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CHAPITRE IX

Sensation, Intuition, Imagination.

t des sensations et de leurs combinaisons jrtent nos concepts ; leur rôle, dans un cas , est de nous conduire par les voies les plus odes et les plus rapides à des représentations les qui soient en parfait accord avec les sen- 3. Ainsi toute la vie intellectuelle part des ions pour y revenir. Les représentations les sont pour ainsi dire les véritables oumais les concepts sont les organisateurs et rveillants qui assignent aux ouvriers leur it leur tâche. S’agit-il d’opérations simples, igence s’adresse immédiatement aux ouvriers, pour les entreprises plus considérables, elle me vers ces ingénieurs directeurs, qui pourri seraient inutiles, si elle n’avait eu soin vant d’enrôler des ouvriers. Déjà, grâce à sa représentation, l’animal n’est plus complè- ; dominé par l’impression du moment. Si le le l’homme civilisé pour l’avenir dépasse

SEKSAT105. IXTÜITIOX, IMAGINATION 155

celai du sauvage, il le doit à ses concepts et à l’abondance des représentations organisées en concepts. Noos sentons journellement combien l’action des représentations est plus immédiate que celle des concepts. Nous ne refusons guère une aumône à un malheureux que nous rencontrons personnellement, tandis qu’une demande de secours imprimée reste bien souvent vaine. Nous ne ferions pour les pauvres ni bals, ni batailles de fleurs, s’il n’existait pas de différence entre le . concept et la représentation sensible. Le rentier avare défend au pauvre mendiant de s’asseoir devant sa porte «< car ses gémissements lui brisent le cœur ». Il s’accommode mieux de la misère abstraite. Les sensations sont vraiment les premiers moteurs tandis que souvent les concepts ne s’y rattachent que par d’autres intermédiaires abstraits.

Les sens ont directement fourni à l’homme tout ce que l’homme a pu apprendre de la nature avant l’emploi des outils. Ceci s’exprime encore assez nettement dans la division actuelle de la physique, division dont l’origine est historique et qui commence à s’ébranler, car elle n’est plus suffisante* Mais, dès qu’on se sert d’outils, on peut, d’après la conception de Spencer, regarder tous les appareils d’observation comme des prolongements artificiels des sens, toutes les machines comme une extension artificielle des organes du mouvement.

Les organes des sens sont en général des organes

très sensibles, ce qui tient à ce qu’ils ne reçoivent pas les excitations physiques comme des objets inanimés, mais que les excitations mettent en liberté des énergies accumulées dans ces organes, chose qui n’arrive qu’exceptionnellement dans certains appareils de physique, microphone, relai télégraphique, etc.

La sensibilité des organes des sens peut donc être égalée sous certains rapports, et mêmfe surpassée sous d’autres rapports, par des appareils de physiqüe. Le physicien arrive à mesurer des réactions si délicates qu’elles lui seraient toujours restées inconnues, s’il n’avait recours à des artifices.

La physique connaît aussi le moyen de remplacer un .sens par les autres. Les méthodes optiques nous permettent de voir les phénomènes sonores et inversement, nous pouvons rendre sensibles à l’oreille les phénomènes lumineux (méthodes vibroscopiques, photophone, etc.) La chaleur, qui n’est connue immédiatement que par le sens du toucher, devient sensible à l’œil à l’aide du thermomètre. Et même des phénomènes, qui immédiatement ne seraient perceptibles à aucun de nos sens, peuvent être vus à l’aide du galvanomètre et du magnétomètre, par exemple, des courants électriques très faibles ou des variations de l’intensité magnétique, que nous ne pouvons ni voir, ni entendre, ni toucher. Remarquons que ce sens de la vue intervient la plupart du temps quand il s’agit de réactions très fines.

Il ne faut pas oublier que des phénomènes, qui

échapperaient en réalité* complètement à tous nos sens, ne seraient et ne pourraient jamais nous être révélés. A proprement parler, il s’agit donc d’appliquer des moyéns artificiels à l’étude de réactions plus nombreuses, plus variées et' plus finement nuancées, mais qui tombent sous un de nos sens naturels.

Prenons comme exemples une orange, puis un cristal de sel de cuisine, un morceau de platine et de l’air. Sans aucun dispositif artificiel, le premier de ces corps réagit sur tous nos sensu Au second, manque la réaction sur l’odorat, et, âu troisième, manque en plus la saveur. L’air est même invisible pour nous ; nous pouvons tout au plus sentir s’il est froid ou chaud, et, par suite d’un mouvement assez violent, il peut affecter notre toucher sous forme de vent. Nous ne nous convainquons bien de sa matérialité que si nous l’enfermons artificiellement dans une outre, et cette expérience est, en fait, une des plus vieilles de la physique. Par divers artifices, nous pouvons pour chacun de ces quatre corps produire diverses réactions caractéristiques. Les corps ne sont donc pas autre chose que des faisceaux de réactions régulièrement liées entre elles . Il en est de même de tous les phénomènes, que notre besoin de vues d’ensemble nous fait classer et nommer. Qu’il s’agisse d’ondes liquides, que nous pouvons percevoir par la vue ou le toucher, ou d’ondes sonores se propageant dans l’air, que nous entendons et que nous pouvons artificiellement rendre visibles, ou encore d’un courant électrique

dont nous ne pouvons reconnaître les réactions que par des artifices, ce qui est constant, c’est toujours la dépendance régulière des réactions entre elles, et cela seulement. C’est là la notion de substance expliquée au point de vue critique , qui remplace scientifiquement la notion vulgaire de substance. Cette notion vulgaire était d’ailleurs sans inconvénient pour la vie journalière. Elle était même, sous certains aspects, très utile ; sans cela elle ne se serait jamais développée instinctivement. Mais elle joue, en physique scientifique, le même rôle trompeur que la chose en soi en philosophie.

Wiener imagine un être intelligent doué de sens différents des nôtres. Des éléments nerveux, entourés de corps magnétiques suffisamment puissants, représenteraient, par exemple, un sens magnétique analogue à celui que Kreidl a pu artificiellement produire chez des crustacés. L’œil serait sensible pour les radiations infra-rouges, au lieu de l’être pour celles de plus courte longueur d’onde. Alors on pourrait faire des lunettes en employant des lentilles d’ébonite, etc. Par des considérations de ce genre (et elles ne me déplaisent pas), Wiener pense pouvoir s’affranchir de la nature particulière de nos sens et acquérir une vue d’ensemble d’une théorie physique unitaire. Voici mon opinion sur ce point : je me représente tous les êtres organisés, au moins ceux qui sont sur la terre, comme très proches parents les uns des autres, et, par suite, je crois que les sens de l’un ne sont que de simples variations des

sens de F antre. Les sensations , que nous donnent nos sens actuels, demeureront certainement toujours les éléments fondamentaux de notre monde physique et psychique. Mais cela n’empêche pas nos théories physiques d’être indépendantes de la qualité particulière de nos sensations. Nous faisons de la physique en excluant les variations de l’observateur, en pratiquant de nouvelles corrections ou en les éliminant de quelque façon. Nous comparons les phénomènes physiques entre eux de façon à obtenir seulement Yégalité ou Pitié galité d’une réaction sensorielle, mais la particularité de la sensation n'intervient plus pour la relation trouvée, exprimée par des équations. Par là, le résultat de la recherche physique devient valable non seulement pour tous les hommes, mais même pour des êtres doués d’autres sens, à condition que nos sensations ne soient pour eux que les indications données par une certaine espèce d’appareils de physique. Seulement, nos sensations ne seraient en aucune façon directement intuitives pour ces êtres, qui seraient obligés de les traduire dans Je langage de leurs sensations, comme nous représentons graphiquement des phénomènes qui pour nous ne sont pas intuitifs.

Dans ce qui précède, nous avons surtout envisagé les diverses sensations et leur signification. Nous nommons, par excellence, intuition tout le système des sensations coordonnées dans l’espace et le temps, que nous offre le sens de la vue, par lequel nous reconnaissons d’un coup d’œil la distribution

LA CONNAISSANCE ET l’eRREUB

orps ou de leurs mouvements réciproques.

>t porte nettement sa marque d’origine 1 . Pour qui voit, l’intuition visuelle est de beaucoup s importante : c’est par elle qu’il apprend le et elle lui permet d’apprendre beaucoup à la Les exemples d’aveugles très intelligents, le le géomètre Saunderson, nous montrent ant qu’avec le sens du tact on peut aussi Tir d’une façon rapide une vue d’ensemble ordonnée, à laquelle conviendrait le nom ition tactile. Aux musiciens habiles, on ne peut r une sorte d'intuition d’ensemble des mou- Dts rythmés dans le temps, et de la distribu« >u du mouvement des voix. Des deux calculaprodiges, Inaudi et Diamandi, le premier tenait au type auditif , le second au type !, Le premier avait commencé ses exercices qu’il ne savait pas encore lire, il sé repréit les noms auditivement. L’autre au contraire, de commencer ses exercices, avait fréquenté e et appris à écrire. Diamandi avait une inn visuelle spatiale; Inaiidi, une intuition autemporelle. Nous ne parlerons pas de çe qui îxister d’analogue pour d’autres sens, comme le pense, par exemple, pour l’odorat très oppé des chiens et des fourmis, îs aucun doute, après les diverses sensations, l’intuition qui a d’abord mis en mouvement présentations et les actions, alors que la pensée

nscliauung-Intiiitio.

abstraite était encore très en retard. Organiquement, l'intuition est plus ancienne et plus solide*

1 ment établie que la pensée abstraite. Nous embras-

s ms d’un regard la forme d’un terrain, et, sans plus, nous marchons convenablement sur ce terrain, nous écartons une pierre qui rpule, nous tendons la main à un compagnon qui tombe, nous saisissons un caillou qui nous intéresse, sans avoir besoin d’y réfléchir. C’est l’objet de l’intuition qui donne naissance aux premières représentations nettes, aux premiers concepts, aux premières opérations de la pensée. Lorsque c’est possible, il est toujours avantageux , de soutenir par l’intuition la pensée abstraite. On

| étaye ainsi les nouvelles acquisitions de Y individu

^ par les acquisitions déjà éprouvées de l’espèce.

Les arts graphiques, spécialement la photographie et la stéréoscopie, permettent aujourd’hui de se procurer facilement un nombre considérable * de vues qu’on n’aurait pu rassembler, il y a un siècle, qu’à grands frais. La photographie des couleurs et le cinématographe nous rapprocheront encore davantage de la nature, tandis qu’au point de vue acoustique, le phonographe rivalisera avec les instruments d’optique qui l’ont devancé. La science à même trouvé les moyens de faire entrer dans le domaine de l’intuition sensible, des objets qui lui sont naturellement inaccessibles. La photographie instantanée fixe toutes les phases d’un mouvement, trop rapide poür être observé directement,

• elle annule la vitesse et saisit pour ainsi dire

1 l’objet au voL Marey, Anschütz, Muybridge ont

fixé les phases des mouvements des animaux. Des méthodes plus délicates ont permis d’obtenir, d’une façon durable, des images d’ondes sonores et de projectiles en mouvement, etc. La méthode des séries d’images est depuis longtemps appliquée à l’observation des mouvements périodiques rapides (stroboscopie). Il y a des mouvements dont la vitesse correspond à notre intuition sensible naturelle : le cinématographe les reproduit avec leur vitesse propre. Les mouvements trop rapides pour être vus directement, comme les mouvements du vol des insectes, les vibrations acoustiques, etc. , peuvent être ralentis à volonté à l’aide des séries d’images. Au contraire, les modifications trop lentes pour être vues sans artifice, comme le développement d’une plante, d’un embryon, d’une ville, etc., peuvent dans le cinématographe se dérouler aussi vite qu’on le désire. Si l’on représentait au cinématographe l’image d’un enfant qui grandit, passe par la fleur de l’âge, puis vieillit et fneurt, ce spectacle serait plus efficace que le plus frappant des sermons de pénitence.

L’opposition entre le ralentissement et l’accélération dans le temps est analogue à celle qui existe entre l’agrandissement et la réduction dans l’espace. En regard du microscope tant employé, nous devons placer la réduction des images auxquelles on fait moins attention, mais qui est tout aussi importante, qui nous permet de voir de grands objets et que nous employons dans les cartes géographiques par exemple. Et même, dans ce dernier

cas, nous introduisons dans le domaine de i’intüition ordinaire pratique des objets que nous reconnaissons difficilement par abstraction. C'est pour soutenir la pensée abstraite que nous recourons aux graphiques, que tracent les appareils enregistreurs, et aux courbes qui représentent géométriquement des résultats déjà acquis, etc. Un seul exemple suffît pour rendre sensible l'importance qu'il y a à faire entrer dans l'intuition un domaine de faits. On sait quelle peine dut se donner Kepler pour construire d'après des données abstraites, les orbites planétaires elliptiques. Il n’eut guère fallu qu'un simple coup d’œil pour deviner la vérité si, en les représentant à une échelle réduite dans le temps fet l'espace, on avait rendu ces mouvements intuitifs.

- Le souvenir vient de l’intuition. Si tout, dans ma représentation, présente les mêmes relations que dans le fait que j'ai vécu, j’appelle cela un souvenir.

Des influences accessoires peuvent former, entre certains éléments des souvenirs, des associations qui ne se sont jamais rencontrées dans les événements de notre existence. Nous les appelons des représentations imaginatives ( Phantasie-vors tellungen). Si je n’avais vu, dans ma vie, qu’un seul chien, et si aujourd’hui je me représentais un chien, ce chien aurait probablement tous les caractères qui ont éveillé mon attention lorsque je l’ai observé. Mais j’ai vu un très grand nombre de chiens différents et d'autres animaux ressemblant

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au chien. Par suite, le chien que je me représente diffère de chacun des chiens que j’ai vus. L’imagination créatrice agit en combinant des associations qui appartiennent à différents événements de la vie. Ces simples considérations montrent qu'on ne peut pas tracer une ligne de démarcation absolue' entre souvenir et imagination. Il n’y a pas d’événement si isolé, que d’autres événements n’en puissent influencer le souvenir. Tout souvenir est à la fois « Poésie et Vérité ». D’autre part, les éléments du souvenir peuvent être, la plupart du temps, mis en évidence dans les produits de l’imagination.

Un enfant regarde un boiteux. « Le pauvre homme est monté sur un grand cheval; il est tombé et il s’est .abîmé la jambe contre une pierre. » Voilà une histoire qu’un enfant de trois ans et demi imagine facilement, en faisant appel à ses souvenirs. Un autre enfant, âgé de trois ans, souhaite de vivre comme un poisson dans l’eau, ou comme une' étoile dans le ciel. Si un enfant appelle un goulot de bouteille une porte, une petite monnaie un enfant de dollar, et s’il s’écrie, en voyant le gazon couvert de rosée : « L’herbe pleure ! » faut-il y voir une création de l’imagination ? Je me suis souvent posé la question, en observant mes enfants. Tant que son langage se développe, l’enfant a peu de mots à sa disposition, et, comme le sauvage, il parle poétiquement par nécessité : toutes les ressemblances l’incitent à transposer la signification des mots. L’imagination

du sauvage, comme celle de l’enfant , tire ses cosmogonies des éléments dont il a gardé le souvenir. Araignées et sauterelles, grenouilles et crapauds géants y jouent un grand rôle. La petite fille d’un intendant, chargée de la basse-cour, demande si les étoiles sont des œufs que la lune a pondus : voilà un bel exemple de la façon dont se forment les cosmogonies naïves.

Celui qui connaît l’histoire du développement de la science, ou qui a lui-même pris part à la recherche, ne peut douter que le travail scientifique demande une imagination très forte. Cette sorte d’imagination est, d’ailleurs, différente de celle de l’artiste. Tous les contemporains de Galilée savaient que le son se propage plus lentement que la lumière, et que, si l’on observe un charpentier qui travaille dans le lointain, on voit le coup de marteau avant de X entendre. Ici, c’est la lumière, incomparablement plus rapide, qui sert à noter le moment de la production du son. Pour déterminer la vitesse de la lumière, ce procédé n’est plus applicable. Comment marquer le temps où la lumière commence? Galilée imagine la lumière partant d’un observateur A, qui découvre tout à coup sa lanterne, arrivant à un observateur B, et renvoyée à A par B, qui découvre à son tour sa lanterne, de sorte que A puisse lui-même marquer le départ et l’arrivée de la lumière pour un trajet égal au double de la distance qui sépare A de B. Cette disposition ingénieuse est due à l’imagination qui combine et qui tient compte de toutes

les conditions. Peut-être le souvenir de l’écho est-il intervenu« Galilée sans doute, jugea l’expérience impraticable, à cause de la grande vitesse de la lumière; mais Fizeau, plus de deux cents ans après, put continuer ce qu’avait commencé Pimagination de Galilée. Il songea à remplacer l'observateur B par un miroir renvoyant la lumière vers A, et enfin à placer en A et B des lunettes pour diminuer les pertes de lumière.

La lumière et le bruit de l’étincelle électrique éveillent chez Franklin l’idée que le tonnerre et l’éclair sont de nature électrique. 11 conçoit le désir très vif de s’emparer de cette électricité qu’il devine. Mais comment y arriver? Une tige conductrice ne monte pas assez haut, et il ne peut bâtir une tour de Babeh Alors il songe aux cerfs-volants.

Il munit un de ces cerfs-volants d’une pointe métallique et d’une corde de chanvre, qui porte une clef à son extrémité inférieure. A l’approche d’un orage, il lance le cerf-volant et interpose, entre la corde de chanvre et sa main, un bout de cordon de soie. La pluie rend conductrice la corde de chanvre : Franklin peut tirer des étincelles de la clef et, grâce à elles, charger des bouteilles de Leyde ; en un mot, mettre le « feu électrique » en bouteille. Un ballon captif pourrait, aujourd’hui, remplacer le cerf-volant.

On peut encore citer la combinaison, faite par Newton, d’une lentille convexe et d’une glace plané, qui donne immédiatement toutes les couleurs des lames minces, et permet de déterminer facilement

l’épaisseur qui correspond à chaque cöuleur.

Mentionnons, enfin, les cavaliers de Sauveur, destinés à montrer les nœuds d’une corde vibrante, le miroir tournant de Wheatstone, les flammes acoustiques de König, etc.

Déjà, dans les cas mentionnés plus haut, qui sont des solutions de problèmes expérimentaux, nous n’avons pas affaire uniquement à des représentations sensibles, mais aussi à des concepts. Dès que l’on a acquis des concepts familiers, fixés par des mots, des signes, des formules ou des définitions, ces concepts représentent en même temps des objets de la mémoire, du souvenir, de l’imagination. On peut même exercer son imagination sur des concepts, fouiller leur domaine en se laissant guider par l’association, et faire un choix convenable selon les conditions du problème. Cela arrive spécialement quand on s’attaque à un problème théorique, si l’on s’aperçoit que l’on peut former des concepts qui éclairent tout et donnent la clef de la solution. Dans ses recherches sur l’hydrostatique, Stevin remarque que la solidification d’une portion quelconque d’un liquide en équilibre ne trouble pas l’équilibre, mais, par contre , ramène toute une série de problèmes d’hydrostatique à des problèmes déjà résolus dans la statique des corps solides.

Les lois de Kepler sont trouvées, et Newton cherche à résoudre l’énigme qu’elles posent. La trajectoire courbe des planètes (première loi) lui fait voir qu’il existe une force attractive émanant

d’un point intérieur à la trajectoire. La loi des aires (deuxième loi), qui s’applique au soleil, lui permet d’aller plus loin, et lui montre que le soleil est précisément ce point. La troisième loi. r 3 /* 2 = constante , où r, désigne l’éloignement et t la durée de la révolution de la planète, ne s’accorde avec l’expression <p = 4r 7i 2 /J 2 , donnée par Huyghens pour l’accélération centrale, que si cp = Æ/r 2 . Une force Centrale inversement proportionnelle au carré de la distance résout donc toute l’énigme posée par Kepler.

Les lois de la réflexion et de la réfraction de la lumière s’expliquent pour Huyghens par la notion de la résultante des actions d’ondes élémentaires, dont la vitesse est déterminée par le milieu où elles se propagent.

Les lois quantitives de Malus pour la polarisation de la lumière, l’analogie des couleurs fournies par les larmes cristallines bi-réfringentes avec les couleurs des lames minces, et les formules de Biot pour les premières sont expliquées d’un seul coup et rattachées les unes aux autres par la conception de Yung et de Fresnel, qui admettent une relation entre les oscillations transversales de la lumière et la cohésion du milieu où elles se propagent.

La loi de l’association nous a suffi pour expliquer l’activité de l’imagination du savant, que nous venons d’examiner. Mais l’imagination de l’artiste présente dans ses manifestations certaines particularités qu’il nous faut étudier d’un peu plus

près. L’association ne se limite pas aux phénomènes de conscience* Tous les phénomènes de l’organisme, qui ont pu se produire ensemble, ont une tendance à s’associer d’une façon durable. C’est ainsi que des mouvements, des sécrétions, etc., s’associent par l’habitude. L’association est la liaison, temporairement acquise dans le temps, de fonctions organiques différentes entre elles, l’excitabilité, acquise dans le temps, d’une activité organique par une autre, l’adaptation dans le temps des parties de l’organisme les unes aux autres par les circonstances delà vie individuelle, et au service de l’individu tout entier. Mais la liaison des organes, qui rend possible cette action réciproque, ne se constitue pas seulement par la vie de l’individu.

' Elle est déjà donnée pour toute la vie à l’organisme, au moins en grande partie, par l’hérédité. Par là existe déjà un état d’action réciproque (les mouvements réflexes par exemple), qui s’accroît quand l’organisme se développe (puberté), et que les acquisitions, faites à un certain moment dans le cours de la vie de l’individu, ne font que modifier.

La vie ne serait absolument pas possible s’il n’y avait que des associatious au sens ordinaire du mot; mais il faut se rendre compte que les organes sont là les uns pour les autres, se servent les uns les autres, et que pourtant chacun d’eux a sa vie propre autonome . Cette vie se manifeste dans leurs énergies , spécifiques , qui peuvent être modifiées par un excitant extérieur ou par d’autres organes, mais qui, dans l’ensemble, ont un caractère déter-

miné, et qui peuvent, à l’occasioh, se montrer autonomes. Ainsi, la vue ou l’ouïe ou tout autre organe des sens peut produire des sensations, qui se développent généralement sous l’influence d’une excitation physique, mais peut spontanément, donner des hallucinations sous l’influence de conditions vitales, qui sont encore à étudier de plus près. L’écorce cérébrale peut produire des idées fixes, un muscle,, se contracter sans innervation volontaire, une glande, sécréter sans son excitant habituel. Ce sont les hallucinations qui, à vrai dire, nous font reconnaître les sensations comme des états de notre propre corps. C’est en ne voyant que cette vérité, et en en exagérant l’importance que les philosophes ont construit leurs systèmes simplistes (solipsisme).

On envisage généralement comme caractère de l’imagination créatrice artistique, la néo-formation spontanée et sans efforts de ses créations, ce qui exclut l’imitation pure et simple de la vie. A cela s’ajoute la soudaineté avec laquelle une création s’offre à l’artiste, au moins dans ses grands traits, soit comme une hallucination directe, soit sous une forme très voisine de l’hallucination. Mais il ne faudrait pas prendre pour règle ce qui est accidentel, ni remplacer par des exagérations une conception scientifique simple. Croit-on qu’un Beethoven ou un Raphaël aurait pu naître chez des sauvages ? Cette question fait immédiatement sentir que tout le caractère des créations de ces grands artistes est fortement déterminé par l’art

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principalement à un sens. Tout sens pris en particulier peut s’halluciner. Mais la science a besoin do concepts. Y a-t-il des hallucinations de concepts? Comment pourraient-elles se produire? Pouvonsnous attendre, comme présent d’un organisme inconscient, la dernière acquisition intellectuelle de l'homme, le concept scientifique, qui, par sa nature même, est formé à dessein par un travail conscient ?

Pour terminer, considérons, une fois encore, le rapport du concept avec l’intuition et la sensation. L'avantage des concepts familiers qui n’ont pas ôté transmis par des parolés et des lectures, mais qu’on a acquis soi-même, consiste dans la facilité avec laquelle ils éveillent les intuitions et les sensations, qu’ils contiennent potentiellement, et que l’on peut facilement emmagasiner de nouveau dans des concepts.

Que celui qui pense à ses braves ancêtres, ou se figure volontiers le bel avenir de ses descendants, transforme inversement ces représentations intuitives en concepts . Chacun de nous a deux parents, quatre grands-parents, huit bisaïeuls, et, en continuant ainsi le calcul pour quelques siècles, on arrive à une population si considérable qu’aucun pays ne pourrait la contenir. Puisque chacun ne peut avoir ses braves ancêtres particuliers , il doit forcément compter dans sa parenté, parmi les ancêtres communs, un nombre important de voleurs, d’assassins, etc., dont il lui faut accepter les héritages psychiques. Si quelqu’un laisse modestement trois

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