CHAPITRE XXIII
Sens et valeur des lois scientifiques.
On parle souvent des lois scientifiques. Quel est le sens de cette expression? On croit d’ordinaire que les lois, de la nature sont, comme les lois civiles, auxquelles doivent se conformer les citoyens, des règles d’après lesquelles doivent se produire les phénomènes naturels. Mais les lois civiles peuvent être transgressées , tandis qu’on tient pour impossible que les phénomènes ne se produisent pas selon les lois de la nature« Cette conception se trouve, d’ailleurs, ébranlée, si nous réfléchissons que ces lois naturelles sont déchiffrées par nous, et que, en les tirant par abstraction des phénomènes eux-mêmes, nous ne sommes pas sûrs de ne pas nous tromper. Si nous constatons une infraction à ces lois, elle s’explique naturellement par une conception erronée de notre part, et l’idée que nous nous faisons de leur inviolabilité perd son sens et sa valeur.
En nous attachant au côté subjectif de notre conception de la nature, nous arrivons facilement
à comprendre que. seuls , nos concepts et notre intuition prescrivent des lois à la nature.
Mais considérons, sans rien préjuger, le développement de la science : nous voyons que, à ses débuts, l’homme dirige d’abord son attention sur les côtés des phénomènes qui ont pour lui une importance biologique immédiate. Plus tard seulement, il s’intéresse aussi aux côtés des phénomènes, dont l’importance biologique n’est pas immédiate. Si l’on fait ces réflexions, on reconnaîtra peut-être que, d'après leur origine , les lois naturelles sont des restrictions que , conduits par V expérience, nous prescrivons à notre attente des phénomènes .
K. Pearson, dont les vues sont très voisines des miennes, s’exprime, sur ces questions, de la façon suivante : « La loi civile implique un commandement et un devoir ; la loi scientifique est une description, non une prescription. La loi civile n’est valable que pour une communauté déterminée , à une époque déterminée ; la loi scientifique s’applique à tous les êtres humains normaux, et ne peut être modifiée, tant que leurs facultés de perception gardent le même degré de développement. Pour Austin, cependant, et pour d’autres philosophes, la loi de la nature, n’était pas la formule mentale, mais la suite répétée des perceptions. Les perceptions de cette suite répétée étaient projetées en dehors d’elles-mêmes, et considérées comme une partie d’un monde extérieur, indépendant de l’homme. Au sens littéral du mot, sens malheureusement beaucoup trop large aujourd’hui, la loi
naturelle existerait avant d’être reconnue par l’homme ».
Au lieu du mot description , au sujet duquel Mill et Whewell ont déjà discuté , et qui, depuis Kirchhoff, a pris droit de cité, je proposerais l’expression restriction de t attente, pour indiquer la signification biologique des lois de la nature.
Que nous la considérions comme une restriction de V action, comme un guide invariable de ce qui se passe dans la nature, ou comme un indicateur pour notre représentation et notre pensée, qui complète à l’avance les événements, une loi est toujours une limitation des possibilités.
Galilée et Kepler se représentent les diverses possibilités de la chute des corps ou du mouvement des planètes. Ils cherchent à deviner celles qui correspondent aux observations. Ils limitent leurs représentations en les rattachant à l’observation, et donnent à celle-ci une forme plus déterminée. Le principe de l’inertie, d’après lequel un corps, qui n’est plus soumis à des forces, a un mouvement rectiligne et uniforme, choisit parmi des possibilités en nombre infini la possibilité unique, qui sert de règle. La conception de Lange, pour le mouvement d’inertie d’un système de masses libres, présente ce mouvement comme le choix d’un mode unique de mouvements entre des possibilités cinématiques innombrables.
Il y a déjà une restriction des possibilités, en ce qu’on peut classifier un domaine de faits et édifier des concepts correspondant à ces classes. Une loi
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ne s’exprime pas, forcément, sous forme de théorème. L’application du concept de masses est soumise à la restriction suivante : deux corps qui, comparés à un troisième, se comportent comme deux masses égales, se comportent de même, si on les compare directement l’un à l’autre.
Dans des circonstances données, il faut, pour tous les êtres vivants, pourvus de mémoire, que leur attente soit de nature à assurer leur conservation. Aux besoins biologiques immédiats les plus simples correspond l’organisation psychique instinctive, qui, au milieu du grand nombre des • cas, organise des fonctions appropriées à l’aide du mécanisme de l’association. Mais, souvent, les conditions de l’existence sont plus compliquées, et, seuls, de longs détours peuvent répondre aux besoins de la vie ; il faut alors une vie psychique plus richement douée, et les différentes parties de ces détours prennent pour nous un intérêt indirect, ainsi que les circonstances elles-mêmes, dans lesquelles ils se présentent. L’intérêt scientifique peut être considéré comme un intérêt indirect, se rapportant à une partie de l’un de ces détours. Un cas donné peut présenter .un intérêt biologique immédiat, plus ou moins grand ; seule, une prévision exacte , adaptée aux circonstances, répond toujours à notre besoin.
D’ailleurs, en ce qui concerne la justesse de notre attente, nous avons, suivant les cas, des exigences très différentes. Nous avons faim, et nous trouvons de la nourriture là où les circons-
tanees nous le faisaient supposer ; cela suffit, et nous sommes satisfaits de l’exactitude de notre prévision. D’après l’inclinaison du canon, le poids du projectile et la charge de poudre, nous avons prévu une certaine portée ; la trajectoire réelle ne diffère pas sensiblement de celle que nous attendions ; et cependant, nous pouvons avoir, pratiquement, une notable et sensible déception. Si nous devons parvenir à un but par un chemin assez long, en faisant un grand nombre de pas, une erreur minime, commise sur la mesure de la grandeur et de la direction des pas pris isolément, peut être suffisante pour nous faire manquer le but. Ainsi de petites fautes, entachant plusieurs nombres qui entrent dans un calcul, peuvent fausser notablement le résultat final 1 .
La science est faite de ces pas intermédiaires qui trouvent leur application dans la théorie ou dans la pratique (technique), et elle détermine à partir des circonstances données des prévisions particulièrement exactes .
Les progrès de la science amènent' en fait une restriction croissante dans l'attente : celle-ci devient de plus . en plus définie. Les premières restrictions sont qualitatives. Il importe peu que les éléments À, B, C, qui déterminent une prévision M puissent être scientifiquement désignés tout d’un coup dans une proposition, ou que l’on
1. J.-R. Mayer, en partant de nombres qui n’étaient pas très inexacts, trouva pour l’équivalent mécanique de la chaleur 365 * au Reu de 425.
doive les trouver Tun après l’autre : comme dans les tableaux de botanique ou de chimie analytique. Si. dans des cas pareils au point de vue qualitatif, on peut distinguer les qualités individuelles d’après la quantité, de façon à faire correspondre à tout complexe quantitativement déterminé de ces qualités A, B, C, une prévision M, quantitativement déterminée elle aussi, la restriction obtenue est plus complète et sa précision n’est limitée que par l’exactitude, que peuvent comporter la mesure et l’observation.
Ici aussi, la restriction peut se faire tout d’un coup ou progressivement. On est dans ce dernier cas quand une restriction est rendue. plus serrée, pour un champ plus petit, par une détermination complémentaire. Dans un polygone plan, rectiligne, convexe, la somme des angles intérieurs est {n — 2) 2 droits pour l’espace euclidien. Pour le triangle (n = 3) elle devient égale à 2 droits, et, quand on se donne deux quelconques des angles du triangle, le troisième est déterminé. Cette relation étroite repose ainsi sur une série de conditions qui dépendent les unes des autres, ou dont quelquesunes ne font que déterminer plus strictement le sens des autres.
Il en est de même en physique. L’équation:
constante est valable pour un corps
gazeux
de masse invariable, présentant en tous ses points les mêmes valeurs pour T, v et p, et suffisamment éloigné des conditions de sa liquéfaction. -r- La loi de
ia réfraction impose une relation sin a,= n sin ß, qu'on rendra.encore plus étroite en la rapportant à un groupe déterminé de deux corps homogènes ayant une température déterminée, les, potentiels électrique et magnétique ayant une valeur constante en tout point de ces deux corps.
Quand nous rapportons une loi physique à une substance déterminée, cela signifie que la loi est valable pour un espace, dans lequel les réactions connues de cette substance peuvent être mises en. évidence. Le seul nom de la substance couvre et masque généralement les conditions complémentaires. Les lois physiques, qui sont valables pour l'espace vide (le vide, l'éther), ne se rapportent,, elles aussi, qu’à des valeurs déterminées des constantes électriques et magnétiques. En appliquant une proposition à une substance, nous introduisons d'autres déterminations (équations de conditions), tout comme si nous disons ou si nous entendons tacitement qu'un théorème de géométrie est valable pour un triangle, un parallélogramme ou un losange.
Si nous trouvons, un jour, une loi en défaut dans des circonstances, où jusqu'alors nous l'avions trouvée applicable, nous sommes incités à chercher pour cette loi quelque condition complémentaire encore inconnue. La découverte de celte condition est toujours chose importante. C'est ainsi que l'électricité et. le magnétisme furent découverts par l’attraction et . la répulsion réciproques de corps, qu'on avait auparavant l'habitude
de regarder comme inertes les uns à l’égard des autres. Ce qui constitue une proposition géométrique, comme aussi une proposition physique, ce sont à la fois l’hypothèse exprimée et les conditions tacitement admises. Il sera toujours bon de s’attendre à voir intervenir des conditions encore inconnues , qui nous ont échappé jusqu’à présent.
D’après notre conception, les lois de la nature sont un produit du besoin psychologique que nous avons de retrouver notre chemin dans la nature, de ne pas rester étrangers et embarrassés devant les phénomènes. Cela se voit nettement dans les motifs de ces lois, qui répondent toujours à ce besoin, et aussi à l’état actuel, quel qu’il soit, de la civilisation . Les premières tentatives d’orientation grossière sont mythologiques, démonologiques et poétiques. Au temps de la renaissance des sciences, dans la période de Copernic-Galilée, on cherche une orientation provisoire, surtout qualitative; on se laisse surtout guider par la facilité , V harmonie et la beauté , quand on cherche des règles permettant de rétablir les faits par la pensée. La recherche quantitative plus exacte a pour but une détermination aussi complète que possible, une détermination univoque , comme on le voit déjà, dans l’histoire du premier développement de la mécanique générale. A mesure que les connaissances de détail s’accumulent, on ressent plus fortement le besoin de diminuer l’effort psychique, le besoin d'économie , de continuité, d’uniformité, le besoin de règles, dont l’application soit aussi générale que
possible. .11 suffit de rappeler l’histoire du développement de la mécanique et de toute partie de la physique ayant fait beaucoup de progrès.
Alors que la théorie de la connaissance ne possédait qu’une critique moins aiguisée, il était naturel de projeter les motifs psychologiquès dans la nature et de les lui attribuer. Dieu et la nature tendent vers l’unité et la beauté, puis vers une régularité et une détermination plus stricte, et enfin vers l’épargné et l’économie dans tous les phénomènes, pour obtenir tous les effets avec la moindre dépense. Dans les temps modernes, Fresnel attribue encore à la nature la tendance à obtenir beaucoup par les moyens les plus simples, quand il défend, contre la théorie plus ancienne de l’émission, la possibilité d’appliquer universellement la théorie des ondes. « La première hypothèse a l’àyantage de conduire à des conséquences plus évidentes, parce que l’analyse mécanique s’y applique plus aisément : la seconde, au contraire, présente sous ce rapport de grandes difficultés. Mais dans le choix d’un système, on ne doit avoir* égard qu’à la simplicité des hypothèses ; celle des calculs ne peut être d’aucun poids dans la balance des probabilités. La nature ne s’est pas embarrassée des difficultés d’analyse ; elle n’a évité que la complication des moyens. Elle paraît s’être proposé de faire beaucoup avec peu : c’est un principe que le perfectionnement des sciences physiques appuie sans cesse de preuves nouvelles » (Fresnel).
La précision des lois naturelles va en augmen-
tant, et la restriction progressive de notre attente correspond à une adaptation plus exacte des pensées aux faits. Naturellement, il n’est pas possible d’obtenir une adaptation parfaite à tous les différents faits, qui se produiront dans l’avenir et que nous ne pouvons calculer. Pour appliquer d’une façon simple, aussi générale que possible , les lois de la nature aux faits réels concrets, nous devons recourir à Y abstraction, à la simplification , à la schématisation ; nous idéalisons les faits, nous les décomposons dans notre esprit en éléments simples, qui, rassemblés par la pensée, nous permettent de reconstruire avec une exactitude suffisante les faits donnés. Gomme exemples d’éléments ainsi idéalisés, qu’on ne rencontrera jamais absolument réalisés dans la nature, on peut citer lés mouvements uniformes et uniformément accélérés, les courants thermiques et électriques stationnaires (invariables), et les courants d’intensité uniformément croissante ou décroissante. Mais c’éstàpartir de tels éléments que nous pourrons en pensée reconstituer, d’une façon suffisamment exacte, tels mouvements ou tels courants variables que nous voudrons. Ce sont ces éléments qui: rendent pratique l’application des lois naturelles. Cela se voit dans les équations différentielles de la physique.
Nos lois scientifiques forment ainsi une série de théorèmes tout préparés pour les applications et convenablement choisis pour cet usage. La science peut être considérée comme une sorte de collection
d'instruments nous permettant de compléter par la pensée des faits, qui ne nous sont donnés qu’en partie, ou de limiter autant que possible notre attente dans des cas qui s’offriront à l’avenir.
Les faits ne sont pas forcés de suivre nos pensées; mais nos pensées, nos attentes se dirigent d’après d’autres pensées, notamment d’après les concepts, que nous avons formés sur les faits. L’attente instinctive d’un fait a beaucoup de latitude. Mais supposoiis qu’un fait corresponde exactement à nos idées, à nos concepts simples, alors notre attente, conforme à nos idées, sera, elle aussi, exactement déterminée. Une proposition scientifique n’a jamais que le sens hypothétique suivant : Si le fait A correspond exactement aux concepts M, la conséquence B correspond exactement aux concepts N ; B correspond aussi exactement à N que A à M.
Dans les sciences, ce n’est pas dans la réalité sensible, c’est seulement dans la théorie qu’il faut chercher l’exactitude absolue, la détermination univoque absolument exacte des suites d’une hypothèse. Tout le progrès tend à mouler de plus en plus étroitement la théorie sur la réalité. Quand nous avons observé, même quantitativement la réfraction pour deux milieux réfringents et que nous voulons prévoir le rayon réfracté correspondant à un rayon incident déterminé, il faut laisser à notre attente une certaine marge pour l’inexactitude de l’observation et de la mesure. C’est seulement quand nous avons fixé la loi de la réfraction et choisi une va-
leur de l’indice, qu’tm seul rayon réfracté correspond à un rayon incident.
On a déjà dit souvent combien il était important d’établir une distinction nette entre concepts et lois, d’une part, et faits, de l’autre. Le cas d’CErstedt (courant et aiguille dans un plan) serait absolument symétrique, d’après les idées ayant cours avant Œrstedt, et, en réalité, ce cas se montre dissymétrique. La lumière polarisée circulairement se comporte, en mainte circonstance, comme de la lumière non polarisée. Seule une étude précise nous révèle sa « dissymétrie hélicoïdale » double, et nous force à représenter les faits par de nouveaux concepts, les désignant d’une façon plus complète .
Quand nos représentations de la nature sont dominées par des concepts, que nous tenons pour sufüsants, et quand nous avons, en conséquence, pris l’habitude d’attendre une détermination univoque, nous en arrivons facilement à appliquer, même dans le sens négatif , la notion de détermination univoque. Si un certain résultat, un môuvement, par exemple, ne se trouve pas déterminé d’une façon univoque, nous nous attendons à ce qu’il ne se produise pas : par exemple, nous prévoyons qu’il y a équilibre dans le cas de trois forces égales appliquées au même point et faisant entre elles des angles de 120 degrés. Si le principe de raison suffisante, appliqué sous cette forme, ne nous conduit pas à des erreurs, nous pouvons être sûrs que toutes les circonstances qui interviennent sont connues.
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Seule correspond à Yidéal de la détermination univoque une théorie, qui représente, d'une façon ; plus simple et plus exacte que ne peut le faire l'observation, les faits observés, toujours compliqués et influencés par des circonstances accessoires multiples. Cette précision de la théorie nous permet d'en tirer, par des déductions successives de même espèce, ou, par des déductions d’espèces différentes combinées entre elles, des conséquences lointaines, dont l'accord avec cette théorie est assuré. Le plus souvent, à cause de l'accumulation possible des écarts, l’accord ou le désaccord de la théorie avec l'expérience nous montre, d'une manière beaucoup plus précise que la comparaison des principes avec les faits observés, si la théorie est exacte ou si elle a besoin de retouches. Qu'on pense aux principes fondamentaux de la mécanique newtonienne et aux conséquences astronomiques qui s'en déduisent.
Les propositions de la théorie ont des formes générales j qui se répètent souvent. Ces formes deviennent compréhensibles, si on les envisage par rapport à notre besoin de détermination et spécialement de détermination univoque. Tout y gagne en clarté et en lucidité. Pour le physicien, quelques remarques suffisent. Des différences physiques déterminent tout ce qui se passe, et, dans la portion de phénomènes que nous avons sous les yeux, c'est la diminution des différences qui l'emporte. Quand un grand nombre de différences de même espèce agissent simultanément pour déterminer ce qui se passe en un point, c'est la moyenne de ces diffé-
rences qui intervient. En statique, en dynamique, en chaleur, en électricité, etc., on peut appliquer les équations de Laplace et de Poisson, qui expriment, la première que cette moyenne déterminante a une valeur nulle, la seconde, qu’elle a une valeur quelconque. Des différences, symétriques par rapport à un point, déterminent en ce point un processus symétrique, et, dans certains cas particuliers de symétrie multiple, il ne se produit rien. Les fonctions conjuguées qui représentent les familles de courbes orthogonales, lignes de niveau et lignes de force correspondantes, ou lignes de niveau et lignes de courant, etc., déterminent, dans les cas où on les applique, une certainp symétrie pour ce qui se passe dans les éléments infiniment petits. Un maximum ou un minimum dans une foule de possibilités voisines peut toujours être considéré comme existant, grâce à des conditions de symétrie d’une certaine sorte. Quand on attribue à un arrangement une petite modification quelconque, si les différences croissent ou décroissent toutes dans le même sens, cet arrangement présente toujours, sous un certain rapport, un maximum ou un minimum. Les cas d’équilibre sont, en général, de cette espèce, et non pas seulement les cas d’équilibre mécanique et dynamique. On a vu ailleurs que pour les lois dynamiques (comme le principe de la moindre action, etc.), qui sont exprimées sous la forme d’un théorème de maximum ou minimum, ce n’est pas le maximum ou le minimum qui est important, mais plutôt la notion de la détermination univoque .
Pour .l'observateur, les lois naturelles ne sont que des prescriptions pu rement subjectives, auxquelles la réalité n’est pas astreinte; sont-elles pour cela sans valeur? Nullement, car si notre attente ne répond à la réalité sensible que dans certaines limites, elle s ? est pourtant montrée souvent exacte, et se montre de jour en jour plus exacte. En adoptant le postulat de la régularité des phénomènes naturels, nous n’avons donc pas fait une ,bévue, même -si ce postulat n’est jamais vérifié d’une façon absolue dans 1- espace et le temps illimités, puisque l’expérience est inépuisable, et, même, s’il reste toujours un idéal , comme tout expédient scientifique. D’ailleurs, ce postulat consisle à supposer que certaines régularités existent, sans rien affirmer sur leur nature.. Dans le cas où notre attente serait déçue, nous pourrions toujours chercher de nouvelles régularités à la place de celles que nous attendions d’abord.
Si, à la manière du savant, on ne voit pas dans l’homme, envisagé au point de vue psychique, un étranger isolé en face de la nature; mais si on voit en lui une parlie de la nature, si on considère le monde physique sensible et le monde des idées comme formant un tout inséparable , on ne s’étonne pas que le tout ne puisse être épuisé par la partie, mais les règles trouvées dans la partie permettront de conjecturer les règles du tout. Comme on réussit à expliquer dans un domaine étroit un /ait par l’autre, on a lieu d’espérer que les deux domaines du physique et du psychique s’éclaire-
ront réciproquement peu à peu. Pour cela, il s’agit seulement de mettre dans un accord de détail , plus serré qu’on ne l’a fait jusqu’ici, les résultats de l’observation physique et de l’observation psychologique. Personne ne doute plus de la relation de ces deux ordres de choses. On ne peut plus penser à deux mondes qui seraient indépendants l’un de l’autre, ou ne seraient réunis entre eux que par un lien très lâche. La liaison de ces deux mondes par un troisième monde inconnu (!) n’a, d’ailleurs, absolument aucun sens comme explication. De telles explications ont, espérons-le, perdu pour toujours tout crédit.
On comprend très bien comment ont pu se former les vues en question. L’homme découvrit, par analogie, qu’il existe d’autres êtres vivants, animaux et hommes semblables à lui, et se comportant comme lui ; il dut reconnaître clairement que, pour juger leur conduite, il étaitobligé de tenir compte de circonstances qu’il ne pouvait immédiatement percevoir par les sens, mais qu’il connaissait par sa propre expérience des circonstances analogues. Alors, bon gré mal gré, il lui fallut séparer les phénomènes en deux classes : d’une part, ceux qui étaient perceptibles pour tous les hommes ; d’autre part, ceux qui n’étaient perceptibles que pour un seul. C’était pour lui la solution la plus simple, et, du môme coup, pratiquement la plus utile. En même temps , il eut nettement la notion du Moi étranger et de son Moi propre. Ces deux notions sont inséparables. Celui qui, par un
hasard quelconque, grandirait sans avoir de compagnon vivant, aurait peine à distinguer des sensations ses représentations incomplètes, n’arriverait pas à la notion du Moi et n’opposerait pas le Moi au monde. Tout ce qui arrive ne serait pour lui qu’une seule chose. Mais dès que nous avons saisi la notion du Moi, nous réussissons facilement à former les abstractions de physique et de psychique , de sensation personnelle et de sensation étrangère, de représentation personnelle et de représentation étrangère.
Pour une orientation compréhensive, les deux points de vue sont nécessaires ; ils doivent être employés tous deux . L’un nous conduit à l!examen de détail, l’autre nous empêche de perdre le coup d’œil d’ensemble.
Le monde étant découpé et divisé par des abstractions, ses fragments paraissent si vaporeux et si peu consistants, qu’on peut en arriver à douter, si, en recollant les fragments, on retrouvera le monde. A ce propos, on demande bien avec humour et ironie si une sensation ou si une représentation, n’appartenant à aucun Moi, pourrait aller toute seule se promener dans le monde. Quand les mathématiciens eurent mis le monde en différentielles, ils eurent aussi un peu d’anxiété, ne sachant s’ils pourraient retrouver le monde intact en intégrant ces riens. Je répondrais à cette question : certainement une sensation ne se présente que dans un complexe, mais je mets en doute que ce complexe soit toujours un Moi complet, éveillé,
humain; -r- il y a aussi une conscience dans le rêve, une conscience hypnotique, une conscience extatique, une conscience animale à différeuts degrés.
Un corps, et môme le plus grossier que nous connaissions, un morceau de plomb, par exemple, appartient toujours à un complexe et finalement au monde : . il n’existe rien d'isolé. Le physicien doit . envisager librement le monde matériel, qu’il analyse pour la recherche scientifique, et qu’il divise en parties, sans oublier pour cela lesbiens de ces parties avec l’ensemble ; de même le psychologue doit garder cette liberté, s’il veut. venir à bout de quelque chose. On peut comme le cynique Démonax répondre : pas plus qu’aucune . autre chose, la sensation n’existe isolément.
Introspectivement, je trouve que mon Moi se réduit au complexe du contenu concret de ma conscience. Si, de temps en temps, je crois percevoir en plus quelque chose d’autre, ce quelque chose pourrait se ramener à ceci : à la notion abstraite . de . mon . Moi propre est étroitement liée celle des Moi étrangers, et celle de la différence de ces deux Moi, savoir que le Moi ne se comporte pas comme indifférent à, l’égard de son contenu. Qu’on se demande maintenant si ces notions abstraites cachent et couvrent autre chose que du contenu concret de conscience, et surtout si on aurait pu les acquérir, par pure introspection. Presque tout est encore à chercher pour le support physico-physiologique du Moi. Ce. support n’est nullement un rien à côté du contenu,
actuellement vivant, de la conscience, qui ne représente jamais qu’une * minime partie de sa richesse.
Aussi la tradition qu’il existe des barrières infranchissables entre le Moi et le monde, comme entre les différents Moi, est-elle psychologiquement compréhensible. Si j’éprouve quelque chose, ou si je me représente quelque chose, cela ne me paraît avoir aucune influence sur mon Moi ni sur les autres Moi, mais ce n’est là qu’une apparence. Déjà le jeu muet de mes muscles appartient au monde, et à tout observateur attentif à l’observer.
11 y a plus encore, quand mes idées s’expriment en paroles et en actions. Si une personne y oit du bleu et si u ne autre personne voit une boule, il ne peut aucunement en résulter le jugement : la boule est bleue. Il manque ici « l’unité synthétique de l’aperception » beau mot avec lequel on désigne ce fait banal. Pour réagir, il faut que ces deux représentations viennent se toucher, tout comme les
corps en physique. De telles expressions ne résolvent pas un problème, mais plutôt elles sont propres à le couvrir ou à le masquer . . Le Moi n’est pas un poi, où il suffise de mettre le bleu et la boule pour qu’un jugement en résulte. Le Moi est plus qu’une pure unité, et déjà n’est plus du tout une simplicité selon Herbarth. Pour qu’un jugement soit possible, il faut que les éléments de l’espace, qui constituent la boule, soient bleus, et il faut aussi que le . bleu soit reconnu comme différent et séparable des éléments de l’espace. Le Moi est un organisme psy-
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chique, auquel correspond un organisme physique. On a peine à croire que le Moi doive rester éternellement un problème , que les efforts combinés de la psychologie et de la physiologie ne pourront jamais éclaircir. L'introspection seule, sans le secours de la physique, n'aurait jamais conduit à l'analyse des sensations. Les philosophes d'une part exagèrent l’importance de l’analyse introspective; les psychiàtres, d'autre part, exagèrent non moins souvent l’importance de l'analyse physiologique, alors qu'il est indispensable d'associer les deux méthodes, si on veut aboutir à des résultats féconds. Chez les chercheurs de ces deux groupes semble encore exister le vieux préjugé, qui vient de la civilisation primitive, d'après lequel physique et psychique n’ont absolument pas de commune mesure. Provisoirement, on ne peut prévoir jusqu'où conduira la recherche dirigée dans le sens qui est indiqué
Si le Moi n’est pas une monade isolée du monde, mais s'il est une partie du monde et s’il est noyé dans son courant, s’il en est issu et s’il est prêt à s’y diffuser de nouveau, nous ne devons plus être enclins à envisager le monde comme quelque chose d’inconnaissable. Nous sommes nous-mêmes assez près de nous, et assez proches parents des autres parties du monde pour oser espérer une science réelle.
La science apparaît comme la plus superflue des branches latérales sorties du développement biologique et du progrès de la civilisation. Mais, au
point d’avancement où elle se trouve aujourd'hui, elle constitue indubitablement le facteur le plus important au point de vue de la biologie et de la civilisation. Elle a entrepris de remplacer l’adaptation hésitante et inconsciente par l’adap talion méthodique j plus rapide et nettement consciente . Le regretté physicien Eeitlinger avait l'habitude de répondre aux objections pessimistes : « Quand l’homme parut dans la nature, les conditions de l'existence lui étaient données, mais les conditions de son bien-être ne l'étaient pas encore ». L'homme doit réaliser lui-même les conditions de son bienêtre, et je crois qu'il les a déjà créées. Cela est vrai aujourd'hui au moins pour les conditions du bienêtre matériel, mais, malheureusement pour une partie des hommes seulement. Nous pouvons attendre encore mieux de* l'avenir. Sir John Lubbock exprime l'espérance « que les bienfaits de la civilisation atteindront non seulement d'autres pays et d'autres peuples, mais aussi que, dans notre pays, ils se répartiront peu à peu d'une façon générale et régulière , de sorte qu’on ne verra plus les paysans mener, comme dans notre société, une vie misérable; aujourd'hui ils sont toujours comme des sauvages, ne connaissant pas les avantages et les joies simples, qui ornent la vie des races inférieures, et ne sachant pas se procurer les agréments plus relevés et plus nobles qui sont à la portée des hommes civilisés ». Songeons aux tourments que nos ancêtres ont eu à supporter sous la brutalité de leurs institutions sociales, juridiques
et judiciaires, de leur superstition, de leur fanatisme; évaluons le riche héritage du présent sous ce rapport et figtirons-nous ce qui pourra' encore en arriver à nos successeurs : voilà pour nous un motif suffisamment puissant de collaborer ardemment et fortement, par nos vues psychologiques et sociologiques, à la réalisation d’un idéal d’ordre moral du monde. Et si nous parvenons à créer un tel ordre moral, nul ne dira plus qu’il n’est pas dans le monde, et nul n’aura besoin de le chercher à des hauteurs ou à des profondeurs mystiques.