CHAPITRE PREMIER
Impuissance de la Convention après la chute de Robespierre. — La guerre étrangère et la guerre civile. — La réaction thermidorienne. — Le personnel des émeutes. — L'esprit public à Lyon. — État d'àme des chouans du Midi. — Le maçon Levasseur. — Une nouvelle Vendée. — Les agences royalistes à Paris et en Suisse. — Les illusions des conspirateurs. — La Prusse et l'Espagne signent la paix avec la République. — Le langage des repentants et des modérés. — 11 n'est pas entendu. — Entreprises contre-révolutionnaires au dehors et au dedans.
Gomme prologue aux événements qui constituent ce qu'on a appelé la conjuration de Pichcfjru, il y a lieu de décrire, en le résumant, le spectacle que présentait la France en l'année 1795, si féconde en péripéties et en coups de théâtre. Certains faits ne peuvent se produire qu'à la faveur de circonstances spéciales. Il a fallu l'état de trouble et de désarroi qui survivait à la Terreur; il a fallu surtout les illusions et l'audace des émigrés pour qu'un prince révolté contre son pays, chef de ce parti de proscrits et d'exilés, osât croire qu'il
lui serait possible de rallier à la cause royale un des plus illustres généraux de la République ; pour qu'il ne craignit pas de 1 aller chercher à la tête de son armée, avec l'espoir de l'inciter à la trahison, lui et ses soldats, et de s'assurer ainsi une nouvelle légion de défenseurs.
Dresser ici le tableau des convulsions nationales, en ces temps d'orage et de tourmentes ; montrer ce qu'était la scène sur laquelle, dans les éclats non encore apaisés de la foudre, évoluaient tant d'acteurs plus ou moins oubliés aujourd'hui, c'est éclairer un épisode de notre histoire, qui n'est arrivé jusqu'à nous que défiguré et dénaturé par les passions ardentes au milieu desquelles il s'était déroulé.
Au moment où elle commence, cette année I 795, six mois à peine ont passé depuis que Robespierre s est tragiquement effondré. Sa chute a paru clore l'ère du terrorisme. La Convention, qui l'a renversé après avoir été sa complice, agonise. Tombée dans le mépris, elle est impuissante à contenir les factions qui se disputent le pouvoir. Elle ne parvient pas à conjurer les maux déchaînés sur la patrie : la guerre civile et la guerre étrangère, douloureux héritage qu'au mois d'octobre, en vertu de la constitution dite de l'an III, elle léguera au Directoire.
Aux frontières, six armées défendent contre la coalition l'indépendance du sol français. Mais le génie de la victoire ne les protège plus au même degré que naguère. Les revers vont succéder aux triomphes. Il en est deux autres dans l'Ouest. Elles combattent les
chouans et les émigrés soudoyés par l'Angleterre. En juin, à Quiberon, les rebelles seront écrasés. Leur désastre sera considéré comme irréparable. Il n'empêchera cependant ni de nouveaux soulèvements en Bretagne et en Vendée, ni les insurrections normandes. Déjà si graves en eux-mêmes, ces événements se compliquent des excès de la réaction thermidorienne. Sous l'influence de cette réaction, le pays sera longtemps encore déchiré.
Au lendemain de la journée du 9 thermidor, la France entière, délivrée du joug de la Terreur, s'était soulevée sous la poussée d'un besoin de protestation et de représailles, d'autant plus impérieux qu'il avait été plus longtemps et plus durement contenu. Aux innocents morts sur l'échafaud, aux combattants tombés sous les balles républicaines survivaient des parents et des amis avides de voir les assassins expier leurs longs forfaits. Contre ces assassins, de toutes parts, on demandait des lois. Promptement, sur toute la surface du territoire, cette réaction allait se manifester en d'émouvants épisodes, et dans le Midi surtout sa violence atteindre aux pires excès.
Au sein des contrées qui s'étendent des Pyrénées aux Alpes, dans la vallée du Rhône, sur les rives du Tarn et du Lot, dans le massif montagneux de la Haute-Loire et des Gévennes, dans ces pays de soleil, où les têtes sont si promptes à s'échauffer et les passions à se traduire en de terribles colères, c'était pis encore. Là, on ne considérait pas que les lois pussent suffire à rendre
les châtiments dignes des forfaits. A Lyon, à Marseille, à Nîmes, à Toulouse, à Toulon, à Avignon, au Puy, à Tarascon, à Aix, les terrorisés de la veille prenaient les armes, couraient sus aux terroristes que la chute de Robespierre venait de désarmer, ne voulant laisser à personne le soin de venger le sang innocent, excitant leur cruauté aux souvenirs des arrêts iniques du tribunal d Orange, des exécutions de Mende, de l'implacable rigueur des Conventionnels qui avaient exercé le pouvoir en bourreaux.
Dans la plupart des villes du Midi, les massacres se succèdent tantôt en masse, tantôt isolés et le plus souvent avec des raffinements barbares. A Marseille et à Aix, les prisons où les terroristes, arrêtés aussitôt après la chute de Robespierre, ont remplacé les détenus mis en liberté sont ensanglantées par les fureurs populaires. Il en est de même à Lyon. A Tarascon, les jacobins sont conduits au château fort qui se dresse sur les bords du Rhône et, déjà frappés et mutilés pour la plupart, contraints de se précipiter dans le fleuve. En Provence, dans le Comtat, dans les Cévennes, les meurtriers se multiplient. Durant plusieurs mois, chaque jour voit grossir le nombre des victimes.
Tous les partisans de la réaction ne sont pas animés au même degré d'intentions homicide^. Beaucoup d'entre eux s'en tiennent aux menaces. Mais lorsque, sans pitié, les plus violents exécutent ces menaces, les plus modérés, encore qu'ils n'osent applaudir, couvrent d'une approbation silencieuse les crimes par lesquels
la réaction thermidorienne répond aux crimes de la Terreur.
Ainsi, au lieu et place du régime abominable qui s'est effondré, s'en élève un autre dont la justice n'est ni moins sommaire, ni moins expéditive. Des villes où elle a frappé ses premiers coups, cette terreur nouvelle, à la faveur du désarroi des pouvoirs publics qui vainement tentent de la détruire, se répand dans les communes rurales, y porte le fer et le feu, confondant bientôt innocents et coupables, jetant dans les pays dont elle s'est emparée de tels ferments d'indiscipline, de révolte et de résistance, que bientôt ils ne sont plus qu'un champ de guerres civiles aux multiples théâtres.
De la frontière suisse à Marseille, les campagnes se sont couvertes d'insurgés, de malfaiteurs et de pillards. La paix avec l'Espagne, récemment conclue, a fait refluer vers les régions riveraines du Rhône un grand nombre de gens sans aveu. Déjà, sous la Terreur, ils pillaient au nom de la loi; depuis, ils se sont faufilés à la suite des armées, ils viennent grossir les rangs des mécontents. Ils s'enrôlent sous les ordres de quelqu'un des terribles chefs que la réaction s'est donnés.
Ce n'est plus, comme au temps des insurrections de Saillans et de Charrier, des troupes de rebelles à peu près organisées, obéissant aux ordres de personnages qui s'affublent, autorisés ou non, du titre de lieutenants du Roi, mais des bandes, de vingt, trente, cinquante hommes, qui, quoique toujours prêtes à se réunir pour frapper un grand coup, opèrent isolément, sans
6 LA CONJURATION DE PICHEGllU
frein ni discipline. A côté de royalistes sincères, paysans, prêtres Insermentés, émigrés rentrés, fanatisés par l'ardeur de leurs convictions ou par celle de leurs ressentiments, on trouve dans ces bandes la lie de la population des villes et surtout des déserteurs.
Depuis les premières (juerres soutenues par la Convention, il y a des déserteurs partout, dans le Midi plus qu'ailleurs. Ils. sont la plaie de ce temps. C'est par milliers qu'on les compte, bien avant Thermidor. Après, ce sera pire, malgré les rigueurs exercées contre eux. A Bollènc, dans le département de Vaucluse, ils assassinent en plein jour un vieux soldat de l'ancien régime, rallié à la Révolution, le général d'Ours, qui s'était offert, au lendemain de la reddition de Lyon, à laquelle il avait contribué, pour les ramener au devoir. Partout où sont commis des excès, on est sûr de les rencontrer. Aux insurrections, ils fournissent des complices : assommeurs, égorgeurs, chauffeurs. Compagnons de Jésus, Barbets, Compagnons du Soleil, Ganses noires, Vengeurs de la nature outragée. Ils contribuent à donner aux royalistes révoltés des mœurs de brigands.
C'est eux et les malheureux que leur exemple a promptement pervertis qu on voit envahir les petites communes, le visage masqué ou barbouillé de suie, arracher les arbres de la liberté, p»iller les fermes dont ils assassinent les habitants; c'est eux qui pénètrent la nuit chez les anciens terroristes, les attachent au pied d'un lit, allument du feu entre leurs jambes ou promènent sur leur ventre une pelle rougie à la flamme
pour les obliger, avant de les assommer, à révéler où ils cachent leur argent; c'est eux, enfin, qui arrêtent les diligences, dévalisent les voyageurs et mettent à sac la malle-poste.
La politique ne leur est qu'un prétexte. Mais ils sont nécessairement les soldats désignés aux meneurs des soulèvements, aux artisans de révoltes. Ils excitent les ruraux, qui n'ont pris les armes que pour renverser la République, restaurer l'ancien régime et rendre sa couronne au Roi. En se mêlant à ces victimes de la Terreur, à tous ces braves gens ruinés, spoliés, écrasés d'impôts et de réquisitions, empêchés d'exploiter leur industrie, de labourer leurs champs, d'en vendre les produits et déshabitués du travail paisible et fécond, les déserteurs achèvent de les démoraliser. Ils déshonorent ainsi la cause dont ils se disent les défenseurs.
De ces bandes, qui se sont donné pour signe de ralliement une petite plaque de fer-blanc ou d'étain, à la doublure du gilet, il ne faut attendre aucune pitié. La Terreur a tué : elles tuent. Dans un seul département, la Haute-Loire, quarante individus succombent, en quelques semaines, sous leurs coups, qui ne sont nulle part plus meurtriers que dans ces sauvages Cévennes, où ne sont oubliés ni les souvenirs du camp de Jalès, ni ceux des guerres de religion. Dans ces souvenirs, dans la rudesse des habitants, dans la configuration du sol, l'insurrection trouve des aliments redoutables, comme l'esprit républicain n'a cessé d'y trouver une résistance latente, mais énergique, encouragée
l)ar la présence d'une poignée de gentilshommes qui ont promis au Roi de former dans le Midi une nouvelle Vendée.
Vainement, les autorités départementales prennent des arrêtés annonçant des châtiments impitoyables; vainement, les chefs de corps sont autorisés à procéder à des visites domiciliaires ; vainement, ils donnent la chasse aux déserteurs, aux prêtres insermentés, et obligent les communes riveraines du Rhône à former le long du fleuve un cordon de gardes nationales pour arrêter les brigands, rien n'y fait. L'esprit de révolte est plus fort que les mesures de répression.
Celles-ci n'empêchent ni les scènes de chauffe, suivies de meurtre, ni les violences exercées contre les membres du clergé constitutionnel pour leur arracher une rétractation, ni le vol, ni le pillage à main armée, ni la propagande des placards séditieux. Elles n'empêchent pas la poudre de circuler librement. Elle arrive de Suisse et d'Italie sous toutes les formes : dans des sacs d'amidon, dans des balles de café, dans des tonneaux de fromage, dans des caisses de sucre. Décidément, l'esprit public est gangrené, comme le dit un rapport du temps.
Ce qu'il y a de plus inquiétant, c est que les troupes manquent pour arrêter ces désordres. Des villes comme Avignon sont dépourvues de garnison. Le peu de soldats qu'on parvient à laisser sur les points les plus menacés subit l'influence de l'entourage, marche mollement, sans entrain. Les gendarmes ne sont ni plus zélés,
ni plus résolus. Il en est qui refusent d'escorter les courriers, afin de n'avoir pas à faire le coup de feu contre (les parents ou des amis qu'ils savent enrôlés dans l'insurrection. S ils frappent sur un point, le désordre se reproduit sur un autre. Restent les gardes nationales. Mais on en a besoin dans les communes privées de troupes. Les municipalités invitent les généraux à ne pas les employer au dehors. Les insurgés peuvent donc agir à leur guise.
Les chefs ne manquent pas. Pour la plupart, ils ont fait leurs preuves et participé aux insurrections précédentes. C est le marquis de Bésignan, dont le nom a conquis quelque célébrité depuis qu'il a soutenu dans son château de la Drôme, en 1792, un siège en règle que dirigeait le général d'Albignac, commandant en chef de la réserve de l'armée du Midi, et qui ne s'est décidé à fuir qu'après avoir vu le canon démolir les murailles derrière lesquelles, avec huit hommes qu'électrisait son propre courage, il a résisté durant cinq jours à plusieurs centaines de volontaires. C'est le baron de Saint-Christol, gentilhomme du Gomtat, qui rêve d'organiser une armée royale et de s'emparer successivement des grandes villes du Midi (1) .
C'est encore le chevalier de Lamothe, ancien officier, pour qui la guerre d'escarmouches et de coups de main, à laquelle il se livre, n'est que le prélude d'une prise d'armes générale; le chevalier Durrieu, auda-
(1) Voir aux pièces historiques C et B.
10 LA CONJUr.ATION DK PICHEGRU
cicux, j)Ieiii de fougue, surnoiuiné le clievallcr de la Lune par les populations du Yivarais au milieu desquelles il est apparu vin matin sans qu on sache ([iii il est ni d'où il \ient; Pcllamourgue, comte de Gassaniouze, qui longtemps a mené une vie errante autour de son château vendu comme bien d'émigré, attendant d'y rentrer en maitre, et enfin le marquis de Surville, le plus brillant, le plus séduisant, le plus raffiné de cette élite aristocratique, ancien officier au régiment de Picardie, poète à ses heures, et qui devait, à deux ans de là, au moment de périr, léguer à ses héritiers et à son pays, comme une trouvaille faite dans des papiers de famille, les poésies de Clotilde de Surville, — innocente supercherie littéraire (jui ne fut [)crcée à jour qu un peu plus tard, quand il eut été démontré qu il était 1 auteur de ces poésies archaïques.
Puis, à côté de ces gentilshommes, des petits bourgeois, des prêtres réfractaires, des hommes du peuple, qui les dépassent en énergie, en violence, en cruauté, et qui, soit fanatisme, soit (;onviction, soit cupidité, ne reculent devant aucun excès pour assouvir les vengeances dont ils se sont faits les instruments : le maçon Lcvasseur, qui terrorise l'Aveyron; Fontanieu, dit Jambe-de-Iîois, un des agents les plus infatigables de la cause royaliste; Auzas-Iilanc, dit Tristan ou Tistan, qui combat à la tête d'une légion de déserteurs; le redoutable Sans-Peur, autrement dire le curé Sollier, ancien prieur de Golognac dans la Lozère, prétre-soldat qui ne manque jamais de dire la messe à sa troupe
LA FRAINCE EN 1795 11
avant de la mener à l'assaut de quelque habitation de terroriste; Raymond, curé d'Alleyrac, dans la Drôme, prêtre assermenté qui réunit ses paroissiens au son de la cloche et les conduit sur le passage des diligfences pour se livrer au pillage; Féret, dit Bellerose^ qui opère avec lui; Delaur, surnommé Martin Moustache, ancien capitaine aux hussards de Bercheny; Jean-Jacques Aymé, naguère procureur-syndic à Valence et maintenant membre du Conseil des Cinq-Cents; les frères Rouche, les frères Bastide, les frères Meilloux, le père Chrysostome, désigné sous le sobriquet de " Capucin boiteux » , et le plus célèbre d'entre ces humbles, le plus connu des populations, autant par sa vaillance que par c(^ qu'on raconte de ses relations avec les princes, l'intrépide Dominique Allier, frère de Claude Allier, ce curé de Chambonas dans l'Ardèche, exécuté à Mende en septembre 1793, à la suite de l'insurrection de Charrier dans laquelle il avait figuré (1) .
Avec la bande qu'il a recrutée, chacun de ces Chouans, — c'est ainsi qu'on les désigne, — travaille pour son compte, en attendant que les représentants du Roi les appellent, les groupent et en forment une armée. Ils se sont partagé le Midi. Sans-Peur opère tour à tour sur les bords du Tarn, dans l'Hérault, dans le Gard, où se trouve aussi Bellerose, avec qui il a tenté, deux ans avant, d'enlever le général Châteauneuf-Randon, membre de la Convention, chargé de la pacification de
(1) Voir aux pièces historiques, D.
ces contrées. Pris deux fois, par deux fois il s'évade et rentre en campagne. Dominique Allier s'est réservé le Vivarais et le Yelav, où il a déjà combattu et dont il connaît tous les détours. Arrêté peu après le 9 thermidor, il a recouvré la liberté à la faveur de la réaction et avant qu'on instruisit son procès. Depuis, il combat, toujours debout, jamais abattu, insaisissable, déjouant par son audace toutes les tentatives faites pour s emparer de lui, communiquant par la Haute- Loire avec Lyon où affluent les émigrés.
Les malheurs de cette ville, les misères du siège, les implacables rigueurs qui l'ont suivi, les mitraillades de Fouché, loin d'affaiblir le royalisme de ses habitants, 1 ont surexcité au point de faire paraître aux plus honnêtes comme très légitimes les représailles exercées contre les terroristes par des assassins invisibles qui ne se laissent deviner qu au caractère odieux de leurs forfaits. Lyon est à cette heure le boulevard et le refuge des conspirateurs. Ils s"v meuvent librement. Ils y trouvent des complices jusque dans la municipalité. Imbert-Colomès, 1 ancien prévôt des marchands, royaliste convaincu, agent secret de Louis XYIII, est venu s'y établir. G est par lui que passent les instructions envoyées aux insurgés méridionaux par le général de Précy, qu'à Vérone le prétendant a muni de ses pleins pouvoirs à l'effet de diriger ces mouvements partiels et de les faire concourir au succès de la cause. G est donc de Lyon que Dominique Allier attend des ordres décisifs. En attendant qu ils arrivent, il s'applique à tenir
en haleine les troupes envoyées contre les rebelles.
Le maçon Levasseur évolue de préférence dans T Aveyron, son pavs. Il met sur les dents les soldats lancés à sa poursuite et trompe incessamment leur vigilance. Quand ils croient le surprendre aux abords de quelque village perdu dans la montagne, il a déjà gagné d'autres contrées, le Gard ou les rives du Lot. Là, comme partout où il passe, il signale sa présence par les incendies, les assassinats, les arrestations de courriers.
Lorsque, à travers l'obscurité des documents de cette époque, on reconstitue les sinistres exploits de ces hommes de rapine et de sang, il est impossible de ne pas les considérer comme les pires bandits. On n'en est que plus étonné de surprendre parfois dans les péripéties de leur tragique existence quelque trait où se révèlent à l'improviste des sentiments généreux et une grandeur d'âme que leurs forfaits ne permettaient pas de soupçonner. Tel ce maçon Levasseur, le plus redoutable d'entre eux, le plus cruel et le plus entreprenant, qu'on voit un jour, à la prière d'une famille éplorée, épargner un acquéreur de biens nationaux dont il avait décrété la mort et doubler le prix de cet acte de clémence par la magnanimité avec laquelle il l'accomplit.
On est au lendemain du 9 Thermidor et durant la période la plus sanglante de la réaction. Un jeune ecclésiastique de Rodez, prêtre gentilhomme, l'abbé de Gurières, dont la Terreur a respecté la vie et les biens, mais à qui ses opinions et sa naissance semblent donner autorité sur quiconque se dit royaliste, est sup-
IV I.A CONJURATION DE l'ICHEGRU
plié daller plaider auprès de Levasseur la cause du malheureux sur lequel cet homme implacahle se prépare à venger le sang versé par les bourreaux.
L'abbé de Curières ne connaît Levasseur que par son fanatisme et ses crimes. Suspect lui-même, il s'expose, en allant le trouver, à encourir le soupçon des autorités locales. Il n'hésite pas cependant. Ayant découvert la retraite du brigand dont la tête est mise à prix, il sy présente un soir. Levasseur est absent. Lorsqu'il arrive quelques instants après, suivi de trois ou quatre de ses compagnons, il enveloppe l'inconnu qui est venu le relancer dans sa tanière d'un regard de défiance et de menace. Mais labbé se nomme. Le bandit se métamorphose, devient empressé, cordial; il écoute avec respect la requête qui lui est présentée. Puis, quand le visiteur cesse de parler, il lui répond dans son rude et grossier patois cévenol :
— Monsieur l'abbé, je ne puis refuser à votre caractère, à votre naissance, à notre communauté d'opinions politiques, ce que vous demandez. Mais vous obéissez, laissez-moi vous le dire, à un sentiment plus généreux qu'éclairé. Vous vivez sur les traditions d'un passé qu'on a renversé, d'un ordre social qui n'existe plus. Les formes de la justice que vous respectez encore ne servent qu'à couvrir l'iniquité. Les dominateurs de la France nous ont ramenés aux lois primitives de la défense naturelle et personnelle. Rien n'a été respecté. Les existences les plus obscures comme les plus hautes ont été troublées par ces hommes. Ils ont torturé,
égorgé, saccagé; ils ont tenu la France sous leurs proscriptions. Et ils s'étonnent aujourd'hui que des gens de cœur usent de représailles! Ces représailles ne sontelles pas légitimes? N'ont-ils pas dit que la résistance à la tyrannie est le plus saint des devoirs? Quand l'autorité légitime a succombé, quand un peuple est plongé dans l'anarchie, quand il n'y a plus d'autre droit que la force, le dernier des citoyens peut y recourir pour défendre ses biens, son foyer, sa vie. Je n'étais qu'un maçon. Mais de ma truelle ils ont fait une épée, dont je me servirai tant qu'ils ne seront pas abattus.
L'abbé de Gurières est stupéfait d'entendre de tels accents dans une telle bouche. Mais son étonnement s'accroît encore lorsque, après une pause, Levasseur reprend :
— Je vais, monsieur, recommencer ma vie aventureuse. Retournez chez vous et rassurez votre protégé. Vous avez sauvé sa tête. Il ne sera plus inquiété. Mais ne comptez pas sur sa reconnaissance. Je le connais mieux que vous. Quant à vos amis de la noblesse, répétez-leur ce qu'ose vous dire ici un homme du peuple, obscur et sans nom, qui préfère la mort à la honte de courber son front devant cette République dont ils attendent humblement le pardon : c'est que si, au lieu de fuir leur terre natale pour aller se faire abreuver d'humiliations à l'étranger, ils fussent restés dans leur foyer et eussent donné des chefs à tant de braves gens qui réclamaient en vain leur concours, vingt Vendées
auraient surgi dans le royaume, et peut-être la monarchie eût-elle été sauvée.
Cette élévation de sentiments et de vues n'était pas exceptionnelle dans ces âmes ardentes qu'on pourrait croire à peine dégrossies. Les documents contemporains en font foi. On la retrouve dans une lettre que, quelques mois plus tard, et justement après la mort de ce même Levasseur qui s'était laissé prendre en tentant un coup de main sur Saint-Ghély dans l'Aveyron, les chouans de ce département, découragés par sa disparition, adressaient, en offrant de se soumettre, au général Boisset, commandant les forces militaires qui les poursuivaient.
"Ne croyez pas, général, lui écrivaient-ils, que c'est la faiblesse ou la crainte qui nous engagent à la démarche que nous faisons aujourd hui. Nous avons trop souffert pour ne pas mépriser la mort. Nous sommes endurcis aux peines et aux fatigues ; nous avons appris à résister à l'oppression, et nous sommes incapables d'une lâcheté. Mais ce que les plus terribles menaces, ce que les plus violentes mesures qui semblaient devoir nous écraser en un instant n'ont pu faire, nous le faisons aujourd'hui par le pur désir de pacifier cette contrée. En conséquence, nous offrons de rendre les armes et de nous soumettre aux lois de la République, promettant de vivre en bons et fidèles citoyens, moyennant une amnistie, dûment accordée par le gouvernement français et dont nous connaîtrons l'existence par la publicité que vous lui ferez donner, si on l'accorde. »
Quoi qu'on pense des chouans du Midi, on ne saurait nier que ceux qui tenaient ce langa^jc n étaient point des insurgés vulgaires, et qu'il y avait parmi eux des hommes de cœur, que seules les persécutions dont ils étaient les victimes avaient égarés, fanatisés et jetés dans le crime. En la circonstance, le Directoire ayant accordé l'amnistie qu'on lui demandait, tous ceux qui l'avaient acceptée se soumirent et tinrent pour un temps la parole qu'ils avaient donnée. Malheureusement, au nom d'une autre amnistie, amnistie générale votée par la Convention avant de se séparer et de laquelle étaient exceptés les faits d'émigration et de royalisme, la chasse aux émigrés et aux prêtres devenait plus rigoureuse et plus violente.
Le Midi, au cours de l'année 1795, n'attendait la délivrance que de la guerre civile déjà commencée sous les formes qui viennent d'être décrites. Les conspirateurs qui l'avaient soulevée tournaient leurs regards vers l'Autriche, dontles agents des princes leur annonçaient le secours. C'était le moment où Condé tentait de négocier avec Pichegru, dans l'espoir de se faire livrer par ce général l'Alsace, ses places fortes et ses garnisons. Le gouvernement ignorait encore ce qui se tramait aux bords du Rhin. Il croyait n'avoir devant lui, dans le Midi, que des émeutes partielles, encore qu'il y vît la main des émigrés. Châteauneuf-Randon, qui demeurait chargé de les combattre et de les écraser, avait établi son quartier général à Montpellier, d'où il envoyait ses ordres aux généraux placés sous son com-
mandement : » .l'y périrai, disait-il, ou j'arrêterai dans sa source cette Vendée vaslcment combinée. »
Tandis que se développaient à l'intérieur ces mouvements insurrectionnels, au dehors s'ourdissait un vaste complot avant pour objet de grouper dans une action commune et simultanée les royalistes des diverses contrées de la France et de combiner leurs efforts dans le but de renverser la république au profit de la monarchie, soit par les armes, soit en s'emparant de la direction des opérations électorales, qui devaient donner des successeurs à la Convention. Monsieur, comte de Provence, à qui la mort de Louis XVII allait octroyer le titre et les pouvoirs royaux et permettre de se proclamer roi de France et de Navarre sous le nom de Louis XVIII, s'était hâté, soit comme régent, soit comme roi, de réorganiser son parti et de former, à leffet de le mieux conduire, deux agences principales.
A l'une, placée sous la direction de quelques-uns de ses plus fougueux partisans : Imbert-Colomès, fixé à Lyon, le général de Précy, l'ancien défenseur de cette ville, maintenant réfugié en Suisse, et le comte de Vézet, jadis président du parlement de Besançon, il confiait la mission de royaliser la Franche-Comté, l'Auvergne, le Forez, le Velay, le Lyonnais et tout le Midi. A l'autre était échu le soin de transmettre ses ordres dans le reste de la France. Elle avait son siège à Paris et à sa tête d ardents royalistes : La Villeheurnois, l'abbé Brottier, Duverne de Presle, secondés par une nuée d'agents. Opérant chacune de son côté, sous l'autorité du Roi,
ces deux agences tenaient dans leurs mains tous les pouvoirs, comme aussi la plupart des fonds que versait en France l'Angleterre. Celle de Paris était uniquement politique. Elle recevait ses inspiration ; de Vérone, où résidait le prétendant. Celle de Sui; c, plus spécialement occupée de moyens militaires, élaitaux ordres du prince de Condé campé sur les bords du Rhin avec les armées de la coalition. Ces groupes directeurs propageaient rinsurrection par toute la France, divisée à cet effet en arrondissements.
De cette organisation hâtive qui remplit les premiers mois de 179r, le prétendant avait attendu de grands résultats. Ho furent nuls en ce qui concernait lagence de Pari , déjoués par les divisions et les rivalités des chefs, leur imprévoyance, leur maladresse, par la trahison même, et n aboutirent qu'à une douloureuse déconvenue, ces agents, au commencement de 1797, s'étant laissé surprendre par la police. Habilement exploitée par le gouvernement, cette découverte, qu'aggravèrent les délations de Duverne de Presle, fut l'un des prétextes qu invoqua le Directoire pour justifier le coup de force du 18 fructidor.
L'agence que de Lyon et de la Suisse dirigeaient Précy, Vézet et Imbert-Colomès, parut d'abord devoir porter à la république des coups plus meurtriers . Laissant au prince de Condé le soin de « travailler » les armées du Rhin et d'y semer des germes de rébellion, elle s'appliqua surtout à perpétuer les soulèvements du Midi et à en fomenter dans l'Est, en tirant parti des
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nombreux éléments de désordre qui s'y trouvaient répandus. Au mois de septembre 1795, ainsi qu'on le verra plus loin, Imhert-Colomès et ses agents prétendaient avoir conquis ces contrées à la cause royale et V disposer de quarante mille hommes qui n'attendaient qu'un sifjnal pour courir aux armes.
Il n'est pas nécessaire d'établir qu'il y avait dans ces dires une lar^je part d illusions. 11 suffit d'incidents dus au hasard, lesquels livrèrent au Directoire ces beaux projets, pour révéler tout ce qu'ils contenaient de fragile et de factice, et combien se trompait Gondé lorsqu'au mois de mars il écrivait au ministre autrichien Thugut : " La Franche-Comté, le Jura, le Lyonnais sont parfaitement disposés. La révolution rétrograde à grands pas, et partout on n'attend qu'un étendard blanc pour s'v rallier. "
Entre temps, un fait s'était produit, bien propre à affaiblir les espérances royalistes. Au mois d'avril, la Prusse, se détachant de la coalition, avait signé à Bàle la paix avec laRépublique. En l'annonçant à l'impératrice Catherine, le monarque prussien lui disait : " Je ne doute pas que Votre Majesté n'éprouve une grande satisfaction des soins que j'ai de préparer une pacification générale, ni de son empressement à contribuer à un objet aussi important pour lEurope. » S il attendait un témoignage de reconnaissance de la part de la souveraine russe, le roi dut être singulièrement détrompé par le ton dédaigneux et hautain de la réponse qu il reçut, u Je n'ai pu apprendre qu'avec une
extrême surprise le traité que Votre Majesté s'est permis de faire avec les réfficides, et roccasion qu'elle leur donne ainsi de se croire appuyés d'elle pour pouvoir impunément agiter les empires et troubler l'ordre des /jouvernements. J'espère que les puissances de l'Europe seront encore suffisantes pour continuer la guerre, quoique Votre Majesté se retire de la coalition, et je souhaite pour elle que cette démarche ne tourne pas à .son désavantage. "
Communiquée au comte de Provence et au prince de Condé, cette réponse pouvait les consoler de la paix de Bàle et leur faire espérer que Catherine allait prendre les armes en leur faveur. Or, quelques semaines plus tard, l'Espagne, à l'improviste, imitait l'exemple de la Prusse et se réconciliait à son tour avec la France. Pareille volte-face de la part d'un prince de la maison de Bourbon, n'était-ce pas désespérant? Vainement faisait-il déclarer à son royal cousin qu'il ne pouvait plus supporter le poids de la guerre et avait été contraint à la paix, mais que le traité qu'il venait de conclure n'altérerait en rien son dévouement à la maison de France (1), sa résolution n'en était pas moins un symp-
(1) Le 23 juin, le ministre espnjjnol Godoy disait au duc d'Havre, représentant à Madrid du comte de Provence, qui n'était encore que réfjent : « Vous connaissez les principes et les intentions de Sa Majesté Catholique. Vous savez qu'elle a promis à Monsieur de ne pas négliger les intérêts de sa cause... Monsieur peut donc être entièrement tranquille ;i cet égard... Vous pouvez lui répéter d'avoir confiance en Sa Majesté Catholique, de l'avoir entière en lui, de ne l'avoir qu'en lui, quand bien même elle ferait la paix. M. le Régent peut être assuré qu'il ne sera pas personnellement dans le cas de se repentir de la confiance avec la-
tome alarmant du parti pris de l'Europe d'abandonner les Bourbons de France à leur malheur.
Ce parti pris, la mort de Louis XVII ne tardait pas à le fortifier. « Il n'y a plus d'espoir maintenant de rétablir le trône» , déclaraient les chancelleries. Après avoir refusé de reconnaître le comte de Provence comme régent, elles refusaient de le reconnaître comme roi. Toutes ou presque toutes inclinaient vers la paix. Cette disposition était celle de la majorité des Français. Des gens qu après le 9 thermidor on avait entendus crier : "Tout ou rien! » disaient maintenant : » La première constitution venue, pourvu qu elle nous fasse dormir tranquilles et nous conserve ce que nous n'avons pas encore perdu. " D'autres insistaient pour qu'on prêchât la modération aux émigrés et l'oubli de leurs anciennes idées, " s'ils ne voulaient faire au pays un mal affreux " . On lit dans une lettre du temps, sous une plume royaliste : " Je ne désire plus le triomphe de mon parti. Au moins, nous ne sommes que malheureux. Devenus vainqueurs, nous serions coupables. »
Par ailleurs encore, il est dit :
Il Tout ce qui reste des nôtres en France, rendu inopinément à la vie, après avoir été deux ans sous le couteau, ne soupire qu'après la paix, n'attend et ne désire la monarchie que du temps, ne croit pas que ni les esprits soient encore mûrs pour un rétablissement, ni que ce rétablissement puisse s'opérer par la violence ou
(|uelli: il se sera jeté entre les liras de son cousin. » Papieis du maréchal de Castries.
la famine, par les étrangers ou les émigrés. Tous tant que nous sommes d'émigrés, nos amis nous redoutent autant que nos ennemis nous haïssent. Du reste, nous sommes partout environnés d'espions. Nous en avons même au milieu de nous. Nos imprudences, nos violences, nos menaces, nos projets de vengeance, tout cela est reporté à Paris. Chaque courrier attise la haine. Les chouans sont jugés comme une poignée de voleurs et de vils brigands (1). "
Bien que la sagesse dictât ce langage, il n'était pas écouté. Les hommes que le nom, le talent, la naissance ou seulement l'art de l'intrigue avaient rendus maîtres du parti de l'émigration s'évertuaient, soit par leurs actes, soit par leurs paroles, à en détruire les effets. A l'intérieur, ils activaient la résistance, en promettant aux émigrés du Midi des subsides et des chefs ou en préparante Paris les émeutes de Vendémiaire (5 octobre), espérant détruire la Convention, sauvée à grand'peine lors des insurrections de Germinal et de Prairial, et qui allait, à l'heure de son agonie, trouver dans Bonaparte un défenseur victorieux. A l'extérieur, au camp de Condé surtout, ils multipliaient leurs intrigues, ils redoublaient d'activité, ils s'inféodaient à l'Autriche qui n'aA^ait pas désarmé et se mettaient aux gages de l'Angleterre qui entretenait leurs illusions et leurs espoirs en défrayant à prix d or leurs folles entreprises.
(i) Papiers du maréchal de Gastries.
Tel était l'état de la France, lorsquen juin 1795 le général Picheg^ru venait prendre le commandement de 1 une des deux armées de la République, qui opéraient sur le Rhin.