CHAPITRE VII
l'armistice du 3 1 DÉCEMBRE ET LA DÉMISSION DE PICHEGRU
Nouveaux mensonges de Fauclie-Borel. — Proposition d'armistice des Autrichiens. — Le rôle de Jourdan. — Pichegru obligé d'accepter la suspension d'armes. — Impossibilité d'établir qu'il a trahi ni avant, ni après. — Dissensions avec le Directoire. — La démission de Pichegru donnée six fois. — Activité des émissaires anciens et nouveaux. — Correspondances puériles. — Comptes d'argent. — Lettres de Deniougé. — Une nouvelle réponse de Pichegru. — Condé au roi. — Pichegru détourné d'aller à Paris. — Les lettres de la baronne de Reich. — La question d'argent réglée en dehors de Pichegru. — Mauvais vouloir des Autrichiens. — La démission de Pichegru acceptée. — Les instructions pour son successeur intérimaire.
En tout ce qu on vient de lire, où y a-t-il place, nous le demandons , pour une accusation de trahison ? La conduite militaire de Pichegru, son activité, ses intrépides efforts n'infligent-ils pas le plus victorieux démenti à Fauche-Borel, à ses inventions calomnieuses, à ce qu'il raconte de l'entente qui se serait établie par son intermédiaire entre le général et les Autrichiens?
Il importe peu qu'à cette même date, Fauche-Borel, pour tromper le prince de Condé, entasse mensonges sur mensonges (I). On peut juger de ce qu'ils valent.
^i) On le surprend à tout instant en flagrant délit d'invention et en contradiction avec lui-même. C'est ainsi que, dans le Résumé écrit pour
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Il ment lorsque, le 9 décembre, il écrit à Montyaillard : » Aujourd'hui, j'adresse à l'adorable fille (Pichep^ru) votre lettre du G, reçue en ce moment. Elle lui servira de direction. Croyez que son amour pour vous est bien prononcé et que vous n'avez à craindre aucune infidélité de sa part. " Il ment encore lorsque, le 12, il reprend : « Je ne doute point que notre adorable amie ne s'arrange pour faciliter promptement les termes du contrat de mariage. La parole étant donnée, vous n'avez plus rien à craindre que les longueurs qui pourront venir des parents. "
Tel ne paraît pas être l'avis de Klinglin. Le 8 décembre, il dit à Condé : » J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Altesse Sérénissime une copie de la lettre que Furet (Demougé) vient de m'envoyer. Vous y verrez que Pichegru donne toujours des espérances vagues. Il me semble que M. Wickham doit avoir des certitudes plus
Condé, il dit : « Sept voyages que j'avais faits dans le courant de juillet, août et septembre dans l'Alsace, soit seul, soit avec Courant, pour voir Pichegru, avaient excité à Bâle la surveillance de Bâcher qui nous avait regardés comme des émissaires d'émigrés. « Dans ses Mémoires imprimés où, avant de raconter son arrestation à Strasbourg en décembre, il veut établir que Montgaillard l'a dénoncé à Baclier, il dit tout le contraire : « Sept voyages que j'avais faits, etc., etc., n'avaient donné lieu a aucun soupçon ni à aucun accident fâcheux. » De même, en racontant cette arrestation, il prétend qu'averti par Badouville, Pichegru vint de son quartier général pour le faire remettre en liberté. Mais il est ensuite obligé de reconnaître que sa mise en liberté était ordonnée déjà lorsque Pichegru arriva à Strasbourg, et que (;elui-ci n'y fut pour rien. Du reste, il est Ijien piquant de constater ce que pensa Condé de cette aventure dont Fauche-Borel fait état à son profit et dont il a exagéré toutes les circonstances : « Notre affaire n'est pour rien dans son arrestation, écrit Condé le 27 décembre, et il n'y a rien à craindre pour les papiers, mais peut-être pour les lettres de change et l'argent. »
prononcées, vu la dépense qu'il fait pour suivre celle affaire. "
Wickham n'avait pas de certitudes plus prononcées. La dépense, il la faisait à 1 instigation de Fauche-Borel toujours habile à le duper, en expliquant à sa façon ce qu'il y avait de contradictoire entre la conduite militaire de Pichegru et les engagements qu'on lui attribuait, richegru combattait, et tous ses actes étaient justement le contraire de ce qu'attendait Condé et de ce qu'on avait annoncé aux Autrichiens. On était bien loin maintenant des promesses et des plans du mois d'août, si pompeusement exposés par Fauche-Borel ; on n'en j)arlait plus; on ne pouvait rien espérer que du temps et des circonstances. Tout l'art des émissaires consistait à établir la vraisemblance de leurs premiers dires dont aucun n'avait été suivi d'effet.
Quant à Pichegru, s'il s'était montré disposé à fa\ oriser la cause royale, il entendait le faire à son jour et à son heure. Malgré les incitations de Gondé, il n'y voulait pas employer 1 étranger, convaincu d ailleurs que des victoires lui donneraient seules le prestige indispensable à l'accomplissement de ses projets. C est donc après la victoire qu'il ne cessait de courir. S'il ne lui fut pas donné de l'atteindre, ce n'était pas faute de la vouloir. On touchait à la fin de Tannée 1795. Les belligérants restaient sur leurs positions, épuisés les uns et les autres, ayant également besoin de repos, les Français résolus à nei^pas lavouer, les Autrichiens plus disposés à le reconnaître, d'autant plus disposés que,
depuis quelques jours, leur adversaire reprenait des avantages.
En ces circonstances, dans la seconde quinzaine de décembre, surgit de leur part une proposition d'armistice. Ils étaient si visiblement intéressés à la faire aboutir, et elle devait leur procurer de si sérieuses améliorations que les accusateurs de Pichegru n'ont pas manqué de prétendre que, désireux de seconder l'ennemi, il s'empressa de lui accorder cette suspension d'armes. Mais ici encore, comme pour la capitulation de Manheim . les faits contredisent cette affirmation. Ils établissent que l'armistice fut d'abord accepté par Jourdan, et que Pichegru se trouva engagé par la conduite de son camarade. Il n'est pas de doute possible à cet égard.
Le 18 décembre, Kray, le général autrichien que le général Marceau a vaincu la veille dans une rencontre, lui envoie un parlementaire aux avant-postes de l'armée de Sambre-et-Meuse et sollicite de lui une conférence. Avant de répondre, Marceau demande à Jourdan des instructions et des ordres. Jourdan autorise la conférence. « Puisse -t- elle nous amener des quartiers d'hiver! » s'écrie-t-il. Elle a lieu le lendemain. La cessation immédiate des hostilités y est décidée, en attendant qu'on ait pu s'entendre sur les conditions de l'armistice qui est admis en principe.
Jourdan le même jour prévient à la fois Pichegru et Kléber. » Les besoins trop urgents de nos deux armées, dit-il à Pichegru, m'engagent, mon camarade, à saisir
cette occasion pour essayer (raméliorer leur sort et pour leur donner le temps de se refaire. Tu en sais trop sur cet article pour que je t'en dise davantage. Je t'engag^e donc à te dépêcher de faire un arrangement pour ton compte et à m'en faire connaître promptementle résultat pour que je puisse arrêter positivement ce qui me concernera. Cela te sera d'autant plus facile fjue le général Marceau est convenu avec le général Ivray qu'il ne pouvait exister d'arrangement pour une seule armée; qu au contraire, il devait être commun à toutes celles qui sont sur le Rhin. Je ne peux pas présumer que nous serons blâmés par le gouvernement. II connaît notre situation et, par conséquent, notre impossibilité absolue d'agir avec avantage. "
A Kléber, Jourdan avoue avec plus de force encore combien la proposition des Autrichiens lui semble opportune et précieuse pour les armées du Rhin. « L'ennemi désire ses quartiers d'hiver. Nous en avons besoin nous-mêmes au moins autant que lui. (lâchons cependant nos désirs afin qu'il n'en tire aucun avantage. Je ne sais si le gouvernement me bhimera. J'aurai du moins la satisfaction d'avoir fait le tout pour le bonheur et la conservation de l'armée. Il sera question de l'armée de Rhin-et-Mosel!e dans notre traité. Tu sens bien que je ne peux rien faire sans qu elle v participe. Je t'embrasse. "
Ainsi, Jourdan souhaite l'armistice et prend seul la responsabilité du consentement que, dès le 20, il donne à la proposition autrichienne. Deux jours plus tard.
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doutant encore de celui de l^ichegni, il insiste pour l'obtenir : « Malgré les propositions du général Kray, je n'ai pas voulu traiter pour rien de ce qui peut regarder l'armée que tu commandes. Je me suis seulement engagé à faire cesser de ta part toute hostilité en attendant que tu aies pris des arrangements pour ce qui te concerne, ce que je t'engage à faire promptement parce que ma convention n'est que provisoire en attendant que tu aies définitivement traité. Le bien de l'humanité et le désir qu'on doit avoir de procurer aux soldats du repos dans une saison aussi dure m'ont engagé à prendre ce parti. Je ne peux que t'engager à en faire autant. "
Si pressantes que soient ces incitations, Pichegru, à qui Wurmser transmet au même moment une proposition analogue à celle qu'a reçue Jourdan, refuse d'y répondre avant d'avoir consulté Rivaud, le commissaire accrédité auprès de son armée. Le 25, Rivaud l'autorise à traiter. « Sans connaître, citoyen général, les motifs qui ont pu faire suspendre les hostilités entre l'armée de Sambre-et-Meuse et celle du général Glairfayt, je me crois obligé de convenir que dans cet état de choses vous ne devez pas rejeter les propositions du général Wurmser, et que vous pouvez consentir à l'armistice qui vous est proposé, comme vous le dites, jusqu'à ce que le gouvernement ait été consulté, et sauf l'obligation de ne recommencer les hostilités qu'après avoir donné avis au général Wurmser de la décision qui aura été prise. » '
Le Directoire, en apprenant la signature de la convention, exprima aux généraux des armées du Rhin le plus vif mécontentement. Tout en rendant justice aux intentions de Jourdan, il le blâma et commença par refuser sa ratification. Il ne céda qu'aux instances de Merlin de Thionville et de Rivaud. Ils durent défendre l'armistice et énumérer " les avantages considérables qu'en retireraient les deux armées » .
Barras, dans ses Mémoires, mentionne à ce sujet qu'en annonçant au Directoire la suspension des hostilités, Pichegru allégua qu'il avait été contraint d'y souscrire par ce qui s était fait à Tarmée de Sambre-et- Meuse, tandis que Jourdan de son côté rejetait sur Pichegru la responsabilité de sa propre conduite. Pour 1 honneur de Jourdan, nous aimons à penser que Barras a été trompé par sa mémoire, 1 affirmation qu il attribue au général en chef de 1 armée de Sambre-et-Meuse étant le contraire de la vérité, telle qu'elle résulte des documents que nous venons de citer.
Ils établissent en effet que la responsabilité de l'armistice de décembre appartient tout entière à Jourdan, n'appartient qu'à lui, et que l'ignorance ou la mauvaise foi ont pu seules 1 imputer à Pichegru. Il est d ailleurs remarquable qu à cette époque, la conclusion de l'armistice fut considérée à 1 armée « comme un nouveau service rendu par Jourdan à la République » , et que dans le camp autrichien ni Wurmser ni Glairfayt ne voulaient en accepter la responsabilité. Lorsqu'il eut été
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prouvé que le second en était seul responsable, il fut relevé de son commandement.
Nous voici arrivés au 31 décembre 1795, date officielle de l'armistice, et rien encore dans la conduite militaire de Pichegru, examinée à la lumière des documents officiels, n'a révélé des intentions criminelles. Malheureux à la guerre, il se peut que ses talents incontestés jusque-là ne se soient pas élevés à la hauteur des difficultés qui se dressaient devant lui ; il se peut aussi que ces difficultés fussent réellement invincibles. Cette excuse invoquée au profit de Jourdan, il n'est que juste d'en faire bénéficier Pichegru. On ne saurait, sans méconnaître la vérité, l'accuser d'avoir trahi pendant la campagne qui finissait.
Ce n'est pas seulement l'opinion de Barras qui traite d imposteurs les émissaires de Condé et déclare que le Directoire ne crut pas au bien fondé de l'accusation, même lorsqu'il l'utilisait en vue de ses desseins politiques. C'est aussi l'opinion de Gouvion Saint-Cyr. Après avoir raconté les négociations relatives à l'armistice, il écrit : " Jusqu'à présent, j'ai défendu les opérations militaires de Pichegru contre l'inculpation de trahison. » L'affirmation vient d un adversaire qui va se transformer en accusateur; elle peut être efficacement opposée aux dires de Montgaillard et de Fauche-Borel, et en débarrasse le terrain.
Est-ce à partir de ce moment que la trahison a commencé? Gouvion Saint-Cyr le croit. Mais sa croyance
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se fonde sur un fait qu il énonce sans en fournir la preuve et sur des suppositions :
« Quand on voit Pichegru, sans aucune nécessité, laisser périr son armée de faim et de misère, les faits parlent si haut qu'il est impossible de se refuser à leur évidence. Ne croyant pas pouvoir entraîner son armée dans la révolte, il ^ eut employer l'armistice qu'il s'est vu obligé de consentir pour la détruire par les privations et la mettre hors d état de recommencer, au printemps, une nouvelle campagne. "
Quel juge impartial condamnerait sur une accusation ainsi formulée? N'est-il pas évident que Gouvion Saint- Cyr subit ici des préventions dont l'origine est postérieure à l'événement? Où est la preuve que Pichegru a laissé son armée périr de faim et de misère? Si l'armistice n'a pas pour effet immédiat de la faire passer de la détresse au bien-être, la faute en est-elle à lui? Est-il juste de le rendre responsable des maux qu'elle endure après l'armistice, alors qu'il ne l'était pas de ceux qu'elle endurait avant? C est par trop oublier qu'elle vit dans un pays ruiné par la guerre, accablé depuis longtemps de réquisitions et d'impôts, et que, continuant à ne rien recevoir du dehors, elle ne peut du jour au lendemain y voir la disette se transformer en abondance. Opérer une telle métamorphose en quelques jours n'est pas au pouvoir du général qui la commande.
Ce qui se passe à l'armée de Rhin-et-Moselle n'est que l'image de ce qui se passe à l'armée de Sambrc-et- Meuse. Jourdan ne parvient pas plus promptement que
Pichegru à assurer le bien-être de ses troupes. Au mois de mai 179(3 seulement, le 7 mai, il annonce au Directoire qu'elles sont toutes définitivement cantonnées chez les habitants et commencent à moins souffrir. Au même moment, Moreau, qui a pris le commandement devenu vacant par la démission de Pichegru, adresse à Paris une déclaration pareille, encore que Desaix, qui a fait l'intérim, ait été obligé de formuler les mêmes réclamations et les mêmes plaintes que son prédécesseur. Moreau peut en outre constater que Tarmée n'a pas péri de faim et de misère. Elle est en état de reprendre la campagne.
Réduisons donc à ce qu'elle vaut l'accusation de Gouvion Saint-Gyr, alors qu'elle est catégoriquement démentie par les faits et par cette formelle déclaration de Barras qu'au moment où Pichegru allait donner sa démission, le Directoire ne croyait pas plus avoir à se défier de lui que de Jourdan. Les soupçons ne sont nés qu'après la dénonciation de Montgaillard en 1797. C'est cette déclaration qui les a engendrés. Jusque-là, on n'a pas accusé Pichegru ; on n'a pas mis en doute sa fidélité au devoir. On ne pouvait la mettre en doute, puisque sa conduite militaire en témoignait.
Ce qui est vrai, c'est que des dissentiments s'étaient élevés entre le Directoire et lui comme entre le Directoire et Jourdan. Le nouveau g:ouvernement en voulait aux généraux de la perte des lignes de Mayence, de la reddition de Manheim, et surtout de la conclusion de l'armistice. Il imputait les revers à leur faiblesse et à
leur imprévoyance la suspension d armes acceptée au lendemain d'une victoire de Marceau, quand, de nouveau, la fortune semblait nous sourire.
Il avait contre Pichegru un autre g^rief. Il l'avait mandé à Paris le 3 novembre pour conférer avec lui. Mais Pichegru, empêché de quitter le théâtre de la guerre, s'était contenté d'envoyer à sa place un de ses lieutenants, le général Abbatucci . Par l'intermédiaire de cet envoyé, il y avait eu échange de propos aigresdoux. Pichegru le confiait à Moreau le 14 décembre : « Je vais te parler d'autre chose, de ma destitution par exemple. Tu l'as vue sans doute dans les journaux, qui ont dit un instant après que c'était faux. Eh bien ! pas du tout; je ne l'ai pas encore, mais je suis prévenu qu'elle ne peut me manquer. Peut-être seulement y mettra-t-on des formes dont je les dispenserais volontiers pour plus de célérité. J ai dit à quelques membres du Directoire des vérités qui n'étaient pas de leur genre et que, probablement, on ne me pardonnera pas. "
Le 10 janvier, dans une lettre à son ami. il confirmait : « Je ne compte pas être chargé de recommencer les hostilités. J'ai demandé déjàsixfois mon remplacement. Je le désire de plus en plus, et je ne cesserai pas mes instances à cet égard. La légèreté et l'injustice avec lesquelles j ai vu traiter le militaire qui n'est pas toujours heureux ont fait naître en moi un sentiment qu'il me sera difficile de vaincre : le dégoût. Quoi qu'il en soit, il n'altérera jamais l'amitié que je t'ai vouée. Je t'embrasse. »
Cette résolution de se retirer ne Tempêchait pas de s'occuper avec sollicitude de ses troupes. A cette même date, l'armistice désapprouvé dans la forme, ayant été ratifié quant au fond, il entreprenait l'œuvre difficile de leur cantonnement : «Je ne laisserai sur notre ligne, dont la droite est en avant de Germeshcim sur le Lenguenfeld et la gauche à Hombourg, qu'un léger cordon. L'armée de Sambre-et-Meuse laisse vingt mille hommes dans le Hunsdruck et s'établit du reste dans les cantonnements du pays de Juliers. Son cordon du Hunsdruck appuie sa gauche à Baccharach, son centre sur la Nahe, à Kirn-, et sa droite à Saint-Vendel, en remontant celte rivière. »
Au cours de la campagne, pendant que Picliegru déployait les soins et les sollicitudes dont témoignent les nombreux documents que nous avons cités, les émissaires avaient continué à s'agiter pour prouver à Gondé que le général était dans leurs mains, et que, si peu conformes que fussent ses opérations aux plans et aux engagements qu'ils lui attribuaient dès le mois d'août, il n'en poui'suivait pas moins le grand résultat auquel il avait promis de concourir.
D'autres acteurs engagés par eux étaient entrés en scène : Demougé, Wittersbach et la baronne de Reich^ le premier résidant à Strasbourg, les deux autres en terre allemande et tous trois enrôlés comme espions au service de l'Autriche. C'est Fauche-Borel qui avait entraîné Demougé dans 1 affaire, et celui-ci s était empressé d'y introduire ses deux acolytes. Entre tous ces
personnages, il y avait partie liée pour tirer des fonds des Anglais, parrintermédiairede Condé et à sa recommandation.
Au quartier général de Pichegru, à en croire une accusation dont la preuve n"a jamais été faite au moins pour certains d entre eux, ils avaient des complices ; le général Lajolais, le chef de brigade de gendarmerie Saint-Rémond, le major Thugnot, peut-être d'autres encore, comparses plus ou moins actifs, dont le rôle est assez peu aisé à définir, et enfin le plus remuant de tous, le racoleur de la bande, 1 aide de camp Badouville, dit Coco ou Cupidon, le seul des militaires impliqués ultérieurement dans les poursuites dont on puisse dire avec certitude qu il a eu dans ces obscures intrigues un rôle criminel. Quand on avait besoin de ranimer dans l'âme de Condé la confiance des premiers jours, bien ébranlée par le retard que mettait Pichegru à tenir ses prétendues promesses, on avait recours à Badouville, lequel envovait aussitôt une lettre réconfortante.
Bien significatives ces lettres de Coco et singulièrement révélatrices de la vaste escroquerie organisée autour de Condé. " Je peux vous assurer que vous êtes aimé. Mais vous ne devez pas ignorer qu'en amour, il faut le temps nécessaire pour opérer une union qui puisse faire espérer le bonheur du ménage. Il me serait trop pénible de vous servir auprès de l'aimable amie si je n'avais la certitude de son amitié pour vous. Je ne suis désolé que de ne pouvoir encore vous fixer l'époque
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à laquelle cette aimable personne consentira à 1 union tant désirée ; mais pouvant vous assurer de son amitié et de sa sensibilité pour vous, j'aime à me persuader que vous ne serez plus longtemps à soupirer. »
Ceci est du 18 novembre; le 1 7 décembre, c'est même chanson : « J'atteste que Mademoiselle Zède (Pichegru), amoureuse au delà de toute expression du Bourgeois (Gondé), ne cherche que son bien réel sans espoir d'intérêt quelconque, quoique bien prouvé. Elle continuera, comme elle l'a toujours dit, de toutes ses forces morales et physiques, à seconder les événements que les seules circonstances peuvent amener. Le mariage de Mademoiselle Zède et du Bourgeois ne se fera en règle que par les moyens que le Banquier (Pichegru) a expliqués. »
Quel crédit méritent ces assurances puériles, données au nom de Pichegru, les unes à la veille de la capitulation de Manheim quand on le voit absorbé par les soins que nécessite le salut de l'armée qu'il commande, et quand son langage et ses actes témoignent avec tant d'éclat de son désir de vaincre ; les autres alors qu'il a repris l'offensive et vient de déloger les Autrichiens des Deux-Ponts et de Hombourg? N'est-il pas visible que Badouville a écrit ce verbiage sans avoir consulté son général, dans l'unique but de fournir à ses complices des arguments propres à convaincre Gondé de la bonne foi de Pichegru?
En tout cas, il n'y a dans tout ceci que des promesses vagues, des promesses qui ne signifient rien et qui
prouvent tout au moins que, jusqu'à ce jour, Pichc^jru n'a rien fait de ce qu'on espère de lui, bien qu'à eu croire les émissaires, déjà à cette date, ses exi^jences pécuniaires aient reçu un commencement de satisfaction.
<• Chaque fois que je voyais Pichegru, écrit Fauche- Borel dans le résumé où il rend compte au prince de Coudé de ses opérations de septembre à janvier, je lui remettais des fonds; très souvent, je lui en envoyais par Badouville. Cet argent dépensé par lui aA ec la plus grande intelligence a servi à augmenter la confiance que son armée a en lui et à mettre dans sa dépendance les personnes qui lui sont nécessaires pour la grande opération qui se prépare. "
Cette affirmation, extraite du manuscrit de Chantilly, n'a pas été reproduite dans les mémoires imprimés, écrits trente-quatre ans plus tard. Il n'est pas moins nécessaire d'en démontrer l'invraisemblance. A l'époque où elle fut émise, Fauche-Borel avait reçu deWickham, en réponse à la lettre de Condé en date du 17 septembre (1), une somme de huit mille louis, destinés à Pichegru, avait dit Condé, et qui devaient lui être immédiatement versés. Or, il résulte des aveux de notre agent que cette somme, Pichegru ne l'a pas touchée et qu'elle a été pour partie employée à d'autres objets.
Fauche-Borel raconte en effet qu'après l'avoir réalisée à Lausanne, il fut autorisé par Condé — et Courant
(1) Voir plus haut, page 100.
le fut comme lui — à envoyer doux cents louis à sa famille . Il nous narre encore qu'avant de rentrer en Alsace , il fit " un achat considérable de montres d'or et d'argent " pour les offrir aux officiers de l'armée, et qu'en passant la frontière, il dut en acquitter les droits.
La somme était donc déjà fortement entamée lorsqu'il rejoignit Pichegru à Manheim . Lui remit-il ce qui restait? Nullement : i< Je le prévins, écrit-il, que j'avais avec moi les fonds nécessaires aux premiers besoins de son armée. Mais, ajoute-t-il, Pichegru me répondit que le moment n'était pas encore arrivé, qu il ne fallait pas éclater sans être sur de son fait, et qu'on pouvait, d'ailleurs, compter sur ses efforts pour en accélérer l'époque. " Donc, ce jour-là, Pichegru n'a rien touché, et, porteur de quelques milliers de louis, Fauclie- Borel en fait librement l'usage qu'il juge utile « au bien de la chose » .
Il répand dans l'armée des brochures écrites et publiées à ses frais ; « il cultive les officiers d . il les invite à sa table; il donne vingt-cinq louis à Badouville, à qui Gourant de son côté « fait faire du linge " ; il lui offre un cheval. Il verse à Salomé, rédacteur delà Gazettedes Deux-Ponts, cinquante louis, premier semestre de l'annuité qu il lui a promise pour s'assurer l'appui de ce journal. Après la capitulation de Manheim, il se rend à Strasbourg, et, pour y justifier sa présence, il s'y donne comme négociant. Il loue un magasin, 1 emplit de marchandises, draps, toiles, livres, vins fins. Ces choses
achetées très cher, il les vend aux officiers et aux soldats a avec un grand rahais et à crédit " . Enfin, manifestant l'intention de monter une imprimerie, il devient acquéreur d'une maison sur le prix de laquelle il verse un acompte de quatorze mille livres.
C'est de lui que nous tenons ces détails qu'il précise. Ils permettent de penser que ce que Condé etWickliam croyaient destiné à Pichegru ne lui est pas arrivé. On peut même en être sur pour la partie des fonds que Fauche-Borel déclare lui avoir envoyés « par 1 intermédiaire de Badouville " . Est-il besoin d ajouter ([u'il n'existe aucune trace de dépenses faites par Pichegru « pour augmenter la confiance de son armée et pour mettre dans sa dépendance >' les auxiliaires dont il avait besoin? Il faut donc conclure de ces contradictions que Fauche-Borel a menti cette fois encore, ce que ses précédents mensonges rendent singulièrement vraisemblable, et ce que permet de penser une lettre écrite par Demougé, le 21 mai 1796.
A cette date, Demougé annonce à la baronne de Reich que le général prêt à partir pour Paris a accepté des fonds. En les attendant pour les lui remettre, il se réjouil de son acceptation comme d'un succès et comme si elle se produisait pour la première fois : « J'en suis ravi, car il est probe, et ce n'est pas pour rien faire qu'on ose prendre ainsi. » D'autre part, il écrivait à Klinglin peu de jours avant : «■ Il faut se défendre de supposer à Pichegru une extension de moyens qu'il travaille à acquérir, qui ne sont pas encore à lui dans
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la plénitude nécessaire et dont on ne peut, ce nie semble, sans un jjrand danger, faire usajje avant qu'il lui soit bien connu qu il peut réussir ou pour mieux dire que le succès ne peut être incertain. »
Toute la correspondance est d'ailleurs dans le même ton que les dires de Fauche-Borel, prometteuse, pleine d'inventions, de suppositions, d espérances, sans pouvoir annoncer jamais rien de définitif.
Td février : a Pichegru a travaillé et travaille toujours à s'attirer une confiance illimitée et aveugle de son armée. Ses soldats disent hautement qu'ils iraient en enfer avec lui. "
2i février : " A Lauterbourg, la garnison a foulé aux pieds la cocarde tricolore, pris la blanche et crié : Vive le roy! Notre affaire peut éclater d'un moment à l'autre. «
i" mars : » J'attends l'argent, car Pichegru va en avoir besoin pour une expédition préparatoire et de haute vue, qu'il m'a confiée dans le plus grand secret. "
3 mars : " J'ai vu Pichegru. Il m'a mis dans des secrets qui vous étonneront. 11 a demandé un congé d'un mois. Il a allégué des affaires dans l'intérieur, chez lui. Je lui ai offert des fonds pour le voyage, et il a accepté. Donc, pour qu'il les ait, il faut que je le revoie, etye le soutirerai jusqu'au sang. Que croyez-vous que je doive lui donner pour cette conséquente démarche? Je pense qu'il me l'indiquera lui-même, surtout s'il se propose de répandre de 1 argent dans Paris. »
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5 mars : » J'ai coulé hier soir une main à fond avec mon aimable Poinsinette (Pichegru), qui enfin s'est décidée à venir dans mon cabinet. Je suis comme vous pensez bien plus savant que je ne l'ai été . Mais la matière est si vaste qu'il est impossible de me résumer. Dites à Fauche de m'envoyer les fonds qu'il a promis tant pour Pichegru qui les accepte et viendra les chercher chez moi si possible avant son départ, que pour d'autres qui composent mon petit conciliabule quis'accroit joliment et efficacement. "
10 mars : » Dites au bon Louis de se hâter pour les fonds nécessaires. Poinsinette voudrait partir dans six joiirs. »
16 mars : « Pichegru a dit en pleine table avant-hier qu il irait à Paris dire franchement aux sots gouvernants qu'il n'est pas possible de faire la guerre sans moyens, et que si son armée n'est pas payée en numéraire bientôt, il ne garantissait plus rien. Jugez si sa démarche est adroite. "
A peine est-il besoin d'observer que tout était mensonge dans ces propos, tout au moins pour ce qu'il est possible d en vérifier. La garnison de Lauterbourg ne s'était pas révoltée. Pichegru n avait pas demandé de congé. Sa démission, à cette date, était déjà donnée, et le fait que Demougé l'ignorait prouve, contrairement à ce qu'il affirme, qu'il n'était pas en possession de la confiance du général. 11 en était réduit au même désarroi que les autres agents, à la même incertitude, et, comme eux, il dissimulait son ignorance sous le men-
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son^e. On ne saurait trop insister sur ce point, parce qu'on voit éclater ici dans son plein toute Tindélicatesse des émissaires de Gondé.
A la fin de janvier, F^auche-Borel écrit à Gondé qu'il a vu Wickham : " Il a été satisfait de ce que je lui ai dit des dispositions de Pichegru et surtout de la manière dont S. E. le maréchal comte de Wurmser et Alvinzy les ont accueillies, et de leur intention d'aider de leurs moyens les projets de l'homme qui doit rendre la paix et la tranquillité à l'Europe... Je vous invite par tout ce qu'il y a de plus sacré d'avoir confiance dans le succès de la chose. "
Wickham, de son côté, écrità Pichegru. G'est Fauche- Borel qu'il charge de lui remettre sa lettre. Gette lettre, Pichegru l'a-t-il reçue? Ici encore, nous en sommes réduits aux conjectures, vu l'absence de toute réponse du général aux flatteries de l'agent anglais.
« Je viens de voir le voyageur Louis (Fauche-Borel), disait Wickham; je suis on ne peut plus content du rapport qu'il m'a donné et de son voyage et de votre santé ; ménagez-la, je vous en prie, pour l'amour de tous et surtout de votre nombreuse et malheureuse famille (votre armée), dont l'état actuel m'a vivement affecté. Gomptez sur moi pour tous les services que je serai en état de leur rendre, du moins n'auront-ils rien à craindre dans les premiers moments; je pourvoirai à tous leurs besoins, ce qui doit vous tranquilliser vous-même dans le cas que votre maison viendrait à suspendre ses engagements actuels.
« Quand mon ami ou le bon vieillard (Condé) qui vous a fait écrire par Louis trouvera bon de me demander, je me rendrai dans vos cantons, où j aurai le plaisir le plus sincère à vous voir et à vous témoigner de vive voix tous les sentiments dont je suis pénétré pour vous, et mon admiration des efforts généreux et honorables que vous faites pour relever votre famille de Tétat étroit et pénible où il a plu à la bonne Providence de la placer, momentanément sans doute, pour la rendre à 1 avenir plus digne de ses bénédictions.
« Je dois cependant vous avertir que, comme le voyage est long, les chemins mauvais, et qu'il me faudra peut-être deux jours pour me préparer, vous ferez bien d'avertir le bon vieillard à temps, qui me fera aviser tout de suite.
Il On ne me parait pas sans inquiétude du côté de la maison Rougemont et G'" (les Autrichiens) ; pour moi, je suis entièrement tranquille et parfaitement disposé à laisser le tout à votre prudence dont vous avez déjà donné tant de preuves. Malgré vos malheurs et ceux de votre famille qui doivent vous être encore plus sensibles, je ne peux dans ce moment qu'envier votre sort. Dans l'espérance de vous embrasser bientôt, je vous prie de me compter parmi les meilleurs et les plus fidèles de vos amis. — Bluet, »
Le même jour, 30 janvier, Demougé confirme ces dispositions favorables en attribuant à Pichegru le discours suivant :
a Baptiste (Pichegru) fait dire au bourgeois (Condé)
DEMISSION DE PICHEGHU 20;i
et à César (Wurmser) que, quoique l'esprit de la troupe soit tourné à la chose, par la privation qu'elle endure et le dégoût qui s'ensuit, il lui est impossible de calculer une époque fixe. Une chose surtout peut et doit la hâter : c'est si on ne paye pas bientôt la troupe en numéraire, et il n'y a pas la moindre apparence, dit-il, que cela puisse se faire. L'emprunt forcé en rend fort peu, et la vente des biens dits nationaux de la Belgique en numéraire est presque une chimère, vu surtout les préparatifs réels ou supposés que fait le roi de Prusse contre la Hollande. En second lieu, le soldat désire la paix; la trêve existe absolument contre le vœu du gouvernement qui, sans vouloir jusqu'à ce moment la rompre, ordonne cependant d'accélérer les mesures pour rentrer en campagne. Voilà donc nos armées déçues dans leurs espérances et persuadées que c'est notre gouvernement qui éloigne cette paix si désirée, tout cela concourt à notre but.
« Ajoutez à cela que la nouvelle organisation qui s'opère fait tomber dans la réforme quantité d officiers qui font autant de mécontents; que jamais on ne parviendra à avoir des subsistances que pour le plus strict nécessaire courant, et que toutes les denrées resteront à un prix auquel le soldat ne pourra jamais atteindre.
« G est par le concours de toutes ces choses que Baptiste dit que nécessairement il doit se faire une réaction qui peut se manifester d'un moment à l'autre, mais dont il est de toute impossibilité de calculer
I époque certaine. Il croit qu il n'est pas encore temps que le bourgeois fasse un mouvement en avant, et il désire qu il reste où il est dans ce moment, afin de pouvoir être prêt à se porter sur-le-champ où lui, Baptiste, le trouvera nécessaire ; il est à l'affût du moment et ne le manquera certainement pas; ce sera, dit-il, son plus beau jour. Il réitère au bourgeois son dévouement parfait pour tout ce quil est possible de faire et le prie de vouloir bien faire en sorte que les confidences de cette grande affaire ne se multiplient pas et qu'on observe la plus sévère discrétion. -
Le 27 février, Demougé ajoute : « Badouville vient de me dire de la part du patron arrivé ce matin qu il est trop extraordinairement surveillé pour venir chez moi, mais que demain il s'esquivera exprès pour venir à la campagne, où je dois le rejoindre de grand matin.
II envoie Abbatucci, son second adjudant général, à Paris, où il ne veut pas aller. Cela fera un éclat. "
Tout est donc pour le mieux, Condé reste convaincu que Pichegru, quoique empêché d'agir aussi vite qu'il le voudrait, est bien tovit à lui et prépare sa rébellion. Mais brusquement la situation se modifie. On apprend par Demougé, le 3 mars, que Pichegru a demandé un congé d un mois sous prétexte d affaires privées, et qu'il a 1 intention d'aller secrètement à Paris pour v étudier 1 état des esprits et v provoquer un mouvement propre à seconder celui de son armée. Cette nouvelle consterne Condé, et de sa consternation, de sa surprise, de son dépit, nous avons deux témoignages significatifs.
Voici d'abord une lettre en date du 4 mars qu il écrit au roi Louis XVIII à Vérone. Après lui avoir exposé tout rhistorique de l'affaire, il lui dit :
Il Nous avons cru un moment la chose fort avancée. Baptiste (Pichegru) paraissait décidé à saisir le moment où il serait appelé à Paris pour éclater. Il parait qu il la été. Mais les lettres qu'il a reçues de ses affidés lui ont fait prendre un parti fort extraordinaire et fort dangereux pour lui et pour nous. Il ne se rend point à l'appel et y envoie un de ses adjudants. Mais, ayant demandé un congé d'un mois pour voir sa famille, il me fait dire qu'il va, sous ce prétexte, se rendre incognito à Paris... qu'il sera de retour dans peu de temps et que je ne sois pas inquiet. Personne de nous ne comprend ce parti, car comment peut-il se flatter qu'un homme aussi marquant, aussi surveillé que lui, puisse être secrètement à Paris? Je suis intimement persuadé que c'est un piège qu'on lui tend, parce qu'on n'ose le destituer ni l'arrêter à la tête de son 'armée qui lui reste entièrement dévouée, et qu'il va être la victime de son imprudent courage. Si nous le perdons, tout notre espoir s'évanouit. Je lui ai donc écrit la lettre la plus forte pour le détourner de cette dangereuse et funeste idée. Nous en sommes là. Je ferai part des suites. "
Nous n'avons pas la lettre de Coudé à Pichegru. Mais nous possédons celle qu'il a écrite à Demougé. Elle est également du 4 mars :
" Comment est-il possible que Baptiste (Pichegru) ne
206 LA COISJUUATION DE PICHEGllU
voie pas le piège qu'on lui tend et qu'il aille lui-même livrer sa tête au fer des scélérats? Gomment peut-il croire qu il trompera le gouvernement français sur le lieu de son séjour, alors qu'il sait lui-même à quel point il est surveillé? L'incroyable parti qu'il prend, sans altérer encore la confiance que j'ai dans sa loyauté, passe les bornes de mon intelligence. Fauche, qui était ici hier et que j'ai chargé de vous faire passer cinq cents louis, ne le comprend pas plus que moi. Faites remettre promptement cette lettre au banquier (Pichegru) et joignez-vous à moi pour le détourner par tous les moyens possibles de ce dangereux dessein, qui va engloutir toutes nos espérances dans le tombeau qu'il va chercher. "
Demougé a-t-il remis à Pichegru la lettre de Gondé dont il est question dans celle-ci? Nous l'ignorons, aucune réponse écrite à cette lettre n'existant dans les papiers de Ghantilly. Pichegru, c'est Demougé qui l'assure, y a répondu verbalement. Il n'a, déclarc-t-il, aucun motif raisonnable pour ne pas aller à Paris; il aurait l'air de craindre » ces gueux " , ce qui donnerait prise sur lui. Il ne sera pas plus en danger à Paris qu'à son armée, « qui saurait bien le réclamer, ainsi que d'autres amis. Il est convaincu qu'il n'a rien à craindre. " Et Demougé d'ajouter que Ton ne doit pas s'alarmer sur ce voyage de Pichegru, " qui est un homme bien extraordinaire par la prudence » .
Malgré tout, le prince de Gondé n'est pas convaincu. Toute sa correspondance témoigne des inquiétudes et
DEMISSION' DE PICHEGIIU 207
des défiances que lui cause le voyage auquel s apprête Pichegru :
Il Je me flatte que plus Baptiste y aura réfléchi, plus il y renoncera, car en vérité ce serait se perdre à plaisir; et s'il compte assez sur son armée pour espérer qu'elle se révoltera à cent lieues de lui, à la première nouvelle de son arrestation, il doit encore en être bien plus le maitre quand il est au milieu d'elle. Il n'a donc qu unmotà dire pour qu'elle se déclare en me livrant en même temps Strasbourg. Je ne vous cache pas que tous ces retards, toutes ces variations font le plus mauvais effet sur les Autrichiens, et que j'ai toutes les peines du monde à persuader Wurmser et ses lieutenants que Baptiste est de bonne foi, quoique j'en sois toujours entièrement persuadé moi-même (1). .. Je voudrais bien
(J) Gondé partait toujours de ce point que les Autrichiens avaient été de bonne foi en accueillant les ouvertures relatives à l'affaire Pichegru et en autorisant \Vurmser à y répondre comme s'il les prenait au sérieux. Nous avons déjà indiqué que la cour de Vienne, résolument hostile aux Bourbons, ne cherchait à tirer de ces intrijjues que des résultats avantageux pour elle. Dans ses I^Jémoires (t. II, p. 24), Fauche-Borel est obligé de confesser « que Wurmser, cherchant à se rendre agréable à sa cour, aurait voulu donnera la maison d'Autriche l'Alsace et la Lorraine; qu'il ne voyait aucun autre moyen d'obtenir la reconnaissance de la monarchie franç.iise qu'en déterminant le roi, qui ne voulait entendre à aucun abandon de territoire, à ne pas repousser la seule concession qui pût assurer son sort politique n . — Aveu qui, soit dit en passant, réduit aux proportions d'une manifestation platonique et d'une comédie destinée à tromper Gondé les lettres que, sous les veux de ce prince, le même Fauche- Borel écrivait à Wurmser et qu'on lira au chapitre suivant. Une autre preuve non moins éclatante de l'erreur dans laquelle les mensonges de Fauche-Borel entretenaient Gondé quant aux véritables dispositions de l'Autriche résulte encore de cette déclaration de l'historien Sybell : « Des actes du ministère de la guerre autrichien ainsi que de la correspondance de Wickham ressort la preuve que Pichegru avait eu peut-être
que Baptiste à qui je marque tant de confiance en prit un peu plus avec moi. Que ne m'envoie-t-il un de ses agents pour me dire tout ce qu'il ne peut pas m'écrire? "
La question ne laissait pas d'être offensante pour les émissaires de Condé . Ils auraient pu répondre que ce que Pichegru ne pouvait écrire, ils étaient eux-mêmes chargés de le répéter au prince, et que leur parole devait avoir la même autorité que celle d'un envové du général. Mais ils avaient mieux à faire que de trahir des susceptibilités. Ils ne s'attachaient qu à calmer les impatiences de Condé.
Il Si Baptiste ne fait pas dans ce moment un coup d éclat, écrivait Fauche-Borel, c'est qu il est persuadé que l'époque n'est pas arrivée, que les choses tournent de plus en plus au but que nous souhaitons, et il risquerait de compromettre les grands intérêts en aventurant un éclat quelconque avant d'être plus sur encore quil ne l'est des autres chefs et officiers. »
De son côté, Demougé attribuait au général les propos suivants :
" On ne peut croire que je ne fasse pas ce qu on désire de moi, quand même mon opinion ne m'y porterait pas en plein. Vous savez que le gouvernement me déteste sans oser me le montrer et me craint. Vous savez comme je me suis prononcé et me prononce tous
des relations avec le prince de Condé, mais nullement avec l'Autriche; que celle-ci, au contraire, n'avait jamais vu les menées des émigrés qu'avec aversion et défiance. «
les jours, même trop, contre les gueuxqui, au fond, sont les seuls qui soutiennent opiniâtrement leur gageure et qui seuls tiendront toujours les rênes. Que dois-je espérer par la suite, si ce n est d abord des inculpations, puis des persécutions, et à la suite de cela pis peut-être encore? Vous voyez donc que je suis personnellement intéressé à une chose que ma raison prescrit et que mon cœur désire. Qu'on soit bien persuadé qu'ayant conduit la chose aussi loin qu'elle l'est, je saurai sans doute aussi saisir le moment favorable tel qu'il le faut pour ne pas manquer le coup. "
Il résulte de ces lettres, des affirmations qu'elles contiennent et des projets qu'elles attribuent à Pichcgru que ces projets ne sont pas ceux qu'est au moment d'exécuter le général. Il a fait mieux que de demander un congé; il a envoyé sa démission, et il la si bien cousidérée comme définitive que, ne comptant pas reprendre son commandement, il rédige dés ce moment des instructions pour Desaix, à qui il va le transmettre et qui l'exercera jusqu'à l'arrivée de Moreau, que Pichegru a déjà demandé comme successeur. Par conséquent, Demougé n'a pas reçu, comme il s'en vante, les confidences de Pichegru. Mais il n'est pas homme à être embarrassé pour si peu. Ne sachant rien, il a inventé. Sa correspondance, en cette occasion, n est qu'une supercherie ajoutée à tant d'autres.
Les lettres de la baronne de Reich présentent le même caractère et attestent, avec plus d'évidence encore, la cupidité des agents, la misère noire dans
laquelle ils se débattent, les procédés indélicats auxquels ils recourent pour en sortir. Parlant de Fauche- Borel, elle nous apprend au mois de mars que « cette honnête créature a eu une fatig^ue inconcevable pour aller trouver Crawfurd, s'emparer d une vigoureuse capricieuse (forte somme) et revenir vers nous comme une fertile rosée » . Mais Fauche-Borel est rentré les mains vides. Grawfurd n'avait pas d'argent. « Fauche a couru chez le prince de Condé pour le conjurer d'une avance. Il m'a laissé vingt-cinq louis pour la correspondance. M
Toute mélancolique de sa déconvenue, la baronne envoie à Klinglin le compte de ses dépenses d'espionnage et lui avoue que , pour se payer d'un déjeuner qu'elle a offert à Fauche-Borel, elle a majoré ce compte d'un louis en l'imputant au ferrage d'une mule qui n'a pas été ferrée.
Le lendemain, elle apprend que quatre cent cinquante livres vont arriver. Elle est ragaillardie par l'espoir de " cette petite rosée « et avoue « que si on pouvait se séparer des angoisses que donne le silence de Pichegru, tout serait pour le mieux » , puisqu'il est évident que la machine républicaine se détraque. Enfin, lorsqu'elle apprend que Condé n'approuve pas le voyage que Pichegru doit faire à Pai-is et qu'il ne croit pas à son retour, elle s'écrie : " Cette opinion est fâcheuse en ce qu'elle éloignera le prince de Condé de donner cours à l'argent qui nous est si nécessaire. »
Du reste, toute la correspondance de cette insipide
phraseuse n'est qu'un aveu de misère, un cri de détresse, et nous la montre toujours réduite aux expédients pour se procurer de l'argentàelle età ses associés.
Le 21 février, elle avoue qu'elle n'a plus le sou : « Je complais sur l'argent de l'Ang^leterre que Louis (Fauche- Borel) devait m'avoir accaparé. Il faut le voir et lui parler pour savoir à quoi s'en tenir. J'en suis bien impatiente. "
Le 2 4 février, elle constate que Demougé est au désespoir du retard de l'arrivée de Fauche-Borel. « Les quatre mille louis qu'il devait acquitter à Bàle à jour fixe ne l'ont pas été. et, moyennant cela, il a été obligé de faire le remboursement et se trouve sans moyens dans un moment où Pichegru pense qu'il serait urgent d'avoir une somme à sa disposition. "
Le 26 février, son impatience n'est pas calmée : « J'attends Louis chez moi ce soir avec deux mille louis que je suis chargée de faire passer à Demougé pour Pichegru, et ceci n'est qu'un acompte des cinq cent mille francs (1) qu'on destine à la grande œuvre. " Elle est pleine d'inquiétude pour ce transport qu'un bate-
(1) A rapprocher ce chiffre de cette phrase des Mémoires de Fauche- Borel : « Pour donner une idée de l'étendue de nos ressources et moyens, je dirai que M. Wickham avait écrit aussi au prince de Condé que rien ne devait plus arrêter le moment libérateur, qu'on était résolu à y employer jusqu'à douze millions. » Il est difficile démettre cette affirmation de Fauche-Borel d'accord avec un frajiment d'une lettre de Wickham à Condé en date du 30 mai : « J'ai accordé encore de l'argent à Louis (Fauche-Borel;. N'admirez-vous pas, Monseigneur, la persévérance de l'un et la facilité de l'autre? Je n'ose plus dire que c'est pour la dernière fois, de peur que Votre Altesse n'en conclue, comme à son ordinaire, que cela veut dire : J'en donnerai encore. "
lier peut s'approprier en se donnant l'air de l'avoir jeté dans le Rhin. Dans la même lettre, elle invite Klinglin à augmenter le traitement de Demougé pour le rendre égal à celui de Wittersbach.
Le 27 février, elle n'a encore rien reçu. Mais la perspective de voir arriver cinquante mille francs dorme du cœur à tout le monde. » il me semble que la machine se monte bien. »
Le 5 mars, attendant toujours, elle reçoit de Kliiiglin le montant de ses dépenses d'espionnage. " En ce moment, m'arrive votre argent. Je commencerai |>ar faire la part de Demougé pour le mois dernier. Adoptez-vous ce que je vous ai marqué pour l'augmentation de son traitement, et le porterez-vous à l'instar decehii de Wittersbach? »
Nous pourrions multiplier indéfiniment ces citations ; mais en faut-il davantage pour prouver que toutes les questions d'argent ont été agitées en dehors de Pichegru, par-dessus sa tète, et pour avoir de bonnes raisons de supposer qu il n'a rien reçu des sommes qu'on prétend lui avoir versées?
Où saisit-on, dans sa conduite, l'influence de l'argent? S'il s'est vendu, comme on l'en accuse, s'il a été payé, qu'a-t-il livré en retour? Pas plus après l'armistice qu'avant, on ne le voit travaillerau profit des Bourbons et des Autrichiens. Ceux-ci notamment ont toujours refusé de seconder les projets de Condé, soit qu'ils les aient trouvés trop pleins de périls pour eux, soit qu ils n'aient pas ajouté foi à ce qu'on leur disait des dispo-
DÉMISSIO^J DE PICHEGUa 213
sitions de Piche^jru. VVurmser, plas crédule que sa cour, était prêt à laisser Gondé passer le Rhin. Il le lui a dit. Mais, désavoué parle cabinet de Vienne, il a dû retirer sa promesse. Gondé a même reçu l'ordre de s'éloigner des bords du fleuve et de passer sur les derrières de l'armée autrichienne. 11 a dû se remuer comme un diable, crier, protester pour faire rapporter cette décision, qui, en l'éloignant de Pichegru, anéantissait ses espérances.
Les Autrichiens n'ont pas cessé de se défier de lui et de ses agents. « Ayez soin, écrit le 18 février le général d'Alvinzy à Klinglin, à propos d'un voyage de Fauche- Borel au camp autrichien, qu on ne se fie pas trop à tous ces émissaires. » Avec le temps, ces défiances ne feront que s'accroître, ainsi qu'en témoigne cette lettre du général de Bellegarde au même Klinglin, en date du 16 mai : n Vous me demandez si la correspondance avec Pichegru (1) pourra devenir utile à continuer. Si je devais en juger par le passé, je dirais que non, car jioiis ne lui avons dû jiuqu ici aucune nouvelle intéressante, aucun renseignement utile, aucune donnée sur latjuelle nous eussions pu tabler; mais maintenant, comme un joueur en perte, il parait que nous ne pourrions nous dispenser de courir après notre argent, et que, dans l'espérance que cette correspondance pourra conduire à quelque chose un jour, il faudra ne pas l'abandonner, surtout si ce n'est pas à nous à en porter les frais. »
(1) On désignait ainsi les renseignements qui arrivaient par les ajjents
Au reste, Pichegru est si loin des intentions qu ou lui prête qu il veut quitter son commandement, et qu à l'approche des élections qui vont suivre l'avènement du Directoire, il songe à solliciter les suffrages des électeurs, soit dans le Doubs, soit dans le Jura, son pays, où quelques-uns de ses compatriotes vont prendre linitiative de sa candidature. Il a envoyé sa démission au Directoire sans en parler à « ses complices » . Ils croient simplement à une course à Paris. A Condé (jul s'en émeut, ils disent « que c'est pour le bien de la chose » .
Mais Condé ne se paye pas de mots. Tant de lenteurs après tant de promesses 1 impatientent. » Le seul moyen qu il ait de me prouver sa bonne volonté, dil-il. le 26 janvier, c est de me livrer Strasbourg, ou de me fixer au moins à quelle époque. Je ne doute pas (ju il ne soit dans les mêmes dispositions. Mais cela est vraiment trop long. Il a dit à Fauche que la poire était mure. Cueillons-la donc. »
Le 27 février, devant l'inaction de Pichegru, il insiste : « Je suis persuadé qu'il fait tout ce qu il peut faire. Mais je lui prédis que, pour peu qu il tarde trop, ses projets se trouveront déjoués par les événements. Qu il se souvienne de ma prédiction. Il parait qu il veut convertir toute son armée. Il n y parviendra pas, et cela ne me parait pas nécessaire. Pourvu que nous en ayons plus des deux tiers, nous mettrons bien le reste à la raison. » Pichegru continue à ne pas répondre, bien que Condé déclare « que quelques lignes de
DÉMISSION DE l'ICIIKGlUJ 215
sa main seraient plus décisives que tout le reste » .
Le 21 mars, il quitte l'armée, et son départ achève de déconcerter Gondé, qui le serait bien plus encore s il savait qu'à cette date la démission de Picheg^ru a été acceptée. Confirmant les dires de Barras dans ses Mémoires, La Révellière-Lépeaux écrit dans les siens au sujet de cette démission : « J'atteste que ce {général n'avait jamais éprouvé ni du Directoire ni d aucun de ses membres rien qui put motiver son mécontentement. II avait, au contraire, obtenu constamment du gouvernement toutes les marques de bienveillance et de confiance que pouvait lui attirer la réputation dont il jouissait alors. Ce ne fut qu'après des demandes très réitérées et très pressantes de sa part, et à la suite de plusieurs réponses du gouvernement très obligeantes et très propres à l'encourager, que sa démission fut acceptée. "
Le Directoire l'avait reçue dès le commencement de mars et y avait répondu le 15, par cette lettre qui ne laisse aucun doute sur le caractère et la spontanéité de la résolution de Pichegru :
« C'est à regret, citoyen général, que le Directoire exécutif se rend enfin aux demandes réitérées que vous lui avez faites de quitter larmée de Rhin-et-Moselle. Il sait combien il lui sera difficile de vous remplacer. Mais il sait aussi que vous avez besoin de repos, et il l'accorde, quoique avec peine, à vos instantes sollicitations.
« Mais le repos d un guerrier célèbre n'est point
216 LA CONJUr.ATION DE PIC II EG RU
J inaction, cl lorsque son bras est fatigué, sa tête travaille et son cœur s'enflamme encore pour le salut de sa patrie. Le Directoire ne renonce donc pas à 1 avan^ tage d'employer vos talents, et il attend avec impatience 1 occasion de vous donner de nouvelles marques des sentiments de confiance et d estime que vous lui avez inspirés. — Garnot, Revvbell, Révellière-Lépeaux. »
Avant d avoir reçu cette lettre, et dés le 5 mars, Pichegru, nous Tavons dit, avait rédigé des instructions pour le général Desaix, qui devait prendre le commandement de l'armée en attendant l'arrivée du général Moreau, à (jui ce commandement allait être dévolu. Elles sont admirables, ces instructions (1). Elles témoignent irréfutablement de la sollicitude de Pichegru pour l'honneur, la gloire et le bien-être de cette armée qu on l'accuse d avoir voulu affaiblir et désorganiser, afin de l'offrir en pâture aux Autrichiens.
(1) Voir aux pièces historiques, H.