CHAPITRE VIII
Le Concept.
Examinons maintenant de plus près le concept, en tant que formation psychologique. Si quelqu’un constate qu’il ne peut se représenter un homme qui ne soit ni jeune, ni vieux, ni grand, ni petit, bref, un homme en général; si quelqu’un considère que tout triangle c[u’il se représente a, forcément, soit un angle droit, soit un angle obtus, soit trois angles aigus, et que, par conséquent, ce n’est pas un triangle général, il en arrivera facilement à penser que ces formations psychiques, que nous appelons concepts, n’existent pas, qu’il n’y a absolument pas de représentations abstraites.
Que les concepts généraux ne soient pas de purs mots, cela résulte nettement de ce que des propositions très abstraites sont comprises et sont correctement appliquées dans des cas concrets. Les innombrables applications du principe : « l’énergie demeure constante », peuvent en fournir un exemple. Mais on s’efforcerait en vain, quand on énonce
LA CONNAISSANCE ET l’eHREUR
on entend énoncer cette proposition, de • dans la conscience un contenu représenîtuitif, concret, actuel, qui en épuise cornent le sens. Ces difficultés s’évanouissent, si enons compte de cette circonstance que le t n’est pas une formation instantanée, ! une représentation sensible, simple et te, et si nous réfléchissons que chaque ab- >n a son histoire, que sa formation psycho* ! est parfois très longue, jeut admettre qu’un lièvre est bientôt çn don de la représentation typique d’un chou, lomme, d’un chien ou d’un bœuf, qu’il est jar le chou, qu’il fuit l’homme et le chien, le bœuf le laisse indifférent, par suite isociations immédiates qui se rattachent Tceptions en question, ou aux représentaypiques correspondantes. Mais, à mesure xpérience du lièvre s’enrichit, les réactions nés aux objets d'un de ces types lui sont connues, réactions qui ne peuvent, toutes en temps, se vivifier dans sa conscience. Si il est attiré par un objet qui ressemble à iu, il déploiera immédiatement une activité irateur et se convaincra, en flairant et en nt, que l’objet présente effectivément les ns attendues : odeur, saveur, consisetc... Effrayé au premier abord par un ntail, qui ressemble à un homme, l’animal, serve les choses attentivement, s’aperçoit , qu’il y manque des réactions importantes
LE CONCEPT
du type homme : le mouvement, le déplacement, l'attitude agressive. Ici se rattachent déjà, d'une façon immédiate, latente ou potentielle, à la représentation typique, les souvenirs emmagasinés peu à peu dans une foule d’expériences ou de réactions, qui ne peuvent ainsi arriver à la conscience que progressivement.
Voilà où me semble résider la caractéristique du concept, par opposition avec une représentation instantanée individuelle. Cette représentation s'enrichit par des associations et se développe lentement et progressivement pouç devenir le concept, de façon à nous présenter un passage continu de la représentation la plus élémentaire au concept. D'après cela, je crois qu’on ne peut contester aux animaux supérieurs la formation de concepts rudimentaires.
L'homme forme ses concepts de la même façon que Tanimal; mais il est puissamment soutenu par le langage et par les relations avec ses compagnons, deux moyens qui n’offrent à l'animal que peu de secours. Dans le mot, l’homme possède une étiquette du concept qui peut être généralement saisie d'une façon sensible , même quand la représentation typique devient insuffisante ou n'existe plus. D'ailleurs, un mot ne correspond pas toujours à une seule idée. Les enfants et les peuples jeunes, qui n'ont à leur disposition qu'une provision de mots encore restreinte, emploient un mot pour désigner une chose ou un phénomène, puis, à la prochaine occasion,
emploient le même mot pour désigner quelque autre chose ou quelque autre phénomène, offrant avec le premier quelque similitude de réaction . Par là devient floue et changeante la signification des mots. Mais la majorité qui l’emporte ne fait attention qu’à un petit nombre de réactions biologiquement importantes , et, par là, l’emploi des mots se trouve rendu stable. Chaque mot sert alors à désigner une seule classe d’objets (choses ou phénomènes) présentant une réaction déterminée. La variété des réactions biologiquement importantes est beaucoup moindre que la variété de ce qui existe réellement. Par là, l’homme a d’abord été amené à classifier les faits dans ses concepts. Le même procédé se reproduit quand, dans une profession, on envisage des faits qui n’offrent plus d’intérêt biologique immédiat. Là aussi, la variété des réactions importantes pour le but spécial de la profession est moindre que la variété des faits. Mais, maintenant, les réactions sont autres que dans le premier cas. C’est pourquoi chaque état, ou profession, a sa classification particulière abstraite. L’ouvrier, le médecin, le jurisconsulte, l'ingénieur, le savant forment, chacun de son côté, leurs propres concepts ; ils donnent aux mots, par une délimitation ou définition, une signification plus étroite, autre que celle qu’ils ont dans la langue vulgaire ; ou même ils choisissent de nouveaux mots pour désigner certains concepts. Ces mots abstraits, scientifiques, ont pour rôle de rappeler le lien de toutes les réactions de
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l’objet désignées dans sa définition, et d’attirer ces souvenirs dans la conscience comnje au bout d’un fil. Que Ton pense à la définition de l’hydrogène, de la quantité de mouvement d’un système mécanique, ou du potentiel en un point. Chaque définition peut contenir de nouveaux concepts, de telle sorte que, seuls, les derniers concepts, fondations de cette construction abstraite, ne peuvent se ramener à des réactions sensibles dont ils sont les signes. La rapidité, la facilité, avec laquelle réussit une telle réduction, dépendent de la connaissance exacte et de Yhabitude que l’on a du concept. Il faut songer à la façon dont les concepts se sont édifiés, se dire que des années et des siècles ont travaillé à leur formation, et on ne s’étonnera plus que leur contenu ne puisse tenir dans une représentation individuelle d’un instant.
Dans la définition, interviennent les réactions qui suffisent à la détermination du concept. On n’a pas besoin d’introduire dans la définition d’autres réactions qu’on sait couramment être invariablement liées à celles qui y sont contenues. En les y introduisant, on ne ferait qu’encombrer la définition de choses superflues.
Mais il peut, d’ailleurs, arriver qu’en trouvant d’autres réactions de ce genre , on fasse une découverte. Si les nouvelles réactions déterminent à elles seules, le concept, elles peuvent à leur tour servir de définition. Nous définissons le cercle, comme la courbe plane, dont tous les points sont à égale distance d’un point donné. Nous n’y ajoutons
autres propriétés du cercle, par exemple ;é de lou6 les angles inscrits dans un arc , etc. Mais chacune de ces propriétés peut, seule, définir le cercle d’une façon tout îomplète.
'i êine fait ou le même groupe de faits peut, t les circonstances, attirer l'intérêt et l’atteniir diverses réactions, sur divers concepts, ircle peut être considéré comme section faisceau de droites, comme courbe de ire constante ; un fil circulaire, comme î d’égale tension, comme limite d’une surqu’il enferme, etc. Nous pouvons voir dans rceau de fer un complexe d’impressions senun poids, une masse, un conducteur de la r ou de l’électricité, un aimant, un corps un corps chimiquement simple, etc.
que profession a ses concepts qui lui sont is. Le musicien lit sa partition, comme le ;es lois , le pharmacien ses ordonnances, iinier son livre de cuisine, le mathématicien physicien ses traités. Ce qui n’est pour le e qu’un mot ou un signe creux, a pour le liste un sens tout à fait déterminé, contient ui l’indication de manifestations bien exactedéfinies d’activité psychique ou physique, ci il est indispensable qu’il soit vraiment étier. La lecture seule forme aussi peu le liste que la simple audition d’une leçon, 8 excellente. Elle ne force pas à vérifier itude des concepts reçus, tandis que, dans
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le laboratoire, le contact direct avec les faits et les erreurs sensibles, qui sont commises, contrôlent immédiatement cette exactitude.
Des concepts, fondés sur des faits incomplètement et superficiellement connus par ouï-dire, ressemblent à des constructions vermoulues qui s’effondreront au premier orage. Ils ne contiennent en puissance que des images individuelles mal définies et sans relief, qui mènent à Terreur d'une façon particulièrement facile: aussi faut-il éviter dans renseignement les abstractions prématurées.
La nature du concept se montre avec la plus grande netteté à celui qui commence seulement à dominer une science. Il ne s'est pas assimilé d'une façon instinctive la connaissance des faits fondamentaux, mais il a observé attentivement, soigneusement et à dessein. Il est souvent passé des faits aux concepts et inversement, et il a gardé de ce passage un souvenir très vif, de sorte qu’il peut à chaque instant le refaire et s'arrêter en chacun de ses points.
Il n'en est pas de même des concepts moins bien définis, qui sont désignés par les mots de la langue vulgaire. Là, tout s'est fait instinctivement, sans que nous^y ayons coopéré à dessein, aussi bien la connaissance des faits que la limitation du sens des mots. Par un exercice répété, nous arrivons à parler, entendre et comprendre une langue si couramment qùe tout cela se passe presque automatiquement. Nous ne nous attachons plus à analyser la signification des mots. Rien d'étonnant alors
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que quelqu’un, à qui on demande tout à coup ce qu’il trouve dans sa conscience à propos d’un mot, et notamment d’un mot de signification abstraite, réponde souvent: « Bien que le mot ». Mais, si une phrase vient à éveiller le doute ou la contradiction, nous tirons aussitôt du fond de nos souvenirs la science potentielle attachée aux mots. On apprend à parler et à comprendre une langue comme on apprend à marcher. Les différents éléments d’une activité, qui nous est devenue familière, s’effacent pour notre conscience.
Étudions de plus près le procédé de l ’ abstraction par lequel se forment les concepts. Les choses (corps) sont pour nous des complexes relativement stables de sensations liées entre elles, dépendant les unes des autres. Mais tous les éléments de ce complexe n’ont pas une égale importance biologique.
Un oiseau se nourrit, par exemple, de baies rouges et sucrées. La sensation sucrée est biologiquement importante pour lui, et son organisme a pour cette sensation une disposition innée . Ce môme organisme y associe peu à peu le caractère rouge, qui est frappant, et se découvre à distance. En d’autres termes, l’organisme présente à l’égard des deux éléments, sucré et rouge, une réaction beaucoup plus sensible. Son attention sera de préférence dirigée vers ces éléments, mais, par contre, négligera d’autres éléments du complexe baie.
Le procédé de l'abstraction consiste essentiellement dans le partage de l’attention et de l’intérêt.'
LE CONCEPT
Par ce procédé, tous les ' caractères sensitifs du complexe sensible baie, ne sont pas exprimés avec une égale intensité dans l’image de baie, que garde la mémoire, et par là cette image se rapproche déjà d’un concept.
Imaginons que les sortes de baies, croissant dans une contrée, soient plus nombreuses et plus difficiles à distinguer ; les images mnémoniques directrices devront alors présenter des caractères plus nombreux et plus variés. La seule nécessité a pu enseigner à l’homme primitif des réactions d’épreuve particulières à appliquer dans un but déterminé, des critères à retenir pour distinguer les objets utilisables do ceux qui ne le sont pas, si le simple examen avec les sens ne suffit plus. En particulier, c’est le cas dès que, à la place des buts biologiques immédiats, simples et peu nombreux comme la préparation de la nourriture, etc., interviennent des buts techniques et scientifiques, beaucoup plus nombreux et plus variés. Nous voyons ici l’abstraction se développer depuis son rudiment le plus simple jusqu’à son degré le plus élevé, et, au cours de ce développement, tout degré supérieur repose sur le degré inférieur.
Au plus haut degré du développement, le concept est la connaissance des réactions que l’on doit attendre de la classe désignée d’objets (faits), connaissance associée au mot ou au terme. Mais ces réactions ne peuvent entrer en jeu, comme représentations intuitives, que l’une après l’autre et peu à peu, ainsi que les formes physiques et psychiques
souvent compliquées de l’activité qui les éveillent.
On peut reconnaître un fruit comestible à la couleur, au parfum, au goût. Mais, pour établir que la baleine et le dauphin appartiennent à la classe des mammifères, un simple coup d’œil ne suffit pas ; il faut pour cela une étude anatomique plus poussée. Un regard peut souvent nous fixer sur la valeur biologique d’un objet; mais il faut une forme d’activité plus compliquée pour reconnaître si un système mécanique représente un cas d’équilibre ou de mouvement. Il faut mesurer toutes les forces et tous les petits déplacements correspondants compatibles entre eux, et comptés dans le sens des forces. Il faut multiplier la valeur de chaque force par la valeur du déplacement correspondant, ajouter ces produits, et tenir compte du signe des produits dans cette somme qui représente le travail . Si elle est nulle ou négative, on a affaire . à un cas d’équilibre ; si elle est positive, à un cas de mouvement. Sans doute le développement du concept de travail a une longue histoire, qui commence aux cas les plus simples (levier, etc.), et qui part de cette remarque* frappante, que non seulement les poids, mais aussi les grandeurs des déplacements ont une influence sur le phénomène. Celui qui sait qu’on trouve pour le cas d’équilibre statique une somme nulle, pour le cas de mouvement une somme positive, possède le concept du travail et peut, grâce à lui, distinguer le cas d’équilibre du cas de mouvement. C’est ainsi que peut être présenté chaque concept physique ou chimique.
LE CONCEPT
Si lors d’un essai qu’ôn a en vue, l’objet donne la réaction attendué, il correspond au concept. Selon les circonstances, fessai peut se réduire à un simple coup d’œil, ou consister en une opération d’une technique compliquée, et la réaction qui s’ensuit peut être une simple sensation ou un processus assez long.
Au concept manque pour deux raisons l’intuition immédiate. D’abord, il embrasse toute une classe d’objets (faits), dont les individus ne se sont pas tous présentés en une fois. Puis leurs caractères communs, qui seuls intéressent le concept, sont généralement tels que nous arrivons successivement à leur connaissance dans le cours du temps, et qu’il nous faut un temps considérable pour les évoquer dans l’intuition actuelle. Avec le sentiment de la possibilité certaine de les reproduire , Vin tiiition potentielle doit ici remplacer l’intuition actuelle. Ce sont précisément ces circonstances qui rendent le concept très précieux et très convenable pour représenter et symboliser dans la pensée de grandes classes de faits.
Il est biologiquement très important de constater par l’observation le lien des réactions, — * l’aspect d’un fruit et sa valeur alimentaire, par exemple. Toutes les sciences partent de là pour trouver la fixité de ces relations, la liaison ou Vindépendance des réactions entre ellßs. Une classe d’objets (de faits) A donne, par exemple, les réactions a, b , c. Une observation plus poussée fait encore connaître les réactions d , c, /*. Si on trouve
alors que les réactions a, 6 , c caractérisent à elles seules d'une façon nette l'objet A, et qu’il en est de même pour d, e, f, la liaison des réactions a, A, c et des réactions d , e, f se trouve établie. C'est ainsi qu'un triangle peut être déterminé aussi bien par les deux côtés a et b, et l'angle compris y, que par le troisième côté c et les angles adjacents a et ß. D'où il suit que dans le triangle, ce dernier groupe de trois éléments est lié au premier, et peut s’en déduire. L'état d'une masse gazeuse donnée est déterminé par le volume v et la pression p, et aussi par le volume v et la température absolue T. Il y a alors entre les trois paramètres p, T, v une équation qui permet de déduire une quelconque de ces trois grandeurs en fonction des deux autres. Les propositions suivantes peuvent encore être citées comme exemples de liaison entre des réactions. « Dans un système, où ne se passent que des phénomènes de conduction, la quantité de chaleur reste constante.» — «Dans un système mécanique sans frottement , la variation de force vive , pendant un instant donné, est déterminée par le travail accompli dans le même temps.» — « Le même corps, qui avec le chlore donne du sel de cuisine, donne avec l’acide sulfurique du sel de Glauber. »
L’importance du concept pour la recherche scientifique se comprend facilement. Quand nous classons un fait sous un concept, nous le simplifions, en négligeant tous les caractères qui ne sont pas essentiels au but que nous poursuivons. Mais, en même temps, nous enrichissons ce fait, parce que
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nous le faisons participer à tous les caractères de cette classe ; les deux motifs économiques, ordonnateurs et simplificatifs mentionnés plus haut, la permanence et la différenciation suffisante , ne peuvent intervenir avec profit que quand le sujet est déjà morcelé par abstraction.
Nous réagissons psychologiquement de la même façon pour des objets appartenant à la même classe de concepts, et de façon différente pour des objets appartenant à des classes différentes : cela deviént particulièrement net, s’il s’agit d’objets biologiquement importants. Les éléments de sensation , auxquels se laissent ramener en dernière analyse les caractères du concept, sont des faits physiques et psychiques, et la constance du lien des réactions que représentent les propositions de la physique est la plus haute suhstantialité que la science ait pu découvrir jusqu’à présent ; elle est plus stable que tout ce qu’on a nommé substance.
Notre corps et, en particulier, notre conscience sont des systèmes de faits rélativement fermés et isolés. Ce système qu’est la conscience ne répond aux phénomènes du milieu physique que dans une assez faible mesure et dans un petit nombre de directions. 11 se comporte comme un thermomètre, qui n’est sensible qu’aux phénomènes calorifiques, comme un galvanomètre, qui ne réagit qu’au passage du courant, bref comme un appareil de physique qui ne serait pas très complet. Cela nous apparaît au premier abord comme un défaut : mais la faible variation de réaction qui correspond à des
iriations grandes et diverses dan» le milieu phyque, rend possible une première classification ■ossière des phénomènes qui nous entourent, clasfication à laquelle les corrections ultérieures »nnent plus de finesse. En définitive, nous appre- >ns à connaître les particularités, les constantes, les causes d’erreur de l’appareil de la conscience imme celles des autres appareils. Nous sommes is choses, comme les choses du monde physique i nous vivons, et que nous apprenons à connaître issi par l'intermédiaire de nous-mêmes.
Le rôle prédominant de l’abstraction dans la ienee est évident. 11 n’est pas possible de faire tention à tous les détails d’un phénomène, et il y aurait pas de bon sens à le faire. Nous observons 'écisément les circonstances qui ont un intérêt pour >us, et celles dont elles paraissent dépendre. La •emière tâche qui s’offre au savant est ainsi de faire ssortir dans sa pensée les circonstances qui Spendent les unes des autres , et de laisser de côté >mme accessoire ou indifférent tout ce dont le aénomène qu’il étudie semble indépendant. En fait, s plus importantes découvertes se font par ce pro- Sdé de l'abstraction. Apelt le fait remarquer d’une tçon frappante quand il dit : « Ce qui est composé ais particulier est toujours dans notre conscience rant ce qui est plus simple mais général.
'intelligence n’arrive jamais que par abstraction à osséder ce qui est général. L’abstraction est par mséquent la méthode à appliquer pour la relerche des principes. » Nous allons considérer
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de plus près comme exemples de découvertes le principe d’inertie et le principe des mouvements relatifs.
Galilée n’est arrivé que très tard et après toutes sortes de détours à la pleine connaissance du principe de l’inertie. Si, par essence, l’homme n’était qu’un pur logicien au lieu d’être avant tout un psychologue, il serait arrivé d’une façon très simple à l’abstraction qui conduit au principe de l’inertie, comme je l’ai montré ailleurs. Dès que l’on a reconnu que les forces sont des circonstances qui déterminent V accélération, il s’ensuit que sans forces on ne peut imaginer que des mouvements sans accélération , c’est-à-dire rectilignes et uniformes. L’histoire, et même certaines discussions actuelles montrent avec surabondance que la pensée n’entre pas d’elle-même dans dés voies si droites et si logiques. Des monceaux de faits différents, des /difficultés de toutes sortes, des considérations qui s’entrecroisent et se contredisent sont nécessaires, qu’on ntms passe le mot, pour extorquer l’abstraction.
Je crois que Galilée a réellement trouvé le principe des mouvements relatifs par abstraction , en comparant entre eux des faits observés. Après avoir examiné et analysé le mouvement de corps en chute libre, il devait être frappé de ce que le mouvement de chute près d’une tour immobile semble se produire exactement comme semble se produire, pour l’observateur situé sur un bateau animé d’une grande vitesse, le mouvement de chute près du
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mât de ce bateau. Cela le menait aussitôt à concevoir le mouvement de chute comme la combinaison d’un mouvement horizontal uniforme avec un mouvement vertical accéléré, Lès généralisations et les applications ultérieures ne présentaient plus de difficultés.
Les écrits de Galilée montrent clairement qu’il avait imaginé la forme de la loi de la chute des corps comme une hypothèse, qu’il avait devinée juste, et qu’il a confirmée par Y expérimentation. C’est même parce qu’il se basait sur V observation que Galilée est devenu le fondateür de la physique moderne.
Les lois du mouvement, établies par Newton dans les Principes, et sur lesquelles nous reviendrons encore ailleurs, sont d’excellents exemples de découvertes faites par abstraction. Nous avons déjà parlé de la première loi (loi de l’inertie). Si nous faisons abstraction de la tautologie qu’implique la deuxième loi ( mutationem motus proportionalem esse vi metrici impressæ ), le contenu caché de cette proposition n’est pas expressément dégagé et représente justement la découverte la plus importante acquise par abstraction : c’est la supposition que toutes les circonstances qui déterminent les mouvements (forces) impriment au corps des accélérations. Comment vint-on à cette notion, dont la preuve donnée par Galilée ne s’appliquait directement qu’à la pesanteur? D’où pavait-on que c’était vrai aussi pour les forces électriques et magnétiques ? On pouvait bien penser : la pression
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est commune à toutes les forces quand on s’oppose au mouvement; la pression aura toujours les mêmes conséquences, quelle que soit son origine ; ce qui est vrai pour une pression sera vrai pour les autres . Cette double conception de la force, comme origine des accélérations et comme pression, me paraît être aussi la source de la tautologie, qui se montre dans l’expression de la deuxième loi. Je crois d’ailleurs que, pour apprécier correctement de tels concepts, on doit les considérer comme quelque chose de hasardeux au point de vue intellectuel , quelque chose qui a besoin d’être justifié pour le succès. Qui nous garantit que dans nos abstractions nous faisons attention aux circonstances vraiment importantes , et que celles que nous laissons de côté sont réellement indifférentes ? L’intelligence de génie se différencie de l’intelligence normale précisément par la prévision sûre et rapide du succès d’une méthode intellectuelle. Sous ce rapport, les grands savants, les grands artistes, les grands inventeurs, les grands organisateurs, etc., doivent être placés au même rang.
Ne restons pas avec nos exemples dans le domaine de la mécanique, et considérons la découverte de Newton pour la dispersion de la lumière. En séparant avec plus de soins les lumières de différentes couleurs et d’indices de réfraction inégaux qui composent la lumière blanche, Newton a d’abord reconnu que la lumière est constituée par des radiations différentes indépendantes les
unes des autres . La deuxième partie de la découverte semble avoir été acquise par abstraction, et la première par le procédé inverse ; toutes deux reposent sur la capacité et la liberté qu’a le savant de tenir compte des circonstances, ou de les négliger à sa guise et suivant son but. L’indépendance des radiations, établie par Newton, a une signification analogue à celle de l’indépendance des mouvements relatifs, et de l’indépendance des radiations calorifiques de Prévost, qui conduisirent à la connaissance de l’équilibre mobile de température et à beaucoup d’autres conceptions que Volkmann a désignées sous le nom d 'isolation. De telles conceptions sont essentielles pour simplifier
la science.
Mais si les concepts ne sont pas de purs mots, s’ils ont leurs racines dans les faits , il faut néanmoins se garder de tenir pour équivalents les concepts et les faits, et de confondre les uns avec les autres. De lourdes erreurs sont la suite de ces confusions, comme aussi des confusions entre les représentations intuitives et les impressions des sens; mais les premières sont beaucoup plus généralement dangereuses. La représentation est une formation à laquelle ont essentiellement contribué les besoins d’un homme isolé, tandis què les concepts, influencés par les besoins intellectuels de l’humanité prise dans son ensemble, portent l’empreinte de la civilisation de leur temps. Si nous confondons des représentations et des concepts avec des faits, nousjdentifions. quelque
LE CONCEPT
chose de plus pauvre ou, quelque chose qui ne: ' sert qu'à un but déterminé avec quelque chose de plus riche et d'inépuisable. Nous négligeons de nouveau la limite U, et, dans le cas où il s'agit de concepts, nous devons imaginer cette limite comme enfermant tous les hommes intéressés. Les déductions logiques de nos concepts se soutiennent tant que nous maintenons ces concepts ; mais nous devons toujours . être prêts à corriger les concepts eux-mêmes en tenant compte des faits. Enfin, nous n'avonS pas le droit d’admettre que ce qui correspond à nos concepts est une permanence absolue , là où notre recherche ne peut trouver que la permanence de relations entre des réactions.
Sous une forme différente, et indépendamment de moi, J.-B. Stallo a exposé des idéek qui s'accordent en principe avec ce qui vient d'être dit. Voici comment on peut condenser ses conclusions :
'1° La pensée ne s'occupe pas des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais de leurs représentations intellectuelles (concepts).
2® Les objets ne nous sont connus que par leurs relations avec d’autres objets. La relativité est ainsi un attribut nécessaire des objets de notre connaissance (par concepts).
3® Un acte de ‘pensée particulier ne renferme jamais en lui-même l’ensemble de toutes les propriétés connaissables d'un objet, mais seulement les relations qui se rapportent à une classe particulière.
De la négligence de ces principes, viennent,
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comme Stallo l’a montré, plusieurs erreurs très répandues, naturelles, et ayant pour ainsi dire leur origine dans notre organisation psychique. On peut citer comme telles :
1° Tout concept est le pendant d’une réalité objective discernable ; il y a autant de choses que de concepts.
2° Les concepts les plus généraux et [les plus compréhensifs, et les réalités qui leur correspondent sont antérieurs à ceux qui sont moins généraux ; ces derniers concepts et les réalités qui leur correspondent se .forment ou se développent à partir des premiers par adjonction de caractères.
3* L’ordre dans lequel les concepts naissent l’un après l’autre, est identique à celui dans lequel naissent aussi les choses.
4° Les choses existent indépendamment de leurs relations.
Dans l’opposition entre la matière et le mouvement, la masse et la force, en tant que réalités particulières, Stallo voit la première des erreurs signalées; dans l’addition du mouvement à la matière inerte, la seconde. La théorie dynamique des gaz est fondée sur la théorie des corps solides, puisque les solides nous sont d’abord plus familiers que les gaz. Mais si l’on considère l’atome solide comme quelque chose de primordial, d’où l’on doit tout déduire, on tombe dans la troisième des méprises précitées; comme J. F. Fries l’a déjà remarqué, les propriétés des gaz sont en réalité beaucoup plus simples que celles des
LE CONCEPT
liquides et des solides. Stallo, comme exemples de la quatrième faute, cite les hypostats de l’espace et du temps, qui interviennent notamment dans la théorie newtonienne de l’espace absolu et -du temps absolu.
Je dois encore dire bien haut que lps critiques de Stallo et les miennes ne sont jamais dirigées contre les hypothèses, qui ne sont que des méthodes de travail scientifique, mais seulement contre des absurdités de la théorie de la connaissance. Mes explications partent toujours de questions de détail pour s’élever à des considérations plus générales, tandis que Stallo suit le chemin exactement inverse. Il parle plutôt aux philosophes; je m’adresse plutôt aux savants.