‹ La conjuration antichrétienneChapitre 3 sur 92 · Edmond Biré dans la Gazette de France du 1er avril · texte numérisé non relu

Edmond Biré dans la Gazette de France du 1er avril

pait est percé aujourd'hui. Les papiers de la Haute- Vente qui en était le couronnement, vinrent en la possession du Saint-Siège sous le Pontificat de Léon Xll, qui les fit déposer aux archives du Vatican. Par quelle voie y sont-ils arrivés? Est-ce par la conversion de l'un des conjurés? est-ce par un coup heureux de la police romaine? On ne le sait. Comment de là sont-ils venus à la connaissance du public, assez du moins pour que l'on sache quelle fut l'organisation de la Haute-Vente, la tâche qui lui fut assignée et les moyens qu'elle employa pour remplir sa mission? Le voici.

Les Papes ont toujours eu l'œil ouvert sur la Franc-^Iaçonnerie. Dès ses premières manifestations ils s'empressèrent d'avertir les rois et les peuples de son existence, de ses projets, de ses agissements, et cela par de solennelles Encycliques. Sur la fin de son Pontificat, le pape Grégoire XVI, effravé du redoublement d'activité qu'il remarquait dans les sociétés secrètes, et voyant le danger que leurs machinations faisaient courir à la société civile et à la société religieuse, voulut, peu de jours avant sa mort, les dévoiler à toute l'Europe. Pour cela, il jeta les yeux sur Crétineau-Joly. Le 20 mai 1846, il lui fit écrire par le cardinal Lambruschini de venir à Rome pour un projet de haute importance. L*Jiistorien de la Compagnie de Jésus allait s'embarquer à Ancône pour un voyage en Orient. H y renonça et se rendit aussitôt à l'appel du Saint-Père. Grégoire XVI lui demanda d'écrire V Histoire des Société secrètes et leurs Conséquences. Il lui fit remettre pour ce travail, par le cardinal Bernetti, ancien secrétaire d*Etat, les documents en sa possession, et il l'accrédita auprès des Cours de Vienne et de Naples pour qu'il

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obtînt d'elles communication d'autres documents déposés dans leurs archives secrètes.

Crétineau-Joly se rendit d'abord à Naples, et là il apprit de la bouche du roi la mort du pape. Pie IX succéda à Grégoire XVl et confirma à l'historien la mission qu'il avait reçue de son prédécesseur. Il se rendit à Vienne, reçut bon accueil du prince de Metternich. Mais les employés de la chancellerie autrichienne, par instinct révolutionnaire ou pour tout autre motif, ne se prêtèrent qu'à contre-cœur à ses recherches. Cependant, le comte Henri de Bombelles, Français d'origine et gouverneur du jeune archiduc, depuis empereur François-Joseph, ayant appris le motif de son séjour à Vienne, vint lui offrir ses services. Dans toute sa carrière diplomatique, il s'était occupé des sociétés secrètes, qu'il avait vues à l'œuvre en Italie, en Pologne, en Russie. Il révéla, sur pièces, à l'historien, des complots tels qu'il put lui dire : « Osez divulguer ces mystères. Ce sera le plus grand service qui jamais peut-être aura été rendu à la civilisation. Mais vous n'irez pas jusqu'au bout. Si le poignard des Carbonari ne vous arrête pas en chemin, soyez sûr qu'il se rencontrera des princes intéressés à vous condamner au silence. »

Le premier de ces princes fut Charles-Albert, roi de Sardaigne, qui, par ambition, s'était livré, dès sa jeunesse, aux sociétés secrètes. Crétineau-Joly raconte dans ses Mémoires, publiés en partie par l'abbé Maynard — c'est là que nous puisons ces renseignements, — l'entrevUe aussi secrète que dramatique, qu'il eut à Gênes avec le roi sur là demande instante de celui-ci. Crétineau ne voulut point lui promettre le silence qui lui fut demandé. Le roi alors s'adressa au Pape. Pie' IX avait hâte de connaître les matériaux recueillis et avait fait dire à l'historien de revenir

à Rome au plus tôt. Lorsqu'il reçut la lettre du roi, il en fut ébranlé. Cependant il dit à CréLineau de se rendre à Naples. A Naples, il se heurta à un Carbonaro du nom de Code, qui avait tout pouvoir sur l'esprit du roi. Il était entré dans les ordres, s'était même fait religieux, et avait gagné la confiance du souverain à ce point qu'il était devenu son confesseur. A s6n instigation, Ferdinand écrivit aussi au Pape. D'une note remise le 4 décembre 1857 au cardinal Antonelli, il résulte que, le 21 décembre 1846, Crétineau fut reçu en audience par Pie IX. Le Pape lui dit que sa charité de père et son devoir de prince s'opposaient à la publication d'une histoire qui, dans les circonstances présentes, pouvait offrir plus d'un danger. Crétineau s'inclina.

En 1849, pendant que le Pape était à Gaëte, le cardinal Fornari, nonce à Paris, engagea l'historien à reprendre son travail, et Ijai montra une dépêche du cardinal Antonelli disant que le Pape n'avait point fait défense de composer VHistoire des Sociétés secrètes, qu'il en avait seulement jugé la publication inopportune en 1846 et 1847; mais que, vu le changement des circonstances, il croyait maintenant utile de donner suite à l'ouvrage.

Crétineau se remit à l'œuvre. Une fois de plus il fut arraché à son travail par une lettre de Mgr Garibaldi, lui disant qu'après le service rendu en 1850 au Saint-Siège par le gouvernement de Louis Bonaparte, il n'était point possible de donner libre cours à un livre où ce nourrisson des sociétés secrètes serait signalé comme tel.

L'ouvrage était presqu'achevé, en partie imprimé; M. l'abbé Maynard dit en avoir vu les épreuves. De dépit, Crétineau le jeta au feu. U Histoire des Sociétés secrètes, qui aurait projeté la lumière dans les profon-

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deurs mêmes des révolutions qui agitent l'Europe, était anéantie.

Cependant, bien des documents qui avaient servi à la composer, ou leurs copies, étaient restés entre les mains de l'historien. Il en fit entrer quelques-uns dans VHistoire du Sonderbund, et d'autres dans le livre intitulé : L'Eglise romaine en face de la Révolution. Dans le premier de ces ouvrages, Crétineau- Joly fut injuste et même cruel dans ses expressions à l'égard de Pie IX, relativement à la conduite ^gue le Pontife avait cru devoir tenir dans cette déplorable affaire. La grande âme de Pie IX lui pardonna. Et lorsque, en octobre 1858, l'historien alla à Rome portant le second ouvrage, partie en épreuves, partie en manuscrit, il eut la joie de le voir lu, approuvé et applaudi au Vatican. Après sa publication, Mgr Fioramonti, secrétaire des Lettres latines, déclara officiellement ç^ue toutes les pièces qui y étaient • publiées étaient authentiques et qu'il les avait confrontées avec les textes. Puis, Pie IX adressa à l'historien, pour la 2me édition de son livre, un Bref où il dit : « Cher Fils, vous avez acquis des droits particuliers à notre reconnaissance, lorsqu'il y a deux ans vous avez formé le projet de composer un ouvrage naguère achevé et de nouveau livré à l'impression, pour montrer, par les documents, cette Eglise romaine toujours en butte à l'envie et à la haine des méchants, au milieu des révolutions politiques de notre siècle toujours triomphantes » (25 février 1861).

Des doutes ont été émis sur la loyauté historique de Grétineau-Joly. Nous n'avons pas à les examiner ici. La déclaration du secrétaire des Lettres latines et le Bref de Pie IX, imprimés en tête de l'ouvrage en plein règne du saint Pontife, nous sont une garantie

de l'entière fidélité des documents insérés dans le livre : L'Eglise romaine en face de la Révolution.

Ce n'est donc point sans raison que M. Claudio Jannet a dit de ce livre, dans son introduction à l'ouvrage du P. Deschamps : Les Sociétés secrètes et la Société: « Aucun document historique n'offre plus de garanties d'authenticité. » (P. CVI). S'il était besoin d'une nouvelle preuve de sincérité, on la trouverait dans l'emploi que la Civiltà cattolica fit de ces documents, sous les yeux du Pape, en 1879. On peut ajouter encore que L. Blanc fit entrer dans son Histoire de Dix Ans des lettres d'un des membres de la Haute- Vente, Menotti, lettres adressées, le 29 décembre 1830 et le 12 juillet 1831, à l'un de ses frères en conjuration, Misley (1), et publiées par Crétineau-Joly.

Les documents insérés par lui dans L'Eglise romaine en face de la Révolution, sont les Instructions secrètes données à la Haute-Vente, et quelques-unes des lettres que les membres de cette Vente échangèrent entre eux (2). Rien ne peut mieux faire connaître la constitution de la franc-maçonnerie, sa manière d'agir, le but qu'elle poursuit, et les moyens qu'elle emploie pour l'atteindre, aussi bien aujourd'hui g;u'en 1820.

Metternich, qui, dans sa correspondance, parle à plusieurs reprises, de l'action directrice exercée par la Haute-Vente sur tous les mouvements révolutionnaires de l'époque, dit, dans une lettre adressée le 24 juin 1832 à Newmann, à Londres, que la Haute-

1. Histoire de Dix Ans, t. II, p. 292 et suiv., 5c éditLon, 1846.

2. On trouvera à l'Appendice ces Instructions et celles des lettres échangées entre les conspirateurs qui ont été publiées par Crétineau-Joly. Nous ne donnons ici que les fragments qui viennent à l'appui de nos assertions.

Vente est la continuation de l'association des Illuminés, « qui a pris successivement, selon les circonstances et les besoins du temps, les dénominations de Tugendbund, de Burschenschaft, etc. » Assurément, personne n'a pu être mieux informé que lui.

Les sociétés secrètes de l'Illumiiiisme et de la Haute-Vente se sont-elles perpétuées jusqu'à nos jours après avoir pris d'autres formes et sous de nouveaux noms? Qui pourrait le dire, même parmi les francs-maçons, même parmi les Grands-Orients? Mais, comme on pourra s'en assurer, ce qui se passe sous nos yeux est évidemment la continuation de ce qui a été fait dans les deux périodes précédentes.

Avant d'entrer dans le récit des agissements de la Haute-Vente, nous devons la faire mieux connaître.

La Haute-Vente ne fut composée que de quarante membres, tous cachés, dans la correspondance qu'ils échangeaient entre eux, sous des pseudonymes. « Par respect pour de hautes convenances, dit Crétineau- Joly, nous ne voulons pas violer ces pseudonymes, que pxotège aujourd'hui le repentir ou la tombe. L'histoire sera peut-être un jour moins indulgente que l'Eglise. »

C'est que ces conjurés étaient pour la plupart l'élite du patriciat romain par la naissance et là richesse, et celle du Carbonarisme par le talent et la haine antireligieuse. Quelques-uns, comme on le verra, étaient Juifs. Il était nécessaire que la Juiverie fût représentée parmi eux. Eckert, Gougenot- Desmousseaux, d'Israëli, sont d'accord pour affirmer que les Juifs sont les vrais inspirateurs de tout ce que la franc-maçonnerie conçoit et exécute, et qu'ils sont toujours en majorité dans le Conseil supérieur des sociétés secrètes.

Le chef des quarante avait pris nom Nubius, l'homme des ténèbres et du mystère. C'était un grand seigneur, occupant à Rome une haute situation dans la diplomatie, ce qui le mettait en rapports avec les cardinaux et toute l'aristocratie romaine.

Lorsque la création de la Haute-Vente fut décidée par le suprême Conseil, il était tout désigné pour en prendre la directioîi. Il n'avait pas encore atteint sa trentième année, et déjà les Loges d'Italie, de France et d'Allemagne le savaient destiné à de grandes choses. « Il est ici, et il est là, dit Crétineau- Joly, tempérant ou réchauffant le zèle, organisant, en chaque lieu, un complot permanent contre le Saint-Siège, tantôt sous un vocable, tantôt sous un autre. » La mission spéciale que le Conseil suprême voulait confier à la Haute-Vente, était précisément de préparer l'assaut final à donner au Souverain Pontificat. Nubius avait témoigné avoir compris que la Franc-Maçonnerie n'est autre chose que la contre- Eglise, l'Eglise de Satan, et que, pour la faire triompher de l'Eglise de Dieu, il fallait attaquer celle-ci à la tête. C'est ce qui avait fait porter les vues sur lui pour les desseins que l'on méditait.

Voici le portrait qu'en fait Crétineau-Joly : « Nubius a reçu du Ciel tous les dons qui créent le prestige autour de soi. Il est beau, riche, éloquent, prodigue de son or comme de sa vie; il a des clients et des flatteurs. Il est dans l'âge des imprudences et des exaltations, mais il impose à sa tête et à son cœur un tel rôle d'hypocrisie et d'audace, mais il le joue avec une si profonde habileté^ qu'aujourd'hui, quand tous les ressorts qu'il faisait mouvoir lui ont échappé l'un après l'autre, on se prend encore à s'effrayer de l'art infernal développé par cet homme dans sa lutte avec la foi du peuple. A lui seul,

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Nubius est corrompa comme tout un bagne. Il sourit toujours dans le monde, afin de se donner le droit d'être plus sérieux au sein des associations secrètes qu'il fonde ou qu'il dirige. On voit par ses lettres adressées à des membres influents de l'association occulte, que, grâce à son nom, à sa fortune, à sa figure, à son extrême prudence pour éviter toute question irritante ou politique, il s'est créé dans Rome une position à l'abri de tout soupçon.

» De Paris, Buonarotti, Charles Teste, Voyer d'Argenson, Bayard, le général Lafayette, Saint-Simon, Schonen et Merilhou le consultent a la façon de l'oracle de Delphes. Du sein de l'Allemagne, de Munich ainsi que de Dresde, de Berlin comme de Vienne ou de Pétersbourg, on voit les chefs des principales Ventes, Tscharner, Heymann, Jacobi, Chodzko, Lieven, Pestel, Mouravieff, Strauss, Pallavicini, Driesten, Bem, Bathyani^ Oppenheim, Klauss et Carolus l'interroger sur la marche à suivre, en présence de tel ou tel événement : et ce jeune homme, dont l'activité est prodigieuse, a réponse à tout, organisant en chaque lieu un complot permanent contre le Saint-Siège. »

Nubius garda le timon de la Vente suprême jusque vers 1844. A ce moment, on lui fit boire VAqua toffana. Il tomba aussitôt dans une maladie que les plus célèbres médecins ne purent comprendre ni arrêter. Ce brillant diplomate, ce conspirateur si habile, sentit son intelligence s'obscurcir tout à coup et sa vie s'éteindre dans l'idiotisme. Son agonie dura quatre ans. Il quitta Rome et alla se cacher à Malte, où il mourut en 1848, au moment où le travail des intellectuels de la secte était jugé assez avancé pour que l'ordre de se mettre en mouvement fut donné au parti chargé de l'action.

Piccolo-Tigre (le petit tigre), l'un des premiers lieutenants de Nubius, était Juif. « Son activité est infatigable, dit Crétinean; il ne cesse de courir le monde pour susciter des ennemis au Calvaire. Il est tantôt à Paris, tantôt à Londres, quelquefois à Vienne, souvent à Berlin. Partout, il laisse des traces de son passage;; partout, il aifilie aux sociétés secrètes, et même à la Hante-Vente, des zélés sur lesquels l'impiété peut compter. Aux yeux des gouvernants et de la police, c'est un marchand d'or et d'argent, un de ces banquiers cosmopolites ne vivant que d'affaires et s'occnpant exclusivement de leur commerce. Vu de près, étudié à la lumière de sa correspondance, cet homme est l'un des agents les plus habiles de la destruction préparée. C'est le lien invisible, réunissant dans la même communauté de trames toutes les corruptions secondaires qui travaillent au renversement de l'Eglise. »

Un troisième, Gaëtano, est un riche Lombard qui avait trouvé moyen de servir la secte et de trahir l'Autriche, en devenant, à force d'hypocrisie, le confident et le secrétaire intime du prince de Metternich. On n'ignore pas que les grands ministres, les rois, les empereurs, ont toujours près d'eux un délégué de la secte qui sait leur inspirer confiance et les incliner à favoriser, sciemment ou non, l'exécution des desseins des sociétés secrètes. De cette haute situation, Gaëtano observe ce qui se passe en Europe; il est au courant des secrets de toutes les cours, et il correspond, suivant les indications du moment, avec Nubius, Piccolo-Tigre, ou Volpe (le renard), ou Vindice (le Vengeur), ou Beppo; en un mot, avec tous ceux qui ont pris à forfait, comme dit M. Crétineau, l'anéantissement du catholicisme et le triomphe de l'idée révolutionnaire.

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Ils ne sont que quarante, mais choisis parmi les plus intelligents, les plus astucieux, les plus en situation d'exercer, non seulement dans le monde maçonnique, mais dans le « monde profane », l'influence la plus puissante et la plus étendue. Discutés et triés sur le volet, il ne leur est pas permis de décliner la périlleuse mission qu'on leur donne. Initiés, ils sont condamnés à s'envelopper de mystère, et l'abnégation la plus absolue leur est imposée. « Le succès de notre œuvre, dit Nubius — dans la lettre par laquelle il annonce à Volpe, qu'il va prendre en mains le timon de la Vente suprême, — le succès de notre œuvre dépend du plus profond mystère ; et dans les Ventes nous devons trouver l'initié, comme le chrétien de Vlmitation, toujours prêt « à aimer à être inconnu et à n'être compté pour rien. »

Ce n'étaient point seulement les personnages qui composaient la Haute-Vente qui devaient s'envelopper de ténèbres, mais la Haute-Vente elle-mêm©. Jusqu'à son existence, tout devait rester inconnu aux Ventes et aux Loges, qui cependant recevaient d'elle la direction et l'impulsion. Nubius, Volpe et les autres étaient accrédités personnellement auprès d'elles; elles obéissaient à un mot, à un signe de ces privilégiés de la secte; mais tout ce qu'elles savaient, c'est qu'il fallait exécuter les ordres donnés sans en connaître ni l'origine ni le but. Ces ordres par lesquels était gouvernée l'Europe souterraine étaient ainsi mystérieusement transmis, de degrés en degrés, jusqu'à la Loge la plus reculée.

Mazzini, l'âme du Carbonarisme d'où avaient été tirés les quarante, Mazzini lui-même ne put percer ce mystère. «Par l'instinct de sa nature profondément vicieuse, dit Crétineau-Joly, Mazzini se douta

qu'il existait, en dehors des cadres formant les sociétés secrètes, une affiliation particulière. Il crut devoir solliciter l'honneur d'entrer dans cette avantgarde de choix. On ne sait ni par qui ni comment il adressa cette demande; seulement une lettre de Nubius à un personnage connu dans la Haute-Vente sous le nom de Beppo, exprime très catégoriquement le refus que formula la Vente ;

« Vous savez, lui mande-t-il, le 7 avril 1836, que Mazzini s'est jugé digne de coopérer avec nous à l'œuvre la plus grande de nos jours. La Vente suprême n'en a pas décidé ainsi.

» Mazzini a trop les allures d'un conspirateur de mélodrame, pour convenir au rôle obscur que nous nous résignons à jouer jusqu'au triomphe. Mazzini aime à parler de beaucoup de choses, de lui surtout...; qu'il fabrique tout à son aise des jeunes Itaïies, des jeunes Allemagnes, des jeunes Frances, des jeunes Polognes, des jeunes Suisses, etc., si cela peut servir d'aliment à son insatiable orgueil, nous ne nous y opposons pas; mais faites-lui entendre, tout en ménageant les termes selon vos convenances, que l'association dont il parle n'existe plus, si elle a jamais existé; que vous ne la connaissez pas, et que cependant vous devez lui déclarer que, si elle existait, il aurait pris à coup sûr le plus mauvais chemin pour y entrer. Le cas de son existence admis, cette Vente est évidemment au-diessus de toutes les autres; c*est le Saint- Jean de Latran : caput et mater omnium ecclesiarum. On y a appelé les élus qu'on a seuls regardés dignes d'y être introduits. Jusqu'à ce jour, Mazzini en aurait été exclu; ne pense-t-il pas qu'en se mettant de moitié, par force ou par ruse, dans un secret qui ne lui appartient pas, il s'expose peut-être à des dangers qu'il a déjà fait

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courir à plus d'un? Arrangez cette dernière phrase à votre guise, mais passez-la au grand-prêtre du poignard ; et moi qui connais sa prudence consommée, je gage que cette pensée produira un certain effet sur le rufian. »

Nubius ne se trompa point en appréciant ainsi Mazzini, et on ne trouve plus trace, dans les archives de la Vente suprême, d'une communication quelconque du pauvre Joseph relative à cette demande. La menace d'un coup de stylet lui fit rentrer, « au fond des entrailles, le sentiment de son orgueil. »

Enfin, pour comble de mystère, les quarante de la Haute-Vente, eux-mêmes, ne savaient d'où venait l'impulsion à laquelle ils obéissaient, les ordres à transmettre ou à exécuter.

L'un d'eux, Malegari, écrit au docteur Breidenstem en 1836 : « Nous voulons briser toute espèce de Joug, et il en est un qu'on ne voit pas, qu'on sent à peine et qui pèse sur nous. D'où vient-il ? où est-il ? Personne ne le sait, ou du moins personne ne le dit. L'association est secrète, même pour nous, les vétérans des associations secrètes. On exige de nous des choses qui, quelquefois, sont à faire dresser les cheveux sur la tête; et croiriez-vous qu'on me mande de Rome que deux des nôtres, bien connus par leur haine du fanatisme, ont été obligés, par ordre du chef suprême, de s'agenouiller et de communier à la Pâque dernière? Je ne raisonne pas mon obéissance, mais je voudrais bien savoir où nous conduisent de telles capucinades. » Voilà bien le vrai permde ac cadaver. Et ce sont ces esclaves d'un maître qui se dérobe à tout regard, ces hommes qui se sentent toujours la pointe du poignard dans le dos, qui font des lois contre les religieux, par horreur, disent-ils, du vœu d'obéissance!

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