I. — LA LUTTE CHRÉTIENNE
Joachim Pecci,
A son bien-aimé clergé et à son bien-aimé peuple de la ville et du diocèse (de Pérouse).
Curramus ad propositum nobis certavien, aspicientes iti auctorem fidei, et consitmmatofem Jesum.
Elançons-nous au combat qui nous est offert, les yeux fixés sur TÉsus, l'auteur et le consommateur de notre foi.
Hebr., xn, 1.
Ce n'est point chose inconnue ni chose nouvelle pour tout chrétien, que la lutte spirituelle qu'il doit sans cesse soutenir en ce monde contre les obstacles du dedans et du dehors,conjurés pour l'empêcher d'atteindre sa fin dernière.
Aussi les Livres saints appellent sa vie dans le temps une milice sans trêve, une course pénible dans la carrière, une épreuve subie au creuset, un rude combat ; et, réciproquement, ils donnent à sa vie future, à la félicité éternelle qui lui est promise en retour de ses labeurs, les titres de salaire, de récompense, de prix et de couronne. Comment donc, N. T. C. F., pourrions-nous voir, sans un douloureux étonnement, régner aujourd'hui tant de lâcheté et tant d'indifférence pour tout ce qui se rattache étroitement au salut éternel, à la religion et à la foi ; alors que cette lutte devient de plus en plus ardente et prend des proportions gigantesques ? Ne vous semble-t-il pas voir des soldats amollis et lâches, qui, harangués à voler à un combat décisif, préfèrent goûter le repos du quartier et se livrer aux amusements, en face même de l'ennemi qui est sur le point de les perdre ?
A l'occasion du retour de ce saint temps du Carême, nous avons l'intention, N. T. C. F., de vous faire connaître la souveraine importance de cette lutte chrétienne, de vous mettre en garde et de vous prémunir contre les embûches et les assauts que la corruption du monde d'aujourd'hui vous prépare pour la ruine de vos âmes. Nous voulons vous exhorter à ne pas vous laisser entamer par le souffle aride et malsain de cette indifférence et de cette torpeur qui ne se peuvent en aucune façon concilier avec la vie chrétienne, lorsqu'il y va de sauver les intérêts de Dieu, de notre âme et de notre fin dernière. Sans doute, ce conflit entre le bien et le mal, entre la vérité et l'erreur, entre la vertu et le vice, date d'aussi loin que le monde lui-même. La révolte des appétits inférieurs contre la raison, les illusions de l'intelligence
dans la recherche du vrai et les égarements de la volonté dans sa tendance vers le bien, la prédominance de l'élément sensible sur l'élément spirituel, le culte de la matière, voilà autant d'effets de notre pauvre nature déchue, autant de fruits dont les âges ont savouré l'amertume; effets et fruits auxquels Dieu dans sa bonté paternelle est ven u apporter un remède restaurateur par l'œuvre de la rédemption, par la loi nouvelle de la grâce et par la lumière de la doctrine évangélique. Mais le mal et l'erreur, enhardis par la perversité des temps et par la lâcheté de ceux-là mêmes qui ont été régénérés par la foi, vont se répandant chaque jour davantage, et les ruines qu'ils préparent sont d'autant plus à redouter, qu'ils frappent des coups plus profonds et plus calculés et manient des armes plus déguisées et plus subtiles. Est-ce là une exagération de notre part ? Parcourez d'un coup d'œil rapide, N. T. C. F., les dernières phases qu'ils ont traversées jusqu'à nos jours.
Les protestants se sont levés avec l'arrogante prétention de réformer à leur gré la religion du Christ. Dirigeant leurs attaques contre l'Église catholique, forteresse de la vérité, ils se sont séparés de sa communion et insurgés contre son autorité ; ils ont méconnu et ruiné son divin magistère, en remettant au sens privé de chaque croyant le soin de déterminer les principes de la foi et de la morale, voire le sens de la divine révélation contenue dans les pages inspirées. Toutefois ils ont conservé dans leurs mœurs et dans leurs doctrines le nom et l'empreinte du christianisme.
Après eux. au siècle dernier, l'incrédulité, se drapant dans le manteau du philosophisme , alla plus avant. Non contente de rejeter la Bible et tout l'ensemble des vérités
révélées, elle essaya de nier le fait éclatant de la rédemption avec son admirable économie, et s'efforça de traîner dans le ridicule le Dieu Sauveur et son Évangile. Cependant elle se sentit impuissante à extirper du cœur de l'hommeridée de la divinité et d'une Providence supérieure, et à effacer de son âme tout sentiment religieux.
Le monstrueux spectacle d'une apostasie religieuse ouverte et presque absolue, d'un athéisme abject érigé en système, ce spectacle, ou, pour mieux dire, ce progrès inouï des erreurs, — il faut bien en faire le douloureux aveu, — était réservé à nos jours, où le rationalisme contemporain, glorifiant outre mesure la raison humaine et faisant d'elle l'idole de son orgueil, attaque audacieusement jusqu'à l'ordre naturel lui-même et l'économie providentielle qui donne au monde son existence, sa forme et son organisation. C'est lui qui voudrait faire croire aux peuples que l'homme se suffit à lui-même ; que la raison individuelle est l'unique loi, l'unique juge de ce qui est vrai et de ce qui est juste ; que la société humaine peut rester debout sans foi, sans culte, sans sacerdoce. Et pour exciter les intelligences abusées à rompre sacrilègement avec la religion, elle embellit ses théories malsaines en les revêtant des couleurs brillantes et trompeuses d'émancipation de l'esprit, d'égalité sociale, de liberté indépendante, de progrès humanitaire, et d'autres titres semblables; reproduisant ainsi la fourbe et orgueilleuse promesse du tentateur à nos premiers parents : <{ Vous serez comme des dieux, maîtres de vousmêmes, arbitres du bie?i et du mal (*). »
De la sorte, dans ce système aussi absurde qu'impie,