Cic, Cat., IV. S
croire pourtant que si les partisans du Sénat étaient les plus nombreux, il se trouvait aussi, clans la foule, des gens d'une opinion contraire; quelques-uns, qui peut-être le dissimulaient, étaient préoccupés du sort des prisonniers; d'autres, plus ouvertement, s'intéressaient à César et craignaient qu'il ne courût quelque danger, si bien que, dans un moment d'émotion, il fut obligé de se faire voir pour les rassurer.
Cicéron, quoi qu'il dise, ne l'ignore pas. Il sait que le parti vaincu s'agite et craint qu'il ne tente un coup de main. Ce qui le prouve, ce sont les précautions qu'il prend pour lui résister. D'abord il a convoqué le Sénat dans le temple de la Concorde, et ce temple, comme celui de Jupiter Stator, où se tint la séance du 7 novembre, est dans une situation excellente qui le met à l'abri d'une surprise. On peut être étonné que le Sénat se soit si souvent assemblé ailleurs que dans la curie, qui lui était spécialement afl'ectée; mais c'est précisément qu'on avait l'habitude d'accommoder aux circonstances le lieu où il devait se réunir. Les préparatifs étaient bientôt faits, et l'on pouvait sans inconvénient se décider à la dernière heure. Comme chacun parlait de sa place, il n'y avait pas de tribune à installer. Il suffisait qu'on disposât d'une salle spacieuse et vide, ce qui arrivait dans presque tous les édifices sacrés. Quand on avait placé au fond la chaise curule du président, préparé des sièges, des deux côtés, avec un passage au milieu, l'installation était terminée. Le temple de la Concorde avait cet avantage d'être adossé au rocher, en sorte qu'il ne
pouvait pas être pris par les derrières . Pour en défendre les abords des autres côtés, Cicéron disposait des chevaliers romains, ses auxiliaires dévoués, des fonctionnaires du trésor {tribuni aerani)^ des commis aux écritures (scnT^rt^?), qui formaient un ordre (nous dirions aujourd'hui un syndicat) que Cicéron appelle « un ordre honorable ». Ces employés inférieurs, probablement en relations d'affaires avec les chevaliers, et situés, comme eux, entre le peuple et l'aristocratie, subissaient aussi l'influence du consul et s'étaient rangés dans son parti. Ils furent placés dans cet endroit de la Voie Sacrée qu'on appelait la montée du Capitole (clivus capitolinus). C'était une rampe escarpée, qui commandait le Forum, une sorte de position stratégique qu'il était difficile de forcera Il n'est pas douteux qu'on n'ait su gré ce jour-là au consul de tout cet appareil de guerre qui maintint la paix publique. On le lui reprocha plus tard, et, vingt ans après, dans les Pliilippiques^ il était encore obligé de s'en défendre. Les jeunes chevaliers, animés par la lutte, ne durent pas s'abstenir de provocations et de menaces : on vient de voir comment ils traitèrent César à sa sortie de la séance. Il est naturel que des conflits se soient souvent élevés entre ces groupes d'opinions contraires. Le bruit en arrivait jusqu'au Sénat, dont la porte devait toujours rester
1. Dion (XXXVIl, 35) donne à ce propos un détail intéressant. Il dil que Cicéron fit prêter le serment militaire aux citoyens (jui avaient l'âge de servir. C'était sans doute une réserve pour le cas où l'on en aurait besoin; on peut y voir, je l'ni 'l*'i'i «lit, une sorte d'ébauclie de la garde nationale.
ouverte. Quoique les sénateurs les plus peureux ne se fussent pas hasardés à venir, il restait pourtant « dans cette assemblée de rois » beaucoup de vieillards timides, et, à un moment, la frayeur y fut si forte que le consul, qui parlait, interrompit son discours pour démontrer qu'on n'avait rien à craindre. Ajoutons que, de temps en temps, on recevait des nouvelles alarmantes des divers quartiers de la ville. On racontait que des tentatives étaient faites pour délivrer les prisonniers, et il fallut que le consul donnât Tordre de renforcer les postes dans les maisons où ils étaient détenus. C'est au milieu de ces agitations extérieures que se tint la séance du 5 décembre; elle ne fut pas moins animée à l'intérieur. Nous avons cette chance de savoir exactement tout ce qui s'y passa. Cicéron ne se trompait pas quand il disait « que le souvenir s'en conserverait toujours dans la mémoire et dans les discours des hommes ^ ». Les historiens nous en ont raconté tous les détails, et il n'y en a pas d'autre qui nous soit aussi parfaitement connue. Si nous voulons nous donner le spectacle d'une séance du Sénat romain, nous n'avons qu'à relire le récit qu'ils nous en ont laissé.
Mais, auparavant, quelques explications ne seront pas inutiles. Nous ne pouvons bien comprendre les
1. Catil.^ IV, lu : in omnium sermonibus ac mentibus semper liaevp.bil.
incidents de cette journée mémorable qu'à la condition de ne pas oublier quel était le rôle particulier du Sénat, la place qu'il tenait dans la constitution et la manière dont les débats y étaient conduits. Quelques mots suffiront pour le rappeler. Seulement, il faut consentir d'abord à remonter un peu haut dans rhistoire.
On ne se rend compte du caractère véritable des institutions romaines qu'en les prenant à leur origine; elles en ont toujours gardé la marque malgré les modifications qu'elles ont reçues, et c'est ce qui nous frappe d'abord chez elles. Nous avons peine à nous figurer, nous qui avons tant de fois changé de régime en un siècle, que, pour le fond et l'essentiel, la constitution des Romains se soit conservée sans trop de dommage pendant six ou sept cents ans. Mais ce qui nous cause encore plus de surprise, c'est que dès cette époque lointaine d'où elle date, et que l'on appelle « le temps dos Rois », il y ait eu des sages, capables de faire des lois si durables, de résoudre des problèmes qui, chez nous, n'ont pas encore trouvé de solution, d'accorder des intérêts contraires, de conciher la souveraineté de l'État avec le respect des droits de l'individu, de maintenir l'autorité de la tradition sans rendre le progrès impossible. Ce n'étaient assurément pas des barbares, des gens nés du tronc d'un chône, comme Virgile nous les représente, des bandits enfermés dans leur burg^ et guettant du haut des murailles les passants pour les détrousser, comme les imagine Niebuhr. Où donc ont-ils pu prendre
cette connaissance, ou, si Ton veut, cette divination des principes les plus délicats de la politique? Puisque ce n'était pas dans les écoles ou dans les livres, il faut bien croire qu'ils la tenaient dune longue expérience. Cette race sensée, sérieuse, opiniâtre, devait avoir derrière elle tout un passé de révolutions dont elle avait profité. 11 ne faut donc pas croire que Rome ait commencé le jour où les Sabins du Quirinal et les Latins descendus du Palatin se rencontrèrent et s'unirent dans cette plaine marécageuse qui devint le Forum. Il a dû y avoir sur le même sol des villes antérieures dont la dernière a effacé le souvenir. Elles n'ont' pas cependant tout à fait disparu, puisque, dans des fouilles récentes, M. Boni en a retrouvé quelques débris. 11 n'en reste guère que des pierres noircies et quelques lettres qu'on a peine à déchiffrer ; et pourtant, ce sont des ruines respectables, car c'est là que la race romaine s'est lentement formée, c'est là qu'elle a dû faire l'apprentissage de l'art difficile d'accommoder ensemble l'ordre et la liberté.
L'institution du Sénat remonte à cette antiquité lointaine; il avait été créé pour être le conseil du Roi. A Rome, il est de règle que celui qui possède l'autorité souveraine, le Roi dans l'Etat, le père dans la famille, la possède entière; mais ce pouvoir, absolu dans son essence, est limité par l'usage. Le chef de l'Etat, s'il ne le partage avec personne, ne doit pas l'exercer à sa fantaisie. Il faut qu'avant d'agir il prenne l'avis des anciens (Patres), qui peuvent l'éclairer. Ce principe posé, tout en découle; le conseil des anciens
[Senaius) n'a d'autre mission que de répondre au chef de rÉlat qui le consulte; il ne possède donc aucune initiative par lui-même. Il se réunit quand on le convoque, il parle quand on l'interroge; il ne fait pas des lois, comme l'assemblée du peuple dans ses comices, il donne des avis [senatuscoyisulta], et ces avis n'imposent pas une rigoureuse obéissance; ils ont seulement l'importance que leur donnent l'âge et la situation de ceux à qui on les a demandés {auctoritas) ; mais cette importance est très grande el grandira de plus en plus, car le chef de l'État n'est pas tout à fait libre de les choisir comme il lui plaît. Il est tenu de prendre d'abord ceux que le peuple a nommés à quelque magistrature, en sorte que l'élection populaire en est la première origine. Quand il les a réunis pour les consulter, il demande successivement l'opinion de chacun d'eux, mais il ne le fait pas au hasard; il suit l'ordre dans lequel ils sont rangés sur la liste qui contient tous leurs noms, et cet ordre est celui des fonctions qu'ils ont occupées. Comme chacun parle à son tour, quand on lui a demandé de parler, et qu'il ne parle qu'une fois, les discussions où l'on s'attaque et l'on se répond ne sont pas possibles. Le Sénat romain est donc uniquement, au moins dans son principe, une assemblée consultative, et ne ressemble en rien à celles qui, de nos jours, en France et en Amérique, portent le môme nom.
Avec le temps, des modifications importantes furent introduites dans la vieille institution. Le président de l'assemblée, au début de la séance, quand les circon-
stances étaient graves, se permit d'exposer la situalion, ou d'interpeller directement un des membres du Sénat, comme le fit Cicéron le 7 novembre, ou même d'indiquer par avance son sentiment, pour influencer celui des autres, comme il allait le faire le 5 décembre. On admit aussi que celui qui présidait pourrait user plus fréquemment du droit de prendre la parole quand il le voulait, ce qui introduisait plus d'imprévu et plus de vie dans les délibérations. En même temps, les membres de l'assemblée trouvèrent un moyen détourné de sortir du rôle passif où on les avait enfermés. Ils conquirent en quelque façon ce que nous appelons l'initiative parlementaire. Seulement, ils ne l'exerçaient pas franchement, comme on fait de nos jours; ils n'adressaient pas une demande au président pour introduire une question nouvelle. Quand leur tour de parler était venu, ils pouvaient ne pas s'en tenir à l'ordre du jour [egrcdi relationem), et traiter un sujet différent. Gomme ils parlaient aussi longuement qu'ils le voulaient et que personne n'avait le droit de les interrompre ', ils pouvaient développer leur opinion à leur aise. Mais, le plus souvent, ce n'était qu'une manifestation isolée qui n'avait pas de suite, et Tordre du jour était repris, api es cet incident de séance. Ce qui fut plus grave, c'est qu'on permit aux orateurs, en certaines circonstances, lorsqu'il
1. Caton parlait plusieurs heures de suite; si bien qu'un jour César, pendant (ju'il était consul, ne trouva d autre moyen d'avoir raison de son obstruction que de le faire saisir à la tribune du Forum, et emmener par des soldats.
leur semblait que leur opinion n'avait pas été bien comprise, ou qu'on l'altérait en la réfutant, de reprendre la parole pour l'expliquer. Cette concession en amena d'autres; comme il était difficile de refuser à celui qu'on venait de combattre le droit de répondre, il arriva que l'ancienne manière de délibérer, réj^ulière et calme, où chacun ne parlait qu'à son tour et une seule fois, devint par moments une discussion véritable, où l'on se répondait l'un à l'autre. C'est ainsi que Valtercatio, qui triomphait devant les tribunaux judiciaires, pendant les interrogatoires des témoins, pénétra dans le Sénat. Mais ce n'étaient que des exceptions, et, malgré tout, le caractère primitif de l'institution persista jusqu'à la fin. A la façon dont tout s'y passait ordinairement, on pouvait croire qu'il était encore le Sénat de la royauté et des premiers temps de la république. Ce qui complétait l'illusion, c'est que même les vieilles formules s'y étaient religieusement conservées. Après les prières adressées aux dieux de la patrie par lesquelles s'ouvrent à Rome toutes les réunions politiques, quand le président a indiqué brièvement l'ordre du jour, il demande successivement dans le même ordre, et dans les mêmes termes, à chacun des sénateurs de dire son opinion : die, quid censés'! Lorsque la liste de ceux qui ont le droit de parler est épuisée, on procède au vote. Le président l'annonce en disant : « Oue ceux qui sont de cette opinion passent de ce côté ; que ceux qui sont d'une opinion différente passent de l'autre : qui hoc censetis illlc lransile\ qui alia omnia, in hanc parlem »,
et en môme temps il doit montrer l'endroit avec la main *. Le vote fini, il en proclame le résultat en ces termes : haec pars major videlur, puis il leur dit pour les congédier : nihil vos teneo, Quirites, et la séance est levée.
Après ces explications très sommaires, il nous sera, je crois, plus facile de comprendre ce que les historiens nous racontent de la séance du 5 décembre.
Au début, le consul, selon l'usage, fit connaître l'ordre du jour.
Il aurait pu n'y être question que de la peine à infliger aux conjurés. Le Sénat, l'avant- veille, en les retenant en prison, en obligeant Lentulus d'abdiquer la préture, en votant des remerciements et des félicitations à ceux qui venaient de les arrêter, avait suffisamment montré qu'il les trouvait coupables ; il semble qu'il n'y avait pas à y revenir. Cependant Cicéron voulut que la question fût posée tout entière afin qu'il ne restât aucune obscurité dans une affaire aussi grave. Il nous a conservé le texte de son ordre du jour. 11 y demandait à l'assemblée de se prononcer à la fois sur le crime et sur le châtiment : de facto quid judicetis et de poena quid censeatis. Il ajouta, pour
1. M. Mispoulet, dans son ouvrage intitulé : La Vie parlementaire à Borne, fait remarquer que ce procédé de vote, qu'on appelait discessio, est encore pratiqué dans les Chambres anglaises où les votants, à l'appel du président, se partagent entre deux couloirs disposés des deux côtés de la salle.
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bien préciser la situation, quelques paroles dans lesquelles il laissait voir ce qu'il y avait à faire. Il est 1res probable que ce sont à peu près celles dont nous retrouvons le sens, sinon les mots eux-mêmes, dans la quatrième Catilinaire^ et qu'il est important de reproduire. « Avant de prendre vos suffrages, disaitil, je veux vous parler comme doit le faire un consul. Je m'étais bien aperçu depuis longtemps des passions furieuses qui s'agitaient au cœur de la république; je pressentais les troubles et les malheurs qui la menaçaient; mais qu'il pût naître parmi les citoyens une conjuration si vaste, si effroyable, je ne l'aurais jamais imaginé. Maintenant que tout est découvert, quels que soient vos sentiments, quelque parti que vous deviez prendre, il faut vous prononcer avant la nuit. Vous voyez la gravité du crime qu'on vous dénonce; si vous pensez n'avoir devant vous que peu de coupables, vous vous trompez. Le mal est plus étendu qu'on ne croil. Non seulement il a envahi toute ritalie, mais il a passé les Alpes et se glisse dans les provinces. N'espérez pas l'étouffer en le ménageant. Quel que soit le remède qu'on y apporte, il ne réussira que s'il est appliqué sans relard ^ » Ces paroles dites, il demanda l'opinion de Decimus Silanus, qui, en sa qualité de consul désigné, devait opiner le premier. Silanus, après quehpics mots pour flétrir la grandeur du crime et rappeler l'exemple des
1. CatiL, IV, 3. Ces paroles, à cet endroit du «liscours, ne paraissent pas tout à fait à leur place. D'ailleurs, le mot praedicam, dont se sert Gicéron, semble bien indiquer qu'elles ont précède l'ouverture du vote.
aïeux, conclut que les inculpés devaient être punis « du dernier supplice ». Evidemment c'est de la mort qu'il voulait parler, et tout le monde l'entendit ainsi; mais il ne dut pas prononcer ce mot, qui causait une certaine répugnance aux gens superstitieux*, ce qui lui permit plus tard, comme on le verra, de se rétracter. Ceux qui votèrent après lui furent tous de son opinion, jusqu'à César, qui prit la parole à son rang comme préleur désigné.
La situation de César était fort délicate. (3n le soupçonnait d'être du complot et il en avait été formellement accusé la veille. Il n'ignorait pas qu'il avait beaucoup d'ennemis qui ne cherchaient qu'une occasion de le perdre. Un autre n'aurait pas couru le risque de ranimer des soupçons dont il avait eu tant de peine à se défendre. Il aurait fait comme Crassus, qui resta chez lui pour ne pas se compromettre, ou, au moins, il aurait voté en silence, sans attirer l'attention. Mais il n'était pas de ceux qui se dérobent au moment du danger. Il savait que le parti populaire avait les yeux sur lui ; il voulait lui donner l'exemple du courage et n'hésita pas à combattre, quoi qu'il pût arriver, l'opinion de Silanus.
Salluste nous donne son discours, et c'est un des plus beaux que nous ayons conservés de l'antiquité. Mais peut-on croire que ce soit vraiment le discours de César, celui que Cicéron avait fait recueillir par
1. « Aujourd'lmi même encore, dit Mérimée, il est rare qu'un Italien prononce le mot de mort^ sans y ajouter comme correction ; Sainte a noi! »
ses sténographes et qui était transcrit dans les procèsverbaux du Sénat? Mérimée l'a soutenu après beaucoup d'autres, sans que les raisons qu'il a données aient convaincu les lettrés et les savants; Topinion générale continue à croire que Salluste a fait ici ce qu'il faisait partout, ce que faisaient sans aucun scrupule tous les historiens anciens. Sans doute il avait sous les yeux le discours véritable et nous pouvons affirmer qu'il s'en est servi pour composer le sien, puisque nous y retrouvons ce que Cicéron rapporte de l'original. Il en a conservé les principales idées, mais la disposition et le style lui appartiennent; il l'a refait à sa manière, comme il refaisait tous les autres, et je ne crois pas qu'il lui fût possible d'agir autrement. Souvenons-nous que le livre de Salluste est avant tout une œuvre de littérateur, destinée aux délicats : auraient-ils soufl'crt un mélange de tons qui pouvait nuire à l'unité de l'ouvrage ? Passe pour une lettre de quelques lignes, qu'on reproduit exactement comme une curiosité; mais le discours d'un personnage célèbre, dans une circonstance importante, c'est autre chose. Les lettrés l'attendent au passage et s'apprêtent à juger le talent de l'auteur sur la manière dont il exécutera son travail. Soyons sûrs qu'un homme d'esprit comme Salluste, et qui tenait à sa renommée, n'aura pas laissé échapper cette occasion de montrer ce qu'il savait faire.
Salluste avait approché César, et, comme il le connaissait bien, il pouvait le faire bien parler. Le discours qu'il lui prête est peut-être ce qui a le plus
servi à fixer pour nous sa figure. On y trouve de grandes pensées exprimées simplement, des vues nouvelles et profondes, et point de pédantisme politique, de la finesse sans aucun étalage d'esprit. Celui qui parle est à la fois un homme d'État et un homme du monde. Il connaît parfaitement les gens qui Técoutent, et sait le moyen de les prendre; mais son adresse n'a pas le caractère de ces petites habiletés de rhéteur qui aiment à se faire voir et dont on tire vanité. Au contraire, elle se dissimule pour être accueillie sans méfiance. Il profite à merveille de la situation qui le fait, cette fois, le défenseur des vieilles lois et des anciennes traditions. Contre ses adversaires, qui sont les partisans obstinés du passé, il invoque les exemples des aïeux, et les désarme ainsi par avance de leurs arguments ordinaires. Est-ce bien lui, est-ce Caton qui dit : « Certainement la vertu et la sagesse étaient plus grandes chez nos pères, qui avec de si -faibles ressources ont créé un si grand empire, que chez nous qui avons tant de peine à conserver ce bel héritage »? Le début de son discours est surtout d'une adresse remarquable. Il n'ignore pas qu'il parle à des gens passionnés, furieux, qui ne sont plus maîtres d'eux-mêmes. Il se garde bien de les exciter encore davantage en les contredisant ouvertement. Il commence par des paroles graves et calmes, pour les ramener à la raison. Il semble que ces anecdotes historiques longuement rappelées, ces vérités générales, qui sont presque des banalités, sur la nécessité pour ceux qui gouvernent les États de se posséder, de se
contenir, de ne pas céder à leurs emportements, conviennent aussi peu que possible à un auditoire aussi enflammé; mais il compte qu'elles produiront le résultat qu'il souhaite par l'opposition même et le contraste. On voit bien qu'il veut refroidir ses auditeurs; et il n'entame son discours véritable que quand il croit les avoir mis en état de l'écouter K
Il n'y a guère de doute que Salluste n'ait conservé les arguments dont César s'était servi; ils avaient produit tant d'effet, ils étaient si connus, qu'on n'y pouvait rien changer. César avait résolu ce problème d'être indulgent aux conjurés en paraissant sévère. Il se garde bien de justifier leur crime. Au contraire, il part de cette idée qu'aucun supplice n'est assez cruel pour eux, et s'il contredit Silanus, qui les condamne à mourir, c!est qu'il veut aller plus loin que lui. « La mort, dit-il, n'est pas un châtiment; c'est le repos après les peines de la vie, le terme de nos travaux et de nos misères. Au delà, il n'y a plus ni souci, ni joie. » 11 nous semble un peu étrange d'entendre un grand pontife, le chef de la religion romaine, nier
1. Ce long exorde est suivi d'une tirade très vive à propos de ces descriptions emphatiques que certains orateurs ont faites d'une ville en proie au pillage et à l'incendie. L'idée vient tout de suite, quand on lit ce passage plein d'une ironie si malicieuse, que César fait allusion aux lieux communs de ce genre (|ue Gicéron a prodigués dans ses divers discours et surtout dans la quatrième Catilinaire. Mais comme elle n'avait pas encore été prononcée, il faut supposer, si cette conjoncture est juste, que c'est un des morceaux où Salluste avait modifié l'original. Peut-être César avait-il raillé en passant quelque phrase déclamatoire de Silanus ou d'un autre; Salluste en aura profité pour ajouter de lui-même quelques plaisanteries et diriger la pointe contre Cicéron.
si résolument l'autre vie; mais alors on n'en parut pas fort surpris, et tout ce que Cicéron, qui était augure, trouve à lui répondre, c'est qu'il est peutêtre dangereux de renoncer aux enfers et au Tartare « que les anciens ont imaginés pour faire peur aux méchants* ». Puisque la mort, au lieu d'être le plus rigoureux des supplices, est souvent une délivrance, César propose de condamner les coupables à la détention perpétuelle. N'oublions pas que la prison faisait horreur aux Romains, et que l'adoucissement des mœurs publiques a consisté chez eux à la remplacer par l'exil. Ils seront donc rigoureusement emprisonnés, non pas à Rome, où ils pourraient être dangereux, mais dans les municipes importants, qui seront tenus, sous les peines les plus sévères, de ne pas les laisser s'échapper. De plus, leurs biens seront confisqués, et pour qu'on soit sûr qu'ils ne seront pas remis en liberté, on défendra de faire jamais aucune proposition au Sénat ou au peuple de reviser leur procès. « Quiconque contreviendra à cette défense sera déclaré ennemi de l'État et du repos public. »
César n'était pas assez naïf pour croire que toutes ces précautions serviraient à quelque chose. Il n'espérait pas non plus convaincre le Sénat de leur efficacité. Tout le monde était certain que cette détention à laquelle on allait les condamner pour toujours ne
1. CatiL, IV, 4. Du reste Cicéron avait dit ailleurs, en parlant (les enfers, la même chose et presque dans les mêmes termes que César : « quae si falsa sunt, idquod omnes intelUgunt, quid ei aliud mors eripuit praeter sensum doloris^. »
durerait guère. On savait bien que, s'ils n'arrivaient pas à se sauver dès les premiers jours pour aller rejoindre Catilina, il se trouverait au bout de peu de temps quelque agitateur populaire qui, maigres toutes les défenses, obtiendrait qu'on les remît en liberté, et qu'ils reviendraient tranquillement à Rome reprendre leurs anciennes pratiques. Mais César avait un moyen infaillible d'amener à son opinion ceux que n'auraient pas convaincus ses arguments; c'était de leur faire peur. Aussi cherche-t-il à les effrayer sur les suites de la résolution qu'ils vont prendre. Lentulus et ses complices, leur dit-il, sont certainement de grands coupables. Mais les hommes sont ainsi faits que la dernière impression est chez eux la seule qui reste. On oubliera leurs crimes pour ne se souvenir que de leur supplice, et, pour peu qu'il paraisse avoir dépassé la mesure, on voudra le venger. « On se trouve toujours mal à sortir de la légahté. Il est dangereux qu'on prenne l'habitude des mesures d'exception. Elles paraissent légitimes lorsqu'on les applique aux criminels, mais, quand les circonstances changent, elles finissent par atteindre les innocents. Ceux qui en ont usé les premiers en deviennent souvent victimes^ et il est d'autant plus facile de les frapper qu'on n'a qu'à se servir du précédent qu'ils ont créé eux-mêmes. » Tous ces raisonnements, qui sont fort justes, César les appuie sur des exemples tirés de l'histoire, et il n'a pas à chercher bien loin pour les trouver. Vingt ans à peine séparent l'époque où il parle de la dictature de Sylla. Tous ceux qui l'écoutent ont vu ces
temps affreux, et aucun ne les a oubliés. Cicéron dit bien « qu'on en a gardé une telle horreur que personne, pas même les betes, n'en pourrait souffrir le retour^ ». Mais c'est l'éternelle illusion des honnêtes gens, avec leur optimisme tenace, de croire à chaque fois que ces crises violentes sont finies pour jamais et pourtant de craindre toujours qu'elles reviennent. César le savait bien, et voilà pourquoi froidement, sans phrases, avec des faits, il rappelle ces souvenirs effrayants, il les raconte avec complaisance, il les montre à l'horizon comme une menace, et l'on comprend bien que cette annonce de proscriptions nouvelles, devant des gens qui les redoutent, sans le dire, et dont plusieurs devaient en être les victimes, ait fait courir un frisson dans toute l'assemblée.
Nous aurions peine à nous figurer, si on ne nous l'avait pas dit, l'effet que produisit le discours de César. Tout le parti, qui jusque-là votait avec un si bel ensemble, en fut déconcerté. On eut tout d'un coup le sentiment de responsabilités qu'on ne paraissait pas soupçonner, et même il sembla que le péril lointain que dénonçait César s'était subitement rapproché et quil allait éclater. Les amis, les parents du consul, quittant leurs sièges, se groupèrent autour de lui, comme pour le défendre. Cicéron nous dit qu'ils pleuraient". Ce dut être une de ces scènes dont nous n'avons guère l'idée aujourd'hui, et qu'explique
1. Calil., II, 9 : tanins illorum temporum dotor inustus est civitati, ut jam ista non modo homines, sed ne pecudes qnidem mihi passurae esse videanlur.