‹ La conjuration de CatilinaChapitre 6 sur 89 · Sali., CatiL · texte numérisé non relu

Sali., CatiL

16 LA CONJLRATIOiN DE CATILLNA.

Ce qui achève de montrer que Salluste, en le composant, avait des préoccupations d'homme de lettres, c'est le soin qu'il a mis à le bien écrire. Son style n'est pas de ceux qu'on apporte en naissant et qui sont un don de nature. Devenu écrivain à plus de quarante ans, il se l'est fait à lui-même; on y sent le parti pris et reiï'ort; tout y est voulu et cherché. On est surtout frappé du contraste qu'il présente avec celui de Cicéron quand on passe brusquement de Tun à l'autre. Les mots d'abord ne sont pas tout à fait les mêmes et pris dans le même vocabulaire. Salluste en emploie volontiers qui étaient hors d'usage et qu'il est allé chercher jusque dans les livres du vieux Caton ^ A côté de ceux-là, qui lui paraissaient sans doute donner de l'autorité à son langage, il en introduit de plus simples, ou même de tout à fait vulgaires, pour avoir l'air d'éviter toute élégance d'école. Il n'était pas de ceux qui cherchent à donner de l'importance à la pensée par le choix des mots qui l'expriment. Il aimait, au contraire, à relever les mots par la pensée, et c'est en quoi il me semble qu'il a le mieux réussi. Sa phrase aussi est construite d'une manière nouvelle; elle ne ressemble en rien à la période cicéronienne, avec ses compartiments symétriques. Ce

i. C'est (le cette manie d'archaïsme qu'on l'ut d'abord frappé à l'apparition des premiers ouvrages de Salluste. Octave, (lancette lutte d'injures qu'il échangeait avec Antoine, avant la bataille d'Actium, lui reprochait de faire comme Salluste, et d'aller chercher de vieux mots dans les Origines de Caton (Su(3tone, Aug., 86). Les ouvrages de Salluste étaient alors danleur nouveauté.

qu'on y retrouve encore moins, et qui est Tâme même du style de Cicéron, c'est le développement, c'est-àdire cette suite de périodes, s'entraînant l'une Tautre et nous conduisant d'un pas régulier et sûr jusqu'à l'entière conclusion du raisonnement. L'allure de Salluste est bien différente; il procède par saillies, supprimant les intermédiaires, sous-entendant des idées, quitte à nous avertir par une conjonction, sed, igitur, etc., que nous avons quelque chose à rétablir. C'est dans ce travail obstiné, minutieux, de Salluste, pour écrire autrement que Cicéron, qu'il faut chercher la preuve de son antipathie contre lui, et non pas seulement, comme on l'a fait, dans quelques phrases peu gracieuses de son Catilina.

A ce moment, tout semblait se tourner contre la mémoire du grand orateur. Quintilien nous le dit, dans une belle phrase : « Après qu'il eut été victime de la proscription des triumvirs, ses ennemis, ses envieux, ses rivaux, ceux aussi qui voulaient flatter le gouvernement nouveau, se jetèrent sur lui avec d'autant plus de violence qu'il ne pouvait plus leur répondre - ». Les amis d'Antoine dénaturaient ses actions dans des pamphlets haineux; Pollion, qui, la veille, se disait son élève, l'injuriait en plein Forum; au Palatin, on se cachait pour lire ses ouvrages et l'on n'osait pas prononcer son nom '. Sa royauté de grand écrivain elle-même paraissait menacée par

i. Quintilien, XII, 10, 13.

2. Le nom de Cicéron ne se trouve ni dans Virgile, ni dans Horace.

cette école attique, qui l'avait tant inquiété et indigné pendant les dernières années de sa vie. Salluste se rattache à cette école, et, dans la mesure de son génie propre, il la continue. Son Catilina peut donc être regardé comme une sorte de manifeste littéraire contre Cicéron. Mais on a vu qu'au moins on n'y trouvait rien qui fût véritablement de nature à compromettre sa renommée de bon citoyen et le souvenir des services qu'il avait rendus à son pays. Au milieu de ce déchaînement, cette modération relative dut être remarquée, et il me paraît sûr que le livre de Salluste, malgré toutes ses omissions et ses atténuations volontaires, a dû servir à ramener vers Cicéron l'opinion publique.

Au moment d'aborder son récit, et, après avoir dit quelques mots de Catilina, Salluste s'avise qu'il serait utile, pour mieux comprendre le personnage, de le placer dans son milieu, et s'interrompant assez brusquement, il nous présente un tableau de la société de cette époque.

Personne ne s'étonnera que ce tableau soit très noir : on a vu qu'après les mésaventures de sa vie politique, Salluste en voulait à peu près à tout le monde. La manière dont ce mécontentement s'exprime d'abord chez lui n'est pas non plus pour nous surprendre. Les Romains avaient une façon particulière de se plaindre du présent : elle consistait à célébrer

le passé. L'éloge du bon vieux temps, auquel aucun d'eux ne s'est soustrait, était une des formes de leur mauvaise humeur. Cet éloge était très naturel sous la république, qui vivait des traditions antiques; mais il semble que le gouvernement qui la renversa et la remplaça aurait dû être porté à juger le passé avec plus d'indépendance. Il n'en fut rien, et avant même que ce gouvernement nouveau se fût définitivement installé, il avait pris les façons de parler de l'ancien. Salluste, ce césarien de la veille, n'a pas de couleurs assez riantes pour dépeindre le bonheur dont jouissaient les Romains d'autrefois sous le régime qu'il a aidé le dictateur à détruire. « En ce temps-là, dit-il, les mœurs étaient honnêtes, la concorde régnait partout. On ne connaissait pas la cupidité. On pratiquait la justice et l'honneur, non pour obéir aux lois, mais pour suivre sa nature. Les querelles, les inimitiés, les haines, on les gardait pour l'étranger; les citoyens ne rivalisaient entre eux que de vertu. Pour honorer les dieux, ils dépensaient sans compter; chez eux, ils vivaient avec économie. Ils étaient fidèles dans leurs amitiés. Deux qualités essentielles, le courage, lorsqu'il fallait se battre, Téquité, quand la paix était faite, assuraient leur salut particulier et celui de TEtat *. »

A ce tableau d'un passé idéal s'oppose celui d'un fort triste présent. C'est un contraste parfait : le siècle de fer après l'âge d'or. Cette république, qui

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