L'ŒUVRE PROPRE DE LA HAUTE VENTE
Les Quarante avaient donc reçu des instructions secrètes marquant ce qu'ils avaient à faire par euxmêmes, la direction qu'ils devaient donner, avec la prudence voulue, aux Ventes centrales, et par elles, aux Ventes particulières, pour obtenir une action aussi concertée et aussi vaste que possible en vue du résultat à obtenir.
Le but assigné à toute la conjuration, c'était l'anéantissement de l'idée chrétienne. Mais c'était là une œuvre de longue haleine. Le travail auquel devaient s'appliquer immédiatement les quarante, c'était la destruction du pouvoir temporel des Papes.
Les Instructions débutaient ainsi :
« Il est une pensée qui a toujours profondément préoccupé les hommes qui aspirent à la régénération universelle : c'est la pensée que de I'affranchis- SEMENT DE l'Italie doit sortir, à un jour déterminé, l'affranchissement du monde entier, la république fraternelle (la république des Frères maçons) et l'harmonie de l'humanité (le genre humain tout entier
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sous la loi maçonnique), pour la régénération universelle. »
Nous trouvons ici la pensée dernière des sociétés secrètes, le but vers lequel sont dirigés tous leurs efforts par le pouvoir occulte, individu ou comité, qui leur donne l'impulsion première : l'établissement sur la ruine de tous les trônes, y compris le trône pontifical d'une république universelle qui opérera l'affranchissement du genre humain à l'égard de Dieu et de sa loi, et la régénération de l'homme, c'està-dire son retour à l'état de nature par la répudiation de tout l'ordre surnaturel. Alors, au lieu des deux sociétés dont M. Waldeck-Rousseau a déploré la coexistence, il n'y en aura plus qu'une, et sur toute la terre régnera l'harmonie dans l'universelle sujétion à Israël.
Dans la pensée de celui qui avait donné aux Quarante les Instructions secrètes, le renversement du trône pontifical était le premier objet à poursuivre et atteindre. Il voyait que c'est la Papauté qui maintient l'humanité sous le joug paternel de Dieu, et il s'était dit que du moment où l'Italie serait affranchie et le pouvoir temporel des Papes anéanti, la Papauté, n'ayant plus de point d'appui sur la terre, suspendue en l'air, pour ainsi dire, ne garderait plus longtemps un pouvoir spirituel qui, pour s'exercer sur les hommes, composés de corps et d'âme, a besoin d'instruments matériels et de ministères humains.
L'affranchissement de Fltalie ne pouvait guère être accompli que par des faits de révolution et de guerre. Ces faits furent posés d'abord par Charles-Albert, puis de 1859 à 1870 par Victor-Emmanuel avec la complicité de Napoléon III. Mais ils ne pouvaient se
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produire qu'après avoir été préparés par un mouvement dans les idées. C'est cette tâche préparatoirs qui fut imposée à la Haute-Vente.
Les Instructions lui recommandèrent tout d'abord de déconsidérer le pouvoir temporel et de déconsidérer ses ministres. « Nous devons puiser dans nos entrepôts de popularité ou d'impopularité les armes qui rendront inutile ou ridicule le pouvoir entre leurs mains », entre les mains des prélats, agents du Pouvoir pontifical. « Dépopularisez la prêtraille par toutes sortes de moyens », disait un document émané du comité directeur à la date du 20 octobre 1821. Les Instructions ne dédaignent point d'entrer dans le détail des moyens à prendre pour y parvenir : « Si un prélat arrive de Rome pour exercer quelque fonction publique au fond des provinces, connaissez aussitôt son caractère, ses antécédents, ses qualités, ses défauts surtout. Est-il d'avance un ennemi déclaré (de la Révolution) : un Albani, un Pallota, un Bernetti, un Délia Genga, un Rivarola? enveloppez-le de tous les pièges que vous pourrez tendre sous ses pas; créez-lui une de ces réputations qui effraient les enfants et les vieilles femmes. — Un mot que l'on invente habilement et qu'on a l'art de répajidre dans certaines honnêtes familles choisies, pour que de là il descende dans les cafés et des cafés dans la rue, un mot peut quelquefois tuer un homme. — Peignez-le, cruel et sanguinaire; racontez quelque trait de cruauté qui puisse facilement se graver, dans la mémoire du peuple. » (En d'autres termes, dénaturez les actes de justice que le pouvoir est obligé d'accomplir pour la défense de la société).
L'Italie ne pouvait pas se faire d'elle-même : elle avait besoin du concours ou tout au moins de l'assentiment de l'Europe. Il fallait donc préparer par-
tout les esprits à la chute du pouvoir temporel. Il ne suffisait pas de le décrier là où il s'exerçait, il fallait soulever contre lui l'opinion publique dans l'Europe entière. Les Instructions ne manquent pas de le dire. Grâce aux complicités qui lui avaient été ménagées dans tous les pays, dans toutes les classes de la société et jusqu'auprès des trônes, c'est à la Haute-Vente que revenait cette besogne. Elle pouvait faire parler les journaux, elle pouvait faire agir la diplomatie. Relativement aux journaux, les Instructions lui font ces recommandations : « Quand les journaux étrangers recueilleront par nous ces récits qu'ils embelliront à leur tour, montrez ou plutôt faites montrer, par quelque respectable imbécile, ces feuilles où sont relatés les noms et les excès arrangés des personnages. Comme la France et l'Angleterre, l'Italie ne manquera jamais de ces plumes qui savent se tailler dans des mensonges utiles à la bonne cause. » Ces recommandations ne sont point tombées en oubli, elles sont observées chaque jour dans tous les pays catholiques pour rendre odieux et le clergé et la religion.
M. Bidegain, dans son livre : Le Grand Orient de France, ses doctrines et ses actes, en donne cette preuve pour notre France :
« Dans le rapport secret de la Commission de propagande du Couvent de 1899, le F. • . Dutillay, rapporteur, écrivait ceci : « Une correspondance anticléricale, discrète, adressée à de nombreux journaux, fait pénétrer les idées maçonniques dans certaines régions où des préventions séculaires étaient jusqu'ici profondément enracinées. »
Un autre rapporteur de la même Commission justifiait ainsi en 1901 des dépenses qu'il proposait de placer sous la rubrique « Publicités ». « Entre
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elles, disait-il, il en est une que justifie l'existenoe, le fonctionnement d'un organe de propagande, habilement conçu, qui rend d'incontestables services à toute la presse républicaine et anticléricale de ce pays, d'autant mieux que sa véritable origine demeure insoupçonnée du monde profane. »
« Cet organe, dit Jean Bidegain, est un simple papier autographié intitulé La Semaine de France. Son auteur est Emile Lemaître, membre da Conseil de l'Ordre, conseiller municipal de Boulogne-sur-Mer. Il est remboursé de ses frais par le secrétaire général lui-même, qui signe le mandat de paiement comme s'il touchait personnellement ces sommes. Le nom de l'éditeur-rédacteur de « l'organe de propagande habilement conçu », ne figure donc pas sur les registres de comptabilité.
» La Semaine de France, œuvre de prédilection du Grand-Orient, est un riecueil des ignominies dont se rendent coupables, paraît-il, les prêtres, moines, séminaristes, etc.
» Il ne s'agit là-dedans que d'assassinats, de vols, d'attentats à la pudeur. Ses informations débutent toujours ainsi : « Il y a quelques jours... », ou « Mardi dernier », ou encore, « Dans son audience du 3 septembre, la Cour d'assises de..., etc. »; et l'on a soin de ne pas préciser autrement. C'est assez dire que « l'organe habilement conçu » réédite de très anciennes histoires, dont la répétition dans le presse a pour conséquence d'entretenir ou de provoquer la haine du prêtre. Je suis bien persuadé que les très nombreux journaux qui ont recours à La Semaine de France seraient fort embarrassés de prouver l'authenticité des événements aussi variés qu'extraordinaires dont ils lui empruntent le récit. Le procédé est tout à fait maçonnique, tout à fait
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juif, extrêmement lâche et peu dangereux pour celui qui en use » (pp. 192-195) (1).
« Ecrasez l'ennemi quel qu'il soit, continuent les Instructions secrètes, écrasez celui qui est puissant (contre nous, soit par le pouvoir qu'il a entre les mains, soit par son intelligence et l'usage qu'il en fait, soit par la force de sa volonté), écrasez-le à force de médisances et de calomnies; mais surtout écrasez-le dans l'œuf. »
On sait avec quelle ardeur et quelle persévérance les journaux de toutes les nations, surtout les journaux français et anglais, s'acharnèrent alors à dé-
1. Les mêmes pratiques ont lieu en Espagne. La Semaine Religieuse de Madrid eut connaissance d'un Manuel distribué aux Francs-Maçons d'Espagne, et en rendit compte en novembre 1885.
Il y était dit : « L'action de la maçonnerie doit s'attacher principalement à discréditer les prêtres et à diminuer l'influence (Qu'ils ont sur le peuple et dans les familles. Pour cela, employer les livres et les journaux, établir des centres d'action pour alimenter l'hostilité contre les prêtres.
» Recueillez des notices et transmettez-les aux journaux pour détruire le respect qu'ont les ignorants à l'égard des .prêtres.
» Engagez les familles à ne pas lire les journaux catholiques et introduisez-y quelque feuille libérale.
» Qu'on ne se fasse pas scrupule dans le choix des moyens pour détruire le respect de la religion et du prêtre. Tous les moyens sont bons, quand il s'agit de délivrer l'humanité des chaînes du prêtre. »
Dans les résolutions du Congrès de la Libre Pensée réuni à Genève, en septembre 1902, on put voir comment les sociétés secrètes produisent les mouvements d'opinion :
lo Indiquer aux journalistes libres-penseurs les campagnes à mener à la même époque, à la même heure, sur la même question; — 2» Donner aux députés le même mot d'ordre, afin que, dans tous les pays, des interpellations 2iient lieu en même temps sur les mêmes questions qui seront l'objet des 'campagnes de presse; — 3» organiser en même temps des meetings dans les principales villes du monde entier pour éclairer le peuple.
Un exemple récent de la manière dont ces trois points sont observés nous a été donné dans l'affaire Ferrer.
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crier de toutes manières le pouvoir pontifical et les autres puissances légitimes en Italie (1).
Lorsque l'opinion fut jugée suffisamment préparée, on fit marcher les diplomates (2). Dès les premiers
1. Lorsque M. Jaurès vint dire à la tribune qiie la France devait faire son deuil de l'Alsace et de la Lorraine, M. Ed. Drumont publia un article où, dans un contraste saisissant, il montra combien est puissante 1 action des journaux pour former et conduire l'opinion, au gré des desseins des sociétés secrètes.
» Songez à ce que doivent penser ceux qui, sans avoir encore atteint l'extrême vieillesse aujourd'hui, étaient tout jeunes il y a une quarantaine d'années. Tout le monde alors avait une idée fixe : affranchir l'Italie, délivrer Venise de ses fers, mettre les Allemands dehors : Fuori TedescJiH... Il fallait faire tuer nos soldats et dépenser nos milliards pour délivrer les provinces que l'Autriche occupait.
» Dix ans après, Strasbourg appartient aux Allemands, comme Venise, que nous croyions avoir pour mission d'arracher à ses oppresseurs. On n'a aperçu nulle part rien qui ressemble à la campagne infatigable, incessante, entreprise jadis en France dans la presse, dans le livre, dans les salons, pour rendre l'indépendance à l'Italie...
» Pour arriver à ce résultat, tout avait été mis en œuvre : la diplomatie avec Cavour, l'intrigue avec le comte d'Arèse, l'audace avec Garibaldi, le crime avec Mazzini... On remplirait une immense bibliothèque avec tout ce que l'on a écrit là-dessus en France. Les historiens, les orateurs, les poètes, les romanciers s'en sont mêlés...
» C'est la Maçonnerie qui, par les sociétés secrètes affiliées, les Ventes, les réunions de Carbonari, l'influence exercée sur les hommes politiques et les chefs d'Etat appartenant à la secte, a le plus contribué à délivrer l'Italie du joug autrichien... Aujourd'hui, la Maçonnerie déclare à l'immense majorité de ses loges que le vol de nos provinces est parfaitement légitime et qu'il n'est pas à souhaiter que la France reprenne l'Alsace-Lorraine. »
Aujourd'hui comme alors elle est partout écoutée.
2. Voici le projet que déjà, en 1813, la Charbonnerie soumettait à r approbation de V Angleterre :
« 1. — L'Italie sera libre et indépendante.
» 2. — Les limites de cet empire seront les trois mers
et les Alpes.
» 3. — La Corse, la Sardaigne, la Sicile, les Sept-Iles et
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jb'urs du pontificat de Grégoire XVI, l'Europe commença à demander au Saint-Siège les « réformes » dont la Haute-Vente avait fait proclamer la nécessité.
Dirigé par Palmerston, l'un des grands chefs de la Maçonnerie, Louis-Philippe entraîna les ministres d'Autriche, de Prusse et de Russie, dans une campagne diplomatique contre le Saint-Siège. Une conférence fut réunie et rédigea le Memora7idum, sorte de mise en demeure adressée à la Papauté. « Oh! s'écria Grégoire XVI, la barque de Pierre a subi de plus rudes épreuves, nous braverons certainement la tempête. Le trône du roi Philippe d'Orléans croulera, mais celui-ci non! » Ce fut le commencement de la campagne qui se poursuivit sous Pie IX et qui aboutit à la sécularisation des Etats-Pontificaux et à l'occupation de Rome.
Dans l'allocution consistoriale qu'il prononça le 29 avril 1848, Pie IX dénonça la pression exercée par les puissances européennes sur le gouvernement pontifical dans le but de le faire pour ainsi dire abdiquer.
« Vous n'ignorez pas, vénérables frères, que déjà, vers la fin du règne de Pie VII, notre prédécesseur, les princes souverains de l'Europe insinuèrent au Siège apostolique le conseil d'adopter, pour je gouvernement des affaires civiles, un mode d'administration plus facile et plus conforme aux désirs des laïques. Plus tard, en 1831, les conseils et les vœux de ces souverains furent plus solennellement expri-
toutes les autres îles situées sur les côtes de la Méditerranée, formeront une partie de l'Empire romain.
» 4. — Rome sera la capitale de V Empire et le siège des Césars » (Saint-Edme, Constitution et organisation des carbonari, 1821).
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mes dans le célèbre Mémorandum que les empereurs d'Autriche et de Russie, le roi des Français, la reine de la Grande-Bretagne et le roi de Prusse, crurent devoir envoyer à Rome par leurs ambassadeurs. Dans cet écrit, il fut question, entre autres choses, de la convocation, à Rome, d'une consulte d'Etat formée par le concours de l'Etat pontifical tout entier, d'une nouvelle et large organisation des municipalités, de l'établissement des conseils provinciaux, d'autres institutions également favorables à la prospérité commune, de l'admission des laïques à toutes les fonctions de l'administration publique et de l'ordre judiciaire. Ces deux derniers points étaient présentés comme des principes vitaux de gouvernement. D'autres notes des mêmes ambassadeurs faisaient mention d'un plus ample pardon à accorder à tous ou à presque tous les sujets pontificaux qui avaient trahi la foi due à leur souverain. »
Les princes étrangers, en intervenant ainsi, blessaient la souveraineté dans son essence qui est de ne relever que d'elle-même, et par là nuisaient à leur propre cause. Mais la secte, plus ou moins directement, commandait ou persuadait.
Pie IX, à son avènement, crut devoir [tenir compte des conseils exposés dans le Mémorandum et l'on sait l'effet qu'ils eurent : ce fut de faire proclamer la république à Rome.
Ce qui n'empêcha point la diplomatie, après la restauration du trône pontifical, de rendre de jour en jour plus pressantes, ses remontrances, et l'on pourrait dire ses injonctions, de mettre fin aux abus. Au congrès tenu à Paris après la guerre de Crimée furent dites enfin les paroles qui allaient mettre
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la France au service du Piémont pour « affranchir l'Italie » (1).
En même temps qu'elles recommandaient de décrier la Rome papale, les Instructions disaient qu'il était nécessaire de rappeler les souvenirs de la Rome païenne et d'en faire désirer le retour. « Un siècle ne s'écoulera pas, s'écriait un agent plus ou moins conscient des sociétés secrètes, l'abbé Gioberti, avant que notre patriie ne redevienne aussi belle qu'elle l'était au temps de Scipion (2). » « Rome dira plus tard Mazzini, n'est pas une cité, Rome représente une idée. Rome est le sépulcre de deux grandes religions qui ont donné autrefois la vie au monde, et Rome est le sanctuaire d'une troisième religion future, destinée à donner la vie au monde de l'avenir. Rome représente la mission de l'Italie au milieu des nations, le Verbe de notre peuple, l'Evangile éternel de l'union universelle (3). »
1. Quand Napoléon III eut manifesté ses intentions secrètes par les paroles adressées en janvier 1859 à l'ambassadeur d'Autriche, Mgr Pie, effrayé, lui demanda audience. L'empereur dit à l'évêgue : « La France n'a paa entretenu à Rome une armée d'occupation pour y consacrer des abus. »
Mgr Pie demanda la permission de s'expliquer sur ce sujet en toute liberté. Il faut lire dans le beau livre de Mgr Baunard : Histoire du cardinal Fie, les paroles courageuses qu'il fit entendre.
« Il se glisse des abus partout, et quel gouvernement peut se flatter d'y échapper? Mais j'ose affirmer qu'il n'en existe nulle part de moins nombreux que dans la ville et dans les Etats gouvernés par le Pape. — Qu'a fait notre glorieuse expédition de Crimée? N'est-ce pas plutôt à Constantinople et en Turquie qu'à Rome que la France serait allée pour maintenir des abus? »