Cic, De lege agr., I
2. De lege agi\, I, 7 : lacesso vos, in contionem voco, populo romano disceptatore uti volo.
Le lendemain la foule était grande sur la place publique, le consul avait amené avec lui tout le Sénat, sans doute pour s'en faire une protection — était-ce un moyen bien sûr de se défendre de la mauvaise humeur du peuple? ^- Malgré l'assurance de ses paroles de la veille et Tinsolent défi qu'il adressait aux tribuns, il ne devait pas être tout à fait tranquille. La circonstance était grave; il fallait qu'il fît connaître les raisons qu'il avait de combattre une loi tribunicienne, lui qui, jusque-là, les avait toujours soutenues. Il commença par promettre solennellement qu'il serait toujours un consul populaire et il répéta plusieurs fois cette promesse; seulement il eut soin d'ajouter qu'on est véritablement populaire non pas quand on flatte les caprices du peuple, mais lorsqu'on sert ses intérêts, et c'est ce qu'il n'est pîis toujours aisé de lui faire comprendre, car souvent il tient moins à ses intérêts qu'à ses caprices. Dans un de ces grands développements où il excelle, il s'engageait à lui assurer la paix, le repos, la liberté, qui étaient les biens véritables, ceux que les aïeux avaient eu tant de peine à conquérir et qu'il fallait à tout prix conserver. Je ne sais si ces explications étaient de nature à contenter la foule, mais elle avait pris tellement l'habitude de respecter son orateur et de se laisser entraîner à sa parole qu'elle les accepta sans murmure. Cet endroit périlleux franchi sans encombre, le reste lui devenait plus facile. La loi, nous l'avons vu, avait des imperfections dont il pouvait tirer un bon parti. Elle créait dix commissaires et leur
attribuait des pouvoirs très étendus; Cicéron en fait aussitôt des rois, d'insupportables despotes, d'abominables tyrans, auxquels le monde entier va être livré. Comme leurs fonctions consistaient surtout à vendre et à acheter et que des sommes considérables leur passaient par les mains, ils pouvaient être tentés d'en garder pour eux une partie; — le peuple se laisse vite persuader que c'est une tentation à laquelle ceux qui manient la fortune publique ne résistent guère, — et Cicéron n'eut pas trop de peine à faire croire que la loi de Rullus n'était au fond qu'une large exploitation des conquêtes romaines, au profit de quelques politiques obérés. Enfin, pour ce qui regarde Capoue, où l'on va établir une colonie, il comprend sans doute qu'on trouve juste qu'après un si long temps on lui pardonne la trahison qu'elle a commise à l'époque des guerres puniques, mais n'estil pas à craindre qu'elle use mal des droits qu'on lui aura rendus? On connaît l'incurable vanité des Campaniens. Il semble à Cicéron voir déjà la colonie renaissante affectant des airs de capitale et cherchant à rivaliser avec Rome. 11 la montre avec ses duumvirs, qu'elle appelle des préteurs, en attendant qu'elle ose les nommer des consuls, entourés de licteurs portant les faisceaux, de pontifes qui viennent immoler sur le Forum les grandes victimes, et de conseillers municipaux qu'on salue du titre de Pères conscrits. La populace de Rome aimait qu'on se moquât des villes du voisinage; elle dut prendre autant de plaisir à ces tableaux de fantaisie de Cicéron que jadis elle en trou-
vait aux railleries de Piaule quand il plaisanlait sur les barbarismes des Prénestins.
Le peuple paraît donc avoir bien accueilli ce discours, malgré les raisons qu'il pouvait avoir de n'en être pas toujours satisfait. Gicéron affirme qu'il soutint l'orateur « par son approbation, ses gestes, ses acclamations * ». Quand il eut fini de parler, personne ne se leva pour lui répondre. La cause semblait gagnée. Cependant les tribuns ne se tinrent pas pour vaincus, ils prirent leur revanche, non pas au Forum où ils étaient muets devant Gicéron, mais dans des réunions particulières qu'il ne fréquentait pas, et ce qui montre que ce fut avec quelque succès, c'est que le consul fut obligé de prendre encore deux fois la parole, et devant un auditoire qu'il sentait moins favorable. Gependant il reconquit encore son public, si bien que les tribuns n'osèrent pas exposer leur loi au vote populaire, et qu'elle fut définitivement retirée.
11 n'y a pas de doute qu'elle ne fût l'œuvre de Gésar qui pouvait seul y mettre tant de modération et d'esprit politique. Tous les historiens l'affirment, et Gicéron le laisse entendre, quand il dit que Rullus n'était qu'un prète-nom, et que l'aflaire avait été en réalité machinée par de plus grands personnages. Ce qui le prouve encore mieux, c'est qu'un des premiers soucis de Gésar, pendant son consulat, fut de proposer une loi semblable à celle dont Gicéron n'avait
i. Pro Iia/Ario,l2.
pas voulu, et qui s'abstenait, comme elle, de toute mesure violente et révolutionnaire. Il est assez curieux de constater que César semble avoir tenu quelque compte des observations de Cicéron à propos de la loi de Rullus. Les commissaires furent choisis avec soin, parmi les gens les plus honnêtes, et Ton en nomma vingt, au lieu de dix, pour les empêcher de prendre une importance exagérée.
L'intervention de César est plus visible encore dans la dernière affaire dont il me reste à parler. Il s'agissait, cette fois, d'un événement lointain, mais dont le souvenir ne s'était pas effacé. En ()54 — trente-six ans auparavant — un tribun du peuple, Saturninus, un préteur, Glaucia, tous deux en exercice, après une tentative de sédition qui n'avait pas réussi, s'étaient réfugiés au Capitole, dans le temple de Jupiter, et quoiqu'on leur eût accordé une sorte de capitulation, on les avait massacrés, quand ils en voulaient sortir. De ce drame sanglant, un acteur survivait, qu'on accusait d'y avoir pris une part importante, C. Rabirius. Il était vieux, infirme, solitaire, il n'avait rempli, depuis lors, aucune charge importante. Néanmoins César voulut qu'on fît sur lui un exemple qui effrayât ses ennemis. Le tribun du peuple Labienus, celui qui fut son plus brillant officier dans les Gaules, avant de devenir son plus cruel ennemi pendant la guerre civile, se chargea de poursuivre le vieillard et de l'accuser de l'assassinat d'un tribun. En réalité, l'assassin était un esclave, qu'on avait affranchi pour le récompenser; mais Rabirius,
jeune alors et partisan passionné du Sénat, s'était fait remarquer par ses violences. On disait qu'il avait porté dans un repas la tête de Saturninus et l'avait livrée aux insultes des convives. On ne l'avait pas oublié, il s'en était vanté peut-être, aussi mit-on à le poursuivre un acharnement extraordinaire. On ressuscita, à cette occasion, des formes anciennes de justice qui avaient cessé d'être en usage. Accusé de perduellio, c'est-à-dire d'un crime plus odieux encore que celui de lèse-majesté, il fut traduit devant deux duumvirs créés pour la circonstance, qui étaient précisément César et l'un de ses proches parents, et n'eut d'autre ressource que d'en appeler au jugement du peuple entier (provocatio). Il fut défendu par les deux plus grands orateurs de Rome, Hortensius et Cicéron. Labienus, son accusateur, qui voulait se mettre à l'abri de l'éloquence de Cicéron, fît décider qu'on ne lui accorderait qu'une demi-heure pour son discours. Il pensait lui nuire; peut-être, sans le vouloir, lui a-t-il rendu service. Il l'a forcé à s'enfermer plus étroitement dans son sujet, à supprimer les développements inutiles, à serrer de plus près ses raisonnements, ce qui fait que ce discours de Cicéron, dont il nous manque à peine quelques phrases, est l'un des meilleurs qui nous restent de lui. On n'a pas de peine à comprendre, en le lisant, l'intérêt qu'avait César à faire ce procès, et pourquoi il y attachait tant d'importance. Cicéron a raison de prétendre qu'il a d'autres desseins que de faire battre de verges et pendre un vieillard. Il en veut à ce droit
que s'adjuge le Sénat d'investir les consuls de pouvoirs extraordinaires, et dont il a notamment usé pour perdre Salurninus et Glaucia. Les Romains avaient trop d'esprit poliLique pour ne pas comprendre qu'il y a des occasions où il faut donner une force particulière à l'autorité publique pour qu'elle puisse triompher de dangers exceptionnels. C'est pour cela qu'ils avaient créé la dictature. Quand, plus lard, la dictature cessa d'être en usage, peut-être à la suite de quelques abus de pouvoir, le mot disparut, mais on sentit bien qu'il fallait garder la chose. On imagina donc une formule par laquelle le Sénat entendait donner aux consuls les droits qu'avait possédés le dictateur. C'était une phrase très simple, qui, sans emphase, sans fracas, les chargeait d'empêcher que la république ne reçût quelque dommage : caveant consules ne quid detrimenti res'publica capiat. Ce sénatus-consulte, dit Salluste, investit un magistrat des pouvoirs les plus étendus que la constitution romaine puisse lui conférer. Il lui permet de lever des troupes, de faire la guerre, de contraindre par tous les moyens les citoyens et les alliés, d'exercer à Rome et à l'armée, dans sa plénitude, l'autorité civile et judiciaire. C'est, comme dit encore Salluste dans un autre passage, le sénatus-consulte suprême, au delà duquel il n'y a rien, senatuscomultum ultimum. Il est très naturel que le parti démocratique, celui qui fait les révolutions, n'ait jamais accepté de bon cœur ce moyen qu'on avait trouvé de les réprimer. César, qui prévoyait que le Sénat serait
amené à user de cette arme contre lui, voulait d'avance la lui enlever. Cicéron, au contraire, qui allait s'en servir contre Catilina, tenait à la conserver. C'est donc autour de cette loi de salut public que tourne tout ce procès, Cicéron cherchant à la maintenir dans toute sa force et César voulant la déconsidérer par le supplice de Rabirius. Il est probable que cette fois l'affaire semblait mal tourner et que Rabirius courait beaucoup de risque d'être condamné, puisqu'un tribun, ami du Sénat, crut devoir employer un vieil artifice dont s'étaient servis, plus d'une fois, les aristocrates, quand l'issue d'un procès ou d'un vote leur semblait douteuse. Il fit abattre le drapeau qui flottait sur le Janicule, ce qui forçait l'assemblée du peuple à remettre à plus tard ses délibérations. César ne crut pas devoir recommencer la lutte. Il jugea que l'effet était produit, et l'affaire fut abandonnée.
Telle fut la campagne que César mena contre Cicéron pendant les premiers mois du consulat. Il semble d'abord qu'elle lui ait assez mal réussi. Ni les enfants des proscrits ne furent rétablis dans leurs droits, ni la loi agraire ne fut votée, ni Rabirius ne fut puni. Mais était-ce vraiment une défaite pour César et tenait-il beaucoup à obtenir ce qu'il demandait? En réalité il voulait surtout poser des questions devant le peuple, se réservant de les résoudre quand il serait le maître, et nous avons vu qu'il les avait résolues. Ce qu'il désirait véritablement, c'était d'affaiblir la situation politique de Cicéron. Ce
n'est pas qu'il eût pour lui, comme pour Caton, aucune aversion personnelle; au contraire, il avait du goût pour son esprit, il admirait son talent, il aimait sa personne. Il n'est pas probable non plus qu'il le redoutât beaucoup; il connaissait trop ses faiblesses pour en avoir grand'peur. Mais on peut penser qu'il était un peu inquiet de l'ascendant que cette grande parole exerçait sur le peuple : c'était son parti, et il ne voulait en partager la direction avec personne; probablement aussi il ne lui plaisait pas d'entendre sans cesse, dans cette bouche éloquente, l'éloge de Pompée. Ils étaient alliés en ce moment, mais il est dans la nature qu'à la longue on se fatigue d'entendre louer même ses meilleurs amis avec cette intempérance.
César a-t-il gagné quelque chose à harceler sans relâche Cicéron, comme il l'a fait pendant plusieurs mois*? on peut le croire. Sans doute il lui a fourni l'occasion de faire admirer son éloquence; mais en même temps il Ta forcé à manifester ses opinions nouvelles, ce qui devait finir par fâcher le peuple. Aussi a-t-onla preuve qu'à deux reprises cet auditoire accoutumé à l'applaudir lui a témoigné quelque mécontentement. Ce fut d'abord à propos de la loi agraire. La seconde fois qu'il eut à en parler au Forum, il nous dit qu'il s'aperçut bien que ses auditeurs ne lui étaient pas aussi sympathiques qu'auparavant; il eut même à réprimer un murmure; mais ce n'était encore qu'un murmure (strejntus). Les choses allèrent plus loin, dans le procès de Rabirius. Le crime qu'on poursuivait ayant trente-six ans de date,
pour en rafraîchir la mémoire, raccusateiir Labienus avait fait peindre un beau tableau qui représentait la mort de Saturninus et Tavait produit solennellement à sa péroraison. Cette exhibition accompagnée de paroles pathétiques devait avoir fort ému le peuple. Aussi accueillit-il très mal Cicéron, lorsqu'au lieu d'excuser son client, qu'on accusait d'avoir assassiné le tribun, il déclara qu'il regrettait qu'il ne l'eût pas fait, et que ce serait un honneur pour lui, et non une honte, d'avoir délivré la république d'un de ses ennemis. A ce moment des cris se firent entendre dans l'assistance, et comme il répondait fièrement qu'il n'en avait pas peur, ils recommencèrent. « Taisez-vous, reprit-il; cessez des clameurs qui attestent votre sottise et qui montrent bien votre petit nombre. Quin continetis vocem, indicem stultiliae vestrae^ testem paucilatisK » Le bruit cessa, et Cicéron put achever son discours; mais ce qui prouve bien qu'il n'avait pas tout à fait reconquis son auditoire, c'est qu'on nous dit que les aristocrates redoutaient beaucoup que Rabirius ne fût condamné.
Avant tout, ce que cherchait César, et ce qui lui a
1. M. Aulard me rappelle à cette occasion un mot de Miralteau qui peut présenter quelque analogie avec celui de Cicéron. Le 28 janvier 1791, l'Assemblée constituante délibérait sur un projet de loi qui lui était présenté par Le Chapelier, rapporteur du Comité de Constitution. Mirabeau combattit vivement ce projet et jura de n'y pas obéir s'il était adopté. Interrompu à ce moment par les murmures de l'extrême gauche (qui avait pour chefs Barnave, Adrien Duport et les Lameth), il s'écria : « Silence aux trente voix! » voulant ainsi dire à ses adversaires qu'ils ne formaient qu'une minorité impuissante dans une Assemblée d'environ 1 200 députés.
merveilleusement réussi, c'était de fixer d'une manière plus nette et de rendre clair à tous les yeux son programme politique. Chacun des débats qu'il a soulevés marque un des points de ce programme. Détruire définitivement ce qui reste des lois de Sylla, punir les ennemis de la démocratie, venger les persécutions dont elle a souffert, en remontant aux plus anciennes, veiller au bien-être du peuple en reprenant les projets des Gracques, voilà quel serait son plan , s'il était appelé au pouvoir, et il ne le proclamait pas seulement par des promesses et des paroles, dont les candidats sont toujours prodigues, mais par des actes. Sans doute il travaillait depuis longtemps à se faire une grande position dans son parti, et il y était parvenu; mais c'est seulement dans ces derniers mois qu'il en prit tout à fait la tête. Tout lui arrivait à la fois. Il venait d'être désigné préteur; le poste de grand pontife étant devenu vacant, il y fut nommé, quoiqu'il eut pour concurrents les plus grands personnages de Rome, Servilius Isauricus et G. Lutatius Gatulus, prince du Sénat.
Pompée pouvait revenir; les rangs étaient changés. La place qu'il occupait à la tête de la démocratie romaine était prise, et c'était lui qui allait être obfigé, pour obtenir du peuple ce qu'il demandait, de réclamer l'aide de Gésar.