CHAPiTRE V
LES EFFETS Dlî BEAU
En faisant rayonner sur la création cet éclat qui excite noire admiration et notre amour, Dieu a montré autant de bonté que de sagesse : de notre côté efiforçons-nous de comprendre les effets du beau afin de nous servir des dons de Dieu ainsi qu'il le désire luimême.
1. — D'abord le beau éclaire nos intelligences. Il est comme un complément de lumière qui s'ajoute à ce que nous connaissons par ailleurs des créatures. Et toutes ces lois établies par Dieu, se. complètent, s'eachainent, se relient dans un merveilleux ensemble. Ainsi, pour que nous jouissions de ce charme qui rayonne au front des créatures, il faut que le sensible nous exprime l'invisible. Mais les idées elles-mêmes, ainsi que le dit saint Thomas, n'arrivent pas à notre esprit sans être enveloppées sous un sensible. Comme par réciprocité nous ne pouvons exprimer nos pensées sans employer un sensible, tout au moins le mot ; de plus nous ne pouvons sans un sensible traduire dans une œuvre d'art le beau dont nous jouissons nousmêmes. Nous devons le reconnaître, il y a là toute une organisation établie par Dieu en faveur de Ihomme.
Mais d'ailleurs, si nous nous demandons comment cette manifestation de l'invisible par le sensible s'accomplit ainsi dans des conditions diversifiées à l'in-
fini, si nous nous demandons quel lien peut unir ainsi Tinvisible et le sensible, il nous faut l'avouer, nous sommes en présence d'un mystère qui se rattache à d'autres mystères, lesquels ne nous étonnent pas parce qu'ils font partie de notre être, mais sont cependant les plus étonnants de tous les mystères : qui pourrait expliquer l'union de Tâme et du corps? Nous ne comprenons pas ces mystères, mais nous en jouissons, et nous ne pouvons que dire : « Dieu puissant, je ne puis pénétrer le secret de toutes ces lois établies par vous, mais je m'incline devant ce que je ne puis comprendre, je vous bénis pour le bonheur dont vous me comblez, et je veux en jouir selon votre volonté. »
II. — C'est surtout sur notre sensibilité que la beauté agit. Or c'est sur ce point qu'il est important d'établir ce qui appartient à la beauté elle-même et la responsabilité qui nous incombe dans l'acceptation des joies qu'elle nous procure. Ne recherchons pas des malentendus par lesquels nous essaierions de justifier nos fautes ; gardons-nous d'accuser l'œuvre de Dieu,
L'amour du beau bien compris ne peut qu'être salutaire. En faisant rayonner la beauté au front des créatures, en donnant à ce charme une merveilleuse
Ïmissance d'attraction. Dieu ne tendait pas un piège à 'homme ; c'est un don qu'il lui a fait.
Distinguons la beauté morale et la beauté physique.
La beauté morale ne saurait être une mauvaise conseillère ; elle ne fait que parer le bien d'un charme qui nous le fait aimer. Elle réclame d'ailleurs nos préférences par sa supériorité sur la beauté corporelle et nous les lui accordons d'une façon plus complète à mesure que nous nous instruisons davantage. « Tôt ou tard, dit Vauvenargues, nous ne jouissons que des âmes ; » et cette jouissance ne saurait nous nuire.
Sans doute, dans l'état de déchéance où nous sommes et avec les mauvais instincts que le péché originel nous a inoculés, la beauté corporelle doit ne se produire à nos regards qu'avec la réserve que nous impose cette situation. Elle peut être une occasion de péril ; mais, si elle devient l'instrument des mauvaises
passions, il faut s'en prendre à celles-ci et non à Tinstrument profané.
Dieu lui-même, qui a donné ce charme aux créatures, nous a dit aussi : non concupisces. Ce n'est pas seulement l'évangile qui nous parle ainsi. Un païen, Platon, dans son dialogue sur la beauté, nous dit très bien comment u chaque âme est un cocher monté sur un char conduit par deux coursiers ; l'un de ces coursiers est de bonne race, l'autre vicieux ; » il faut que les écarts de celui-ci soient réprimés avec soin pour que le char ne soit pas jeté dans des précipices où il se briserait.
Ne craignons pas d'ajouter cette observation importante : souvent le mal est moins dans l'objet que dans les dispositions de celui qui le contemple. Il y a sans doute des beautés charnelles, mais il y a aussi des regards sensuels qui voient le mal où il n'existe pas et qui suent la luxure. Plus la perversité est profonde, plus le regard est avide de choses mauvaises et plus il en rencontre : la véritable beauté est lumineuse, et son caractère propre n'est pas d'irriter et d'enflammer le désir, mais de l'épurer et de l'ennoblir. Plus elle est paii'aite, plus l'admiration qu'elle excite devient un sentiment délicat et exquis, et celui qui ne saurait la contempler sans concevoir des désirs sensuels, celuilà n'est point fait pour sentir le beau ; qu'il purifie son regard et il le comprendra. Lucerna fulgoris illuminabit te.
i< Celui qui regarde la beauté avec une chaste affection oublie la beauté de la chair pour celle de l'âme. 11 n'admire le corps que comme une statue et il s'élève par cette beauté terrestre jusqu'au premier artiste,* jusqu'à l'essence même de la beauté. Pour lui ces formes extérieures sont un symbole sacré qu'il montre aux anges gardiens des avenues du ciel : c'est le sceau lumineux de la justice, c'est le parfum d'une âme parfaitement harmonisée (1). » Et celui qui contemple ainsi la beauté s'écrie comme Dante admirant Béatrix : « Béni soit Dieu qui fait de si beaux ouvrages ! »
(1) Clément d'Alexandrie, stromat,, I, 4, c. 18.
III. — Non seulement l'amour du beau bien compris ne saurait nous nuire, mais il agit d'une façon salutaire sur notre volonté en nous faisant aimer' le bien ; il nous élève vers Dieu. Les païens eux-mêmes l'avaient compris et Platon dans son Banquet nous dit dans un magnifique langage comment on s'élève des beaux corps aux belles âmes, des belles âmes aux belles sciences, comment on s'élève à la science du beau, comment on arrive à le considérer tel qu'il est en luimême ; et, après avoir donné ces belles leçons, il s'écrie en terminant : a mon cher Socrate, si quelque chose donne du prix à la vie humaine, c'est la contemplation de la beauté absolue. »
C'est aussi le langage qu'ont tenu les saints avec cette différence qu'ils connaissaient mieux le divin auteur de toutes choses. C'est pour cela que les ordres religieux, ainsi que le remarque très bien M. de Montalembert dans son Histoire des moines d'Occident, aimaient à établir leurs demeures dans des sites ravissants, sévères quelquefois mais grandioses, afin d'élever plus facilement leur âme vers Dieu parla contemplation de cette beauté du monde extérieur qui est « comme un temple de sa bonté et de sa lumière, comme un reflet de sa beauté. » Aussi il devient banal de dire que le Christianisme a toujours favorisé les arts. On sait comment il a toujours tenu à la solennité des cérémonies et à l'éclat du culte. On sait quelles inspirations il a prêtées aux poètes, aux musiciens, aux sculpteurs et aux architectes
Nous ne pouvons qu'indiquer ces faits ; mais nous devons tenir aux considérations suivantes par lesquelles nous conclurons ; elles sont le complément de notre théorie.
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