‹ La conjuration de Catilina [microform]Chapitre 15 sur 85 · I. Virgile, VIII · texte numérisé non relu

I. Virgile, VIII

ï: il

JBÇiî^ -^ir:^:::^

compagnons d'Énée. Il comptait un héros parmi ses aïeux; son arrière-grand-père, Sergius Silus, fut blessé vingt-trois fois pendant la guerre contre Annibal, et, ayant perdu son bras droit dans une bataille, se fit faire une main de fer et continua à combattre. Mais ni cette grande naissance, ni ces exploits ne profitèrent à cette branche des Sergii; nous savons qu'elle resta pauvre et qu'aucun d'eux ne parvint dans la suite au consulat. Sans doute ils trouvaient qu'on les payait mal de leurs services, et il était naturel que leur pauvreté et l'oubli où on les laissait leur aigrît le cœur et les disposAt à la révolte. Cependant ils n'avaient pas perdu leur rang dans l'aristocratie romaine. Catilina conservait des relations étroites avec les plus grands seigneurs. C'est à Lutatius Catulus, un des chefs du parti, que sa dernière lettre est adressée, et il le traite comme un ami familier. Au moment où ses affaires étaient le plus embarrassées, il avait une maison au Palatin, dans le quartier des nobles et des riches, et la nécessité de vivre avec tous ces grands personnages devait lui rendre sa situation plus pénible. Certaines paroles qui lui échappent dans les circonstances les plus graves de sa vie montrent qu'il avait gardé tout l'orgueil de sa naissance. C'est sur elle surtout qu'il s'appuie, quand il est accusé, pour attester son inno cence, et il ne soufl're pas que l'on compare un patricien comme lui à Cicéron, un citoyen de la veille, tout fraîchement débarqué de sa petite ville. Dans cette lettre à Catulus, dont je viens de parler, où il

déclare qu'il a pris les armes parce qu'on lui a refusé ce qui lui était dû, il emploie ce mot de difjnitas^ cher aux aristocrates romains, et dont César, un autre grand seigneur révollé, se serl aussi dans une circonstance semblable *. La race, chez lui, se reconnaît partout : dans ses vices comme dans ses qualités, il n'y a rien de médiocre et de mesquin. « C'était, dit Salluste, un esprit vaste, qui méditait sans cesse des projets excessifs, incroyables, gigantesques 2. » Ou'il devait mépriser son rival Cicéron, qui lui semblait sans doute le type accompli de l'honnête bourgeois! II y avait de la crAnerie dans ses violences; il agissait volontiers au grand jour et il ne lui déplaisait pas de braver l'opinion \ Peut-être ne lui a-l-on reproché tant de crimes que parce qu'il a dédaigné, par une sorte de forfanterie, de prendre la peine de s'en défendre.

Que faut-il penser de tous ces crimes dont on l'accuse? Il y en a tant, et ils sont si abominables, qu'on n'a pu s'empêcher de concevoir quelques doutes sur leur réalité. On s'est dit que beaucoup de ces accusalions, celles surtout qui incriminent sa vie privée, ont probablement leur origine dans les procès qu'il a eus à soutenir. On sait que les avocats de Rome

1. Sali,, Cat.y 38 : f}uod stalum dignilalis non obtinehnm. — (^ésar, Dell, civ., 1, 7. Discours à ses soldats : ut ejus existimationem diqnitatemque défendant.

2. Sali., Catil., 5 : vastus animus immoderata, incredihilia, nimis alla semper cupiebat.

3. Cic, Pro MuretKty 25 : at(fue ille, ut semper fuit apertissimus, non se purgavit, sed indicavil atque induit.

:1..*^Jtt

n'hésitaient guère à charger les gens qu'ils poursuivaient de crimes imaginaires. Ils en avaient pris l'habitude dans ces écoles de déclamation, où ils s'exerçaient à l'art de parler. On leur apprenait à se servir de ce qu'on appelait des couleurs, c'est-à-dire d'une certaine manière de présenter les faits les plus insignifiants, qui les faisait paraître coupables, et môme au besoin à glisser parmi ces faits habilement dénaturés quelques mensonges utiles. Comme ils avaient vu ce moyen réussir à l'école, ils continuaient à l'employer au barreau. Ils ne prenaient môme pas toujours la peine d'inventer un crime nouveau, créé tout exprès pour la circonstance et approprié au personnage; il y en avait qui servaient pour toutes les occasions. Quand la cause semblait un peu maigre et ne fournissait pas assez à l'éloquence de l'avocat, il ne se faisait aucun scrupule d'y joindre une bonne accusation d'assassinat. « C'était devenu une habitude, » nous dit simplement Cicéron '. Et par exemple Clodia, qui ne trouvait pas que ce fût assez de reprocher à Ca^lius, son amant, d'avoir accepté d'elle de l'argent et de ne pas le lui rendre, l'accuse par surcroît d'avoir essayé de l'empoisonner. Rappelons à ce propos que ni les Grecs ni les Romains n'ont connu ce que nous appelons le ministère public, qui représente l'État, et qui aurait pu rétabhr la vérité. Tout le monde était libre d'en accuser un autre,

i Consuetudinis causa. MWeuTr, (Pro Afme/m 5), les inventions de 'ce genre lui paraissent un procédé ordinaire, une loi de l'accusation, Ujc accusaiona.

et il pouvait dire contre lui ce qui lui plaisait; des deux côtés la passion parlait seule et pouvait tout se permettre. Ce qui rendait cet abus moins grave, c'est qu'en général on n'était pas dupe de ces mensonges, on ne prenait pas à la lettre ces accusations furibondes, qui venaient de provoquer de si beaux mouvements d'éloquence, et l'audace des avocats était corrigée par l'incrédulité du public. Cependant celte habitude malsaine pouvait avoir deux dangers : le premier, c'est qu'à force de parler de ces crimes, on alïaiblissait l'horreur qu'ils doivent inspirer; en affirmant qu'ils avaient été souvent commis, on pouvait amener à les commettre, et voilà peut-ôtre une des raisons pour lesquelles ils devinrent si répandus dans cette société. L'autre danger, c'est que, dans bien des cas, ceux qui avaient intérêt à croire à ces accusations les tenaient pour vraies sans se donner la peine d'en vérifier l'exactitude, et il a pu se faire ainsi qu'après avoir couru dans le monde, elles se soient glissées dans l'histoire. C'est ce qui est arrivé peut-être l)our Catilina, comme pour beaucoup d'autres. On l'accuse d'avoir assassiné son beau-frère, probablement par complaisance pour sa sœur, qui ne pouvait pas souflVir son mari; d'avoir tué sa femme, pour en prendre une autre, son fils, dans l'intérêt d'une inarûtre, qui ne voulait entrer que dans une maison vide d'héritiers *. Tous ces crimes sont possibles dans

1. Ce dernier crime est le plus affreux de ceux qu'on reproche ;i Catilina. Cicéron y fait allusion dans la première Catilinaire (^>), Salluste dit qu'on s'accorda à l'en accuser, pro certo creditur

Fétat où se trouvait alors la société romaine, et la moralité de Catilina ne les rend pas invraisemblables; mais, comme ils sont de ceux que le public ne connaît que par des indiscrétions privées ou des bavardages malveillants, quand ils n'ont pas été l'objet d'une enquête sérieuse, il nous est aussi difficile, à la distance où nous en sommes, de les démentir que de les affirmer. Ce qu'on peut dire, c'est qu'ils sont fidèlement rapportés partons les écrivains anciens qui se sont occupés de la conjuration.

Mais qu'est-il besoin de nous attarder sur des faits que nous n'arriverons jamais à bien connaître? Il y en a d'autres qui se sont passés au grand jour, sur les places publiques, dans les rues de Home, et à propos desquels aucun doute n'est possible. Ceux-là nous permettent de juger Catilina en toute sûreté de conscience.

Il devait avoir à peu près vingt-cinq ans lorsque Sylla ramena de l'Orient ses légions pour reconquérir le pouvoir que Marins lui avait ôté. Nous ne sommes pas surpris de trouver Catilina dans son parti : c'était d'abord celui où l'appelait sa naissance; mais il avait d'autres raisons de le choisir. Son père ne lui avait laissé qu'un grand nom; il devait être pressé d'y joindre une fortune. Or personne n'ignorait que Sylla était d'une libéralité sans mesure pour ceux qui se

ICatil., 15). Cependant ce n'était peut-être qu'une de ces accusations banales, dont je viens de parler, qui étaient passées des écoles dans le barreau, et dont on se servait sans scrupule a l'occasion. Je remarque qu'elle se retrouve parmi les crimes dont on accusait Gluentius. (Cicéron, /Vo Cluentio, 9.)

dévouaient à le servir. 11 s'attachait les officiers et les soldats qui l'avaient suivi dans l'Asie en fermant les yeux sur leurs désordres et leurs rapines; on revenait toujours riche des campagnes qu'on avait faites avec lui. A Rome et dans l'Italie, les profits devaient être bien plus grands encore. Les guerres civiles sont toujours des guerres sans pitié, et Sylla n'était pas d'humeur à épargner ses ennemis. Marins, du reste, lui en avait donné l'exemple; seulement, comme il était un homme d'ordre, il procéda avec plus de régularité. Il se fit dûment autoriser par une loi à tuer tous ceux qu'il voudrait ', et Catilina, qu'il avait sans doute appris à connaître, fut choisi pour être l'un de ses exécuteurs des hautes œuvres. La besogne était bien payée, ce qui du reste était aisé au dictateur, puisqu'il rémunérait les bourreaux avec l'argent des victimes. Les biens des proscrits étaient confisqués et devaient se vendre à l'encan {sub hasla) au profit de l'Etat. Mais on ne laissait pas assister tout le monde aux enchères; ceux-là seuls qu'on voulait favoriser pouvaient approcher de la lance auprès de laquelle se tenait le commissaire chargé de la vente, en sorte qu'ils avaient ce qui leur convenait au prix qu'ils voulaient donner. C'est ainsi, disait-on, que Crassus avait commencé son immense fortune. Catilina dut y faire aussi de beaux bénéfices ; mais il ne ressemblait pas à Crassus, et l'argent ne lui tenait guère entre les mains.

Page 1