CHAPITRE YI
L’exubérance des idées.
Le développement de la vie intellectuelle offre des avantages immédiats pour la vie organique, et spécialement pour la vie végétative. Mais, si la vie intellectuelle prend sur la vie des sens une prédominance trop accentuée, cela peut avoir, à l'occasion, des inconvénients pour la vie de l'organisme : Pâme devient parasite du corps. Nous le comprenons si nous réfléchissons que les associations d'idées, sur lesquelles repose l'adaptation des pensées aux faits, dépendent du hasard, comme on l'a fait voir par des exemples. Si des circonstances favorables ont dirigé les idées de telle sorte que leur cours suive ou devance les faits, nous aboutissons à la science. Mais des circonstances défavorables peuvent diriger l'attention sur des choses qui ne sont pas essentielles, et amener des associations d'idées qui ne correspondent pas aux faits; nous sommes alors conduits à l'erreur. Des idées que des contrôles répétés ont toujours trouvées d'accord avec les faits ne peu-
vent servir qu’à régulariser l’action. Mais si on admet sans preuves que des associations d’idées, nées fortuitement dans des circonstances particulières, correspondent aux faits d’une façon générale, il se produit de graves erreurs, et, si l’on s’en inspire pour régler ses actes, les pires conséquences pratiques s’ensuivent.
Les enfants frappent le portrait d’une personne qu’ils n’aiment pas, et, par les paroles qu’ils lui adressent, expriment vivement leur colère. Ils maltraitent l’image de l’animal carnassier et cherchent à protéger contre lui l'image de sa victime. Les sauvages se comportent de même.
Cela nous fait comprendre les bases psychologiques de la sorcellerie si répandue chez les tribus sauvages. Ces populations cherchent à se protéger contre les sorcières en les brûlant, et on sait que cette vieille croyance des peuples sauvages s’est établie plus fortement en Europe depuis le.
xni* siècle, sous l’autorité de l’Église. On sait comment elle a été formellement sanctionnée par la Bulle du pape Innocent VIII, en 1448, et comment des procès théologiques, réglés par le Maliern Maleficiarum, sacrifièrent, aux xv*, xvi* et xvn' siècles, des milliers de personnes de tous âges, de toutes professions, de tous sexes, et notamment de pauvres vieilles femmes. Cette folie effroyable, . qui a duré des siècles, avec ses conséquences terribles, devrait rendre l’Humanité attentive à ne jamais se laisser prescrire de lois au nom d’une croyance quelconque.
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En général, les choses qui sont contiguës pour les sens se trouvent .aussi liées dans l’esprit. Mais comme l’association crée entre les idées toutes sortes de liaisons accidentelles, on s’expose à de nombreuses erreurs si on prend toute liaison entre des images pour une liaison entre des sensations.
Le mot est un centre d’associations ou se croisent des fils de pensées multiples. Il devient par là la source d’une superstition bizarre et très répandue : la superstition du mot. Quand quelqu’un prononce un mot, il se rappelle vivement ce que signifie ce mot et tout ce qui s’y rattache. Il croit voir venir l’ennemi qu’il craint et dont on. vient de prononcer le nom. « Quand on parle du / loup, on en voit la queue ». On ne veut pas nom- • mer le diable, ni peindre le diable sur le mur. « Dii, avertite omen », criaient les Romains, quand un mot désignant quelque chose de mauvais était prononcé. Inversement, un vœu quon exprime frappé plus vivement la conscience et paraît plus près de sa réalisation. Pourquoi quelques démons, comme l’homme à l’état de nature en suppose toujours et partout, n’accompliraient-ils pas, eux aussi, le vœu exprimé ?
Le nom d’une personne est co'nsidéré par le sauvage comme une partie d’elle-même ; il cache son nom devant l’ennemi, pour ne donner à celui-ci aucune prise sur lui-même, aucun point de départ pour des sortilèges. Le nom du mort et les mots de même consonance ne doivent pas être prononcés : ils sont « Tabou ». Les Maho-
; pensent que celui qui connaîtrait le nom st caché de Dieu pourrait, en le prononçant, }lir les plus grands miracles. Cette idée :e à l’ancienne Égypte : l’habile déesse Isis he du dieu Ré en Jui arrachant, par ruse, et de son nom.
auvage sait que ses membres obéissent à sa ! et modifient à sa guise ce qui l’entoure ; 1 se trompe, en méconnaissant la limite tracée à sa volonté. Ainsi, le dimanche, oyons les paysans qui jouent aux boules se r machinalement du côté où doit rouler la ju’ils ont lâchée depuis longtemps. Les erreurs .i déjà indiquées, et celles dont je parlerai in, viennent surtout de ce que l'on négligeia jue nous avons appelée U. homme couché dort tranquillement, puis e. Dans l’intervalle, il a rêvé qu’il se promeins des pays lointains Où son corps n’est allé réellement. Peut-être en rêve a-t-il tré son père mort depuis longtemps, et causé li. Ajoutons-y les cas de perte de connaisde mort apparente. Chez les hommes natfs, mme les enfants, ne tracent pas de limite ntre les rêves et l’état de veille, s’installe nrement l’idée d’un second Moi mystérieux ut se séparer du corps de l’homme puis de nouveau à lui : dans le premier cas, le ist sans vie; dans le second, il est de nouoimé. Ainsi se forme l’idée d’une âme mene vie indépendante. Les hommes rêvent
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d'une seconde vie après la mort et du royaume des ombres, dont ils ont souvent entendu parler; ils s’en font une idée toujours plus riche et plus variée.
Non seulement tous les corps d’hommes et d’animaux, mais aussi tous les objets ont une 4me ou sorte d'esprit, qu’on imagine naturellement par analogie. Le sauvage comprend mieux que tout le reste, \ßs événements qu’il produit autour de lui en y voyant des effets de sa volonté . Il voit, dans tout ce qui lui arrive d’agréable ou de désagréable, des manifestations d’un esprit bien ou mal disposé pour lui. Les fétiches sont rassemblés, vénérés et soignés, arrosés d’eau-de-vie, s’ils se montrent favorables, et maltraités aussi, quand on a à leur reprocher une prétendue mauvaise volonté. Il n’y a rien qu’un fétiche ne puisse faire et réussir; mais il faut que ce soit le bon fétiche l Nous sommes disposés à nous croire bien au-dessus de cette conception ; pourtant, il y a parmi nous des hommes qui portent sur eux des amulettes, de petits cochons, des médailles, etc., et qui ne le font pas seulement par plaisanterie. Gardons-nous de penser que la conception scientifique de la dépendance des phénomènes naturels entre eux soit la même que celle qui est vivace encore aujourd’hui autour de nous.
Les idées relatives aux esprits et à une seconde vie, etc., sont tout à fait inoffensives tant qu’elles restent purement théoriques . Mais, si les idées qui sont dues à des rêves ont des suites pratiques , si,
porter à un seul homme le moindre profit, ussent à des actions qui troublent le bienla vie de ses compagnons, si ce qu’on ne ntrôler acquiert une puissance suffisante trer en conflit avec ce qu'on peut contrôler, e aux faits les plus effroyables de l’histoire rilisation.
i les sacrifices humains aux funérailles inner aux morts des femmes, des serviiref, toutes les commodités. Ces usages, ment encore assez répandus, étaient dans temps plus universels encore. On connaît railles de Patrocle et le bûcher des veuves Inde. Des rites analogues s’étendent sous formes jusqu’à des époques « très civi-
1 des morts étaient si exigeants pour des es, les esprits des démons et des divinités aient être plus modestes. On sait que les :s humains offerts aux dieux étaient très s. Les ancêtres sauvages ou semi-cultivés les peuples civilisés faisaient des sacrimains. La chose est en partie rapportée itoire, en partie connue par des légendes e d’Isaac, sacrifice d’Iphigénie). Aucun ne peut faire de reproches à son voisin, lilles légendes cruelles et l’usage qui tombe en de d’emmurer des cercueils vides, semblent • que cette façon d’agir n’était pas étrangère cêtres eux-mêmes.
l’imagination humaine, oisive et exubé-
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rante, travaille avec zèle à augmenter encore, et d’une façon énorme, les mauxque, sans elle, l’homme aurait naturellement à supporter. Ces horreurs n’appartiennent pas exclusivement aux degrés inférieurs de la civilisation. L’Ëurope des temps modernes en assume, elle aussi, une lourde part. Songeons seulement que l’Inquisition, après avoir, pendant des siècles, causé la mort cruelle de milliers d’hommes et paené à leur perte des États et des civilisations florissantes, ne s’est vue forcée d’arrêter son effrayante activité qu’à la fin du xviii® siècle. Il est absolument indifférent à la victime d’être enterrée vivante en l’honneur des esprits de la terre, ou brûlée vive en holocauste aux esprits du dogme, sous les coups de la superstition ou du despotisme de Xerxès, des intrigues des Mages ou de l’esprit dominateur et intolérant des prêtres modernes. On voit que notre civilisation ept encore bien près de la barbarie.
Tournons maintenant nos regards vers des images moins attristantes. Les idées qui entrent spontanément enjeu, les associations changeantes des pensées, indépendamment de la direction que leur impriment les sens et sans y être forcées par le besoin matériel, volent bien au delà de cette limite, et élèvent l’homme au-dessus de l’animal. La poésie s’élève d’abord au-dessus du fardeau haletant de la vie de tous les jours. Transportée sans critique dans le domaine pratique, elle peut souvent aussi porter de mauvais fruits ; elle est pourtant le début du développement intellectuel .