Cal.j il, 6 : quum haesitaret^ guum teneretur
pelles, des drapeaux, el celte aigle d'argenl de Marius, à laquelle il rendait un culte secret dans sa maison et qu'il honorait par des crimes. » Il le presse d'aller retrouver ses soldais, qui campent à Fiesula», et le centurion Manlius qui Tatlend pour déclarer la guerre au peuple romain. C'est, comme on le voit, le sujet môme et presque les expressions de la première Catilinnire. La seule différence est que cette partie avait été précédée dans le discours original par une sorte de combat singulier entre les deux adversaires, qui ne se retrouve plus, au moins sous cette forme, dans celui que nous possédons.
Chez nous, dans nos assemblées politiques, les luttes personnelles sont sévèrement défendues. Le règlement les interdit, et dès qu'elles menacent de se produire, le président, sans y réussir toujours, s'efforce de les arrêter. A Rome, on leur laissait une pleine liberté. Sous le nom d'altercatio ou d'inlerrogatio, elles avaient pris une place régulière, officielle, dans les combats de la parole; tantôt elles précédaient le discours suivi {oralio perpétua), tantôt elles lui succédaient ' ; il y avait même des cas où elles étaient tout le discours, par exemple dans les affaires criminelles, où le témoin était livré à l'avocat de l'adversaire, qui l'embarrassait de questions insidieuses, le troublait, le raillait, pour le rendre ridicule ou suspect-. Les lettres de Cicéron montrent que, dans le
1. Voyez Tite-Live, VI, 6, où elles suivent le discours, el Tacite, Hist., VI, 7, où elles le précèdent.
2. Le discours In Vatinium de Cicéron n'était primitivement qu'une interrogutio dont il a fait un discours suivi.
Sénat lui-même, malgré la gravilé qu'on attribue d'ordinaire à cette auguste assemblée, ces combats corps à corps, qui n'existaient pas à l'origine, étaient devenus très fréquents.
Avec la vivacité de son esprit et sa verve mordante, Cicéron devait y être incomparable. Mais quand plus lard il donnait son discours au public, il comprenait bien que Valtercatio n*y pouvait guère avoir de place. « Ces dialogues passionnés, disait-il, ces vives ripostes, n'ont loute leur force et tout leur agrément que quand on assiste au débat et qu'on participe à la chaleur de la discussion * » ; et il les fondait habilement dans le discours. C'est ce qu'il a fait pour la première Catilitmire. Valloratio en a disparu, et pourtant il semble qu'en cherchant bien, on en retrouve quelque Irace. L'ardeur de la lutte y est restée, el même dans ces phrases qui se suivent, le dialogue parfois se devine. L'orateur presse son adversaire d'interrogations passionnées : « Te souvieris-lu?... peux-tu nier?... » 11 note ses réponses quand il en fait : a Tu me dis : Fais une proposition au Sénat ». 11 triomphe «'ncore plus de son silence : « Pourquoi donc te laire? essaie de me contredire; je te convaincrai de mensonge ». Par moments, il paraît comme enivré de son succès, et sa joie se trahit par cet air d'insolence d'un homme qui brandirait bravement une épée contre l'ennemi qui se dérobe : non feram, non patiar, non sinnm! Si dans cette partie même, où il ne pou-
1. Ad Ait., I, 10, il raconte, dans celle lettre, son allercatio avec Clodius.
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vait pas reproduire exactement le discours primitif, il tient encore à s'en rapprocher, s'il veut au moins de quelque manière en rappeler le souvenir, pourquoi s'en éloignerait-il ailleurs sans nécessité? il n'avail aucune raison de refaire ce qui avait si parfaitemcnl réussi et obtenu tout le résultat qu'il souhaitait. Il est donc naturel qu'il ait fidèlement reproduit ses paroles, et pour les reproduire, il lui suffisait de consulter les notes que ses secrétaires avaient prises soil pendant qu'il parlait, soit plus tard, ou de se fier à sa mémoire dont on connaît la merveilleuse fidélité • . C'est ce qu'il a fait pour ses autres discours, c'est ce qu'il n dû faire pour celui-ci. Sans doute, il n'est pas impossible qu'il ait cru devoir appuyer sur quelques points, qu'il avait plus rapidement traités la première fois, encore que la première CatUinaire soit assez courte ol dans les limites ordinaires d'un discours sénatorial: peut-Otre aussi a-t-ilarrondi quelques périodes, ajoutr quelque trait piquant, quelque épithète élégante, pai amour-propre incurable de lettré; mais ces changements ont dû être de fort peu d'importance, et Ton est en droit de croire que, pour l'essentiel, le discours que nous lisons aujourd'hui est à peu près le môme
i. Cornélius Nepos, dans un passage qui nous a été conserve pars. Jérôme {Epist., li.ad Pammachium), rapporte que Cicéroii récita un jour devant lui son discours pour le tribun Cornélius, tel qu'il l'avait publié, sans y changer un mot. Les discours judiciaires étaient recueillis par la sténographie, comme le prouvent les deux éditions de la Milonienne. Quant à ceux qui étaient prononcés au Sénat, rien n'empêchait qu'ils fussent sténographiés par les secrétaires des orateurs qu'ils avaient le droit (j'in- ^rocjuife 4an8 l'assemblée,
que celui qui fut prononcé devant le Sénat romain dans cette glorieuse journée.
Ce point acquis, abordons le discours lui-môme. Rien de plus délicat, de plus compliqué que les circonstances dans lesquelles Gicéron prend la parole. Il veut obtenir de Gatilina qu'il s'éloigne volontairement de Rome. Il emploie, pour le convaincre, toutes les ressources de son art; il mêle les menaces aux prières; il énumère, avec une franchise qui ne paraît pas toujours fort adroite, les raisons qu'il a de le lui demander. On ne sera pas surpris qu'il songe à sa sécurité personnelle. Souvenons-nous que le matin môme il avait été l'objet d'une tentative d'assassinat, et que ce n'était pas la première. Après avoir essayé plusieurs fois de le faire tuer sur la voie publique, on venait d'envoyer des gens l'assassiner chez lui. Son émotion, et même sa frayeur se comprennent. Entre lui et cet ennemi, qui ne lui laisse aucun répit, il lui faut mettre une barrière, ou, comme il dit, « placer un mur » qui lui permette de respirer en paix. Mais, s'il est préoccupé de ses dangers, on comprend bien qu'il insiste encore plus sur ceux que courent ses concitoyens. Il est convaincu qu'en éloignant Catilina, il assure la tranquiUité pubhque. (^e qu'il y a de curieux dans la situation, c'est que Catilina est aussi désireux de s'en aller que Cicéron de le voir partir. On pense bien que leurs raisons ne sont pas les mômes. Cicéron croit que le départ de Catilina est le salut de la république, ♦^t Catilina c|u'il en sera la perle, pt les motifs cjui \çj
Vil- :
leur font croire sont faciles à comprendre. Calilina est avant tout un soldat; il a peu de confiance dans ses partisans de Rome, (jui parlent lant et agissent si peu. Il lui larde de se trouver au milieu de ces vieilles bandes qui lui semblent la véritable force de la conjuration. Pour Cicéron, que la politique a occupé toute sa vie, qui ne jette guère les yeux au delà de cette ville qu'il n'a presque jamais (juittée, la conjuration est toute à Rome, et c'est là qu'il faut la combattre et la vaincre. Le reste sera l'afTaire des légions dont la victoire ne lui paraît pas douteuse. D'ailleurs il connaît aussi bien que Catilina ce que valent les conjurés de Rome. Il sait que leur chef seul est à craindre, et il pense qu'une fois qu'il n'y sera plus, on aura facilement raison des autres. Voilà pourquoi il souhaite si ardemment son départ.
On dira sans doute qu'il n'avait pas besoin de le prier avec tant d'instances départir, puisqu'il pouvait l'y contraindre. Le sénatusconsulle dont il était armé lui en donnait le pouvoir, et si, comme on l'a vu, il répugnait à se charger seul d'une initiative aussi redoutable, il pouvait demander franchement au Sénat de partager la responsabilité avec lui. Mais il pouvait craindre aussi que le Sénat s'y refusât; il n'ignorait pas qu'un grand nombre de sénateurs, la majorité peut-être, n'était pas disposée à prendre des mesures compromettantes. Ce qui prouve qu'il le savait, c'est un incident curieux qui se passa pendant la lutte. A un moment où Cicéron pressait le plus vivement son adversaire de partir de lui m<^me et de
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ne pas attendre que le Sénat le condamnât à l'exil, Catilina, payant d'audace, répondit qu'au contraire il voulait lui faire décider la question. « Fais-en la proposition, dit-il au consul, et s'il me condamne, j'obéirai. » Pour parler avec celte assurance, il fallait (ju'il ne doutât pas que le Sénat n'en ferait rien. Cicéron aussi le soupçonnait, et, comme il ne voulait pas s'exposer à un refus, il s'en tira par un expédient habile. « Non, lui répondit-il, je ne ferai pas une proposition formelle, qui répugne à mon caractère ^ mais tu vas savoir tout de môme ce que le Sénat pense de toi »; alors, s'adressant encore plus directement à lui et avec plus de force : « Calilina, lui dil-il, sors de Rome, délivre la république de ses terreurs, et, si c'est ce mot que tu attends, pars pour l'exil. » Le mot lâché, il se lut. Le Sénat ne répondit rien. Aucune approbation ne se fil entendre, mais aussi aucun murmure et Cicéron, sans doute après s*être tu un moment, reprenant la parole : « Tu vois, dit-il, ils m'ont entendu et ils se taisent. Qu'est-il besoin que leur voix te bannisse, quand leur silence le dit
\. Cat., 1, 8 : non feram id quod abhoi^rel a meis moribus. — Mérimée, dans sa Conjuration de Catilina, suppose que Cicéron veut dire qu'il est contraire à ses principes politiques de prendre l'avis du Sénat pour la condanination des conjurés, et l'accuse de s'être mis en contradiction avec lui-même lorsque, quelques jours plus tard, il appela le Sénat à juger Lentulus et ses complices. C'est une erreur. Cicéron parle de ses principes d'humanité, de la douceur naturelle de son caractère qui lui rend ce rôle d'accusateur odieux. C'est ce qu'il répète dans tous les discours qu'il a prononcés à cette époque, même dans ceux où il est forcé, malgré lui, de demander des mesures de rigueur. Je reviendrai plus loin sur ce sujet.
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leur sentiment? » et il continua sur ce ton '. Il était donc convaincu qu'il ne pouvait demander aux sénateurs d'autre manifestation que de ne rien dire; leur courage n'allait pas plus loin que le silence. Cette scène est caractéristique ; il faut s'en souvenir quand on est tenté d'accuser Cicéron de faiblesse. Que pouvait-il faire, n'ayant pour appui que des gens qu'il savait incapables de résolutions viriles? Puisqu'il n'ose pas imposer l'exil à Catilina, il se voit réduit à le lui conseiller^. Il lui montre, avec toute l'habileté de son éloquence insinuante, la hdnte qu'il y a pour lui à vivre parmi des concitoyens qui le redoutent et qui le délestent. Il va jusiju'à s'attendrir sur le sort que lui fait cette haine générale. 11 lui demande, à plusieurs reprises, de s'en aller, comme un service personnel, et suppose que Rome elle-même prend la parole pour l'en prier, quoiqu'il sache très bien que Catilina n'avait aucun désir de rendre service à ses ennemis, et qu'un homme comme lui, qu'il accuse de vouloir mettre le feu à la ville, ne pouvait pas être très sensible à la prosopopée de la Patrie. 11 faut avouer que tout ce pathétique ne paraît guère de nature à toucher Catilina, et même qu'il risquait d'amener un résultat contraire. N'était-il pas à craindre
1. Il y a, dans Diodore de Sicile {Frag., livre XL), un récit un peu différent de cet incident. Par malheur le texte de Diodore est, en cet endroit, fort obscur et très controversé. M. Bloch a essayé de l'expliquer {Mélanges Boissiei., p. 65). Je crois qu'il est difficile d'en tirer un sens précis, et qu'en tout cas Diodore n'avait sous les yeux que le texte même de Cicéron, et qu'il ne l'a pas compris.