‹ La connaissance et l'erreur;Chapitre 2 sur 29 · AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR

En présentant aux lecteurs de la Bibliothèque de Philosophie scientifique l’ouvrage dont M. le professeur Mach m'a fait l'honneur de me confier la traduction, je voudrais, d’une façon aussi succincte que possible, caractériser le point de vue auquel se place l’auteur et les grandes lignes de sa pensée.

M. Mach est un physicien, dont les idées ont été fortement influencées par la doctrine de révolution et les progrès des sciences biologiques. Il envisage la vie psychique, et notamment le travail scientifique, comme un aspect de la vie organique, et il en cherche l’origine profonde dans les exigences biologiques. Pour lui, les premières fonctions psychiques ont leur source dans l’économie de l’organisme, tout comme les mouvements et la digestion.

Nos sensations nous apparaissent comme le fondement unique de ce que nous savons : il est donc

important de les analyser soigneuse ment. L'homme naturel, que les phénomènes assaillent de toutes 1 parts, n’a ni le temps ni l’occasion de distinguer ce qui lui parvient par telle ou telle voie nerveuse. Il perçoit des groupes de sensations provenant d’excitations sensorielles très différentes ; il remarque que certains de ces groupes se présentent à lui avec une constance relative, et il leur donne des noms, il les appelle des choses , par exemple un arbre au tronc rugueux, aux feuilles lisses et mobiles, etc..., un fruit arrondi, jaune et sucré, etc... Il existe donc entre certaines sensations des relations plus ou moins constantes, et il est facile de voir que ces relations sont de deux sortes. Les unes, ne dépendant ni de la position de mon corps, ni de mes dispositions, sont indépendantes de moi et font l’objet des sciences physiques et naturelles. Les autres, sur lesquelles j’ai une influence propre, dépendent de mon état personnel et font l’objet des sciences psychologiques. Le Moi et le Monde extérieur sont des constructions empiriques et non pas des notions métaphysiques. Nous appelons ce qui est immédiatement donné à tous le Physique , et ce qui n’est immédiatement donné qu’à lin seul le Psychique . L’observation seule nous apporte la conviction que les sensations d’un homme sont en relation avec celles des autres hommes et qu’iZ y a un monde j physique commun . Si tous les hommes avaient des hallucinations identiques, nous n’aurions pas de moyen de reconnaître ces hallucinations comme

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telles, et nous pourrions dire, d’une façon paradoxale et pourtant exacte, que notre conception du monde extérieur résulte de ces hallucinations communes en rapport de dépendance régulière les unes avec les autres.

Nous avons ainsi distingué le domaine physique et le domaine psychique, mais il faut bien remarquer que ces deux domaine^ sont formés des mêmes éléments, les sensations, et qu’il n’y a pas entre eux opposition absolue, comme les physiciens et les psychologues l’ont généralement admis.

Le but de la science est de mettre de l’ordre dans les données sensibles, de chercher avec toute Y économie de pemée possible les relations de dépendance qui existent entre les sensations, et de réaliser uqe construction aussi uniforme que possible pour nous éviter la fatigue intellectuelle. Une connaissance scientifique comporte la description, e’est-àrdire l’imitation mentale d’un fait, et cette description doit pouvoir remplacer l'expérience et l’économiser.

La science s’édifie peu à peu par l’adaptation progressive des idées aux faits et des idées entre elles. Un exemple le fera bien comprendre. A peine a-t-on reconnu la propagation rectiligne de la lumière que l’on découvre des phénomènes de réfraction et de diffraction. A peine a-t-on établi l'existence d’un indice de réfraction que l’on s’aperçoit qu’il* en faut un pour chaque couleur. On s’est habitué à voir l’intensité lumineuse aiug-

m enter quand on ajoute de la lumière à de la lumière, et on observe tout à coup un cas où . l'intensité est diminuée. Enfin on reconnaît partout, dans l’infinie variété des phénomènes lumineux, l’existence d’une périodicité dans le temps et dans l’espace et d’une vitesse d* propagation • qui dépend du milieu et de la période. On, peut à bon droit qualifier d’économique le procédé qui permet d’embrasser facilement tous ces faits et de les reproduire mentalement.

Cette double adaptation des idées aux faits et des idées entre elles se trouve réalisée par divers processus dont M. Mach a étudié tout spécialement le développement historique pour diverses branches de la physique, notamment par l’expérimentation mentale et l’expérimentation physique. La relation de cause à effet, qui a joué un grand rôle dans le développement de la science, est insuffisante et imprécise ; il y a grand avantage à la remplacer pàr la notion de fonction, qui est d'une application beaucoup plus générale. En définitive, le savant cherche à' obtenir entre les différentes variables des équations analogue^ à l’équation connue f(p,v y T) = o.

Le but de la science est donc d’exprimer les faits de la façon la plus économique et la plus simple pour nous permeltre de prévoir dans une certaine mesure ce qui va se passer et de compléter mentalement des faits incomplètement connus. Le but de la science n’est pas de chercher le réel, car, à supposer que l’on veuille attribuer à la

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