CHAPITRE I
On ne dira pas que je cherche la nouveauté; il n'y a pas de sujet, dans Thisloire ancienne, dont on se soit plus occupé que de la conjuration de Catilina, et qui semble plus rebattu. On en a beaucoup usé, comme de tous les souvenirs de la république romaine, du temps de notre révolution; Mirabeau trouvait môme parfois qu'on en abusait*. Mais ce
1. « Eh ! Messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais- Royal, et d'une insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : « Catilina est aux portes de Home, et l'on délibère! » (Mirabeau, discours du 26 septembre 1789.)
Je tiens de M. Aulard, qui réunit en ce moment les adresses envoyées à la Convention à propos du 9 thermidor, que, dans presque toutes, même dans celles de petits villages, où le maire et les conseillers municipaux n'avaient pas fait d'études classiques, Robespierre est appelé le Catilina moderne.
n'est pas une raison de n"y pas revenir. Outre que les événements dont on a beaucoup parlé sont précisément ceux dont il y a beaucoup à dire, quand ce ne serait que pour discuter la manière dont on les a jugés, celui-là est particulièrement curieux, soit par l'intérêt du drame, soit par l'importance des acteurs, et j'ajoute que, malgré l'abondance des renseignements, il y reste encore beaucoup d'obscurités.
Je ne me flatte pas de les dissiper toutes; on ne le verra que trop dans le cours de ce travail. Il y en a pourtant sur lesquelles il me semble que ce que nous avons vu de nos jours peut jeter quelque lumière. L'homme ne change qu'à la surface. Nous allons souvent demander à des documents douteux et lointains des explications sur les choses antiques, quand il suffirait de regarder autour de nous pour en avoir l'intelligence. C'est bien le moins que, lorsqu'il s'agit d'étudier les révolutions d'autrefois, l'expérience que nous avons faite, pendant plus d'un siècle, des mouvements populaires, des conspirations, des coups d'État, nous serve à quelque chose : nous en avons assez souffert pour avoir le droit d'en profiter. Je crois donc que ces souvenirs nous feront mieux comprendre ce qui s'est passé à Rome dans les dernières années du vu" siècle de la république ^
1, Pour la chronologie, dans tout le cours de ce travail, je suivrai ce qu'on appelle VfJre Varronienne. Les années seront comptées à partir de la fondation de Rome, qu'elle place en 754 avant Jésus-Christ. D'après ce système, Cicéron fut consul l'an de Rome 691, c'est-à-dire 03 ans avant notre ère.
Les faits sont connus; ils nous ont été transmis par deux grands écrivains, Cicéron et Salluste, qui étaient parfaitement en mesure d'être bien renseignés. Nous avons de plus l'avantage que ces deux témoins n'appartiennent pas au même parti politique et qu'on peut les contrôler l'un par l'autre.
Cicéron d'abord. — C'est le rôle qu'il a joué dans la conjuration qui en a fait la popularité. Les hommes de lettres devaient être particulièrement flattés qu'un des leurs eût gouverné glorieusement son pays, et que, sans armée, sans soldats, par sa parole, il l'eût tiré d'un très grand danger. C'était une réponse victorieuse aux dédains qu'affectent pour eux les hommes d'action, les politiques de métier, les gens de guerre. Voltaire, qui trouvait que ce grand souvenir honorait singulièrement toute la corporation, en avait fait une tragédie, Rome sauvée, qu'il a jouée plusieurs fois lui-même, soit sur son théâtre particuher, soit à Sceaux, chez la duchesse du Maine, soit à Berlin, chez Frédéric II. Il y représentait, avec un très grand succès, le personnage de Cicéron, et Condorcet, qui l'y avait vu, disait, trente ans plus tard : « Ceux qui ont assisté à ce spectacle n'ont pas oublié le moment où l'auteur de Ilo7ne sauvée s'écriait :
Romains, j'aime la gloire et ne veux point m'en taire,
avec une vérité si frappante qu'on ne savait si ce noble aveu venait d'échapper à 1 ame de Gicéron ou à celle de Voltaire. «
Il était naturel que Gicéron, qui n'était pas modeste, fût plus convaincu que personne du mérite de ses actions et des services qu'il avait rendus à Rome. Il voulait par-dessus tout qu'ils ne fussent pas oubliés. Le moyen le plus sûr d'en conserver le souvenir ne lui paraissait pas, comme aux Grecs, de bâtir des monuments et d'élever des statues; ces témoins silencieux ne le contentaient pas, il se fiait davantage à l'histoire, à l'éloquence, à la poésie : « Je n'aime, disait-il, que ce qui fait du bruit. ISihil me rnulum potest delectare^ ». Il s'adressa donc à tous les gens de sa connaissance qui savaient un peu écrire, et qu'il croyait disposés à servir sa renommée, et il leur demanda sans fausse honte de célébrer le grand consulat. Mais, par une sorte de fatalité, il se trouva qu'ils étaient tous occupés ou prêts à l'être. Seul, Atticus, dont la complaisance était inépuisable, s'exécuta, sans satisfaire tout à fait son ami, qui trouva, dans son œuvre, moins de talent que de bonne volonté. Les autres s'en tirèrent avec des regrets et des compliments. Gicéron, voyant qu'il n'obtenait rien d'eux, se décida à se raconter et à se célébrer lui-même; il écrivit l'histoire de son consulat en vers et en prose, en latin et* en grec. Mais les ouvrages qu'il avait composés à celte occasion
LES PRÉLIMINAIRES DE LA CONJURATION. o
sont perdus, et ce qu'on en a conservé nous donne peu de regret du reste.
Il est plus fâcheux que nous n'ayons pas sa correspondance pour cette époque. 11 n'était pas alors un aussi grand personnage qu'il l'est devenu plus tard et l'on n'avait pas pris l'habitude de garder ses lettres. Atticus lui-même ne s'était pas encore avisé qu'il ne vivrait dans la mémoire des hommes que grâce aux écrits de son ami, et que, selon le mot d'un ancien, Cicéron l'entraînerait dans sa gloire. Quand, vers la fin de sa vie, il prépara la publication de la correspondance à laquelle son nom reste attaché, il ne put retrouver que douze lettres antérieures à 691, et pas un mol de l'année même où Cicéron fut consul. Heureusement nous possédons la plus grande partie des Discours consulaires^ et surtout les quatre Calilinaires, qui nous sont parvenues tout à fait intactes. Ces discours sans doute ne furent réunis que trois ans après avoir été prononcés, et nous ne savons pas quels changements a pu y faire Cicéron en les publiant. Il n'en est pas moins vrai que c'est là surtout qu'il faut chercher l'histoire de la conjuration.
Le Calilina de Salluste, dans sa petite taille, n'en est pas moins le premier en date des grands ouvrages historiques que la littérature romaine nous a laissés. Aussi est-il naturel qu'on souhaite savoir dans quelles circonstances il s'est produit, comment l'auteur a été amené à l'écrire, et les intentions qu'il avait quand il l'a composé. Ces questions ne sont pas toutes faciles à résoudre.
II me semble qu'on peut assez exactement préciser de quelle époque il est. Comme on est sûr qu'il n'a pas pu paraître du vivant de César, et qu'on nous dit que Salluste est mort quatre ans avant la bataille d'Actium, il a dû s'occuper de ses ouvrages historiques de 710 à 718, et s'il a commencé par le Catilina, ce qui paraît assez vraisemblable, comme il faut lui laisser le temps de l'écrire, il doit l'avoir publié de 712 à 713, c'est-à-dire immédiatement après la bataille de Philippes et la défaite des républicains. Pour la première fois à ce moment, depuis la mort de César, il n'y avait pas d'armées en présence; ce n'était plus la guerre, mais ce n'était pas la paix encore. Les temps étaient toujours très sombres; les victorieux distribuaient à leurs soldats les terres des vaincus, et, quand elles ne suffisaient pas, ils prenaient aussi les autres. Le pillage et le massacre désolaient l'Italie et les provinces; les chefs des Césariens s'étaient partagé le monde, mais comme aucun d'eux ne paraissait content de sa part, ils étaient tou jours sur le point d'en venir aux mains. Et pourtant il semble que, malgré ces inquiétudes et ces menaces, on devait sentir comme un souffle de renouveau dans cette société malade. Les guerres civiles avaient brusquement interrompu un admirable mouvement littéraire qui vraisemblablement se serait développé, si le temps avait été plus favorable. En quelques années, les lettres romaines avaient produit, entre beaucoup d'autres, Cicéron, Lucrèce et Catulle. Ils avaient disparu presque ensemble; mais il était bien
probable qu'à la première éclaircie, l'élan était prêt à recommencer. Dès le lendemain de Philippes, on pouvait en saisir quelques signes précurseurs. Des bords du Pô arrivaient les premières bucoliques de Virgile, et à Rome, parmi les voix aigres des mécontents, on distinguait celle d'Horace. C'est vers le même temps, à l'aurore encore confuse et trouble d'un grand siècle, qu'on doit placer, je crois, l'apparition du Catilina.
Salluste, quand il publia son premier ouvrage, devait avoir près de quarante-cinq ans. Comment se fait-il qu'il eût attendu si tard pour débuter dans la littérature? Il s'est chargé lui-même de nous l'apprendre. En tête du Catilina et du Jugurtha, il a placé de très longs prologues auxquels Quintilien reproche de n'avoir aucun rapport avec l'ouvrage qui les suit*. Quand on les lit un peu vite, on est tenté de n'y voir qu'une vague leçon de morale et une suite de lieux communs. Mais les lieux communs ne sont pas toujours aussi insignifiants qu'on pense; il arrive qu'on s'en sert quelquefois pour faire entendre ce qu'on ne veut pas tout à fait dire et qu'on tient pourtant à laisser deviner. C'est ainsi qu'il est, je crois, possible de découvrir, dans toutes ces généralités de Salluste, l'expression de sentiments personnels et presque des confidences. On y voit d'abord très clairement que c'est un désabusé, qui attaque sans pitié tous les partis, même celui qu'il a servi,
\. Quintilien, III, 8, 9.
qui ne ménage guère plus le peuple que raristocratie, qui accuse aussi bien ses anciens alliés que ses adversaires de ne chercher que leur profit particulier sous le prétexte du bien public'. On n'a pas de peine à saisir la cause de cette sévérité. Elle tient sans aucun doute aux mécomptes qu'il a éprouvés pendant qu'il était dans les affaires publiques. Deux fois, la pohtique l'a trompé. Chassé du Sénat par des censeurs rigoureux, pour avoir prononcé des harangues séditieuses pendant les querelles de Clodius et de Milon, et s'être mêlé aux émeutes de la rue, il y est rentré quand César a été le maître et par sa protection. Mais il n'a pas obtenu toutes les satisfactions qu'il espérait : après sa préture, on ne l'a pas fait consul. Dès lors, il a trouvé « que le mérite était méconnu ^ « . Désenchanté de la politique, dans laquelle il s'est replongé sans succès deux fois de suite, il lui a paru « qu'un homme a mieux à faire que de perdre son temps à saluer le peuple au Champ de Mars ou à donner à dîner aux électeurs ^ », et il a renoncé pour toujours à la vie publique.
Les vieux Romains, quand ils prenaient leur retraite, se retiraient dans leurs terres; mais Salluste n'était pas homme à se contenter de la culture de ses champs ou du plaisir de la chasse : « ce sont, disait-il, des occupations d'esclave * ». Il lui en fallait d'autres.