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DU BEAU

L'objet peut avoir en lui même plus ou moins de valeur au point de vue de la beauté et de la laideur; de plus le jugement que chacun porte dépend aussi de ses dispositions personnelles et des connaissances acquises ; de là deux articles.

Article I. — Lois du beau considéré objectivement.

L'expression, avons nous dit, est la révélalion d'un invisible, d"une activité par des formes sensibles. Or, il est dans la nalure d'une activité d'agir, dans la nature d'une force de se développer, et ces évolutions de l'activité, ces développements de la force pourront s'effectuer très diversement et arriver à des résultats de valeurs très différentes.

Nous avons distingué trois genres d'activité : 1» L'activité qui se développe d'elle-même et par un

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mouvement spontané, c'est-à-dire la vie dans son effloresceiice naturelle ;

2° L'activité intelligente et libre qui, dans ses évolutions, se détermine d'après des motifs dont elle a pris connaissance et pour arriver à une fin ;

3° L'activité dont la puissance nous surpasse dans son action et dans ses œuvres.

De ces trois genres d'activité, nous allons le reconnaître, le premier produit le gracieux ; le second, le beau proprement dit; le troisième, le sublime.

Etablissons d'abord le caractère du beau propremout dit, en étudiant les évolutions de l'activité intelligente et libre.

§ I. — Caractère du beau proprement dit, du laid, du ridicule.

Quand l'homme agit comme être moral, c'est-à-dire en taisant usage de son intelligence et de sa liberté, il se détermine pour tels motifs dont il a pris connaissance et pour obtenir telle fin.

Si les motifs sont conformes à la loi, l'acte est moralement bon ; si les motifs sont en désaccord avec la loi, l'acte est moralement mauvais ; et l'acte aura plus ou moins de bonté ou de malice selon que les motifs seront plus ou moins dignes de louange ou de blâme. Sans doute il est aussi des actes indifférents ; mais nous pourrons reconnaître, dans un instant, qu'il ne peut en sortir ni beauté, ni laideur, et pour ce motif, nous n'avons point à nous en occuper. Le bien ou le mal : tel est donc le premier résultat produit par l'évolution de l'activité intelligente et libre, par l'acte de la volonté.

De plus, en agissant conformément à la loi, l'homnie fait un acte qui est utile à lui-même.

L'utilité matérielle des objets sert à notre corps, mais l'utile qui résulte de l'acte ton opère notre perfectionnement moral.

H y aura encore, comme conséquence de l'acte et pour celui qui en est l'auteur, le bon ou le mauvaiti lé-

moignage de sa conscience, le contentement ou le regret qui sera une récompense ou un châtiment.

Ces divers résultats sont pour celui qui accomplit l'acte, et nous n"y voyons ni beauté, ni laideur. Poursuivons notre analyse :

L'acte moral, quand il est accompli, peut se traduire à nos yeux par des formes sensibles, se revêtir d'une expression. Or c'est dans ce résultat qui se produit pour autrui, dans l'expression, que surgit le principe du beau, si l'acte moral a été bon, du laid, s'il a été mauvais.

En effet, si l'acte a été conforme à la loi, il y a, dans l'expression de ce développement harmonieux de l'ar tivité, quelque chose qui nous plaît et nous enchante à bon droit, un charme qui nous ravit et dont nous pouvons accepter sans crainte la séduction.

Si nous voyons l'expression d'un acte qui a été en désaccord avec la loi, nous avons le spectacle de la laideur.

On le voit, le beau moral, le beau par excellence, réside dans 1 expresion de l'acte conforme à la loi ; la laideur morale réside dans l'expression de l'acte qui est en désaccord avec la loi. « Le beau, réduit à sou essence intime, est tout entier dans l'éclat de la perfection (1). M

Pour que le spectacle de la beauté nous soit donné. il faut que l'acte nous soit exprimé par des formes sensibles qui le traduisent à nolie regard. Considérons donc pour plus de précision les conditions qui doivent être remplies par l'élément invisible et celles qui doivent être remplies par les formes sensibles.

I. L'élément invisible. — L'acte conforme à la loi est le principe de la beauté morale et cette beauté croîtra en proportion de la valeur de l'acte. Souvent pour accomplir le devoir il faut lutter, soit contre les répugnances intérieures, soit contre les résistances étrangères qui s'opposent à peu près toujours à la réalisation du bien. L'observation de la loi n'est pas le courant

(1) P. Vallet : L'idée du beau dans la philosophie dé saint Thomas d'Aquin, p, 284.

à suivre et a descendre, c'est le flot à remonter et à combattre. Mais précisément la diiliculté de la lutte, la grandeur des obstacles surmontés, la générosité des sacrifices accomplis donneront de l'éclat à la victoire. « C'est le bel endroit de Thomme », dit Bossuet ; et nous pouvons ajouter que la mesure du mérite dans les dilTérents actes sera la mesure de la beauté.

Sans doute la pratique du devoir n'exige pas toujours des sacrifices également pénibles : souvent la volonté sera soutenue au milieu des difficultés et des plus rudes labeurs par les sentiments que Dieu a mis dans nos cœurs, précisément pour nous aider à remplir notre tâche. C'est ainsi qu'une mère trouvera dans son amour la force dont elle a besoin pour se dévouer tout entière à son enfant ; mais son dévoùment n'en sera pas moins beau à nos yeux. En effet, il suppose l'abnégation et le sacrifice, et la notion que nous donnons de la beauté restp vraie

L'acte bon est la source de la beauté morale ; mais a beauté qui rayonne dans une physionomie ou qui nous est donnée en spectacle par un récit, un tableau ou une statue, peut résulter d'un grand nombre d'actes. Elle peut être le fruit d'une fidélité persévérante, et exprimer non seulement un acte de générosité, mais toute une vie consacrée au dévouement, c'est-à-dire que cette gloire n'aura pas un seul rayon : elle brillera d'un éclat qui se sera complété et enrichi à travers les années.

C'est ainsi que bien des actes bons, mais de moindre importance, qui ne semblent pas dignes d'être remarqués et passent en efTet. Ip plus souvent, inaperçus, contribuent à constituer la beauté dans une àme.

Le beau moral résulte donc de l'acte conforme à la loi ; tout en étant distinct du vrai et du bien, il les suppose et il en est comme le rayonnement.

II : Vêlement sem^ible. — Nous devons le reconnaître, nous ne jouirons de la beauté que dans la mesure où elle nous sera exprimée. Quelquefois, souvent même l'élément sensible ne remplit pas complètement son rôle : loin de nous faire jouir de l'acte produit, il nous empêche d'en remarquer la valeur ; loin de nous le

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manifester, il nous en disirait par des accidents secondaires ; il nous le révèle incomplètement ou même l'enveloppe comme d'un voile impénétrable.

iMais souvent aussi l'élément sensible rayonnera de l'éclat de l'invisible et le manifestera. La beauté moralf. trouvera des supports et comme des miroirs qui It feront resjdeudir ; les uns seront créés parla nature, d'autres et plus nombreux seront façonnés par les arts.

I.a beauté morale nous apparaîtra dans la physionomie de l'homme qui accomplit quelque acte de vertu, de dévouement, et aussi de l'homme qui a toujours été lidèle dans l'accomplissement du devoir. Elle nous apparaîtra dans les objets de la nature qui nous en présenteront des symboles. Elle nous sera surtout exprimée par les arts, la littérature, la sculpture et la peinture.

Nous nous bornons ici à cette indication, renvoyant les détails et la solution des difficultés au prochain chapilre où nous ferons l'application de la théorie.

Après avoir donné la raison du beau ei du laid, nous devons donner celle du ridicule.

Le ridicule résulte d'une disproportion, d'un faux calcul, d'un manque de visée de la part de l'agent qui n'a pas su prendre des moyens convenables pour arriver à sa fin.

L'effet du ridicule est de provoquer le rire. Quelquefois il n'aura pas ce résultat, parce que le faux calcul de l'agent aura causé un grave accident. Mais si celui qui avait eu la prétention de sauter un lossé tombe au milieu ejfs'en tire en ne payant sa vantardise que de quelques éclaboussures, nous rions volontiers.

§ IL — Caractère du gracieux.

Nous avons reconnu un genre d'activité dont les dé veloppements sont spontanés dans la vie physique de l'bomrae, dans le commencement de vie intellectuelle et morale di l'enfant jusqu'à ce qu'il soit en possession de ses facultés, dans la vie physique des animaux, dans cettp pliauche de vie inlellpctuelle et morale que l'on appelle en eux l'instinct dans la vie qui appartient au

règne véirétal. Si celte activité se développe selon la loi qu'elle doit suivre, elle produit un penre de beauté auquel nous donnons le nom de gracieux.

Les applications que nous ferons bientôt de noire théorie mettront en évidence la justesse de ces notions.

Dès maintenant nous devons remarquer que les évolutions de l'activité spontanée, comme les évolutions de l'activité intelliirente et libre ne nous feront jouir de la beauté que dans la mesure où elles nous seront traduites par les signes extérieurs, par l'élément sensible. De plus, ainsi que nous l'avons dit, à mesure que les formes sensibles nous révèlent un invisible de moindre valeur, elles attirent elles-mêmes davantage notre regard et certaines qualités qui leur appartiennent auront plus de pouvoir pour nous charmer.

L'activité spontanée n'agissant point avec délibération n'a point à mettre en rapport les moyens employés avec le but à atteindre, elle n'a pas cette responsabilité; elle n'aura donc pas d'écarts comme ceux qui sont le fait de l'activité intelligente et libre, et par la même elle ne produira pas le ridicule, mais le dis- , gracieux. Quand nous nous servons d'une dinormité physique pour jeter du ridicule sur celui qui en est afiligé, c'est que nous rattachons malicieusement quelque travers d'esprit ou de caractère à cette difformité.

Il n'y a pas à confondre le gracieux ou le disgracieux avec l'agréable et le désagréable. L'agréable ou le désagréable résulte d'une sensation que chacun d'ailleurs peut apprécier selon ses goûts et ses fantaisies. C'est bien sur cet objet que 1 on peut dire des goiits et des couleurs on ne discute pas. Mais quand nous jouissons du gracieux, de même que quand nous jouissons du beau, nous éprouvons un sentiment, lequel repose sur un fondement plus solide, sur la claire vue de l'immatériel, et celui qui jouit à la vue d'un objet qu'il juge beau ou gracieux suppose que cet objet c-t beau ou gracieux pour tout le mon'ie. de même que ce gui est vrai pour l'un doit être vrai pour tous.

§ III. — Caractère du sublime.

Nous verrons bientôt jusqu'à quel point les grands spectacles de la nature nous révèlent Dieu ; mais nous pouvons du moins dire ici d'une manière générale que ces grands spectacles, quand ils nous parlent et nous tiennent le langage qui leur est propre, nous révèlent une activité dont nous ne pouvons mesurer la puissance, et cette puissance émane de Dieu.

Or cette force supérieure ne peut agir que selon sa loi et selon l'ordre. Pour que les grandes scènes de la rature nous donnent le spectacle de la beauté, il suffit donc qu'elles nous fassent leurs révélations, qu'elles nous expriment cette puissance dont elles sont le langage.

Quelquefois, et même souvent, dans le spectacle du sublime, il y aura un désordre relatif: ainsi dans une tempête. Mais nous comprenons que ce désordre n'est qu'apparent et qu'il entre dans les grandes lois de la nature. Nous comprenons que l'Océan est ainsi bouleversé dans ses profondeurs par une puissance qui tient en sa main tous les éléments, et c'est précisément parce que cette puissance souveraine fait sentir sa présence dans la tempête que nous sommes saisis d'admiration. Si nous étions frappés de l'idée de désordre, nous n'aurions pas le spectacle du beau

Le genre de beauté qui nous apparaît dans les grands spectacles de la nature est le sublime proprement dit. Comme les deux autres genres de beauté, il n'existe pas pour nous sans les deux éléments, l'élément invisible et l'élément sensible.

Il peut arriver que certaines circonstances nous empêcbent de jouir du spectacle du sublime ; nous les étudierons dans les applications que nous ferons de notre tliéorie.

Pour conclure cet article sur la raison du beau considéré en lui-même, si l'on nous demande de résumer dans une formule les lois que nous venons d'établir, nous dirons que la beauté est Vexpression de l'activité qui s'est développée selon la loi.

Article II. — Le beau dans nos appréciations.

I. — La beauté est l'expression de l'activité qui s'est développée selon sa loi. Mais d'après quelle loi ractivité doit elle se développer dans chaque être?

Cette loi, telle que nous pouvons la connaître, est l'idée que nous nous faisons de l'espèce à laquelle appartient cet être, l'idée de son type.

Comment arrivons-nous à concevoir l'idée de chaque espèce d'être ? Le voici : s'il s'agit d'une fleur, d'un lis ; nous avons vu des Heurs de ce genre qui avaient pris plus ou moins de développement, dont la tige était plus ou moins vigoureuse, le feuillage maigre ou plein de sève, les fleurs plus ou moins épanouies, et nous nous sommes fait ainsi l'idée d'un lis ayant les qualités qui conviennent à ce genre de fleur. /- Nous nous faisons ainsi l'idée des dilTérents arbres, ■ des animaux. C'est ainsi que nous disons : Voilà un beau lis, voilà un beau chêne. Evidemment ces jugements s'appuient sur des données subjectives. Chacun devra acquérir cette science pour son propre compte, aura ainsi dans l'esprit une idée plus ou moins complète de ces types des dilférents êtres. Il en résultera que les appréciations sur la beauté seront souvent très • différentes. Les divergences d'opinion résulteront de bien des causes, mais celle que nous indiquons ici y contribuera sans doute considérablement. Ne concluons pas que la science du beau est incertaine. Les principes peuvent être établis avec clarté, seulement comme en toute autre science chacun possédera plus ou moins les éléments qui le mettront à même de porter des jugements avec sécurité.

j^ II. — En étudiant les lois de l'expression nous avons constaté que les plantes, les arbres, les animaux prennent à nos yeux une expression que nous leur prêtons : au chêne nous attribuons la force, au cheval 1 ardeur belliqueuse. Evidement nous tiendrons compte de cette expression dans l'appréciation que nous ferons de leur beauté et nous devons reconnaître que ce sym-

bolisme n'aura pas aux yeux de chacun la même valeur. <^ III. — Nos appréciations dépendront de votre situation intellectuelle et morale.

Quelquefois l'expression manque de clarté, mais aussi parfois nous ne savons pus la lire. La nature est un livre, mais encore fauL-il savoir lire ce livre. De même nous ne pouvons apprécier convenablement les œuvres d'art sans que notre esprit et notre goût aient été formés par l'éducation. Le paysan ne coniprendra pas les beautés d'une œuvre de Raphaël, d'une andante de Mozart; il trouvera charmante une image grossièrement enluminée et sera satisfait par une musique plus ou moins tapageuse.

L'habitude et la nouveauté ou le charme des souvenirs pourront aussi modifier à nos yeux l'expression des objets et nous les faire apprécier différemment.

Dé même nos dispositions morales de joie ou de tristesse modifieront nos appréciations. C'est ainsi que Chateaubriand veilli s'étonnait lui-même de ne plus trouver aussi belle la reine de l'Adriatique

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