‹ La confrérie de Notre-Dame du Puy, d'AmiensChapitre 5 sur 20 · CAMP REAL · texte numérisé non relu

CAMP REAL

— Quant Terpander sa harpe prépara Des sept cordons selon les sept planettes A Iupiter Hipâte compara Sol a mese et feist par ses sonnettes Parhipate ressembler Saturons,

Licanos, Mars, Paramese, Venus,

Note, Luna, Paranete, Mercure,

Et quant les sept cordons sur son arcure ConcaYe a point, souldee et bien Ternie Furent assis, il eut par art et cure Harpe rendant souYeraine armonie

— Geste harpe qui si belle forme a Puis figurer par ?iues raisons nettes A Marie Yierge que Dieu forma Du tronc Iesse et de ses racinettes,

La seiche Anne dont on faisoit reflux Porta le boys royal et le beau fustx Dont ceste harpe eut humaine factore Prudence, Force, Attrempanoe, Droicture,

Foy, Espérance et Charité unie

Sept cordons sont qui la font sans fracture

Harpe rendant souYeraine armonie.

— Au temple fut présentée et sonna

(1) Nous empruntons ce chant royal a fourrage intitulé : Les Faictx et Dicte de feu de bonne mémoire maistre Jehan Molinet , contenans plusieurs beaulx traictez, oraisons et champs royaulx. Paris u. o. il.

Si hault que Dieu'ouyt ses chansonnettes Riche salut Gabriel luy donna Et luy dist vierge entens mes chantz honnestes Le filzde Dieu concepueras Iesus,

Sur ce teneur respondit au dessus i le ne congnois virille créature,

Neantmoins selon ta parolle ou lecture 11 me soit faict, lors elle fut garnie De art, de musicque et fut par coniecture Harpe rendant souveraine armonie.

— Car a ce mot deite saccorda

Au genre humain marchant sur espinettes Si doulx accord sa corde accorda Quelle endormit serpenteaulx et raynettes Si très doulx motz sont de sa bouche yssus, Que les haulx cieulx de Dieu faictz et tissus Jadis fermez luy ont faict ouverture ,

Et ont brise infernalle closture Pour retirer lhumaine progenie, le dis quelle est plus que dessus nature Harpe rendant souveraine armonie.

— Pan oncques mieulx ne baritonisa Diapason au son de ses musettes,

Pithagoras oncques ne organisa Diappente de si doulces busettes,

Par sept accors qui sont les sept vertus Sept planettes dont sept cieulx sont vestus A surmonte sans villaine morsure Devant son filz qui endura mort sure Est assumptee et en gloire infinie Resonne et est par compas et mesure Harpe rendant souveraine armonie.

— Prince du Puy qui chantez dadventure

Donnez accord, plein chant et fioriture A Ihnmble flenr dea vierges espanie,

Et tous orrez a la gloire future Harpe rendant souveraine armonie.

FinU.

Le chant royal de Molinet offre un exemple de ce qu'on appelait anciennement la rime équivoque ou équivoquée, « c’est-à-dire une rime dans laquelle la dernière ou les dernières syllabes d’un vers sont reprises à la fin du vers suivant dans un sens différent, souvent avec une orthographe tout autre (1). »

Cette sorte de rime était particulièrement employée par Guillaume Crestin, que Clément Marot a caractérisé par ce vers :

Ce bon Crestin au vers équivoqué (2).

(1) Quicherat, Traité de versification française , p. 463.

(3) Crestin, dit la Biographie universelle de Michaud t était né à Paris suivant l’opinion commune* 11 fut d’abord trésorier de la Sainte-Chapelle de Vincennes et ensuite chantre de celle de Paris ; il vécut sous les rois Charles VIII, Louis XII et François I.", et fut chargé par ce dernier d’écrire l’Histoire de France. Son travail, consistant en douze livres de chroniques y en vers français y se trouve en cinq volumes in-folio dans la collection des manuscrits de la Bibliothèque impériale. Crestin est moins connu par cette Histoire que par ses poésies, qui lui valurent des éloges de la plupart de ses contemporains. Rabelais ne se laissa pourtant pas entraîner par l’opinion de la foule ; il désigna Crestin sous le nom deRaminagrobis, et le railla avec autant de finesse que de raison sur son goût pour les jeux de mots , les pointes et les équivoques. Crestin mourut en 1535,

Si le mérite de la poésie consistait dans le cliquetis des allitérations et des assonnances, certes le bon Crestin et son ami Jean Moljnet seraient d’admirables poètes ; mais comme, suivant le précepte de l’art et du bon sens, la rime, au lieu d’assujétir et de gouverner la pensée, doit en être la docile esclave, Crestin et Molinet, qui ont interverti les rèles de la pensée et de la rime, sont tout simplement ridicules. Que dites-vous, lecteur, des raeinettes rimant avec raisons nettes , des chansonnettes de la vierge Marie et des chantz honnestes de l’ange Gabriel ; des espinettes sur lesquelles marchait le genre humain, et des serpenteau# et rayneites, endormis par le doux accord de la harpe mystique? Eh bien 1 toutes ces puérilités ne sont rien auprès d’autres casse-tête de versification imaginés par Molinet et Crestin.

La rime couronnée est un vers terminé par deux consonnances pareilles :

La blanche «olom belle belle Souvent je voi» priant criant.

Cela n’a pas suffi, dit M. Quicherat (1), aux poètes Molinet et Crestin ; ils ont composé des vers qui ont une double couronne, l’une à la rime,,l'autre à la césure.

Molinet dit :

Molinet n’est sans bruit ne sans nom, non,

Il a son son, et, comme tu vois, voix ;

Sop doux plaid plaît mieux que ne fait ton ton Ton vif art ard plus que clair charbon bon.

(1) Traité de versification française , 2.' édit., p. q60.

Crestin répond :

Molinet net ne rend son canon (1), non :

Trop de vent vend et met nos ébats bas ;

Bon crédit dit qui donne au renom nom*

Mais efforts forts tournent en bran (2) son son.

Ce n’était point par manière de plaisanterie que les deux poètes fabriquaient ces vers hébétés : ils en acceptaient sérieusement le rude labeur ; ils voulaient faire et faisaient réellement école. Heureusement des écrivains de mérite, tels que Pasquier et Rabelais, châtièrent le ridicule d’un pareil genre et le firent tomber en discrédit. Félicitons encore une fois la confrérie d’Âmiens d’avoir fermé l’oreille aux sons de la harpe de Molinet.

La confrérie, en revanche, paraît avoir écouté trop complaisamment la lyre de Ronsard, et avoir subi l’influence des défauts de -son école. Le P. Paire (3) cite un chant royal de Pierre de Sacy, couronné en 1602, où nous croyons reconnaître l’imitation malheureuse du poète de Charles IX.

Terre d’où prit la vérité naissance, tel est le refrain de cette composition inintelligible en cer-

(1) C'est-à-dire la formule de ses rimes.

(3) Bran ou bren : sou de froment , en vieux français. Tourner en bran, dans 4 passée de Crestin, c’est tourner en famée f en quelque chose, sans valeur.

(3) Histoire littéraire de la fritte d’Amiens , p. 105*

tains endroits , fort peu décente en certains autres, et où l’emphase et le mauvais goût gâtent des pensées qui ne sont pas dépourvues de grandeur et de force.

La pensée du poète dans la deuxième strophe est celleci : c’est une humble terre , la Vierge, et non quelque orgueilleuse montagne, c’est-à-dire une femme environnée de l’appareil de la puissance, que Dieu a choisie pour en faire naitre la Vérité. — Voici maintenant un échantillon du style, car nous n’oserions citer toute la strophe :

Ayant esleu dedans ce bas étage Non quelque mont rebouffi de la rage Du vent d’orgueil, de ses dons vint toison....*

la troisième strophe est ainsi conçue :

Phébéneuf fois avoit sa pleine face Farde' des raye de Vastre hespérieux ,

Quand du saint clos de cette humble terrasse Naquit ça bas Le Yerbe glorieux.

Je te salue du père ô vive image,

Fils éternel, Dieu de Dieu, sans partage.

Phare divin, flambeau guide-raison ,

Or que tu nais dessus notre horizon,

Je veux mon luth monter d’une nuance,

Pour haut sonner cette sainte chanson,

Terre d’où prit la vérité naissance.

les deux premiers vers sont grotesquement absurdes ; le guide-raison du septième rappelle les épithètes composées par Ronsard et sea disciples à l'imitation du grec, telles que celles-ci appliquées à Bacchus : cuisse-né , portesceptre , nourri-vigne , aime-pampre.

— TJ —

Le composé guide-raiton n’est pas le seul de la pièce de M. de Sacy ; dans la strophe cinquième on rencontre aussi la Bonté paye-rançon.

Cette cinquième strophe renferme une belle pensée, dont malheureusement on ne peut louer l’expression.

Mais quoi, pense le poète, ce dieu qui embrasse tout dans l’infini de son être vient-il ici-bas les mains vides ! comme il parait souffrantet débile, ce dieu nouveau-né !... ah 1 cette indigence, cette faiblesse, ne sont qu’apparentes ; le fils de l'homme vient donner à l’homme pour son salut et son bonheur, la Justice, la Paix, la Bonté, la Vérité....

M. de Sacy traduit ce noble thème par ces vers :

Mais quoi ! celai, ce tout qai toat embrasse Dans l'infini de son être abymeux,

A raides mains vient-il en cette place.

Comme à notre oeil il semble souffreteux!

Rien moins. Vois, vois ces vierges sar l'herbage Si bitn veignant des bras et de coarsge.

Justice, paix, bonté paye rançon Et vérité ; d'elles Cbrist enfançon Vient d’enbeurer l'adamiste semence,

Qui a fourni de son propre giron Terre d’où prit la vérité naissance.

Quels que soient les défauts de cette composition, nous la préférons encore à la plupart des chants royaux monotones et incolores du MS. de la Bibliothèque impériale. On y sent au moins un certain souffle, une certaine chaleur poétique, qui rachètent les impropriétés et le mauvais goût du style.

Nous arrivons maintenant au manuscrit de ». Victor de Beauviilé. ». de Beauvilîé, qui 6e propose de publier son précieux recueil, ne nous en a pas donné communication. Il a bien voulu seulement, par une lettre en date du 12 janvier dernier, nous fournir une sorte de table des matières, accompagnée de la copie d'une ballade, d’un rondeau de Pierre de Buyon , et d’un extrait du Jeu intitulé le Bdh-temps.

Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ici les détails offerts par la lettre de notre collègue.

Le manuscrit a appartenu successivement au père Daire, à l’abbé Mercier de Saint-Léger et à Méon. Il a été écrit en partie par Jean de Béry, maître du Puy en 1471, et il forme un vol. in-4.°, papier. Au commencement se trouvent les noms et refrains des maîtres de la confrérie jusqu’en 1472 ; cette liste dressée par Jean de Béry a été continuée par diverses mains et s’arrête à 1550 ; viennent ensuite les ordonnances et règlements, puis les pièces de vers, dont voici l’indication :

Fatras. — Refrain. Honorer la vierge Marie (1).

‘(1) Daire, (Hist. litt. p. 49) attribue 4 Jean du Bosquiel une ballade -composée sur ce refrain, et il cite nne strophe pour faire juger du goût dé l'auteur. Le P. Daire se trompe en donnant à la composition le nom de ballade: e'est un fatras. Les vers cités méritent da reste attention, en ce -qu'ils contiennent me pensée politique et parlent de ia dération de Leaie XI pour la Vierge.

Romdbaulx. — Refr. Pour resveiller nos esprits (1).

Fatras. — Refr. Pour resveiller nos esprits.

Balaoes. — Refr. Pour resveillar nos esprits.

Deux

Balades. — Refr. Fleur d*humble fleur en temps Deux de fleurs conohupte.

Balades. Refr» Du vray soleil en glore avironnée (2).

Deux

Balades. — Refr. Chôre lumière apparent en Judée.

Cinq.

Balades. — Ref. Forte beauté sans ligniée ni cesse.

Dix.

Balades. — Refr. En fiel estoc fertile greffe entée (3). Trois.

(t) C'est sur ce refrain que Pierre de Buyon a fait le joli rondeau qui commence ainsi:

Pour resTeiller nos espris Buvons à la violette.

Le texte donné par le P. Daire est différent de celui des trois couplets que nous a envoyés H. de Beaurillé. On trouvera ces couplets dans les Adêitkm, et en pourra las comparer avec cens qui sent cüéi par Date, (Hist. liU. da la fille d'Amiens, p. AS.)

<*) Dote attribue an rbétoriden Huchon Féret des ballades composées sur ce refrain.

(•) Paire veut que Guy Cbepén, qu’il appelle un poitonm , (it appelle aussi Hoebeu Féret mm véranewr)> ait composé en U7* tels Mledes sur M conception de la Vierge , d’après le refrain : §n vieltstoe -, sic. « La première des trois » m‘écritM. de BeaufUfté, perte tnett le nomdeGuIdo Cbepin, et les deux eûtes sont sans nom i mais Je doute qui Chopin St* rumeur des trois. » Roui partageons le doute do notre coBègne; nous pondons que les trois ballades mentionnées par ce manuscrit ont été composées par trois concurrents, et que Gbepio ayant obtenu le prix» son nom so trouve à cause de cela sur la ballade prémiée.

Balades. — Refr. Fruit savoureux aux humains vraye vie(l). Quatr e

Balades. — Ref. Au Pellican forest solacieuse (2).

Douze.

Toutes ces pièces sont de 1471—1472 et ont été composées pour les fêtes de Noëlle la Purification, de l’Assomption , de la Conception et des Morts.

La ballade qui a pour refrain :

Au bon pasteur tabernacle propice (3).

est de 1530. Elle a été insérée à la fin du volume.

Ce recueil renferme en outre quatre mystères ou jeux poétiques.

Voici l’extrait de celui qui doit être intitulé le Bontemps (4}.

(1) Les quatre ballades composées sur ce refrain sont intitulées: Balades faites aux côtelettes, le jour de Noël 1472. M. de Beauvillé nous a envoyé celle qui porte le nom de frère Pierre de Sarcus et qui probablement avait obtenu le prix. Nous la donnerons dans les Additions .

(2) Le refrain au peUkan, etc., est celui du maître Jean de Béry f et il a servi k la composition du chant royal n.®22 du manuscrit de la bibliothèque impériale. „ :

(3) D’après Daire, cettè ballade ou plutôt cè chant royal, serait du Théoricien Nicolas de la Mothe, et elle aurait eu l’honneur d’accompagner le tableau du maître Jean de Coisy en 1530. Le refrain est en effet celui de Jean de Coisy.

(4) Nous disons : qui doit être intitulé , car le titre fourni par M. de Beauvillé est seulement : Jeu extraordinaire, etc.

Jeu extraordinaire fait par Jehan Deatréea et joué le nuyt des rois mil iiij c lxxij.

Va Partout( 1) commence:

Je voy je viengs je qniers et trache Le bon temps mais pour nient je presche Partout criant comme une a gâche (2)

Je yoy je Yiengs je qniers et trache Et sy nest en treu, nen crevache Qnen layt yen yechy grand destrech*

Je yoy je yiengs je qniers et trache Le bon temps, mais pour niant je presche Il nqat neu avesne nen yesche En grenier taverne ou batiche Jnsqnes en nng tronchon de sanssiche Que je naye tatte sy loche (3)

En picardie comme en escoche (4)

Partout jusque dessonbs la huche Je lay qnern, mais il se mnche (5)

De my le bon temps quesse à dire.

Ne te Bougb.

Arriéré fonrcelle saint sire Qui esse qui qniers le bon temps Il faut que devers luy je tire Arriéré fonrcelle saint sire Le bon tamps ne quiert que le mire (6)

(1) Le P. Daire, Hist. litu, p, $3 » désigne ce personnage sons le nom de Yapar, qui ne signifie absolument rien.

(S) Pie, en picard.

(3) Loché: ébranlé, remué.

(4) Ecosse.

(5) Se cache

(6) Le médecin.

Car il 89 mœurt passa six ans Arriéré foorcelle saint sire Qui esse qui quiert le bon tampa Far me foy il nest plug des miens.

Va Partout.

Est point le bon temps en Amiens»

On la me dit e*ay (l);ieacqpt v

NtatnBotréjS.

I* bon temps

Va Partout.

Voire «est cè riens Est point la bon temps en Amiens.,

Nb te Boüge.

Ce bon temps.

Va Fauto t*.

Ëtvoiré.

Ne te Bouge.

Ca vienga

Comment tapellbn.

Vf Partout.

Va partout

Est point la ben temps en Amiena On le me dit aray je acout

Na ta Boues.

Va partout de plat et de bôüt Par me foy tant quest du bon tampa Il nest point cy il fait ses fient Ailleurs.

(t) A l'instant.

Va PaRteut.

Je suis doncquet trompé VieDgs ca comment es ta nommé.

Nb tb Bouge.

Comment ¥à partout ne te botirgé Le bon temps est Amiens bien ronge Car on ne la sc*t par on prendre fit een y a maint pour entendre Qui volentiers le bon temps eussent S en prendre auculnement le peussent Puis qtfôu te ûdtmtie va partout Tu sces bien on le bon temps croate

Va Partout.

Jay esté partout fcé royâlme Mais ü ny est plus par mon àme Jay esté en mainote aultre terre Comme en yllande en engleterre- En hollande en totobellaüt (l)

Comme ea grabêa dèâers débitant Mesme jusqu an treu saint patris (2)^

Ne » Bo«ds.

Le bon temps «St e* fovtte mk Vecy une estnmge bésoagne Or dy h partent en kmr§oagim Nas ta point le bén tempe trouvé.

Va Partout.

Vorment en bourgongne syje est4 Mais il y a plus de quatre ans

(I) Northumberland.

(f) Aù Sujet du trou de St.-Patrîce , nous atons placé dans les Mdimm un# nette* extraite dé« Mémoires de l^cadéiute celtique.

Brief quila ont perdu le bon temps Ce nest de eulx que confusion

Va Partout et Ne te Bouge continuent leur conversation : ce dernier dit à son camarade qu’il a entendu dire que le vacher de Chauny (1), nommé Tout le Monde, avait eu autrefois le Bon Temps et que peut-être il l’a encore ; ils aperçoivent le vacher de Chauny et l’appellent. Tout le Monde s’approche ; il est dans un piteux état et boîte.

Va Partout.

Sancbieu comment le monde va Il est boiteux de deux hancques.

Ns te Bouge.

A grand paine le bon temps a Sancbieu comment le monde va

Va Partout.

Or sa le vaquier de Chauny On ma dit que depuis six ans A vo tour eustes le bon temps Comme on me appelle va partout Qui le quiers de plat et de bout Je vous prie si vous le avés Que noos le ayons se vous volés Car le bon temps desirons fort.

(1) On trouvera dans les Additions] une notice extraite des Mémoires de 1*Académie celtique et intitulée : Tout-le-Monde, le Vach$r d* Chauny,.

. Le Vaquibr de Chauny.

Le bon temps hetas il est mort Et iiest mie une grande pité Tant que pour my soit droit ou tort Le bon temps helas il est mort.

Va Partout et Ne te Bouge lui soutiennent que le Bon Temps n’est pas mort ; le vacher déplore sa misère ; deux dames paraissent et chantent :

Nous ayons bon temps Sil ne nous empire.

Ne te Bouge.

Qui sont ces chantans Nous ayons bon temps

La première Dame et la deuxième ensemble.

A yille comme aux champs A chanter et rire Nous ayons bon temps Sil ne nous empire.

Le Vaquibr de Chauny.

Toy que doy sainct sire Jay le ouy dire Le bon temps ayons

Va Partout.

Nul plus ne soupire Nous ayons de cire Ce que desirons.

Ne te Bouge.

Or sus escoutons Se plus nous aurions Leurs amoureux chants.

Us se placent de différents côtés pouc mieux écouter. Lorsque les dames ont fini de chanter, ils les abordent. Le Bon Temps paraît atorB et veut suivre les dames; Ne te Bouge s’y oppose et lui dit :

Laisse tels maintiengs Ët avec nous viengs Ouï somme* detans.

Le Bon Temps.

Je nen ferai rien Car encore Amiens*

Narés le bon temps

Le cuer m’entretient ]

Conduit maine et tient Qaen volés vous dire.

La première Dame.

Bon temps nous maintient

Nourrit et soustient ]

Fait chanter et rire.

La deuxième Dame.

Si! ne nous empire Et son dos ne vire Nous lentreterrons.

Le Bon Temps.

Aléa anllesrs frire Vous tous reaspiis dire MonstreT les talons*

Va Partout, Ne te Bouge et le vacher, pour empêcher le Bon Temps de s’en aller avec les dames, appellent un gendarme pour le saisir :

Lb VaQüiér dé Chaunt.

Ayde gens darmes do ray.

Le Gendarme.

Ga bon temps puisque je votif voy Jaaray de veut pvet ou aile

Y a Partout.

Àly

Ne te Bouge.

▲ ly je lay pour belle

(Il ehiet) (1) car sur mes fesses quen (2) je suis Le Gendarme.

* Se le bon temps atteindre pais A tu* part jeu aray eng pea Non* vans a#en* soit pers oq ble»

An mains ais je son chapeileU

Les personnages se disputent le Bon Temps, le gendarme finit par le léur promettre à tous , et la pièce se termine ainsi :

Le Gendarme.

Nayéi petet non* vau* aydaron*

8y gtandememt noasgôttade gnetra [; . Quarez bon temps en ceste terre St non* pareillement aossy.

/ Lfe YsomIr me Gèrent.

Stüy U vnqnlèv de Chatray.

(é) Mt k

(S) Tombé. <

Lb Gendarme.

Se Dieu plait ta y aras part A ce bon temps car au regart Da roy et ses francs capitaines Crés qnils ont volentés hanltaines De tous ramener le bon temps

Va Partout.

Dieu le Yœnlle petis et grans Prenés en gré ny ait celay Cest de par le maistre da Pay Lequel poar le bon tamps trouver A ce fait faire puis disner

Explicit.

Nous ne voulons pas surfaire la valeur de cette petite comédie jouée il y a 382 ans devant nos pères ; mais, à notre avis, la donnée en est assez piquante, et le trait d’esprit n’y manque pas. N’eût-elle eu que son incontestable mérite d’à-propos, les confrères du Puy devaient la trouver fort à leur gré.

Si l’on se reporte aux évènements politiques des années 1471 et 1472 (1), on se convaincra que Va-partout n’exagérait point en disant qu’il se fatiguait vainement à la poursuite du Bon-Temp». Amiens, depuis 1435 jusqu’à 1472, avait passé tour-à-tour sous la domination des ducs de Bourgogne et sous celle des rois de France; durant l’interminable conflit de ces deux puissances, notre ville avait beaucoup souffert. Sa situation était surtout devenue

(!) L’année en ce temps-lé commençait é Pâques. Gomme le Bon-Temps .était joué le 3 février, l’année U72 tirait à sa fin.

très-critique en 1471, au moment où les états de Tours ayant décidé que le roi, par les fautes et outrages deU.de Bourgogne , se trouvait déchargé de toutes les promesses" du traité de Péronne , Amiens se rendit au comte de Dammartin , lieutenant-général pour le roi en Picardie. Le duc Charles de Bourgogne, irrité de cette soumission, vint camper avec une nombreuse armée près de Saint- Acheul. La prudence des habitants neutralisa le blocus, qui dura tout le carême, et à la suite duquel le duc conclut une trêve avec le roi de France. Amiens faillit alors redevenir encore une fois bourguignon. Louis XI, environné d’ennemis puissants, désirait que Charles abandonnât les ducs de Guyenne et de Bretagne, et fiançât au petit dauphin, âgé de deux ans à peine, la princesse Marie de Bourgogne, qui en avait quinze. En retour, il offrait au duc de lui-restituer Amiens, Saint-Quentin, et tout ce qui avait été conquis en Picardie depuis le traité de Péronne. Un projet de traité sur ces bases fut signé au Crotoy le 3 octobre 1471 ; mais la mort du duc de Guyenne , survenue au mois de mai 1472, changea tout-à-coup les résolutions du roi, qui refusa de signer la paix. On sait quelles furent les suites de la colère furieuse du duc de Bourgogne. Il se jette sur la partie de la Picardie occupée par les hommes du roi; il saccage et brûle tout le pays; il fait massacrer les habitants de Nesle réfugiés dans leur église, entre à cheval dans la nef inondée de sang, et s’applaudit d’avoir avec lui de moult bons éoi»chers. Voulant envahir la Normandie, Charles, désormais surnommé le Terrible, s’y achemine par Beauvais, et assiège cette ville, qui, sans garnison, est d’abord défen-

due per une compagnie d’arquebusiers et per des femmes héroïques. Après d’ioutiles assauts donnés à la place, il la quitte, et va continuer eu Normandie ses dévastations par le fer et le feu; repoussé des murs de Rouen et de Dieppe* il se replie enfin sur l’Artois, qui était menacé par les troupes royales (1),

Tels furent les évènements accomplis durant les années J471 et 1472. Les excès du due de Bourgogne terrifièrent la Picardie, et l'on conçoit parfaitement qu’Amiens, à qui Charles ne pardonnait pas une défection récente, cherchât sa sûreté dans une étroite union avec la couronne de France et dans la protection des gens de guerre. Le dénouement du Jeu qui nous occupe, c’eat-à-direl’intcrvenlion du géndarmç do Louis XI, qui s’empare du Bon-Temps et le promet aux autres personnages, «st donc très-naturel.

Se Dieu pfait, dit le gendarme au vacher dé Ohanny ,

Se Dieu plaît tu y eree part Au bon temps, car nu regart Du roy et ses francs Capitaines Créa quils ont volentés haultaines De'vous ramener le bon temps.

. Dieu le vvMlle I répond Va-partoul.

(1) Va-paftoutse plaint aussi de n’avoir pas trouvé le Bon-Temps en Sngletervê : c’est que ce pays avait été récemment le théâtre de calastro^ pbfts terftWds. U71, Edouard fV avait anéanti le parti de la rmtge dans la bataille de Tewksbury. Le prince de Galles fut égorgé en présence du vainqueur ; Marguerite d’Anjou, sa mère, fui jetée dans la tour de Londres, et le roi Henri VI, qui avait porté les deui couvenœa de France et d’Angleterre, périt sous les coups d'on assassin.

Le P. Daire (t), eu analysant le Jeu de Jehan JJestrées, prétend que le Bon-Temps refais de rester arec les autres personnages et les quitte en leur disant qu’il vu se fixer avec les prêtres. Où le P. Daire a-t-il vu celât 11 noua semble que le Bon-Temps, au lieu de suivre les prêtres, veut s’en aller avec les dames, ce qui est fort différent. Un mouvement de dévotion succède-t-il à ses inclinations galantes , c’est ce que la publication complète de l'ouvrage nous apprendra.

Terminons en faisant des vœux pour que le précieux manuscrit de SL de Beàuvillé stàt prochainement livré à l'impression. Nos lecteurs , nous en sommes certains, seront, comme nous, avides de connaître les essais dramatiques de la îhuse picarde à là fin du quinzième siècle. Histoire , mœurs, langue, invention littéraire, tout doit nous intéresser vivement dans oes compositions, si bien annoncées pair 1c fragment qu’on vient de lire.

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