‹ La confrérie de Notre-Dame du Puy, d'AmiensChapitre 4 sur 20 · Miroir de foi , d'amour et d'espérance · texte numérisé non relu

Miroir de foi , d'amour et d'espérance

Jean Framery, procureur au bailliage d’Amiens. —1458*

On voit paroe tableau que l’ordre chronologique n’a été nullement suivi pour )a disposition des chants royaux et et des miniatures qu’ils accompagnent. U y a même cela

dt remarquable que le cbant royal se rapportant à la maîtrise la plus ancienne, celle de Jean Framery, en 1458, ae trouve être précisément le dernier du recueil. C’est sans doute un de ceux qui avaient été composés par le rhétoricien Nicolas de Lamothe pour remplacer les chants royaux manquant aux tableaux (1)- Le chant qui se rapporte à la maîtrise la plus récente, celle d’Antoine Louvel, en 1515, est placé le 45.*

Le manuscrit de l’Arsenal renferme vingt-deux chants royaux qui se trouvent tous dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale. Ce sont les chants que nous avons marqués ci-dessus par les n.* a 10 , 7, 14 , 6 , 20 , 37 , 28 , 3,18,15,17 , 5,27 , 23 , 24 , 36 , 22, 12 , 40, 25,19,32. — Il est aisé de voir par les différences d’orthographe existant dans les textes des deux manuscrits que celui de l’Arsenal est antérieur à l’autre, et que le copiste des quarante-huit chants (2), qui accompagnent les miniatures, ne devait point avoir pour guide le manuscrit des vingt-deux.

Avant d’apprécier la valeur littéraire des chants royaux,

(I) On lit dan* la détail de la déponae faite pour le manuscrit donné à Louise de Savoie : « à Nicolas de Lamothe, pour la composition de f uelquet ballades qui manquaient à des tableaux, S livres. >

(S) Jean des B« gui net reçut il livres pour avoir écrit les ebants royaux. — On trouvera dans les Âiditio ns les deux ebants royaux d'Adrien de Héneneoort et de Simon de Cooty, copiés sur le texte do MS. de l’Arsenal. Les différences fournies par le MS. de la Bibliothèque impériale sont indiquées en petit-texte. C'est è l'obligeance de M. le comte de Lescalopier que nous sommes redevable de la copie des deox chants et de la confrontation des deux manuscrits.

nous ferons quelques observations relatives, nonrseulement aux refrains dont on vient de lire la série, mais encore à tous ceux que renferment les tables dé marbre depuis le premier :

Vierge roial au dextre Dieu astiee (1393).

jusqu’au dernier :

Marie pleine de grâce fut par l’ange appelée (1093).

Les maîtres s’ingéniaient à faire entrer dans leurs refrains ou devises des allusions ou des jeux de mots. Les plus fréquentes allusions avaient trait au nom, ou au prénom, ou à la profession du maître ; les plus intéressantes étaient inspirées par des évènements historiques. Dans la série des quarante-huit refrains que nous avons déroulée, les allusions se produisent généralement avec assez de naturel et de convenance. L’écolâtre Robert de Gambrin rappelle ses fonctions par ce refrain :

Sous l’éternel recteur sage régente;

le magistrat Pierre Villain indique sa charge de conseiller en la cour du roi, par cet autre :

Cour souveraine administrant justice ;

Robert de Fontaines, place son nom à la fin du vers :

Au genre humaiïi consolable fontaine.

A l’exception du grenier de la devise de Jehan Bertin,

de la Drapière de Michel Laloyer , et de la Cisteme du curé Jacquemin, rien ne choque la dignité du langage poétique ; mais après l’époque de la confection du célèbre manuscrit (1517), la manie des jeux de mots devient de plus en plus manifeste , et les confrères se soucient beaucoup moins de fournir un thème convenable à la gravité du chant royal que de faire briller leur esprit inventif dans le domaine facétieux de l’équivoque. Il faut à toute force que le maitre fasse entrer dans son refrain son nom ou son prénom; s’ils résistent à cette introduction violente, on les mutile, on les bâche, on les défigure, au point de les rendre quelquefois entièrement méconnaissables.

Jacques Bloucquel veut absolument trouver un bouclier dans son nom :

Digne bouclier de valeur et deffence.

Jean Hollebault fût du sien hault bois :

Hault boit donnant fruiot en tempa convenable.

Antoine Pingré, changeant en gué la seconde syllabe gré de Pingré, imagine ce vers :

Pii* 0u4ris»ant par son bon fruict nature.

Notre historien, Adrien de Lamorlière, non moins ingénieux , trouve dans son nom un substantif et un infinitif :

Vierge qui vint la Mort lier au monde.

Le refrain du maitre Charles Lefevre (1) n'est ai clair ni euphonique; mais que dire de celui de Nicolas de Blangi :

Vierge au Blanc gièt des humains l’assurance,

et de cet autre de M. Le Franc :

Le ftanc aux ftanet donnant tbute ftûnchiie Y

A coup sur, M* Le Franc était en littérature de l'école de Molinet, et il devait trouver charmants des vers tels que ceux-ci :

Guerre a faict maint châtelet let.

Et mainte bonne ville, ville ;

Et gaste maint gardinet net,

Je ne bcûj a qiii son plait piet, etc.

Le refrain de Charles Rigauville ne saurait être passé sous silence. Ce maître remarque que les deux premières syllabes de son nom présentent une analogie pour l'oreille avec l’indicatif rigo du verbe latin r ?gare : il s’avise de traduire cet indicatif, et là liste des devises s'enrichit de celle-ci :

Des claires eàtox du puits j f arrose cette tilU.

<t) On Lefeurre,—Voici à son égârd U carieuse mention âa Éeglstre de M. Dusenrel : a Chartes Lefeuvre, beurgeois et marchand, périt eu 13TS (année de sa maîtrise), près d’Auxerre, où il allait trafiquer. Il fut rendes*tré par des brigands qui le tuèrent à coups de pistolet. Sa femme fit ache* ter son tableau, et i fit représenter son mari par son fils. »

Souvent le maître ne se contente pas d’une simple allusion relative à son nom ; il y ajoute par luxe un jeu de mots sur sa profession. Pierre Sacquespée signale à la fois sa charge d’élu et son nom :

An vrai eslu victorieuse épée.

Il a pour imitateur et pour vainqueur en ce genre le brasseur Gaspard Baillet, qui construit ainsi la sienne :

D’un tm M«r je soutiens celui qui tsiUi et donne.

On a déjà vu, lorsque nous avons parlé des diners du Puy, qu’en 1541, Robert Bellejambe, propriétaire du Pot d'étain, avait choisi pour sa devise :

Pot par portant potion précieuse.

11 n'avait pas été le premier maitre marchand faisant allusion à son enseigne, car, en 1520, Philippe Matissart, marchand de vin, qui demeurait sur le grand-marché, dans une maison ayant pour enseigne les Verdi cerclet, prenait pour refrain :

Ctrele an «aisseau do vin de Sapience.

Il parait que le peintre chargé du tableau de Matissart continua docilement la bacchique métaphore: il peignit l’enfant Jésus assis sur un tonneau.

Passons maintenant en revue d’après leur ordre ehro-

ologique les refrains renfermant des allusions historiques.

Le premier :

Sacrée ampoule à l’unction royale,

appartient à Jean le Caron, Receveur des Aides, maître en 1501. Il fait allusion au sacre de Louis XII, célébré à Rheims le 27 mai 1498. L’avénement de Louis XII fit, on le sait, naitrè les plus belles espérances, et les ordonnances réparatrices qu’il promulgua au début de son règne furent accueillies avec joie par tout le royaume. Le Puy d’Amiens, en chantant le sacre de ce prince, ne pouvait choisir un sujet plus heureux (1).

Nous sommes en 1536, l’année la plus glorieuse du règne de François I.", durant laquelle échouent les attaques de son rival, dirigées contre la Provence au midi et la Picardie au nord. La ville de Péronne, défendue par l’intrépide maréchal de Fleuranges, a su résister pendant douze jours aux canons des comtes de Nassau et de Reux ; ravitaillée à temps par le duc de Guise, elle force Nassau et Reux à lever le siège le 11 septembre. Notre pays était fier de la noble résistance de Péronne, dont la conquête aurait ouvert à l’ennemi la Picardie centrale et l’ile de France. Au milieu de la joie causée par ces évènements, le maître du Puy, Hugues Cordier, en consacra le souvenir par le refrain :

(!) Le curieux tableau de Jean-le-Caron représentait le sacre de Louis

Contre enemis forte et terrible armée (1).

En 1545, le 13 décembre, s'était ouvert le célèbre concile de Trente, dont la mission principale était la répression de l'hérésie protestante. Ce grand évènement suggéra le refrain de Jean de Machy, notaire en la cour spirituelle :

Du saint conseil salutaire concile.

Dans son tableau le maitre fit peindre la Vierge tenant son fils dans ses bras et assise sur un trône au milieu des pères du concile.

Une autre allusion intéresse particulièrement l'histoire d'Amiens et de la Picardie. La prise d'Amiens par Henri IV avait été le dernier acte de la guerre contre l'Espagne. Philippe U, voyant ses trésors épuisés, sa marine presque

-1) Noos trouvons dans le Registre de M. Doserai la mention suivante : « Hogoes Cordier, bourgeois et marchand de la ville d’Amiens, du stil et mestierde cordier, en l’an 1555, le Jour de la Chandeleur, en la maison du Pot d’étain, fut esleu et ordonné maistre du Pu y, lequel l’an révolut, par ungt jour de veodredy, rendit sa faste au dict lieu, au temps que par avant le roy nostre sire avoit eu la guerre tant au pays de Provence que en Picardie, en laquelle les sieurs de Nanssot et du Reu vindrent assiéger la ville de Péronne par le commandement de l'Empereur, de laquelle ils furent contrai nets lever leur dict siège à leur honte et confusion ; et mist le dict maître du Puy pour le refrain de son tableau :

Contre enemit forte et terrible année . »

anéantie, abandonna définitivement son gigantesque rêve de monarchie universelle. Dans la mémorable année 1598, Henri IV, après avoir mis fin aux troubles intérieurs en accordant l’édit de Nantes aux protestants, signa la paix de Vervins, par laquelle Philippe renonçait à ses prétentions sur la France et rendait Calais, Ardres, Doulïens, La Capelle et le Catelet en Picardie. Une paix si glorieuse devait être singulièrement agréable au patriotisme picard ; aussi le maitre Antoine Cbocquet, religieux de Saint-Martin-aux-Jumeaux, curé'de Saint-Leu, proposat-il ce refrain :

Des cieux hautains paix en terre apportée.

Son tableau répondait parfaitement à sa devise. On y voyait Jésus et sa mère foulant aux pieds un monceau d'armes brisées.

Le brasseur Jehan Paliart, maître en 1622, a pour refrain :

Rameau de paix et foudre de justice.

Son tableau représentait la vierge entre deux armées, ■avec son fils Jésus présentant d’une main une palme à Louis XHI et jetant la foudre de l’autre. Jehan Paliart at-il voulu faire allusion à la paix de Montpellier, qüi fut signée le 19 octobre 1622, et qui enleva cette importante place aux protestants, réduits désormais à défendre la Rochelle ? C’est ce que nous croyons, sans pouvoir l’affirmer.

Hune paulè minora. H se rencontre qne allusion d’histoire anecdotique locale, qui sans doute ne paraîtra pas moins curieuse que toutes celles dont noos avons- parlé. En 1537, la confrérie avait pour maitre Pierre Dupeutel, dit Blondelet, bourgeois et pâtissier de son état ; le 8 décembre 1538, l’occasion se présenta pour lui de déployer ses talents culinaires. Il fut appelé en qualité de maltrequeux à préparer le festin que le cardinal Hémard, évêque d’Amiens, donna pour célébrer son entrée solennelle dans notre ville. Les Invités firent, à ce qu’il parait, grand honneur aux ragoûts du maitre du Puy cuisinant, et Blondelet, applaudi, complimenté, prit pour refrain :

Du saint convive agréable mai tresse (1).

On nous pardonnera d’avoir aussi longuement parlé des

(1) Pagès, expliquant cette devise, dit : « C'est la vierge qui, par le mystère de rincarnation, noos a donné lâ viande céleste qoe nom mangeons dans le festin spirituel :

Sacrum convivium in quo Christus sumitur. »

Voici maintenant un extrait du Registre de H. Dusevel, relatif à Blondelet. « Pierre Dupeutel, dict Blondelet, bourgeois marchant et pltissier, eslu maistre en 1537, rend sa feste en 163$ un dimanche. — En cet an la paix fut faicte entre l'empereur et le roy par le moien de nostre Saint Père le Pape Paul III.— Charles, révéreudissime cardinal, évesque d'Amiens et de Mascon fait son entrée audict Amiens avec grand honneur le huictième de décembre v* xxxvnt, lequel après avoir célébré la messe, feit h ses amis nng beau disner et convie, duquel estoit maistre queux le dict Blondelet et feit madré pour le refrain de son tableau:

Du samt convive agréable maîtresse. »

refrains des maîtres. Ces refrains, renfermant presque tous des allusions ou des jeux de mots, sont, comme les tableaux, une particularité caractéristique des confréries picardes d’Amiens et d’Abbeville. M. l’abbé Corblet, en parlant des Rébus de Picardie (1) consignés dans deux manuscrits de la fin du xv.* siècle, dit que le goût des rébus avait été développé par l’usage de porter des marques distinctives dans les tournois et par les jeux littéraires de la confrérie de Notre-Dame du Puy d'Amiens. Nous pensons, au contraire, que le goût de la Confrérie pour les refrains à jeux de mots a été développé par la mode des rébus, qui, suivant Tabourot, faisaient les délices des Picards. Si l’on parcourt en effet les refrains des maitres depuis 1389, on voit que c’est seulement dans les dernières années du xv.* siècle, c’est-à-dire à une époque où depuis longtemps déjà florissaient les rébus, que la manie des jeux de mots peut être signalée dans les refrains. Auparavant, sans doute, on rencontre des allusions, mais en petit nombre, très-discrètes, très-timides, et se produisant sous le manteau d’une métaphore autorisée par la poésie (2).

(i) Mémoires des Anttq, de Picardie , t. xi, p. 263.

. (2) Ainsi, en U$2, sire Nicole Boisteî, trésorier, prend pour refrain:

- ' • • ; : Arche au trésor de vie pardurable.

*En 1459, Honoré Ducrocquet, bourgeois, prend ce refrain :

Beauté remplie de divine rousée.

Ce maître n’a point l’idée de jouer sur son nom ; mais cent soixante ans .plus tard,son homonyme, Firmin Ducrocquet, Inventera le refrain saivant:

Heureux croc est l’amour qui tout attire.

"Voilà le vers-rébus dans sa pureté.

Les refrains à jeux de mots ne convenaient dn reste aucunement à l'espèce de composition poétique pour laquelle ils étaient proposés. Interrogeons les traités de rhétorique du xn.* siècle , et voyons ce que devait être un chant royal suivant les idées de ce temps, c Est dict ehamp royal , dit Fabri (1), pour ee que de toutes les especes de rithme cest la plus royalle, noble , ou magistralle : et ou len couche les plus graves substances. Par quoy cest voluntiers 1 espece practiquee en Puy la ou en pleine audience comme en champ de bataille len juge le meilleur et qui est le plus digne d’avoir le prix apres que len a bien debatu de lune part et daullre en abatant tous les aultres. Aulcuns lappellent champ royal pour ce quil est de noble et armonieuse consonance pour la gravité de la substance et de la doulceur de son éloquence. »

Sibilet (2) nous dit à son tour que le chant royal s’appelle ainsi c à cause de sa grandeur et magesté, qu’il n’appartient estre chantée que devant les roys : ou pour ce que véritablement la fin du chant royal n’est autre que de chanter les louenges, prééminences et dignitez des roys

tant immortels que mortels.le plus souvent, la matière

dn cbant royal est une allégorie obscure envelopant soubz son voile louenge de Dieu et déesse, roy ou royne, seigneur ou dame, laquelle autant ingénieusement déduitte que trouvée, se doit continuer jusques à la fin le plus pertinemment que faire se peut, a Si le refrain est la base, le pivot de celte allégorie soft) Le front et vray art de pleine rhétorique, 1531.

(X) Art poétique franfoit, I54S. Chap. », de b Balade.

lennelle dont parle Sibilet, qu’y avait-il de moins solennel -et de moins approprié à une grave substance que les blanc gi»t les pot pur, les croc est, ettantd’autres jeux de mots de même force ?

Fabri recommande de n’employer dans un chant royal que des termes positifs et suppellatifz sans mesler les diminutifs . « En louant la vierge Marie, ajoute-t-il, en la disant royne des eielz il nest pas élégant de lappeler pucellote ou brebiet (petite brebis). » M. Bellot, contrôleur du grenier à sel, maître en 1611, ne goûtait pas ces graves préceptes ; le diminutif bellot lui parut trop joli pour ne pas être inséré dans son refrain , et il l’appliqua familièrement à l’enfant Jésus :

Vierge allaitant le bellot des fidèles.

En parlant du manuscrit offert à Louise de Savoie, le bon Pagès, qui écrivait ses dialogues au commencement du xvm.* siècle, a formulé naïvement son avis sur les anciens chants royaux du Puy. « Il faut avouer, écrit-il, que le langage des François et leur poésie sont aujourd’huy si différons de ce qu’ils étoient dans ce temps là, qu’on voit des vers et des refrains dans notre cathédrale dont on a de la peine à concevoir le sens. Il s’en trouve même qu’on n’entend plus et qui auraient besoin qu’on tirât les morts des sépulchres pour leur en demander l’explication, ou, si on les entend ces vers , on ne peut s’empêcher d’en rire en soy-mème. »

L’obscurité des chants royaux ne provenait pas seulement du changement qui s’était opéré dans la langue :

elle résultait surtout des difficultés nombreuses d’exécution que le poète avait à surmonter. D’abord, comme le dit Sibilet, la matière était une allégorie obscure ; puis il fallait construire sur cinq rimes seulement cinq longues strophes de onze vers et ramener lé refrain bon gré, mal gré, à la fin de chaque strophe. Quant au style, ce n’était pas assez qu’il fut grave, majestueux, royal... il devait être en même temps technique, condition fort peu conciliable avec la gravité et la majesté (1).. Le pauvre rhétoricien se soumettait à ces entraves et démêlait de son mieux l’allégorie proposée ; son travail pouvait être irréprochable au point de vue des règles du genre; il n’y manquait rien... que la clarté et la poésie.

Nous ne chicanerons pas les rhétoriciens du Puy sur leur latin francisé, sur cette verbocination latiale dont Rabelais s’est moqué dans le Chapitre vi du livre 2 de Pantagruel. L’invasion du latin dans le langage était alors universelle, et Rabelais lui-même ne se faisait pas faute de locupléter ses écrits de la redundance latintcome.

Un reproche plus sérieux peut être adressé aux chants royaux renfermés dans le célèbre manuscrit, c’est que, généralement, les mêmes idées s’y reproduisent, et qu’ils semblent jetés dans un même moule. Lisons, par exemple,

(1) « Premièrement, dit Fabri (qqt. cité), le facteur doibt adapter et approprier termes conyenables an snbiet, substance et matière que prent le facteur pour son champ royal, et sil yeult parler de la hier, il doibt oser de termes marins et de choses propres ou impropres à la mer.

Item sil yeult en sa métaphore faire ung chasteau ou quelque édiice », il doibt prendre les termes a ce conyenables. »

un fragment de strophe du chant n.° 11, ayant pour refrain ;

Puy d’ya*e vive aux humains pourfitable*

« Rondeur estroile à ce puy disposa (Dieu)

Que en parfondeur si avant composa Que ung beau surgon (jet d'eau) de vive qualité Trouva en fons par sa vivacité Conduisant yaue en beauté commendable,

Tant largement que tout plain a esté Puy d'yaue vive aux humains pourfitable.

La suite de la pièce donne l'explication de cette allégorie. La forme ronde du puits, c’est la charité dont Dieu doua la Vierge; l’étroitesse, c’est sa virginité ; parfondeur (profondeur), c’est l’humilité parfaite qui produit le beau surgon d’une foi vive et pure.

Passons au chant n.°23 où se trouve la strophe suivante.

Marie est dicte en sa félicité Sacrée ampoule en bonne consonance,

Çar une ampoule est en sa summité Estroile, et bas est de large apparence.

Semblablement fot la vierge amyable Estroite en sa virginité laudable,

Et pour largeur eust en possession Fécundité, dont décoration Reçoit au ciel la vierge principale,

Où &e démonstre en approbation Sacrée ampoule à Punction royale.

Après le puits et l’ampoule, voyons encore la lampe. du chant n.* 46 :

Lampe rendant en ténèbres lumière.

Comme la lampe a par hault latitude Pour sa splendeur doulcement aspirer Et par en bas estroicte longitude,

Et profondeur pour plus d’huile adhérer, La Vierge aussi par sa haulte crescence Latitude eut d’humble manificence, Estroicte en bas fut par virginité, Consecquamment obtint profundité Conceu qoe en grâce elle fut singulière, Soy démonstrant à nostre utilité Lampe rendant en ténèbres lumière (1).

Ainsi les poètes cherchent, chacun à leur tour, dans i’ohjet de l’allégorie, la longueur, la largeur et la profondeur. Après cette vérification géométrique, il s’agit de déterminer les perfections de la Vierge que ces dimensions symbolisent : on a vu comment ils y réussissaient.

Les deux chants royaux qui portent l’un le refrain de Adrien de Hénenceurt, l’autre, celui de Simon de Conty, se recommandent par les noms de ces maîtres. Nous les avons donnés en entier dans les Additions. Le chant de Simon de Conty n’est pas tout-à-fait exempt du procédé dont nous venons de parler ; mais l'allégorie nous parait clairement déduite, et le style ne manque en certaines parties ni de noblesse ni de grâce.

Les rhétoriciens amiénois n’étaient pas les seuls qui concourussent pour les prix institués par la confrérie. Si

(I) Lm même* Idée* lont appliquée* à la harpe do chant n.» B, à la citerne do chant n.* SS; an coliee do chant n.* 9.

dans les manuscrits qu’elle a laissés, on eât pris le soin d’indiquer les auteurs couronnés, nous découvririons sans aucun doute plusieurs noms d’écrivains célèbres.

Pagès, qui connaissait les refrains’du manuscrit offert à Louise de Savoie, sans avoir jamais vu ce précieux recueil , qu’on ne montrait de son temps qu’aux princes et aux ambassadeurs, Pagès cite comme appartenant aumanmcrit un cbant royal du poète et chroniqueur Molinet (1), qui a pour refrain :

Harpe rendant souveraine armonie.

Ce refrain est effectivement le même que celui dn chant royal, n.° 8, composé et couronné en 1470, sous la maîtrise de Jean le Barbier ; mais le chant n’est pas de Molinet. Nous sommes seulement autorisé à penser que ce personnage a concouru au Puy d’Amiens pour la couronne d’argent, et que le chant royal du manuscrit a été préféré au sien.

Quoique la composition prémjée, dont le style accuse

(1) Il naquit, dit la Biographie universelle de Michaud, au xv.® siècle, dans un village du Boulonnais. Il fit ses études à l’université de Paris et retourna en Flandre où il se maria. Devenu veuf, il embrassa l'état ecclésiastique , et fut pourvu d’un canonicat de la collégiale de Valenciennes. Il était f ami et le disciple de Georges Chastelain, et il lui succéda dans la place d’indiciaire et historiographe de la maison de Bourgogne. Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, le nomma son bibliothécaire. Il mourut â Valenciennes, en 1507, dans un âge très-avancé. Sa chronique de 1474 à 1504 forme les tomes xlii à xtvii des Chroniques françaises publiées par Buchon.

l'époque de 1470, nè soit pas fort remarquable par le fond des idées, la confrérie a cependant fait preuve de bon goût en lui donnant la préférence sur l’œuvre du chanoine de Valenciennes, que nous allons citer en entier.

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