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APPLICATIONS DE LA DÉFINITION

L'analyse et le raisonnement nous ont guidé dans la recherche que nous avons faite des lois du beau ; mais nous allons reconnaître mieux encore la vérité de ces lois en constatant qu'elles expliquent parfaitement toutes les beautés qui s'offrent à nos regards.

Nous considérerons le règne animal et tout d'abord l'homme, le roi de la création, puis le règne végétal, la nature inanimée, et enfin les grands spectacles de la création.

Article I. ^ La beauté dans l'homme.

Le beau, avons-nous dit, est Texpression de la vie qui s'est développée selon sa loi.

De plus, nous apprécions les déyeloppements de Tactivité en jugeant les êtres d'après Tidée que nous avons de leurs types. Mais y a-t-il un type général et unique d'après lequel nous puissions juger de la beauté dans rhomme ? Telle est la difficulté qu'il nous faut d'abord résoudre.

§ I. — y.ons concevons un type général (T après lequel nous jugeons de la beauté dans V homme.

I. — Nous concevons ce type d'abord pour le corps. Gbaque jour nous portons des jugements qui supposent que nous avons dans l'esprit cette règle d'appréciation. Sans doute nous n'avons point l'idée de l'homme parfait; pour cela il nous faudrait connaître l'exemplaire primitif tel qu'il sortit des mains du Créateur. Cependant la nature nous montre çà et là des traits avec lesquels nous nous faisons quelque idée de cette beauté ; et puis il y a des races choisies où les belles proportions et les formes correctes semblent mieux conservées.

Ces races, nous les trouvons dans les régions où la TÎe se développe sous les influences de climat et de civilisation les plus favorables. Des races entières nous semblent difformes, et elles le sont en effet : chez ces hommes vivant sous un ciel inclément, dans les conditions les plus fâcheuses sous tous les rapports, les facultés se sont atrophiées, les forces vitales ont dépéri peu à peu.

La nature suit ses lois ; mais pour cela, si elle n'est pas aidée dans ses développements, il faut que du moins elle ne soit pas comprimée.

Nous étudierons plus tard les beautés résultant des révélations de l'âme par la physionomie. Ici nous étudions la beauté physique, mais, môme à ce point de

vue, nous devons reconnaître que le visage htimain sera plus beau à mesure que ses différentes parties seront mieux disposées pour servir les hautes facultés de rame, à mesure qu elles sembleront mieux les faire dominer, les mettre en évidence, à mesure que Thomme sera plus différencié de Tanimal et qu'il paraîtra mieux le roi de la création par ce qui le distinf»ue : la pensée.

Comparez le profil de Thomme avec le profil des animaux. Dans le visage de Thomme, ce que l'on appelle Tangle facial, c'est-à-dire l'angle formé par les deux lignes partant de la racine du nez et allant Tune à la base du crâne et Tautre formant la tangente du front, vous donne à peu près l'angle droit ; au contraire, dans les animaux, cet angle est aigu.

« Le profil grec, bien qu'il ne soit pas adopté par les Chinois, ni par les Egyptiens, ni par les Juifs, ne saurait passer pour une forme arbitraire, nationale, née du hasard : il appartient à l'idéal de la beauté absolue, parce que dans cette conformation du visage l'expression de l'esprit refoule au second plan les or- 4^anes puiement physiques. »

Sans doute ce type de la beauté corporelle se transforme dans notre esprit selon les âges et les sexes et même dans une certaine mesure selon les situations : le citadin, par suite de sa vie souvent surmenée, n'aura pas les mêmes apparences, les mêmes allures que le campagnard qui passe sa vie dans les champs. Le type que nous établissons n'aura pas la rigidité d'un étalon qui servirait à régler les poids et les mesures, mais il •*st assez déterminé pour qu'il soit la règle de nos jugements sur la beauté corporelle.

II. — De même que nous avons dans l'esprit un type de la beauté d'après lequel nous jugeons des développements du corps de Fhomme, de même nous en avons un aussi d'après lequel nous apprécions la valeur de la vie de son âme.

Pour cela nous n'avons pas besoin de discuter et de rédiger un code de morale, mais nous pouvons reconnaître que dans l'âme vraiment digne de notre admiration il y aura l'harmonieux développement de toutes

les facultés, non seulement de Tintelligence et de la volonté, mais aussi de la sensibilité.

L'intelligence aimera la vérité et la recherchera, comme Taigle s'élance vers le soleil pour contempler la lumière dans son foyer, et boire, pour ainsi dire, ses rayons.

La sensibilité est le siège des passions ; elle les subit» mais elle les engendre aussi et les nourrit. En ce sens, elle n'est pas seulement passive, mais active. Elle doit s'animer au souftle de tout ce qui est louable, f^rand, généreux, et favoriser, dans le cœur de l'homme le développement de toutes les nobles passions que nous aimons à y voir : l'amour filial, l'amour maternel ou paternel, l'amitié, l'amour de la patrie, et cet amour plus grand et plus généreux encore qui ne connaît plus de limites ni de frontières, l'amour de l'humanité, qui ne se réalise guère, il est vrai, qu'en recevant l'inlluence de la reli^'ion et en devenant la charité. La volonté doit régler les autres facultés dans leurs évolutions. Elle attache l'intelligence à la recherche obstinée de la vérité, la lui fait poursuivre à travers les obstacles, les veilles et les fatij^ues de tout genre ; elle dirige la sensibilité, ne lui permet de se livrer qu'aux affections légitimes, lutte contre ses répugnances, et assure ainsi son propre triomphe.

De môme que le corps subit ses transformations, l'âme aussi traversera des phases difTérentes dans lesquelles ses facultés n'auront pas la même action.

Dans l'enfance, l'intelligence a moins de lumière et la volonté moins d'énergie ; et jusqu'à ce que ces facultés remplissent le rôle auquel elles sont appelées, l'enfant agira surtout d'après les impressions de la sensibilité. C'est « dans l'homme arrivé à sa maturité que l'harmonie sera parfaite entre les facultés de l'àme; la volonté fera le chant, mais l'intelligence et la sensibilité sauront accompa^Mier cette mâle mélodie. Dans le vieillard, la sensibilité semble l'emporter de nouveau. »

« Dans le déclin de la vie, la raison, disciplinée par une rude expérience, aura surtout la sagesse en partage; mais cette sagesse indulgente et douce parlera

pour conseiller, non pour gourmander ; conseillera par tendresse, non par orgueil ; elle abdiquera tout rôle au-dessus de ses forces, et sa voix calme aura le charme suave des derniers bruits d'une belle journée (1). ■

Dans le type de Thomme, tel que nous le concevons, non seulement il doit y avoir harmonie entre les facultés de l'âme, dans leurs développements, mais il doit y avoir équilibre entre la vie du corps et la vie de l'âme.

Si le corps reçoit tout ce qui peut le satisfaire et favoriser son développement, il appesantit l'âme et la réduit à la plus honteuse servitude (2). S'il est surmené par l'âme, fatigué par le travail, et s'il s'affaiblit avant le temps, l'homme ne fournira pas toute sa carrière, et il apparaîtra comme incomplet, sous certains rapports du moins.

Toutefois, nous n'oublions pas que c'est par son âme que l'homme s'élève, et si, pour accomplir de grandes œuvres, il va jusqu'à ruiner sa santé, dans cet état d'épuisement il nous apparaîtra avec un mérite de plus : celui du sacrifice auquel il s'est condamné (3). Celui qui, pour accomplir le bien, donne sa vie en quelque sorte goutte à goutte, n'est pas moins digne d'éloges que le soldat qui, dans un instant, au milieu de l'entraînement général, la donne sur le champ de bataille.

§ II. — Comment le gracieux et le beau se développent dans Vhomme.

Nos principes étant ainsi posés et complétés, essayons d'apprécier les différent degrés de beauté qui peuvent nous apparaître dans l'homme.

Le gracieux, avons-nous dit, est produit par l'acti-

(1' Charles Levesque : Science du beau, t. 1, p. 310.

(2) Corpus quod co7*rumpitur aggravât animam. Sap.,c. IX. V. 15.

(3) Major sum et ad majora genîtus quant ut manci' pium sim corporis mei. (Sénèque, lettre 65.)

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vite spontanée qui s*est développée selon sa loi. I! appartient donc spécialement à renfance, parce que c'est cet âge surtout qui nous montre l'œuvre de la nature.

Le beau proprement dit commence à se former dans Tenfant aussitôt qu'il exerce sa volonté. Il faut d'ailleurs que la volonté agisse plus d'une fois, que des actes nombreux de vertu soient accomplis pour que le travail de l'âme marque son empreinte sur la physionomie.

Il nous serait impossible de dire quelles sont dans Tenfant les limites du gracieux et du beau, ou de préciser comment le premier disparaît pour faire place au second. Depuis longtemps la volonté est devenue responsable de ses actes, que la nature se développe encore d'elle même ; et, jusque dans l'âge de la virilité, elle conserve ses droits et donne d'elle-même cette sève qui est dans l'homme l'aliment delà vie physique et de la vie intellectuelle et morale.

Dans la physionomie de l'adolescent, il estfacile de reconnaître ce mélange de dons de la nature, de qualités acquises et de défauts contractés. On reconnaît très bien ces signes de la volonté qui s'affermit ou se laisse aller à de déplorables défaillances.

Quelquefois la physionomie de l'enfant ne traduit quincomplètement son âme ; mais c'est surtout dans l'homme arrivé à l'âge de la maturité que nous remarquerons ce désaccord, et c'est alors aussi que nous pourrons résoudre la difiiculté qui en résulte.

Nous voyous le gracieux dans l'épanouissement spontané des dons de la nature ; cet épanouissement nous apparaîtra donc non seulement dans l'enfant, mais aussi dans la femme.

Dans la femme, la volonté s'exerce avec moins de puissance, avec une énergie moins soutenue que dans l'homme. Même après les années de l'adolescence, ses qualités semblent être un don de la nature autant que l'œuvre de ses facultés morales, et cette spontanéité s'exprime par tous les traits de sa physionomie.

Pour donner plus de précision à ces aperçus, nous pourrions dire que le gracieux se caractérise dans l'âme par la spontanéité, par l'heureux développement

des facultés ; dans le corps, par la souplesse, le moelleux des formes, la fraîcheur du teint, qualités qui d'ailleurs sont bien d'accord avec la spontanéité du développement.

Etudions maintenant ce qui dans Thomme est incontestablement beau.

§ m. — Comment le beau nous apparaît dans Vhomme.

Le beau moral, avons-noas dit, est l'expression de Tacte moral conforme à la loi. Mais, pour que nous ayons le spectacle de la beauté ou de la laideur morale, il ne suffît pas qu'un acte moral s'accomplisse devant nos yeux ; le plus souvent nous n'aurions que la vue du bien ou du mal. Il arrivera en effet qu'un acte conforme à la loi et même un acte de dévouaient sera accompli sous nos yeux sans que nous ayons rémotion esthétique, parce que nous penserons trop exclusivement à la moralité de cet acte.

Dans quelles conditions l'acte moral devra-t-il donc, nous apparaître pour qu'il nous donne le spectacle de la beauté ou de la laideur? Il faut qu'il nous apparaisse dans une expression, dans uii symbole. Dans cette expression, dans ce symbole, il prendra un as-

{►ect qui le détachera du monde purement moral, et ui permettra de nous donner le spectacle de la beauté ou de la laideur.

Par cette observation, nous ne modifions pas, mais nous expliquons la définition que nous avons donnée de la beauté. Nous avons dit en effet qu'elle est Vexpression de l'activité qui s'est développée selon la loi ; nous précisons le caractère de cette expression.

Du reste, nous pouvons remarquer ici, pour ne pa» revenir sur cette question, que les autres genres de beauté, le gracieux et le sublime, ne diffèrent point sous ce rapport du beau proprement dit. En effet, le gracieux est l'expression du développement normal de l'activité spontanée ; mais, quand nous en avons le spectacle, ce n'est pas que nous voyons l'évolutiou même de cette activité. De même, dans les granda spectacles de la création, ce n'est pas l'évolution même

d'une activité supérieure qui nous donnera le spectacle de la beauté : nous ne verrons que les effets extérieurs, que les résultats qui nous révèlent cette évolution. La vue directe de Dieu ne nous est pas donnée

en ce monde. ... ^ , , i- i i- ^ ^

Pour que nous jouissions de la beauté, il faut donc qu'il y ait un développement normal de Tactivité et que ce développement normal nous soit exprimé. Toutes les fois d'ailleurs qu'il nous sera exprimé aveclarté, il nous donnera le spectacle de la beauté ; peut-être nous ne le remarquerons pas, nous n'ex. iouirons pas, mais il nous est offert. , , .

Lart nous en donnera des manifestations plus cnoisies plus expressives par la peinture, la sculpture, la littérature ; mais si nous savons lire et observer, nous aurons souvent la joie de voir briller la beauté dans ce monde au milieu duquel nous vivons et auquel nous donnerons ainsi notre admiration et nos sympathies. Ainsi que nous l'avons dit, l'acte moral trouvé le plus souvent son expression dans la physionomie de celui qui agit. L'impulsion intérieure qui a détermine Tacte se révèle aussitôt. Ce n'est pas seulement un sentiment qui se révèle ; mais des qualités, des dispositions ordinairement voilées sont pour amsi dire attirées au dehors par cette secousse et exprimées alors par la physionomie. Souvent même dans ces circonstances, nous sont révélées des passions, des qualités aue nous n'aurions pas i^oupçonnees dans le personnage qui est en scène. A cette manifestation concourent non seulement les traits du visage, mais la pose, le geste, le son de la voix et tous les signes que nous avons donnés comme révélateurs de lame. G est ainsi que l'on dit souvent d'un homme, avec vérité, au'il était beau dans telle ou telle circonstance ; c est ainsi aue la physionomie du général qui harangue ses soldats avant la bataille, de rorateur qui parle chaleureusement pour la cause qu'il défend, de l homme nolitique qui se présente devant l'émeute pour arrêter la foueue révolutionnaire, de tout homme qui se jette dans un péril pour accomplir un acte de dévouement, rayonne d'une beauté exceptionnelle, parce qu elle

s'illu mi ne alors de toute la générosité de ses sentiments. N'oublions pas que, parfois, des circonstances secoudaires nous empêcheront de lire dans la physionomie de celui qui agit l'expression dont elle est illuminée ; elles nous en distrairont, nous ne jouirons pas du spectacle de la beauté qui nous était offert.

La beauté, qui attire notre regard et pénètre jusque dans rJntime de notre cœur pour l'enchanter et lui procurer les plus délicieuses jouissances, est comme un doux rayonnement qui demande le calme, disparaît promptement dans le bruit et Tagitation, et que font même souvent oublier les formes complexes qui devraient nous la montrer.

Nous sommes sur le champ de bataille, et nous ▼oyons un soldat qui meurt en pressant sur sa poitrine le drapeau qu'il défend ; de son regard il menace encore l'ennemi, mais il s'affaisse baigné dans son sang. Assurément le courage brille dans son regard, mais si nous le voyons tomber percé de coups, le spectacle de sa beauté est perdu pour nous.

La seule pensée du péril où sont les acteurs du drame dont nous sommes témoins, ou la considération des intérêts qui sont enjeu, nous empêcheront de jouir de la beauté du spectacle que nous avons sous les yeux. Même dans une représentation artistique, les circonstances pénibles qui accompagnent souvent l'acte du dévouement pourront diminuer non pas notre admiration, mais la jouissance que nous éprouvons. Cependant l'œuvre d'art aura un immense avantage : le f»eintre ou le liltéruLeur a dégagé le fait principal, 'acte de dévouement, et l'a mis en relief.

La beauté morale nous apparaîtra, non seulement dans l'expression que revêt la physionomie de l'homme au moment même où il accomplit l'acte moral, mais elle nous apparaîtra encore et surtout dans cette empreinte que la pratique du bien laisse sur les traits de celui qui l'accomplit.

Cette empreinte se formera par des actes héroïques d'abnégation et de courage ; elle se formera aussi par la pratique silencieuse et assidue de la verlu. Le développement de chacune des facultés de Tâme, de l'Intel-

ligence, de la sensibilité, de la volonté aura pu y contribuer. Ce sera parfois comme un ineffable rayonnement, dont la cause, ou, si Ton veut, le foyer nous est caché, une gloire dont nous ne pourrions pas analyser et séparer les rayons sur le front qui en est orné, mais dont la lumière nous enchante et nous ravit délicieusement.

§ IV. — Réponse à deux objections.

Contre les explications que nous donnons de la beauté morale deux objections peuvent être présentées.

r« Objection, — On dira que souvent la physionomie de l'homme ne révèle pas les qualités de son àme et semble plutôt les envelopper d'un voile épais.

Nous admettons ce désaccord possible entre l'âme et le corps, mais la difficulté qui en résulte appartient à la nature et non à notre théorie. Toutefois il est bon de réduire cette difficulté à sa juste valeur.

Il arrive que les traits du visage d'un homme doué de puissantes facultés n*ont rien d'agréable et ne révéleraient pas, surtout à un œil peu attentif, la valeur, les vertus acquises, les qualités de ce personnage! L'histoire nous a fait connaître la grandeur d*âme] l'élévation de pensée, la générosité des sentiments, la fermeté inébranlable de Socrate. Or son buste qui nous a été conservé semble n'avoir rien que d'épais et d'étrange. Alcibiade, l'ami du philosophe, disait qu'il avait 1r masque de Silène. — Sans doute dans cette physionomie comme dans beaucoup d^autres de ce genre il ne faut pas chercher l'expression du gracieux et de ces qualités aimables qui sont un don de la nature ; mais on peut y reconnaître l'expression de qualités plus sérieuses, de qualités qui n'ont pu se développer qu'avec le concours de la volonté et ont été acquises au prix des sacrifices les plus pénibles, de sacrifices sans cesse renouvelés.

La physionomie de Socrate était un voile plus épais, mais elle exprimait cependant la beauté de son âme, et cette beauté rayonnait surtout quand il s'animait, qnand il discourait avec ses disciples ; aussi Alcibiade lui-même le trouvait beau alors.

La difficulté que nous discutons diminuera beaucoup dans Tesprit d'un grand nombre, du moment que, se plaçant au vrai point de vue, ils chercheront non pas le gracieux, mais l'expression du beau dans la physionomie de rhomme.

Les hommes doués de facultés puissantes n'ont point des physionomies ordinaires, communes, vulgaires, et c est déjà beaucoup en faveur des idées que nous exposons. Elles parleront avec plus de clarté que les physionomies des hommes moins richement doués et qui sont de beaucoup les plus nombreux.

Nous croyons vrai le principe que nous avons émis précédemment : les qualités acquises se révèlent dans les traits du visage, même aux yeux de celui qui n'a aucunement la prétention d'être" physionomiste] et ces qualités se révèlent surtout dans les traits mis en mouvement par le jeu des passions. Sans doute des traits difformes et étranges seront moins aptes à exprimer la beauté morale ; parfois il y aura un certain désaccord entre les qualités de Tâme et les traits de la phy- «ionomie,mais ce désaccord ne doit point être exagéré.

De plus, peu importe jusqu'à quel point ce désaccord est possible ; quand même il pourrait être considérable, il n'infirme pas notre théorie, car nous disons que le spectacle de la beauté morale nous sera donné seulement dans la mesure où cette beauté nous sera manifestée.

II* Objection. — Souvent la physionomie fait croire à des qualités qui n'existent pas.

Ne pouvons-nous pas craindre que la physionomie de tel ou tel individu nous induise en erreur, en nous donnant une idée trop avantageuse de ses qualités morales, et nous fasse croire à la présence d'une beauté morale qui n'existe pas? Nous ferons d'abord cette réponse, qui suffit pour défendre notre théorie contre cette nouvelle objection : si les traiis de tel individu nous font croire qu'il possède telle faculté, telle aptitude ou telle qualit<^ acquise par l'efFort de sa volonté, si sa physionomie nous fait croire que la beauté morale existe en lui, nous avons par ces apparences la jouissance de la beauté, quoique nous soyons dans

8S lA 00NN41SSANCB DU BEAU

l'erreur. Cette erreur ne tient aucunement à la notion que nous avons donnée de la beauté, et toute autre méorie ne l'éviterait pas mieux que la nôtre. Vous jugerez toujours de la beauté morale d'après les signes qui l'expriment à vos yeux ; si ces signes vous trompent, nous n'y pouvons rien que vous engager à porter vos jugements après un plus sérieux examen.

De plus il ne faut pas croire que ce genre d'erreur soit aussi fréquent que certains le prétendraient. En effet tout le monde sait que la régularité des traits, que des formes souples et arrondies ne suffisent pas pour donner une idée avantageuse de Tâme ; et l'on dira très bien : voià une belle ligure mais sans exprès-* sion. C'est une vérification de l'apologue connu : belletête mais de cervelle, point.

§ V. — Valeur relative de la beauté du corps et de la beauté de l'âme.

Le corps de rhomme est le chef-d'œuvre du monde visible et parmi les êtres doués de la vie organique il n'en est point qui soient plus parfaits ; il peut donc posséder au plus haut degré les qualités qui charment nos regards»

Mais le corps seul et indépendamment des qualités de Tàme ne peut pas prétendre nous donner le spectaclede la beauté morale, du beau proprement dit.

Toutefois il est bien difficile, pour ne pas dire im-

Fossible de juger ainsi le corps sans tenir compte de âme qui l'habite. C'est l'âme qui attire surtout notre attention : c'est toujours l'âme qui captive nos sympathies, et même les hommes qui ne font pas cas de la. vertu, instinctivement, et l'on pourrait dire malgré eux, tiennent compte des qualités de l'âme dans les jugements qu'ils portent : « Si dans cet auditoire, s'écriait Savouarole, vous preniez deux femmes éga-^ lement belles de corps, ce serait la pl«is sainte qui exciterait parmi les spectateurs le plus d'admiration, et la palme ne manquerait pas de lui être décernée, même par les hommes charnels. »

Oui c'est de 1 âme que part le rayonnement de la beauté qui nous séduit. Les attraits qui résident dans

la chair s'adressent à la partie inférieure de l'âme ; ils peuvent séduire un instant, mais ils sont incapables de créer des attaches qui puissent durer. L'amour et l'amitié, ces nobles affections qui sont les liens des cœurs, s'allument à un foyer plus pur. L'amour est un commerce mjrstérieux qui s'établit entre deux Âmes pour les unir par les liens les plus sacrés. Le cœur est le foyer dans lequel brûle cette flamme et c'est aussi du cœur que partent les traits qui allument et entretiennent ce feu.

Malheur d'ailleurs à la créature qui n'est admirée que pour ses formes extérieures et qui n'est pas aimée pour les qualités de son âme. Malheur à elle si elle écoute les paroles de celui dont elle a séduit le regard peut être sans le vouloir; ses charmes passeront omnis caro fœnum^ flos cecidit et fcsnum aruit. Malheur à celui qui ne cède qu'à des attraits qui sont un appas pour les sens, sans rechercher des qualités morales sur lesquelles il appuie son estime ; son cœur est déjà corrompu et il ne songe pas à s'engager pour l'avenir.

La beauté qui réside dans la chair soulève les sens et parfois le regard ne peut s'y arrêter sans péril; mais la beauté qui émane de l'élément invisible ne peut avoir sur notre intelligence et notre cœur qu'une influence salutaire.

Le corps a donc par lui-même une beauté capable de le faire remarquer parmi tous les êtres de la création, mais secondaire relativement à la beauté de l'âme ; son rôle est d'exprimer cette autre beauté bien supérieure à la sienne.

§ VL — Conclusions sur le beau dans Vhomme,

De tout ce qui précède nous pouvons tirer ces conclusions.

lo L'homme, dans une certaine mesure, est l'artisan de sa beauté.

Quel que soit le lot qui lui a été fait par la Providence, s il a reçu en partage peu d'intelligence, s'il a dû lutter contré de mauvaises inclinations, il a reçu aussi la liberté et le pouvoir d'accomplir le bien ; et 'si

sa physionomie n'avail d'abord qu'une expression fâcheuse, peu capable d*exciter des sympathies, peu à peu elle se modifiera sous les efforts persistants de ia volonté.

« Le moyen le plus sûr d'embellir notre physionomie, autant qu'il dépend de nous, est d'embellir notre âme et d'en refuser l'entrée à toute passion vicieuse. Le meilleur moyen de la rendre expressive et intéressante est de penser juste et avec délicatesse. Enfin, pour y répandre un caractère de dignité, remplissez vos cœurs de sentiments vertueux et religieux; ils imprimeront sur tous les traits de votre visage la paix de votre âme et la noblesse de vos pensées.

« Si vous voulez vous convaincre que la beauté physique est modelée sur la beauté morale, voyez les Sens estimables qui vous entourent, jetez les yeux sur es ouvriers honnêtes et laborieux, et parcourez ensuite une de ces maisons de force où sont détenus des cens vicieux, fainéants, libertins, adonnés à l'ivrognerie ; non seulement vous acc[uerrez la conviction que mon assertion est vraie, mais cette conviction ne sera pas stérile, elle excitera en vous des sentiments tristes, il est vrai, mais salutaires (1). »

L'homme est le seul être dans la création qui puisse perfectionner sa beauté, et quand il ne met pas à

Î profit ce privilège, quand il compromet la beauté qui ui a été donnée en partage et qu'il la détruit, il nous cause alors une impression de tristesse que nous ne recevons jamais des plantes ou des animaux.

Combien ne pourraient pas dire, avec un sentiment de regret amer, mais inutile :

mi prxteritos referai si Jupiter annos J

2« L'homme peut refaire en lui la beauté.

Sans doute il est des flétrissures que l'homme n'effacera pas en quelques jours, mais les actes de courage et de vertu par lesquels il travaillera avec persistance à améliorer son âme auront une merveilleuse efficacité pour envelopper le passé d'un voile

(1) Lavater, t. I. p. 150.

qnî nons le fera oublier. C'est un édifice dont nous pourrions reconnaître l'ancien état de ruine, mais il a été généreusement restauré et notre œil le contemple avec jplaisir.

3» Si la beauté peut sortir brillante d'une vie qui a commencé par être coupable, à quel éclat n'arrive t-elle pas quand elle est produite par une vie tout entière consacrée à la vertu, dans l'homme qui, bien doué par la nature, est entré dans la voie du devoir aussitôt qu'il a eu conscience de sa liberté, pour y marcher avec une invariable fidélité.

Comme nous l'avons déjà dit, cette beauté que produit la pratique constante du bien ne sera pas exprimée par la grâce et la souplesse des formes.

Le travail de Tàme laboure, sculpte le visage de rhomme, lui enlève souvent ce moelleux des contours, cette fraîcheur du teint que le printemps de son âge avait faitéclore; c'est comme la goutte de cire qui gagne en solidité ce qu'elle perd en éclat.

La tristesse résignée, le malheur supporté avec fermeté, sans vaines lamentations ni endurcissement, impriment à la physionomie une grandeur qui se recommande à notre admiration. Le rire et la jouissance, au contraire, n'ont rien qui soit digne de notre estime, et ne laissent aucune trace qui puisse servir à la beauté.

La beauté que fait briller la vertu sur le visage de l'homme, loin de s'effacer avec les années, se complète chaque jour davantage et rayonne d'un éclat plus séduisant, malgré les injures de l'âge. A travers les traits amaigris de la vieillesse, nous voyons sauvent briller, pour notre consolation et notre joie, la beauté d'une âme qui n'a point vieilli et s'est enrichie de vertus.

« visage des Saints, s'écriait le Père Lacordaire, douces et fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et à baiser la croix de son Fils, regards bien-aimés qui discernez un frère dans la plus pauvre des créatures, cheveux blanchis par la méditation de l'éternité, couleurs sacrées de l'âme qui resplendissez dans la vieillesse et la mort, heureux qui vous a vas I

Plus heureux qui vous a compris et qui a reçu de votre galbe transfiguré des leçons de sagesse et d'immortalité !»

Quand vient le soir, le sommet de la montagne se colore d'une lumière plus vive et plus radieuse, à mesure que les ombres s'étendent sur tout ce qui l'environne. C'est ainsi que ces visages, sur lesquels nous lisons les luttes victorieusement soutenues, rayonnent de clartés recueillies à travers une longue vie ; mais nous sentons que cette lumière ne doit pas disparaître au milieu des ombres de la nuit : elle n'est que la première lueur d'une gloire qui brillera dans les siècles des siècles.

§ VIL — Comment Vhotnme peut-il nous onner le spectacle du sublime?

Reconnaissons d'abord que l'hiîmme, l'artiste littérateur ou peintre peut nous traduire le sublime dans ses œuvres en nous montrant la grandeur des œuvres àe Dieu; c'est ainsi que Lamartine nous en fait jouir dans plusieurs de ses harmonies, par exemple dans celle où il nous montre si bien Vin fini dans les cieux.

De plus Dieu peut agir sur Thomme lui-même et le transporter sur les cîmes de l'extase et du dévouement à des hauteurs telles que ce n'est plus l'homme seulement que nous voyous, mais Dieu. Le nier serait restreindre la liberté d'action de Dieu, ce serait amoindrir l'homme en prétendant que Dieli ne peut pas agir sur lui pour lui communiquer quelque chose de sa puissance et de sa grandeur. Alors le sublime pourra nous apparaître dans l'homme par le fait de rinlervenlion divine qui s'est manifestée d'une façon sensible ; c'est Dieu lui-même qui a produit le sii1)lime.

Mais nous ne pouvons pas voir le sublime dans bien des faits, des actes, des paroles auxquels cette qualification a été souvent appliquée : le « qu'il mourût » du vieil Horace ; le cri d'appel du chevalier d'Assas. Si l'on attribue le sublime à ces actes, il est impossible d** déterminer les limites où finit le beau et où

commence le sublime. Dira-t-on*que le beau s'arrête aux limites que peuvent atteindre les forces ordinaires de l'homme et que l** sublime commence à ce degré de fçénérosité où l'homme ordinaire ne s'élève pas et oui va au delà du devoir? Mais il n'est pas facile d'établir les limites du devoir et rien que le devoir oblige souvent à affronter la mort; il en était ainsi pour le fils du vieil Horace et le chevalier d*Assas.

Sans doute quelquefois le devoir n'est pas défini avec précision, et il y a des sacrifices qu'il n'impose pas rigoureusement; mais il Jious semble que nous exaltons assez ceux qui se sont ainsi distingués, qui ■ont été au delà du devoir, si nous faisons de ces braves parmi les braves une phalange glorieuse, si nous les proclamons les héros de l'humanité. L'héroïsme est le principe de la beauté à son degré le plus élevé.

En refusant la qualification de sublime à des paroles •et à des actes auxquels on la donne ordinairement, nous allons contre les classifications des traités de littérature, qui ne se gênent pas d'ailleurs pour indiquer toute espèce de sublime, le sublime de pensée, le sublime de style, le sublime d'images, et d'autres encore. On peut, sans trop de regret, jeter par dessus le bord ces souvenirs de jeunesse, la cargaison n'y perdra pas beaucoup ; ils ne sont pas marqués au coin d'une philosophie biei\ sérieuse. En réservant la qualification de sublime pour l'expression de l'activité infinie, nous établissons dans des catégories très distinctes les trois genres de beauté : le gracieux, le beau, le sublime ; et il doit en être ainsi. De plus, tous les auteurs qui ont essayé de définir le sublime lui ont reconnu ce caractère, qu'il est la manifestation du divin; nous le disons, nous aussi, et nous mettons d'accord les applications avec les principes.

§ VJll. — Défauts opposés au gracieux et au beau.

Le défaut opposé au gracieux est le disgracieux. Si nous voyons un enfant chétif et difforme, nous sommes impressionnés défavorablement; si sa physionomie n'exprime que l'imbécillité, nous recevons une impres-

sion encore plus fâcheuse. De même que Tenfanl bien doué nous plaisait, de même la vue de celui-ci nous est désagréable, et nous disons qu'il est disgracieux. Cependant nous ne voyons pas en lui la laideur.

De même que le beau proprement dit résulte de l'observation de la loi morale, de même le laid résulte de la violation de cette loi ; il est comme le stigmate imprimé sur la physionomie par les passions qui ont ravagé Tâme.

En parlant de la beauté morale, nous avons dit comment cette beauté parait dans la physionomie de Thomme quand il accomplit une bonne action, parce qu'alors les traits de son visage non seulement prennent une expression qui est d'accord avec cet acte, mais révèlent aussi les qualités précieuses de son âme. De même si un individu commet un crime, une trahison, une faute, les traits de son visage exprimeront, sans doute, non seulement Tacte mauvais qu'il vient de consommer, mais ils nous révéleront aussi des vices et des bassesses que nous n'eussions peutêtre jamais soupçonnés en lui.

Une difformité sur le visage de l'homme, si elle n'indique pas de honteuses faiblesses, si elle ne résulte que du jeux capricieux de la nature, reste une difformité : elle n'est pas la laideur.

Le disgracieux et le laid sont dans l'homme le con* traire du gracieux et du beau ; mais nous ne croyons pas que l'on puisse voir en lui le contraire du sublime. En effet, le sublime étant la manifestation de l'activité infinie, cette manifestation ne peut pas avoir son contraire. Il peut y avoir des attentats d'une atrocité sans pareille, dans lesquels s'égare la perversité ellemême, commis par des hommes que l'on peut regarder comme des monstres de libertinage ou de cruauté ; il en résultera une laideur plus affreuse, horrible, et> si l'on veut, une laideur satanique, mais il n'y aura pas là encore le contraire du sublime proprement dit.

Ajoutons un mot sur le ridicule et rappelons d'abord la notion que nous en avons donnée précédemment.

Quand celui qui accomplit un acte reconnaît que la fin de cet acte est la violation de la loi, il produit un ficte mauvais duquel résulte la laideur. Celui qui, par un manque de visée, prend des moyens qui ne peuvent le conduire à sa fin et sont disproportionnés cavec elle, fait un acte ridicule. Il ne viole pas la loi, du moins il n'en a pas conscience; aussi il n'excite pas notre indignation ; mais, par Terreur qu'il commet en visant de travers quand il croit viser juste, il provoque notre rire. Celui qui agirait sans se proposer un but déterminé ferait aussi un acte ridicule.

Voici un homme faible et timide qui veut jouer le rôle d'un guerrier puissant; il se revêt d'une pesante armure et essaie de prendre des poses martiales : il ne peut qu'être ridicule. En voici un autre qui est d*une grosseur démesurée et qui veut exécuter une danse pour laquelle il faudrait beaucoup de légèreté : lui aussi est ridicule.

Ainsi que nous Tavons déjà remarqué, l'activité qui se développe sans avoir conscience d'elle-même peut se fourvoyer dans ses évolutions et produire des difformités que nous sommes tentés d'appeler ridicules : c^est ainsi que nous rirons d'un nez qui dépasse les proportions ordinaires ; mais ces caprices d'une activité agissant sans réflexion ne sont que des difformités et ne constituent pas le ridicule : ce sont des aberrations de l'activité mconsciente. Le ridicule ne peut résulter que des évolutions de Tactivité intelligente et libre.

Article H. — La beauté et la laideur dans les animaux^ dans les plantes, etc.

!• Chaque espèce d'animaux a une physionomie spéciale qui lui est donnée par ses formes, par des couleurs plus ou moins brillantes, par des mœurs et des allures ~ui la caractérisent et elle a par là même plus ou moins le beauté à nos yeux. Dieu, qui est le maître de ses dons, a départi dans une mesure inégaie aux différents

êtres cet éclat qui doit nous charmer ; il a diversifié à rinfini ses productions, lesquelles montrent l'inépuisable fécondité des conceptions divines. D'ailleurs tel animal sera jugé par nous selon Tidée que nous nous sommes faite de son type.

Mais avec la beauté qui est propre à chaque animal, il y a celle qu'il revêt parfois à nos yeux par suite de l'expression que nous lui prêtons de nos sentiments, de nos Qualités, de même qu'il en est qui deviendront plus laids à cause des défauts que nous verrons en eux. Ajoutons que la vie morale est dans notre estime tellement supérieure à la vie physique qu'un seul rayon de ce genre de beauté nous fait presque oublier la perfection des formes matérielles. C'est ainsi que nous admirons le cheval à cause de son ardeur belliqueuse. Sans doute le cheval ne fait que céder à un entraînement tout instinctif, il ne voit pas le péril vers lequel son cavalier le précipite, mais rien que ce semblant d'intrépidité lui donne à nos yeux sa plus grande valeur et constitue sa plus grande beauté.

Le porc, par ses allures, ses formes, ses habitudes, montre qu'il ne se plaît qu'à absorber de la nourriture, à se vautrer dans la fange ; nous ne voyons en lui que des instincts grossiers, et pour cela il nous semble laid, bien qu'il n*y ait en tout cela que l'effet de son organisation.

Un poisson nous semble laid, parce que sur son front déprimé nous croyons lire le caractère de la stupidité la plus complète, et nous ne pouvons pardonner à un être doué de la vie l'absence aussi absolue de sens et d'instinct.

Le singe semble, plus que tous les autres animaux, se rapprocher de l'homme ; mais il n'en est que la caricature. Ses grimaces ne semblent faites que pour nous exprimer de la malice, et, tout en nous amusanS il nous déplaît, nous le trouvons laid.

2^ La double source de beauté que nous venons de reconnaître dans les animaux existe dans les plantes. Ainsi les arbres et les fleurs captivent notre regard par la beauté qui leur est propre, par la fraîcheur de leur teuillage, par l'éclat et la variété de leurs couleurs,

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par tout cet ensemble qui exprime en eux la vie et nous fait dire que tel sujet est digne d'être remarqué parmi ceux de son espèce.

De plus ils s'enrichissent de l'expression que nous leur prêtons. Mais, il faut bien le reconnaître, cette expression que nous prêtons au règne végétal est plus indécise et plus vague que dans le règne animal, elle perd de son importance..

Cependant nous pouvons bien le reconnaître aussi, rhomme ne s'oublie jamais lui-même. C'est pour cela qu*il verra dans le chêne non pas le gracieux mais le beau, parce qu'il lui attribuera l'expression de la force. Quand il est au pied du chêne, il est dominé par lui, de même qu'il domine la fleur : sa taille est comme la jauge avec laquelle il mesure les différents êtres.

Dans les plantes et dans les arbres nous verrons le disgracieux, mais difficilement la laideur^ parce que nous ne les faisons pas responsables de l'état misérable dans lequel ils peuvent nous apparaître.

3® Sans doute ces qualités, la proportion, l'harmonie, l'unité, la variété pourraient être appliquées au inonde moral et servir à apprécier des actes accom* plis, des faits, mais elles conviennent surtout à l'élément sensible, à la forme. D'après la définition que nous avons donnée du beau et les applications que nous en avons faites elles ont le rôle qui leur convient.

Notre définition du beau paraîtra peut-être de prime abord vague, mais en réalité elle est précise. Elle est aussi précise que l'est dans notre esprit la loi d'après laquelle les différents êtres doivent se développer. ?i ceux qui veulent apprécier la beauté des objets sont embarrassés, ce n'est pas que la définition soit insuffisante ; mais celui qui veut en faire usage manque d'une science qu'il devrait avoir, il ne connaît pas l'espèce d'être qu'il veut juger, et sans cette connaissance nul ne pourra porter un Jugement éclairé sur la beauté des objets, quelle que soit d'ailleurs la définition qu'il adopte. De plus notre définition, tout en étant précise, s'applique sans difficulté aux beautés les plus diverses, ce qui ne doit pas peu contribuer à en montrer la valeur.

Au contraire, si l'on prend ces qualités : la propor-

tioD, Tharmonie, Tunité, la variété, comme raison et règle du beau, il semble de prime abord que Ton a en main un instrument de précision avec lequel on pourra évaluer la beauté des objets et la numéroter. Ces formules promettent beaucoup, mais en réalité elles donnent peu ; il n'est pas si facile qu'on le croirait de constater qu'elles trouvent leur application dans tel ou tel objet.

L'art, d'ailleurs, par les principes que nous posons, ne se verra déchargé d'aucune de ses obligations ; il ne verra disparaître aucune de ses difficultés ; il ne nous fera admirer le beau que dans la mesure où il nous l'exprimera. En appréciant ses œuvres, nous reconnaîtrons toute la valeur des pensées et des sentiments exprimés ; mais nous constaterons aussi que souvent, pour l'artiste, la question de succès est une question de forme.

Article in. — La beauté dans les grands spectacles de la création : le sublime.

Faisons d'abord cette observation importante : ces trois genres de beauté — le gracieux, le beau et le sublime — ne sont pas des degrés d'une même propriété ; ce n'est pas en additionnant du gracieux que l'on produit le beau et l'on ne pourrait en augmentant la aose arriver au sublime. Ces trois genres de beauté ont des caractères différents et réciproquement irréductibles. En effet considérez le visage d'un enfant, donnez-lui par la pensée plus de charme encore, il devient plus gracieux, mais vous n'y voyez pas le beau proprement dit et encore moins le sublime. De même combien de belles physionomies ne sont pas gracieuses. Les spectacles sublimes n'ont rien de gracieux ni de beau.

Ces trois genres de beauté excitent en nous des sentiments très différents. Devant le gracieux qui nous montre la vie dans son efflorescence naturelle, nous jouissons agréablement. Devant le beau qui a été produit par l'activité intelligente et libre, enfanté dans la lutte et peut-être payé de sacrifices héroïques, nous jouissons, mais avec un sentiment plus grave, plus

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élevé ; nous approuvons, nous admirons. Le sublime nous apparaît dans les grands spectacles de la création ; or quand nous en jouissons, non seulement nous admirons, mais nous éprouvons une sorte de frémissement qui tient du respect et de la frayeur, ce que le mot latin vereor exprime assez bien.

Il est évident que ces sentiments divers que nous éprouvons en présence du gracieux, du beau et du sublime, ne L'ont pas des degrés du même sentiment, mais des sentiments de différente nature. D'un autre côté, les trois genres de beautés qui nous donnent ces sentiments forment des catégories très différentes les unes des autres et ne sont pas des degrés de la môme qualité. Donc, dans la théorie que nous émettons, les faits subjectifs sont bien d'accord avec les faits extérieurs.

Quelquefois le beau et le gracieux sont rapprochés et comme fondus ensemble dans le même objet ; cette difficulté ne tient pas à la théorie mais à Ija nature ellemême. Quant au sublime, il peut nous apparaître exceptionnellement dans l'homme, mais ce sont les grands spectacles de la création qui nous en font jouir.

Pour que nous en jouissions il ne suffit pas qu'à l'occasion d'un objet nous nous élevions jusqu'à Dieu, car dans cette hypothèse, il nous suffirait de comprendre Porganisation du moindre insecte qui nous montre l'infinie sagesse et la puissance du Créateur. Il faut, si l'on veut nous permettre cette expression, que la face de Dieu nous apparaisse dans quelqu'un des grands spectacles de la nature.

Cette jouissance nous sera donnée non par la vue de la nature cultivée, si brillante qu'elle soit, mais par les effets grandioses de la nature abandonnée à ellemême. En effet, la première porte l'empreinte du travail de l'homme, sa marque, tandis que l'autre porte celle de Dieu.

L'art, plus que la nature, nous fait jouir de la beauté morale, ei moins qu'elle il nous fera jouir du sublime, parce qu'il nous donnera moins facilement l'émotion vive et profonde, la secousse dont le contrecoup nous détache de la terre et nous élève vers les régions supérieures.

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