SES RELIQUES, SON CULTE A ARRAS
Tout ce (ju ou sait de certain sur la décoUatiou de saint «facques-le-Majeur tient dans une li^ne des Actes des Apôtres ^ A ce texte lac()ni([ue vint s'ajouter dans Clément d'Alexandrie, cité par Eusèbe, la conversion soudaine de son accusateur, aussitôt condamné lui-même à suivre l'apôtre au supplice 2 — conversion dont le développement ultérieur sera le baptême invraisemblable <lu néophyte pendant le trajet ^
A ces superfétations et amplifications coutumières aux ha*(iograplies appartient l'épisode des deux magiciens de Jérusalem, Hermogènes et Fhiletus, d'abord adversaires du saint évangélisateur, devenus plus tard ses disciples ^ et finalement les dépositaires de ses restes mortels ^.
Une tradition indigène assignait l'Espagne à la mission apostolique de Jacques ^; il semblait donc logique que l'Espagne dût posséder le corps et la tête du martyr décapité : de là l'histoire de ce vaisseau fantasticjue qui, sans équipage et sans pilote, traversant toute la Méditerranée et remontant l'Océan jusqu'en Gallice, les transporta en une nuit de la côte Syrienne au royaume inhospitalier de la fabuleuse Lupa. Les prodiges qui survinrent finirent par
1 Acia apost. XII 2.
2 Migne. Patrologia grseca, t. XX. Eusebii Paniphili Ecclesiastica hisloria, lih. II, cap. IX, col. 158 : << Marlyriuni Jacobi apostoli ». Dans ce récit, il n'est pas question du baptême. — Cf. Hollandistes, Acla sanctor. julii, i. VI, p. 9, col. 2.
^ Acta sanctor., ibid., p. 12, col. 2 (ex ms. .Marchianensi).
4 Ibid.
5 Jean Heleth (circa 1182), ÛAns son Ralionale divinoriim officiorum, ch. CXL, attribue à ces deux disciples, assistés de trois autres (ju'il ne nomme pas, la translation du corps de saint Jacques en Espagne. Nos anciens manuscrits substituent aux premiers Ilermogène et Philète. La légende du monastère de Fleury-sur Loire, qui remonterait à l'an 1005. assigne le rôle principal dans celte circonstance à un certain Ctésiphon, compris ailleurs dans les sept collaborateurs de l'apôtre d'Espagne avec Théodore et Athanase, ceux-ci inhumés, disait-on, à côté de leur maître. — Voir F. Fita y A. Fernandc/.-Guerra, Recuerdos de un liaje a !San(iago de Galicia. Madrid 1H82. in-4°. -
6 Cette tradition, défendue par le Hollandiste Guillaume Cuypers Acla sancfor., ibid.. p. 69-1141, a été battue en brèche par le Dominicain Noël Alexandre. [Hist. eccles., t. III, p. 161, éd. in-fol. ^'enise 1778). Elle ne remonterait pas au-delà du neuvième siècle. — \'oir Wetzer u. W'elte's Kirchenlexicon, 2" Aulg., S"*" B., S 774.
désarmer la cruauté de cette reine au nom symbolique. Devenue chrétienne à son tour, elle aurait transformé, disait-on, son palais en église, pour honorer les restes de l'apôtre supplicié i.
Huit cents ans plus tard, alors qu'il n'existait en Gallice aucune trace de cette légende, aucun vestige ni de l'église ni du tombeau, la présence des saintes reliques s'y révéla tout-à-coup au fond d'un bois par des signes lumineux — on a dit une étoile, 5^e//a, pour expliquer le nom du lieu que cette découverte allait immortaliser 2.
Compostelle, en effet, devint dès lors, à l'envi de Jérusalem, un nouveau centre d'attraction pour les âmes dévotes du monde chrétien 3. Au neuvième et au dixième siècle, les pèlerins y affluaient de toutes parts, racontant et chantant sur leur chemin les miracles opérés par leur saint patron ^. Autour d'eux se pressaient les foules émerveillées, sinon toujours convaincues, car il manquait à ces prodigieux récits une sanction qui seule pouvait en imposer la croyance : Tauthenticité canonique.
Cette lacune fut bientôt comblée.
Vers H50 parut sous le nom de Calixte II, mort depuis vingt-cinq ans, un recueil des Miracles de saint Jacques, opuscule précédé d'une lettre où ce pontife en prescrivait la lecture publique, et suivi d'une bulle confirmative d'Honorius II, son successeur immédiat ^. Pendant tout le moyen âge et au-delà, ce petit livre d'édification populaire, reproduit par les copistes, vulgarisé par les prédications, devint pour le pèlerinage un puissant instrument de propagande, grâce à cette double garantie pontificale dont nul ne contestait l'autorité.
Or, l'attribution du livre était fausse, fausses également les prétendues lettres de Calixte et d'Honorius. La critique moderne a fait justice de ces titres
\ ,v^ 1 Acta sanctor. ei Cariulaire précilés.
.y — 2 L'explication de Compostelle (Esp. Composiela) par Cnnipus slellœ élail un jeu d'esprit \ étymologique, rien de plus ; mais on a trouvé mieux . la première syllabe Gom serait l'abrégé de JaCOhus ; et postel consonnant avec tipostolus, Compcslolle voudrait dire Jacobus apostolus. C'est ce que proposait sérieusement labbé \'an Drivai, Bnllelin des Antùjuilés départ, du Pasde-Calais, 18i9-is:)9, p. 382 : Séance du 9 août 1858.
3 Voir Henri Bordier, La Confiserie de Saint-Jacques aux Pèlerins, dans les Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, t. I, p. 186-228, et t. II, p. 330-897.
4 L'ancienne chanson latine des pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle est reproduite avec traduction dans VHistoire littéraire de la France, t. XXI, p. 276. Pour les chansons françaises^ voir Henri Hordior, loc. cit., t. II, p 384.
5 Voir Jlist. littéraire de la France, t. X, p. 532 ; t, XVI, p. 566-570; t. XXI, p. 272-276.
apocryphes o fabriqués par un imposteur ig-norant o ', fraude pieuse dont les exemples ne sont pas rares, surtout dans l'Iiistoire des dévotions particulières et des cultes locaux 2.
L'Artois connut de bonne heure les légendes de saint Jacques, ainsi qu'en témoig-nent nos plus anciens manuscrits de Marchiennes et de Saint-Vaast -K Pourtant cette dernière abbaye n'avait encore^ à la fin du huitième siècle, aucun autel qui lui lût consacré. Son nom, en effet, ne figure nulle part dans les nombreuses inscriptions versifiées (ju'Alcuin adressa à son ami Tabbé Radon •pour la décoration de ses chapelles », reconstruites après l'incendie de Téglise abbatiale. Mais au douzième siècle, il existait dans l'enclos du monastère, à gauche de cette église et à l'opposite de l'église Saint-Pierre, une chapelle de Saint-Jacques sur laquelle on est très insuffisamment documenté. Nous savons seulement qu'elle avait une porte ouvrant dans le mur d'enceinte méridional du castriini; de sorte que les fidèles de la paroisse adjacente de Saint-Géry y allaient librement se confesser et porter leurs offrandes aux moines.
Les chanoines de Notre-Dame-en-Cité, patrons des cures urbaines, protestèrent contre cette concurrence illicite. Ils eurent gain de cause : la porte fut murée et les moines durent renoncer à recevoir désormais les pénitents des paroisses voisines ainsi que leurs aumônes (1161) ^. Que devint ensuite la chapelle? On Tignore. Il est vraisemblable qu'elle ne survécut pas à cette interdiction.
1 Victor Le Clerc, Histoire littéraire de la France, t. XXI. p. 272.
2 A cette catégorie appartient vraisemblablement un récit de la translation du corps de Vapôtre en Espagne, sous forme de lettre du pape Léon III (795-816). 11 en existe deux rédactions très dissemblables, l'une à l'Escurial, l'autre à la Bibliothèque royale de Madrid. La première inscrit le nom du pape dans une formule de suscription, la seconde ne le donne que dans sa rubrique. Par contre, ce nom ne se voit ni ici, ni là, ni ailleurs dans la copie que nous en a conservée le ms n" 14, fol. 80 V de la Bibliothèque d'Arras. — Voir F. Fita y A. Fernandez- Guerra, Reciierdos, p. 120-125.
3 La Bibliothèque de Douai a liérité des manuscrits de Marchiennes et conséquemmcnt de ceu.v relatifs à saint Jacques-lc-Majeur, qu'ont utilisés les BoUandistes. Ils sont cotés 44, 251, 852. Leurs congénères de la Bibliothèque de Saint-\^aast, devenue la Bibliothèque d'Arras, portent les n"» 14, 178, 307, 573, 600, 679, 73 i. Il faut noter que, si le ms. 734 est du onzième siècle, les feuillets de la fin, de 95 à 115,n"ont été écrits que vers la fin du douzième, sinon même au treizième. Le Catalogue Caron ne signale pas cette addition Quant à celui de Quicherat, il y voit par erreur une (< relation de quelques miracles opérés par saint \'aast », au lieu de saint Jacques. [V . n" 686 de son Catalogne in-4o).
4 Bibl. d'Arras, ms. 734, fol. 91'o et ms 1032, fol. 46vo. Cf. D. Martène. Ampliss. collect. t. I, p. 49. Migne, Patrol. Lit., t. CI, col, 741. — E. Duenimler, Poelse latini :e'i Carolini, p. 308, dans les Monnmenla Germaniie hislorica, t. I.
5 Carlalaire de l'abbaye de Saint-Vaast, cd. Van Drivai, p. 1 il et 329 — Bilj. nat. ms 9930 x\° XXVIII, fol 15*". — Le Cartiil. du Chapitre d'Arras, p. 24, éd. A. de Loisne.
A cette même époque se place un événement d'une tout autre importance pour l'objet de cette notice. Depuis cent quarante ans, l'abbaye de Saint-Vaast possédait à Berclau un prieuré où le culte de saint Jacques faisait chaque jour de nouveaux prosélytes. Le bruit s'était en effet répandu que l'église du village recelait le chef de l'apôtre ; et, pour expliquer la présence invraisemblable d'une telle relique dans un aussi pauvre sanctuaire, on disait que l'abbé Léduin, fondateur du prieuré, l'avait jadis soustraite la nuit du trésor de son monastère, puis déposée clandestinement sous l'autel de son établissement rural.
Ces circonstances inspirèrent à Martin, son successeur moderne, la pensée d'authentiquer du même coup cette prétendue soustraction et la relique soustraite elle-même, en revendiquant publiquement son droit de propriété. Dans ce but, il institua sur place une enquête solennelle, où furent convoqués, en même temps que Févêque^ un grand nombre de clercs et de moines. Nous possédons un récit dramatisé de la perquisition ^. La mise en scène, le jeu des incidents, le rôle étrange du moine indicateur averti le premier par des lueurs phosphorescentes — comme à Compostelle, ses investigations à huis-clos et sans témoins ; puis le coup de théâtre de la trouvaille, l'accusation de vol opposée préventivement au soupçon de connivence, le silence du narrateur sur le châtiment du coupable, tout, dans cette manifestation, laisse planer des doutes sur la sincérité de ce chapitre d'histoire.
Quoi qu'il en soit, retrouvée non sous l'autel où était sa place, mais enfouie quelque part dans le sol de la nef, la relique, identifiée quand même, reprit en grande pompe et processionnellement le chemin du monastère d'Arras. Elle arrivait à peine à la porte Saint-Michel, qu'au bruit d'un trésor trouvé sur ses terres le comte de Flandre Philippe accourait aussitôt, armé d'un bâton et suivi de ses gardes, s'emparait de vive force du coffret et l'emportait en toute hâte à la collégiale d'Aire : on sait que toute sa faveur était acquise à cette fondation de Baudouin de Lille, son ancêtre.
Les chanoines de Saint-Pierre reçurent le précieux dépôt avec de grandes démonstrations de joie. Sans perdre de temps, ils instituèrent en son honneur une fête solennelle, où les pèlerins accoururent en foule de tous les points de la Flandre.
On juge du dépit de l'abbé de Saint-Vaast ainsi frustré et humilié. Il appela de cette violence à l'autorité ecclésiastique. Philippe alarmé proposa un arran-
1 Cartul. de Sainl-VaAst, p. J15 et suiv.
gement; Martin lepoussa rolfre avec hauteur et dédain •. Le pape intervint^ écrivit lettres sur lettres; mais Philippe, à son tour, ferma Toreille aux ohjur gâtions comme aux menaces, lîlnfln, après six ans d'une lutte opiniâtre, il (initpar accepter un arbitrage. L'objet du litige fut partagé par moitié entre les deux compétiteurs; le comte eut le sinciput, Saint-Vaast l'occiput, (^est ce dont témoignent encore aujourd'hui l'ancienne collégiale d'Aire et la nouvelle cathédrale d'Arras, respeclivement dépositaires de l'une et de l'autre portion de la reli(jue -.
Cette histoire nous est racontée tout au long dans tleux manuscrits de Saint-Vaast, l'un de la (in du douzième siècle, l'autre du treizième ^. On la
1 Sa lettre est reproduite dans ce récit p. 123. Plus loin, p. 139, l'éditeur du CarluUire nous parle d'une autre lettre de Martin relative au voyage du comte Philippe en Espagne, lettre « qui se trouve, dit-il, vers la fin du Gartulaire » et sera imprimée à la place qu'elle occupe. Or, cette lettre n'existe nulle part. D'où vient donc le quiproquo ? D'un passage mal compris d'Arnoldus Rayssius cité par le Bollandiste, t. I januarii, p. 158, § i et julii, t. VI, p. 23 : Licet non exprimet Wimanus, etc., ut diserte narrât Martinus Wirnano coœvus in qiiadam epistola; additque Philippuni Flandrix comitem profectum fuisse Coniposlellam... Le mot additque se rapporte ici à Guiman et non pas à Martin : méprise qui explique l'hypothèse, mais n'excuse pas l'affirmation.
J'ajoute qu'Arnoul de Raisse se trompe à son tour en invoquant ici le témoignage de Guimar : son Gartulaire de Saint-^'aast ne dit pas un mot du voyage de Philippe à Gompostelle. L'auteur n'est pas moins inexact lorsqu'il avance dans ce même passage que la donation du chef de saint Jacques faite par Gharles le Ghauve aux moines de cette abbaye est attestée par des documents antérieurs à Guiman. Gcs documents sont une pure invention. En réalité, la donation prétendue ne l'epose que sur l'on ne sait quelle tradition monacale, qui l'attribuait vaguement aux rois de France, ses bienfaiteurs, avec d'autres du même genre, mais sans rien préciser, pas même la race du donateur. — Voir Cartulaire, p. 114.
2 Bien qu'il eût obtenu, paraît-il, le << rétablissement •> de la relique à la porte S*-Michel, là où le rapt avait eu lieu, le partage n'en était pas moins un échec pour l'abbé Martin. G'est pourquoi les documents de Saint-A'aast cherchent à l'atténuer, en nous disant qu'il ne fut cédé à la collégiale qu'une petite partie du crâne, modica pars. Un siècle plus tard, le prévôt d'Aire Jean Aleran, informé de l'inexactitude de ce compte rendu officiel, en remania la partie qui le concernait, pour la mettre d'accord avec le témoignage de la relique elle-même. Mais, en admettant que ce témoignage s'impose, il n'en va pas ainsi du remaniement. L'auteur nous dit, par exemple, que si Philippe accepta la transaction, c'est qu'il devait partir en guerre contre le comte de Hollande. Cartul. de Vahbaye de Saint-Vaast, p. 125 note). Or, lorsque le partage eut lieu (déc. ll"2), il y avait six ans que le comte Florent, vaincu et fait prisonnier, avait dû subir la loi de son adversaire. En dehors du point de fait, ce remaniement est donc sujet à caution. Il a été publié en 1861 par F. Morand, Revue des Sociétés savantes, 2- série, t. V : janvier-juin, p. 491-511 ; toutefois, il il avait été utilisé déjà par les Bollandistes ; et, avant eux, par Arnoul de Raisse, Hierogazophylac. Belg., p. 404, et par le P. Malbrancq L'auteur du De Morinis, t. III, liv. X, ch. XXI, p. 26 et ch. XXVI, p. 294, expose le litige et commente la sentence, judieium Salomonicum, comme il l'appelle. : on peut croire qu'un vrai jugement de Salomon aurait su prévenir ce nouveau débat sur une question de prééminence entre le sinciput d'Aire et l'occiput de Saint-Vaast ; il suffisait pour cela de partager le crâne dans l'autre sens, c'est-à-dire verticalement.
3 A'^oir p. 3, note 3. — Gf. Dom Devienne, Hist. d'Artois, 2' partie, p. 112-117. Le Gentil, Le Vieil Arras, p. 20. Lecesne, Histoire d'Arras, t. I, p. 82-93.
trouve ég-alement insérée dans les deux copies que nous possédons de rancien Cartulaire de l'abbaye (xv® et xvi' s.), où le contexte lui donne toutes les apparences d'un hors-d'œuvre. Elle sort en effet par sa forme, par ses dimensions et par son objet du cadre utilitaire adopté par Guiman en 1170, tandis que son prologue et sa conclusion rappellent les anciens panégyriques de la Vie des Saints.
Rien donc n'en autorise l'attribution à l'auteur même du Cartulaire. OEuvre anonyme d'un moine quelconque, monachus quispiam S. Vedasti, comme l'a dit le BoUandiste, on ne sait ni quand ni par qui cet appendice a bien pu être joint au catalogue des reliques inséré dans le travail de Guiman. En tout cas, sa rédaction est certainement postérieure à la mort du pape Alexandre III, felicis memorie (1181), vraisemblablemejit à celle du comte Philippe, qu'elle traite de tyrannus (1191). Notons y encore cette affirmation suggestive, que depuis l'inauguration de la châsse (1175), la ferveur des fidèles ne s'est pas refroidie « jusqu'à ce jour » usque in hodlernum dieni : un notable intervalle devait donc séparer les deux époques. Enfin une erreur de comput applique à l'année 1166 le calendrier de 1194. Cette inadvertence de l'auteur ne trahirait-elle pas la vraie date de l'œuvre, ou du moins celle de son dernier remaniement i?
Car il est à noter qu'au récit primitif est venue plus tard s'adjoindre un épilogue: le voyage en Espagne qu'aurait entrepris le comte Philippe en 1173, afin de vérifier personnellement, au tombeau même de l'apôtre, l'authenticité du chef de Berclau. Outre que ce prétendu voyage n'a laissé de traces dans auf^un autre document, dans aucune chronique, chose plus surprenante, le Cartulaire de Saint- Vaast Tignore absolument : le paragraphe y relatif ne figure pas dans le texte qu'il nous a conservé. Ce silence est significatif; il permet de voir dans cette anecdote une fiction intercalée après coup dans la leçon des autres manuscrits, en vue d'exalter la relique d'Arras et de l'opposer au pèlerinage de Compostelle.
1 L'enlèvement de la relique par le comte de Flandres est ainsi daté : Erat aufein feria sexta que XIII Knlendas junii in craslinum Dominice Ascensionis illuxerat, anniis incarnali Vei^bi M. C.LX. VI, hora diei quasi septima, c'est-à-dire vendredi 20 mai, lendemain de rAscrnsion 1166, ce qui suppose Pâques tombant le 10 avril. Or, de 1150 à 1200, Pâques ne tombe à cette date qu'une seule fois, en 1194. La notation ci-dessus est donc fausse pour 1166. Pour la rectifier, le P. Malbrancq. De Morinis, t. III, p 269, au lieu de A77/ Kal., suppose d'abord III Kal : puis il propose de remplacer III Kalendas par /// nouas, qui correspond, en efl'et, au vendredi 3 juin, lendemain de l'Ascension en 1166 (Pâques le 21 avril). C'est une solution, mais quelles métamorphoses du texte !
~ il —
Ces compétitions étaient dans les mœurs du temps; aussi ne manquèrentelles pas à la vogue du célèbre sanctuaire d'Espagne. Nombreuses étaient les églises possédant, disaient-elles, qui le corps, qui le chef de l'apôtre décapité. On cite en France : Angers, Grenoble (Echerolles), Toulouse; en Italie, Amalfi Rome, Pistoie, Venise, Vérone, Valenza, Zibido. Le P. Guillaume Cuypers a fait justice de ces prétentions rivales i. Cependant le Bollandiste flamand penche en faveur d'Arras. Mais une présomption n'est pas une preuve. Aussi le P. Fita sans s'y arrêter, se contente-t-il de dire un mot en j)assant d'un « fragment de crâne » enLié, dit-il, à l'abbaye de Saint-Vaast au temps de Charles le Chauve 2». Bien maigre concession à la tradition artésienne, ce simple fragment !
En revanche, le savant espagnol nous décrit minutieusement certaines reliques d'Italie et d'Espagne dont l'authenticité lui paraît incontestable. Elles comprennent trois ossicules du crâne conservés à Pistoie 3, à Tolède -* et à Sahagun '% le premier remontant à 1145, le dernier au-delà de 1078. Ces fragments ont-ils appartenu au crâne de Berclau ? Voilà ce qu'il serait intéressant de constater.
Mais à quoi bon insister sur ces problèmes, lorsqu'au manque de données positives et vraiment historiques sur les origines s'ajoute l'impossibilité des vérifications nécessaires pour les résoudre ? Dans ces conditions, on peut échafauder des conjectures, on n'atteindra jamais à la certitude.
1 Acta sanctorum Julii, loc.cit. p. 19, 22 et suiv.
Le P. Cuypers, pour justifier la tradition d'Arras, défie Composlelle de montrer le chef de saint Jacques-le-Majeur. lActa, loco. cit.). Gomment à cette date (1729), le défi aurait-il pu être relevé ? Plus d'un siècle et demi auparavant, lorsque le corsaire Francis Drake débarqua à La Corogne en 1588, Tarchevêque de Compostelle, pris de peur, fit desceller précipitamment la crypte où gisaient côte à côte l'apôtre et doux de ses disciples, Théodore et Athanase. Il enveloppa pêlemêle dans de blancs linceuls tous les ossements qu'il y trouva, puis ces friables reliques furent transportées en toute hâte et cachées à Oj-ense. Par la suite, elles reprirent leur ancienne place, dans cet état d'émietlement et de confusion où les a retrouvées de nos jours la commission scientifique nommée en IN79 par le cardinal archevêque Miguel Paya y Rico pour en examiner et classer les multiples débris. Le rapport officiel a été publié par le P. Fita, loc . cit. Appendice I p. 109-111. '
2 « Un fragmento de esta cabeza pasô en liempo de Carlos el Calvo al monasterio de San Vedasto ». — Recuerdos, p. 87, note 1.
3 « La reliquia de Pistoya, que es un fragmenio de crâneo, mide 2 centimetros de largo por 29 milimetros de ancho ». — Ihid, p. 100. — Cf. Acta sanctor. Julii, t. VI, p. 25, ,i< VIII.
4 << La reliquia de Santiago en la catedral de Toledo es un fragmento de la cabeza... Mide por le mas ancho 5 centimelios ; por le mas alto, 4 ». — Ibid , p. 99.
5 « Cortisimos visos de autealicidad ofrece la reliquia del crâneo que se venera actualmente en la iglcsia parroquial de Santiago de la villa de Sahagûn, provincia de Léon .... un huesecito de la parte supcrior del crâneo » — Ibid. p 103.