Sali., CatiL
une institution qui leur fut très utile et qu'ils surent conserver presque jusqu'aux dernières années. Il était établi qu'on n'arrivait chez eux à la magistrature suprême qu'après avoir traversé une série de magistratures inférieures, séparées entre elles par un intervalle de deux ans. C'était un moyen de tenir l'ambition en haleine, de la discipliner sans la détruire. On profitait ainsi du ressort qu'elle donne aux âmes, et l'on était moins exposé aux dangers qu'elle peut offrir. A chaque fois un but plus élevé était proposé aux convoitises du candidat, et, par ces satisfactions successives, on l'empêchait d'être trop impatient. Il n'atteignait le but que vers quarante-cinq ans, à l'âge où les passions sont moins violentes, et quand un long exercice du pouvoir en avait calmé le désir. 11 faut bien croire que le moyen était bon, puisque tant de jeunes gens se sont résignés à gravir ces échelons l'un après l'autre. Nous savons pourtant qu'un jour, la patience faillit manquer à l'un d'eux. Il est vrai que c'était César, et qu'un ambitieux comme lui pouvait craindre « d'être trop vieil, s'il attendait la cinquantaine pour s'amuser à conquérir le monde » (Pascal). Suétone rapporte que se trouvant à Gadès, en Espagne, dans le temple d'Hercule, devant une statue d'Alexandre, on l'entendit gémir de ce qu'il n'était qu'un simple questeur, à l'âge où le Macédonien avait déjà soumis un empire*. Il eut alors la pensée de quitter sa province et de s'en retourner à
l. Suélone, C(fsar, 7. Le «fait est aussi raconté par Phitarque {César, 1), mais un peu ditTéremment.
Rome pour y profiter des occasions. Cependant il n'en fit rien et, après quelques hésitations, il se remit dans le rang comme les autres. En somme, pendant plus de cinq siècles, à quelques exceptions près qui s'expliquent par des circonstances extraordinaires, la règle a été fidèlement suivie; et c'est ainsi qu'il ne s'est jamais vu, dans ce pays de soldats, un général en chef de vingt-quatre ans, comme Hoche, ou un Bonaparte, maître absolu de son pays à trente ans. Marins, Cinna, Sylla eux-mêmes, avaient passé par tous les degrés, rempli toutes les fonctions légales, quand ils usurpèrent le pouvoir souverain. Il semblait vraiment que cette ambition ne pouvait être permise qu'à des gens qui avaient été consuls. Nous allons voir, dans l'histoire qui va suivre, cette sorte de préjugé opiniâtre se perpétuant jusqu'au milieu des révolutions les plus violentes, et respecté par des gens qui se moquent de tout le reste. CatiHna s'obstinera trois fois de suite, au risque de perdre des occasions favorables, à vouloir être consul. 11 ne croyait pas possible de faire autrement que l'on avait fait jusque-là. Il est vrai qu'après avoir reçu cette consécration du consulat, les ambitieux se crurent quelquefois autorisés à garder le pouvoir, à ne plus consulter le Sénat ni le peuple, à proscrire leurs ennemis sans jugement, à s'approprier leur fortune. Marins et Cinna, qui ressayèrent, n'y réussirent que pour quelque temps, mais Sylla fut heureux jusqu'au bout. Sallusle a bien raison de dire que c'est son exemple qui perdit la répubhque. Dans un pays de
tradition, comme était Rome, les précédents semblent tout légitimer; après Sylla, les ambitieux étaient prêts à tout oser, et les citoyens à tout souffrir.
Voilà quelles furent les suites de Tambition. L'autre défaut que Salluste reproche aux Romains de son temps^ Tamour de Targent, lui paraît avec raison plus grave encore que Tamour du pouvoir; mais il a tort de prétendre que ce fût chez eux un mal nouveau, et qu'il y ait eu jamais une époque où ils n'étaient avides que de gloire ' ; ils ont toujours été fort intéressés.. Quelques renseignements, que les historiens nous ont conservés par hasard, nous apprennent que ces paysans, dont la vie était si pénible sur ce sol maigre et malsain, quand ils partaient en guerre, espéraient bien rapporter chez eux autre chose que des blessures et de la gloire. Pendant le siège de Véies, à l'âge d'or des vertus romaines, on nous dit qu'une garnison se laissa surprendre parce qu'elle était sortie de la ville et parcourait les environs « pour faire un peu de commerce- ». Ce n'est pas ainsi qu'on se figure les soldats romains en campagne; et il faut croire qu'ils ne perdirent jamais ces habitudes, puisque, à la guerre de Macédoine, ils avaient emporté de l'or dans leurs ceintures pour faire à l'occasion quelques trafics avantageux ^ L'aristocratie ne diffère pas en cela des paysans et des soldats. Elle a de grands mots à la bouche : « Les
1. Sali., Catil., 7 : laudis avicli, pecnnlae libérales erant.