‹ La conjuration de Pichegru et les complots royalistes du midi et de l'est, 1795-1797Chapitre 14 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Plans formidables des Autrichiens. — Positions de Jourdan et de Pichegru. — Jourdan repasse le Rhin. — Manheim attaqué. — Insuffisance des effectifs dont dispose Pichegru. — L'opinion de Chasseloup- Laubat. — Mayence débloqué. — Retraite de l'armée. — Mensonge de Fauche-Borel. — Vains appels de Pichegru à Jourdan. — Jugement de Gouvion Saint-Gyr. — La garnison de Manheim. — Le généra! Montaigu. — Il capitule après onze jours de siège. — Mécontentement du Directoire. — Réponse de Pichegru. — Il reprend l'offensive.

Les avantages remportés au mois de septembre 1795 par les armées françaises — le passajje du Rhin, la prise de Dusseldorf, celle de Manheim — n'avaient pas découragé les Autrichiens. Pressés de prendre leur revanche, Glairfayt et Wurmser, chacun de son côté, procédaient, dès les premiers jours d'octobre, à des préparatifs formidables en vue d'une attaque simultanée contre les lignes ennemies.

Jourdan, le Rhin franchi, s'était établi sur le Mein, vers l'embouchure de cette rivière, au long de laquelle s'échelonnait son armée jusqu'à la Nidda. Ses soldats affamaient le pays. Avides de se dédommager sur la rive droite du Rhin des longues et cruelles privations subies sur la rive gauche, ils se livraient dans les con-

trées conquises à d'odieuses exactions qui exaspéraient les habitants et les animaient d'un ardent désir de vengeance contre les vainqueurs dont ils étaient devenus la proie.

Quant à Pichegru, il ne commandait plus qu'à une armée dispersée. Il occupait, avec trois divisions, la place de Manheim où il avait installé son quartier général. Quatre autres étaient postées entre Strasbourg et Huningue ; quatre campaient devant Mayence, préposées à la garde des redoutes élevées sur la rive gauche pour bloquer la place de ce côté. Ces redoutes ne comptaient pas moins de cent cinquante pièces d'artillerie. C'est en vertu des plans envoyés de Paris parle Comité de Salut public que les choses avaient été disposées ainsi , et par sa volonté formelle qu'une partie de l'armée se trouvait paralysée devant Mayence, dont le siège, sans utilité immédiate, s'annonçait comme une opération longue et difficile.

A l'improviste, Pichegru recevait, le 17 octobre, une lettre de Jourdan lui annonçant que, « faute de subsistances et de chevaux " , le général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse s'était décidé à repasser sur la rive gauche du Rhin, dans la crainte de compromettre, en restant sur la rive droite, les troupes qu'il commandait. Clairfayt, par une manœuvre audacieuse et habile, l'avait contraint à la retraite. Cette retraite avait bientôt dégénéré en une fuite désordonnée, aggravée par l'hostilité des paysans qui s étaient joints aux Autrichiens pour la rendre plus meurtrière.

Pichegru ne se méprit pas quant aux conséquences de l'événement. En le faisant connaître au représentant Rivaud, il lui disait : " Ce fâcheux contretemps, nous ôtant tout espoir de former de nouveau le blocus de Mayence avant la fin de la campagne, nous met dans l'alternative d'abandonner nos lignes de contrevallation pour prendre en arrière une ligne plus tranquille et plus commode, ou de perdre encore plusieurs milliers d'hommes pour les garder, ce qui deviendrait d'autant plus pénible qu'il ne reste plus de bois à cinq lieues à la ronde. » Ainsi, tout le profit de la brillante journée du 7 septembre était perdu. C'est en pure perte que, ce jour-là, Jourdan avait franchi le Rhin. Son retour en arrière semblait inconcevable à Rivaud, " aussi inconcevable que d'avoir passé sur la rive droite sans avoir tiré de la rive gauche tout ce qui était nécessaire pour se maintenir " .

Le lendemain, à quatre heures du matin, Pichegru était attaqué à son tour, sous les murs de Manheim. A midi, l'attaque durait encore. " Elle a été très meurtrière toute la matinée, à cause d'un brouillard très épais qui n'a cessé qu'à dix heures. L'ennemi très en force nous resserre beaucoup sous la place, et déjà quelques-uns de ses obus y sont arrivés du côté de la tête du pont du Necker. J'envoie un courrier sur le Haut-Rhin pour faire descendre des forces de ce côté-ci et empêcher l'ennemi de passer le Rhin pour cerner la place sur la rive gauche, ce qu'il pourrait peut-être tenter. Nous sommes fort embarrassés pour

rartillerie et les munitions, n ayant pas de chevaux. " Finalement, il fallut céder le terrain à des forces «upérieures et se réfugfier sous Manheim. Pour Piche- {jru comme pour Jourdan, le déplorable service de l'artillerie et des munitions était la cause de Téchec. En en rendant compte au Comité, le commandant de larmée de Rhin-et-Moselle proposait, « pour parer à de plus grands désavantages, de détacher des troupes de Jourdan qui n a qu'à garder la défensive de quoi fortifier la défense de >ianheim que l'ennemi cherche à prendre ou à brûler •' . Il renonçait aussi à s'emparer de Kehl, trop bien défendu par Wurmser, et rappelait les troupes qui s y trouvaient déjà afin de se rendre plus fort à ÎNIanhcim.

De cette même idée de défendre les positions qu il occupe, s inspire sa réponse à Jourdan écrite le 18 octobre, sous le feu de 1 ennemi : » Comme il n'y a pas d apparence que l'ennemi entreprenne de te suivre et de passer le Rhin; qu en conséquence, tu pourras parfaitement tenir la défensive, ne penseras-tu pas qu il «erait nécessaire de venir me renforcer sur l'une et l'autre de ces positions ou au moins de remplacer une partie de nos divisions devant Manheim qui va devenir le point de convoitise de l'ennemi? Je vais écrire à ce sujet au gouvernement. Mais, comme cela demandera du temps, je te prie, si tu partages mon avis, de prendre des mesures en conséquence. "

Le jour suivant, il revient à la charge : <' Notre affaire d'hier a duré toute la journée, mon camarade; elle a

été très meurtrière de part et d autre. Nos troupes se sont très bien battues. Mais il a fallu céder au nombre et nous resserrer sur la place, après avoir été forcés dans les villa^oes de Neckerau, de Fudenheim, etc., etc. Cette circonstance rend plus urgents les secours que je t'ai demandés pour résister aux efforts que l'ennemi ne manquera pas de faire de ce côté-ci et sur Mayence. Je te renouvelle donc mes sollicitations à ce sujet, en te priant de faire filer sur Mayence tout ce qu il te sera possible de détacher. Il me semble que, restant sur la défensive, tu pourrais prolonger ta droite jusque devant cette place. Salut fraternel. "

En présence de ces témoignages des soins et des sollicitudes de Pichegru, comme dit Gouvion Saint-Cyr, que devient le g^rief qu'on lui impute d avoir voulu livrer Manheim aux Autrichiens? Singulier moyen de livrer cette place que celui qui consiste à solliciter des secours pour la défendre. Du reste, c'est l'avis du Comité de Salut public que Jourdan doit, en ces circonstances, venir en aide à Pichegru. u Nous avons pensé comme vous quil faut que 1 armée de Sambre-et-Meuse fournisse des renforts à celle de Rhin-et-Moselle vers la gauche. Nous avons ordonné la marche de vingt-huit mille hommes, dont vingt mille munis de tout ce qui peut être nécessaire pour aller à la guerre, et huit mille destinés à tenir garnison dans Manheim. Nous avions bien pensé à envoyer ces troupes de Sambre-et-Meuse relever celles qui sont devant Mayence et à vous rendre celles-ci. Mais nous avons vu qu'en prenant ce parti,

VOUS n'auriez pu fournir à toutes les troupes ce dont elles auraient besoin pour faire une guerre de campagne. "

Les vingt-huit mille hommes promis par le Comité n'arrivent pas. Ils se réduisent à douze bataillons que Jourdan envoie le 25 octobre, dont six seulement se présentent à temps pour combattre. Contrairement à ce qu'annonçait le Comité, ces bataillons n apportent rien de ce qui leur est nécessaire. Leur présence devant Manheim ne fait qu accroître la pénurie générale de larmée et qu'accuser 1 impuissance en laquelle se trouve Pichegru de marcher à l'ennemi. Lorsqu'il a pourvu à la défense de ses positions, il lui reste à peine vingt mille hommes dépourvus d équipement. Il est réduit à prolonger son séjour devant Manheim.

Cette situation se trouve exposée avec une évidence saisissante dans une lettre qu en ce même mois d octobre Chasseloup-Laubat, chef du génie au siège de Mayence, écrit au conventionnel Gillet : « Pichegru se soutient à peine sous les murs de Manheim et ne s y soutiendra pas longtemps, ^ous autres, nous serons dans deux jours enfoncés et contraints de nous retirer de devant Mavence par le retour d'une partie de l'armée qui a fait reculer Jourdan. 8i le gouvernement n'envoie pas trente mille hommes à Jourdan et autant à Pichegru, il risque de voir reporter la guerre sur nos frontières et sur la Meuse. Je ne sais ce qui peut l'avoir entretenu dans sa sécurité sur notre position. Mais elle est environnée d'abîmes. »

La suite de la {jucrre n'allait que trop promptement démontrer l'exactitude de ces prévisions. Condamné par l'insuffisance de ses effectifs à rester sur la défensive, Picheçru ne cesse de réclamer des secours et de dresser le tableau des risques auxquels il est exposé. Ses lettres au Comité de Salut public se succèdent de plus en plus alarmantes. On lui a demandé de retarder la marche de l'ennemi, « sans toutefois livrer bataille " , jusqu'à ce que Jourdan soit en mesure de combattre ledit ennemi sur ses derrières tandis que lui-même lui fera face. Mais comment arrêterait-il une armée plusieurs fois supérieure à la sienne? On voudrait aussi qu'il s'occupât exclusivement d'une diversion sur le haut Rhin. Mais par quels moyens la rendrait-il forte et puissante, " ne pouvant déplacer une troupe des environs de Manheim avant l'arrivée de celles de Sambre-et-Meuse » , qui continuent toujours à ne pas paraître?

Le 29 octobre, la situation subitement se complique. Les Autrichiens, qui la veille sont parvenus à jeter dans Mayence par la rive droite plusieurs milliers d'hommes, font, sous les ordres de Clairfayt, une sortie sur la rive gauche. En une matinée, ils mettent en déroute l'armée assiégeante, s'emparent des retranchements qu'elle a élevés, de cent trente-huit canons qui les défendent; ils font dix-sept cents prisonniers et obligent les Français à s'enfuir.

Pichegru accourt du haut Rhin avec des renforts, reconquiert une part de terrain perdu, prend position

derrière la Pfrimm. Il s y fortifie appuyé à Worms, et supplie Jourdau de venir défendre la ]Sahe qui est à découvert. Mais, au même moment, son armée est attaquée à Manhcim. Bien quelle se batte durant toute la nuit, elle ne peut empêcher la tête de pont du Necker détre emportée par les Autrichiens, qui la p^ardent durant quelques heures et à qui larrache enfin un héroïque effort de nos soldats.

" Il en a coûté du monde à 1 ennemi. Mais en recommençant aussi souvent des attaques aussi vives, il aurait bientôt réduit par la fatigue nos troupes déjà harassées. Les approvisionnements sont très incomplets, et si l'armée se trouvait forcée sur la Pfrimm et obligée de se retirer derrière la Spirebach, la garnison de Manheim se trouverait obligée bientôt de capituler et n'obtiendrait pas sans doute de venir rejoindre Farmée. J'adopterai le parti que me paraîtront exiger les circonstances, et j en référerai d'ailleurs à votre collègue Rivaud, ainsi qu'aux avis et conseils des généraux de l'armée. "

On voit de quels désastres la retraite de Jourdan d'une rive à l'autre du Rhin avait été et menaçait d être encore la cause. Cette retraite, ses défenseurs et luimême ont affecté d'en rejeter la responsabilité sur Pichegru. Mais ce n'est là qu'un écho de ce qui se disait au quartier général de Jourdan, où on ne voulait pas admettre qu'il eût été battu par sa faute et où quelques plaintes s'élevaient déjà contre l'armée de Rhinet-Moselle. Le représentant Garreau en entretenait le

Comité de Salut public : " Il ne règne pas beaucoup d'harmonie entre les deux armées. Il semble que les chefs se jalousent les uns les autres. On reproche à Pichegru de n'avoir pas fait tout ce qu'il pouvait faire pour favoriser Jourdan sur le Mein. On crie aussi contre Merlin de Thionville. "

On reconnaîtra dans ces dires les effets de ces rivalités entre commandants d'armée, dont les exemples, en ces époques de guerre, reviennent à tout instant. Au cours de ces rivalités, les conventionnels en mission prenaient volontiers parti. Garreau était auprès de Jourdan, Merlin de Thionville et Rivaud auprès dePichegru. Chacun d'eux soutenait son général. Dans l'espèce, contre les insinuations que laissait percer Garreau, s'élèvent des témoignages irrécusables.

C'est d'abord ce qu'on sait des susceptibilités de Jourdan, que Barras, ainsi qu'on l'a déjà vu, révèle dans ses Mémoires, à propos d'un incident analogue qui survint l'année suivante entre Jourdan et Moreau, lorsque celui-ci eut succédé à Pichegru dans le commandement de l'armée de Rhin-et-Moselle. " Jourdan n a plus là Pichegru pour l'accuser de ses revers; il accuse Moreau. Joubert, qui a été commissaire du gouvernement près l'armée de Sambre-et-Meuse, appelé |)ar le Directoire à prononcer, déclare que, dans la retraite, Jourdan n'a pas conservé sa fermeté et a presque perdu la tète. Il ne se tient plus à cheval depuis (ju'il n'a plus en croupe la terreur du Comité de Salut public. »

C'est ensuite la correspondance de Pichegru, où sont abondamment exposées les causes qui l'empêchèrent de seconder le glorieux, mais imprudent passage du Rhin, exécuté par Jourdan le 7 septembre, avec plus de précipitation et de témérité que de prévoyance du lendemain, comme s'il craignait de se laisser devancer par son camarade.

Ce sont enfin les explications que fournit Jourdan luimême à Moreau qui commande alors l'armée du Nord. Il les lui envoie le 1" novembre, quand vient de s'ouvrir la période des revers. Elles sont spontanées et plus sincères que ne sont fondés ses griefs contre Pichegru, dont on n'y trouve pas, d'ailleurs, la moindre trace.

« Tu as su, mon camarade, que le défaut de subsistances et de moyens de transport m'a forcé à me retirer de la rive droite du Mein sur la rive gauche du Rhin. L ennemi, ayant profité de cette retraite, a attaqué et forcé les lignes de Mayence, quoiqu'elles fussent renforcées de douze bataillons que j'y avais envoyés. Je ne sais sur quel point larmée de Rhin-et- Moselle a fait sa retraite. Mais l'ennemi menace de se porter sur la Moselle et a coupé toute communication entre Pichegru et moi. Il s'est présenté à mon avis deux movens^pour forcer 1 ennemi à repasser le Rhin, celui de repasser ce fleuve moi-même et de me porter sur Francfort ou celui de me porter sur le flanc de l'ennemi parla rive gauche du Rhin. Mais, pour exécuter l'un ou lautre de ces deux projets, il faut ce qui

Lx\. CAPITULATION DE MANHKI.M 1()3

m'a manqué lorsque j étais sur le Mein : des chevaux et du pain, v

Voilà donc la vérité, confessée par Jourdan. S'il a été vaincu, c'est que les moyens de vaincre, il le déclare, lui ont manqué. Cet aveu esta la décliar^je de Pichegru, qui, de son côté, n'est pas moins explicite.

« Me voici, mon cher ami, dans une vilaine position, mande-t-il, le 5 novembre, à Moreau, ayant les deux armées autrichiennes sur les bras, Clairfayt en front, Wurmser en flanc. Si l'armée de Sambre-et-Meuse ne vient promptement à mon secours, je ne pourrai résis-^ ter. Les lignes de Mayence ont été forcées. Une partie des troupes s'est mal et peu battue. Une division a fait le jour même une retraite en fugue (1) de douze lieues, et si l'ennemi eût su en profiter, je ne sais ce que serait devenu ce corps d'armée que je suis venu recueillir de Manheim derrière la Pfrimm avec quelques renforts que j'ai amenés. Je suis loin d'être tranquille dans cette position, qui n'est naturellement pas bonne et sur laquelle je n'ai que des forces inférieures. Le général Wurmser est toujours sur Manheim où il a fait trois tentatives de vive force, dont deux dans la nuit.

(1) La 8^ division, commandée par le général Courtot. " Ce général, à qui avait été dicté un plan de retraite en cas de malheur, ne s'y conforma pas ; il ne communiqua avec aucun général. Sa division était absolument débandée et commit toutes ies horreurs et brigandages possibles. La cavalerie ennemie put se jeter sur le centre droit de la 9'' division Gouvion Salnt-Cyr), qui fut sauvée par une charge du 2'' chasseurs, qui fut à son tour accablé par les forces sans cesse accrues. " Rapport du général Schaal sur l'affaire du 1^'' novembre^ qui conclut que c'est » à la lâcheté d'une partie des troupes " qu'il faut attribuer la défaite.

164 LA CONJURATION DE l'ICIIEGRU

il s'est rendu inailre les deux fois delà tête de pont du Necker ; mais il a perdu beaucoup de monde et n'a pu y tenir.

u Je n'ai encore vu ces troupes-ci se battre comme il convient qu'une seule fois, c'est lorsque Wurmser vint nous resserrer sur Manheim. Quoiqu il eut vingt à vingt-cinq mille hommes, nous lui résistâmes pendant environ six heures sans perdre un pouce de terrain, avec huit ou dix mille hommes seulement. Je suis forcé de convenir que si j'avais eu des troupes et des généraux comme à l'armée du Nord, je n'aurais pas encore éprouvé mon premier revers. Je vais faire arrêter le général qui commandait la division qui a si bien couru (1). >

Signalons en passant que cette affaire du 1" novembre fournit à Fauche-Borel une occasion de mentir qu'il ne laisse pas échapper. Dans le résumé de ses démarches, qu'il adressait à Condé, il écrit : » En quittant Manheim, Pichegru alla trouver Jourdan, avec lequel il eut une conférence. Il en est Tami particulier, et c'est ensuite des déterminations prises dans cette conversation que la déroute de larmée de Sambre-et-Meuse a eu lieu, ainsi que la perte du grand parc d'artillerie «ous Mayence. J ai su ces détails par Badouville. J'ai su même que Pichegru s'attendait à être poursuivi jusque sous les murs de Strasbourg, et que, si cela fût arrivé, tout était arrangé pour réunir son armée à celle de

(l)Le généra! Courtot fut traduit Jevant un conseil de guerre que présidait Pichegru et condamné à trois mois de prison.

Condé. » Il n'est pas besoin de faire ressortir la fausseté de ces dires qui associent Jourdan à Pichegru dans l'œuvre de trahison, et que Fauclie-Borel n'a pas osé répéter dans ses Mémoires imprimés. Quand il les énonçait, c'était pour obtenir de l'argent de Condé.

Cependant, dans la situation si critique où se trouve Pichegru, il ne peut avoir d'espoir qu'en Jourdan. 11 le lui a dit par trois fois ; il le lui répète avec plus de force le 6 novembre. Sa lettre trahit la surprise et le mécontentement que lui fait éprouver l'inutilité de ses appels.

<i Je t'ai engagé à marcher en forces sur la Nahe pour contenir l'ennemi et empêcher qu'il pénètre le long de cette rivière entre les deux armées ou qu'il m'écrase avec la grande supériorité de ses forces. Je suis depuis huit jours dans l'incertitude de tes mouvements et par conséquent dans de cruelles inquiétudes. J'ai jeté sur la Nahe un parti de cent chevaux, commandé par un officier intelligent, à l'effet d'éclairer les mouvements de l'ennemi et de communiquer avec toi, ce qui eût été prompt et facile, si tu en eusses fait autant de ton côté. Ce parti a trouvé les six derniersbataillons que tu as envoyés vers Mayence, lesquels, étant arrivés sur Bingen le lendemain de la retraite des lignes, ont remonté la Nahe et sont venus surKirn, où je leur ai adressé l'ordre d appuyer sur la gauche de cette armée-ci aux points de Volfstein et de Rockenhausen pour couvrir les gorges de Kavserlautern.

« Si tu n'as pas fait encore ton mouvement sur la Nahe,

je crains bien qu'il ne soit trop tard, car, depuis quelques jours, 1 ennemi nous montre ici beaucoup de forces et pousse des reconnaissances jusque sur nous, ce qui annonce, de sa part, l'intention de nous attaquer. Si cela arrive, je dois m'attendre à être battu ; je suis peu en état de résister, ayant été beaucoup affaibli en troupes, en artillerie et en munitions par la retraite qu'une division a faite dans le plus g^rand désordre, et, la pénurie de chevaux n'ayant pas permis de sauver ces différents objets, on a été obligé d'en faire sauter une assez grande quantité.

a Les troupes sont d'ailleurs dans un état pitoyable, sans chaussures, sans capotes, sans baraques, et livrées depuis huit jours aux injures du temps et aux intempéries de la saison. Je te demande si l'on peut beaucoup compter sur elles. La nécessité de couvrir Manheim me détermine seule à rester sur la position de la Pfrimm qui naturellement n'est point bonne et pour laquelle je n ai pas assez de troupes. J y tiendrai tant qu'il sera possible ou tant que le gouvernement ne me donnera pas des ordres contraires. Si je suis forcé de me retirer, j'appuierai ma gauche sur Kayserlautern et ma droite à la Spirebach, et, si je suis encore chassé de là, j'irai J ns les lignes de la Quiecb ; il est de toute impossibilité qu'avec le peu de troupes que j'ai, je m'étende jusqu'à la Sarre. En conséquence, tu devras au besoin couvrir cette rivière et les places qui en dépendent.

li Je continuerai à jeter un parti de cavalerie à notre gauche entre la Nahe et la Glau. Tâche d'en avoir un

de ton côté vers Kirn ouOberstein; cela facilitera beaucoup notre correspondance... Je reçois au moment du général Saint-Cyr, commandant la gauche de cette armée-ci, copie d'une lettre du général Marceau datée de Simeren le 12 brumaire (3 novembre), qui lui annonce que son intention est de s'avancer sur la Nahe. Cela me rassure un peu . Mais il est indispensable que tu lui donnes des forces suffisantes, sans quoi nous serons battus alternativement. Depuis troisjours, l'ennemi est assez tranquille sur Manheim ; il perfectionne sa contrevallation. Je crains que Wurmser ne fasse un passage sur mes derrières; il a des forces suffisantes. »

Ainsi, Jourdan ne saurait alléguer qu'il n a pas été prévenu. Il sait que Pichegru compte sur lui et ne peut compter que sur lui. A quel mobile obéit-il en ne venant pas à son aide? En est-il empêché par l'état de son armée? Est-ce que, obligé, comme il le prétend, de couvrir les places de la Meuse, la Belgique et le Luxembourg, — il semblerait cependant que ce soin doive incomber à l'armée du Nord h laquelle, au même moment, il demande des secours, — il ne peut veiller à celles de la Sarre ?

Toujours est-il qu'il laisse Pichegru en tète à tète avec l'ennemi. Du 10 au 13 novembre, l'armée de Rhin-et-Moselle subit des attaques ininterrompues sous les murs de Manheim, que convoitent les Autrichiens commandés par Kray. Nos troupes accomplissent des prodiges à Frankenthal, à Turkheim, dans les gorges de Kayserlautern. Desaix, qui commande l'avant-garde, se

bat comme un lion. Plusieurs généraux sont blessés, le général Decaux est fait prisonnier. La 5" division sous les ordres de Beaupuy, la neuvième qu'entraine Renaud, résistent héroïquement. Les chefs électrisent par leur exemple les soldats qui meurent de faim. « Ils se battent à jeun. Après s'être battus tout le jour, ils n'ont pas, le soir venu, un morceau de pain à manger. " Malgré cela, ils se battent bien, c'est Pichegru qui 1 affirme.

Lui-même reçoit dans une lettre saisie sur une estafette ennemie, et qui a pour auteur un officier autrichien , l'hommage qu'a mérité sa bravoure. «A Frankenthal, écrit cet officier, nous avions affaire à un grand général. La retraite fut un chef-d'oîuvre d'art militaire. Notre cavalerie ne put en venir aux mains à cause dos positions avantageuses que sut prendre l'ennemi. Il nous fait acheter cher tous les pas que nous faisons en avant. Le fort de Manheim est à nous ; nous n'y trouvons que cinq hommes. L'ennemi se retire à temps de ce fort. Nous sommes maîtres de Madenheim et nous voyons encore des avant-postes français à Musbach. » Mais que peut tant d'intrépidité contre un ennemi qui se renouvelle sans cesse, alors qu'on ne peut lui opposer des troupes fraîches et qu'il rencontre toujours devant lui les mêmes effectifs de plus en plus affaiblis par leur dénuement et les vides qui se font dans leurs rangs? A cette heure, Pichegru, découragé par l'impuissance à laquelle il est réduit, songe à donner sa démission. Il l'annonce au «rouvernement : « J'ai couru les chances

heureuses de la guerre. Je crains de les avoir épuisées. Je vous demande, citoyens représentants, de {garantir l'armée de celles malheureuses qui pourraient métré réservées et d'en transmettre le commandement à un autre qui pourra les faire changer avantageusement. Ma santé s'est beaucoup altérée depuis quelque temps. »

Cette lettre est du 0 novembre. Malgré les sentiments qu'elle exprime, Pichegru fait, les jours suivants, tête au péril ; et lorsque enfin il est obligé d'abandonner sa position de la Pfrimm, pour en prendre une autre derrière la Quiech et Landau, il peut se rendre cette justice que lui rendent également Rivaud, Bâcher et tous les témoins de ses efforts, que sa défaite ne pouvait être conjurée qu'autant qu'on l'aurait secouru. Ne l'ayant pas été, il est sans reproche. « L armée, écrit Rivaud le 1 1 novembre, manque de tout en fait de moyens pour soutenir la campagne. Si l'armée de Sambre-et- Meuse avait fait son mouvement sur la Nahe, on n'eut peut-être pas essuyé ce nouveau revers. »

On voit ici l'accusation se déplacer et le grief de Jourdan devenir le grief de Pichegru. Quand les défenseurs du premier font un crime au second de ne l'avoir pas secouru, les défenseurs de celui-ci peuvent objecter que l'armée de Sambre-et-Meuse avait l'ordre de venir en aide à l'armée de Rhiu-et-Moselle et ne l'a pas fait. La question a été d'ailleurs résolue par un juge que ni les uns ni les autres ne récuseront. Parlant de l'inexplicable retard que mit Jourdan à marcher au secours de Pichegru, Gouvion 8aint-Cyr dit :

« Ce retard provient-il de sa volonté ou de l'impossibilité où il peut s'être trouvé d'arriver plus tôt? Dans le premier cas, ce serait une grande faute, et, dans le second, un malheur. J'ai eu sous les yeux une correspondance dans laquelle on fait une si triste peinture de l'armée de Sambre-et-Meuse à cette époque sous le rapport des besoins et surtout de la discipline que, d'après cela, on ne pourrait plus attribuer le retard dont nous parlons à d'autres causes qu'à 1 abandon dans lequel le gouvernement laissait ses armées. Cette explication me paraît si naturelle qu'elle dispense de recourir à des suppositions telles que la trahison de Pichegru, qui, je le crois du moins, n'eut lieu que plus tard. "

N'empêche qu'à cette date du 13 novembre, l'armée de Rhin-et-Moselle, chassée des abords de Manheim, ne pouvait plus défendre cette place, et qu'à dix jours de là, la garnison qu'y avait laissée Pichegru allait être obligée de capituler.

Entre tant de griefs imputés à Pichegru, il n'en est pas que ses accusateurs aient plus ardemment exploités contre lui que cette capitulation de Manheim. Elle est leur grand cheval de bataille; elle constitue à leurs yeux la preuve inéluctable de la trahison. Voici comment l'un d'eux résume l'opinion générale dans un de ces dictionnaires encyclopédiques destinés à venir en aide à l'ignorance des gens qui cherchent à se faire à peu de frais une érudition superficielle : « Pichegru opéra sa retraite sans être inquiété, abandonnant de

propos délibéré dans Manheim un corps de neuf mille Français qui, investis dans une ville mal fortifiée par toute une armée victorieuse, trouvèrent là une mort glorieuse, mais inutile à la patrie. »

Autant d'erreurs que de mots. On a vu que la retraite de Pichegru fut au contraire terriblement inquiétée. Ce ne fut pas de propos délibéré qu'il laissa une garnison dans Manheim, mais sur l'ordre formel du Comité de Salut public. Cette garnison n'y trouva pas une mort glorieuse, puisqu'elle capitula après onze jours de siège.

La vérité, c'est qu'ici encore, les accusateurs ont pris à la lettre et accepté, sans les contrôler, les mensonges de Montgaillard et de Fauche-Borel. « Le général Pichegru, raconte Montgaillard, chargea Fauche- Borel de dire au prince de Condé qu'il avait laissé à Manheim , pour défendre la place , neuf à dix mille hommes, tout ce quil avait de plus mauvais dans son armée; qu'il espérait qu'il en reviendrait peu, et que les Autrichiens en feraient bon compte ; qu'il avait donné le commandement au général Montaigu, officier sans talents et qu'il regardait comme hors d'état de soutenir longtemps le siège. "

Fauche-Borel, dans ses Mémoires imprimés, oppose à ce récit un démenti formel et indigné : « C'est une fausseté insigne. Je n'ai jamais dit ou écrit pareille chose au nom du général Pichegru. J'ai encore sous les yeux le rapport de mes opérations depuis le 25 septembre 1795 jusqu'au 12 janvier 1796, et je défie qu'on

y trouve, etc., etc. » On est confondu par un tel e.vcès d'effronterie et d'impudence dans le menson/je. Le rapport dont parle Fauche-Borel est en notre possession. Il y est dit : « Lorsqu'on vit que Manheim allait être cerné, Pichegru s'occupa de la garnison qu'il voulait y laisser. // la composa des troupes dont i esprit était le plus mauvais, de celles sur lesquelles il pouvait le moins compter. »

En voilà assez pour prouver que le récit de Montgaillard, en ce qui touche cette affaire de Manheim, s'est hien réellement inspiré des dires de Fauche-Borel, et que, dans la circonstance, c'est bien celui-ci qui ment une fois de plus, comme il a si souvent menti et comme il mentait en attribuant à Pichegru un projet qu il a lui-même inventé de toutes pièces.

Dès le 23 octobre, le Comité de Salut public avait écrit au général : « Si votre armée était forcée de reculer, il ne faudrait point pour cela abandonner Manheim. Il faudrait y tenir avec la dernière opiniâtreté, au risque même d'avoir la garnison prisonnière. Mettez dans cette place un commandant intrépide qui soit résolu de défendre la brèche et de ne point se rendre. Le général Desaix nous parait convenir. Qu'on jette des subsistances dans la place. Qu'on en fasse sortir, s'il est nécessaire, toutes les bouches inutiles, car, si l'ennemi vient à reprendre cette ville, voilà tout le fruit de la campagne perdu; plus de passage pour nous et l'ennemi maître de se déployer à son aise, à l'aide de ces forteresses de Mayence, Manheim, Erenberestein.

Manheim est une place très forte; on peut faire des blindages pour mettre des subsistances à l'abri, et il est à présumer de plus que l'ennemi ne voudra pas bombarder cette belle ville qui lui appartient. Pour conclusion, à quelque prix que ce soit, il faut que cette place nous reste, et ce sera chose facile, puisque Jourdan ne tardera pas à venir la délivrer. Si elle ne se rend point aux sommations de l'ennemi, celui-ci, ne pouvantavoir l'artillerie et les autres moyens nécessaires pour en faire un siège régulier, n'aura rien de mieux à faire que de se retirer, sous peine d'être serré entre les deux armées de Rhin-et-Moselle d'une part, et de Sambre-et- Meuse de l'autre. »

Dans ces prévisions optimistes, on devine la pensée de Carnot. Du fond de son cabinet, loin du théâtre de la guerre, il dresse des plans fondés sur des hypothèses qui ne se réaliseront pas et qu'il ne concevrait pas si, dans son aveuglement et son ignorance, il n'était empêché de voir les choses telles qu'elles sont. L'ennemi qu'il croit hors d'état de faire le siège de Manheim a déjà pris ses dispositions à cet effet et n'hésitera pas à bombarder la place. Jourdan, dont il croit le concours assuré à Pichegru, sera lui-même paralysé, et la réunion des deux armées sur laquelle compte Carnot ne se réalisera que tardivement. D'autre part, malgré les incessantes réclamations de Pichegru, la place n'a pas été approvisionnée. Sous le feu de l'ennemi, son ravitaillement devient singulièrement difficile, sans compter qu'il n'y a ni casemates ni magasins voûtés pour pro-

téger les munitions et provisions qu'on y jette en liàte, tant bien que mal.

Néanmoins, Pichegru se conforme aux ordres qu'il a reçus. Il laisse une gfarnison dans la place. 11 la forme non de ce qu'il a de plus mauvais comme troupes, ainsi qu'on l'en accusera, mais de ce qu'il peut trouver de mieux dans cette armée qu'ont découragée les cruelles privations qu'elle subit. S'il n'en confie pas la défense à Desaix, c'est que Desaix est à lavant-garde des bataillons de campagne, où il rend d'importants services. Il se croit plus propre à ce poste qu'à tout autre et désire v rester. A défaut de lui, Pichegru, d'accord avec les représentants du peuple en mission, choisit le général Montaigu.

Est-ce un général incapable, sans talents, sans énergie? Ses états de services répondent. Il a quarantequatre ans. Il s'est engagé à dix-sept. Il a conquis ses grades à la pointe de l'épée. Il est couvert de blessures. Il s'est distingué en Hollande. A Fleurus, il s'est battu pendant trois jours. A Marchiennes, il a victorieusement défendu le pont à la tête de quarante grenadiers et sous le feu de huit obusiers. Le 18 thermidor de l'an II, étant déjà général de division, il a été destitué parle Comité de Salut public, sur une de ces dénonciations dont à cette époque étaient si fréquemment victimes les généraux. Il a trouvé aussitôt des défenseurs parmi ses camarades. Bernadotte, Duhesme, Favereaa, Ferrand, ont répondu de lui. Le fougueux et véridique Kléber a écrit au Comité : « Il a montré partout les

plus gi'ands talents militaires, les intentions les plus droites et le républicanisme le plus prononcé. " Et sous cette attestation, le général en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse, Jourdan, a tracé cette lig^ne : «J'approuve le certificat ci-dessus. » Devant de tels témoignages, le Comité est revenu sur sa décision; Montaigu a été réintégré dans son grade et dans son commandement.

Osera-t-on prétendre encore qu'il n'était pas digne d'être choisi pour défendre Manheim ? N'est-il pas démontré que le choix de Pichegru fut irréprochable? (i Je lui ai donné l'ordre, écrit-il, le 9 novembre, au Directoire, de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Je vais le lui renouveler de la manière la plus expresse, et je ne doute pas qu'il remplisse vos intentions s'il est secondé par la garnison. Mais l'énergie des troupes est altérée, et le commissaire ordonnateur assure ne pouvoir, faute de ressources, approvisionner pour plus d'un mois. »

Cinq jours plus tard, Pichegru mande à Jourdan : Il Voilà Manheim livré à ses propres forces. Si tu ne viens promptement tomber sur les derrières de l'ennemi, il m'est impossible de résister à des forces quadruples de celles que je peux employer. Presse donc ta marche sur la Nahe , et nous pourrons délivrer Manheim et peut-être forcer l'ennemi à aller prendre ses quartiers d'hiver sur l'autre rive du Rhin. » Le 18 novembre, il adresse au Directoire un nouvel avertissement : " Je n'ai pas encore de nouvelles de l'armée

176 LA CONJUllATION DE PICHEGRU

(le Sambre-et-Meiise. Manheim brûle. Le commandant a ordre de ne se rendre qu'à la dernière extrémité. Mais les approvisionnements sont courts, et il faut qu'on ne tarde pas à aller à son secours. " Déjà, depuis trois fois vinjjt-quatre heures, les bombes pleurent sur Manheim. Sommé de se rendre, Montaigu a répondu qu'il se défendra.

Le lendemain, Pichegru reçoit enfin des nouvelles de Jourdan. Celui-ci expose les mouvements qu'il a faits : Cl Ils étaient très propres à une diversion favorable pour nous, hii répond Pichegru. Malheureusement, ils ont été exécutés un peu trop tard, et tu as encore trop différé de me les annoncer. Si j avais su le lî> brumaire au soir (0 novembre) que le général Marceau s était battu ce jour-là sur Stromberg, quand j'aurais du me faire échiner, j'aurais maintenu notre droite et notre centre sur la position de la Pfrimm, malgré que notre gauche eût été repoussée à environ deux lieues. Le lendemain, 20, l'ennemi me vovant toujours en présence n aurait pu détacher ses dix-huit bataillons et trente escadrons, et, bien sûrement, le général Marceau aurait pu non seulement conserver ses avantages et rester sur la Nahe, mais même forcer le corps d'armée qui lui était opposé à rentrer dans Mayence, et celui qui était devant moi, avant alors beaucoup à craindre pour ses derrières, se serait retiré aussi, ce qui changeait joliment la chance. A présent, me voici dans l'impossibilité de faire aucun mouvement ni en avant ni en arrière, le peu de chevaux qui

LA CAPITULATIOIS DE MAMIEIM 177

nous restaient ayant été tués dans les deux batailles et trois affaires que nous avons soutenues de la Pfrimm jusqu'ici, ou ayant péri des fatigues de la retraite. Je suis décidé à attendre l'ennemi dans les lignes et à y faire la plus opiniâtre résistance s'il veut nous en chasser. "

Au cours de ces incidents , Manheim capitule le 20 novembre, et Montaigu se rend à Wurmser. Gomment il y a été contraint, c'est lui-même qui nous le dit dans le rapport qu'il adresse à son général en chef. L'état dans lequel se trouvait la place ne lui permettait pas de différer. Deux poternes ont sauté, ouvrant une brèche de quatre-vingts pieds de large. Plus de cent maisons ont été brûlées ou se sont écroulées. Il n'en est pas une qui ne soit endommagée. On ne savait plus où mettre les blessés et les malades qu'il a fallu enlever en hâte de Ihôpital sur lequel tombaient les obus. Deux casernes étaientincendiées, et les troupes n'avaient d'autre abri que les ruines du château. Sur les bastions, les pièces avaient été démontées. « J'avais reçu trois sommations; le désespoir des habitants se manifestait de la manière la plus sensible. J'ai fait, général, tout ce que mon devoir et l'honneur mont prescrit. Ma conscience est à l'abri du remords (1). "

Ce sincère exposé des événements ne prouve-t-il pas jusqu'à la dernière évidence que Pichegru a fait, lui

(1) Prisonnier avec la garnison de Manheim, le général Montaigu, à sa rentrée en France, eut a répondre devant un conseil de guerre de la capitulation qu'il avait signée. Le 25 octobre 1798, il fut acquitté à l'unanimité. Il servit encore jusqu'en 1811.

aussi, ce que le devoir et 1 honneur lui prescrivaient, qu'il n'a pas \oulu livrer Manheim , qu'il ne la pas livré, et que cette place a succombé sous des forces supérieures, par suite des revers successifs des armées du Rhin et faute de secours? Tout cela est si clair qu'on ne peut n'être pas étonné de la légèreté avec laquelle, sans vérification et sans contrôle, les historiens ont ultérieurement fait écho aux calomnies intéressées de Montgaillard et de Fauche-Borel. Gouvion Saint-Gyr a été plus juste lorsqu il démontre combien étaient déplorables les plans imposés par le Comité de Salut public à Jourdan et à Pichegru, et quelle faute impardonnable commit le gouvernement » en constituant la guerre sur une ligne trop étendue, en prescrivant à Pichegru son passage sur le haut Rhin, et à Jourdan son passage sur le bas Rhin, au-dessus de Dusseldorf, sans faire concourir à ces opérations l'armée du Nord » . Il est vrai qu'à la sollicitation de Jourdan, Moreau qui commandait cette armée envoya dix mille hommes sur Dusseldorf. Mais ces renforts, demandés trop tard, arrivèrent trop tard et ne purent être utilisés.

Il serait sans équité de rejeter sur le Directoire, qui n'était au pouvoir que depuis le 5 novembre, la responsabilité de « ces plans déplorables » . Ils sont l'œuvre du Comité de Salut public. Mais le Directoire eut le tort de se les approprier sans tenter de les améliorer. Aussi, lorsque, après la capitulation de Manheim, il exprimait à Pichegru le regret 't que 1 armée de Rhin-et-Moselle, se mettant par son courage au-dessus des circonstances

pénibles qui rcnvironueiit, n'ait pas fait quelques efforts pour dégajTcr cette place » , le général en chef avait-il beau jeu pour lui répondre :

Il II eût été imprudent, téméraire et peut-être criminel de ma part, d'exposer une armée de trente et quelques mille hommes, dépourvue de tous les moyens principaux de la guerre, manquant de vêtements, de chaussures et le plus souvent de subsistances, venant de faire une retraite pénible, après deux batailles des plus chaudes et des plus opiniâtres, de l'exposer, dis-je, en offensive devant un ennemi au moins triplement nombreux, abondamment pourvu de tous les moyens matériels et enhardi par ses succès ; et quel qu'eût été notre courage, ou plutôt notre acharnement, pouvions-nous raisonnablement espérer de le chasser de sa position, et de nous rapprocher de Manheim sans le concours des forces de l'armée de Sambre-et-Meuse ou des renforts que j'invoquais depuis longtemps, et qui, s'ils eussent pu être accordés dès mes premières demandes, seraient encore arrivés assez tôt? Je dois à l'armée que j'ai l'honneur de commander de soutenir qu'elle a fait ce qui était humainement possible pour couvrir Manheim, retarder et arrêter 1 ennemi qui marchait pour cerner cette place par la rive gauche du Rhin, et qu elle n'a cédé qu'à l'immense supériorité du nombre, après lui avoir fait éprouver des pertes considérables et en avoir éprouvé elle-même. »

Ce qu'il disait au Directoire, Pichegru le répétait à Moreau : « Les renforts que tu as envoyés au général

Joiirtlan l'ont effectivement mis à même d'agir sur la Nahe, mais un peu trop tard. Ce mouvement aurait dû s'exécuter très promptement, comme je le demandai sitôt que j'ai appris que les lig^nes de Mayence avaient été forcées; et, s il avait eu lieu pendant que j'étais sur la Pfrimm, bien sûrement l'ennemi aurait été obligé de rentrer dans Mayence . Mais comme le général Jourdan n'a commencé à agir que depuis que je suis ici dans les lignes de la Quiesch, et que le reste de larmée de Wurmser est venu, après la prise de Manheim, se joindre à celle de Glairfayt, que cette réunion fait une force de quatre-vingt mille hommes environ, qui est supérieure à la nôtre, nous parviendrons, je crois, difficilement à les déloger du Palatinat. Ces deux armées ont d ailleurs un bien grand avantage sur nous : c est qu'étant réunies, elles peuvent correspondre aussi fréquemment et aussi promptement qu'elles le veulent, et se passer rapidement des renforts pour nous battre alternativement. Il nous faut à nous quatre à cinq jours pour avoir des nouvelles l'un de l'autre par le iong détour que nous sommes obligés de faire. »

Nonobstant ces conditions d'infériorité, Pichegru, et ceci constitue une preuve nouvelle de sa loyauté, ne désarmait pas. Manheim avait capitulé le 21 novembre. Dès le 5 décembre, à la faveur des quelques secours qu il avait reçus de Jourdan, il reprenait 1 offensive, malgré le mauvais temps qui durait depuis quinze jours, cherchant à se rapprocher de 1 armée de Sambre-et-Meuse et à contraindre lennemi à repasser

le Rhin. Il lui faisait, en trois journées de combats, quelques centaines de prisonniers, le délogeait des^ Deux-Ponts et de Hombourg, s'y établissait lui-même et ne cessait de le harceler, tandis que, par son ordre» le général Ferino entrait dans Landau.

Le 19 décembre, Bâcher, l'agent de Bâle que l'inventif Fauche-Borel nous représente comme soupçonnant déjà Pichegru, mandait à Paris « qu'on se réunit pour rendre cette justice au général Pichegru qu'il s'est montré digne de sa réputation, en arrêtant non seulement par des dispositions savantes un ennemi fort supérieur, mais en reprenant même momentanément l'offensive " .

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