis que j^avais manifesté, jadis, de la répugnance pour un mariage riche, elle gardait à cet égard un silence an peu dédaigneux : l'emploi de mon patrimoine^ de ma vie et de ma jeunesse, ne la faisait non plus sortir d'une réserve, qu'elle s'était imposée par dignité froissée.

Longtemps, j'avais déploré cette incompatibilité de nos denx natures ; puis aucune discussion ne l'ayant aggravée^ c'était avec une certaine liberté d^ esprit que nous nous entretenions désormais, ma inère et moi, gardant chacun pour nous nos idées, et, aulieu de les heurter, les rentrant au contraire, par bienséance et affection. L'habitude,quifait se résigner à tout, l'avait certaînement consolée. Vivant depuis quinze ans dans ce château, elle avait borné sa vie à Tencloa du parc et son cœnr au coni" mcrce de vieux amis-

LA CONFKSSION POSTHUME. 65

Seul, j'errai dans le parc et le jardin, il faisait une belle journée chaude. Une mélancolie invincible m'engourdit, il me sembla que le temps n'avait plus d'heures, et que déjà tout l'ennui de la province pesait sur moi.

Naguères, la vie fuyait si vite! Et cette journée n'en finissait pas. Cependant mon œil se reposait sur les arbres et les gazons ; ayant mis une grande distance entre Paris et moi, il me semblait avoir rompu net avec le passé ; la ligure d'une vierge, lointaine, s'effaçait dans les fumées de l'horizon. Pourtant, c'était hier. Mais comme hier était loin déjà I

Et plus j^allais, rêveur, froissant le gravier des allées, plus une indicible torpeur stupéfiait mes pensées, plus dans l'air épais de la province, mes nerfs se débandaient, mon sang s'alourdissait : la chasse aux titres et aux places, l'ambition politique, les escalades de places dans les ministères, tout cela me paraissait infime, grotesque, ancien.

Je m'étonnai d'avoir désiré, d'une si véhé-

ii LA CO»FESSiaN POSTHUMB. ^

mente passîan, m'eDchaîner à la pâle Pari* sienne, dont je ne prononc^aiâ Tmôûiâ plus le ûom. La douleur cuisante de la vaille ne m'était plus qu'un malaise sourd ; et aspirant Tair pur^ parfumé de roses et de Taràme sec des foins fauchés, écoutant un eri de coq, strident, se répéter affaibli, dans le lointain, je ne désirai plus que le repos, et j'abdiquai ma puérile existence de Paris. M'avait-elle jamais plu? Non; à mon esprit contemplatif, il fallait le grand silence des prés, les longues flâneries à pied, les marches le fusil sur Tépaule, les lectures prolongées du soir dans la vaste bibliothèque de mon père, tandis qu'un amoncellement de braises répand une rouge tié^ deur*

Ce qu*il me fallait, c'était de ra'attacher à une étude approfondie ; plusieurs me sollicitaient à la fois : des travaux historiques, et des recherches sur le droit ; je vivrais seul, quel plaisir ce serait, Thiver, de travailler et de méditer derrière les vitres où tintent les

plutôt torrentielle», tandis que 1q vqnt gropde et se lamente*

An printemps, je ferais de longues cpurses, nous avions des propriétés à quelques kUomètres, j'irais, et l'été et l'automne, toucher les rentes chez Ips fermiers : on l)oirait un verre de vin clair, les petits enfants b^bouillés se laisseraient bercer ^ur mpn gepou ; et deux grands chiens à moi, bopdir^ient ^t aboieraient.

Lentement, un angélus tinta, avec une mélancolie douce. Sans être pieux, je revis en mémoire ces vieilles églises de campagne, aux vitraux grossiers, aux stations de la croix enluminées. Elles sont fraîches et pauvres : une vieille femme, presque toujours, dans un des bancs de bois usé, incline sur deux mains rugueuses le^blanc de ses coiffes, et un rayon de soleil, traversant l'image d'Epinal du vitrail, coupe le chœur en deux d'une clarté trouble, où dansent et s'agitent les atomes de poussièrei

m i.A i:oNPf:ssri>!s posthu>ik.

Bnisqiiement s'aj^ila la cloclie du châleaiK elj secoué demarêveriej je n'eus que le temps de courir changer d'IiaLits. Une demi-heure après^ une seconde sonnerie con\iait les hôtes au salon.

J'y trouvai d^abord la figure rose de Hade^ moiselle Claire, la jeune fille entrevue déjà, puis son père, puis le président de THermlny, un vieil ami de ma famille. On me présenta à. deux ou trois autres personnes d'âge mûr, et Ton passa à table; un domestique poussait le fauteuil à roulettes de ma mère.

Seule, la vue du président de l'Herminy me fit plaisir. Sa tête était noble et pâle, entourée d'un collier de barbe blanche, couverte de cheveux argentés, mais un pli tirant les lèvres leur donuait une expression résignée et fatiguée, et le regard, d'un bleu éteint, était douloureux parfois.

IL de THerminy n'avait point un esprit or dinaire, mais une vaste intelligence, une àme droite, une grande indifférence aux plaisirs ile

T'^TfVt/-

vanité et aux hochets de TambitioD. Sa vie, du peu que j'en savais, avait été heureuse, son nom et son intégrité de magistrat, tenus en haute estime ; aussi ce soir-là, frappé plus que de coutume de l'air pensif et soucieux du vieillard, le regardai-je plus d'une fois à la dérobée, avec un intérêt sympathique.

Chose étrange que l'atmosphère des milieux.

A Paris, dinais-je quelque part,je me sentais à l'aise, libre de mes paroles et de mes gestes, j'étais chez moi. Et ici, il me semblait, parmi ces figures communes et provinciales, être vraiment chez des étrangers.

La grande salle à manger que je connaissais me semblait inconnue,'et ma mère, point ma mère, mais une froide et vague parente, le président, un autre que lui, les convives, fort sots ; M. Vial, d'un commun à faire frémir et sa fiHe Claire, malgré ses gracieux regards, la dernière des indifférentes.

Je dînai avec malaise, gêné par le regard de

70 L^ CONFESSIOλ POSTHUME.

^ns qm la m mmwmm pas, ^ ^ntaM ^e

i#e, @^>^p # ém pr<^$ we i^ t^iouvais ^f^^. p'mléfé^ (iesidéei^, l-éUrmt^Sâ des opi- ^opK^ 1» f^dwr à'mfvits saas grâce lei sass cbatew*, ^toui W'éo^l^^. Pw^, par ^sxjeiai^e, que je me ji^iki ffïM è <léteiter> piur repré. ^Ui^ 4i» toft4'«»» au«r#, m-^«i«dt p^ ses éclats de rire enfantins, sa vivacité, ses .caups

«W»¥«^ j«8lf; #a|t 4^M9* «»d.f «H f#}»f d.

remuante et naïve pejljt^ pr/MVAOJ#j^, #| lu glii- «MJi«^^i^^l^m $Hi r4^gj){?d, /wel|«rme

^QrWi Iep(^d«At, gnin^^ |^#Fsaj^/p^

d« r$w, vm mm» yuhmi i^or? ¥^^^^ et

ffî£ £ore^nt, plus d^une fois, k leur tenir tète.

L» dièr^ jetait exeeijô&te. Ma mère avait

toujours conservé eette grande tradition de la

^roviQce, soa cordpn bleu était renommé à

dix lieues à là ronde, et apprécié de tous les conviveà.

Peu à peu, unechàleur versée par les grands crûs de ftoùrgôgiïe vivifia ihon cœur, en même teôrps qif ùnè ftéîétude heureuse me fit oùblîéf taofi cteigrîn ôf émoussa TaCuité de mes .^énsatîobs.

La grande horloge, qui tout à l'heure, avait de si lents tic-tac, maintenant carillonnait joyeusement. Je regardais mieux les convives,, ils me parurent hoïmétes gens; je connaissais le £ac( et le goût sûr de ma mère, elle ne se serait point plu à des propos imbéciles. Une saillie de U. Vial me fit rire tout à coup; je f avouai spirituel, ce gros homme. Claire, — je la privai dès cet instant dans mon esprit du « mademoiselle » cérémonieux, — Claire parut plus jolie que. (ouf à l'heure, et son sourire était charmant.

Je Pobservai mieux : elle avait les cheveux ehâtàâi, ïes yeux f>runs, la peau la plus blancBe et la plus rose. Sa chair, modelée en

molles et fortes rondeurs, saillait par de suhits mouvements, gonflait là, Tavant-bras, ici, la gorge, avec le charme ingénu propre à toute jeune tille ivre de vie, de sang et de santé. Je me reposai à regarder ce visage frais, et les jolies fossettes de ces joues roses ; la bouche humide, s'ouvrait avec un éclat rouge, et une mollesse de fleur élargie au soleil.

Je ne sais quelle impudeur naïve sortait d'elle, comme de ces roses qui semblent dire : <t cueillez-moi. » Tout en elle s'offrait, non à moi, non aux autres, car elle n'avait pas témoigné encore de coquetterie — mais s'oifrait à vivre, à rire, à chanter ; elle était souple comme une chatte, douce comme un fruit. Sa taille était d'un peu au-dessus de la moyenne, ses mains et ses pieds, attachés joliment,' mais point trop grands.

On passa au salon, aussitôt mes sensations agréables s'évanouirent, je ressentais un grand mal de tète et de la pesanteur : mécontent de

moi et de ma trop facile satisfaction, je devins maussade^ et prenant à part le président de THerminy, je ne m'entretins qu'avec lui, pendant trois longs quarts d'heure, sans accorder un regard à Claire, qui toute surprise de mon changement, et assise, causant près de ma mère, me regardait à la dérobée, sans pouvoir cacher sa naïve tristesse.

€ Elle a cela de bon, pensai-je, que je ne l'ai point vue me faire des agaceries de provinciale j elle paraît naturelle, sincère, sans raffinement d'aillem's, et nullement aristocratique..., et aussi bien qu'est-ce que cela peut me faire ! » ajoutai-je en haussant les épaules.

Quand on se sépara, je la saluai froidement.

Le lendemain, il pleuvait ; j'espérai qu'il ferait un peu de soleil dans la journée, mais quelques pâles derniers rayons s'évanouirent, et d'un ciel gris, sans relâche, avec une monotonie continue, la pluie tomba. Je m'installai dans la bibliothèque : deux grandes fenôlres

H LA COrfFl^âSlO[?î POSTHUME.

s'ouvraient sur le parc, et tantôt regardant au loin Bi personne ne pasadit dans les allées, tantôt inspectant lee rangées de livres^ tantôt m'enfooçaDt dans le vaste fauteuil de travail Je perdis ma journée en songeries.

Jepensai à moa père, que j'avais peu connu^ ayant dix ans lorsqu'il mourut ; ie revoyais mal son visage, dont la sévérité me faisait peur ; pourtant sur les portraits qui restaient de lui, Tironie austèi-e de la lèvre était corrigée par nne bonté lumineusCjau fond des yeux. Il avait le grand fronts la poitrine large de l'orateur : ma mère lui conservait un cuite fervent et d'inébranlables souvenirs* Il était mort à quarante-huit ans, d'une uïaladie de cœur dont, je m'en souvins, aux heures où je me montrai un peu souffrant, mélancolique^ on avait craint pour moi l'hérédité.

Parfois aussi feette idée m'était venue, que je devais attribuer à quelque lésion organique secrète la disposition particulière de mon esprit ; mais je ô'y avais jamais attaché une

Ik CONFESSION POSTHUME. 75

importanee au point de me soigner, ou de consulter seulement quelque médecin en renom»

Puis je revis mon enfance, mon temps d examens à Paris, mon affection bizarre pour Judith, mes efforts et la position acquise pour lui plaire, puis son refus ; et il me sembla que ma vie avait atteint un période, et que maintenant, comme un château de cartes effondré, j'allais la rebâtir à nouveau. Mais sur quoi ?

Sans désespoir, car j'étais déjà résigné à la perte de mon amour, mais sans joie, je passai en revue tous les mobiles qui pouvaient m'inciter à une vie nouvelle. L'action pour elle-même me semblait contradictoire avec ma nature, Taetion pour un but ne me séduisait pas davantage : si j'avais eu une ambition personnelle, j'en serais vite revenu, depuis ma constatation de l'injustice sociale ; ma fortune et mon savoir m'ouvraient trop facilement les portes pour que je ne m'en dégoûtasse point.

L'amour de« lettres serait chez moi toujours

wm

76 LA CONFESSION TOliTHtîMK-

platonique, faute d'une énergie active et aussi d'un talent marqué. Alors quoi? il ne me restait plus qu'à vî\Te, qu'à me laisser vivre ; la tentation suprême d'un suicide ne me vint paSj car je n'étais point désespéré, triste tout au plus et trouvant la vie banale et sans 'par* ftim>

Un doute singulier me saisit : avais-je aimé réellement Judith ?N'avait-ce pas été un amour de tète, une vague surexeitation cérébrale et comme un exutoire à mes pensées, à ma force nerveuse et morale? Cette idée m'at* irista un moment : ne connaîtraîs-je donc Tamour que de ouï-dire ? étais-je moins doué que les autres ? pourquoi n'avais-je, certainementi aimé qu'une Judith intellectuelle et non femme ? car autrement ma chair n'eùt-elle pas voulu se mêler furieusement à la sienne, ce soir d'ahandon glacé, dans l'omjïre? Aimer: qu'était-ce au juste ? Mais cela existait-il même 1 N'était-ce pas un mot, une idée ne cnrrespondnnt pas à une entité nécessaire :

Baf !jM"^ ■"« ' ■.» '^^ "^^ .* ' ■^'^»«'^r"#'.-'»j^,"^"

LA CONFESSION POSTIIl'MK. 77

la démonstration de l'existence de Dieu, de rtmmortalité de l'àme, est impossible à faire. L'amour, pas davantage ne se prouvait ; et qu'il existât même, n'était-ce pas dans des conditions bien rares, entre deux êtres d'élection, d'âme assortie, et d'esprit correspondant?

De rêveries en rêveries, l'heure passa, mais lente, bien lente, et je m'énervai, contemplant aux fenêtres les allées silencieuses du parc, de voir qu'il n'y passait personne. La solitude, le silence, l'égouttement de la pluie qui ne cessait que pour recommencer, m'induisirent à un spleen réfléchi et froid, que perçait cependant, comme une pointe d'épingle acérée, une idée que je ne formulais pas en moi-même, et dont l'écho me fit tressailUr, lorsque le soir, au diner, ma mère dit:

— Claire n'est pas venue aujourd'hui, son père s'est foulé le pied.

Le lendemain, par simple politesse, je me rendis chez nos voisins. Il faisait chaud et clair,

7ê LA CONFESSION POSTHUME.

le soleil ioùndait les champs d'un coup d% clarté d'or. J'arrivai à une grande maison hlRnche^ où d^ vigoureux aboîments me reçiireïTt, J'entrai dans un petit potager; une sonnette ayant tinté, une servante vint à ma rencontre et m'introduisit dans un pavillon de chasse, où, le pied étendu sur un pliant, M. Vial fumait sa pipe, en regardant mélancoliquement son fusil et soncarnier accrochés au miir.

Il me reçut cordialement, avec une bonhonûe joviale, sacrant, en l'absence de sa fille, contre ia foulure gu'il avait attrapée la veille, en sau* tant maladroitement à terre du haut de sa voiture.

Quand la conversation se ralentit :

— Voulez-vous visiter le jardin? me dit-il.

Claire y est, prenez l'allée et Pescalier, vous la trouverez dans le verger.

Je suivis ses indications, et la maison étant en contre -bas du grand jardin, je montai l'escalier, de bois et de terre battue, qui s'élevait

LA CONFESSION POSTHUMK. 7»

entré deux rangées de sureaux» et je me trouvai dans un baut verger, oeuvert de gasons anglais, parmi lesquels, entre les arbres chargés de fruits, éclataient de rouges corbeilles de fleurs.

Tout d'abord je ne vis personne, tant les feuillages étaient épais ; mais au détour d'une allée, je l'aperçus, vêtue d'une robe dHndienne bleue à fleurs blanches, courte, à laquelle il ne manquait que des paniers, pour donner Fillusion d'une robe Louis XV. Claire, cambrée en arrière, les deux mains à une branche, secouait violemment les prunes qui tombaient autour d'elle; je la vis qui m baissait : sa robe se gonfla, bouffant sur les reins et déchaussa les chevilles.

Je m'approchai sans bruit, elle était blanche et gracieuse, à l'aise et alerte. Quand je fus à deux pas, comme elle se relevait, elle m'aperçut et lâcha le coin de sa robe ; toutes ses prunes se répandirent, tandis que Claire, devenue soudain, d'un rouge pourpre de sang

0} l.\ CtiVF^SSiaX VOSTHUHK.

ptiT ôt rpii cmili*. i^loiiiïnil. un cri, el. snbî(;eiTieitt lïîilissRil rie saisissement, pr^te k loiiiher.

Mon air mquiet lui Jît plaisir, car elle s^oycasa^ sourit, et ses joues redevinrent roses.

Il y avait en elle une ingénuité assez rare»

son parler était doux et un léger zézaiement ne lui m essayait pas. Je ramassai les fruits, elle ï3e baissa aussi, son haleine m' arrivait, chaude comme une cnresî^Oj nos mains se mêlèrent, plus d'une fois. Nous ne parlâmes guère, et surtout ni de nous, ni du voisin, à peine du beau soleil et des prunes mûres.

Elle m'en offrit^ mais ne voulut pas que je touchasse à celles qui étaient tombées* Debout, elle se cambra, le menton levé, et tendant les deux bras vers la branche, fit saillir sa gorge moulée au mince corsage, et découvrit la large tache mouillée et déteinte de ses aisselles ; col indice de vie, déplaisant peut- Hre, — ici, dans le soleil et la chaleur d'été, avait une grèce ingénue et fouettait le désir.

Elle me tendit un fruit, longuement choisi; puis honteuse, s'éloigna un peu.

Je me rapprochai d'elle; à moi, que le sol natal, que les herbes, que les fleurs, que les vignes, que les blés reprenaient déjà par leur charme simple, cette belle fille paraissait l'àme du paysage sain et ensoleillé. Sa place était là, parmi les papillons et les abeilles; une chèvre bêlait, on entendait aussi des cris de coq, des hennissements et des abois. Son rire se mêlait à ces bruits ; et j'allais vers elle comme vers la nature même : sur ses lèvres, j'eusse baisé chastement l'Été ; et sa taille, si je l'avais prise, c'eût été comme l'argile vivante, la bonne terre riche et féconde d'Anjou.

J'avais toujours eu Tâme d'un rêveur: si je regardai Claire, en ce moment, plus longuement que je n'aurais voulu, il me sembla que ce n'était pas pour elle-même, et que mon plaisir n'avait rien de coupable. Elle voulut parler, son instinct de femme souffrait du silence, et plusieurs fois elle avait ouvert

m LA CONFESSION POSTHUME.

puis fermé la bouche, dans un petit soupir.

— Est-il vrai, me demanda-t-elle avec crainte, que vous ne restiez ici que quelques jours? Mon père m'a dit que vous retourneriez certainement à Paris.

Je la regardai ; ses yeux avaient une douceur extraordinaire. Je n'eus pas le courage de mentir: et j'affirmai mon intention de ne plus quitter ma mère. .

Elle ne répliqua point, mais ses seins palpiliiient, sous l'indienne bleue à fleurs blanches.

Lentement nous redescendîmes près de son piVe, et quoiqu'il voulût à tout prix me garder à dîner, je refusai; il me sembla avoir eu raison, car Claire n'insista pas, comme si tous <leux, avions eu aujourd'hui notre part complète de plaÎBii\

La province me prit et me garda.

J^eus des révoltes, des irritations :. sî par exemple, de loin en loin, il me fallait aller à Vm,# la son s ^préfecture, rendre une visite ou

dîner en cérémonie; les propos ineptes, les potins méchants, l'envie, la curiosité des gens» m'exaspérèrent plus d*une fois.

Puis les mères ayant des filles à marier, me couvaient avec des yeux voraces et menaçants; et il n'eût tenu qu'à moi de faire mon choix entre deux ou trois mariages très riches. De grandes familles m'ouvrirent lem's portes, mais entré une fois par politesse, je n'eus rien de plus pressé que d'en sorth*.

Dans ces milieux m'apparaissait toute l'horreur de m'unir à une provinciale, et la plupart de ces jeunes filles me causaient une froide répulsion. Elles avaient un air d'étroitesse singulière, leur piété était dévotion, leur vertu pruderie, et leur coquetterie calcul.

Seule, Claire, élevée à la campagne, près de son père, veuf depuis longtemps, ne leur ressemblait pas.

Elle était moins aristocratique, mais il y avait de la santé et de la bonne humeur, dans son rire un peu trop libre. Elle n'était pas

êl LA OrtVKRSSlON POSTHUME.

duvoltî, uiaîs charitable. Ignorante, l'était-elle plus que des demoiselles jouant du piano, snchant l'histoire de Phararaond, et cinq à six inots d'anglais?

La seule conversation de la province consistant en médisances d'une hypocrisie effroyable, j'entendis d'étranges propos sur le compte des ViaL « Lui n'était qu'un faux bonhomme, un orlfj^inal ; sa femme était morte, sans doute de chagnn. Il était brusque, il deva itla battre. Il était jovial aussi, par conséquent indécent **I1 restait chez lui, sa conscience n'était donc pas nette. Il ne faisait pas de visites, c'est qu'il méprisait ses voiftins-

• Claire, on iren pouvait rien dire de bon :

élevée sans religion, sans direction maternelle, poussée au soleil comme un fruit, que pouvaiton attendre d'elle? »

Le président de l'Herminy n'était pas davantage respecté : il était bien vieux, peu aimable, trop fier, S*il étnit triste à l'ordinaire, c'était

LA CONPRSSTON POSTHDME. 85

du remordâ d'avoir fait guillotiner un innocent, autrefois.

Les autres amis de ma mère n'étaient guère mieux partagés ; l€^ docteur Rollin, un vilain monsieur, un avorteur, on en était sûr; les du Paillèche, des gens ruinés, le père buvait, on assurait Tavoir vu ivre, la femme était une ancienne cuisinière, le fils aîné, conseiller de préfecture, un simple drôle, coureur de cotillons, le cadet, sous-officier de cavalerie, avait failli passer en conseil de guerre, pour vol, etc.. »

Pour ma mère, je sus qu'elle était fort jalousée ; on lui reprochait de s'être [fait une société choisie et de ne recevoir que qui lui plaisait. Quoiqu'elle ne pût rendre les visites, on lui en faisait cependant par curiosité et amourpropre.

La niaiserie de la province est tellement énorme, qii'une fois qu'on en a souffert, l'on se prend à en rire ; c'est ce qui m'arriva.

L'automne passa, et sa mélancolie me fut

^Ks^^m^^^^^^^f^fmKT.

86 LA CONFESSION POSTHUMB.

douce : vivant à la campagne, je n'eus point le contre-coup des énervements que procurent les petites villes.

L'homme que Je voyais le plus volontiers était le président de THerminy, il se prit peu à peu d'affection pour moi; son intelligence ne s^était point rouillée dans le ridicule et petit milieu de V...; ayant beaucoup appris, beaucoup vUj beaucoup vécu, plein de sagesse, il vivait du passé, et contait bien.

La confiance qu'il m'inspira fut assez grande, pour que deux fois la semaine, j'allasse à pied k la ville, le trouver dans sa vieille maison du faubourg, à vaste cour où poussait l'herbe, à fenêtres longues et étroites enchâssant des carreaux verdis. Je me fiai à lui, avouai mon passé, mes derniers rêves sacrifiés, l'état vague et triste de mon cœur, mon désir de travail solitaire, mon intention de rester en ce pays. Il m'écouta patiemment^ hocha la tête, et son premier mot fut:

— Marieg-vousl

~îfe«st:^

LA CO?fFESSIO» POSTHUME. 87

Je protestai, mais il insista :

— Mariez-vous, la vie que vous voulez mener ' est trop lourde pour un seul, et vous ne la porterez qu'à deux. Épousez qui vous voudrez, une fille riche ou pauvre, intelligente ou béte, mais de beau corps et de bon cœur : je crois que toutes les femmes se valent, fit-il avec une ironie un peu froide de vieux juge, et si je vous dis d'en prendre une, et bientôt, c'est parce qu'il vaut mieux être marié devant Dieu, le monde et la loi, que d'avoir une chaîne honteuse, pour femme une concubine, et pour enfants des bâtards. Croyez-moi, croyez-moi ! dit-il avec force et tristesse; que mon expérience vous serve à quelque chose. Le cflibat n'existe point. La débauche n'est qu'un palliatif, quel libertin n'est en même temps adultère, ou séducteur de filles? Ici, quelle débauche lamentable mèneriez- vous ? vous n'en êtes point à courir les servantes ou les souillons de ferme?... Votre cœur se satisferait-il, parce que vous auriez séjourné dans une maison

boiteuse du vieux-quai'tier? On ne tue pas le ' besoin d'aimer; je sais, je sais, moi, moi surtout, comme l'âme se vicie dans l'air malsain et lourd de la province; on travaille, et la fatigue cérébrale se compense par les joies de l'estomac, la chère succulente qui engraisse et fortifie. On étouffe, on tend ses muscles forts dans le vide, et un jour, comme moi! l'on s'éprend d'une tendresse désespérée pour la première venue, femme sans préjugés ou fille légère; on lui dit ses douleurs, ^lle s'attendrit, et l'on s'aime, et l'on se cache, et l'on a peur, honteux pour son nom et pour sa renommée.

L'enfant naît, qui rive la chaîne, et fait de la maîtresse une créancière; on se quitte, on se revoit, on se hait, on se plaint; d'autres enfants peuvent naître de ces rapprochements amers, et l'on craint le scandale de plus en plus ; aurait-on beau donner à ces êtres qui sont votre chair, tout son argent et toute sa tendresse, qu'il y a loin de cette union trouble et cruelle, à l'orgueil de promener au grand jour

r.^r^£âli^W

sa femme, el de baiser libreinenl devant loiis les enfants qui sont siens... Voilà, voilà ma vie, à moi! dit le président l'Herminy, avec une émotion étouffée, et c'est là le secret qui me rend sombre et honteux t.. •

Il se tut, et nous ne nous dîmes plus rien que dMndifferent; les paroles du vieillard avaient porté en mol : il avait Tair de regretter sa sincérité; depuis ce jour, ni l'un ni l'autre n'y fîmes allusion.

Pendant l'hiver, je vis Claire et elle vint chez nous.

Chaque fois, elle manifestait à me voir, à m'écouter, un émotion si joyeuse, que j'en étais troublé.

J'eusse pu tirer vanité de cette conquête facile, Glaire ayant déjà refusé un ou deux partis, entre autres le fils aîné des duPaillèche, qui résidait à Angers ; mais un peu de scepticisme m'en empêcha : quel mérite avais-je à paraître très supérieur socialement, moralement et physiquement à de prétentieux provinciaux ?

Non, jetais touché, plutôt, parce qu'elle s'offrait simplement ; et elle devenait plus belle, bien différente de la première fols où je fis sa conDaiflgance. On eût dit que sa tendresse lui eût donné une âme, tant sea yeux rayonnaient et tant il y avait de souplesse aimable dans ses mouvements.

Nous ne nous étions encore point dit le mot d'aimer, mais ne sortait-U pas de ses lèvres rouges et souriantes ? ne s'avouait-il pas dans mon sourire un peu grave et Tair de protection douce que je lui témoignais? Car je me sem" biais vieux auprès d'elle, sinon par Tâge» du moins par la réflexion et l'humeur.

L'hiver, en bonnet de fourrures, tandis que deux grands chiens danois admirables qui m'appartenaient depuii peu, bondissaient dan s les fourrés, nous marchions d'un pas sec, dans les allées da pare; le givre cristallisé aux branches, faisait, en quelque rayon pôle de soleil, paraître les arbres féeriques ; et les omiëres gelées craquaient sous nos pas.

4^^j yp ji.'» * * *• ■ *■ '■Jj;'*— w T ' 'y^HV/ 'iT T/'s-

LA CONFESSION POSTHUMB. 91

Un jour, j'étais soucieux : le docteur ttollin m'avait parlé à part : la santé de ma mère s'altérait peu à peu, sa sérénité diminuait, elle envisageait, dans le présent, raccroissement immédiat du mal, et dans un ayenir peu lointain, la mort. SI j'étais marié, suggéra le doc- . teur, la gatté d'un jeune ménage réchaufferait» le salon glacé, et rendrait moins triste la malade. Il m'avoua alors que me voir épouser Claire était le vo&u le plus cher de ma mère: il la croyait menacée, ajouta-t-il, d'attaques pri)' chaînes de paralysie.

Ce jour-là, Claire tardait à venir : je m'aperçus combien elle me manquait.

Vingt fois, j'allai à la petite grille du parc, le ciel était gris*perle, froid ; un soleil rouge> sans rayons, rutilait comme un bloc de braise. Dans l'air glacé, on n'entendait d'autre bruit que le craquement des feuilles, sous les grands sauts des lévriers.

Soudain elle parut, essoufflée, accompagnée de la servante, qui prit par la grande avenue.

9i LA CONFESSION POSTHUMK.

tandis que nous nous hâtions dans les petites allées.

— J'ai craint de ne pouvoir venir, père a été appelé chez son fermier, qui s'est cassé la jambe ; enfin, me voici.

. Ses pommettes étaient rouges, ses yeux •brillants; elle me tendit trois violettes ramassées sur le chemin :

— Elles n'ont point de parfum, dit-elle.

— Si, elles ont beaucoup de parfum, répondis-je en les baisant.

Si peu de chose détermina l'avenir, nous nous regardâmes, et ses lèvres se mirent à trembler.

— Claire, murmurai-je, en la prenant par la taille ; son corps souple plia mollement et elle défaillit toute :

— Claire, parlez-moi I Claire, vous souffrez!...

— Je vous aime, dit-elle, assez bas et presque aussitôt, ellerelevalatête etme regarda en souriant, comme une enfant qui n'a plus peur.

LÀ COrfFESSIO?! POSTHUME. 93

Je rétreignis, mais elle se dégagea^ émue du brusque feu qui m'était monté au visage :

— Allons saluer votre mère, venez, ditelle.

— Venez, répéta-t-elle avec insistance.

Nous étions seuls, je lui pris la tête et baisai coup sur coup sa bouche.

— Oh f cria-t-elle bouleversée, c'est mal !

Et comme je la retenais, elle arracha ses mains aux miennes et se mit à courir vers la maison.

— Claire, que crains-tu ? Claire, je vous aime f Claire, je vous en prie...

Elle courait, embarrassée de ses jupes ; du coup, elle les ramassa dans sa main,eteflarée, les leva sur ses jambes, comme sur un peu de sa nudité ; ses mollets, haut découverts, montraient leur ferme rondeur, et la fuite de cette belle flUe, impudique sans le savoir, m'emplissait d'un sentiment obscur de joie, de désir et de mélancoUe.

— C'en est fait, pensai-je, lorsqu'elle eût disparu au tournant de l'allée, et qu'alors

Si LA CONFESSION POSTHUME.

rassurée, elle me lança un éclat de rire réeoncUié et peureux encore.

Nous nous lûariàmes au printemps.

La vie qui coule si lentement, sans événements et plate comme lîn marais, parfois se précipite avec impétuosité. Dans le cerveau endormi et inapte aux résolutions, soudain, à une lueur jaillie, flamboyent les projets et les rêves ; el 1© corps, comme réveillé, se rue à Faceomplissement et à l'action. Les actes les plus graves de l'existence, de longue main se préparent dans l'engourdissement de la volonté, ils germent insensiblement, et un beau jour, éclatent et se succèdent avec une rapidité inouïe.

C'est sans doute pour cela que moi, qui n'avais d'autre but que la renonciation volontaire à la société, j'acceptai si soudainement l'éventualité d'un mariage inattendu, et que, sans logique apparente et sans passion véhénienUi, y me laissai aller à la séduction facile de l'union légale, sachant pourtant que Claire

et moi n'avions de commun que notre jeunesse, et qu'elle m'aimait parce que j'étais le premier ; sachant aussi que je ne l'aimais point au sens formel du mot, que j'étais imprudent de m'acoquiner ainsi, que ma responsabUité serait lourde, et qu'à nos fêtes d'amour peutêtre succéd^ait — ce n'était pas impossible -^ le plus cruel lendemain.

£t justement ces réflexions qui n'empêchaient point mon union, mais qui la rendaient pensive et inquiète, je ne les fis point la veille, mais le jour même du mariage, h^ doute impertun que j'agissais sans énergie et par un inexplicable abandon» me harcela au moment suprême où la loi nous unit» et pourtant je dis : oui. Il me suivit dans l'église, et pourtant je dis : oui» J'éprouvai une satisfaction vulgaire quand nous fûmes krévocatriement liés» Je reçus les félicitations d'usage «ivec une ironie secrète : aux yeux du monde^ je faisais un bon mariage, la fiancée étant belle> sinon riefae» Au moins suffisamment dotée ; à

96 LA COWfESSlON POSTHUME.

mes yeux seuls, l'avenir paraissait trouble ; il s'y joignait ce malaise singulier de penser : « que suis-je pour cette jeune fille ? Il y a six mois, elle ne me connaissait point. Mais elle a vu d'autres jeunes gens, elle aurait pu les épouser, eux aussi. Les regards qu'elle m'a jetés, les sourires et les paroles dont elle m'a gratifié, un autre n'a-t-il pu, avant moi, les avoir aussi bien ? Ce qui m'a plu en elle, d'autres ne l'ont-ils pas aimé ? Son parfum de jeunesse, d'ingénuité et de santé, un autre l'a pu respirer. On a vu sa gorge, ses chevilles et son visage^ N'est-il pas bien niais, celui qui accepte le trésor d'une virginité, toujours un peu déflorée? Qui sait même?... Une fille de vingt ans n'arrive pas au mariage sans avoir rêvé ni aimé. Un baiser se donne, et après un baiser, l'autre. Une femme se perd si vite. Que faut-il ? Un moment d'étourdissement, Todeur des foins, le soleil qui éblouit. N'auraisje pu la violer, si j'avais voulu, la première fois', quand, dans le grand verger, elle tendait sa

gorge et levait ses beaux bras ; et la dernière, dans le parc, quand elle m'offrit des violettes et s'enfuit, levant ses jupes ?..• »

L'acre jalousie physique me mordit alors cruellement, puis j'eus un sourire forcé:

« C'était la vie, avec ses risques et ses

chances ; le passé, le présent, l'avenir, ne

dépendaient point de moi seul; comment

m'étais-je marié, le savais-je? La fatalité est là

qui nous pousse. Pourquoi trop d'orgueil? Il

n'en serait que ce qui devait arriver, et à la

paresse de mon corps, et aux fatigues de mon

âme, ce serait, après tout, un doux oreiller que

deux seins tièdes et parfumés. Ëllei La con-

naîtrais-je mieux, après dix ans d'observation?

Valait-elle moins, ou plus qu'une autre? Toutes

se valent, disait le président de l'Herminy, dont

l'œil, avec une secrète envie, contemplait mon

bonheur public? Et d'ailleurs, n'était-ce pas

une sensation rare, et d'un haut prix pour un

intellectuel, que la possession première, si

brève fût-elle, d'une virginité et physique et

morale? EiiIiti, c'était ainsi, et ne l'eussé-je plus voulu, la chose était faite. Amen! »

C'est par cette lèche oraison funèbre que j'euterrai mes réflexions et mes doutas, et je ne simgeai plus qu'à être heureux.

Je le fus.

Une voiturf* nous avait transportés de la maison d<* M. Vial à celle de ma mère. Elle n'avait point voulu assister aux cérémonies et diner, ni consenti, qu'à cause de son impossibililt' de sartir, on se réunit che; elle.

entrant donc, en costume de voyage, àms le vieux château que nous allions habiter à ses cotés, nous montâmes dans sa ehamlnra, ou, vèiue de sa longue robe sombre, elle nous bftisa, sans pouvoir se lever; et force nous iuL de nous agenouiller presque afin d'être à hauteur de ses lèvres.

Elle était très pâle, et certainement heureuse, maJB le mal avait fait de sinistres progrès: au fond d'orbites noires, ses yeux avaient un éclat fixe et morose ; et plus superstiUeux,

-,;sr^-

j'eusse pâli devant ce spectre de la mort prochaine, et craint que ee ne fût le malheur et le deuil, qui nous recevaient dans cette vieille maison.

Pourtant elle m'était chère; ce fut en soutenant Claire de mon bras que je l'aidai à gravir Tescalier aux naarches de pierre, polies par l'usure, et que je l'introduisis dans notre vaste châtnbre à coucher.

Les nuits de printemps étant fraîches, un fagot de branches et de feuilles sèches flambait, en grandes flammes. Dans une pièce voisine, la toilette de la mariée l'attendait ; son linge était rangé, ses armoh'es pleines, comme si notre vie commençait déjà. De grands candélabres reflétaient leurs clartés droites dans la glace; les draps exhalaient un parfum de verveitte. Claire ôta son chapeau et sa voilette; serrée dans sa robe anglaise de voyage, elle me tendit les deux mains, en s'eff'orçant de faire bonne contenance, quoique son âme tremblât de joie, d'angoisse et de pudeur. Dans

cotle ciiainlïre, nous étions ainsi, comme deux voyageurs nouveaux, qui font halte avant une longue route : nous inaugurions l'avenir, et le passé étant aboli, commençait toute une vie vierge. Moment rapide, mais au charme cruel; est-il un homme qui, l'ayant vécu, ait oublié de quel tressaillement ses entrailles s'émurent, quand il se vit seul, dans la nuit, debout, contre celle qui vierge lui est livrée entière, afin de ne se quitter jamais, unis pour la joie et la tristesse, le bien et le mal, la maladie et la santé, pour la vie, pour la mort? La gravité dont s'empreint alors l'âme de celui qui pense et sent profondément, l'élève bien au-dessus du ridicule vulgaire; et la vision grotesque des premières malhabiletés s'évanouit, devant la simplicité de la vie conjugale commencée, dans ses intimes détails, que seuls jugent vulgaires ceux-là qui ont le cœur vulgaire.

Elle se dévêtit, enfermée dans la chambre à côté, puis revint, pâle dans son blanc vête-

ment de nuit; elle tremblait, mais en même temps elle souriait. Je la pris et dis :

— Veux-tu m'aimer?

Elle répondit:

— Oui.

Nous nous couchâmes; le feu pétilla plus clair, les candélabres du miroir réverbérèrent leurs clartés de fête; les draps fleuraient la verveine, et la vierge embaumait l'exquise minute, d'un doux parfum de chair.

Bravement, simplement, elle s'abandonna dans la clarté joyeuse.

— « Te fais-je mal? » murmurai-je anxieux?

Étouffant un long cri, elle mordit seulement

ses lèvres rouges, puis sourit à sa première douleur ; son beau corps étonné palpita, à l'appel de nos cœurs, et volontairement se meurtrit et s'unit à ma chair, jusqu'au plus profond de l'être.

iùi LA CONrgSSIOR POSTHUME.

Ce n'est ptti là talne joie du aouvenir qui me dicte ces phrases, mai» la plus amèrèj la plus atroce sensation : eelle du néant des désirs humains. Si peu, cette étreinte saigtiante, et c'était un monde. Si peu, vmgt ans d'éducation et de aiinrëillance avaient protégé cette défloration tuMte^ SI peu^ cependant c'est Tappàt suprême qui marie l'homme et la femme. SI peu^ è'étalt Irrémédiable, appartenait au passé; etftigliive^ H tfompease, cette unique seeonde ne reviendrait plus. Si peu : et toute caresse ne serait plus qu'imitation et toute parole que iredite; toute notre vie à vivre pendant deaannéef sans terme se leva devant moi, et une fristesse me fit morne à mourir.

Elle aussi, eut-elle, à ce moment, l'intuition d'un déisastre, et que maintenant notre union était titévoeablé; craignit-elle l'avenir, et de ne m'aimer plus quelque jour, pressentît-elle les entraînements néfastes et le risque du châtiment meurtrier? Je ne sais, car mes propres pensées étalent obscures et singulières ; mais

se cachant Ja tête dans mes bras, elle pleura. Je ne compris point qu'elle se livrait à moi, me demandant contre l'avenir, contre le mal, contre elle-même, protection; ou peut-être déjà cette responsabilité me pesait-elle, et cette tète d'enfant éplorée dans ses cheveux, était lourde à ma poitrine : car égoïste je murmurai, comme par convenance:

— Pourquoi donc pleurez- vous?

— C'est de joie !

Elle était sincère, je le sais, j'eus un remords et lui jurai mille bonheurs. A ce moment précis me vint le souvenir de Judith, dont j'avais appris le mariage avec un riche vieillard, diplomate à l'étranger. La comparaison de sa situation et de la mienne, me fit me réjouir d'une joie mauvaise, et je la congédiai ironiquement dans le passé : elle me paraissait trop loin, et entre nous la rupture trop complète.

Nous ne pouvons savoir notre destin, mais nous devrions prendre plus garde au surgissement des souvenîr^ondamnés ; ne sont-ils

pas comme les mailles mystérieuses, qui lient les événements du passé aux fatalités de l'avenir?

Deux lèvres chaudes brûlèrent les miennes, un corps souple et charmant plia dans mes bras, alors un besoin de tendresses me prit et me garda seul : Claire et moi nous nous aimâmes. Mais une honte étrange ne me quitta point j car je traitais ma femme comme si elle n^eùt été qu'une femme, et au matin, quand les bougies expirèrent dans une odeur de cire, j'eus IHmpudeur, dont je rougis, comme d'un acte vil, de lever les draps sur elle, malgré elle, — et de la contempler en silence, longtemps, lui faisant la secrète injure d'une admiration banale : celle d'un imbécile satisfait de la courtisane qu'il a mise dans son lit...

Cependant, il y a dans la sincérité des situations, une force qui entraine les plus rebelles; et n'étant pfflït hostile, mais seule-

ment inquiet, malheureux de mes doutes, mécontent de ma faiblesse de volonté, honteux de régoïsme qui me faisait ramener tout à moi, — égoîsme exagéré par l'habitude de m'analyser, par le développement anormal de mes songeries, — je me laissai, au bout de quelques jours, aller au chaime simple de Claire.

Nous passâmes six mois de tendresses charnelles, exclusivement charnelles, mais assez jeiines, assez joyeuses, pour qu'elles s'empreignissent d'un vague idéal. Ce fut une époque d'amollissement langoureux, de baisers passionnés, d'étreintes violentes, qui me laissa presque calme, sur les inévitables déceptions premières d'un lendemain de noces.

Nos caractères étaient dissemblables, et portés au heurt. Rien d'intellectuel ne serait commun entre ma femme et moi, séparés sur nos intérêts même. Non qu'assez riche pour deux, je m'irritasse du manque de parole de M. Vial à ses engagements de dot ; mais que

* s»^-"qpr?ï«r ■'y^

t06 LA COîli^fcSSîOH POSTttUMÈ.

ma fëttiidé troiiràt la èhose simple et louable, 6é séfittt point que maiti(}tiér à tout detolf est mal, cela me peina, àtai» tant que m'étourdl roplum de ses caresôéîii, je né voulus rien voir; profltafll de Theufë, laissant venir Tavenlr, Je baisais ses épaules et ses genoux.

Étrtdge eréatUfe, organisée pdUi» lé plaisir, luxurieuse et jalouse, tendre et irritable! Avec ardeiit, poui* qUe notre jele ne se ralentit fmu et plus tard peur la galvaniser^ elle se jeta à tûUtee qui pimente, etaspère^ edinplique le désir; elle s'y mentra eourtisané si ingénue, qu'elle âtouflil en mel le sens morale et m'épargna la honte des initiatlens ; car on eût dit, sevrée qu'elle était de bourgeoises pudeurs, qu'une intuition étrange et qu'on ne pouvait dire perverse^ tant elle était natVe, la dressait et l'assouplissait, seule, aux labeurs des plus savantes voluptés.

Jamais je ne vis femme aussi dépourvue de contrainte provineiale, ni à qui il coûtât moins de se dépouiller nUe, et de marcher, blanche.

LA COBTFVSSIOII FOSTHUMB. 107

cheveux flottanti jusqu'aux jarratt ; ui qui se eachàt moins dans Tintimité du jaqr ot dt la nuit : adoratrice ingénue du principe mêla, comme les femmes antiques, qui suspendaient à leur éol m phallus d'or, at comma aelles de l'Inde prosternées devaot le ttngam^ sans le êavoii*, elle les Imitait; et sadéirotion païenne était à la fois comique, imprévue et toncbante.

Et cependant Gla^e n'était pas impure I Lui avals«je révélé les extrêmes SMretSi ou lés avait-ells pressentis Y le le crus, ain d'étoulfér mes remords et la voix qui me erialt t léehé I d'avoir fait une maîtresse de ma femme. Avec tout autre, [elle eût été ainsi, pmsai-je; savais^jé si c'était là Qti cas isolé? et srf t^ttte amante, serrée entre des bras Jeunes et forts, ne se livre aussi voldptuéusemeâtr II n'im* porte i Quelque aigu remords paribis mé pénétrait, et l'idée que j^atirais été, si le destin flotis y amenait, l'artisan de mes propres malheurs, me faisait s^^mbre, en dépit de toute philo-

108 LA GONFESSIOr« POSTHUME.

Sophie sceptique. Et la lassitude vint, de ma part. La possession continuelle de ces formes si belles me blasa. Ses douces chairs restèrent dédaignées. Elle le sentit, voulut me ressaisir, et inintelligente, ne put, l'infortunée, que s'offrir plus, sans comprendre que ma fatigue aboutirait à l'énervement, au dégoût, à la haine.

Je m'en tins à Tindifférence. Et brusquement, le bonheur cessa entre nous deux.

Elle se renferma en elle-même, languit, toujours douce, souhaitant désespérément un enfantj cpii ne vint pas.

Six ans passèrent.

Ma mère mourut, et ma femme s'affligea, juste autant que le réclamaient les convenances.

L'automne d'après, son père fut emporté par ^une pleurésie ; trempé de sueur, en chasse, il s'était jeté dans un marais : on l'en tira, raidi de froid — en quelques jours, il mourait.

Si nous avions été des esprits bas, nous

LA CONFESSION POSTHUME. i09

nous serions réjouis, ces deux héritages nous faisant riches. Ma femme y gagna plus d'orgueil : son père n'ayant point tenu sa parole, elle m'avait dû son état, mais avantagée maintenant par cette mort, elle ne me devait plus rien.

Afin qu'elle n'eût point de reproches à me faire, je l'invitai à recevoir et à entretenir des relations agréables. A côté des plus vieux amis de ma mère, le président de l'Herminy et le docteur Rollin, toute une société nous rechercha, celle des châteaux voisins, où de jeunes Parisiennes, lasses des fatigues de leur hiver, passaient l'été.

Glaire oublia- le chagrin de n'avoir point d'enfant, et consolée de mon indifférence secrète, qui n'interrompit point notre vie conjugalCj et la desserra seulement, elle fut la plus gaie et la plus alerte châtelaine des environs, apprit à monter à cheval, à accompagner les chasses, et s'en tira bien. Elle était fort

courtisée, mais je ne la soupronnai jamais,

:' -C^f!^^?*- '^--RWIBRRÎM^v;.

parce que je la tenais pour franche, et que j'élaîs resté assez son ami, pour compter qu'elle se fierait à moi, au cas d'un péril.

Je vivais, enfermé depuis longtemps parmi des livres ; je m'étais attaché à un grand travail historique qui absorbait toute mon attention; je laissais ma femme Ubre de son côté, me contentant de paraître aux dîners. Tout le mois de septembre, je chassais, et par détente de Teffort cérébral où m'absorbait mon étude, je me livTais à la vie de contemplation qui m'était si douce ; j'aimais, accompagné de mes chienSj à me perdre dans les bois et les champs, à contempler des horizons inconnus, à découvrir dans un rayon de soleil, entre deux collines, de« villages dont je ne savais pas le nom, et à voir paître les bœufs, glaner les moissonneurs, voler les alouettes. Les bruits insaisissables dont se compose le silencB de la nature, je m'efforçais de les percevoir et de leur donner un nom, parfois c'était Tagonie d'un angélus ou le frémissement

LA C0IVPESS103I POSTHUME. lli

lointain de» hautes futaies. Devant des ruisseaux faisant caseade sur de grosses pierres, écumant à gros bouillons, s'épandant là en nappes claires, je restais des heures, rêvant; rarement je tirais un coup de fusil, mon camier était toujours vide, et quand je rentrais, souvent, mon arme n'était pas encore déchargée-

Parmi les relations de Glaire, une seule me déplaldalt; une antipathie est presque toujours un avertissement.

C'était un blond, blême et fade dandy nommé Haurtette ; il avait des alFéteries de Vieille femme, parlait du bout des dents en syllabes traînantes, faisait de petits gestes eferouchés, s'excusait toujours avec une nonchalance poseuse qui appelait un coup de pied quelque part. Ânglomane renforcé^ résidant six- mois à Londres et six mois à Paris, fort stopide, sous le vernis qui le couvrait, ce n'était pas même un viveur; il n'eut point su nén plus gagner sa vie honorablement; fils

Ii2 LA CONFESSION POSTHUNE.

bâtard d'un député, il* simulait une grande noblesse de sentiments, mêlée à une impertinence de bon goût. Il n'eut pas supporté une fatigue d'homme, il craignait le cheval et geignait à la chasse. Mais rester au salon était son affaire, s'y tenir à cloche-pied, jouer d'un doigt sur le piano, dire des riens de l'air le plus superflu, voilà à quoi il excellait»

Il semblait fort apprécier Claire. Je fis part de mes observations à celle-ci, elle rougit, me regarda, se mit à rire, abondant dans mon sens, et parodiant si comiquement Hauriette, que Je ne revins plus sur ce sujet; je n'y avais d'ailleurs point fait allusion par jalousie, mais parce qu'il me semblait de simple convenance que ce monsieur n'affichât point ridiculement ma femme.

D'autant, ce que je n'ajoutai pas, que différents symptômes et son intimité équivoque avec un de ses amis, m'avaient donné à réfléchir sur son compte.

Cet ami se nommait Harry Grass; anglais

pur sang, il avait la force brutale d'un taureau, des mains velues, et de la bestialité dans sa large mâchoire. Fort riche, il voyageait sa vie durant, et faisait son premier séjour en France. Hauriette nous l'avait présenté.

Le vice le plus apparent de sir Hârry était une ivrognerie superbe, qu'il n'abdiquait même point en France, parmi des relations polies et raffinées. Et tel soir qu'il devait dtner dans un château voisin, je m'en souviens bien, son valet de pied vint gravement annoncer que son maître était complètement hors d'état de sortir de la voiture,' parce qu'il était « ivremort >. Ces mœurs, ignobles chez nous, et qui paraissent toutes simples en Angleterre, n'empêchaient pas Harry Grass d'être bien accueilli.

Depuis quelques mois, j'avais la . révélation soudaine de Tabîme .qui séparait ma femme et moi : et à nous sentir ainsi étrangers l'un à l'autre, je m'étonnais d'avoir cru un instant, grâce au mirage de la passion phy-

-^^^"ïîsi'ff >*rr' -• - -*^>-->^-

sique, qu'il en serait autrement. Mais, me demandai'je, runion, la compréhension coni' plète seront-elles Jamais possibles entre deux êtres aussi opposés ? L'influence d'un être sur un être, l'assimilation d'un esprit à un autre esprit, ne s'expliqueraient-elles pas mieux entre gens de même sexe, conune la trop intime amitié d'Harry Grass et de Haunette, semblait m'en donner un exemple? A ce moment je reçus une lettre anonyme.

Elle était claire et précise; jemes^ais reproché qu'elle influât sur ina vie, et véridique ou fausse, je la reniai en la brûlant surle-champ. Si quelque angoisse secrète me tortura, du moins elle ne parut pas, et je montrai à ma femme le même visage de confiance calme. Si l'on s'étonne, je dirai qu'avant mon mariage, plus d'une lettre anonyme me parvint; je sus qu'elles étaient l'œuvre de telle ou telle personne de la ville; connaissant assez la lâcheté des mœurs provinciales, je ne fus point surpris de cette nouvelle dénonciation.

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LA CONFESSIOIf POSTHUME. ^ U5

Cependant, un instinct m'avertit qu'elle n'était point « semblable aux autres » , qu'elle ne venait pas des mêmes mains, et qu'une Jalousie trompée l'avait dictée, d'une écriture d'homme, sur papier parfumé.

Je réfléchis pendant quelques jours,, sans que ma vie changeât en rien. C'était vers le milieu d'octobre. Les fêtes s'étaient ralenties, beaucoup de nos voisins étaient partis.

Un prochain dîner devait rassembler une dernière fois le docteur Rollin, le président de l'Herminy, Hauriette et Hariy Grass en partance pour l'Angleterre, et deux ou trois autres personnes. Trois jours auparavant, je partis pour la chasse, me promettant de passer tout ce temps-là dehors, chez un ami ; nous ferions des battues en forêt.

Mop hôte était absent ; soa régisseur me reçut à merveille, mil la maison à ma disposition ; (Jeux jours après je m'ennuyai, et pris le train pour rentrer à V...: de là en une heure je serais au château.

116 LA CO?îFESSION POSTHUME.

J'avais fort réfléchi pendant ces deux jours ; non que je me préoccupasse outre mesure, au cas où ma femme me tromperait réellement, du préjugé vulgaire qui ridiculise le mari, en même temps qu'il le déshonore. J'étais décidé à fermer les yeux, à moins que force ne me fût de les ouvrir; en ce cas, une explication droite avec Claire sauvegarderait notre propre dignité.

Certes, si j'eusse été amoureux fou, la jalousie m'eût torturé et le sang me fût monté furieux au visage, en m'imposant des envies de meurtre. Mais Claire m'était indifférente, et tant de choses avec elle partageaient maintenant mon indifférence, j'avais si complètement abdiqué, renoncé à tant d'espoirs, et tellement borné ma vie volontairement, que je ne me reconnaissais point d'autre droit que celui de remontrance et de conseil.

Il y a, il faut que je lo déclare, toujours eu chez moi, un respect excessif et presque ridicule, de la liberté d'autrui.

F.^çr:^-5?:.-Ti57:

Jamais, par exemple, je ne me suis cru autorisé à faire à mes amis un reproche, à leur donner même un avis, à moins qu'ils ne me l'eussent instamment demandé. D'aucuns taxeront cela chez moi d'égoïsme, je crois plutôt que c'est le sentiment poussé très loin, du respect de l'orgueil et de la dignité humaine.

Certes, époux au sens intellectuel de Claire, je me fusse considéré comme son maître, je l'eusse dirigée, refrénée, dans son intérêt; mais, dans les termes d'incompréhension polie, et affectueuse même, où nous étions, je ne crus pouvoir rien me permettre vis-à-vis d'elle. N'est-elle pas libre? me disais-je ; d'ailleurs il me répugnait, pour ces mêmes motifs, de faire l'espion et le gendarme ; ' soupçonner n'était pas mon fait, un besoin de loyauté, une conscience assez assurée en moi, des devoirs sociaux, m'empêchaient de croire qu'elle fit mal et fût coupable d'autre chose que de légèreté.

C'est donc avec une assez grande tranquil-

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418 Là GONFBSSION POSTHUME.

lUé, 6ten tout eas sans aucune défiance que je revins à la maîsoni

Il était troia heures de raprès-midi. Le parc était roux, tes feuilles aèohes criaient sous mes pieds; j'avais mon fUsil à Tépaule/ et arrivé sous la fenêtre de ma femme — » elle était à un entresol p9U bftui. — je vis les rideau^c tirés^ enb*e lesquels filtrait de la lumière, comme si Glaire était souffrante^ et au lit«

Inquiets je montai sans m'arrèter et en quelques sauts^ à sa chambre, où je frappai, en même temps que je tournais le loquet, qui résista.

— Glaire, fls-je à mi-voix, c'est moi, êtes vous souffrante?

Un silence, puis le bruit de deux talons sur le parquet, un effarement, des meubles bous* culés, des voix qui chuchottenti et à moi^ stu* pide, la rcvélation imprévue de l'adultère.

— Ouvres I criai-je en secouant frénétiquement la porte, et d'un mouvement invincible, sans penseri j'amenai à moi ma carabine.

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ijU ffl Jl i mpuiiL

J'entends le même bruit plus fort, puis des supplications, puis une fenêtre qui s'ouvre; et la porte cède : embrasser d'un coup d'oeil la chambre ravagée, me ruer à la fenêtre, voir un homme qui fuit, épauler et le tenir, une, (^eui, quatre, sept, dix^ treize, quinze secondes au bout de mon fusil, ce ne fut qu'un instant.

L'homme se sauvait à toutes jambes, dro<t deyantlui,jepouvaisletuer, et par stupeur, jene tirai pas, je vis qu'il allait disparaître, je ne tirai pas, il disparut, je ne tirai pas. Irrésolution affreuse; ma volonté à cet instant se résolvait en angoisse : quel parti prendre ? et dix secondes encore je restai à viser, dans le vide, n'osant me retourner vers ma femme, sentant que je devais faire à tout prix quelque chose, mais quoi? Il fallait agir, et j'étais assailli pa^ un tumulte de pensées, deraisonnements, de sensations: qu'est-ce quej'éprouvais?De lahaine,pas mênie. De la jalousie ? pas assez pour la tuer. De l'indifférence ? je ne sais, mais j'avais le sentiment d'iipe chose horrible, le ridicule.

■ ^vu- > v^,,ir'

lîO LA CONFESSION POSTHUME.

J'étais pitoyable, n'ayant pas tiré. A elle, qirallaisjt! dire, comment la regarder? Il me fallut un offert de courage héroïque, pour me retourner seulement; je le fis d'un mouvement brusque.

En chemise, elle était debout, effarée, avec des yeuï de folle et d'inconsciente, élargis dans la cire du visage; «a bouche s'ouvrait, ses dents claquaient, ses seins sautaient, toute une vie effarée battait en elle avec épouvante. Je tenais mon fusil en face de sa poitrine, mon doigt sur la détente : oh! que faire! si le plancher pouvait crouler, la maison nous écraser! rien ne bougea, le silence était épouvantable, la bougie allumée fondait dans l'air glacé; Je revois tout, un chapeau d'homme à terre, des jupons, une chaise en l'air, ma femme, roide comnieune somnambule, et moi, planté comme un imbécile; lé temps s'écoule, et fatalement, j« vais commettre un crime; si elle avait parlé, pleuré, elle était sauvée. Je la haïssais si peu, mais la piMir du ridicule me rendit féroce, mon

'".^îtjL

rôle- de mari civilisé était absurde, j'étais grotesque : elle devait le penser, elle allait le dire, c'était intolérable t plutôt la tuer, mais le courage m'en manquait; ce fut mon doigt, involontaire et crispé, qui je ne sais pourquoi, pressa la détente : un coup de tonnerre I Glaire tomba, sa chemise devint rouge.

Ce qui suivit^ hélas t n'est point confus dans ma mémoire : ce sont mes souvenirs les plus implacables, et ils se détachent sur le passé avec une sanglante netteté.

D'abord des pas, du bruit, un roulement de voiture qui s'arrête, des domestiques qui montent ; une servante s'enfuit, poussant des lamentations, le docteur RoUin se précipite dans la chambre, suivi du président. Ils me contemplent, de quel regard effrayé et stupide f On couche sur le lit la victime, le médecin se penche sur elle.

Le président m'emmène, et dans la cham-

Iti LA rONFESSION POSTïfUME.

bre à côté, c'est entre nous deux un horrible silence.

Je ne veux pas me disculper, la chose est faite, toute ma /volonté fond comme de la neige, et j^éclate en sanglots pressés, hoquetants, fous. Le président de l'Hermipy me regarde toujours, d'un opil vitreijx et triste, avec pitié; à la lîn, il met la main sur mon coude et dit tout bas :

— Nous avons rencontré Harry Grass, il courait nu-tète vers la gare. C'était luh n'est-ce pas?...

Je baissai la tête affirmativement et sanglotai ; ^ — Morte t je l'ai tuée, morte I Il hocha la tète et ne trouva que ces mots ;

— C'est un grand malheur.

Alors un voile funèbre s'abaissa sur nies yeux, et je pleurai amèrement, longuenaent.

Le médoein entra et dit au président :

— Elle vit !

Je tressaillis comme galvanisé, et m'élan-

LJk CONFESSION POSTHUME. iS3

çant sw le docteur Rollin, je lui broyai les mains.

— Elle vit !..• elle vivra, n'est-ce pas?

— NonI — et ayant échangé un regaftiavec le président, — il ajouta :

— Voulez-vous la voir ?

Un tremblement nerveux me fit claquer des dents, et grelottant, comme si je sortais d'un T)ain glacé, sans parler, je suivis les deux vieillards.

Claire vivait, les draps étaient maculés de sang, sa gorge était pleine de sang, ses bras étaient couverts de sang. Ah ! boucher, abominable brute! Sa figure était convulsée par une atroce souffrance^ telle que des larmes très grosses lui coulaient, sans s'arrêter, deux à deux, jusqu'à la bouche. Elle me vit, de ses yeux humides et comme couverts d'un brouillard, et à ma grande stupeur, ne marqua point d'effroi ; elle sourit en pleurant plus fort, seulement.

Je m'abattis au pied du lit, sanglotant* Cette blessure était horrible, le sein droit n'était

124 LA CONFESSIOIN POSTHUME.

qu'une plaie, on en avait retiré des parcelles de linge et des esquilles d'os. Elle avait un souffle court et faisait effort pour parler. Je regardai ses lèvres, elle murmura :

— Pardon.

Un soufflet ne m'eût pas frappé plus brutalement; à moi, qui stupidement venais de l'assassiner; elle disait, elle répéta encore avec la peur d'un refus :

— Pardon I

Je saisis sa main, qui mettait sur les draps des doigts de sang, et la baisai, la baisai vingt fois. Hélas! à ses yeux, j'étais le juste châtiment, j'étais le droit outragé, j'étais... Abf dérision.

Elle perdit connaissance. On m'écarta.

J'obtins de rester dans un coin; je relevai la chaise renversée, et je m'assis près du chapeau d'Harry Grass, les pieds dans des jupons.

Elle rouvrit les yeux au bout d'un quart d'heure. On la soutint avec des cordiaux puis-

sants ; on la pansa, ce qui lui arracha des cris de douleur si perçants, que le désespoir tardif me vint que nous n'ayons point eu d'enfants.

Ces frêles petits êtres nous auraient rivés, il n'y eût pas eu de place entre elle et moi pour un autre ; mais n'était-ce plus possible? Sans doute tout cela était un songe, un cauchemar. N'était-ce pas des cris d'enfantement qu'elle poussait? oui, notre amour germé allait naître en une chair nouvelle ; on me frappa l'épaule, le rêve s'enfuit. *

— EUe vous parle !

On avait allumé les lampes, la nuit était noire. Il y avait beaucoup moins de sang sur les draps, ses yeux étaient secs, fiévreux; elle souriait avec une expression fixe et comme roidie. /

Je m'agenouillai de nouveau ; elle me regarda en silence, un temp^, et personne ne bougea dans la chambre, où ne se tenaient plus que le médecin, le président et une vieille servante ; le battement sec de la pendule

il6 LA CONFESSION POSTHUME.

retentit un instant, Claire l'écouta avec inquiétude, le président arrêta le balancier; elle alors prononça d'une voix indéfinissable :

— Je ne l'aimais pas. Il m'a prise, j'ai été lâche. Mais je ne l'aimais pas. Tu as bien fait de me tirer dessus. Je t'aime.

Un instant après» avec angoisse :

— Tu m'as pardonné, n'est-ce pas? pour de bon ! Jure^'le ; vois-tu, c'est très bien comme cela, je me sens forte, cela me fait encore un peu mal, lâais Je vais guérir, alors nous serons heureux.

Un sanglot répondit dans la chambre, et un soupir étouffé, quelqu'un toussa.

Ce navrant espoir qu'elle allait vivre, je l'accueillis, j'en jure Dieu, avec une ferveur de désir et une ivresse de joie ; un si terrible revers secouerait mon apathie et ferait de moi un homme; oui, tout était oublié: elle avait eu un amant, c'était ma faute ; pardon mutuel 1 elle allait vivre et nous serions heureux.

LA GOIfPSSSIOIf POSTHUME. It7

Sa VOIX baissa :

•*- Nous quitterons cette maison^ elle est triste. Oh I nous n'irons pas en Angleterre, mais ^n Italie, si tu le veux, ou à Alger, nous nous aimerons, dis? tu ne me délaisseras plus, je serai si belle, on ne verra pas la marque de la blessure seulement. Ah t comme tu es brave et que je t'aime ; tu as bien fait de tirer sur moi, c'est qtie j*étaiô folle, sâis-tu^.. Je crois que je le suis encore un peu, mâ)« c'est d'amour... pôtlr tôt ! Tu veux bien, n'estce pas? le sang lave tout d'ailleurs. A présent, tu peux bien m'aimer ; viens, mon ange, viens plus près, sens l'Odeur que tu aimes,, viens, viens doncl ah !..•

Et se cachant la figure avec un cri épouvantable :

— Chasse-la, chasse la vieille 1 la vieille;

derrière, il y a la mort, je ne veux pas qu'elle me prenne, je ne veux pas mourir... Oh ! oh f ohl mon Dieu... si jeune, si jolie... si jeunet si jolie!...

Ce furent ses avant- dernières paroles, sa fièvre tomba, le délire cessa un instant, t^i la nuit, l'horrible nuit avança, seconde par seconde, minute par minute, heure par heure.

Claire s'assoupit. Le prêtre vint, qui Tadministra; puis rien, rien qu'un râle long et lent dans la chambre. Par moments, j'espérais; il y eut un bruit, les draps se froissèrent, la moribonde me regarda, et écartant les mains avec une horreur tragique, elle dit dans une abominable grimace de dégoût :

r— Vois-tu, ce n'est pas la Mort... Ce.*, sont... les... vers III

Presque aussitôt son souffle s'accéléra, puis se ralentit, devint insensible.

Ses doigts commencèrent à griffer les draps, d'un geste mécanique et douloureux, comme si elle voulait se raccrocher quand même à la santé, à l'espérance, au bonheur.

Sa figure, blanche comme la cire, avait l'expression ordinaire de la Claire d'au ti*ef ois- Nos cinq ans de vie avaient passé comme une

LA CONFESSION POSTHUME. iS9

heure. Oh I l'atroce grattement de ses ongles sur les draps.

Elle souriait, de ce sourire de volupté inconsciente qui accompagna sa vie et sa mort. Avec elle. Il me semblait que tout de moi s'en allait : que faire, que devenir?

Ses doigts s'arrêtèrent, elle était morte.

7ÎX." -. '•^J'.^'H

Il faut que l'homme soit pétri d'une singulière boue, et que son âme recèle d'infinies bassesses, pour que le suicide ne lui appa* raisse, comme soulagement immédiat d'une douleur intolérable, qu'à certaines heures, et non à celles, plus légitimes, où le remords l'alourdit^ et où une lâcheté démesurée le guide, veule, morne et blasé, par les petits chemins de la vie, comme un coupable qui ne veut pas être vu.

Quelques années plus tôt, parce qu'une jeune fille refusa ma main, le dépit et k

fureur d'un amour de tète me mirent presque le pistolet en main. Et Claire morte, toute joie de vivre abolie, écrasé de spleen, dégoûté de moi-même, je ne songeai pas à mourir.

Paurquoi cette contradiction : celle-ci perdue, tout l'avenir s'offrait à moi. Celle-là morte, que pouvais-je devenir? Je ne faisais déjà plus que supporter le poids de^ années, qu'allais-je donc faire?

Je vécus.

Bien plus, lorsque les heures intolérables des cérémonies funèbres, puis de l'instruction légale, de ma comparution en Cour d'assises, et de mon acquittement iilimédiat, furent écoulées, j'éprouvai — stupeur étrange — non-seulement un soulagement inexprimable, mais iin oubli plus prompt du passé que je n'aurais cru : il me sembla que mes poumons s'enflaient à une vie nouvelle, que le poids de la province n'allait plus m'étreindreetm'étouffer, que mon abdication avait été absurde, depuis la première heure, jusqu'au dénoùment; qu'à

LA CONFESSION POSTHUNK. 133

trente-huit ans, j'étais jeune, fort, et que, puisque je ne me tuais pas (nulle envie ne m'en prît !) il me fallait me colleter avec l'action, et vivre enfin.

Une vitalité inattendue afflua à mon cerveau, des idées supportables me vinrent, et un oubli assez profond de ma femme tuée stupidement, d'Han'y Grass en fuite, deHauriette, le dénonciateur, qui depuis mit le détroit entre nous deux.

Ce qui me coûtait était la triste célébrité de mon nom, dans les journaux : ma sincère douleur après l'attentat m'avait concilié toutes les sympathies des jurés, les dépositions du docteur et du président de l'Herminy m'avaient fait acquitter aux applaudissements de l'auditoire. Un rire nerveux me secouait la gorge, quand je pensais à cela : applaudi! moi, plaint et acquitté, moi I infaillibilité des jugements humains I

Si je leur avais dit, à ces jurés, que je

n'avais pas tué ma femme par colère, jalousie,

M LA GOriFÉSSION POSTHUME.

Vengeance, amour; mais simplement parce que le silenôe me pesait, et que je me sentais « ridicule » dans mon effarement?... aiupàièntils compris? non.

Je me jetai, sitôt libre, et mes aflFâires en règle, dans le premier train pour Paris.

J'allai souper au cabaret, non pour le plaisir vulgaire de m'étourdir, mais encore fallàlt-il bien dîner quelque part.

Je m'attablai et commandai le menu, quand un grand bel homme, aCcompaguant deux femmes, entra, moustache retroussée, et dit au gafçoD :

— Le 7, n'est-ce pas?

Je reconnus d^Espérabert. Il me regarda, puis passa. Deux minutes après, il redescendit, se croisa avec le maître d'hôtel qui hii remit une dépèche. Il la hit et marmotta :

*- L'imbécile! qu'est-ce qu'il veut que je fasse avec ses deux femmes ?

Et il m*ohserva, assez longuement, comme b11 ne me reconnaissait pas, d'un regard qui

LÀ CONFESSION POSTHUAIE. 195

cherchëiit et qui peu à peu s'éclairait au ftouvenir. Il sourit, puis me tourna lo dos, saignant d'être indiscret.

— D'EspérabertI appelai jq à rai-voix, vous ne jne remettez donc pas?

— Pardonnez-moi f et il me serra vigoureusement la main* la bouche ouverte pour parler, puis il la referraa, gêné, craiguaut de me faire du chagrin.

— Et votre livre, a-t-il paru?

— Oui, non, je fais toujours du journalisme ; la dépêche sautait dans sa raaio avec distraction.

— Vous attendiez quelqu'un?

— Bah, c'est inepte! murmura-l-il.

— Invitez-moi !

— Ah? fit d'Espérabert, et son étonneraent d'une seconde fit place à un empressement aimable de Parisien sceptique ;

— Oui, répliquai-je, nous causerons mieux là-haut, et ces dames ne me font pas peur.

'^j ^^ ^ Ts.^^j^, "-^^^ ^ ;•> \^ r '^r

Nous montâmes, on me présenta sous un nom quelconque.

Ces deux filles étaient belles, d'Espérabert attendît que nia sympathie se fixât, ce fut sur une rousse au tejnt de camélia, ses yeux étaient vert glauque, ses lèvres peintes, ses cheveux d'un or fauve et métallique. Elle était froide et silencieuse., D'Espérabert souriait à une femme, aux cheveux et aux yeux noir de jais, à la peau de gitane, aux souples membres ondulants.

L'hôte attendu par lui étant un maître romancier, très tenu par sa femme, et qui la trompait comme un vieux gamin, les deux filles choisies Tétaient parmi les moins sottes; elles ne bâillèrent pas et bonnes camarades au contraire, rirent aux propos du journaliste; mon entrain fut aussi apprécié, car je ne sais quelle verve nerveuse, quelle surexcitation maladive me soulevaient hors de moi-même :

une chaleur brûlante me tenaillait le front; et il bouillonnait dans mon cerveau: mes idées,

I P^Jug.j^ii^Jjy^.» ^ -'^y-'-^-yy-^yg-r^ • - T- wvTJ r t.v. ' : ' e- i ijj -' iJiny i p i ^^ij i i i L ' ^-- i f^f

mes sensations, mes rêves, se pressaient, s'entrelaçaient, tom'noyaient, avec la rapidité des courroies de transmission, dans une usine à vapeur. D'Espérabert, malgré son air d'indifférence tout parisien, parut une ou deux fois surpris, puis détourna immédiatement les yeux.

La créature qui se tenait près de moi, et dont le visage blanc était mat comme celui d'une statue, me souriait aussi, faiblement, avec tendresse.

— Et Aliel, demandai-je?

— On le trouve tous les soirs dans une brasserie* tout au haut de Montmartre, il a eu un drame en vers, joué à grand'peine, c'était fort beau, on a sifflé.

— Et vous-?

— Oh moi! Et il eut le geste d'un homme

qui sait à quoi s'en tenir sur son compte;

moi, vous me le rappelez, j'ai été à la mer, chez

des pêcheurs, écrire un Uvrei, il est fait, je le

crois beau. Au retour, une passion m'a pris,

i$8 LA CONFESSION POSTHUME.

et pour y subvenir, je me suis rejeté dans le Journalisme, je suis célèbre, aujourd'hui, je gagne ce que je veux; mais, voyez- vous, si je consens à éreinter n'importe qui, à faire toutes les basses cuisines pour avoir de Tor, il y a une chose à laquelle je ne me ravalerai pas : c'est à imprimer mon livre — je le juge beau, je vous le dis, c'est ma fierté et mon orgueil; mais j'ai passé l'heure de pureté et d'estime de moi-même où je pouvais le publier, Aujourd'hui ce serait une prostitution : quand je serai mort, je ne dis pasj et Ton dira avec étonnement : « Tiens, ce chenapan-là avait presque du génie!... » -

Et pour cacher son intime désespoir* qu'il ne m'avait sans doute montré, qu'au double titre d'ami et de provincial, il embrassa dans le cou sa voiâiBe,

La mienne me regarda de ses yeux vert de m«r, et me tendit les lèvres en se penchant doucement: mon corps tressaillit, ce qui restait en moi ite pudeur fondit.

LA eONFBSSIOFf POSTHUME. 130

-^ A boire I dit d'Espérabert, eiï redevenant joyeux^ et il versa de haut le Champagne dans nos coupes. A la fin de la soirée, nous éliotis gris^ volontairement; tandis que le verrou tiré, lui et sa compagne à la fenêtre fumaient des cigarettes, j'attirai sur le canapé la fiUé rousse.

— Non, non, disait-elle en ée débattant,

— Si, si, répétais-je, avec la lucidité dun fou et Tentâtement d'un homme ivre.

Elle se laissa embrasser longuement: nus yeux s'étant rencontrés fixemeiit, nos regards y plongèrent tout au fond, comtne pour sfe connaître et s'aimer, |)uis ils remontèrent, ol froids, n'accusèrent rien que le hasard des cii^constances, et l'indifTérence de nos cœurs... Alors, blasé avant l'épreuve, je répudiai Tavillssante étreinte et m'éloignai. Nos amis se retournèrent, j'éclatai en. sanglots.

Je pleurai comme un niais, comme tin enfant, intimidé par les regards surpris de d'Espérabert, sympathiques de la brune, fielleù\eL traîtres, que me distillait, par ses yeux Vpp-

HO T.A COWFRSSION POSTHUME

dâtres. ma maîtresse d'une seconde. On se quitta, et je dis à d'Espérabert, avec une fièvre et un sourire forcé:

— Je croyais que nous causerions, excusezmoi de mou silence.

— Comment donc ! C'est tout simple ! dit-il.

Vous reverra-t-on?

— Peut-être? répondis -je.

Mais je ne le revis point et partis en voyage.

Je connus, selon les paroles de Flaubert, « la mélancolie des paquebots, les froids réveils aoua la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympa-

thies interrompues. »

Ma sorte de fièvre cérébrale avait pris fin, j*eus conscience que cette surexcitation morbide m'aurait porté assez vite à une névrose algue, et peut-être à la folie. Ma nature assez équilibrée prit le dessus, et quand je fus las d'errer, je revins.

Plus que jamais, la solitude me pesait. Seul, je l'avais été de tout temps ; seul à Paris, seul

en provinco, seul encore de nouveau, non loin de la quarantaine. Qui donc m'avait compris?

Qui avais-je aimé? Personne.

J'étais veuf depuis un an. Je logeais à l'hôtei comme un passager attardé ; il me semblaiî qu'un appartement serait pour moi pénible h habiter et amer à mes tristesses de veuf, car la crainte d'un acoquinement vulgaire me préserva du mal d'aimer; dans mon cœur froid ne végétait plus qu'une illusion : le souvenir dt* Judith, repoussé comme une fleur d'automne.

Il m'était revenu, ce souvenir, — pouvail-il en être autrement ! — il avait grandi, et il ne mourrait point, parce qu'il ne s'attachait pas h des idées basses ou à une satisfaction charnelle, et que, plus haut et intellectuel, il parait une femme que jamais, même vierge, je ne désirai physiquement.

Mes années de province et Claire même (pauvre doux être !), me parurent un cauchemar pénible, une lacune dans la vie vraie, un amas d'heures noires : la vérité, c'était mon

i4i lÂ. COi^FESSIOM POSTHUME.

premier amour de tête pour Judith ; c'était encore^ la vérité, cette tardive reprise d^ seûtiments vieillots et mé)ctBçaliqiie8 pour elle.

De jour en jour, elle m'apparut mmXi avec^ son charme mystérieux et ses sourires d'énigmej attirante comme une chimère de vieil argent, tissée sur une éclatante étoflfe.

Je rêvai à nouveau de ses ternes prunelles, de ses lèvres paies et de sa robe sombre i car pourquoi^ seule d'entre ses eompagnes, m'avait- elle de tout temps frappé? Valait-elle mieux que lea autres? je ne savais, mais elle n'était pas comme les autres. Derrière ses regards» qu'y avait-H? rien «^ ou un monde.

Pourquoi pas un monde? La curiosité, la soif du nouveau, le besoin de rencontrer un être différant du commun des mortels^ cela ne déeelait-il pas une àme|rare et une intelligence peu vulgaire ? Cette préférence même, donnée à M. de Villennes, un vieillard, élu pour mari entre cent jeunes hommes, n'était-ce pas la marque d'un esprit mûr, plus soucieux de son

LA GOI^PESSION POSTHUME. itô

développement Intellectuel que de Tétourdlssement dans les Voluptés banales?

Chose bizarre, la Judith que jadis, sans vouloir en convenir, j^aimaî d'une façon contradictoire et d'un désir seulement mental, maintenant, pkr une « cristallisation » tardive, selon les paroles vraies de Stendhal, s'ennobliÊisait de ihille qualités précieuses, et je lui faisais Un mérite de tout.

C'est qu'une émotion vive et une erreur avaient été 1q point de départ 'de cette phase nouvelle de mes sentiments, sans quoi ils paraîtraient illogiques. Mais, du reste Us le furent.

Un soir, au théâtre, s'assit près <le min; accompagnée d'un vieux monsi^r, une àajm dont la resseiftblance avec Judith» wnè fnif^pa d'une émotion si soudaine que mw ii^(Bur, endormi pendant sept m», se révidllaavea une folle violence et battit à m'étouffer*

Que les ressemblances, souvent, soât exactes

et cruelles : comment peuvent-elles exister ? Les types modèles de la face humaine sont-ils si rares, qu'ils ne puissent que se répéter et se multiplier en imitations serviles ?

Car comment expliquer que deux êtres, nés peut-être à des milliers de lieues et sans origine commune, sans rien dans leur état, leur famille, leur caractère, qui justifie cette bizarrerie du destin, se ressemblent cependant, et portent le même masque à travers là vie, au point de duper les spectateurs, et de stupéfier jusqu'aux victimes de cette étrangeté, si elles se rencontraient.

Très élégante, la dame qui était assise près de moi semblait n'être autre que Judith, seulement ses joues étaient pleines, ses yeux plus vifs, comme à une jeune femme embelUe par les chances de la maternité; même la voix avait un tiinbre pareil.

Par instants,. un instinct ironique me soufflait : « C'est elle, que ne lui parles-tu? » et quand, au risque d'un esclandre, j'allais le

faire : « Imbécile! ricanait la raison. » Non, ce n'était pas Judith, je le savais trop bien, mais si c'avait été elle?... Et qu'y eùt-il eu de suprenant à cela ?

Si alors, près d'une inconnue, porteuse d'une ressemblance et que le hasard amenait ici, je me sentais ivre et frémissant, qu'eusseje donc éprouvé, près d'elle?,.. Judith ! je Vsiimais donc ? — certes, je l'aimais ! — puisque si vite et brusquement, s'épanouissait mon âme pour un simple hasard, une image, un reflet!

J'ai horreur du fait divers et de l'avcnlurc nue : dans un roman, l'intrigue et l'acticm sont ce qui m'intéresse le moins. Voilà pourquoi ceux qui cherchent ici des événements combinés avec art seront déçus. Je ne me suis attaché qu'à éclairer, autant que possible, mes sentiments pendant les deux sortes d'amour très différents, qui pesèrent sur ma vie et qui la ruinèrent, moins par eux-mêmes, que parce

que je fus sans volonté pour les diriger, rît

i40 LA CONFESSION POSTHUME.

c{^ç^ trpp 9,ççupé à te^ ar^alysoç ^ fflo^, je l^çj^ s\il)j^s e^ i'-en fys \a vict^e.

Map^etoière entrevue, ^epi^s s\\oflgtçmps, avec Judith, ne fut donc pas Iç Çaî^ d'uç ço\^p, d.§ ^héâtiçe. D^e3 aiç^ çQff içunç lui çû^^festèrent mon désir ^e me présenter ç^iez çlle, et s^ra^Jçni^ent, çUe me fit engage^ à venir. Elle vivait retirée, veuve depuis quelques mois de, M. de Villenntes. Son père, ajprès avoir occupé. UDie haute situation politique, sénateurjmaiçtenant, distancé par les promoteurs d'idées nouvelles, était considéré comme arriéré et inutile ; soç crédit avait beaucoup baissé. 'Hffiif^ cçusin Maj^ence jouait à la bourse, redçveuugajççon. S,8\ femnçie vivait maritalement avec u^ ççtit içuD^ç. hoi?;uçç giii seçablait le frère aîné de^ Ç^t^At^^',

Je 1jii;is ççs déta^ils de d'Çspérabert > çJ çç qui prouyç biçjji que les choses n'epstezut point v^tue^letaent et n'ont qu'une vaj,ç,uf d^e relation, c'çst quç si d'Espérabert, à ^i je ^ d'ejçitièçes çoi;ifidences, s'expliqua fojçt ^^çn n^a vie et mçs malheur? de çroyincç, car contjç.

i\ ne çart^gea ^uçunemçiiit xpfijx Ç9,ût pour

Il l'avait vue dans divers actions, elle lu,i avait paru insignifia^nte et baii^l,e, ejft tQut cas nullement faitç p.ouf iaspjjçer la synapathie pu Iç (Jésir. De paç aon tenijpçiraplejxt h hfK ai[QUt^t-il même, c'é^atit la ^çmièrç (^s femn^ea % laquelle il sç fâ,t a,ttaché ; elle lui eû.^ pj>utô^ iujapirç M.ne répulsion, vague, s'il ne §'eij, ét^ teni;, surtout, à rindifiçççn,ce.

Il ne çia çoint son intelligence, sachant qu'elle s'était entremise plus d'une foi^ avec g]i?,çcès dans divers intérêts politiques ;— L<çmais, conclu^ait-il, si peu que je la connaisse, elle me procure Ij'eflfet désagréable que m'ont tpujoijirs causé les bas-bleus des lettres, de l'art ou (J^. la politi/Tue, et puis cette impression physique que Madame de Villennes se classe parmi les animaux à sang froid. Après tout, ce n'çat qu'une idée, je ne la connais point; je la sup^ pose seulement moins instruite que mal. ins^. truite, moins^ soucieuse du bîeau que curieuse

i^ LA CONFESSION POSTHUME.

du mal, perverse à froid, s'il faut le dire, et les bruits qui ont couru sur elle m'inclineraient à le croire. »

— Quels bruits ? m'informai-je.

Ce n'était rien de précis ; ces calomnies — quelle femme n'en a subies? — toutefois semblaient indiquer que Judith, au lieu d'accepter le bonheur tout fait de l'adultère, avait cherché ses plaisirs, et commis, par curiosité d'âme, d'étranges erreurs. Mais ces bruits, en somme, n'avaient pas de fondement, et qui pouvait en faire la preuve?

— Personne, me dit d'Espérabert au bout de quelques jours, et cela seul serait, aux yeux de gens prévenus, une confirmation, car Madame de Villennes, je le sais maintenant, n'a point d'amie : elle ne sera donc trahie que par elle-même, et je doute que l'envie lui en vienne.

Ce qui prouverait bien que mon regain pour Judith était tout d'imagination, c'est que je serrai la main à mon confident avec effusion,

• ï^-^~i -j». T^rrj^-^ -

LA CONFESSION POSTHUMK, 149

au Heu de me froisser, et lui me dit avec un pressentiment sceptique :

— Pour vous obliger, je viens, je le vois bien, de sacrifier notre bonne, camaraderie ; ni vous ni Madame de Yillennes ne me pardonnerez d'avoir répondu selon ma conscience à vos questions.

Le lendemain, je montai en voiture et donnai l'adresse; c'était aux Ternes : je ressentais un extraordinaire émoi. Qu'allions-nous dire? Qu'allions-nous penser I Impossible que je fusse pour elle un étranger, après notre séparation e^^traordinaire, son refus dans l'ombre, et son raidissement de vierge seule, disant non à la proposition du mari, et peut-être oui aux baisers de l'amant.

Par moments, la voiture allait avec une lenteur extraordinaire, puis beaucoup trop vite. « Du calme 1 me répétai-je. Elle m'a fait dire qu'elle recevait tous les jours, elle m'attend, c'est certain, peut-elle douter que je ne vienne?

« Ahl murmurai-je avec transport : oui.

m LA CONiî'ESiVôN POStHUhfe.

Je i'Mttie, — commiê aùtrefate; l'ftgfe, 4^'mporte? Et quand elle va m'àpjparatltej jie Ireiftbleral; (fae ré^^ondrai-je à ses paroles lentes et d'ùh timbré Sour'd, à Ses W^tàs énig^fttîqiies? Elle à feu tifa màrl, hioi tiiié féittin*; te passé révolii, el veUfs ïOixii dteui, ïious àllôïis nous retrouver — tels qu'avant; *

Téis qu'àVAftl, était-ce posslbliè? Gfettè îllusiôtt^ je ni^ l'afBIriftial ceht fois, avec T^hiè! Av^tiglfe Sttf moi-iïiême> hétesl fet si différent, que Je lié susse bu non, du pssé l|Ute j'évoquais h.

h Ipéhétrai diahs tihe villa, pris Une allée, puis une autre. C'était par un temps froid, soUs UU paie ciel de décembre ; les arbres se dressaient, noirs et secs, derrière le treillage de fer d'étroits jardltis, les iïiaisons s'espaçaient, de toute grandeur et de toutes formes ; il ne sortait àucUil bruit de là villa déserté; et tout ici, les allées vides se croisant géométriquement, la tristesse des logis el des arbres, me donnait l'impressiDii d'un cimetière ttiuct et inconnu.

lX cbWFESSlON POSTHUME. 151

OÙ les eubes blancs de chaque demeure, siihùlaienl d^s caVeaûx et de hautes pierres tumulaîres.

J'arrivai à tlhô jf^orte dé métal sombre, et avaht de 'prfesser Ife timbrée de fe slàhnelté, je régardali hàussatttlés ytMk; un Md'êâii ^e Wtevalt, ft la fehêttiè du prettitéi- étàgé, sur un oblitïue espacé nWr, dans leif^ûei s'estompait l'ttbscure clarté tt'uii visàjge et là couleur affaiblie d'une robe. Une figure se colla à la vitré — Judith -i^; je la tecottnus et elle me reconiiut: ce ne flit qùMn instant, et s^ir fe vitrage, le rtdéau ti^ par uh invisible dôigî, Retomba.

A ftiott éoùp dé soiinétté, des pas crièrent sur le gravier et là porte s'ôù\Tlt.

— Madame n'y est pas, the dit la setvatite; M àveé une placidité liidiflfétente, éh dépit de ma stupeur, elle Wpélà, éh ehtendant hiidfi mm, et préciséhiéht feômtoe si cela ttie feohtéi'nait personnellement :

— Madame n'y est pas I

Je m'éloigûai dès Qu'elle eut refermé la

152 LA CONFESSION POSTHUMK.

porte, ci, à quelques mètres fixai mes yeux sur la mystérieuse fenêtre. Je me fatiguai la vue à vouloir distinguer Judith^ et une confusion mêlée de tristesse ine tenait immobile, irrité, sentant qu'elle était là, attestée par les imperceptibles tressaillements du rideau.'

J'attendis quelque temps, je disparus, puis revins; le rideau ne se releva pas, mais, même immobile, il me semblait vivant, et je ne comprenais pas pourquoi Judith, m'ayant assigné un rendez- vous officiel, se refusait à y paraître.

Fatigué, je remontai en voiture, assombri par cette villa-cimetière, qui me gardait, sous la pierre des murs, sans que je pusse lui parler, Judith, comme une morte.

Je m'enfermai chez moi, la nuit tombait, et sans penser à faire allumer une lampe, dans un fauteuil, les yeux fixés sans voir sur les dernières braises du foyer, je m'enfonçai dans une grande mélancolie et un spleen plein de remords

amers.

C'était mon malheur, que le visage d'une

LA CONFESSION POSTHUMK. 4?i3

autre femme, pauvre Claire ! m'apparût aux heures du soir, si j'étais triste : et ce n'était pas en moi l'angoisse spectrale du cauchemar, mais l'oppression logique de l'idée fixe. Mes nerfs ne s'^épeuraient pas, mais une indicible douleur, une lassitude funèbre m'envahissaient: je déplorais ma vie, et ma sohtude m'était alors cruelle, jusqu'à me faire crier et me heurter le front contre les murailles. Heures morbides, où l'aile de la foUe, frôlait mon front humide de sueur, et me pénétrait d'une indescriptible angoisse.

Aucune distraction ne m'était alors possible, ma volonté n'était de rien, l'ivresse même n'avait pu tuer ces suggestions noires, ni le sourire des étrangères, ni la lecture. des chefsd'œuvre : seule, l'audition de musiques savantes et tristes, aux concerts du dimanche, soulageait ma conscience alourdie. D'ailleurs, j'étais malade; l'hérédité paternelle s'était affirmée en moi par de tardifs et brusques symptômes,

la maladie de cœur dont je souffrais, prolon- ^

T ''-'F î*-i**-P*.-i-^^#:vT,---^ ;i-

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liÉt tA CûHFESSrOW POSTHUME.

geait ces heures crtielles où je me méprisais et me haïssais.

Le lôndemaio, je gagnai tôt la chambre haute où dominant Paiis, rue Lepie> Aliel tra^ vaillait.

C'était une hideuse mansarde d'hôtel garni, avec des lithographies couvertes de crasse, un lit défait; la misère s'étalait là froidement, et il n'y avait point de feu dans la cheminée.

Aliel était assis devant une table d'acajou boiteuse et mangée aux vers. Il venait de se lever et gardait ses pieds nus dans des savates, un gilet de laine brunâtre enserrait ses maigres côtes, sa chemise ouverte laissait voir la saillante pomme d'Adam et les premiers poils gris de la poitrine. Ses yeux avaient un éclat fiévreux, il déclamait à voix basse un poème nouveau.

M'ayanl souri, il recommença sa lecture d'une voix etridcDle et douce. Ses longs cheveux rares s'échevelaient sous ses doigts distraits, et les vers chantaient en cftdenée, plus

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beaux, plus riches, plus sonores, phis chatoyants, dans ce taudis galeux, proférés parce vieillard génial, que par le plus illustre acteur sur le plus beau théâtre. ^'

Quand il m'eut récité d'autres vers et encore d'autres vers, que je fus rassasié de beauté, que le. monde réel, avec ses laideurs et ses petitesses eut disparu pour moi, je serrai la main d'Aliel et partis. Nous n'avions pas échangé un mot : à quoi bon ? Quelle communication plus éloquente que celle de l'ivresse

intellectuelle ?

Et en marchant, glacé par le séjour dans la chambre sans feu : « Quel héroïsme ignoré, pensai-je, n'a-t-il pas fallu à cet homme pour que son cœur ne pourrisse pas ? Il a gardé toutes ses ingénues fiertés, et seul enife tant d'autres, il n'a accepté ni une aumône, ni un verre d'absinthe, de personne. Son orgueil n'est pas farouche et sa dignité est indemne. Il est resté honnête, bien plus, il est resté pur. » Et une admiration confuse me vint pour

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im LA CONFESSION POSTHUME.

cet obscur et doux artiste, que la misère, ce corrodant des plus pures consciences, n'avait pas avili et n'avilirait point.

— Une dame est venue vous demander !

me dit-on, quand Je rentrai à mon hôtel.

— Où est-elle ? fis-je; le cœur me battit.

— Elle n'a point voulu donner son nom, elle a dit qu'elle reviendrait.

Je ne doutai point que ce fût Judith : singulièrement ému, je parai mon appartement, je l'emplis de bouquets et de parfums; j'attendis.

Elle ne vint point. Les parfums s'évanouirent, les bouquets se fanèrent.

J'allai chez elle, un matin ; et par les allées attristantes de la villa, j'arrivai à sa porte, elle était ouverte, je la poussais Une lourde tenture, à la fenêtre, interceptait le jour. Je me trouvai dans un petit jardin sans fleurs, je montai deux marches, dans un vestibule je frappai légèrement à une porte devant moi, et j'entrai. Une femme se leva avec un cri

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perçant, et, Je reconnus Judith. En un éclair tomba ma passion, le froid m'entra au cœur :

Judith était vieille.

Au lieu d'une femme que le mariage a fait rose et toute dans la plénitude de ses formes, je voyais la jeune fille d'autrefois, mais comme rétrécie encore, plus éteinte et plus fanée ; quelque chose d'indéfinissable et de douloureux sortait de sa figure mate. Comment avaisje pu m'illusionner ainsi? Le froid reflet de ses yeux intelligents avait durci, et n'était plus que d'un métal. Alors je me sentis ridicule de mes illusions, et craignis de lui paraître bien changé à mon tour.

Mais, à ma grande surprise, — car le sangfroid me revint dès cette heure, où mon imagination s'éteignit, -- je vis que Judith avait un tremblement involontaire, qu'une grande émotion (la première de sa vie I) passait sur sa face, et qu'après avoir touché de deux doigts rapides ma main, elle se reculait, comme effrayée.

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i58 LA CONFESSION POSTAUME.

De ce moment, date pour moi une période d'impressions étranges, et que mon sang-froid me permit d'analyser et de noter : passionné, Je ne l'aurais pu, mais la vue de la Judith actuelle avait fait cesser le bouillonnement de mon cœur, et je ne fus dorénavant plus avec elle que comme un ami.

Nous parlâmes et ses yeux me cherchaient, me lançaient un pâle éclair, puis se baissaient rapidement. Une étrange déférence passait daiis sa voix mal assurée, on eût ditqu'elle me craignait, qu'en même temps elle m'aimait, et qu'elle n'eût osé me parler plus cœur à cœur. Quand je la quittai, j'emportais cette étrange constatation : un revirement inexplicable s'était produit entre nous, les rôles étaient intervertis, c'était moi qui étais maître de mes moyens, c'était elle l'intimidée ; son ancien air de supériorité avait fait place à une sorte d'humilité.'

Autre remarque: si j'étais resté dans mes dispositions d'amoureux tremblant, sans doute j'eusse dit et elle eût répondu des choses graves

LA GONPESSION POSTHUME. m

et d'un intérêt poignant pour nous. Au contraire, elle restant dans cet état d'émotion, et moi* calme et refroidi^ nous ne dtmes rien que d'indifférent, et notre conversation me laissa le plus confus des souvenirs.

Mais l'intérêt de la vie ne se mesure pas à la vivacité des paroles ni au dramatique des situations ; au contraire, le plus souvent, il procède de dessous gris et d'apparences ternes.

Pour un spectateur non prévenu, mon entrevue avec Judith eût paru banale et insignifiante; pour nous, ce fût le point de départ d'une vie imprévue et nouvelle.

Car un mystère était né.

Pourquoi] Judith se montrait-elle ainsi à mon égard, si changée, si timide et Confuse, comme si jadis elle m'avait fait, et eût voulu réparer aujourd'hui un tort imaginaire, ou encore comme si elle m'avait méconnu, s'était trompée, et maintenant avait de moi une révélation qui la troublait ? — Qu'était-ce donc ?*

Pourquoi, toujours énigmatique, et sous une

lôO LA CONFESSION POSTHUME.

nouvalle furnie, Judith devait-elle m'intriguer k nouveau ?

Et ce n'ôtait point la surprise de se retrouver, après cinq ou six ans, et de sentir remonter en soi des sèves anciennes qu'on eût pu croire taries : non ! car sa façon d'être ne changea pas avtec moi, dans l'intimité où nous entiâmes, bien plus, elle s'accentua, et à ma jïrofonde surprise, je vis grandir dans son esprit, plein de la curiosité ancienne, (qui fut toujours le fond de sa nature,) ces deux symptômes nouveaux, la peur, et si bizarre que cela paraisse, l'admiration.

Oui, une admiration épeurée, une curiosité trouble, voilà ce qu'éprouvait Judith pour moi. Mais pourquoi? Je n'en trouvai la raison que plus tard, trop tard.

Il advint ce qu'on devine, après assez peu

de temps, le mutuel projet d'un mariage de

convenance ne nous parut point absurde, et

nous nous y décidâmes après mûre réflexion.

Il hons semblait, réservés par le sort pri-

LA CONFESSION POSTHUME. i6l

mitivement l'un à l'autre, nous i^etrouver seulement maintenant. Nous nous déclarions vieux, quoique jeunes encore, et ne faire là qu'un mariage de raison.

Heureux, nous n'avions pu l'être dans une première union, chacun, parce que nous avions manqué d'expérience, et à raison d'une incompatibilité d'esprit, de cœur et d'amour. Tandis qu'ici, nos âges, nos positions, nos goûts concordaient. Et si nous ne nous aimions pas au sens passionné du mot, di> moins sa première sympathie et ma première tendresse d'autrefois, jetaient sur l'heure présente comme une poésie.

Nous étions surtout libres, elle veuve, moi sans famille. Ses parents, qui avaient vécu en grand désaccord d'intérêt et de politique avec M. de Villennes, elle ne les voyait que peu et froidement.

Nous nous mariâmes sans faste, unis à la mairie en présence des témoins, et nous partîmes le jour même pour l'Italie.

162 LA CONFESSION POSTHD

Si le voyage de deux jeunes mariés, avec ses àrrèls pénibles et le premier viol dans une auberge, nous semblail niais et répugnant, il n'en était plus de même pour nous.

ïoute là huit, îiîans un wagon-lit, nous causâmes, coinme des amis calmes, regardant les prairies, les arbres, les rivières bleues, fuir àâhs l'argenté clair de lune.

Un moment Judith reposa ; moi je rêvai, la contemplant, trouvant étrange ma destinée, ailée au fil de l'eau, et expliquant par la fatalité, qui n'explique rien, cette seconde faii^iesse d'un mariage.

Judith dormait, elle était en simple robe noire, les plis d'un manteau brun l'enveloppaient ; ses sèches chevilles dans des bottines montantes, dépassaient la jupe sans grâce.

Elle tenait unies ses mains dégantées et maigres, son visage vieilli était jauni par la lumière; rapporté à Tàir ordinaire de Judith, il semblait séiileiheht plus fatigué. Quoique son sommeil fût profond, ses yeux n'étaient point clos, on

Voyait ûhé partie àè Tiris bleu et sans expreséîon. Elle n'était point belle, mais sèche et résistante : mes désirs et mes goûts in' étaient plus ceux de mon pr'élhîet niâriâge, et raèiùè eûtelle été \é\àè, à Tétudieir soigneusement, je lui frecoïinaissais ûii éhâriiie inquiétant et une altir'âhce bizarre. feÛé était désirable, non pour ta satisfectîôfa de sens grossiers, mais pour dés plaisirs où se mêlerait toujours Une pensée, i'e plus souvent mélancolique ou âpre; telle, elle né devait inspirer l'amour que cîe certains hommes, moins par elle-même et l'attrait physique, que par son air, ses paroles et l'énigme dé son esprit.

Je la regardais avec attention, frappé de l'entre-bèiiiemént de ses cils, et supposai : « Si elle ne dort pas, que pense-t-ellè de mol et dé cette nuit qui nous hé ?» — feîlé dormait.

Un brusque coup de sifflet la fil ttéssâillir; tirée d'un rêvé bien lointain, elle ouvrit les yeux et à ma vue changea de couleur, comme

si elle ne se fût pas attendue à me voir là; les mêmes sentiments obscurs que la veille, s'empreignirent sur son visage, puis elle sourit, se rappelant que nous étions mariés.

Nous parlâmes encore. La lune ne brillait plus, des nuages s'amoncelaient, et nous ne traversions que du noir déchiré par des lumières brusques et rougeâtres. Le 4rain courait à toute vapeur, il procurait une sensation singulière de fuite et de course vers un but ignoré ; était-ce le passé que nous quittions si vite, était-ce à demain que nous allions ? Il y avait une griserie de rêve et une énervante douceur à fuir ainsi, à deux, seuls et muets dans la nuit.

Nous nous observions, et je vins plus près d'elle, en la regardant avec tendresse. Un tremblement léger la prit au bout de quelques instants, puis elle devint grave et m'entra les yeux dans les yeux.

— A quoi pensez- vous, fis-je?

Alors, d'une voix altérée, et gravement.

LA CONFESSION POSTHUxME. 165

comme si cette question avait pour elle une importance extraordinaire, elle répondit :

— Vous me connaissez, — (mystérieuse au contraire, jamais elle ne m'avait intrigué autant,) — mai» moi, je ne vous connais pas.

Il y a eu entre nous des années de tristesse et des événements cruels ; jurez-moi, si vous m'aimez, qu'un jour, je ne dis pas demain, vous m'accorderez votre confiance. Je ne suis pas curieuse, je veux vous comprendre. Si pénible que cela puisse vous être, et ce le sera moins que vous ne pouvez le croire, — car je serai là pour maffliger, pour souffrir, pour sympathiser avec vous, — me donnerez-vous cette marque d'amitié ?

— Mais, fis-je en hésitant, surpris moins de la demande que de l'instant, et avec un malaise de pudeur froissée, — ne savez-vous pas tout ce qui peut vous intéresser, et tous le monde ne le sait-il pas autant que vous?

Les journaux du temps, ajoutai-je avec une triste ii'onie, ont publié mon portrait, mon his-

1Ç6 LA C01?ÎFESSI0N POSTHUME.

toire, içonélo§eet...lereste. Poiqrîuoi revenir là-dessus?

— Paurquoi? répéta-t-elle eomme tin écho, et se^ yeux brillèrent avec étran^eté, notais parce que, simplement, je suis votre femme.

Et voyant qye ce mot, qui contient tant d'atten,-, drissement m'émotionnait, elle sourit, se pencha vers moi, hors du manteau brun oui toçaba jusou'à sea pieds :

— Chii, votre femme, votre femme gui vous aime ; et elle baisa mes lèvres sans que je tressaillisse.

— Dités-moi, ajouta-t-çlle en baissant la voix, avec une terreur dont elle paraissait jouir, et en cambrant sa gorge mince :

« Me tueriez- vous aussi y Moi ? »

— Sans doute, répondis-je après un haut^ le-corps machinal et sans çeser la réponse.

— Ah 1 fit-elle avec un sourire et un frisson qui descendit jusqu'à ses reins, ah 1 vç^us êtei^ Un homme I..^

f *7^^w. *-.Kfi y ^n^'-rw^^^J^* ui. ^ , ly.! i/4|^ïy , j| ,^L. If J^JPVPif «Vk ««f--* t

Mais elle, était-ce i^ne femiçe? ppur cju'au rebours de toute attente, nos baisers fussçnt si peu ardents, et que si j'eusse été d'un sensualisme banal, je me fusse plaint, ne devinant pas quelle volupté dépravée, Jud,ith cachait sous cet abandon corporel d'ellemême, en apparence si froid et si désintéressé.

Je l'ai compris trop tard; ce n'est pas dans la joie physique qu'elle concentrait son rêve, mais dans une exacerbation intellectuelle.

Plus perspicace, j'aurais deviné pourquoi elle avait peur, curiosité et soif de moi, j'aurais su — si monstrueux que cela soit — que ce qui l'avait décidée à m'épouser, c'est que j'étais l'assassin d'une première femme.

Oui 1 ce qui, sous la glace de sa chair ^ rendait son âme ivre de frissons nouveaux^ c'est ridée lancinante et titillante^ la douce et horrible peur que, si elle me trompjait, je la tuasse, « elle aussi ».

Le mystère, le voilà. Et je ne le devinai point.

Mais le doute et un malaise d'angoisse, tout au moins, entrèrent en moi. Pjbu de jours après, je me repentis de notre voyage.

Les pays nouveaux, les mécomptes dans les hôtels, les fatigues des étapes, n'ont de prix que pour de jeunes mariés, à qui tout apparaît dans un mirage radieux, ou pour ceux qui voyagent par plaisir. Mais ce n'était point le cas, et d'un commun accord, nous abrégeâmes notre séjour.

Chose curieuse, le sentiment contemplatif, l'amour de la nature que j'avais eu pendant cinq ans était complètement aboli. Chez Judith, il n'avait jamais existé.

Les fatigues du voyage m'amenèrent du côté du cœur quelques fatigues extrêmes. Un célèbre médecin allemand, que nous consultâmes, me conseilla de renoncer aux voyages, de mener à Paris une vie réglée et sans fatigue, surtout d'éviter les émotions. Remède facile à ordonner I

-•r^nr- r

Nos habitudes à Paris sitôt réglées, j*eus conscience qu'il s'était produit en Judith un grand changement.

Les sentiments troubles que je lui avais inspirés avant le mariage, avaient fait place à une espèce de froideur sèche, comme si elle s'était grandement trompée sur mon compte et que j'eusse trahi sa curiosité.

Je compris plus tard qu'elle ne me pardonnait pas de n'être en rien le héros du drame qu'elle s'était forgé.

Jeune fille, m'ayant évincé, comme manquant d'intérêt, elle se repentait maintenant de son entraînement de tête et m'en voulait de manquer, même après de si terribles événements, de relief, d'énergie, de grandeur.

C'est qu'elle avait exigé de moi une confession complète, et elle avait pu s'en assurer, mes malheurs n'étaient venus que de mon absorption en moi et de mon manque de volonté.

Du moins restait-il encore à Judith cette

consolation : j'ayais été capable d'un meurtre;

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iJ.^ LA CONFESSION POSTHUME.

et €et espoir et cette peur : elle aussi, je la tuerais, si je la surprenais I

Elle m'en avait arraché la promesse et 1^ serment.

Comment ne fit-elle pas la différence dès situations? Crut-elle que je l'aimais jusque-là? Son espoir n'était-il que l'épanouissement d'une superbe fleur de bêtise? Qui le sait 1

Tout ceci doit paraître étrange et m'a long-

temps surpris : une analyse posthume de cette femme m'a fait chercher et trouver, dans sa nature même, une explication.

Intelligente, elle avait grandi, sevrée de foi r^eligieuse, privée d'enthousiasme, dans le plus stupîde milieu de la démocratie civiliséa, n'entendant dans les salons parler que d'eBr poirs d'ambition, de vilenies d'intérêt, de £urée aux places. Sa mère, bonasse et nuU^> m lui avait rien inculqué de haut, de beau, de vrai. Son père, elle ne l'aValt vu occupé qu'à des besognes d'adultère ou à des compromis politiques. Manquant de ce qui eût pu l'écloi*-

LA CONFESSION POSTHDME. 171

rer, son intelligence inemployée aTaît dormi en elle, jamais rélincêUe n'avait jailli dans ce cerveau; où aurait-elle pris la notion du bien et du mal, du juste et de l'injuste? N'étftnt pas de ces beautés charnelles qui attirent Invinciblement l'hommage, grandie froidement et retirée, une curiosité déréglée, faute d'autre mobile, s'était développée en elle, une curiosité qui lui avait fait, après étude sommaire, repousser les jeunes hommes, dominer un vieillard, subir ses froids baisers, et qui sur le tard, l'avait amenée, peut-être aussi par un peu de tendresse pour le souvenir d'autrefois, à m'épouser, moi, triste héros d'assassinat.

Que dirai-je? Nous nous convenions en réalité, si peu, nos esprits étaient si différents, Judith comprenait si mal mes pensées, que me rappelant des circonstances pareilles, je me demandai s'il en était de même avec toutes les femmes et dans tous les mariages ; et aucune' attraction n'existant en réalité, pas plus entre nos chairs qu'entre nos cœurs,

D0U8 tirâmes chacun de notre côté, restant d'ailleurs en rapports polis.

Une douloureuse expérience aurait dû me l'enseigner, le danger en ce cas était l'amant.

Mais il est dit que la sagesse humaine portera toujours un bandeau. Connaissais-je alors Judith? Savais-je de quoi elle était capable? Les calomnies qu'on prêtait à son passé ne me semblaient-elles pas absurdes? Nous étant mariés par raison et convenance, pouvais-je croire qu'elle me tromperait, comme une jeune femme malheureuse? Non, je ne prévis point cela, et d'ailleurs aurais-je pu l'empêcher?

Me tromper, mais si on a pénétré le caractère de Judith — me tromper 1 — mais ce fut pendant longtemps chez elle un désir, d'abord flottant et mal assuré, puis une tentation, puis quelque chose d'impérieux et de violent, l'attrait, à cette désespérée de curiosité, de mordre au fruit, non seulement interdit, mais mortel.

Ibrià^

LA COWrKSSION POSTHl]>fi:. 173

Je ne veux point faire de mélodrame, et je ne conterai pas les faits par le menu : ce que je note ici, je ne le sus que beaucoup plus tard ; à quoi bon repeindre et simuler littérairement une action si dramatique : n'est-ce pas assez qu'elle ait eu lieu, hélas f une fois?

Oui, longtemps Judith songea à me tromper : évidemment ce n'était pas pour elle le besoin d'une curiosité vulgaire, elle savait déjà, de son premier mariage, les plaisirs — si elle en trouva — de l'adultère, mais elle n'en connaissait pas les affres, les émois, les tortures, et la peur, l'atroce et exquise peur. M. de Villennes, vieux diplomate narquois, elle l'avait ridiculisé, qu'il le sut ou non, sans péril, mais moit J'avais du sang sur mes mains. Et Judith, par une erreur qui m'a beaucoup surpris, et qui sans doute tenait à ma conduite affectueuse et discrète — me croyait toujours épris d'elle, comme jadis, à l'heure où je la suppliai à genoux, jeune fille, dans le salon où

descendait la nuit.

474 LA POKPPSSÏOIS POSTHUME.

Done, elle mp trompa.

EeM ïWpprte ^yec qui ce fut. Elle me ^ompa 4lQrs, d'un coup, comme une action caché© et preste. Puis de longtemps elle resta W^épendapte, livrée à son premier effroi et à sa preim^ejoie naauvaiseï, remuant cette idée : « S'il U savait ! » Mais je ne le savais pas, comment l'aur^is^je su ? Lors même quej'aurais si^upçonné Judith, je me serais fait scrupule it9 l'espiopper.

Ce temps passé, elle commença une autre liaison qui dura trois mois, La seule chose que je puisse reprocher à ma femme, fut son manque de tendresse pour ses amants. Elle les exposait pour sa propre curiosité. Elle ne les aimait point. Ce fut peut-être le meilleur temps de sa vie ; elle inventait des ruses, sortait voilée, prenait deux ou trois voitures, traversait des églises, entrait, palpitante, dans l'escalier de son amant^ inquiète, certaine d'avoir été suivie. Près de moi, chaque fois qu'elle m'abordait, elle prenait son air le plus naturel,

lfei:i..

mais un léger tremblement de ses doigts révélait la peur dont elle jouissait.

Ah 1 c'était une grande dépravée mentale, et si peu sensuelle, il devait, je le sais, lui en coûter de jouer la comédie voluptueuse, près d'un homme , et afin de le retenir, de lui prostituer ses froides et insensibles chairs.

Mais une amertume, asez logique, finit par se mêler à l'intrigue menée par Judith : mon aveuglement l'énerva.

Si Je devais continuer à ne m'apercevoir de rien, ce n'était pas la peine qu'elle jouât ce jeu, dont le grand péril faisait seul le charme. Faute que je la tuasse, du moins n'aurait-elle pas été fâchée de voir maltraiter d'un coup d'épée ou de pistolet, le pauvre diable qu'elle ensorcelait. Mais, réellement, j'étais aveugle encore.

Alors Judith commença à se compromettre un peu plus, elle rentrait tard, ressortait tôt, paraissait affairée, et même on eût dit qu'elle

cherchait une explication que je ne provoquai jamais.

Hélas ! je dois faire un aveu qui prouvera le peu de force de mon caractère : je devenais si indifférent à tout, que sans savoir que Judith me trompait depuis longtemps, je me résignais d'avance à un mal que je voyais si répandu autour de moi : surtout je ne désirais que le repos.

Mais ce n'était point là le compte de ma femme, et de ce moment, commença pour moi une persécution d'une nature singulière. Un soir, Judith laissa tomber un billet de son corsage, et feignit de l'ignorer, afin que je le lusse en cachette; mais moi, naïvement, je me baissai et le lui tendis : •

— Ceci est à vous, ma chère.

Elle se retourna, surprise, et me lança un mauvais regard.

— Oh! vous pouvez lire, dit-elle.

— Je n'y tiens nullement.

— Lisez! reprit-elle, cela vous inléresso plus que moi.

Je lus donc ; c'était la déclaration d'amour d'un de nos amis intimes, il se prévalait, avec une indélicatesse de goujat, de ce que Judith en avait aimé d'autres, pour réclamer qu'elle lui donnât la préférence à son tour.

Elle me regardait avec des yeiix irrésolus et un sourire peureux. Je lui rendis la lettre en haussant les épaules.

Le regard de stupéfaction amère et de dédain qu'elle me jeta, me blessa, et me surprit sans m'éclairer définitivement. Le lendemain elle prenait l'homme à la lettre pour amant, puis, lasse, elle le quitta aussitôt, et quelques soirs après, le hasard fit que je laissai ma femme seule avec d'Espérabert, et ne rentrai que deux heures plus tard.

D'Espérabert était seul, un peu pôle et sombre.

— Qu'avez-vous donc? lui dis-je.

— J'ai fait une infamie, dit-il, et je vais en

iis LA eerNFËSSrai^ posthume.

comnaeltre tine secoodê, en dénonçant une femme ; mais vous ne vous en prendrez qft*à mol, je le sais. J'aî trahi votre amitié. Je Tîefns... et il s'girrêta, ne trouvant pas de termes honnêtes.

Je pàll».'

— Et alors?... dèmandai-je, en comprlmaèt le tumulte de mes sentiments, dominés par U surprise êl le dédain.

— Et comme je ne veux pas que vous le sachiez |Jar uîi autre que par moi, je vous le dis : si vous voulez vous venger, faites, j'attends fOÈ drdfes.

Je m'assis assez lourdement et m' enfonçai la tête dans les mains, pensif: la lumière se faisait en moi}; sans bouger, je murmurai :

— C'est elle, n'est-ce pas, qui vous a grisé, comme une fille de iiuît, je sais, je sens que c'egt elle l mais datis quel but? C'est le pourquoi qui m'échappe.

D'Espérabert, stupéfait de l'allure de la conversation et froissé, fit un pas.

LA G0!fFfigS10?« POSTHUME. 479

— Je ae vous en y«ux pasi ûë-jt d'uM yqix hésitante; il y a des sollicitations bmlalèaïaiX'* quelles un homme niB peut échapper^ et tiMnd une femme se hrré à lui...

— J'attends vos ordres, répéta d'Cispiéra' bert sèchement.

Je lui tendis la main, mais il ^e recula avec un grand air de 4népris,' cosme ^i «ne guêpe Teût piqué; Je crus t^otaprendre et <ti6 :

— Restons amis, si vous le votfl^e J)iiKi. Ne me croyess pas dénué 4e préjugé*, ioais je n aime plus ma femme ; et ma Vie M tolte que je ne crois pas que sion hu&near^.vé&du par une catin, exige le sang d'un «fahoit homme.

D'Ëspérabert changea d^^xisage, son mépris s'atténua et, soulagé en appftre^pe d'i^n ^and poids, il me regardAea (sm.

— Excusez-moi, dit-il avec nialftise^ mais tout ceci est étrange ; je iî'Si pas \e , droit de vous questionner, la qoesttQn ipe je me pose, croyez que tout le mmiâe se la pesé aussi ;

,*vjt.7"tr '^y**P^*'"'-î-^fî?*75>-, ;^'.^ifr«-»v '-rr-T'V~ *-'*'' "^r^ *^ ,— -^psa^f ^ ,'- ;' « r ''^▼''"^■ÏV^'^îf

iSO LA CONFESSION POSTHUME.

pourquoi alors tolérez-vous la conduite de votre femme?

Je tressaillis : la vérité brutale m'apparut.

— Voulez-vous dire qu'elle a des amants

publics?

Il me regarda, stupéfait.

— Comment pouvez- vous l'ignorer? dit-il.

Je restai confus et silencieux, et ne trouvai

que ce mot absurde, qui résumait bien l'état de mon esprit :

— Si la chose existe, c'est toujours le pourquoi qui m'échappe.

D'Espérabert eut un mouvement d'épaules nerveux, me regarda encore, irrésolu, puis prit son chapeau, disant :

— Si demain vous vous ravisez, à toute heure, en tout lieu, je suis votre homme.

— Oui, oui, murmurai-je. Je me souciais bien de bêla.

Et, seul, je réfléchis.

Ainsi ma femme se prostituait assez scandaleusement, pour que non seulement je fusse

noté du ridicule, mais de l'infamie qui s'attache aux maris tolérants ou complices.

Que faire? et je me répondis : rien! Quels droits avais -je? Si par illusion, croyant épouser une Judith imaginaire, j'étais tombé sur une misérable folle, n'était-ce pas tant pis pour moi? Nous ne pouvions guère que nous séparer, ressource négative d'ailleurs. Le divorce me répugnait; ctaler encore mes misères devant un tribunal, jamais ! Provoquer l'amant duv moment, à quoi bon; qu'y eût-il eu de plus absmde qu'un duel, par exemple, entre d'Espérabert et moi? La nuit se passa en rêveries lourdes et pénibles.

Pendant ce temps, ma femme ayant, derrière la porte, tout entendu, prêtait l'oreille à tous [les bmits, assez brave pour ne pas s'enfuir, assez perverse pour jouir de mon irrésolution, avide de savoir quelles seraient le lendemain mon attitude et mes paroles.

Je ne lui dis rien.

Un mois passa, au^bout duquel dévorée par

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182 LA €ONFESSI0N POSTHUME,

l'àpre désir d'un éclat et affolée de scandale, Judith amena ses amants chez nous, afin que je {Hisse bira, que ja le voulusse ou non, les surpranch^ en flagrant délit. Une foia, au salon, Je trouvai Judith et un homme s'embrassaat; j'entrai, tous deux s'étaient levés, blêmes d'attente ,' sans jparaitre les voir, je pris quelque objet sur la table et sortis.

Le aoir même, Judith, à ma vue, rejeta sur la table, bien en évidence, un poignard de Damas à pointe affilée, avec lequel elle coupait les romans nouveaux, et levée droite, pour une résolution suprême, elle dit :

— Je vous trompe, je vous ai trompé, je vous tromperai toujours ; si vous n'en croyez pas vos yeux, si vous voulez des jM^euves, en voici ! — et elle me jeta un paquet de lettres à la figure.

Ce fut si brutal que j'étouflai un cri soUs l'insulte et fermai lea poings ; elfrayée de réclair de mes yeux, elle cria :

— Grâce I et tomba à genoux.

— Avouez tout, lui dis-Je.

Elle resta à terre ; d'une voix altérée d'angoisse, se cachant le visage d'un bras par peur d'un coup, elle me dit le nom de saa amants, avec l'audace d'une femme qui risr quatt tout, pour une sensation terribla.

— Vous oublicB d'Espérabert, et puis ?

Elle m avoua ses rcndez-voun avec une

angoisse réelle où elle triomphait et joui«0ait de sa peur.

— Pourquoi avez- vous fait cela? lui dls-je.

Elle ^rda le silence, se releva sur un genou, cherchant à lire ma résolution.

^— Pourquoi, dites-le, vous n'êtes pas débauchée, ni amoureuse, vous n'aimez personne, pourquoi alors ?

fille se releva entièrement, et me toigant pmir exaspérer ma colère :

— Parce que je vous hais,

— Et puis?

— Parce que je vous ffléprise.

— Et puis?

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— Parce que vous êtes lâche !

— Ah bah î fis-je étonné.

— Oui, lâche ! car vous avez tué une femme sans défense ; lâche î parce que vous me tuerez aussi. Qui vous en empêche? vous serrez les poings, tenez, il y a un couteau sur la table, je ne vous crains pas. Ah ! tenez, tuez-moi ; il y a assez longtemps que je l'attends t Tuez-moi donc t

Dans le silence haletant qui succéda à l'aveu où elle s'était dévoilée, je compris tout, et mon parti fut pris. •

— Je ne vous tuerai pas, dis-je.

— Lâche! il a peur! ricana-t-elle.

— Je ne vous tuerai pas, répétai-je positivement.

Alors les traits de Judith se boursouflèrent, ses yeux devinrent ivres et rouges, une rage démoniaque la tordit, et comme ensorcelée, les bras roidis, elle me cracha d'épouvantables injures, cria les hontes de ses adultères, proclama sa perverse et horrible volupté : le

r , ;3^^--^jnig5-T

LA CONFRSSION POSTHUME. 185

doute, la peur, la joie, la haine, lui faisaient un masque sinistre et déformé. — Qu'allais-je faire? pensait-elle.

J'écla|;ai de rire.

Tragique pour Judith, la situation pour moi était comique, amèrement. Mon rire partait, convulsif, et d'une gaîté folle, il sonnait en gamme, s'aiTêtait, puis repartait de plus belle, secouant l'épigastre, tordant la bouche, tirant les larmes. Et je ne pouvais plus m'arrêter, c'était un rire déchaîné et formidable qui bafouait tout, ma sottise et celle des autres, qui bafouait celle qui était là,stupide devant ce dénoûment imprévu.

Quand je fus un peu calmé :

— Vous vous demandez ce que je vais faire?

Rien, lui dis-je. Et fortifié et calme :

— Non, je ne vous tuerai point. Je ne vous traînerai pas non plus devant les juges et les tribunaux. Je ne vous ouvrirai pas la porte et je ne vous chasse même pas. N'espérez pas que je vous touche, fût-ce avec une cravache

186 LA CONFESSION POSTHUl^E.

OU des pincettes. Je ne vous ferai pas même enfermer chez les aliénées. Et ce que vous avez dit et fait, sera, pour \oice châtiment, comme si vous n'aviez rien dit ni rien fait.

— Prenez garde f cria*t-elle, en écumant.

-^ Que pouvez- vous faire de plus, je vous le demande?

Et après lui avoir laissé le temps de se rajuster, je la saluai et sortis^ emportant les noms orduriers qu'elle me criait, comme une pierreuse des fortifications.

Le soir même, Judith avait disparu, enlevant mon valet de chambre. Je demande pardon de ma véracité, les choses.se sont passées ainsi. Ce suprême affront ne put me décider à la vengeance exemplaire que cette malheureuse avait rêvée, crainte, espérée, appelée enfin de toutes ses forces.

Elle erra à l'étranger, déchue, descendant chaque jour dans la tourbe la plus immonde.

J'.appris plus tard qu'elle était morte à l'hôpital, torturée d'un mal honteux, sans prière

LA CONFESSIOiN POSTHUME. 187

ni regret, énigmatique pour tous comme elle avait véôtt.

8a perte ne m'apportait qu'un soulagement superflu, elle me fut molB» seiistt^le qu'une autre dont je vate parler.

Je vivais seul. Ma renommée m'importait peu. Des deux seuls hommes auxquels je tenais, d'Espérabert el Aliel, l'uBf me plaignait, l'autre m'estimait.

D'Espérabert resta mon ami, et quand parut, applaudi sans réserve par toute la presse de Franee et d'Europe, son Hvre, un admirable pamphlet de notre Époque de décadence, de curée politique, de goujaterie financière, de détraquement des femmes et. d'avilissement des hommes, je ressentis une joie réelle, d'abord pour l'auteur que j'aimais, pois pour Tceuvre, qui me vengeait d'une société dans laquelle je n'avais su trouver ma place, et de créatures qui n'avaient su comprendre, Tune mon cœur, l'autre mon esprit.

Aliel, hii, pauvre Alielt ne connut vivant,

188 LA CONFKSSION POSTHUMK.

ni mort, la célébrité flamboyante, dont s'auréolent seuls les actifs et les heureux. Aliel, devenu à moitié aveugle, et qui perdait toute la force de ses membres, au sortir d'un café où il nous avait fait asseoir, fut écrasé stupidement, en plein boulevard, la nuit, par un fiacre.

Il était entre nous deux. D'Espérabert se glissa entre les voitures, moi je restai en arrière, attendant qu'un omnibus eût passé, deux fiacres couraient sur Aliel, je criai; et d'Espérabert, arrivé à un refuge, s'élança, trop tard ! Aliel gisait, écrasé et sanglant.

Il mourut, vingt-quatre heures après, sans avoir repris connaissance.

On a dit que le passage était dangereux, puis qu'Ahel était aveugle et sourd. On a dit qu'il était ivre, ce qui est faux. On a réclamé inutilement contre l'indifférence des cochers, Tencombrement des voitures et le manque de surveillance de la police.

Ma conviction est faite: Aliel n'est pas

LA CONPESSION POSTHUME. 18d

mort par accident, mais d'un suicide. Non qu'il fût désespéré, mais las. Il a vu venir la voiture, il l'a attendue, comme la mort libératrice. Cela a duré cinq ou six secondes, n'importe, j'en suis sûr, et c'est aussi la conviction secrète de d'Espérabert.

Maintenant je vis, perdu dans Paris, ne fréquentant personne. Beaucoup de gens ne me saluent plus, je ne les méprise pas pour cela.

I A chacun ses fautes et sa conscience. Quand je suis trop malheureux, la musique me fait du bien.

Il est étrange seulement, que pour moi, des causes différentes aient engendré les mêmes effets, et que deux femmes. Tune ingénue, l'autre raisonnante, Claire, douce provinciale, et Judith, cette parisienne dépravée, m'aient toutes les deux trompé, sacrifié, aviU, et qu'avec l'illogisme du sort, ce soit la meilleure, la plus belle, et la plus irresponsable que j'ai

tuée. Je le sais : mes malheurs sont venus de roon absence de volonté.

J'en ai manqué, en épousant ces deux fertimesj car je ne les aimais pas. Mais aimet-on autrement, aime-t-on davantage? N'ai-je pas eu pour l'une ce soulèvement de tendresse charnelle, pour l'autre cette surexcitation mentale, qui de tout temps, ont simulé l'amour, tel que l'éprouve le coihmun des hommes.

Et l'amour existe-t-il autrement? Je ne sais,

'Marié, la volonté m'a fait encore défaut; j'ai été dduî, pdli et lâche. Meû qualités m'ont |iérdu, mes défauts m'auraieîit sauvé;

Ma maladie de cœur augmente, je mourrai bientôt.

Paris, 1885*

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A Louis Le Cardonnel.

La saison mondaine et artistique était close.

L'hiver, dans les fêtes, nuls diamants n'avaient plus étincelé que ceux de Madame d'Arjaën, sur ses épaules ducales. Princesse du sang des tzars Romanow, que son mariage investit d'un duché et de nombreux comtés et marquisats, en Espagne, forcée de suivre, hors Madridj le [duc tenu en France, trois mois, par des nécessités diplomatiques, elle s'était résignée à promener, dans l'éblouissement et l'envie du monde officiel républicain,

sa beauté, dont Tindifférence glaciale équivalait au mépris le plus aigu.

Elle souriait cependant, énigmatique encore, dans les salons de l'aristocratie où elle triompha, sitôt parue. Le Paris de la noblesse, de l'or, des lettres et de la misère, l'eut pour reine,, cet hiver. Puis elle partit, pour Vienne.

Un homme, un seul, l'avait intriguée, et encore ne l'avait-elle point vu.

Sur la fin de l'hiver, Pierre Lor, un plébéien hardi, avait, au retour d'une exploration aventureuse dans l'Afrique, traversé seulement Paris, afin d'aller se reposer dans son village, près de sa mère, au bord de l'Océan.

Son retour, sur lequel on ne comptait point, avait causé un émoi prodigieux dans la presse. Pendant une semaine, on n'avait parlé que de l'intrépide voyageur, émule des Brazza et des Stanley. Il avait subi plusieurs interviews ; et son portrait parut, par enchantement, à toutes les vitrines, entre ceux des filles et des acteurs

Le lendemain, s'étant fait couper la barbe et ayant troqué son casque de liège, contre un chapeau à la dernière mode, Pierre Lor ne se ressembla plus à lui-môme.

Seul, entre tous les hommes célèbres du jour, il piqua la curiosité de Madame d'Arjaën, et elle Taima sans le connaître.

Fataliste, elle se consola de ne l'avoir point vu, en comptant sur le hasard ; elle savait que ceux qui doivent se rencontrer, gravitent déjà, en vertu d'un horoscope irrévélé, vers les joies, les aflfres et toutes les catastrophes du sort et de l'amour, de sorte que, venus souvent des deux bouts du monde, ils n'évitent pas d'être séparés ou réunis à l'heure prédite, marionnettes tirées par des fils si pressants, que l'on voit bien peser, sur leurs corps et leurs cœurs, l'influence magique de l'Étoile.

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Pierre Lor était un rêveur .

Enfant, contraint aux études mathématiques, élevé à l'École des arts et métiers, le savoir pratique s'était développé en lui, sans détruire son amour pour le songe et son goût pour les aventures.

Il avait été contre-maître en Grèce, chef de chantier à Panama. Fils dévoué, il avait soutenu de ses ressources son père, ouvrier-maître très expert aux travaux de serrurerie d'art; et sa mère, veuve depuis longtemps, retournée dans son village, en Normandie.

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ld8 L'IMPASSE.

L'héritage d'un vieux savant, moyennement riche, — son protecteur — avait donné à Pierre Lor l'indépendance- Mais, à vingt-sept ans, il usa vite les plaisirs de vanité ou de débauche, et il commença alors de grands et périlleux voyages, avec le désir de se rendre utile, puisque l'éducation qu'il avait reçue, par force, avait stérilisé ses goûts d'artiste et l'empéchait de vivre en inutile contemplateur.

Se marier, il l'eût souhaité, mais ne trouva personne. Toutes les fois qu'il voulut g'acoqutoer en une llaisofi durable, il y trouva de tels mécomptes, des surprises sî pénibles, que sa conscience, assez honnête d'ailleurs, se souleva; lassé de tendresses qui n'aboutissaient qu'à des ruptures, il y renonça ; et faisant descendre son amour dans la rue, il ne le promena plus, rarement, que dans les mauvais lieux publics.

Pierre Lor n^avait point d'ami Intime, tous ceux qu'il avait aimés, Tayant trompé à un moment. Il n'était point misanthrope pour cela.

L'IMPASSE. i09

et avait des relations aimables, qu'il entretenait avec un sourire sceptique. Il allait peu dans le monde et seulement dans quelques salons où il se sentait à son aise;

Il aimait ses livres, il préférait les explorations lointaines; mais parfois un désenchantement s'avouait sur sa face brune et énergique. N'ayant jamais aimé, n'ayant pas été aimé, Pierre Lor, à trente-cinq ans, était arrivé à un dangereux période de sa vie: à l'heure où une aventure plus ou moins néfaste, prend et roule les hommes, dans le limon des passions troubles et désespérées.

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Ignorés du public, des bruits, dans l'entourage de la duchesse, couraient. Les femmes la détestajent, et elle semblait le leur rendre, réservant pour leurs maris ses sourires fermés, et le regard de ses yeux changeants, couleur des vagues.

Madame d'Arjaên avait, par Texcentricité de son caractère, dompté les hommes qui l'adoraient en silence ; tantôt en conviant aux fêtes, dans son château, toute une cour d'amour, tantôt congédiant chacun et s'enfermant seule;

OU encore partant en de soudains voyages.

Nulle existence plus mobile que la sienne :

lasse d'un lieu et des mêmes visages, elle s'évadait par le monde ; et elle avait su faire accepter à tous la charmante bizarrerie de cette existence cosmopolite.

Quant à ses rapports avec le duc, personne n'eût osé les définir, ni calomnier ouvertement, non seulement la vertu, mais encore la prudence de la duchesse. Et cependant.. »

Elle avait grandi, disait-on, orpheline^ près d'un oncle appartenant à la famille impériale, et célèbre par ses débauches, — jusqu'au jour où elle eut évincé toute influence féminine étrangère, capté l'amour du vieillard, fiérité de lui, et épousé alors le duc d'Arjaën, ambassa^ deur d'Espagne.

Ce passé admis, ne peut-on supposer en ieette femme, sevrée de religion, de morale, de préjugés, édifiée sur une société qu'elle devait connaître et mépriser — un goût hardi pour l'action, une audace rare, une indomptable vo-

lonté, et toute une floraison, dans ce cerveau de reine, des caprices les plus singuliers et les plus cruels ?

Trois mois passèrent.

Le ciel pesait, d'un bleu sombre, taché de niiages blancs.

Sur le boulevard, les arbres, pris au pied par une grille de fer, et raidissant leurs feuilles recoquillées et rousses, flambaient presque, dans rincandescence du soleil. •

Sur les trottoirs miroitants, les tentes abaissées des cafés faisaient une ombre régulière, le long de laquelle, à des tables, se prélassaient les buveurs d'absinthe ou d'amer.

Il était quatre heures. Une foule mouton-

nait, cohue d'été, exotique et provinciale, dont le brouhaha s'étouffait dans le grondement des voitures, semblable à celui de l'orage prochain.

Un homme et une femme, suivant le même côté, se remarquaient depuis un instant, attirés peut-être par un dépaysement mutuel, dans ce tumultueux Paris, si vide et si plein ; mais bien qu'ils marchassent sur la même ligne, ils n^avaient plus rencontré leurs regards, heurtés une première et seule fois.

. Rue Drouot, la dame noire tourna, suivie (elle n'en douta point) et de près.

L'irrémissible loi de l'amour sexuel — endormi, chez la femme, par les religions de sa pudeur, et chpz l'homme, par le rassasiement des étreintes banales — a ses heures de réveil fauve. Après les fêtes chaudes et capiteuses de l'hiver, après les premiers effluves des lilas d'avril, terrible, subit est le trouble, qu'apporte aux sens juillet, en ses orageux aprèsmidi.

Aux plus chastes, un fer rouge écrase la nuque, fouaille et attise les reins. Les cœurs étrangers] Tun à l'autre s'appellent, et les chairs mutuellement inconnues s'épousent.

Les filles oubliant leur métier, ne quêtent plus que de l'amour. L'homme qui passe désire la femme qui passe.

Cette heure-là rend aux mâles leur brutalité native; l'œil dilaté, rivés à idée fixe, ils s'obstinent et rôdent, avec énervement, autour de la forme de leur désir. Les femmes, s'ouvrant comme des fleurs, ont la chair mate et l'odeur des lys, avec des yeux élargis, où nage, en d'humides prunelles, le peureux désir de frissons éperdus.

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Soudain leurs hanches se frôlèrent ; et ils tressaillirent, par la commotion électrique d'un fluide, à ce contact, jusqu'au plus profond d'eux.

La femme en noir marchait toujours.

L'homme la dépassa.

C'était courir un grand risque^ mais gagnée, la partie l'était en une seconde. Il s'applaudit bientôt d'avoir hardiment renversé les rôles, car quelque rue qu'il prît et revînt-il même sur ses pas, toujours sonnait derrière le tic-tac

patient des petits talons.

210 ' L'IMPASSR.

Flatté, il se sourit dans une glace ; et tandis que sur lui — il les sentait — les yeux de la femme, sous le long voile de deuil, pesaient, il s'étonna moins de la rapidité de sa conquête.

« Pour séduire, n'avait-il pas de beaux che- « veux frisés, la nuque rude, des épaules et « des reins d'athlète, les membres ondulant € sous le vêtement léger ? »

Par un orgueil naïf, il déployait sa poitrine, cambrait ses reins.

« Mais, que pouvait-ette être, une courtisane?— sans doute. »

Il se retourna, pour la voir en face, avec tant de brusquerie, que la femme n*eut pas le temps, l'eût-elle voulu, de baisser ses yeux, ardents à travers la gaze. Le sang lui montant au visage, elle passa près de lui, suave comme un parfum.

Il suivit.

Elle marchait d'un pas ferme, qui s'accéléra avec lenteur. Les flots de sa robe avaient un

mouvement plein de grâces, et baissaient sur un rhythme doux. Bieu que le deuU l'enveloppât toute, elle ne pouvait céler la finesse de sa taille ni de son pied. Mais ce n'était point assez.

Cette femme désirée, close comme un tombeau, inspirait le désir aigu qu'un peu plus d'elle se* donnât. Aucun blanc ne frangeait ses poignets, ni le bas de sa jupe, et ses bottines de chevreau montaieut hautes.

Youlut-elle railler ou affoler l'homme? subitement elle découvrit et trahit, non 1 éclair espéré de bas violet tendre ou brutalement rouges, mais le noir reflet d'une soie qui moulait ses chevilles.

Puis, elle s'enfonça dans des rues assombries, sans que la robe, retroussée plus, s'arrêtât aux rondeurs du mollet: cynisme qui n'altérait en rien sa beauté d'inconnue, ni l'air jBer dont elle marchait.

Sous un porche, elle disparut.

Il était temps ; les mains de l'homme era-

y .• ^/^TÇî*'.'.;"^ :*»^;-;' --," ■,:•'

âl2 L'IMPASSE.

quaient ; la folie du viol et du meurtre, commis devant tous, lui battait aux tempes. Il se rua : l'escalier, deux portes ouvertes et fermées, une vaste chambre à coucher aux tapis lourds, il ne vit rien, qu'elle, debout, haletante \m peu, dans un sourire.

Parole ne fut dite, ni baiser échangé.

Car déjà l'homme, dans une rage, lacérait les voiles, le corsage, la robe; il ne s'arrêta pas à la surprise du corset et des linges intimes, noirs aussi; il arracha les chaussures, se releva et — déçu — poussa un blasphème, que la femme attendait, en souriant.

C'est que les grands bas sombres ne finissaient point, et que les jambes et les cuisses apparurent gantées, dans un hermétique maillot noii' ; il remontait, se collait aux splendeurs des formes, se bombait aux seins, et emprisonnait jusqu'au petit doigt des pieds et des mains. Seule, la tète émergeait, de ce sombre fourreau; armure sans nul défaut et dont le secret ne se livrait pas,

* *"V^ iç* '^

Certes I un cruel caprice féminin 1 trompant le désir tendu, retardant la joie suprême, et qui, à l'être exaspéré par la vue et l'obsession du noir, inspirait le besoin altéré de mordre à toutes les blancheurs de chair.

Mais ce ne fut qu'un éclair.

De viriles mains se crispèrent sur la peau de soie, enlevèrent la femme, qui roula sur le lit.

De la pointe de ciseaux d'or aperçus, l'homme fendit l'étoffe qui craqua ; la gorge jaillit et du coup s'épanouit. Alors, avec un geste héroïquement vulgah'e, il arracha aux bras et aux jambes le maillot, comme une peau de gant qu'on retourne.

Nus, le mâle superbe et la femme en sa fleur s'étreignirent, comme deux nobles animaux.

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~'WFiî*P^;2F3^if?'^'='^'7^'^

Tyrannie des nerfs et du sang 1 Ces deux êtres ne s'étaient jamais parlé.

S'étaient-ils vus, face à face, ailleurs qu'aujourd'hui? Sans le prurit brutal, ifs se seraient éloignés, et probablement ne se seraient revus, jusqu'à leur mort.Et voilà que l'amour charnel, plus violent que l'hypocrjisie des usages, Jes faisait s'attirer, se dévètii; sans parole vaine, se pjrendre et se mêler, dans les plus voluptueux transports. , ..Pour aux, qui. n'étaient point de la lie des êtres vulgaires, la singularité de leur rencontre

àl6 LMMPASSE.

les pénétra, profondément sans doute, car ils n'accompagnèrent leurs baisers et leurs balbu-' tiements, que des indispensables mots où s'affirme^ par les « je t'aime, je t aime », l'inéluctable passion physique.

Et ils savaient que c'était mensonge, le mot si doux.

Ils ne s'aimaient point.

Égoïstes, ils liaient leurs bras et entrelaçaient leurs jambes; avides, chacun pour soi, de la douleur des spasmes et de l'extase des repos. Ils mariaient leur force et leur beauté, sans remords. Non douce, mais amère, fut leur étreinte.

Amère comme une Jutte 1

Des dents, ils se mordirent; du front, ils se heurtèrent; et leurs poitrines se pressaient à s'étouflér. Leurs ongles étaient méchants, leurs lèvres furieuses. Dessus» dessous, ils glissaient, rampaient, se confondaient ; et leurs bras, solides conmie àes anneaux, se dénouaient

parfois, pour un recul brusque et comme honteux.

Mais une douceur les apaisa, car, si ècres soient-ils, les baisers prolongés amollissent les reins et le cœur ; la reconnaissance de s'être rendus heureux, l'un par l'autre, éteignit leurs yeux, où flottait une buée.

Ils s'endormirent.

Dans la nuit, Thomme se réveilla, étendit la main hors des draps vides ; un éclat de rire tintait: nue, parmi les Sambeaux allumés, la maîtresse dressait, sur^un guéridon, un en-cas de volailles et des flacons de vin doré. Ils mangèrent, burent et parlèrent, de tout, mais non d'eux.

Or, le vin charriant un feu nouveau dans leurs veines, ils se rapprochèrent, émus par une joie ineflable à se sentir jeunes, fiers de s'accoupler, sans trouble importun de l'esprit, égaux l'un l'autre par la vigueur de leurs muscles et l'exaltation de leurs sens.

Ce furent de païennes tendresses, que dou-

bla la glace d'une psyché ; il semblait que ces êtres n'eussent point d'âme, aucune intelligence, rien qu'un admirable et sûr instinct des joies terrestres.

Leurs poumons rendaient un souffle rauqne leurs cœurs battaient à se rompre. Étr^ts au crâne par un étau, ils défaillaient, puis se rai* dissaient à nouveau, tant qu'ils s'imaginaient, hagards et comme fous, sentir, dans l'agonie de cet instant suprême, s'épuism* tout le sang de leurs veines. *

Us tombèrent, comme bœufs assommés.

Et leurs regards, enfoncés l'un dans l'autre, se pénétraient, à défaut des chairs vaincues^ dans une étreinte imaginée. Oui, ils se pénétraientencore,ces yeux bleus de la femme,bruns de rhommOi Us exprimaient la joie du corps assouvi, autant qu'il pouvait l'étape, sans mourir^

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Vïl

Comme si elle n'eût attendu que ce moment, et que ce lui fût une joie suprême d'interroger et de connaître alors, Tamant élu par elle pour le hasard d'une nuit, elle demanda :

— Dites-moi votre nom ?

LTiomme placidement répondit, haussant les épaules et souriant:

— Je m'appelle Pierre Lor.

Elle poussa un long cri, s^arracha du lit avec tant de violence, que ses voiles se déchirèrent brutalement; dans un désordre inexprimable, elle passa à là hâté un peignoir, et la

figure voilée par ses cheveux, la tête dans ses mains, elle se laissa tomber sur un siège et pleura amèrement.

Comprenant mal et ému par cette désolation, Pien-e Lor, stupéfait, murmura :

— Qu'avez-vous ?

Ses sanglots redoublèrent; son cœur maudit le hasard de cette rencontre, qu'elle avait souhaitée, mais pas ainsi! pas ainsi...

Avoir cru, pour une prostitution uniquement charnelle, ramasser dans la rue quelque goujat à larges épaules, et précisément, entre tant d'hommes, avoir été à celui-là 1... Une honte inouïe couvrit de pourpre ardente son visage, et elle trouva lafatalité ironique et cruelle d'avoir si tôt, mais si traîtreusement, accompli son désir.

Cependant Pierre Lor s'était vêtu, plus troublé qu'il n'eût su dire ; un voile tombait de ses yeux. Où était-il donc? A quels mystères étranges avait-il servi? Cette femme ne pouvait être une courtisane ordina*u*e,

L IMPASSE. m

il s'approcha d'elle , qui frissonna toute.

— Parlez-moi, je vous en prie, vous semblez me connaître, qui êtes-vous?

Elle rejeta ses cheveux en arrière, et le regarda d'un visage enflammé qui ne portait déjà plus traces de larmes.

— Qui étes-vous? supplia-t-il.

— Moi, cria-t-elle avec effroi, moi! mais qui donc ? qui voulez-vous que je sois, une fille de joie, n'est-ce pas? et avec rage elle se leva, ajoutant :

— Je ne vous retiens plus, il est tard.

Mais il restait là, cloué au parquet, gagné

par un émoi grave et pénible ; des sentiments inconnus tourmentaient et subjuguaient son âme ; il s'étonnait, tous ses sens rassasiés, de sentir s'éveiller en lui, et grandir le battement de son cœur; devant cette femme si belle, qui s'était livrée avec tant d'emportement et de luxure, il était envahi de rêves, et une pudeur le faisait rougir.

« Qu'était-elle donc ? »

-*rry

lit L'IMPASSE.

Il hésita, n'osant lui faire Tinjure d'une au-mône» elle comprit et devint pôle :

— Grand merci 1 Nous sommes quittes, ditelle, et je suis plus riche que vous.

Il la regarda^ elle se mit à rire, comime si une envie mauvaise la poussait à se trahir :

— Et même, si vous ne m'aviez pas dit votre nom, c'est moi, assurément, qui vous aurais* payé.

Ce fut dit simplement, cavalièrement; et Pierre Lor, dévoré de curiosité et de doutes, se reculait devant elle, ne pouvant étouffer le tumulte de son cœur. Cette femme, nouvellement apparue, si hautaine et si différente de la courtisane de cette nuit, voici qu'il l'aimait.

Elle devina t quel châtiment pour elle : elle comprit, et lui jetant, d'un mouvement irréfléchi, les bras autour du col, elle lui cria avec désespoir :

-» Je m'appelle Anne, duchesse d'Arjaën.

Ce fut à lui de pâlir : l'étrangeté de cet aveu

■>* f»^»7Vt^:'

L'IMPASSE. * St8

le surprit moins que de sentir croître en lui un amour tendre et démesuré.

-- Oui, duchesse d'Aqaën^ et elle éclata d'un rire amer, est-ce assez étrange pour une présentation?:..

Il ne sourit point, comme uti fat Teût fait, bêtement, et conscient de la méprise du sort, il la regarda seulement, avec des yeux tristes et passionnés.

— Maintenant, dit-elle d'une voix saccadée, vous pouvez partir.

— Écoutez-moi!

Mais elle lui mit la main sur les lèvres.

— NonI je t'en prie I que voulez-vous dire?

Je sais bien que vous m'aimez f allez-vous-en, cela vaut mieux. Vous voyez que tout est fini. C'est impossible !... Il aurait pu en être autrement, oui, j'avais fait ce rêve, et un jour serait venu, mais pas ainsi... N'allez pas croire que je vous aime, au moins, non, comment aeraitce possible, quand je ramasse des ainants dans

la rue t.. . Vous méjugez infâme?... — Adieu. Taisez ou criez à tous notre aventure, je n'ai aucun droit sur vous, et d'ailleurs, à présent, que m'importe I Seulement allez-vous-en, je vous en prie 1

— Voyez-vous, ajouta-t-elle, avec l'ironie cruelle d'Hamlet, ce que vous me diriez dorénavant, ce serait — des mots! dés motst...

Serrant autour d'elle les plis de son vêtement fermé, flottant jusques à ses pieds, elle lui désigna le chemin ; et ce fut en silence. Il .eût voulu baiser cette main, dire une parole — son cœur palpitait — il aurait crié : « mais je vous aime d'amour 1 » Il ne put.

Le corps charmant qu'il avait possédé, dont pas une place, si petite qu'elle fût, n'avait été rouge de baisers, ce corps n'était plus sien : rien de la nuit ne restait à cet altier visage. Leurs noms, proférés, élargissaient par magie la fosse qui sépare les gens d'autre caste, d'autre langue, d'autre sang.

Comme il ne s'en allait pas, elle lui mit la

•vAi*'--

L'IMPASSK. 225

main à Tépaule, et inflexiblement, le poussa hors de la chambre, par une porte cachée, puis une autre : de façon que sorti par un escalier inconnu, il erra parmi des corridors, se perdit au passage d'une cité, sans pouvoir retrouver, Jamais, le seuil interdit de cette maison.

Des mois s'écoulèrent.

Ji'Jiiyer, 1^ duKîbess.e }& passa hors Paris. Pierre Lor, aij printemps, renonça à un voyage projeté, et s'isola.

— Qu'a-t-fl (Jonc? demandaient ses amis.

-? Sombre, singulier, pourquoi?

— A-t-il perdu sa maîtrgsse?

Oui,

Car l'éblouissement d^ pette nnif; Taveugla ; et profondément ébranlé des nerfs, longtemps, dans l'obscurité de son cabiqet (Je travail, porte et ride^u3i: ferfl^és, il révoqua en doute Tex-

i^ L'IMPASSE.

traordinaire passé, craignant d'être (Jevenu fou.

Le lendemain, il avait fouillé Paij^s, refait cent fois le même trajet, pris le boulevard, (ici, il l'avait aperçue) tourné rue Drouot (là, il l'avait suivie); il s'égara à dessein, croyant ouïr derrière lui le tic-tac des petits talons ; il retraversait la chaussée, entrait rue de Richelieu, puis patiemment recherchait la porte où elle disparut : mais sans y parvenir, comme si la maison même se fût évanouie,^ par un enchantement.

Il se retrouvait bien jusqu'à certain carrefour; là il perdait trace. Se rappelant alors la vision des bas montrés, collant à des jambes admirables, 11 comprit par quelle astuce, la femme, rivant le regard à l'iriflécence de sa robe, empêcha ITiomme de reconnaître son chemin. Il fouilla les passages, les ruelles les plus secrètes, tout lui sembla étranger, nulle intuition de son cœur ou de ses sens ne l'avertit que c'était là.

Puis, un jour, il retrouva la maison, la porte.

l'escalier ; mais du passé, rien, ni un indicé, ni un renseignement.

Aht toute femme en noir qui passait le voyait tressaillir, pâle. En suivit-il, d'inconnues, et sans espoir 1 afin de se créer une douloureuse illusion, perdue sitôt que formée.

Par quel charme et quelle magie, la disparue en s'éloignant, aimantait-elle son cœur, de si loin?

Qu'il la retrouvât seulement 1 II ne lui parlerait pas. Et lorsque les journaux annonçaient un déplacement du duc ou de la duchesse pour une capitale ou un océari, plus fiévreusement Pierre Lor fouillait Paris, avec l'idée fixe qu'elle y était, sous le masque de son deuil et l'hypocrisie de ses voiles, en fraude et maraude ; il se l'imaginait, étendue en quelque riche alcôve louée, et satisfaisant là ses excentriques caprices d'une heure, avec un homme à belles épaules, élu par elle comme quelque laquais.

Ainsi, il vieillit et devint sombre.

Harassé, il rentrait un soir.

On lui remit une lettre.

D'une main fiévreuse, il brisale scelblasonné aux armes d'Arjaën, retira un papier qu'il déplia, puis retourna en tous sens, avec stupeur.

Quel sens : conseil, ordre ou défense, pouvait sortir du néant ?

Etait-ce erreur? Non. Intention? Alors, quelle ?

Les quatre pages delà lettre étaient blanches.

A la transparence d'une lumière, à la chaleur du foyer, elles restèrent blanches.

Un an s'écoula.

Ce qui plus que tout effrayait Pierre, était Fabime qui le séparait de la duchesse. Lui aussi, il eût pu voyager et la joindre, se faire présenter à elle, ou l'aborder franchement.

Mais une pudeur Ten empêcha, et aussi une douloureuse délicatesse : il ne s'en croyait point le droit. '

Qu'elle l'appelât, c'était bien. Mais le passé lui interdisait toute tentative, car sa présence seule eût été pour Madame d'Ai^aën, la plus cruelle insulte.

234 LMMPASSE.

Plus froid, il eût tâché de s'arracher du cœur cet inutile et dangereux amour, mais .

même la honte de leur étrange nuit l'avait quitté, et la prostitution de sa maîtresse, il la bénissait au lieu de la maudire^ puisqu'il lui devait de l'avoir connue ainsi et aimée. L'amour est tel, en effet, qu'il avilit le cœur en l'emplissant de fierté et d'orgueil, et qu'il leurre la conscience par une casuistique à la fois ingénue et dépravée.

Cependant pour oser quelque chose, il écrivit à la duchesse» lui assigna un rendez-vous à Paris, dans tant de semaines, à telle heure*

Elle n'y vint point.

Désespéré, il alla à une plage solitaire de l'Océan, non loin de son village natal. Depuis quelques mois sa mère était morte.

Tandis que privé d'egpoir, celui-là sentait tout ce qui fut lui s'étioler, et se voyait mourir vivant, triste également et d'une angoisse inguérissable, celle-ci languissait.

Pour elle, des mois avaient passé : d'abord l'automne, où de grandes chasses en Angleterre, et l'affolement d'un galop de chevali de sauts d'obstacles, d'une course effrénée pour forcer le renard, ne l'avaient même point distraite; puis Thiver, qu'elle passa, arguant d'un récent deuil (la mort du frère du duc) et vécut, hors des fêtes, dans ses terres, en-

,.' ""; 'STT^, ; - "T V ; '

i36 L*IMPASSE.

femaée seule dans l'atmosphère chaude d'un château, dont elle ne sortit point, tandis qu'aux vitres doubles tintaient des pluies éternelles, ou que par le gel, la terre russe au loin s'étendait, couverte de neige.

Quelles pensées eut-elle alors, cette femme certainement à part? d'un esprit autrement ouvert que celui de tant de nobles femmes, dont l'étroit front ne recèle, que le savoir du blason ou celui de la parure ?

Infatigable et curieux esprit, que n'avaient rebuté ni satisfait les lectures de science et

de philosophie; cœur indépendant et vivace

qui, s'étant donné, s'était toujours repris : aucune passion n'ayant été à sa hauteur; conscience libre, au-dessus des vulgaires préjugés, et qui admirait la vertu en pratiquant toute fantaisie, fût-ce le vice ; corps triomphal, insatiable de sensations, rassasié jamais ; Madame d'Arjaén a\ait toisé le néant des honneurs, la puérilité de la vie, l'étroitesse du monde.

Et son âme se fanait de mélancolie, parce

que ses aspirations étaient infinies, et que tout ce qui eût pu les combler était incomplet et

^ fini.

C'est alors que, d'aventures semblables, se leva, par une fatalité imprévue, le souvenir

vunique de la nuit dormie avec Pierre Lor. Oubliant des protitutions analogues, celle-là, elle la revivait avec une honte grandissante. Depuis cette nuit, une tristesse ne l'avait quittée. Partout, elle l'avait traîné, ce souci présagé par elle, quand tous deux se nommèrent, face à face, et loin de s'éteindre par l'absence et le temps, il grandissait et d'obscur devenait lumineux, et d'inconnu il se dévoilait, et ce nom, qui lui. retentit soudain terrible aux oreilles, c'était : l'Amour I

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Elle n'avait point prévu cela, que l'amour étouffé dans les caresses chamelles, ressuscitât, vengeur.

Espérait-elle donc qu'à secouer ainsi son être, à l'assouvir jusqu'aux pâmoisons de la mort, elle en détacherait, comme d'un arbre palpitant au vent, le flfuit d'or de l'idéal? — Erreur I qu'elle expierait sans miséricorde.

Car si les lèvres s'unissent sans que les pensées s'attirent, c'est faute.

Si les hms se nouent sans que les âmes se cherchent, c'est sacrilège*

f^U L'iMPAaSE.

Si les sens se déchaînent pour Torgie dont la tendresse est absente, c'est abomination.

L'amour seul justifie, légUime la possession des corps j parce qu'elle répond, dans un magnétique hymen j à TeDlacement des âmes.

Anne d'Arjaën en eut, hélas î la vision brusque et comprit qu\m châtiment, ni céleste, ni social, mais purement humain, l'attendait.

Elle avait commis, prodigué^ perpétué le Yoluptueui acte, sans aimer. Et voîcî que maintenant elle avait peur d'aimer. Déjà elle aimait t Souffrance sans avenir et mal sans guérison. Car si l'amour chaste et pur aboutit^ après la douloureuse tension de Tétre vers un hut naturel , à T étreinte inévitable des chairs^ qu^adviendra-t-il pour ceux, qui renversant l'ordre sacré des choses, se sont unis avant d'avoir lentement tendu leurs âmes^ à rencontre Tune de l'autre ?

S'ils s'aiment, comme ils souffriront! A rappel mutuel de leurs cœuts répondra le cruel recul de leur corps. Enti'e ces deux

LMMPASSE. îil

êtres, quelle honte 1 et comme ils rougiront de s'avouer leur amour. Quel sens même aura ce mot? A quelle bâtarde affection seront-ils voués, d'où l'âme d'abord aura été exclue, et d'où maintenant le sont les sens?

Car, qu'ils se ressaisissent à nouveau, est-ce possible ?

Ce qui fait si belle la possession, c'est la virginité, l'une pour l'autre, des chairs qui vont se connaître, que les yeux vont dévorer; par le divin inconnu s'ennoblit la jouissance des corps chastes, au solennel instant de l'étreinte.

Mais ici, quel piteux dénouement : recommenceraient-ils leurs baisers, rediraient-ils une seconde fois : « je t'aime I » imiteraient-, ils les mêmes caresses, dormiraient-ils côte à côte, encore ?

A ces pensées, fixant les yeux sur les tisons.

Madame d'Arjaën frissonnait, pénétrée par le

mélancolique hiver entrant jusque dans ses

moelles, et remuée parla peur d'aimer, elle re-

doutaitun avenir de tristesses ot de souffrance.

Mais ne s'eifrayaitelle pas à tort? Aimer, en était-elle là?

Que rémotion jaillie de cette nuit extraordinaire, que son incognito révélé, que l'écho de leurs deux noms divulgués tout haut, Teùsient troublée violemment, n'était-ce pas suffisant pour que son esprit s'en frappât et qu'un malaise ne lui pût sortir de l'âme?

Mais de là à l'aimer, cet homme I...

Lui, elle ne douta point qu'il ne fût, depuis, meurtri et consumé de désir. Elle connaissait le poison que distillait la fraîcheur de ses lèvres,

2U L'IMPASSR.

et, qu'après l'avoir savouré, les hommes s'en voulaient soûler, jusqu'à mourir. Aussi, qu'il la cherchât dans tout Paris, elle en fut certaine. Et venu le printemps, elle apprit bien que Pierre Lor n'avait point quitté la ville, qu'on le disait malade, pis peut-être.

La souffrance aiguë qu'elle en ressentait aurait dû lui servir d'indice. Mais, aveugle ou trop prévoyante, pour se prouver à elle-même et à lui que leur âme n'était point, ne devait être émue, et qu'entre eux l'avenir resterait aussi vierge que la blancheur d'une feuille de papier, elle lui fit tenir cette lettre : désespérant symbole dont il comprit l'arrêt muet.

Peu à peu Madame d'Arjaën fut envahie d'une grande et pénible langueur. Quand le nom de son mal venait à ses lèvres, elle les mordait cruellement ; et les médecins, voyant dépérir cette riche organisation, inventaient, sans savoir, d'imaginaires remèdes.

Alors le remords lui vint de n'être point

irâ£S2^^^-. à

1/IMPASSK. 24fi

venue an rendez-vous donné par Pierre, juste un an auparavant.

Sachant qu'il avait été habiter longtemps une plage déserte du plateau normand, ignorant s'il y était revenu depuis, pensant qu'en tout cas, elle goûterait quelque douceur à vivre là, solitaire et gardant l'incognito, elle fit ses préparatifs de voyage, émue par la nîélancolique idée de se dire : « il n'y sera point » et par le trouble délicieux de se répondre : « s'il y était I ... »

Lorsque, descendue de chemin de fer, Madame d'Arjaên s'assit dans une assez vulgaire calèche, et que trottant sec, le cheval, au fouet elaqjiant du cocher, eut gravi la première côte, elle ressentit, dès que la brise du plateau siffla, quelque chose d'infiniment bon» un sentiment de vitalité, de délivrance, de joie, et elle n'osait dire d'amour.

A perte de vue autour d'elle niontaient les moissons hautes ; d'or sombre, les blés, d'or pâle, les avoines ; coquelicots et bleuets y foisonnaient. Au loin» des fermes se cachaient

248 L'ÏMPASSR.

dans un massif d'arbres, on les devinait, éparses sur les plateauxvastes,àces panaches de verdure. Le sol s'étendait à perte de vue, jusqu'à la bande bleue de l'horizon ; le ciel était si bas qu'il semblait la mer. La mer, elle s'attestait par un grand souffle salé, par les riches pâturages et les bêtes superbes, A tout instant la duchesse se haussait, pensant l'apercevoir : et parmi ses pensées vagues, ce flux de sensations qui lui montaient au cerveau, parole ni regard n'allaient à une femme de chambre, assise sur le devant, et raidie par l'éti quette.

Après une heure de trot, le chemin s'enfonça; à droite et à gauche des talus s'exhaussèrent, gazonnés, couronnés d'arbustes ; une verdure inattendue fleurit ; et par des circuits nombreux, entre des haies vives, des gorges vertes, des mamelons où pâturaient les bœufs, la voiture s'engagea entre deux coteaux, et soudain à un tournant s'arrêta, devant la vue de l'Océnan, en face.

i^Ék^- ^ .^^yt^'ifligiai-ii

I/IMPASSR. 249

Une heure ne s'était pas écoulée, que la duchesse installée chez elle, ayant à peine pris le temps de passer un grand manteau, et de se couvrir le cou d'une cravate en mousseline, descendait de la terrasse de son jardin, par un escalier de bois à pic, longeant obliquement la falaise, jusqu'aux galets de la plage.

C'était l'heure de la marée.

Elle regarda autour d'elle, humant l'air vif et clignant les yeux, éblouie. Le soleil, flamboyant et a moitié disparu dans la mer, réverbérait Iç reste de son disque en une immense clarté d'or, qui venue de l'horizon, s'étalait, pleine d'écaillés, et mourait dans les dernières vagues, sur la grève. Le village disparaissant, derrière le coude formé par la fente brusque du sol, la plage s'évasait en éventail, petite et vide, entre les falaises de droite et de gauche. L'Océan, mouillant à chaque seconde,, un nouveau galet, s'avançait, poussant mollement au bord les lignes ondulantes et parallèles de ses vagues : rien n'était doux, après le batte-

- - ^%9M9mv.

mO LMMPASSE.

ment du flot, comme son recoquillement en légères vQlutes> k franges d'écume et son déroulement plat en nappes elaires. Un peu de vent s'élêvait, la mer se Usera de sinueuses blancheurs, et la monotonie éternelle qui sortait de la chanson rhytmique de Teau, obsédait les yeux et la pensée, à donner envie de mourir là.

Si la mousse du flux humectait ses pieds, \% ^QQhesse vite se reculait, ayec.un frisson, trahissant} par un petit cri, l'angoisse éperdue qu'apporte, dans la solitude soudaine, l'envabissement lent de l'Océan. Fascinée, elle se rapprochait ensuite, et, de nouveau, se laissait mouiller, goûtant, comme une enfant, le plus âpre, le plus heureux plaisir.

Le soleil s'abaissa et s'éteignit : quand il disparut, une ombre grise passa* entre l'azur du ciel et l'azur de l'eau, de grands nuages rouges empourprèrent le zénith, une faîcheur violente rida toute la mer. Des oiseaux voletèrent, la nuit descendit, une étoile brilla ; et serrant contre elle son manteau, la duchesse frissonna, émue par l'infini.

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Après s'être assurée que la plage lui appai-^tenait à elle seule, que ses courses ne seraient point inquiétées, et que le village ne feontenâit que de rares familles de pêcheurs, Madame d'Aijaên commença de longues promenades ; elle ne souffrit point de l'isolement. Même elle pensait que si celui, dont elle s'abstenait de prononcer le nom, eût été à ses côtés, elle jouirait d'un bonheur moins vif que celui de révoquer, de le rêver et de le désirer.

Puisque sans doute elle ne le reverrait peutêtre jamais, pourquoi, délivrée pour quelques

semaines du poids de l'étiquette et des entraves mondaines, ne goûterait- elle pas, dans une liberté délicieuse, le^plaisii- de sentir enfin vaguer son corps et son esprit? retrempés, renouvelés, dans cet air inconnu, et sans rien qui auprès d'elle, rappelât les servitudes de sa. grandeur.

Certains jours, qu'elle gravissait alertenient les falaises, elle se croyait redevenue petite fille : ses robes flottaient, ses cheveux s'enyolaient de sa nuque à ses lèvres. Elle reprenait force et courage, s'applaudissait d'avoir ici trouvé le remède d'une vie nouvelle, sensitive, employée du matin au soir à gravir les rochers, fouler les herbes, couper les fleurs, et s'inonder de soleil.

Une fois, comme elle s'était aventurée sur les galets, du haut de la falaise roula à ses pieds, un gros bouquet de fleurs.

Elle s'en revint, les mains toutes parfumées et rêveuse.

Ses questions ne lui apprirent rien, sinon qu'au village, les pêcheurs exceptés, nul ne demeurait qu'elle. Elle se creusa l'esprit en vain, puis oublia, ou plutôt se força à n'y plus songer. Seulement une pensée inquiète domina, en ses allées et venues, la joie habituelle de Bortir. Brusquement même elle s'enferma, trois jours entiers ; un ennui cruel l'enchâssa ; elle ne se trouvait bien qu'au dehors.

Vienne qui voudrait ! se déclara-t-elle. Que

-r; tT;" -f^

ce fût un autre que Pierre, était-ce probable ? Que ce fût [lui, était-ce possible? D'ailleurs, par les routes, les sentiers, aux coins perdus, près des crevasses, ou sur les rochers couverts de coquillages, la duchesse ne rencontra ni ne vit personne.

Mais l'intimité de son rêve resta troublée.

Elle ne se croyait plus seule, elle n'avait pas peur, mais un sentiment de honte involontaire. L'idée qu'un regard mystérieux la suivait, la faisait longuement rougir. ï^uîs une douôeur se mêla à cette souffrante pudeur. Se mumiurant qu'elle était aimée, elle sentait son cœur comme rafraichî et caressé.

i)aûs ses courses, elle ne laissait pas d'être fort imprudente. Une fois, passaût sous les balustrades qui enclosetit les bœtlfs ruminants et les vaches qui paissent, elle irrita, de son ombrelle, une taure à poîl noir. La bête fronça son mufle', baissa les cornes, et, dardant deux yeux rouges, courut sus à la femme. Celle-ci recula,

mais, se heurtant à la barrière, chancela...

Un homme qu'elle ne connaissait pas, sortit d'une haie, et se jetant aux cornes de la taure, la détourna, attira sa fureur et s'enfonça, suivi de la brute affolée et mugissante, dans un galop de fuite, au long d'un chemin creux, où tous deux disparurent.

xvn

Madame d'Arjaën n'éprouva point le trouble qu'elle aurait pensé ; rentrée lentement, elle se répétait :

— Je ne l'ai vu qu'une demi-minute, et sans le reconnaître, mais qui donc?... Ah!

certainement c'est lui !

Ensuite le doute la tourmentait, et ce doute, dans son âme troublée et meurtrie par le plus sincère amour, se changeait en une curiosité, ftcre d'abord, et bientôt après maladive: car de l'homme on ne vit traces.

Et toutefois, — pensait-elle, — il était là.

Oui, il y était. DeiTière les haies, ou les saillies des falaises, l'écho lointain d'une chanson de marin arrivait à ses oreilles, parfois elle résonnait de près, comme sifflée par un oiseau joyeux. L'obsession de l'amour qui rôdait autour d'elle, donna une âme à toutes choses, et elle s'étonna de palpiter au coup d'ailes des goélands, aux cris des mouettes, de s'eflfarer au bruit du vent, aux débordements du flux, de rêver, quand au loin vibrait un angélus sur les coteaux paisibles, et qu'au tintement de la cloche claire, répondait le mugissement long des troupeaux.

Quinze Jours s'écoulèrent; si la duchesse avait été moins troublée, elle eût pu se convaincre qu'elle était seule, bien seule, que le regard invisible ne la suivait plus, et que son propre esprit, non l'inerte nature, enfantait ce radieux mirage des sons, des formes et des couleurs.

Mais, désireuse d arracher au mystère son secret, fût-ce au prix de sa propre vie, elle

s'exposa davantage, sauta, avec une intrépidité de folie, les larges crevasses des falaises, s'égara le soir, le long des marées basses»

faisant le vûbu que le flot ]a surprît, afin qu'à rinconnu» mêlé à toutes ses actions, elle pût, au moment même du péril et du salut, arracher le masque dont il se caobait.

L'instinct de la vie était plus fort en elle que l'attraction de la mort, mais elle se laissa surprendre, une fois.

En sautant de pierres en pierres, elle avait atteint, à mesure que se retirait la mêr, un banc de roches lointaine» et qu'aux fortes marées, Teau couvrait entl^ement. Là> aile se sentit gagner à cette épouvante, que donne l'idée d'être noyée en nier, et honteuse de se sentir lâehe, après un repos, elle songea à regagner la terre. La mer montante submergeait déjà le quart du chemin. Les pointes de rocher qui affleuraient l'eau, s'espaçaient, puis sombraient. Le flot montait avec calme, sous un soleil tranquille.

Madame d'Arjaën restait immobile. Après tout, elle avait tenté le destin, elle avait perdu.

Perdu, pourquoi? L'ombre qui la suivait, la voix qui lui chantait, l'homme qui la sauvait, tout cela n'était-il qu'un rêve ? Et, longuement, elle regarda si quelque barque, du large, ne se hâtait point pour la sauver.

Les vagues, avec un -peu d'irritation, battaient les récifs, envoyaient aux pieds de la femme cette écume de neige qui suffisait à la faire pâlir.

Elle grimpa, avec une agileté de bête, au plus haut de la plate-forme, et blême, regarda monter l'Océan. La peur la domina : elle voulait se précipiter, pour en finir de suite, enfin elle dompta cet inexprimable affolement. Elle eut honte. Elle craignait la souffrance, surtout. Mais était-ce si long de mou-

rir?

Les vagues envoyaient l'embrun jusqu'à son visage, ses pieds glissaient sur le lichen, sa

Chair faiblit, et à celui qui ne venait pas, elle cria :

— Lâche! ^

Couchée sur le roc, elle perdit peu à peu tout sentiment.

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Pour la seconde fois, la tête appuyée sur son coude, et les draps tirés sur ses épaules, Madame d'Aqaên se faisait répéter par la camérlstè, comment elle avait échappé miracttleusement à la mort.

— Nous étions toutes sur le rivage. J'avais vu Madame la duchesse aller aux Rochés- Noirés î de loin ou distinguait Tombrellerouge. Une barque est venue de là gauche, l'homme qui la maniait avait grand mal à approcher :

à ce moment où TeaU atteignait la plate* formé, comme il détachait l'amarre, une

fô^ L'IMPASSE.

vague lui a fait heurter le front contre la pointe des Roches, si fort qu'il est tombé, presque assommé. La barque s'est mise à danser, nous disions nos prières, avec nous des femmes de pauvres gens se lamentaient; l'homme s'est redressé, a lavé son front, puis il a ramé de toutes ses forces : près de la plage, attachant son bateau au grand pieu, et de l'eau jusqu'à la ceinture, il a porté Madame la duchesse à bras tendus, et nous la confiée, toute blanche et si raidie, qu'elle paraissait morte. Puis sans parler, il a regagné sa barque et a repris la mer.

La duchesse, sans écouter les objections prudentes de la camériste, se leva, et ranimée par ce repos d'une vingtaine d'heures, elle dîna lentement, et, dès la nuit tombée se rendit sur la plage, seule.Longtemps, elle y resta debout, à contempler le ciel et la mer, espérant que quelqu'un la verrait et viendrait : vêtue de blanc, elle surgissait comme une apparition.

Le temps s'écoula. Les étoiles scintillèrent

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dans le ciel bleu. Sous la lune, for du sable mis à sec resplendit. Nul bruit nul pas, nulle voix, n'attestèrent celui qu'elle souhaitait. Alors elle appela dans la nuit :

— Pierre! et elle répéta d'une voix prolongée:

— Pierre!

Bien ne bougeant, elle espaça ses appels, aigus et mélancoliques comme ceux des femmes qui se répondent, à travers les rivières ou les plaines.

— Venez! criait-elle, venez I — et l'écho répercuta cet appel désespéré où son âme se trahissait toute.

Une forme rampa dans les ténèbres, une main prit la sienne, les yeux d'un front pâle se levèrent, et une voix d'homme, tremblante, répondit :

— Enfin!...

&^Wiff^JHun>ft^^;wi ^ ^^^w i^^iuw. i |i ii i>^y i yi i i. .

Et:

« — Vous, enfin ! je vous parle, je vous entends, je puis toucher votre robe et baiser votre main.

« J'ai tant souffert I

« Tous les jours me cacher, vous suivre, vous sentir, vous frôler, et n'oser me mettre en travers du chemin et vous crier : c'est moi!

« Je me dissimulais comme un voleur ! Le bouquet? Quelle folie, et que j'ai eu peur que vous ne repartiez, me laissant à Un suicide —

'P'^yBy^'TjM^"""^*', " y.

certain! Mais sans vos imprudences — comme je les bénis! — je n'aurais osé paraître, non! D'abord, je souhaitai que la taure m'éventrât: je serais mort pour vous, puis que la mer me prît, vous sauvée : je serais mort pour vous 1»

Il sanglotait, à genoux, d'une voix saccadée, jetant ces mots :

« — C'est bien vrai, vous venez de m'appeler, vous saviez que j'étais là, n'est-ce pas? Si vous vous moquez de moi, je me tuerai... Ne partez pas encore. Je vous reverrai, promettezle? oui! je ne serai point gênant, je me coucherai à vos pieds (il baisait le bas de sa robe), tenez! il me semble que je ne désire plus rien, et qu'il me serait doux, très doux en ce moment, de mourir.

« Mais chaque jour je mourais, je vous ai écrit, vous n'êtes point venue. Alors, de désespoir, je me suis décidé je ne sais pourquoi, à habiter à quelques lieues d'ici. Je n'espérais plus vous revoir, et quand j'ai, appris...

j'igtidrais que ce fût vous, mais moncœur me le

criait; alors je me suis caché sur la route, vous avez passé, je vous ai reconnue, je suis tombé. Des pêcheurs m'ont ramassé, et moi ne pouvant croire que c'était vous, bien vous, j'ai déliré, j'ai cru rester fou. Pardon I Je vous importune, hélas ! Vous ne m'aimez pas, vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas, et moi...! Vous m'abandonnez ! vous ne répondez pas f Voulez-vous que je parte? Vous me haïssez!

— Non, fit-elle, et sur le front du misérable, elle répandit des larmes, les plus douces de sa vie.

-, Y ' '•*"^«-yr .*

Dès l'instant où sous les étoiles^ foulant le Sable amer, elle et lui — jadis assemblés par un hasard sensuel, séparés et s'aimant silencieusement depuis — se furent confessé l'in^ time tendresse qui les déchirait, dès qu'ils se furent regardés aux yeux> eu balbutiant l>rveu, le rêve les asservit.

Le prestige de Tamour changea, en eux et autour d'eux, les idées et les formes» Une féerie s'épanouit dans leur cœur, et ils se sentirent transfigurés.

Ils se regardaient, et ne se voyaient plus

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