Cic, Ad Att., I
2. lia rappelé la part que l'Italie eut à son succès, In Pis., 1.
Plus tard Gicéron retrouva le même empressement, les mêmes hommages, lorsqu'il revint d'exil, et il nous dit qu'il fut porté de Brindes à Rome « sur les épaules de l'Italie ».
Quand Quintus affirme à son frère qu'il a les plus grandes chances d'être nommé, ce ne sont pas de vains encouragements qu'il lui donne. Il a raison de penser que le talent de Gicéron, son esprit, sa belle humeur, les services qu'il a rendus à tant de personnes lui ont fait beaucoup d'amis, que la plus grande partie du peuple de Rome est bien disposée pour lui, que les électeurs des municipes italiens lui apporteront leur vote ; tout cela paraît très vraisemblable. Mais ce qui Test encore plus, c'est qu'il a dû principalement son succès à un concours de circonstances heureuses et imprévues, que le hasard lui donna de ces adversaires qui semblent créés tout exprès pour faire réussir leurs rivaux, et que, comme il arrive très souvent dans les élections, beaucoup de gens votèrent contre eux encore plus que pour lui.
Il avait en tout six concurrents : deux patriciens de race illustre, deux qui appartenaient à ces grandes familles plébéiennes qui formaient le second étage de la noblesse, deux enfin de moindre origine, mais dont les pères avaient obtenu des magistratures publiques; Gicéron seul était, comme on l'a vu, un homme nouveau et un simple chevalier. Il semblait donc qu'il
allait avoir affaire à très forte partie, mais, dès le début de la lutte, on s'aperçut bien que ces candidats qui portaient de si beaux noms n'étaient pas tous redoutables. La campagne électorale ne s'ouvrait réellement que Tannée même où l'élection devait se faire, mais vers la fin de l'année précédente les escarmouches commençaient. Les candidats, qui voulaient se faire connaître et sonder l'opinion publique, profitaient de quelque circonstance qui réunissait la foule au Champ de Mars, et s'en allaient de rang en rang, serrant la main des électeurs, et, autant que possible, les saluant par leur nom. C'était ce qu'on appelait la jjvensatio^ cérémonie qui nous paraît assez étrange, non pas que les candidats en aient perdu l'habitude, mais ils y mettent aujourd'hui moins de solennité, et, quand ils le font, ils aiment autant qu'on ne le voie pas. Alors, au contraire, ils se donnaient volontiers en spectacle. On allait regarder leurs attitudes, on observait leur assurance ou leur timidité, on commentait leurs gestes, et l'on formait des conjectures sur leur succès ou leur échec d'après la manière dont le peuple recevait leurs politesses. Après quelques semaines de cet exercice, tout le monde, à Rome, était convaincu que quatre des concurrents n'avaient aucune chance, et que trois seulement pouvaient espérer de réussir : c'étaient, avec Cicéron, Catilina et Antoine.
J'ai parlé de Catilina. Antoine était le fils de ce M. Antonius, grand homme xle bien et illustre orateur, que Cicéron a célébré dans ses ouvrages de rhéto-
rique; mais il ne ressemblait pas à son père. Il sortait, comme Catilina et tant d'autres, de cette bande de jeunes nobles dont Sylla s'entourait et qui avait scandaleusement exploité sa victoire. Gomme ses compagnons, il s'était enrichi dans la pillerie qui suivit les proscriptions; comme eux, il avait très vite dissipé sa fortune, et, quoiqu'il eût tenté de la refaire en pillant l'Achaïe à l'aide de quelques cavaliers syllaniens, il était réduit à vivre d'expédients. C'était un malhonnête homme et un homme médiocre. « Il y a, disait Ouintus, cette différence entre Catilina et lui, que Catilina ne craint ni les dieux, ni les hommes, tandis qu'Antoine a peur de son ombre. » Il n'en avait pas moins une certaine popularité, qui lui venait de l'affection qu'on avait gardée pour son père. Une des plus grandes vertus du peuple romain, la dernière peut-être qu'il ait perdue, c'était le respect des traditions et la fidélité aux souvenirs. Il avait ce mérite, si rare chez les autres peuples, de ne pas oublier.
Le choix des deux consuls allait donc se faire entre ces trois candidats; Cicéron, s'il était nommé, devait se résigner à avoir l'un d'eux pour collègue. Il n'y a pas de doute qu'il n'en eût mieux aimé un autre ; mais il n'était pas libre de faire sa volonté, et il lui fallait subir celui que les caprices de la foule lui imposeraient. Il semble bien qu'au début il fût porté à préférer Catilina, et c'était pour le bien disposer en sa faveur que, comme on l'a vu, il se préparait à plaider pour lui. Cette préférence, après tout, n'est pas pour nous trop surprendre. Il nous dit qu'en
cherchant bien, il avait cru voir en lui « quelques apparences de bonnes qualités * » ; chez Antoine, on ne découvrait que des vices. Forcé de se décider entre deux malhonnêtes gens, ils se tournait vers celui chez lequel on pouvait réveiller peut-être quelque étincelle d'honneur et de générosité. Je suis même tenté de croire que, si l'affaire ne réussit pas comme Cicéron le voulait, ce ne fut pas tout à fait sa faute. Catilina se connaissait en hommes; il jugea sans doute que Cicéron serait un collègue gênant et qu'il ne le laisserait pas libre d'exécuter ses projets, tandis qu'il ferait ce qu'il voudrait d'Antoine, et il se tourna vers lui. Tous les deux formèrent une entente (coitio), et se mirent ensemble en campagne.
On pense bien que la corruption n'était pas oubliée, parmi les moyens qu'ils employèrent pour réussir; c'était celui dont on usait le plus à ce moment. Par malheur, ils étaient ruinés tous les deux, mais on vint à leur aide. Cicéron en accuse un personnage qu'il désigne, sans le nommer, en disant qu'il était de bonne naissance et pratiquait volontiers ces sortes de trafic. C'est probablement de César ou de Crassus qu'il veut parler; Crassus surtout était connu pour venir en aide aux candidats embarrassés, quand il y pouvait trouver son compte. On nous dit que c'est dans la maison de ce personnage obligeant que l'élection se préparait. Les Romains, qui mettaient de l'ordre partout, même dans ce qui semble
1. Pro Cael., o : hahuit ille permulta maximarum non expressa sifjna, sed adumbrata, virtulum.
n'en pas comporter, avaient fait de la corruption électorale une véritable science, qui avait ses procédés et ses règles dont on ne s'écartait pas. Par exemple, on se gardait bien de compter d'avance l'argent aux électeurs qu'on avait achetés; on n'avait pas en eux assez de confiance. Il était déposé chez des gens qu'on appelait séquestres, et qui le distribuaient après que les candidats avaient été nommés. Toutes ces choses se faisaient au grand jour et sans aucun souci des lois qui le défendaient. Gicéron annonce que, dans la maison de ce riche personnage, dont il ne veut pas dire le nom, mais que tout le monde connaît, les séquestres se sont rassemblés avec Catilina et Antoine; et, pour qu'on n'en doute pas, il indique le jour et l'heure de la réunion ^ Ces manœuvres devinrent si scandaleuses que le Sénat finit par s'en inquiéter et qu'on proposa d'ajouter quelques clauses plus sévères à la loi électorale. C'est à cette occasion que Cicéron prononça le discours qu'on appelle In toga candida, à cause de la robe blanche qu'il portait en sa qualité de candidat. Nous n'en avons plus que quelques fragments qui sont d'une extrême violence. Quoiqu'on ne se pique guère aujourd'hui de modération et d'urbanité dans les luttes politiques, je doute que personne osût aller aussi loin. Il n'y avait pas alors de journaux pour
1. In toga cand., Asconius p. 83 : Dico, Patres conscripti, superiore nocte, cujusdam hommis nobitis et vatdein hoc largitionis quaestu noti et eognili domutn, Catitinam et Antonium cum sequestribus suis convenisse.
recevoir et propager les injures que les candidats se disent; les discours en tenaient lieu. Il est donc très probable que celui de Cicéron fut copié et répandu; il est sûr que, s'il a été mis dans les mains du public, on a dû beaucoup le lire. Vers le même temps, c'està-dire quand on approchait de l'élection, a dû paraître la lettre de Quintus à son frère qui maltraite aussi cruellement Catilina et Antoine que le discours de Cicéron, et quelquefois dans les mêmes termes ^ Personne ne nous a dit l'impression que ces deux pamphlets, le discours et la lettre, paraissant presque ensemble, se répétant Tun l'autre, frappant coup sur coup aux mêmes endroits, produisirent sur l'opinion pubhque; mais il est bien probable que, si elle était restée quelque temps indifférente, elle a dû commencer alors à s'émouvoir; et il est permis de croire que ce sont ces invectives passionnées, ces portraits si énergiquement tracés et le souvenir rappelé de tant de crimes qui ont jeté quelques inquiétudes chez les honnêtes gens. Si encore on était sûr qu'un seul des deux arriverait à se faire élire, on pouvait espérer que l'opposition d'un collègue honnête paralyserait ses mauvais desseins. Mais tout était perdu, s'ils se faisaient nommer ensemble. « Ce serait, selon le mot de Ouinlus Cicéron, plonger deux poignards à la fois dans le sein de la république-. » On commença donc
1. M. Bùcheler pense que le Commentariolum petitionis de Quintus a précédé le discours de son frère. Ils sont certainement l'un et l'autre des premiers mois de l'année 690.