‹ La conjuration de Catilina [microform]Chapitre 17 sur 85 · Sénèque, De Ira^ III · texte numérisé non relu

Sénèque, De Ira^ III

beaucoup de gens indignes s'étaient glissés à la faveur des troubles civils, et en firent sortir soixantequatre sénateurs à la fois, Catilina n'était pas du nombre. Après la mort du dictateur, sous la pression (le César, quelques proscripteurs connus, le centurion L. Luscius, L. Bellienus, d'autres encore, qui avaient touché le prix convenu pour chaque tête coupée, et dont on retrouva les quittances sur les registres pubHcs, car tout se faisait régulièrement sous Sylla, furent poursuivis et condamnés ; il ne fut pas question de Catilina. C'est seulement un peu plus tard, quand il venait d'échouer au consulat, qu'un homme important du parti aristocratique, L. Lucceius, pensa que l'occasion était bonne pour le traduire devant les tribunaux chargés de punir les assassins [quacslio de sirariis). L'attaque dut être vive : Lucceius passait |>our un excellent orateur. Cependant elle ne réussit pas, et Catilina fut acquitté. Cicéron n'y pouvait rien comprendre, quand il voyait que des accusés qui niaient leurs crimes ou tentaient d'en atténuer la gravité étaient rigoureusement punis, et qu'on épargnait Catilina qui était bien forcé d'avouer les siens, puisqu'ils avaient eu Rome entière pour témoin, et qui sans doute ne prenait pas la peine de s'en excuser. 11 faut croire que c'était son audace même qui faisait son impunité. Celte sanglante promenade, dont on se souvenait avec effroi, lui avait créé une sorte de pres- 'ige, qui le mettait à part des autres. Cette fois encore, comme il arrive si souvent, les plus obscurs étaient frappés, et le plus grand coupable échappait.

Faut-il penser aussi que ce prestige est pour quelque chose dans Tattrait qu'éprouvaient pour lui les femmes cl les jeunes gens? C'est bien possible. Nous aurons à parler plus tard de l'appui que les femmes donnèrent à sa conjuration; elles ont aussi tenu une grande place dans sa vie privée. Celles qui furent le plus intimement liées avec lui portaient les plus beaux noms de Rome. Il y avait dans le nombre une vestale qui avait été choisie, comme elles l'étaienl toutes, parmi les familles les plus illustres; et, ce qui rend l'aventure plus piquante, c'est qu'elle était Iîi propre sœur de Térentia, la femme de Cicéron*. Le cas était grave : Catilina avait été trouvé dans sa chambre. Mais toute la noblesse de Rome s'intéressa pour elle; Caton lui-même prit sa défense. Pison, qui était un orateur célèbre, prononça en sa faveur un discours qu'on admira beaucoup, et elle fut acquittée. Dans la vie dissipée qu'il mena, et qui était, il faut bien le dire, celle de la plupart des gens de son temj)s et de son monde, on nous dit qu'il trompa beaucouj» de maris et fut quelquefois trompé lui-môme*. Il avait été l'amant de la femme d'Aurelius Orestes, dont il épousa plus tard la fdle, ce qui fit dire à Cicéron « que le môme amour lui avait fourni à la fois un

1. Dans la suite, Cicéron, qui ne voulait pas perdre un seul de ses ari^îuments contre Catilina, lui rappela ce souvenir si délicat pour lui. Il le fit avec une adresse remarquable : « Ta vie. lui dit-il, a été si pleine de crimes, que ta présence a sufli. quoiqu'aucune faute n'ait été commise, pour souiller un lieu sacré • {In toga cand., Asconius, p. 92).

2. Cum deprehendebave in aduUeriiSy cum deprehendebas adultéras ipse. (Cic, In toga cand.^ p. 93.)

enfant et une épouse ». Elle était riche et belle, mais Salluste ajoute, dans une de ces phrases impertinentes comme il sait les faire, que quand on avait parlé de sa beauté il ne restait plus rien à louer chez elle. Catilina paraît l'avoir beaucoup aimée. Lorsqu'il (juitta Rome pour aller prendre le commandement des conjurés de l'Étrurie, il écrivit à Q. Catulus une lettre qui se terminait par ces mots : « Il ne me reste plus qu'à vous recommander Orestilla et à la confier à votre honneur. Protégez-la contre toute injure; je vous en supplie au nom de vos enfants. Adieu ^ »

Tous les écrivains nous disent l'ascendant incroyable qu'il exerçait sur la jeunesse. Cicéron prétend (ju'il était pour elle un véritable charmeur : juvenlutis illecebm fuit -. On voit bien par où il devait la séduire; il avait les quahtés qui lui plaisent le plus, l'énergie, la résolution, la bravoure, une hardiesse que rien ne déconcertait. Personne ne supportait mieux les fatigues, la soif, les veilles, les privations, que cet ami des plaisirs faciles. Rien n'égalait l'agrément de son commerce et la souplesse de son caractère; il s'accommodait à tout le monde et de toutes les circonstances, grave avec les gens sérieux, plaisantant volontiers avec les enjoués, il était prôt à tenir tôte aux plus débauchés. Salluste et Cicéron sont d'accord à dire qu'il était la ressource de tous ceux qui avaient fait quelque mauvais coup ou qui voulaient tenter quelque méchante action. Il les prenait sous son

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