‹ La conjuration de CatilinaChapitre 82 sur 89 · Voyez le début de la quatrième Catilinaire · texte numérisé non relu

Voyez le début de la quatrième Catilinaire

la vivacilé démonstrative de ces natures méridionales. La situation était vraiment étrange : le Sénat se trouvait entre deux dangers, celui qui le menaçait de la part des conjurés, s'il était trop indulgent, et celui que César lui faisait entrevoir, s'il était trop sévère; il avait Talternative d'être victime de Lentulus et de ses complices, ou des vengeurs de Lentulus et il ne savait quel parti prendre. Dans cette incertitude, tous les yeux se tournaient vers le consul. On s'était habitué à le voir, depuis quelques mois et surtout dans ces dernières semaines, conduire les événements; c'était lui, et lui seul, qui venait de tirer la république de tous ses embarras. On comptait sur sa parole souveraine pour faire la lumière et rendre le calme; tout le monde souhaitait qu'il parlât. C'est dans ces conditions que fut prononcée la quatrième Calilinaire.

Par malheur Cicéron n'était pas exempt de ces inquiétudes qu'on lui demandait de calmer. Il était naturel qu'il les éprouvât plus que les autres, puisqu'il comprenait bien que sa situation rendait sa responsabilité plus lourde. Avec son bon sens perspicace, il était convaincu d'avance qu'il paierait pour tout le monde. Sans doute il était décidé à faire son devoir jusqu'au bout, mais au moment môme où il en prenait la ferme résolution, sa vive et mobile imagination le mettait en présence de l'avenir, et il ne pouvait s'empôcher d'en être effrayé. De là ces rapides successions de courage et de faiblesse qui se rencontrent déjà dans les premières Calilinaires, mais

qui sont plus fréquentes dans la quatrième. Il est sous rimprcssion des menaces de César quand il prend la parole, et ne parvient pas tout à fait à cacher l'émotion qu'elles lui ont causée. Cependant son début est énergique; il supplie ceux qui l'entourent et qui viennent de lui témoigner leur sympathie d'une façon si bruyante de ne pas s'occuper de lui, et de ne songer qu'à la république : « Quoi qu'il m'arrive, je le supporterai sans me plaindre, et môme avec plaisir, si mes malheurs servent à la gloire et au salut du peuple romain ». Sa vie même, tant de fois menacée par Calilina, il est prêt, s'il le faut, à en faire le sacrifice. C'est à cette occasion qu'il prononça cette phrase qu'on a si souvent citée dans les rhétoriques, comme un modèle de période bien faite : « La mort ne peut être ni honteuse pour un homme de cœur, ni prématurée pour un consulaire, ni misérable pour un sage, neque enim turpis mors forti viro potesl accidere, neque immatura cojisulari, nec misera sapienii ». Après tout, ce n'étaient pas seulement de belles paroles; ce qu'il a dit, il le pensait. N'oublions pas qu'il est mort pour la république; sachons-lui gré de l'avoir prévu et de s'y être résigné d'avance. Mais aussitôt après ces résolutions viriles, les inquiétudes le reprennent, et il ne nous les cache pas. Elles se manifestent par un tableau de sa famille éplorée, dont les larmes paralysent ses forces. « Je ne suis pas de fer », nous dit-il, et il nous dépeint d'une façon touchante, mais assez peu opportune, la douleur de son frère et de son gendre, Pison, qu'il a sous les yeux,

celle de sa femme et de sa fille, « désolées, éperdues )), dans sa maison, où il nous transporte. Ces alternatives se reproduisent dans tout le discours. Nous avons vu que c'est par elles qu'il l'a commencé; c'est par elles aussi qu'il l'achève. Après avoir, dans ses dernières paroles, fièrement annoncé que son parti continuera d'être triomphant, « et que la ligue sacrée des honnêtes gens aura toujours raison de la violence des factieux », il se ravise tout d'un coup pour laisser entendre qu'il est bien possible qu'il se trompe, et pour recommander, si les méchants l'emportent, son fds, qui vient de naître, à la reconnaissance du Sénat. Nous sommes surpris et choqués de ces passages subits de la confiance à la frayeur; il est très vraisemblable que ceux qui l'entendaient ce jour-là en furent moins étonnés que nous. Ces sentiments contraires se combattaient dans leur âme comme dans la sienne; mais il faut bien reconnaître que ce n'est pas un bon moyen, pour dissiper les alarmes des autres, de leur montrer qu'on les partage.

Ce qui est encore moins fait pour amener des gens irrésolus à prendre nettement un parti et à s'y tenir, c'est de leur laisser voir qu'on n'est pas décidé soimême. Or Cicéron, pendant tout son discours, n'a pas dit une seule fois d'une manière claire, définitive, ce qu'il conseille de faire. Deux opinions sont en présence, qui sont au fond très différentes; toutes les deux paraissent le satisfaire également, parce qu'elles ont l'une et l'autre la prétention d'appliquer aux prévenus la peine la plus grave. Il est vrai que cette

peine est pour Silanus la mort, pour César la prison. Mais qu'importe? « Tous les deux ont tenu le langage qui convenait à leur rang et fait voir une sévérité proportionnée à la grandeur de la faute. » Le raisonnement de César est pris tout à fait au sérieux. Il le complimente de la rigueur avec laquelle il traite les conjurés. 11 y voit « le gage éternel de son attachement à la patrie » ; elle suffit pour lui faire comprendre « quelle distance sépare les orateurs de réunions publiques {contionatores) des véritables amis du peuple ». Plutarque a raison de dire que Cicéron ne s'est pas prononcé entre César et Silanus, et môme d'insinuer qu il semblait pencher plutôt du côté de César. Il dit très nettement « que c'est le parti qui lui fait courir le moins de risques et que son intérêt se trouve de ce côté ». En somme, il pense, ou au moins il dit que, quoi qu'on fasse, la situation est bonne pour lui. « S'ils sont condamnés à la prison, il n'aura rien à craindre du peuple, puisque c'est l'avis de César; et s'ils sont punis de mort, il lui restera la ressource de rappeler que César a soutenu que la mort était un supphce plus doux que la prison. » La conclusion de son discours paraît donc être que chacun peut voter comme il lui plaira; ou si, par moments, la violence de ses invectives contre les accusés semble faire entendre qu'il incline vers l'opinion de Silanus, il ne lui arrive jamais de le dire d'une manière assez franche et assez forte pour entraîner des irrésolus.

On nous dit, il est vrai, pour justifier cette attitude

hésitante, qu'il a voulu se tenir dans son rôle de président, et qu'il ne lui était pas permis, en faisant connaître son sentiment, de peser sur les gens qu'il allait consulter. Mais alors pourquoi prendre la parole si c'était pour ne rien dire? Ses amis attendaient évidemment autre chose, quand ils le sollicitaient de parler. Ce n'était pas assez, dans une situation aussi grave, de leur donner quelques vagues conseils de fermeté et de courage. Aussi la quatrième Catilinaire, malgré l'éclat de la forme et quelques beaux élans d'éloquence, paraît-elle avoir produit peu d'impression quand elle fut prononcée. Non seulement Salluste n'en dit rien, mais Cicéron lui-même, quand il rappelle à son ami Atticus les services qu'il a rendus pendant le grand consulat et qu'on sem.ble oublier, l'a passée sous silence *.

Les sénateurs étaient donc, après le discours de Cicéron, plus inquiets et plus incertains que jamais. Quand le consul se remit à prendre l'avis des anciens préleurs, on vit bien que le désarroi s'était mis dans la majorité. Ce n'était plus cet accord des consulaires, qui avaient tous suivi fidèlement Silanus; chacun allait de son côté. La confusion augmenta encore après que Tibcrius Nero, l'aïeul de l'empereur Tibère, eut donné son opinion. Elle était à peu près la même que celle de César. Il voulait, comme lui, cpi'on gardât les prévenus en prison; seulement, il rendait la prison plus rigoureuse, et il renvoyait le jugement

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