CHAPITRE II
PICIIEGRU A l'armée DU RHIN
Picliefiru arrive à l'armée. — Théâtre de la {{uerre. — La misère dans les camps. — Discrédit des assi|{nats. — Indiscipline des troupes. — Pichegru et Moreau. — Avertissements au Comité de Salut public. — La retraite de Mayence. — Insuffisance de la répression. — Les républicains et les émigrés. — Le langage des Conventionnels en mission. — Il est confirmé par celui des généraux. — Les propos de Marceau et de Moreau. — - Les réponses du Comité de Salut public. — Son incapacité et son iinjirévoyance. — Jourdan passe le Rhin. — Projets de Pichegru. — Jugements du maréchal Soult et du maréchal Gouvion Saint-Cyr. — Leur désaccord. — Jourdan, Moreau et Barras. — Lettres suggestives.
De Farmée de la Moselle et de celle du Rhin, le Comité de Salut public, au mois de mai 1795, s'était décidé à n'en former qu une seule dite de Rhin-et-Moselle. Il en avait donné le commandement à Pichegru, et tandis qu'il mettait Moreau à la tête de celle du Nord, il plaçait celle de Sambre-et-Mcusc sous les ordres de Jourdan, le vainqueur de Fleuras. Le même décret stipulait que si la réunion de ces trois armées devenait nécessaire au cours de la campagne, c'est Pichegru qui en serait le général en chef.
Il avaitalors trente-cinq ans (1). « D'une vertu élevée, dit de lui Hyde de Neuville, un peu farouche, étrangère même aux compromis, il était, comme citoyen, contraire
(1) Voir aux pièces historiques, C.
à son gouvernement. Mais, comme général, il najamais transigé, même en pensée, avec les règles du devoir, de l'honneur militaire et du patriotisme qui n'admettent aucune faiblesse ni concession à l'égard de l'étranger, alors même que celui-ci peut seconder vos desseins. " De son coté, Barbé-Marbois, dont la loyauté ne mérite pas plus le soupçon que celle d'Hyde de Neuville, a écrit : " Il est peu communicatif. Mais je 1 ai déjà assez vu pour reconnaître en lai de hautes qualités. »
Pichegru arrivait de Hollande chargé de lauriers, objet de ladmiration universelle, et d autant plus honoré qu il venait de refuser la magnifique pension que les États généraux du pavs qu il avait uni à la République étaient disposés à lui voter. Chargé à son court passage à Paris, lors des émeutes de Germinal, de la défense de la Convention, et Tayant préservée des fureurs populaires, il avait reçu d'elle le titre de Sauveur de la patrie. C est donc à l'apogée de la gloire et comme couronné d une auréole qu il prenait possession de son commandement.
L'armée de Sambre-et-Meuse opérait sur le bas Rhin, ayant en face d'elle, sur la rive droite du fleuve, le général autrichien Clairfayt, dont les troupes s'échelonnaient de Dusseldorf à Manheim, leur centrée Mayence qu'assiégeaient les Français sur la rive gauche. L'armée de Rhin-et-Moselle avait pour théâtre le haut Rhin, de Manheim à Huningue; elle était opposée à Wurmser, dont les effectifs se grossissaient du petit corps du prince de Condé.
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En arrivant au poste important qu'il tenait de la confiance du Comité de Salut public, Pichegru se flattait de l'espoir d'y trouver les mêmes succès qu'en Hollande. Sa mission, comme celle de Jourdan, consistait à passer promptement le Rhin et à chasser des pays rhénans les troupes impériales. Mais de terribles déceptions l'attendaient. Il allait voir se dresser devant lui des difficultés imprévues et innombrables, et ses patriotiques efforts paralysés par la misère noire qui régnait dans son armée, par l'indiscipline qui en était la conséquence et par une désorganisation générale de tous les services.
Cette misère résultait du discrédit dans lequel étaient tombés les assignats. Ils n'étaient acceptés par les fournisseurs qu'au taux de 3 pour 100 de leur valeur nominale, et comme le Trésor public ne payait qu'en papier les officiers et les soldats, sauf une petite somme en numéraire, huit francs par mois pour les uns et moins encore pour les autres, ils ne parvenaient plus à se procurer les objets nécessaires à la vie. Force était pour eux de se les procurer par la maraude et le pillage, à la grande fureur des populations dont ils occupaient le territoire.
Le Comité de Salut public réduit aux expédients s'efforçait de remédier à ce mal. Mais lorsqu'à un envoi de cent trente millions en assignats il ajoutait deux cent mille francs en numéraire, — telle était la proportion, — il ne faisait que verser une goutte d'eau pour apaiser la soif de quatre-vingt mille hommes. Ses ressources
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restaient pour longtemps épuisées de son effort, sans que l'armée, quoique regorgeant d'assignats, s'en trouvât ni plus riche, ni plus efficacement soulagée.
Le 11 juillet, Pichegru, remerciant Moreau qui venait de lui envover cinquante louis pour acquitter une ancienne dette, lui disait : " Je suis ici comme un mendiant avec un portefeuille garni. Les troupes y sont bien à plaindre, car on ne trouve rien en Alsace avec des assignats. Gela augmente leur désir d'atteindre 1 autre rive, et je crois que si elle est bien défendue, elle sera vigoureusement attaquée, car le soldat ajoutera à son énergie et à son courage ordinaire la fureur du besoin. Il est cependant bien malheureux d avoir à chercher sur des terres ennemies des moyens d existence ou des «ecours que 1 on aurait le droit d exiger dans sa patrie et qu'on ne peut plus s v procurer avec le seul moven d échange que le soldat ait à sa disposition. .. J'invoque le génie de la liberté de pouvoir suppléer encore une fois à ce qui nous manque. Piiisse-t-il m être favorable !»
Ce n'est pas seulement à Moreau et sous celte forme confidentielle qu'il exprime ses doléances. Elles reviennent à tout instant dans sa correspondance avec le Comité de Salut public et le Directoire. .Ses soldats n'ont ni chemise, ni bas, ni souliers. A la date du 17 août, il manque cinquante-deux mille capotes pour les habiller. Souventle painfait défautpour les hommes, €t de même le fourrage pour les chevaux, » qui meurent comme des mouches " . Les transports les plus urgents, l'artillerie même souffrent de cette mortalité qui bien-
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tôt réduira à rien la cavalerie de Tarmée et eiitra\ era les opérations militaires les mieux combinées, u La plupart des officiers de cavalerie et d'état-major sont démontés, et les dépôts pleins de cavaliers à pied qui ne rendent aucun service. " Le directeur des postes du Rhin mande de Strasbourg que faute de fonds, de chevaux, de crédit, il ne peut plus assurer le service de l'armée, u Je n'ai que des dettes, et il m'est dû par l'État plus de six cent mille francs. "
Le 31 août, Pichegru fait entendre au Comité un avertissement plus grave encore : " Je ne dois pas vous laisser ignorer l'inquiétude que j'éprouve de ce qu'aucune de nos places sur le Rhin n'est approvisionnée, malgré les instances que j'ai faites à ce sujet depuis plus de trois mois. L'ennemi en est sans doute informé, car je ne puis me persuader qu il se déterminât à un passage du Rhin sil n'avait l'espoir de faire tomber bientôt une de nos places, faute de vivres, s'il parvenait à en éloigner l'armée. Vos collègues s'occupent des movens d'v pourvoir; mais je redoute le temps qu exigent ces approvisionnements. " Plusieurs mois après, ces mêmes places, pour la plupart, manquaient encore de tout.
Le 14 novembre, après les horreurs de la retraite de Mayence, qui a infesté le pavs de vingt mille fuyards, et durant laquelle «■ les meurtres, les viols, les pillages, tout fut commis (1) " , le général en chef écrira :
(1^ Voir aux pièces historiques, D.
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« Je presse rapprovisionnement de Landau. Lorsque je me plains aux commissaires des guerres delà lenteur quon V met, ils m'opposent le défaut de moyens de transport, qui fait souvent manquer de pain et de fourrage. Le général qui commande à Kaiserslautern m'a mandé qu il n'en avait pas depuis trois jours. Je vous le répète, citoyens représentants, il est temps que vous vous occupiez de cette armée. Ce qu on en a fait partir pour l'armée des Alpes (1), les maladies, la désertion, les batailles l'ont diminuée à un point incroyable. La cavalerie dépérit tous les jours, et l'artillerie n'a presque plus de chevaux. Je n ai pu encore obtenir une capote. Les troupes sont toujours dans le même dénuement. Je ne puis que me louer de leur contenance. Elles sont totalement re\enues de la première terreur que leur avait causée la retraite de Mavence. » Deux mois avant, à ce même camp de Mayence, s'étaient déjà produites des scènes de désertion et de désordre. En les dénonçant, Pichegru les attribuait à la mauvaise qualité du pain, à la négligence des commissaires des guerres, sur lesquels il n'avait aucune autorité. Elles étaient dues aussi au mécontentement des troupes lasses de souffrir et qui depuis longtemps demandaient en vain à être payées en numéraire,
1^1) Au mois d'août, dis mille lioinmcs avaient été détnchés de l'armée de Rhin-et-MoselIe, malfjié les énerj;iques protestations des représentants du peuple, en mission à cette armée, pour être expédiés h celle des Alpes. I^es représentants poussèrent la résistance jusqu'à annuler l'ordre du Comité de Salut public. Mais celui-ci exigea, et force fut de lui obéir.
il ne pouvant se rien procurer avec tics assignats " .
Ce qui favorisait lintliscipline, c'est que les officiers, le général en chef lui-même, n'avaient en leur pouvoir que d'insuffisants moyens de répression, et que, d'autre part, les tribunaux militaires, qui disposaient seuls des grands moyens de justice et de police, étaient déplorablement composés.
« Le général en chef n'a le droit ni de suspendre ni de destituer. Toutes les voies de répression se bornent pour lui comme pour les autres à la simple prison. Aucune autre peine ne peut être infligée que par les tribunaux militaires, qui ont plus concouru jusqu'ici à détruire la discipline qu'à la maintenir. Leur réorganisation même ne produira pas l'effet qu'on doit en attendre, si l'on ne fait pas en même temps le triage des officiers de police, dont la plupart n'ont ni moralité ni instruction, u
On ne saurait s'étonner qu'en de telles conditions, l'armée ait perdu le respect, qu'elle ait pris des habitudes frondeuses, que les soldats désertent et écoutent avec complaisance les émigrés qui , de Suisse ou du camp de Gondé, se glissent jusqu'à eux pour leur prêcher la mutinerie. Les uns partent et se jettent dans l'intérieur où leur famille les rappelle; les autres se portent malades, se font évacuer d'hôpitaux en hôpitaux et ne rentrent pas à leur corps ; les administrations ne les font pas rejoindre. Ceux qui restent ouvrent une oreille complaisante aux propos des émissaires royalistes et des espions autrichiens.
Bâcher, l'agent diplomatique français à Bàle, bien qu'il se plaig^ne lui aussi d être sans argent et de ne pouvoir plus payer des espions pour surveiller l'ennemi, parvient cependant à surprendre ces tentatives de corruption et les dénonce :
" Les émigrés se servent de l'argent de l'Angleterre pour recruter de tous les côtés. Leurs commissaires se répandent et s'insinuent partout, et, si l'on n'y prend garde, ils parviendront par des embaucheurs et des cmbaucheuses à nous enlever bien du monde. Le meilleur moyen de déjouer ces manœuvres et de rompre ces intelligences estde changer souvent les corps placés sur l'extrême frontière, sans quoi il faudra s'attendre à une désertion qui pourra devenir d autant plus inquiétante que nos volontaires ont de la peine à subsister avec leur prêt, vu le discrédit total des assignats, tandis qu'on leur fait croire qu'on roule sur l'or au camp de Gondé. On accorde trop de permissions pour Bàle. Le désordre est tel dans cette ville qu'on voit nos militaires se promener et même boire quelquefois avec les émigrés. »
Ainsi la misère d'un côté, l'indiscipline de 1 autre, voilà les deux plaies de l'armée, la cause de sa désorganisation. Les plaintes de Pichegru ne sont que trop fondées; il en poursuit le Comité de Salut public, les rej)résentants du peuple qui l'assistent, le surveillent et sont les témoins de ce lamentable spectacle : Merlin de Thionville, Rewbell, Garrau, Rivaud ; il en entretient ses camarades : Jourdan, Moreau, Abbatucci, Liébert
son major général; il tâche de réparer les tristes effets de l'abandon et de Tincurie dont les armées du Rhin n'ont été que trop visiblement l'objet.
Dans une lettre qu il adresse à Jourdan le 19 novembre, on sent percer le découragement qui déjà s'est emparé de lui, à la suite des revers qu'elles ont subis à cette date et qu'on ne peut attribuer qu'à leur désorganisation :
" J'ai senti comme toi qu il conviendrait que le gouvernement recréât l'armée de la Moselle. Je lui en ai écrit plusieurs fois, mais je n'ai reçu de lui qu'une seule réponse depuis le 8 du courant, quoique je lui aie, depuis cette époque, envoyé des courriers tous les jours ou au moins tous les deux jours. J'attends avec bien de l'impatience qu'il lui plaise me fournir des renforts en troupes et des moyens matériels ou d'accéder à la demande que je lui ai faite de charger quelque autre de venir chercher des lauriers au champ de la disette et de la pénurie la plus absolue.
« J'ai donné depuis longtemps des ordres pour faire approvisionner les places du Rhin et de la Moselle. Mais je ne puis me flatter qu'ils aient été exécutés. Le& départements et les districts qui doivent concourir à cette opération sont d'une lenteur et d'une négligence incroyables, malgré tous les stimulants qu'on peut leur faire avaler. »
Peut-être, en constatant l'énergie des plaintes réitérées de Pichegru et l'impuissance de ses efforts, serat-on tenté de les attribuer à un calcul. S'il est résolu à
trahir, à ne pas combattre, à se laisser vaincre, dut sa gloire passée en rester à jamais ternie, il a tout intérêt à justifier par avance sa conduite, à démontrer qu'elle lui a été imposée par l'état même de son armée. Mais jx)ur réduire à rien l'objection, il suffit d'y opposer le langage que tiennent au même moment ceux qui entourent Pichegru et qui rectifieraient bien vite ses exagérations et ses mensonges s'il exagérait ou s'il mentait.
Que dit Merlin de Thionville, ce jeune exalté que Barras représente comme « capable de brûler la cervelle à Pichegru " s'il 1 avait soupçonné d'un manquement au devoir? Que disent ses collègues? Que disent les généraux? Les mêmes choses que Pichegru et avec plus de force que lui.
Il Nos caisses sont à sec, écrit Merlin le 7 septembre. 11 n'arrive rien. Nous devons deux cents millions. Vous avez beau avoir envoyé... il est un fait aussi constant, c'est l'insuffisance de ce qui est arrivé et du numéraire pour la solde des troupes. » Et le 12 octobre, après avoir esquissé le seul plan de campagne qui puisse, selon lui, conjurer un échec devant Mavence, lequel u. diminuerait l'importance et la grandeur de notre situation vis-à-vis l'Allemagne ii , il déclare que pour que ce plan réussisse, il faut deux choses : du monde et de l'argent. « Du monde, puisque 8ambre-et-Meuse n'est que ce qu il faut pour faire tête à l'ennemi sur le Mcin, et qu'il faudrait que la colonne qui filerait vers Wurtzbourg fût au moins de vingt-cinq mille hommes.
Pichegru ne peut rien faire que depuis Manheim jusqu'à Bâle, et quelle étendue de terrain! Il a environ quinze mille hommes qui couvrent Manheim ; il prépare quelque chose sur Kehl; il harcèlera l'ennemi entre Huningue et Colmar; il ne peut donner à Sambre-et- Meuse que ce qu'il lui a donné : une division qui cerne Mayence du côté de Cassel et qui rend à Jourdan toute son armée. Mais en supposant que Jourdan put faire marcher vingt-cinq mille hommes sur Hachafenbourg, il faudrait faire marcher une caisse assez considérable avec l'armée pour qu'on pût acheter de quoi la nourrir au delà de la ligne de neutralité (1). Maudite ligne! » Cette démonstration si précise, qui prend sous la plume de Merlin de Thionville une autorité décisive, ne révèle pas seulement l'insuffisance des moyens dont disposaient les deux commandants des armées du Rhin ; elle prouve encore combien est injuste et mal fondée l'accusation formulée si souvent contre Pichegru d'avoir refusé de secourir Jourdan. Il l'a si bien secouru qu'il lui a donné spontanément une division de son armée, ainsi que le constate Merlin le 12 octobre et ainsi qu'en
(1) La ligne tie neutralité s'étendait entre le champ sur lequel opéraient les belligérants et les territoires de la Prusse qui venait de conclure la paix avec la République. La frontière suisse en formait une autre. Le Comité de Salut public eut un moment la pensée de forcer celle-ci pour faciliter ses opérations. Il y renonça sur les instances de Barthélémy, son ministre auprès de la Confédération helvétique. Les Autrichiens furent moins scrupuleux, et il semble qu'ils fussent assurés de la complaisance du cabinet de Berlin. Le l'"'' octobre, Merlin de Thionville demandait au Comité d'oldiger Hardenberg à s'expliquer et d'exiger de lui l'engagement formel de ne pas tolérer que Clayrfait franchit la linne de démarcation.
fait foi celte autre lettre si{}née Pichegru, remise à Jourdan le 6 du même mois : « Toutes réflexions faites, mon cher camarade, je porterai la gauche des troupes restant sous mon commandement jusqu'à Oppenheim exclusivement, et tu pourras leur donner les ordres que tu voudras. Si je peux t'ètre de quelque secours en artillerie, munitions, etc., etc., tu peux compter que je m'empresserai de faire tout ce que mes moyens me permettront. " Est-ce là les sentiments et le langage d'une àme portée à la jalousie et disposée à la trahison?
Quant à l'insuffisance des moyens, il n'est pas que Merlin pour la signaler. Rewbell, qu'on ne soupçonnera pas plus que lui d'être de connivence avec Pichegru, s'en explique avec une fougueuse sincérité après s'être plaint qu'on ait affaibli de dix mille hommes l'armée de Rhin-et-Moselle pour renforcer l'armée d Italie.
Il II est inconcevable que ce soit dans ce moment-ci (29 août) qu'on fasse exécuter un décret de messidor qui permet deux congés pour un mois par cent hommes. Ceux qui les obtiennent sont jalousés par les autres qui sont tentés de partir sans congé et qui succombent journellement à la tentation, au moyen de quoi l'armée active se désorganise et se réduit à rien.
"... Il faut que vous sachiez tout. Nos armées et nos places sont sans vivres. Huningue, Brisach, Belfort, Schlestadt sont sans provisions quelconques. Le général Pichegru presse en vain depuis plusieurs mois le commissaire ordonnateur en chef Martellière d'appro-
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visionner ces places et l'armée. Gomme, par la dernière loi, les commissaires des guerres sont pour ainsi dire indépendants des généraux, ils ne prennent les ordres que comme des considérations auxquelles ils ne défèrent que lorsqu'ils ne peuvent pas trouver de défaite. Martellière en a trouvé une. II meurt de faim au milieu de l'abondance, et cela faute de fonds, et j'ai bien peur qu'il ne dise vrai. "
« L'armée manque tout à fait de moyens pour soutenir la campagne, écrit un autre représentant, Ilivaud. Vous nous laissez sans movens pécuniaires. Je vous signale la mollesse du commissaire des guerres et 1 indépendance des employés qui ne veulent pas recevoir d'ordre des généraux. Malgré les demandes réitérées du général en chef, l'armée est privée de tout. "
Le tableau que décrivent ses collègues Garrau et Pfleiger n'est pas moins sombre, h La discipline est nulle, dit le premier. Les officiers sont dans la misère; ils désertent comme les soldats. C'est la faute du gouvernement Aubry qui a tout désorganisé, qui, ne voulant pas le passage du Rhin, a laissé manquer ces deux armées des moyens d'attaque et de défense. Où tout cela nous conduira-t-il? Il faut que sans délai le Directoire exécutif prenne les mesures les plus efficaces pour remédier à de si grands malheurs, sans quoi l'Alsace est envahie et la Lorraine menacée. Il me tarde infiniment de savoir quels sont les membres du Directoire exécutif. S'il est bien composé, ça pourra aller; sinon, il faut s'attendre à une nouvelle révolution. » — " En
résumé, ajoute de son côté Pfleiger, l'armée du Rhin est dans le plus affreux état. »
Mêmes constatations de la part du représentant Joubert. En arrivant au quartier général de Jourdan, il mande au Directoire que « la division de Bernadette et celle de Cliampionnet manquent de pain depuis trois jours, et que celle de Marceau n'avait pas eu de distribution au moment de combattre. Les transports manquent absolument. Il n'y a plus ni voitures, ni chcA'^aux, ni même des bœufs dans le pays. "
Ceci est écrit en novembre et décembre, après les revers de Jourdan et de Pichegru. Mais la détresse signalée en ces lettres révélatrices de l'imprévoyance et de l'incapacité du Comité de Salut public n'est pas le résultat de nos défaites. C en est la cause initiale. On a été vaincu parce que tout était désorganisé. Dès le 26 août, le commissaire en chefMartellière, après avoir déclaré « qu'il est à court de cent A'ingt et un millions pour faire face aux dépenses ordonnées » , et que, par suite, tout manque, s'écriait amèrement : « Après une campagne aussi dure que la dernière, il était permis d'espérer un sort plus heureux, surtout lorsqu'une abondante moisson en fournit les moyens. Je vois qu'il faut s'attendreauxmémespeinesetauxmémes inquiétudes. "
Les généraux ne parlent pas autrement que les représentants du peuple. Une lettre d'Abbatucci écrite à son ami Casiabanca , au lendemain de la retraite de Mayence, éclaire d'une lumière éclatante et sinistre la détresse des armées de la République sur le Rhin.
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« Le général Pichegru tâche de rendre le courage aux troupes qui viennent de Mayence. Mais elles sont harassées, manquant de tout depuis longtemps et contre un ennemi bien plus nombreux et contre des soldats chaussés, habillés et nourris. Les officiers, nu-pieds comme les soldats, dans la misère et obligés de manger avec eux, n'ont plus d'autorité, et si le gouvernement ne change de marche, je ne sais ce que deviendront les armées qui ont fait trembler l'Europe. On ne peut compter sur aucun mouvement; des entraves à chaque pas. Croirais-tu que le général en chef n'a pas le droit de faire donner une paire de souliers? Il faut que cet ordre vienne de la commission qui ne répond jamais. Les soldats, en se retirant, ont vu des magasins pleins d'effets militaires, tandis qu ils étaient nus, et qu ils ont du laisser en arrière. Les commissaires des guerres sont absolument indépendants des généraux ; les gardesmagasins sont indépendants des commissaires des guerres, et le service des approvisionnements, des subsistances et de l'habillement est dans un état épouvantable. "
Voici, d autre part, un jeune officier, Gochetfils, qui mande à son père, député à la Convention, que sous Mayence et au moment d'en entreprendre le siège, on s'est aperçu qu'en dépit des ordres depuis longtemps donnés, les moyens manquaient.
(1 Le général Bollemont, qui a eu hier une conférence avec le général Jourdan (1), me charge de vous mander
(1) C'est Kléber qui, sous les ordres du général en chef de Sambre-et-
qu'il croit que le Comité de Salut public est trompé sur leffcctif de larmée de Rhin-et-Moselle, que cette armée, depuis que les divisions qui étaient sous Mayence sont réunies à celle de Sambre-et-Meuse, est réduite presque à rien, puisqu'il n"v a que trente-cinq mille hommes sous les ordres de Pichogru, qui s'étendent jusqu'à Strasbourg; quil lui semble que l'armée des Alpes, qui ne doit pas tarder à prendre ses quartiers d'hiver, pourrait se porter sur le haut Rhin, et par ce moyen l'augmenter; que sans cela il est impossible de rien entreprendre. Il paraît que Téchec quelle a reçu dernièrement ne provient que du trop peu de monde qu'il y avait. "
C'est ensuite Jourdan lui-même qui tient un langage analogue. Le 7 septembre, il a passé le Rhin à Ordingen et il est parvenu à prendre position sur la rive droite. Mais une fois là, il est empêché de se mettre en marche par suite des souffrances de son armée, du progrès de la désertion, du travail des familles sur les volontaires. (i J ai à peine trente-cinq mille hommes. Il me manque trente mille chevaux pour les besoins de l'artillerie et de l'administration. "Le 18 octobre, vaincu par les difficultés qui l'assaillent. <i et pour ne pas compromettre l'armée qu'il commande " , il se décide à repasser sur la rive gauche.
Observons en passant qu'à ce moment, ce n'est pas
Meuse, commandait les opérations du siège de Mayence, bien que les troupes assiégeantes eussent été détachées pour la plus grande partie de l'armée de Rhin-et-Moselle.
sur Pichegru, qu on accusera un jour de ne 1 avoir pas soutenu, qu'il fait peser la responsabilité de sa reculade. Il l'attribue uniquement " au défaut de subsistances et de chevaux » ; c est à Pichegru qu il le déclare. S'il a perdu confiance, « c'est que le déplorable état de 1 armée, avouera-t-il le 24 décembre au ministre de la guerre, ne permet pas d'attendre de grands succès » .
Il est bien vrai qu'à ce moment la misère fait rage. ]Sous en avons pour garant le pur, l'héroïque Marceau, qu à quelques semaines de là une mort glorieuse va faucher dans sa fleur. Il commande l'aile droite de Sambre-et-Meuse. Le 19 décembre, il mande à son général en chef : « Les vivres nous manquent, et, en vérité, nous sommes bien malheureux. Le pillage est à son comble, et les officiers, plus malheureux encore que les soldats, n ont ni force ni pouvoir. » Huit jours après, il y revient : « Un ennemi plus cruel que les Autrichiens nous assiège. La famine avec tous ses horribles entours a pris la place de la mendicité. "
Du reste, le mal est trop profond pour être promptement guéri. Dix-huit mois plus tard, en juillet 1797, Moreau, qui a pris, à la place de Pichegru, le commandement de Rhin-et-Moselle, ne pourra que répéter ce que disaient ses prédécesseurs : " L'armée est dans une détresse affreuse; il lui est dû deux mois de solde. Je ne vous dissimule pas nos inquiétudes sur les suites d une telle détresse. Je ne puis me lasser d'admirer la patience de cette armée qui souffre tout sans se plaindre. Mais, si on ne vient promptement à son
secours, il est à craindre qu elle ne cède à l'instigation de beaucoup dennemis du gouvernement qui ne cessent de l'exciter à la sédition. »
xVux incessantes plaintes des conventionnels et des généraux, aux légitimes réclamations qui remplissent leurs lettres, que répond le Comité de Salut public, auteur responsable des misères qu'ils dépeignent en des couleurs si vives? Que répondra le Directoire lorsqu'il aura recueilli le triste héritage de la Convention et devra résoudre les innombrables difficultés qui lui ont été léguées"?
Le Comité de Salut public, lui, s'en tire par de belles phrases, par des proclamations pompeuses adressées à l'armée pour 1 exhorter à son devoir (1). Il trace des plans sans se préoccuper de savoir si le défaut de moyens ne les rend pas impraticables; il donne des ordres, les révoque, irrite par ses prétentions à tout ordonner les représentants en mission; il énerve le
(1) En voici un échantillon : « Bravesguerriers, le Comité de Salut public connaît tous les services que vous avez rendus à votre patrie. Vous en avez trouvé la récompense dans la reconnaissance flatteuse que vous en a exprimée la Répidjlique française par l'organe <le sa Convention nationale. Le moment n'est pas encore venu où votre présence soit inutile sur les hords du Rhin. Jetez les yeux sur l'autre rive de ce fleuve: vous y verrez des ennemis à combattre et des lauriers à cueillir.
« Soyez tranquilles sur le sort de vos parents. Les pères des soldats de la liberté sont chers à la patrie. Elle leur doit ses défenseurs. Voila de grands titres à ses soins. Aussi est-il pourvu à leur sûreté, et une existence honnête leur est assurée.
>■ Pour vous, citoyens, le jour n'est pas éloigné où vous pourrez, couverts des lauriers de la victoire, aller jouir dans vos foyers des douceurs de la paix, des embrassements de vos familles et de la reconnaissance nationale. » — Le Comité de Salut public aux volontaires de la Mayenne, à Spire, 9 septembre 1795.
commandement par la multiplicité de ses conseils; il fait, en un mot, la preuve éclatante des périls auxquels on expose une armée quand on entend la diriger de loin, à cent lieues du théâtre de la guerre.
Un jour, il déclare qu il ne faut pas hésiter à forcer, du côté de la Suisse, la ligne de neutralité; le lendemain, il renonce à cette mesure, qui ne pourrait être exécutée qu'en violation des traités. En revanche, à ces effectifs déjà trop faibles pour accomplir tout ce qu'il leur demande, il prend brusquement dix mille hommes afin de les envoyer sur les Alpes ; il les diminue comme à plaisir, par des congés accordés sur la recommandation de députés à qui il veut plaire ou en y opérant des recrutements pour l'intérieur. « Cette armée de l'intérieur, écrit le chef du génie Ghasseloup, énerve les autres armées, comme Paris engloutit les départements. 1)
Le Comité s'étonne que les fournisseurs, à qui sont dues des sommes énormes, ne veuillent pas faire de plus longs crédits. Il considère qu'il faut exiger d'eux qu'ils continuent à pourvoir à tous les besoins. Quant au payement, on verra plus tard. Les représentants en mission protestent contre ces instructions arbitraires. Ils sont obligés de n'en tenir aucun compte et de payer les fournisseurs, sous peine de laisser les troupes mourir de faim.
Le Comité maugrée contre cette transgression de ses ordres. Il mande à Pichegru, comme fiche de consolation : « Une fois en pays ennemi, vous saurez bien vous
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procurer des ressources... La guerre doit nourrir la guerre. Faire vivre votre armée est votre premier devoir. Si vous êtes en pays ennemi, levez des contributions; si vous êtes en pays neutre, réquisitionnez en payant; si vous êtes en pays ami, procédez par la préemption. i> Un envoi de numéraire vaudrait certes mieux que cet exposé de principes, tout au moins inutile en la circonstance, puisque, d'une part, on n'est pas en territoire ennemi, et que, d autre part, l'argent manque.
Il est vrai que le Comité rappelle qu'il a envoyé des fonds au commissaire ordonnateur en chef de Rliin-et- Moselle à l'effet d'approvisionner les places : « C'est à vous, citoyen général, à activer son zélé s'il en est besoin et à le diriger d une manière convenable. » Le malheur est que cet envoi de fonds consiste en assignats, ce qui ne représente rien ou presque rien, et que le zèle du commissaire ordonnateur en chef est aussi impuissant que celui de Pichegru.
Celui-ci se plaint-il de 1 insuffisance des fourrages et de leur mauvaise qualité, on lui répond : « Nous avons ordonné d'augmenter la ration des fourrages. Quant à leur qualité, si elle n'est pas bonne, ce que nous apprenons pour la première fois, la faute en est aux agents qui les ont procurés et aux commissaires qui les ont reçus. Il faut dénoncer les uns et les autres, afin qu ils soient sévèrement punis. » Les dénoncer, les poursuivre, faire des exemples, cela, certes, conjurera dans l'avenir les effets de la fraude, mais ne les réparera pas dans le
présent, sans compter que c'est la presque totalité des fournisseurs qu'il faudrait mettre en accusation, la longue incurie du Comité et ses complaisances intéressées ayant favorisé l'extension du vol dans des proportions incroyables.
Il en est ainsi de tout. En paroles, le Comité de Salut public a des remèdes pour tous les maux. En action, il ne remédie à aucun. La misère subsiste, l'indiscipline aug^mente. A la confiance qui pourrait seule exciter la valeur des soldats ont fait place un découragement, un dégoût dont les chefs de corps ne peuvent avoir raison que par des prodiges d'énergie.
Lorsque le Directoire succède à la Convention, Pichegru renouvelle ses réclamations et ses plaintes, demande des secours, démontre qu'ils lui sont nécessaires. Le Directoire lui répond par un aveu d'impuissance. Il ne peut rien tirer des autres armées qui sont aussi en détresse : « Le Directoire ne se dissimule pas la crise dans laquelle se trouve l'armée de Rhin-et-Moselle. Il a donné au ministre de la guerre l'ordre de la pourvoit de chevaux, de souliers, de capotes, et en général de tous les objets qu'il peut y avoir à sa disposition. Mais il ne peut se cacher que les bonnes intentions de ce ministre se trouvent entravées par une foule d'obstacles accumulés par la pénurie des moyens de tous genres, par la malveillance même et parla cupidité. » Au total, il autorise le général en chef à opérer des réquisitions, « en modérant dans l'exécution ce que ces mesures pourraient avoir de dur " . C'est en ces circonstances
qu'a sonné rheurc d'agir et de combattre, et que les généraux Jourdan et Pichegru ont été invités à prendre leurs dispositions pour passer le Rhin, chacun de son côté, ainsi que d'ailleurs ils l'avaient proposé.
A propos de ce passage du Rhin, il n'est pas de dures appréciations que n'aient inspirées aux historiens de la campagne de Tan V les revers de Pichegru. Moins indulgents pour lui que pour Jourdan, qui pourtant ne fut pas plus heureux, ils ont attribué au commandant de larmée de Rhin-et-Moselle la responsabilité des échecs de l'armée de Sambre-et-Meuse. S'inspirant, sans les avoir soumises à un contrôle sévère, des dénonciations de Montgaillard et de Fauche-Borel, ils ont raconté que, durant cette campagne, l'inaction volontaire de Pichegru n'a jamais cédé qu'à des ordres péremptoires, et qu'il n'a combattu que contraint et forcé, c'est-à-dire lorsqu'il ne pouvait faire autrement, à moins d'avouer la trahison à laquelle il était déjà trop résolu. Force est donc de rappeler que c'est lui qui, le premier, a^ ait proposé de franchir le Rhin, de porter la guerre sur le territoire ennemi et de s'y assurer des quartiers d'hiver en éloignant des frontières les Autrichiens et les émigrés . C'est de son propre plan que s'inspirent les instructions qu'il reçoit du Comité.
Ces instructions n'affectent jamais la forme d'un ordre. «On s'en rapporte à lui, à ses talents, à son dévouement à la patrie pour les moyens d'exécution du système offensif . » (7 juillet.) Le 17, ces instructions sont renouvelées, dans la même forme. Le 27 août, le Comité
lui écrit : " Le général Jourdaii nous annonce que l'ennemi continue à recevoir journellement des secours du haut Rhin, qu'il a déjà un camp considérable vers Dusseldorf, un camp volant vers Mullicim, un autre camp volant en avant de Bonn et un de vingt-cinq mille hommes derrière Neuwied, et qu'il reçoit et attend encore de nouveaux renforts. L'ennemi ne pouvant faire tous ces mouvements sans dégarnir la partie qui vous est opposée, vous en profiterez sans doute pour forcer le passage sur un des points que vous avez choisis. Le Comité ne peut à cet égard que s'en rapporter pleinement à vous, soit pour agir véritablement, soit pour faire quelques démonstrations qui puissent inquiéter l'ennemi et le tenir en suspens sur ses véritables points d'attaque. »
Cette lettre témoigne des illusions que se fait le Comité de Salut public lorsqu'il suppose que les Autrichiens ne se sont fortifiés du côté de l'armée de Sambreet-Meuse qu'en s'affaiblissant du coté de l'armée de Rhin-et-Moselle. En même temps qu'il rectifie cette erreur dans sa réponse du 31 août, Pichegru expose ses raisons et ses projets. Son exposé mérite d'être cité en son entier, parce qu'à la date où le Comité de Salut public en reçoit communication, Pichegru, s'il faut en croire les dénonciations ultérieures de Montgaillard, a déjà le pied dans la trahison. Si le 19 août, comme on l'en accuse, il a pris envers les émissaires du prince de Condé de formels engagements, on peut se demander à quels procédés il recourra pour les tenir, alors que le plan qu'il soumet douze jours plus tard au Comité rend
impraticable celui qu'il a promis d'exécuter au profit de la cause royale.
<i Je ne vous ai pas fait connaître mon opinion sur le projet d'attaque et de passage aux environs d'Huningue parce que, depuis qu'il en a été question, toute tentative est devenue impossible par les dispositions qu'a prises l'ennemi, et notre offensive, sur ce point se trouve convertie en pure défensive nos forces étant moindres que celles qui nous sont opposées et qui montent à soixantequatre mille hommes depuis Rhinfelden jusqu'à Rastadt. Le général Wurmser qui les commande a, dit-on, l'ordre de passer le Rhin incessamment, et déjà presque tous ses préparatifs sont faits. On nous menace en même temps d'une invasion du territoire suisse de la part des émigrés. Nous prenons nos mesures en conséquence. J'avais pensé que vos collègues qui étalent à Bàle au moment où l'ennemi a reçu ces renforts vous en auraientfait part. Vous voyez donc, citoyens représentants, que les secours que l'ennemi s'est donnés devant le général Jourdan ne viennent point du haut du Rhin.
" Il n'en est pas moins vrai que le général Jourdan éprouve de très grandes difficultés pour son passage. J'ai le projet de les diminuer par une diversion sur le centre où l'ennemi s'est singulièrement affaibli. J ai en conséquence donné des ordres pour faire à Oppenheim les préparatifs d'un passage qui aura lieu incessamment si nous pouvons nous procurer les chevaux nécessaires pour le transport de l'équipage de pont; et quand on ne parviendrait qu à jeter douze ou quinze
mille hommes sur le Darmstadt, il y en aurait assez pour s'y maintenir jusqu'à ce que l'ennemi eût détaché des forces de sa droite ou de sa g^auche, ce qui remplirait parfaitement le hut de la diversion. Nous pourrions d'ailleurs profiter de ce moment pour sommer la place de Manheim que nous serions dès lors dans le cas do bombarder, d'après les articles de la capitulation de sa tête de pont (1) . »
L'avant-veille, le représentant Rewbell, qui se trouve au quartier g^énéral de l'armée de Rhin-et-Moselle, a déjà prévenu le Comité du mouvement des Autrichiens et de la position difficile dans laquelle se trouve Pichegru. Ils se sont dég^arnis à leur centre pour porter leur effort tout à la fois sur Sambre-et-Meuse et sur le haut Rhin. Ils accumulent surtout leurs forces vers Rhinfelden et Bâle, et l'on peut craindre que pour faciliter leurs opérations, ils ne violent le territoire suisse. « Alors le haut Rhin serait entièrement ouvert à l'ennemi, qui attaquerait sur différents points... Il menacerait Huningue, Brisach et Belfort en même temps. Il faut donc du temps à Pichegru pour résister à de si grands efforts, et tout ce qu'il a de disponible maintenant est du plus exigu. "
De ces citations, il résulte que si Pichegru hésite encore à tenter le passage du Rhin, c'est qu'il ne dis-
(l) On peut se convaincre, par cette lettre et les suivantes, que le plan d'un passage à Oppenheitn suivi d'une marche dans le Darmstadt et de la prise de Manheim fut conçu par Pichegru et non par le Comité de Salut public, comme l'affirme Louis Blanc, sur la foi du maréchal Jourdan.
pose que d'effectifs insuffisants et qu'il sait combien sont supérieurs ceux que Fennemi a massés sur l'autre rive. Ses hésitations, qui lui seront reprochées plus tard et que ses accusateurs présenteront comme une preuve de sa trahison, sont si fondées que Jourdan les partage et représente au Comité « que Pichegru aura beaucoup de peine à aborder sur la rive droite en présence des forces concentrées devant lui, manquant de movens de transport pour ses équipages de pont » .
Aussi les instructions du Comité de Salut public deviennent-elles de moins en moins positives. « Notre désir n'est point assez vif pour que nous fassions de cette opération une instruction militaire ni moins encore un ordre absolu. Éloignés du théâtre de la guerre, ne le connaissant point en détail, ne connaissant ni vos forces, ni celles de 1 ennemi, ni vos moyens respectifs, nous aurons toujours la sagesse de nous en reposer et sur nos collègues, dont le zèle nous est connu, et sur des généraux qui ont aussi bien mérité et justifié notre confiance que les généraux Jourdan et Pichegru. •
Plus heureux que Pichegru, mieux placé pour recevoir de Hollande ses équipages de pont et disposant d un effectif plus considérable, Jourdan passe le Rhin le 7 septembre, non loin de Dusseldorf, et s'empare de cette ville. Elle ouvre ses portes à la première sommation. Mais pour que ce brillant succès porte tous ses fruits, il faudrait que, par de sérieuses démonstrations, Pichegru, agissant de son côté, put retenir l'ennemi dans le Brisgau et l'empêcher de se porter en force
contre Joiirdan qu'il veut contraindre à retourner sur la rive gauche. Or, avant même que lui soit parvenue la nouvelle du brillant succès remporté par Jourdan, le Comité de Salut public a été averti par Bâcher, son ag^ent de Bâle, que les Autrichiens ont amené dans le Brisçau des renforts considérables sans affaiblir l'armée qu'ils opposent à celle de Sambre-et-Meuse. Cet avis est confirmé le 1" septembre par Pichegru. Il faut donc remanier le plan primitif.
« Cette circonstance, mande le Comité à Pichegru à la date du 12, paraissant devoir vous faire renoncer à l'offensive dans cette partie, il est instant de la rejeter contre le centre des armées allemandes vers le Mein et le Necker. Cette diversion utile indiquée par vousmême et pour laquelle vous avez déjà fait vos dispositions, doit être masquée par des préparatifs hostiles dans le haut Rhin et dans les environs d'Huningue. Il importe de faire croire aux Autrichiens que votre projet est toujours d'envahir le Brisgau. »
A la date où cette lettre est écrite, le Comité n'ignore plus les succès de Jourdan sur le Rhin. Il espère que Pichegru aura pu réaliser son projet de passer le fleuve à Oppenheim, d'envahir le pays de Darmstadt et de couper ainsi toute communication entre la droite des armées alliées et leur centre. « Si cependant ce passage n'était pas encore exécuté, ajoute-t-il, s'il éprouvait même des difficultés majeures, ou si le succès en paraissait en quelque sorte incertain, le Comité est d'avis que vous y renonciez pour diriger tous vos moyens d'offen-
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sive contre Manheim. » La lettre se complète par de longs développements sur les formes à donner à la sommation qui devra être adressée au commandant de cette place.
Ces instructions, on le voit, ne ressemblent en rien à un ordre. Elles font Pichegru maitre de ses décisions et seul juge de la conduite à tenir. Aussitôt qu'il les a reçues, il y répond. « En formant le projet d'un passage du Rhin à Oppenheim, j'avais deux objets en vue, comme je vous l'ai mandé : l'un de faire diversion aux dispositions offensives de l'ennemi sur le haut Rhin; l'autre de satisfaire aux conditions de la capitulation du fort de Manheim, en portant la guerre sur la rive droite, afin de pouvoir sommer cette place. Le passage que vient d'effectuer l'armée de Sambre-et-Meuse vers Dusseldorf remplit à peu près ces deux objets. En conséquence, la sommation va avoir lieu, d'après les principes énoncés dans votre lettre que je viens de recevoir, et je me persuade qu'elle aura tout le succès que l'on en peut attendre. Je ne laisserai pas de continuer les préparatifs qui se font sur Oppenheim. Mais l'exécution sera subordonnée, ainsi que vous le recommandez, aux probabilités du succès, dans le cas où l'ouverture des portes de Manheim ne le rendrait pas inutile. J'arrêterai provisoirement mon équipage de pont à la hauteur de cette ville jusqu'à la réponse à la sommation, afin d'être à même d en profiter sur-le-champ, s'il y a lieu. Je ferai aussi dans le même temps continuer des démonstrations sur le haut Rhin pour y retenir un
grand nombre de troupes que l'ennemi y a en ce moment. »
Devant cet ensemble imposant de citations et de preuves que nous oserons qualifier de lumineuses, et qui apparaîtront avec encore plus d'éclat, au fur et à mesure qu'après avoir réduit à leurs équitables proportions les rapports de Pichegru avec les émissaires de Condé, nous avancerons dans ce rapide récit de la néfaste campagne de 1795, que deviennent les griefs imputés à ce malheureux soldat? Que devient l'affirmation de Montgaillard, qu'un historien de la valeur de Louis Blanc n'a pas craint de prendre à son compte, « que Pichegru ne somma le gouverneur de Manheim de rendre la place qu'après y avoir été contraint par l'énergique insistance de Merlin de Thionville » ?
Et les jugements du maréchal Soult, énoncés dans des Mémoires écrits en 1816 et publiés seulement en 1854, que valent-ils? Blâmant les opérations militaires de Pichegru etconstatant que l'armée de Sambre-et-Meuse, privée du concours de l'armée de Rhin-et-Moselle, était dans une situation dangereuse, il déclare « que Pichegru ne fit rien, malgré les instances de Jourdan, et qu'on ne comprenait pas son inaction. Ce n'est que longtemps après, ajoute-t-il, que nous avons eu l'explication. 1)
Explication donnée par qui? Par des hommes attelés aux plus viles besognes, qu'on a vingt fois convaincus de mensonge et dont nous aurons à révéler les innombrables supercheries. Le maréchal Soult n'a eu d'autres
54 LA GONJUllATION DE PICHEGllU
sources de conviction que ses observations personnelles qui ne sauraient être considérées comme infaillibles, les récits de Montgaillard et de Fauche-Borel et les papiers de Klinglin qui ne méritent pas plus de crédit. Au surplus, les accusateurs auraient bien dû se mettre d'accord entre eux. Là où Soult voit des preuves de trahison, Gouvion Saint-Gyr, moins injuste, ne voit que des preuves d'incapacité, auxquelles il enlève d'ailleurs lui-même une partie de leur valeur en établissant que, durant cette campag^ne, n les retards de Jourdan firent tout manquer» . Il accuse bien Pichcgru d'avoir trahi, mais il ne fait dater la trahison que de l'armistice de décembre, alors que Piche{jru ne combattait plus et qu'il était résolu à quitter le commandement de l'armée de Rhin-et-Moselle après avoir fait nommer Moreau à sa place. Elle est formelle à cet égard, la déclaration de Gouvion Saint-Gyr. Elle met en pièces les dires de tous ceux qui ont prétendu que la trahison de Picheg^ru avait pesé sur les opérations militaires :
«Je ne peux être de l'avis de ces personnes, ne voyant que des fautes là où elles aperçoivent de la trahison. Leur erreur vient, selon moi, de ce qu'elles l'ont supposé un grand homme de guerre incapable de commettre des fautes aussi graves... M'étant trouvé alors en rapport avec lui, ayant été témoin de ses embarras et de ses sollicitudes, ayant pu apprécier plusieurs de ses démarches et juger qu'elles étaient dictées par le désir d'éviter un revers, j'ai tout lieu de croire que la pensée
de trahir, bien qu'elle fût en son esprit, ne dirigeait point encore ses actions militaires. »
Voilà qui est formel et ne nous laisse plus qu'à rechercher si Pichejjru fut plus coupable après l'armistice du 3 1 décembre qu'il ne l'avait été avant, et si Gouvion Saint-Gyr a été fondé à l'incriminer à partir de cette date après l'avoir justifié pour la période antérieure. Nous avons lieu de croire que la suite de ce récit fera la lumière à cet égard.
Quant au maréchal Jourdan, don t la correspondance ne relève contre son camarade aucun motif de suspicion, s'il est vrai, comme le prétend Louis Blanc d'après un manuscrit non encore publié, qu'il se soit rangé parmi les accusateurs de Pichegru, nous ferons remarquer que lorsque deux généraux ayant essuyé des échecs au même moment, sur le même théâtre, l'un des deux cherche à en rejeter la responsabilité sur l'autre, il est nécessairement suspect aux yeux de tous les hommes justes et non prévenus. C'est l'opinion qu'exprime Barras, à propos des dissentiments qui s'étaient élevés entre ce même Jourdan et Moreau, dans une situation analogue à celle où Jourdan s'était trouvé avec Pichegru. « Jourdan n a plus là Pichegru pour 1 accuser de ses revers. Il faut que ce soit maintenant Moreau. »
Il importe, d'ailleurs, de rappeler que la conduite de Jourdan dans la campagne de l'an V, encore^ qu'elle ne l'ait pas exposé à une accusation infamante, a soulevé de nombreuses critiques. A ses partisans accusant
56 LA co:njuration de pichegru
richegru de 1 avoir abandonné à ses propres forces après le passage du Rhin répondent ceux qui lui reprochent à lui-même de n'avoir pas secouru Pichegru après l'avoir mis en péril au mois de novembre en revenant tout à coup sur la rive gauche.
Il existe sur ce point une vive sortie du représentant du peuple Rivaud se plaignant du silence de Jourdan et de son inaction en un moment où Pichegru comptait sur lui. il Je ne sais si le malheur qui aigrit l'esprit et dispose aux soupçons me fait voir les choses autrement qu'elles sont. Mais il me semble voir dans cette conduite moins de volonté de relever promptement l'armée du Rhin de sa défaite par un secours dont l'effet se serait confondu dans la gloire qu en aurait acquise cette armée que do la prétention à devenir son libérateur par un coup plus éclatant. En un mot, je vois des jalousies de métier, des fantaisies de gloire où j'aurais voulu voir plus d empressement à arrêter les progrès de l'ennemi. Je leur pardonne d avance s'ils viennent promptement. Mais, pour Dieu, que ne viennent-ils, et pourquoi ne donnent-ils pas de leurs nouvelles? Je dois au général Pichegru la justice de dire qu'il a fait tout ce qu il a pu pour établir entre les deux armées une correspondance suivie et bien nécessaire. Cependant, nous ignorons s'ils sont encore de ce monde. "
Il y a du soupçon entre les lignes de cette lettre. Ne la prenons pas cependant trop au tragique. Mais reconnaissons, puisqu'elle est de nature à soulever tant de doutes, que la mémoire de Pichegru doit en bénéficier,
et que ce n'est pas plus au moment où Manheim vient de lui ouvrir ses portes (20 septembre) qu'au moment où il sera contraint par des forces supérieures et faute de secours d'en abandonner la défense (29 octobre), qu'il est juste de l'accuser de trahison.
Gomme Dusseldorf, cette ville appartenait à l'électeur de Bavière. Retenu dans la coalition par la crainte, s'il se retirait, d'être pris entre deux ennemis, ce prince voulait éviter à ses sujets les horreurs d'un bombardement. C'est par son ordre que Dusseldorf avait capitulé devant Jourdan, après un semblant de résistance; par son ordre aussi que Manheim capitula le 20 septembre devant Picliegru dès la première sommation, sur la promesse que fit celui-ci, conformément aux instructions du Comité de Salut" public, de la rendre à l'électeur, aussitôt la paix conclue et dans l'état où il l'aurait trouvée. Il y établit sur-le-champ son quartier général et les services de l'armée.
En envoyant au Comité le texte de la capitulation, il disait : " Elle ouvre aux troupes françaises un nouveau passage sur le Rhin sans coûter une goutte de sang et nous met en position d'intercepter de la gauche à la droite l'armée autrichienne que chasse devant lui le général Jourdan. Je vais profiter de cette occasion pour faire passer le plus de troupes sur la rive droite pour couper Clayrfait de Wurmser. "
Ainsi, par suite du double mouvement des armées de Sambre-et-Meuse et de Rhin-et-Moselle, " les Français, constate l'historien allemand Sybell, avaient pris
possession de deux places fortes du Rliin et occupaient tout le pays compris entre le Rhin, le Mein et la ligne de démarcation établie avec la Prusse » . Après plusieurs mois durant lesquels, sur les deux rives, les belligérants étaient restés immobiles, la campagne s'ouvrait par un succès pour la République, succès auquel, pour sa part, Pichegru avait contribué.
Jourdan avoue dans le manuscrit dont s'est inspiré Louis Blanc que si lui-même ne tira pas de son victorieux passage du Rhin un meilleur parti, c'est que les movens lui faisaient défaut. On peut invoquer la même raison au profit de Pichegru. Il serait souverainement injuste que ce qui justifie l'un ne justifiât pas l'autre. Si Pichegru, Manheim occupé et le Rhin franchi, ne s'est pas emparé d'Heidelberg où les Autrichiens avaient leurs magasins ; s'il n'a pas coupé la communication entre Wurmser qui couvrait Fribourg en Brisgau et Glayrfait qui s'était retiré au delà du Mein; s'il ne peut empêcher l'ennemi de repasser cette rivière, ce n'est pas faute de combattre; c'est qu'il ne dispose que d'effectifs insuffisants auxquels manquent, d'autre part, les ressources qui peuvent seules soutenir la vaillance des soldats et seconder les résolutions de leurs chefs.
Cet aveu d'impuissance, il le fait à son ami le général Moreau le 19 octobre (20 vendémiaire) dans une lettre datée de Manheim : " Peu de jours après notre entrée ici, j'ai voulu pousser vigoureusement l'ennemi pour empêcher la jonction des armées de Wurmser et
PICHEGRU A L'AllMEE DU II II IN 5«J
de Glayrfait et pour nous emparer surtout des magasins d'Heidelberg dont nous avions grand besoin. J'avais pensé qu'une marche hardie et précipitée tromperait l'ennemi sur notre force, et qu'il ne ferait pas grande résistance. Je l'attaquai le 1" et le 2 de ce mois (24 et 25 septembre). Le premier jour fut heureux, et le second commença assez bien. Mais des renforts de cavalerie arrivant à l'ennemi, il prit l'avantage sur nous par la supériorité de cette arme et força la gauche de notre attaque sur Ileidelberg où il n'y avait qu'un seul régiment de cavalerie et qui ne se comporta pas très bien. Une compagnie d'artillerie légère y perdit la plus grande partie de ses canons, et nous fûmes forcés à la retraite. Depuis ce temps, nous sommes restés sur notre position autour de cette place, la gauche sur Viefferthal, le centre sur la Necker à Fudenheim et la droite à Neckerau. Tout cela est occupé par environ huit mille hommes. L'armée de Sambre-et-Meuse est sur le Mein, où elle doit recevoir ou livrer bataille incessamment. Je me propose de harceler l'ennemi demain du côté de Veinhem pour faire une petite diversion. » Après cette lettre, laquelle en confirme tant d'autres déjà citées ou qui le seront, on ne saurait contester que l'arrêt dans la marche et l'échec dans l'action s'expliquent pour Pichegru par les mêmes raisons que pour Jourdan. N'empêche que ses accusateurs qui nous l'ont montré, au mépris de la vérité, n'avançant vers Manheim que sur les injonctions plusieurs fois renouvelées du Comité de Salut public et des représentants
en mission, vont maintenant conclure avec plus de force de sa prétendue inaction qu'engagé depuis un mois dans les criminelles intrigues que dénoncera bientôt Montgaillard, il est résolu à trahir. C'est le 16 août en effet que, selon Montgaillard et Fauche-Borel, celuici a vu pour la première fois le général en chef de l'armé de Rhin-et-Moselle.