‹ La connaissance et l'erreur;Chapitre 12 sur 29 · SI · texte numérisé non relu

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Si ces produits de l’imagination sont comparés à l’expérience sensible, dans le but d’éclairer cette dernière et de se faire rectifier par elle, ils' aboutissent successivement à des idées religieuses, philosophiques, scientifiques (A. Comte). Considérons donc cette imagination poétique, dont lé rôle est de compléter et de modifier toutes les données de l’expérience.

Les os des grands animaux : rhinocéros,

mammouths, etc., qu’on retrouve dans la terre, éveillent presque régulièrement, chez les habitants naïfs de la contrée., l’idée et la légende d’un combat de géants, qui aurait eu lieu en cet endroit. Une trombe de sable dans le désert, une trombe d’eau sur la mer deviennent pour l'observateur naïf des démons géants, les Djinn des Mille et une Nuits. La légende du Déluge de la Bible hébraïque est imitée d’une légende babylonienne plus vieille, comme le montrent beaucoup de détails communs. Si ces légendes sont si répandues, cela tient à ce que partout elles se sont développées d’une façon presque nécessaire. On trouve à de grandes altitudes des coquilles et d’autres animaux aquatiques fossiles : l’observateur naïf, qui ne sait rien des soulèvements et des affaissements du sol, et à qui les considérations géologiques sont étrangères, doit forcément songer à une inondation atteignant une hauteur inaccoutumée. De même, les volcans sont souvent regardés comme des montagnes chauffées par des esprits, et habitées par des Titans, qui lancent du feu et des pierres.

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Si l’on se tient sur le bord de la mer, elle apparaît comme un disque plat, et, si on a un horizon plus étendu, les terres apparaissent, elles aussi, comme un disque qui semble nager sur la mer. Le tout est couvert par la voûte du ciel. Ces observations forment la première base de la géographie et de l’astronomie primitives. Cet aperçu repose sur des circonstances 'physiologiques comme le reconnaît l’observateur, placé sur une cime isolée, ou en ballon. Il croit alors se trouver dans une sphère creuse et peinte, dont la moitié inférieure représente la terre, et la moitié supérieure, le ciel, et qui semble avancer avec le ballon ou fuir devant lui. Mais cette observation se fait trop rarement pour avoir quelque influence sur les idées du peuple. Pour l’homme du peuple, la mer et la terre (physiquement) restent un disque, et le ciel une voûte. Et si cet homme, sur une côte exposée à l’ouest, voit s’enfoncer dans l’eau le soleil éblouisrsant, il croit l’entendre frémir. Il l’entend même réellement frémir, s’il rattache à ce spectacle un bruit fortuit.

L’enfant et les peuples à l’état primitif n’ont aucune occasion de revenir sur ces représentations naïves. L’enfant voit le soleil monter et descendre derrière une colline, et court vers lui pour le saisir. En vérité, il trouve que cette colline n’était pas la bonne, que, derrière elle, il s’en dresse une seconde et une troisième où est le soleil ; mais il pense pourtant qu’il doit y en avoir une qui est la bonne. L’idée de prendre le soleil avec un filet

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n’apparaît pas à l’enfant comme irréalisable. Le conte si répandu, où le héros prend le soleil, nous permet de conjecturer un degré de civilisation primitif, auquel on pouvait tout à fait sérieusement songer à ce qui nous apparaît maintenant n’ètre qu’une aimable occupation de l’imagination. Ce n’est que peu à peu, avec les progrès de la civilisation, que ces récits prennent un léger trait d’humour et d’ironie, jusqu’à ce qu’enfin ils soient regardés comme de pures inventions, sans autre objet que l’amusement.

Nous avons déjà dit quelle valeur ont, en tant qu’ élévation poétique, les vues religieuses ou mythologiques. Tandis que l’homme espère le secours des dieux ou des démons, il supporte plus facilement sa situation misérable; il redoute le mal au milieu du bonheur, et cela peut souvent amortir .son orgueil d’une façon salutaire. Celui qui connaît les religions remarque que, dans tous ces systèmes primitifs, les idées spéciales de vie après la mort n’ont rien à voir avec celles de récompense ou de punition, rien à voir avec une justice par représailles, et surtout rien à voir avec la morale.

La morale de l’homme primitif, très différente d’ailleurs de la morale moderne, à cause des conditions de vie dissemblables, mais non moins stricte qu’elle, est déjà prescrite par l’opinion publique, qui reconnaît bien ce qui est utile à la communauté et ce qui lui est nuisible. La conduite de l’homme primitif se règle naturellement d'après les rela-

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tions de la vie présente . Il n’est certainement pas rationnel de fonder la morale sur des bases dont on ne peut contrôler l’exactitude. Condamner une partie du peuple à un esclavage permanent, tandis que l’autre partie s’efforce d’accaparer tous les biens de ce monde, voilà une morale qui compte avec une justice après la mort, qui offre aux uns une consolation très, sérieuse* et qui est très commode pour les autres. Mais une morale est plus saine si, comme la morale chinoise , d’ailleurs très développée, elle ne se fonde que sur des faits réels . La morale et le droit appartiennent à la technique sociale de la civilisation, et sont d’autant plus élevés que la pensée vulgaire est chassée dë l’une et de l’autre par la pensée scientifique.

On affirme bien aussi que beaucoup de races n’ont aucune notion religieuse ou mythologique. Citons comme exemple le récit suivant : « Les Arafuras de Vorkey n’ont pas la moindre religion, ni la moindre idée de l’immortalité de l’âme. Quand je m’en informais, ils me répondaient toujours : « Jamais un Arafura n’est revenu chez nous après sa mort; de sorte que nous ne savons rien d’une vie future. Nous en entendons parler aujourd’hui pour la première fois. » Ils ont pour profession de foi : quand tu es mort, tout est fini pour toi, et ils n’ont jamais réfléchi à la création du monde. Pour me convaincre qu’ils ne savaient réellement rien d’un être supérieur, je leur demandai près de qui ils imploraient du secours quand ils étaient dans la détresse, et que leur bateau était menacé par

une forte tempête. Le plus vieux tint conseil avec ses compagnons, puis répondit « : Nous ne savons pas à qui nous pourrions demander assistance, mais, si tu le sais, sois assez bon pour nous le dire. » (Lubbock.) Ces mots semblent dictés par Pironie réfléchie d’un esprit libre remettant à leur place les vues prétendues plus élevées de l’Européen, empressé à faire des prosélytes. Mais tous ces récits ne doivent être acceptés qu’avec la plus grande prudence. Nous savons combien est générale, chez les peuples sauvages, la croyance aux esprits et aux démons, et combien ils s’en inquiètent. Si ce récit était l’expression pure de la vérité, il faudrait y voir une rare exception.

Religion, philosophie et conception de la nature sont inséparables aux débuts de la civilisation. Là où, comme dans la Grèce antique, il n'y à pas de caste de prêtres pouvant défendre énergiquement ses intérêts, une philosophie libre se développe plus facilement et brise les barrières des traditions religieuses et mythologiques. Mais cette philosophie est fantaisiste et aventureuse, comme nous le voyons par les essais des Ioniens et des Pythagoriciens. Et comment pourrait-il en être autrement? Il faut, avant tout, acquérir une vue du monde, et la critique ne peut s’exercer que quand plusieurs conceptions, qui semblent d’inégale valeur, peuvent être comparées les unes aux autres, et mises en contradiction ou en accord. Alors la Philosophie et la Science ne font encore qu’un. Les premiers philosophes sont en même temps astronomes,

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ysiciens, bref, savants. Si, à côte de du inonde de valeur douteuse, ils ixer, d’une façon soutenant mieux la îages de portions plus petites de la iltats s’accumulent, on leur reconait s générale, et ils forment les comune science particulière. Qu’on pense géométriques de Thalès et de Pytha- -vations de ce dernier en acoustique, caractériser du nom de mythologie ette science de début avec ses élé— tes. Puis la mythologie de la nature, démonologique, se résout peu à peu ogie des substances et des forces, logie mécanique et automatique et, nythologie dynamique, ces différentes conceptions s’établisi côté des autres, et on trouve leurs ians les temps modernes. Songeons lumineuses de Newton, aux atomes et de Dalton, et enfin aux Ions et d’aujourd’hui. Il faut que l’impie anéantisse d’innombrables fleurs n, avant qu 'une de ces fleurs puisse davantage et parvenir à un état de comprendre la nature, il faut la nation, pour donner aux concepts un if vivant. Et il faut, pour cela, une lutant plus vive que le problème à >lus éloigné de l’intérêt biologique

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