‹ La connaissance du beauChapitre 6 sur 11 · II. — Ce que nous prétons aux animaux · texte numérisé non relu

II. — Ce que nous prétons aux animaux

L'homme aime à retrouver une image de sa vie intellectuelle et morale dans les êtres qui lui sont inférieurs et il en voit volontiei^s l'expression dans les animaux ; il les considère comme ayant dans leurs actes une responsabilité qu'ils n'ont pas; leurs instincts deviennent, à ses yeux, des passions du même caractère que celles qu'il éprouve lui-même.

Certains animaux ont une physionomie qui se rapproche davantage de celle de l'homme ; ils possèdent à un degré plus élevé ce semblant de vie intellectuelle ■et morale que l'on appelle l'instinct. C'est aussi en ceux là que l'homme trouvera l'image de ses pensées et de ses sentiments, tandis qu'il la verra plus difficilement en ceux dont l'instinct est moins développé.

Sous tous les rapports les poissons ne sont-ils pas éloignés de l'homme plus que le cheval et le lion? Ce front déprimé, ou plutôt absent, celte bouche droite qui ne semble s'ouvrir que pour engloutir la nourriture sans même la goûter, en faisant perdre le souvenir de la physionomie humaine, ne dénotent-ils pas l'absence •d'intelligence ?

Assurément, nous ne voulons point établir une gra-

dation continue depuis Tliomme jusqu'aux êtres inférieurs de la création : nous laissons ces théories à ceux qui consentent à n'être que des singes perfectionnés. Pour nous, il y a tout un abîme entre Ihomnie et le plus parfait des animaux ; il y a toute la distance qui sépare l'être responsable de ses actes de celui qui n'en a pas conscience.

L'homme se dégrade et descend vers la brute ; mais l'animal n^ ne se perfectionne pas pour monter vers l'homme. Quelquefois on a voulu montrer le type humain dans l'expression de certaines physionomies d'animaux, mais ces ressemblances étaient fausses et injurieuses au Créateur et à l'homme. La physionomie de l'homme le plus dégradé diffère toujours absolument de ces physionomies étranges faites à plaisir, fl ne s'agit point d'ailleurs de certains monstres de l'espèce humaine que l'on n'avait point en vue : nous ne parlons que de l'être suffisamment organisé pour qu'il soit digne de porter le nom d'homme.

Nous mettons donc de côté ces exagérations déraisonnables et ces erreurs ridicules qui semblent vouloir élever les animaux jusqu'à l'homme, afin de donner à l'homme le droit de descendre jusqu'à la brute. Nous cherchons dans le règne animal seulement les révélations que nous pouvons lui demander sans compromettre aucunement notre dignité.

Ces révélations sont nombreuses. Depuis le plus faible des insectes ailés jusqu'à l'aigle qui plane dans les cieux, depuis le ver qui rampe sous nos pieds jusqu'au lion dont la vigueur nous étonne, tous les animaux ont des caractères différents ; dans chacun d'eux on reconnaît diverses nuances d'expression. Si on nous montrait les animaux pour la première fois, nous n'hésiterions pas à attribuer à l'un la force, à l'autre l'intrépidité, à celui-ci la douceur, à celui-là la faiblesse, à tel autre la timidité ou la patience.

Les fabulistes, quand ils font parler et agir les animaux, procèdent d'après cette loi, et ils peuvent se dispenser de nous dire que dans les petits drames qu'ils mettent sous nos yeux nous devons reconnaître nos actions et nos procédés, nous le savons assez.

« Il semble que Dieu ait voulu nous donner dans les animaux une image de raisonnement et une imaçe de linesse, bien plus, une ima^e de vertu et une ima^'e de vice; une image de piété dans le soin qu'Us montrent tous pour leurs petits et quelques-uns pour leurs frères ; une image de prévoyance, une image de lidehte, une image de flatterie ; une image de jabusie et dorgueil, une image de cruauté, une image de lierte et de courage. Aussi, les animaux nous sont un spectac e ou nous voyons nos devoirs et nos manquements dépeints. Chaque animal est chargé de sa représentation ; il étale comme un tableau' la ressembxance qu on lui a donnée ; mais il n'ajoute, non plus quun tableau, rien à ses traits. Il ne montre d'autre invention que celle de son auteur (1). »

§ II. — De l'expression dans le règne végétal et minéral.

Pour les arbres et les plantes comme pour les animaux nous devons distinguer l'expression qu'ils ont par eux-mêmes et l'expression que nous leur prétons

i" Les formes extérieures des plantes et des arbres nous rêve ent la vie végétative qui circule en eux Pendant 1 hiver cette vie s'assoupit, l'arbre se dé-pouille de ses feuilles, prend un aspect de mort: au printemps la vie reprend son cours, l'arbre se revêt alors d un nouveau feuillage et semble renaître

Dans un arbre, la ramure bien développée, le vert leuillage nous annoncent une vie riche, abondante • et nous pouvons appeler expression cette manifestation de la vie végétative, de même que nous avons appelé expression la manifestation de la vie par les formes extérieures de l'animal.

Ajoutons cette observation : à mesure que l'invisible qui nous est manifesté par les formes sensibles des êtres a moins de valeur, les formes elles-mêmes arrêtent davantage notre regard. Certaines qualités qui résultent de ces formes, et qui résident pour ainsi dire sur la face extérieure de l'objet, fixent davantage (1) Bossuet.

notre attention : l'unité, la variété, la proportion, l'ordre, l'iiarmonie. iNous avons dit que ces qualités matérielles sont insuffisantes pour nous donner complètement la raison du beau, mais cependant elles jouent un rôle plus important à mesure que l'invisible qui nous est révélé a moins de valeur. Nous ne déterminons pas ici l'importance de ce rôle. Seulement, en étudiant les révélations de la nature, nous constatons ce fait : l'invisible s'amoindrissant, son vêtement, son enveloppe fixe davantage notre attention, prend à nos yeux plus d'importance.

2° Sans doute nous ne sommes point tentés d'attribuer aux arbres et aux plantes, comme aux animaux, un commencement de liberté et de raison, mais nous leur prêtons cependant l'expression de nos pensées, de nos sentiments, des difîérentes situations de notre âme.

Je vois cet arbre que l'on a si bien nomme le saule pleureur ; il ombrage une tombe en la caressant de ses longs et flexibles rameaux, ou il incline sa verte chevelure sur la surface d'un étang, et l'on serait tenté de prendre pour les larmes qu'il a versées celte eau dans laquelle son pied est baigné. Comment ne rappellerait-il pas à notre imagination l'homme accablé sous le poids de sa douleur, avec la tête inclinée et le regard attaché sur la terre qu'il arrose de ses pleurs?

Vous direz peut-être, c'est de la poésie et de l'imagination. — Certainement, et nous ne le nions pas ; mais l'imagination et le sentiment poétique jouent un rôle immense dans le domaine du beau, dans la littérature et dans tous les arts ; libre à vous de ne pas comprendre ce qui nous procure de si douces jouissances et de ne pas entendre ce langage que nous tient

la nature. ■, v •

Il en est qui ne verront dans des arbres que du bois de chaufTage ou tout au plus des matériaux bons pour faire des meubles. Ce sont des bommes positifs, mais ils ne voient ni loin, ni haut. Ils sont heureux pourvu que leur dîner soit servi à l'iieure ; ils se mettent en carde contre les émotions, et ils n'en éprouvent pas beaucoup dans le terre à-terre où ils vivent; leur sen-

sibilité n'est pas plus développée que leur imagination. Tant mieux s'ils sont retenus par des principes d'équité qui les empêchent d'augmenter leur confortable eu empiétant sur le champ du voisin ; d'ailleurs il est à croire qu'ils ne se mettront pas en campagne pour défendre la veuve et l'orphelin. L'homme qui n'a pas de sensibilité tombe facilement dans l'égoïsme ; il peut faire un commerçant honnête, mais il ne sera jamais un homme éloquent. — En tout cas, cet homme tout positif ne comprendra jamais les beautés de la nature et celles de l'art. — Mais il n'en est pas ainsi de vous, ami lecteur, puisque vous nous avez suivi jusqu'ici dans les pérégrinations laborieuses que nous faisons ensemble pour arriver à la connaissance approfondie du beau.

Les objets de la nature qui sont privés de la vie n'ont pas d'autres significations que celles qui leur sont prêtées par nous ; elles sont d'ailleurs nombreuses et variées : L'eau limpide et transparente, troublée, agitée servira à exprimer des situations de l'àme très dillerentes ; le nuage qui fuit sur l'azur du ciel ne sera pas seulement un objet de description, mais il prendra une siiinification. Nous prêterons un langage môme aux minéraux :

Comment en un ])Ioinb vil l'or pur s'e>t-il changé?

§ 111. — Les grands spectacles de la création.

Si nous ne nous arrêtons plus aux limites de ce quft l'on peut appeler le paysage ; si nous considérons la nature non plus dans la mesure où l'homme en fait la matière de ses œuvres, le champ de son travail et de ses exploitations; si nous considérons la mer et sou immensité, le ciel avec sa voûte d'azur, les montagnes avec leurs cimes qui se perdent dans les nues, le désert lui-même avec ses profondeurs silencieuses, le calme d'une belle nuit qui fait scintiller sur nos têtes des myriades d'étoiles, le fracas d'une tempête qui houleverse tous les éléments, tous ces spectacles nous fout des révélations immenses et excitent en nous les

émotions les plus profondes. Nous n'avons plus seulement devant les yeux ce qui est de notre domaine. Notre regard ne peut mesurer la surface des mers ; il ne peut sonder les profondeurs du ciel. Quand la tempête souffle, cette force merveilleuse qui agite les éléments pour les apaiser ensuite nous domine, elle est hors de notre portée. Nous nous demanderons plus tard jusqu'à quel point ces grands spectacles nous révèlent Dieu lui-même. Du moins nous pouvons dire ici qu'ils nous révèlent un invisible, une force dont la puissance nous surpasse,

§ IV, — Résumé et classification des différentes révélations de la nature.

I. — Nous devons d'abord faire cette observation : L'invisible qui nous est révélé dans l'homme, dans les animaux, dans les plantes, c'est la vie, c'est une activité, une force.

Les sentiments, les situations de notre âme, dont nous attribuons l'expression aux plantes et même aux objets privés de la vie, émanent, eux aussi, dans la source à laquelle nous les faisons remonter, d'une activité.

Dans les grands spectacles de la nature, nous voyons l'œuvre d'une intelligence dont nous ne pouvons calculer la puissance, parce que cette puissance est audessus de nous. Mais ici encore 1 invisible qui nous est révélé est une force, une activité.

L'invisible qui nous est révélé est donc toujours une activité, une vie susceptible de se développer, et qui nous fait connaître quelque chose de ses évolutions par les formes sensibles qui la révèlent,

II. — En nous plaçant à un autre point de vue, nous pouvons distinguer trois genres différents d'invisible,trois degrés dans cette activité qui nous est révélée.

i° L'activité qui n'a pas conscience de ses évolutions et se développe d'elle-même sans contrainte et sans lutte, la vie dans son efflorescence naturelle. Dans ce genre, nous comprenons la vie physique de l'homme,

le commencement de vie inlellecluelle et morale de l'enfant, jusqu'éi ce qu'il soit en possession de ses facultés ; la vie physique des animaux et le semblant de vie intellectuelle et morale que Ton appelle en eux l'instinct ; la vie végétative dans les plantes et les arbres.

2° L'activité intelligente et libre qui, dans ses évolutions, se détermine d'après des motifs dont elle a pris connaissance et pour obtenir une fin. Le plus souvent elle suppose dans son exercice la lutte et l'effort; elle appartient à l'homme. Par les révélations indirectes, nous pouvons en voir comme un rellet dans les animaux et dans les plantes.

3" L'activité dont la puissance nous surpasse, l'activité infinie. Elle nous est manifestée surtout par les grands spectacles de la création.

En établissant cette classification, nous ne prétendons point déterminer trois catégories dans l'une desquelles doive entrer exclusivement, et à telle heure, tel ou tel objet. Dans un enfant, par exemple, la nature agit encore, et elle agira pendant liien des années par sa propre impulsion, après que la volonté aura commencé a s'exercer; et toujours même, à vrai dire, la nature aura dans la vie une part d'action que la volonté ne supprimera. pas.

Mais, du moins, nous pouvons distinguer ces trois genres d'activité dans l'invisible qui nous estmanifesté.

Article IV. — Les propriétés expressives et les propriétés esthétiques des objets sont identiques.

"^ Nous venons de considérer l'expression, ce qu'elle est, dans quels objets elle existe. Faisons un pas de plus et constatons que l'expression est la propriété par laquelle les objets excitent en nous l'émotion de la beauté et de la laideur.

I. — Il suffit de jeter les yeux sur tous ces objets dans lesquels nous avons reconnu l'expression et nous voyons que tous ces objets attirent nos regards, pro-

voquent en nous des sentiments, une émotion qui est précisément rémolion esthétique, émotion agréable si elle est provoquée par des objets auxquels nous attribuons volontiers la beauté, désagréable si elle est provoquée par des objets qui nous semblent laids.

D'ailleurs nous avons constaté antérieurement que l'émotion excitée en nous par la beauté et la laideur est désintéressée. Or .c'est bien ainsi que nous avons envisagé l'expression des objets, nous les avons toujours considérés en eux-mêmes indépendamment des avantages que nous pouvons en retirer ou des dommages qu'ils peuvent nous faire subir. ^

Remarquons de plus que les èlres delà création auxquels nous avons reconnu plus de ressources d'expression sont bien aussi ceux qui nous font jouir davantage de la beauté ou se présentent à nos yeux avec plus de laideur. C'est l'homme tout dabord, ensuite les animaux, le rèane végétal; enfin le règne minerai est à peu près muet et n'a aussi que des reflets bien indirects de beauté et de laideur. — Les grands spectacles de la nature nous impressionnent profondément par les beautés merveilleuses qu'ils déroulent a nos yeux ; mais ces beautés ne sont-elles pas aussi proportionnées aux révélations immenses que nous lont ces grands spectacles. .

II — Il n'y a pas dans les objets une autre propriété qui nous explique l'émotion esthétique ; du moins nous n'en vovons pas d'autre. Nous concluons donc qu il n y a pas d'objet qui ait quelque beauté et qui soit sans expression. , ... . ^^.

Sans doute, il y a dans la nature des objets qui ont peu d'expression et qui attirent cependant notre regard auxquels nous attribuons la beauté, des arbustes, des fleurs ; et il sem.blerait quils nous plaisent par leurs formes et leurs couleurs. Ainsi que nous 1 avons dit, dans ces régions de la nature les formes ont plus d'importance, mais ainsi que nous l'avons dit aussi ces objets ne sont pas dénués d'expression. ^

Il y a des objets d'art dans lesquels il n y a aucunement l'expression de la vie et dont la beauté ne semble s'expliquer que par des qualités toutes matérielles:

ainsi des urnes, des cratères antiques ; mais nous pourrons reconnaître que la beauté de ces objets s'explique par l'analogie de leurs formes avec celles qui nous plaisent dans les ohjels de la nature doués de la vie. L'expression peut donc seule nous rendre compte de l'émotion que nous fait éprouver la beauté et la laideur des objets. D'ailleurs elle est au service de la beauté et de la laideur.

CDAPITRE III

POURQUOI PARMI LES OBJETS QUI ONT DE l'eXPRESSION LES

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