INTRODUCTION
Longtemps abandonné à l'incurie, ou, ce qui est tout un, aux seules influences extérieures, l'art de faire naître et d'élever avec profit les animaux domestiques a progressé peu à peu jusqu'à devenir une science aux vastes proportions, aux nombreux embranchements.
La pratique n'a que faire de toutes les connaissances acquises, mais elle ne saurait se montrer rationnelle qu'à la condition de savoir assez, d'avoir des notions suffisantes sur l'organisation intérieure qui tient dans une dépendance si étroite la configuration générale du corps, ses formes extérieures.
Bans ce livre, que nous adressons spécialement aux praticiens, nous nous arrêterons aux données qui les intéressent ou leur sont indispensables. Cependant nous resterions en deçà de notre cadre si nous ne commencions cette étude par des généralités nécessaires sur Tanatomie et sur la physiologie, deux sciences que le très-petit nombre seul osait aborder naguère encore, mais qui tombent peu à peu dans le domaine public en se simplifiant dans leur exposition, en mettant leur
langage à la portée de tous. D'ailleurs, les ligures viennent en aide aujourd'hui à l'enseignement; elles permettent à l'écrivain comme au professeur d'abréger et de se faire mieux comprendre tout à la fois. Il ne s'agit pas de placer un scalpel entre les mains du praticien et de le conduire dans un amphithéâtre parmi les cadavres et les mille horreurs que très-peu ont la force de surmonter ; il ne s'agit pas davantage de charger sa mémoire des longues et minutieuses dissertations de la physiologie, mais simplement de lui donner une idée suffisante des principales fonctions de la vie.
Cela fait, il trouvera plus aisément les raisons des beautés qu'on recherche dans la structure des animaux, bien mieux aussi les raisons des défectuosités qu'il doit repousser et combattre ; cela fait, il appréciera plus facilement et à son protit la valeur des signes extérieurs qui témoignent d'une manière plus ou moins saillante, mais toujours vraie, de la bonne ou de la mauvaise conformation intérieure, car ils ne sont pour ainsi dire que la traduction des effets qu'on doit en attendre.
Sous ce double rapport, le cheval est de tous nos animaux celui qui a le premier et le plus complètement fixé l'attention des hommes spéciaux ; ses compagnons de domesticité ne sont venus qu'à la suite. Cette préférence s'explique sans doute par ce fait que, seuls, les services du cheval sont très-divers et si considérables qu'il pourrait jusqu'à un certain point, et mieux qu'aucun autre, en remplacer plusieurs dans la satisfaction de nos besoins. C'est ainsi qu'il est devenu une manière de type auquel, par comparaison, on ramène toujours facilement les autres.-
Aussi bien les fonctions de la vie sont les mêmes chez tous dans leur ensemble, quant aux causes et quant aux résultats; les différences dans leurs manifestations n'ont aucune importance pour la grande pratique qui doit s'en tenir aux effets généraux, à laquelle les détails n'offriraient qu'une utilité tout à fait secondaire sinon même contestable.
Arrêtons-nous donc quelque peu sur les notions les plus essentielles de l'anatomie et de la physiologie avant d'en venir à l'étude de Y extérieur du cheval, étude qui elle-même précédera celle des principales races de l'espèce; avant toutencore;
(lisons succinctement ce qu' est la beauté, ce que sont les défauts ou les déf ectuosités et les tares chez les animaux en général et chez le cheval en particulier.
A. La beauté constitue nécessairement l'un des éléments de la valeur réelle de nos animaux, de même que leurs imperfections lui portent une notable atteinte. Toutefois, il n'y a pas longtemps qu'on donne de la beauté cette définition. Obéissant à d'étranges préoccupations, à des inspirations erronées , les anciens hippiatres s'étaient fait un type particulier du cheval, plus idéal qu'usuel et vrai , dans lequel seul on pouvait rencontrer la réunion des formes et l'ensemble des proportions constituant la beauté de l'espèce. Celle-ci venait alors de conditions impossibles et créait imaginairement des animaux qui n'avaient jamais été dans les vues de la nature.
Cette manière d'envisager la question a singulièrement faussé nos idées sur le cheval. Elle a tout rapporté à la surface, à l'enveloppe, à l'animal extérieur ou physique, sans rien accorder aux rouages profonds, sans prêter la moindre attention à l'animal interne, à l'être moral. Aussi, nous attachant exclusivement aux mérites extérieurs, nous avions poursuivi la fabrication de races conventionnellement belles ou gracieuses, et nous avons atteint la rosse, qu'on nous passe le mot. Nous disions un beau cheval, nous ne savions pas ce que c'était qu'un bon cheval. Dans le même temps les Anglais professaient et pratiquaient des idées diamétralement opposées. Ils voulaient avant tout la qualité : en cherchant le bon ils ont logiquement et par cela seul trouvé le beau. Revenant sur nous-mêmes, nous avons fait synonymes dans la langue de la zootechnie les mots beauté et bonté. A partir de ce moment nous nous sommes replacés dans le vrai et nos races sont devenues meilleures.
Dès lors il y a eu plusieurs sortes de beautés, ou plutôt la beauté n'a plus été qu'un être de raison, une abstraction. On a reconnu qu elle n'était pas une, mais multiple ; quelle est toujours et nécessairement relative aux différents genres de services ou de produits qu'on attend des animaux dans chaque espèce. La beauté dti type léger, dans le cheval par exemple;
diffère essentiellement de la beauté du type des races de gros trait. La belle conformation du bœuf de travail n'est pas celle du bœuf uniquement façonné en vue des besoins de la consommation ; la vache à lait possède sa beauté propre. Le mérinos ne peut pas ressembler au dishley. Ces deux races ont des facultés distinctes et conséquemment un ordre de beauté différent. Le boule-dogue a des beautés qui seraient des difformités chez l'épagneul ou le lévrier, et réciproquement.
En somme, les formes extérieures, les caractères physiques qui donnent aux animaux le plus de valeur réelle, sont d'abord ceux et celles qui indiquent une conformation intérieure propre à assurer la régularité et la plénitude des fonctions vitales, et ensuite ceux et celles qui, pour chaque nature de service et de produit, favorisent le mieux soit l'action de la force musculaire et le développement des qualités spéciales à chaque service en particulier, soit l'étendue, l'énergie, la prédominance des appareils organiques d'où naissent les aptitudes diverses, la spécialisation des races par l'exagération de certaines facultés.
Cependant (on se retrouve toujours en face de cette vérité), rien n'est absolu. La beauté, comme nous l'entendons, n'est pas toujours par cela seul la bonté. C'est que, en dehors de la forme, il y a la matière, et que, au-dessus de cette dernière, il y a encore un principe d'action, une cause de force, l'énergie vitale propre à chaque nature, intense ou condensée chez les uns, faible ou fractionnée chez les autres. Ceci rentre dans une grande et intéressante question que nous étudierons plus loin sous ce titre : le pur sang. Tous les écrivains la reconnaissent sans lui attribuer toujours la même dénomination, et il le faut bien puisque les faits la révèlent sans cesse à l'observation, à la pratique. Il ne suffit pas, dit M. F. Lecoq dans son excellent Traité de l 'Extérieur du cheval, «il ne suffit pas que toutes les régions de l'animal soient conformées de manière à pouvoir remplir dans sa perfection le but auquel la nature les a destinées; il faut encore que le principe qui les anime soit dans une certaine proportion, que l'énergie vitale en un mot existe à un degré convenable. Si cette condition manque, le cheval le plus beau, le mieux conformé, peut être mauvais, tandis
que la conformation la plus vicieuse est souvent compensée par l'énergie de la force qui en anime les ressorts. »
M. H. Bouley a exprimé le même fait dans la Maison nustigue du xixe siècle. A voir, dit-il, l'habitude extérieure de certains chevaux aux muscles grêles, à l'encolure mince, aux hanches saillantes, aux côtes faciles à compter sous la peau, aux flancs et au ventre retroussés, « on serait tenté, au premier abord, de les prendre pour de mauvais chevaux ; mais qu'on examine leur tête : on verra que tout, dans l'expression des yeux, dans la position des oreilles, dans la dilatation des narines, décèle l'énergie; et en effet, dès qu'ils sont en action, ils déjouent tous les calculs qu'on a pu faire d'après l'inspection de leur conformation. 11 est vrai de dire, cependant, qu'il en est de ces animaux comme d'une machine dont la force de résistance n'est pas en rapport avec la puissance de son moteur; elle éclate, se brise, et bientôt est mise hors d'usage. De même il n'est pas rare de voir ces chevaux énergiques, qui ne sont que tout âme, bientôt ruinés et hors de service, parce qu'en eux la tension du moteur est trop forte pour les rouages de la machine et qu'ils ne sauraient y résister. » Nous retombons encore ici aux questions du sang et du pur sang, auxquelles aboutit toujours , nécessairement et conséquerament, tout ce qui touche à la production éclairée du cheval.
B. On n'était guère plus judicieux autrefois, on n'était guère plus précis en ce qui regarde les défauts ou les défectuosités; on appliquait généralement ces expressions à l'absence d'une ou de plusieurs conditions plus ou moins arbitrairement attribuées à ce qu'on appelait la beauté ; aussi considérait-on souvent comme beau dans la conformation ce qui plaisait simplement à l'œil ou ce que le caprice ou la mode mettait plus particulièrement en vogue, et, par compensation, comme défectueux ou moins enviable, ce qui, par convention ou capricieusement encore, avait cessé d'être recherché en dehors de toute élégance et de toute cause rationnelle. On est revenu à des appréciations plus saines et plus vraies. Beautés et défectuosités ont maintenant leur raison d'être et leur explication scientifique.
Les dernières se rapportent soit aux vices de caractère,
rétivité, méchanceté, habitude de ruer, de mordre, etc. ; soit aux imperfections et aux irrégularités de structure, telles les déviations d'aplombs, le manque de proportions des parties entre elles, leur mauvaise construction, etc. Elles atteignent donc également le physique et le moral, l'animal externe et l'animal interne ; elles lui ôtent toujours quelque chose de sa valeur et le déprécient plus ou moins en affaiblissant ses aptitudes propres, en réduisant la somme des services qu'on peut en attendre. La science des appareillements a pour but essentiel de les combattre sans relâche ; une bonne éducation peut en atténuer les inconvénients, une éducation vicieuse en développe souvent les germes ou en donne. Aussi les distingue-t-on en défectuosités congéniales et acquises, ou bien encore en défectuosités absolues et relatives.
Les premières sont des vices graves, presque inhérents à une famille, quelquefois même à une race ; elles passent héréditairement, avec une désespérante certitude, des auteurs, qui les ont reçues de leurs ascendants, aux produits; ainsi des pieds plats, des membres grêles, des reins mal attachés ; tels encore une tête busquée, l'encolure fausse, le genou de veau, etc. Les secondes ne constituent des défauts que relativement au mode spécial d'emploi ou d'utilisation et sont moins générales qu'individuelles, qu'accidentelles.
La connaissance des défauts n'est pas moins importante que celle des perfections dont la machine animale est susceptible : c'est l'objet que se propose l'étude de la conformation extérieure des animaux domestiques envisagés sous le rapport de leurs services ou de leurs produits.
C. On réserve, en général, le nom de tares à certaines imperfections qui ont leur siège aux membres, et plus particulièrement encore à celles qui affectent les os de ces régions. Leur gravité leur a, sans doute, valu cette dénomination spéciale. Elles deviennent le désespoir de l'élevage du cheval de luxe à raison de la dépréciation notable dont elles sont la cause, et, par suite, du préjudice qu'elles portent à l'éleveur. À ce titre elles méritent une grande attention. Nous les décrirons en leur lieu et place; mais nous devons nous en occuper ici au point de vue de leur fréquence, des inconvénients qui les
accompagnent, des causes qui les déterminent et des précautions à prendre pour en prévenir le développement, car peu de moyens restent pour les combattre dès qu'elles sont parvenues à s'établir.
Les membres du cheval, a-t-on dit, sont au corps ce que la roue est à la machine. Or, pour la roue, il n'y a réellement pas de petits défauts ; elle doit être parfaite jusque dans ses moindres détails, sous peine de fonctionner mal ou irrégulièrement et de n'avoir qu'une courte durée. Il en est de même des membres d'un animal dont toute l'utilité est dans la somme de travail qu'il est appelé à donner. Les tares qui les déshonorent, celles surtout qui s'établissent autour des abouts articulaires, nuisent aux mouvements, limitent et gênent le jeu des articulations, déterminent des boiteries qui fatiguent, qui usent rapidement le moteur.
Ces quelques mots ont leur signification ; ils circonscrivent le mal au mal, ils ne l'étendent pars au delà de lui-même. Sur ce point, l'exagération est facile ; elle est fréquente et un peu générale. Les uns nomment tares des éminences osseuses qui appartiennent évidemment à la nature, à la bonne conformation, et qui ont leur utilité propre. Alors le nom de la maladie s'applique aussi à la partie saine, et la confusion est aisée. On en est venu ainsi à nommer jardon, par exemple, la partie même sur laquelle cette tare se développe, et l'on a fini par faire passer dans la langue usuelle un jargon qui s'impose. On dit donc aujourd'hui : Ce cheval a les jardons bien faits, ou il les a trop forts , ou tournés, ou mauvais. Il eût été plus simple de ne pas introduire ces locutions vicieuses et fausses, nées d'ignorance, plus simple de ne pas détourner le sens du mot et de continuer à l'appliquer au fait seul de l'existence de la tare osseuse qu'il a pendant longtemps exclusivement désignée. Une fois habitué à voir des tares, l'œil se trompe de bonne foi et les découvre sur tous les chevaux indistinctement. Nous avons connu nombre de gens qui, sur 400 chevaux, en trouvaient 99 tarés au jarret. Ils voulaient cette région plate ou effacée tandis qu'elle doit présenter des vides, des inégalités et des saillies bien dessinées, fortement accentuées. D'autres, au contraire, dont l'idée est ailleurs, se
montrent pleins d'indulgence : ou bien ils ne voient point les tares qui existent réellement, ceux-ci ont des yeux et ne voient pas, confirmant le mot de Bourgelat : « Tous les yeux n'ont pas également le droit de bien voir; » ou, les voyant, ils ne leur accordent ni importance, ni attention. La vérité est au milieu, in medio virtus. Tous les chevaux ne sont pas tarés, beaucoup le sont néanmoins à des degrés divers ; il ne faut appeler tares que les saillies osseuses dont le développement sort des bonnes proportions et apporte un obstacle quelconque à la régularité, à l'étendue ou à la durée des actes locomoteurs. En dehors de ce fait, la saillie osseuse remplit son but et concourt à la beauté, à la solidité des parties, qui seraient et moins bien conformées et moins résistantes si la tubérosité naturelle qui la constitue restait au-dessous de son développement normal.
On s'est occupé peu ou prou des tares, c'est-à-dire de l'éminence osseuse qui pèche par exubérance; on n'a jamais rien dit de celle qui est trop effacée. Cependant l'excès en moins nuit certainement, à sa manière, à l'activité, à l'intensité, voire à la somme des mouvements. Dans ce cas encore l'aptitude est plus limitée que dans les conditions ordinaires d'une belle structure. Cependant, il ne faudrait pas rattacher exclusivement la gravité de la tare osseuse à son volume. Cette gravité résulte bien plus, en effet, de sa situation, de la position qu'elle a prise par rapport aux organes actifs de la locomotion, muscles et tendons. Le développement anormal d'une éminence osseuse n'est à redouter que par la gêne qu'elle occasionne à ces organes en les déplaçant, en les comprimant, en paralysant partiellement ou complètement leur action.
En principe, a-t-on dit, l'exostose ne nuit pas généralement à la liberté des mouvements, et cependant elle est toujours une maladie fâcheuse par cela seul qu'elle tare le cheval, qu'elle le déprécie et en diminue la valeur commerciale : le préjugé est toujours là, prêt à stigmatiser tout cheval affecté de semblables tumeurs (i) ! Les Allemands ainsi que les An- Ci) On nous semble faire ici une fâcheuse confusion; toutes les exostoses ne sont pas des tares, et c'est particulièrement sur ce point qu'il faut insister pour réformer le langage tout en rectifiant les idées.
glais attachent beaucoup moins d'importance que nous à la présence des tares osseuses; ces derniers notamment n'en font pour ainsi dire pas de cas , et, si le cheval ne paraît pas en souffrir, ils passent outre.
« Quand il s'agit du cheval d'hippodrome surtout, la question des tares osseuses pèse peu dans la balance ; si le cheval montre du fond et de la vitesse, il est estimé et payé cher, quelque taré soit-il. Il faut dire aussi, à la louange de ce peuple, qu'en dehors du cheval de course tout autre cheval de service n'a de valeur réelle qu'autant qu'il a fait ses preuves. Cette manière d'envisager les tares osseuses nous prouve que les Anglais supposent, et cela avec quelque raison, que, lorsqu'une tare de cette nature se développe dans le jeune âge, et qu'elle arrive ensuite à l'âge de cinq, six ou sept ans sans augmenter de volume, cela tient à ce qu'elle est consolidée ; d'où ils tirent cette conséquence : qu'il n'y a plus rien à craindre de son accroissement, si, telle qu'elle est, elle ne préjudicie pas aux mouvements.
« En France nous sommes plus timorés; est-ce à tort? est-ce à raison? C'est ce qu'il ne nous est pas permis de décider. Nous croyons cependant pouvoir dire qu'en général on se fait un trop grand épouvantail des tares osseuses, qui, nous en convenons, nuisent assez souvent d'une manière remarquable au service et à la bonté des chevaux, mais qui sont, le plus ordinairement, ou trop peu volumineuses, ou placées de telle sorte qu'elles n'apportent pas d'obstacle au libre exercice des mouvements.
« Depuis treize ans bientôt que nous exerçons la médecine vétérinaire militaire, d'abord dans les remontes, puis dans les régiments, et enfin à l'École de Cavalerie, nous avons vu énormément de chevaux tarés, et nous sommes persuadé que la majeure partie d'entre eux ne se ressentaient pas de la présence des tares dont ils étaient affectés. Il ne faut pourtant pas inférer de là qu'on doive les négliger dans l'examen d'un cheval qu'on désire acheter; loin de là : nous voulons, au contraire, qu'on passe un examen sévère des membres pour reconnaître celles qui existent, mais à une condition : c'est qu'on fera la part de celles qui sont ordinairement inoffen-
sives, et qu'on ne rejettera pas impitoyablement tout cheval qui présentera une tare osseuse. Mais, va-t-on nous dire, quel est le moyen de distinguer les tares dangereuses d'avec celles qui ne le sont pas? C'est précisément sur ce point difficile que nous appelons l'attention des hommes pratiques; personne jusqu'ici ne s'en est occupé, et nous espérons que, si chacun veut dire franchement tout ce qu'il sait et ce qu'il pense, on arrivera à quelque chose d'utile. Il faut avoir été , comme nous, dans un dépôt de remonte, avoir parcouru les foires, ainsi que les pays d'élève, et avoir participé aux achats pour se figurer l'importance d'un tel sujet, qui est souvent une cause de vexations et de découragement pour les éleveurs auxquels on refuse d'acheter leurs produits, et, de plus, un motif d'embarras très-grand pour Messieurs les officiers acheteurs. »
Ce passage , emprunté à un Mémoire sur les tares osseuses du cheval, écrit par M. Sipierre , montre bien l'insuffisance actuelle des connaissances pratiques sur la question ; il montre surtout la déplorable confusion dans laquelle on est jeté quand on applique la dénomination de tares à toute saillie quelconque de l'os, au lieu de la réserver uniquement à celle qui met plus ou moins obstacle au jeu régulier des actes locomoteurs, et, par cela même, ôte à l'animal une partie de son utilité ou de sa valeur. Juges plus sagaces que nous, les Arabes, les Anglais et les Allemands ne prêtent aucune importance aux tares insignifiantes, aux imperfections qui ne troublent en rien ni la liberté, ni l'énergie, ni la durée des mouvements; mais ils sont impitoyables pour les tares réelles, les seules qui méritent ce nom, et ils repoussent sans hésitation, non pas toujours en vue du service , car toutes les existences trouvent nécessairement leur emploi , mais comme reproducteurs dangereux, les sujets qui en sont entachés. Les races les plus vaillantes, les plus famées ou les mieux douées , perdent vite leur renommée et leur prix quand on méconnaît cette recommandation de la saine pratique : bannir avec un soin égal de la reproduction tout cheval et toute jument réellement tarés, et détruire les préjugés qui empêcheraient de rechercher et d'employer ceux qui ne portent que des tares insignifiantes, inoffensives, allions-nous dire, ou imaginaires.
On a depuis longtemps reconnu , chez le cheval , animal voué à la fatigue et qui doit être résistant, la supériorité d une conformation anguleuse sur la conformation ronde; on en viendra de même à reconnaître la supériorité des articulations aux tubérosités saillantes et accentuées sur les articulations aux surfaces effacées. Alors « les timorés » ne considéreront plus comme des tares le grand développement des érainences que la nature a judicieusement placées aux extrémités articulaires des os, car il est souvent compatible avec la force et devient une cause de solidité ; les autres apprendront à distinguer la tare réelle, la forme particulière, la position spéciale d'où naissent la gêne et la douleur, par conséquent l'imperfection, la défectuosité, le mal.
Quelques mots sur le mode de formation des tares nous conduiront à en déterminer plus facilement les causes.
Les os sont enveloppés par le périoste, membrane ou toile fibreuse très-fine, et pénétrée par une grande quantité de vaisseaux : les uns lui apportent les matériaux de nutrition, les autres reprennent ceux qui ne sont plus utiles à son existence et doivent être éliminés.
D'après les données actuelles de la science, c'est le périoste qui élabore la matière de l'os, la substance osseuse; il est donc le foyer de sa production. Si maintenant on suppose sa force d'élaboration activée en certains points par une cause quelconque, disposition héréditaire ou violence extérieure, on admettra facilement que son travail en est accru et son produit exubérant. De là l'exostose, la tare. *
Dans son principe l'exostose n'a pas la dureté qu'on lui connaît lorsqu'elle a acquis son entier développement. Os ellemême, elle passe par les diverses périodes de l'ossification normale. D'abord molle et pâteuse, elle se durcit ensuite jusqu'à la consistance osseuse. Dans celle qui naît accidentellement, à la suite d'une distension, d'une déchirure provoquant l'irritation du périoste , on la voit rouge d'abord , puis rose, puis enfin jaunâtre. Cela tient à ce que les vaisseaux rompus ont versé le sang qui les emplissait et à ce qu'une lymphe plastique est venue à la suite infiltrer les tissus sur le point malade et former tumeur, enflure. Bientôt le liquide épanché
s'épaissit, et alors commence le travail d'organisation. Une multitude de vaisseaux sanguins, extrêmement déliés, se forment; ils sont tellement rapprochés les uns des autres, dit M. le docteur Auzoux, tellement rapprochés et entremêlés qu'ils ressemblent à une touffe de mousse. « C'est dans les petits intervalles que laissent entre eux ces vaisseaux que se dépose d'abord de la matière calcaire ; puis à un âge un peu plus avancé de la maladie, à mesure que ce ' dépôt se complète, la consistance et le volume de la tumeur augmentent progressivement, et l'exostose finit par avoir la dureté et tous les caractères qu'elle présente à son développement complet.
« En même temps qu'elle rend la tumeur plus dure , cette matière osseuse , à mesure qu'elle augmente , comprime de plus en plus, dans tous les sens, les nombreux vaisseaux qui ont concouru à sa formation. Elle finit par les comprimer au point de les oblitérer : alors l'exostose cesse de croître ; elle a acquis son maximum de densité, elle est indolente, elle a la dureté de l'ivoire; on dit qu'elle est éburnée. »
L'exostose héréditaire, celle que le jeune animal apporte en naissant, s'est naturellement développée pendant la vie utérine ; celle dont il porte seulement le germe se déclarera plus ou moins prochainement et brusquement, sous l'influence d'une cause déterminante tout accidentelle, et se formera comme il vient d'être dit, comme nous le répétons en d'autres termes, afin que l'explication reste intelligible pour tous, car il est très-important qu'on puisse bien s'en rendre compte. Lors donc qu'une cause quelconque a agi avec assez d'intensité pour provoquer l'apparition d'une tumeur osseuse, il se fait ordinairement à la surface de l'os et au-dessous du périoste, quelquefois dans l'intérieur de cette membrane, et plus rarement à la face externe, une exsudation gélatiniforme ou albumineuse qui s'épaissit insensiblement, s'organise à la longue en prenant tous les caractères des cartilages d'ossification, et reçoit, à mesure que sa densité augmente , une grande quantité de sels calcaires, phosphate ou carbonate de chaux.
Plus tard, la tumeur acquiert la dureté et la consistance du tissu osseux , avec lequel elle ne fait pas encore partie intégrante, et dont elle est séparée par une couche de tissu carti-
lagineux destiné à s'ossifier plus ou moins tôt, ou à persister à 1 état de cartilage jusqu'à un âge très-avancé, comme dans le cas des exostoses appelées épiphysaires.
Quelle que soit la cause déterminante de la lésion du périoste, point de départ de l'exostose accidentelle , dn ne la reconnaît pas toujours au moment où son action se produit. C'est que , reprend M. le docteur Auzoux, « la lésion qui en résulte n'est pas, en général, assez forte, dès l'origine de l'accident, pour être aperçue par l'exploration très-superficielle que font la plupart des conducteurs de chevaux ; la boiterie, qui peut en être la conséquence, est elle-même le plus souvent très-légère , ou ne dure pas assez pour donner de suffisantes indications. » On ignore donc ordinairement et la cause du mal et le mal lui-même à son début.
Les exostoses peuvent se développer sur tout le système osseux, mais nous ne parlons ici que de celles qui prennent la qualification de tares et qui se montrent depuis le genou et le jarret jusqu'au pied, les seules d'ailleurs qui nuisent habituellement au développement des forces du cheval et diminuent sa valeur commerciale. Elles s'établissent indistinctement sur toute l'étendue des rayons osseux, sur les points les plus exposés aux violences extérieures, plus encore autour des articulations, là où s'effectuent les plus grands efforts, et par préférence, enfin, autour de celles qui, offrant le plus de résistance aux actions musculaires, en ressentent aussi le plus de fatigue : le jarret est particulièrement dans ces conditions.
Placées sur le corps ou le milieu d'un os, loin d'une articulation ou des cordes tendineuses, de façon à ne comprimer aucun point très-sensible, les exostoses se développent sans occasionner la moindre claudication, sans déterminer aucune gène, sans nuire en rien à l'animal, sans avoir aucun des caractères de ce que l'on devrait appeler une tare.
Par contre, si, quoique petite, une exostose est placée de manière à borner les mouvements d'une articulation; si, voisine d'un ligament articulaire ou d'un tendon, elle en gêne le glissement, elle devient une cause de boiterie d'autant plus forte que le jeu de l'articulation est plus limité, que le glissement de la corde tendineuse est moins libre ; de là une fatigue
plus grande pour une tâche moins bien remplie, uu service amoindri et plus cher, sans compter une usure plus rapide. Tel est le fait des tares.
« Le jeune âge , dit M. Sipierre , est celui où il en naît le plus, par suite de la non-consolidation des os, ainsi que des organes ligamenteux et tendineux auxquels ils donnent attache. Dans l'âge adulte il s'en développe encore beaucoup; enfin, on en voit aussi surgir dans la vieillesse ; et cette dernière période de la vie est celle pendant laquelle on en remarque le plus, parce qu'elle réunit toutes celles nées depuis la formation du sujet.
« Il y a beaucoup de poulains qui naissent avec des tares osseuses, notamment avec des jardons et des éparvins qui persistent toute la vie.
« On en voit aussi qui portent en naissant des jardons et des éparvins peu volumineux, qui restent stationnaires pendant longtemps, mais qui finissent par disparaître si les poulains sont soumis à un régime convenable et se trouvent l'objet de soins bien entendus.
« D'autres n'apportent pas de tares en venant au monde, mais se trouvent sous l'influence d'une prédisposition funes,te qui facilite leur apparition dès l'âge d'un an à quinze mois, ou plutôt dès que les poulains sont soumis au moindre travail.
« L'éparvin, qui est, sans contredit, la tare la plus commune , du moins chez les chevaux français , ne se développe pas généralement d'une manière aussi précoce que le jardon ; et l'explication de cette particularité est facile à saisir, si l'on admet que l'éparviu est produit le plus souvent par une trop grande extension du jarret, tandis que le jardon est le plus ordinairement le résultat d'une flexion outrée de cette articu* lation. Or, comme les jarrets du tout jeune poulain ne possèdent pas beaucoup de force, vu qu'ils ne sont pas encore consolidés, ce que prouve leur flageolement continuel, on comprendra facilement qu'ils se trouvent fléchis outre mesure, écrasés même quelquefois dans les sauts de gaieté, ou autres mouvements brusques et irréguliers, et qu'ils deviennent ainsi le siège des jardons plutôt que des éparvins, qui nécessi-
teraieut, pour être produits, une extension démesurée peu en rapport avec la force musculaire du sujet.
« Les suros de naissance ne sont pas très-communs, mais cette espèce de tare se montre de bonne heure sur les membres antérieurs, à la réunion des grands métacarpiens avec les petits métacarpiens internes.
« La forme est heureusement assez rare à la naissance '; nous l'avons cependant observée sur plusieurs produits, et la même remarque a été faite par plusieurs confrères qui nous ont communiqué leurs observations à ce sujet. Cette tare parait être celle qui se développe le plus indistinctement à toutes les époques de la vie.
« En dehors des exostoses congéniales et de celles qui résultent de prédispositions, il en naît d'autres à toutes les périodes de la vie du poulain; ainsi, nous avons vu sortir des éparvins sur un poulain d'un an qui se cabrait sans cesse par méchanceté, ainsi que sur un autre du même Age qui a voulu sauter un fossé trop large, dans lequel ses membres postérieurs sont restés engagés ; il est bon d'ajouter que le père et la mère de ces poulains ne sont pas entachés de ce défaut.
« Nous avons vu aussi des éparvins et autres exostoses se développer sur des poulains de deux à cinq ans ; mais l'âge auquel ces tares se montrent le plus ordinairement ^st celui de deux à quatre ; c'est, du moins, ce qui résulte de notre observation personnelle ainsi que de celle d'un grand nombre de confrères ou autres personnes qui ont étudié sérieusement le cheval et qui ont parcouru ou habité longtemps les principaux pays de production et d'élevage.
« Du reste, la formation plus ou moins prématurée des tares osseuses varie beaucoup selon le genre d'élevage, l'é» poque à laquelle on fait travailler les poulains, leur degré de sang, etc. »
Ce que M. Sipierre dit de certaines prédispositions s'observe très-fréquemment. Ces prédispositions sont de deux sortes ; elles viennent ou de l'hérédité ou d'une mauvaise conformation. Ce qu'il donne presque comme des exceptions est trèsgénéral au contraire, et il faut voir une cause incessante de l'apparition, lente ou brusque, des tares dans la fatigue impen-
sée avant l'âge, dans l'application mal entendue des forces des animaux que l'expérience n'a point encore appris à se ménager au travail.
Les exostoses sont d'autant plus difficiles à reconnaître, dit encore avec raison M. le docteur Auzoux, « leurs conséquences • sont d'autant plus redoutables qu'il y a moins de temps qu'elles ont commencé à se développer. On n'est jamais certain qu'une tare osseuse de fraîche date soit arrivée à son complet développement, tandis qu'il est bien rare qu'elle augmente de volume quand elle est parvenue à la période appelée éburnée. » Et il ajoute : «... La tumeur arrivée à son summum de développement n'est pas à redouter; elle est apparente, l'œil le moins exercé en reconnaît la présence, et, si elle est à l'état d'éburnation, elle ne fera plus de progrès.
« Le difficile est de reconnaître la lésion au début, lorsque la tumeur est encore molle et à peine apparente. »
Ces quelques mots expliquent très-facilement comment on arrive à la confusion , comment les uns n'attachent aucune importance à l'existence des tares, comment les autres se * montrent si timorés, au contraire, à leur apparition. La tare osseuse dont le développement est achevé est arrivée à son maximum d'inconvénient ou de gravité. En ce qui la concerne, le mal est fait , et il restera ce qu'il est, — grave, léger ou insignifiant. Son existence est acquise; on ne peut plus rien contre elle. Il faut la subir, si elle est une gêne, et se résigner à tous les inconvénients dont elle est maintenant une cause permanente, ou n'y faire aucune attention si, par le siège qu'elle occupe, elle n'apporte aucune entrave au jeu libre et régulier des parties. On n'a pas la même certitude en ce qui touche celle qui n'en est encore qu'à sa période de croissance. Ici c'est l'inconnu ; nul ne saurait dire ce qu'elle deviendra, ce que la fera son complet développement : on ne sera que judicieux alors en se tenant en garde contre l'avenir, comme on l'aura été d'ailleurs quand on n'aura point été arrêté, dans le choix d'un cheval, par l'existence d'une exostose éburnée dont l'animal n'éprouve aucune gêne. Mais nousne voulons parler que des chevaux de service ; les reproducteurs des bonnes races doivent être parfaitement nets sous ce rapport, à moins que la tare soit
bien et dûment accidentelle, et encore... u'est-il pas prudent de s'y fier : c'est toujours la bouteille à l'encre. Pour peu qu'on y réfléchisse, on se range à l'avis de ceux qui disent d'une manière très-absolue : Écartez de la reproduction tout individu affecté d'exostoses, soit congéniales, soit accidentelles, et vous verrez le nombre des chevaux tarés diminuer de jour en jour. Les mécomptes dans l'élevage du cheval sont si nombreux, ils résultent si fréquemment du développement des tares osseuses qu'on . ne saurait trop se prémunir contre le fait de l'hérédité, l'une des causes les plus actives de leur propagation. A ce sujet on s'est demandé s'il est bien constant, s'il est bien démontré que les tares passent des ascendants aux descendants , et l'on s'est mis laborieusement en quête de preuves, comme s'il en était besoin. On ne prouve pas l'évidence. Il est des gens qui la nient, c'est vrai ; mais cela n'empêche pas qu'elle soit.
L'hérédité, nous le répétons, est la cause la plus générale et la plus redoutable des tares osseuses des membres du cheval, et nous en étendons le fait aux cas très-rares qu'on attribue à certaines maladies internes, scroiuleuses ou autres, et aux prédispositions que le jeune animal a reçues de ses auteurs. La tare directement transmise des ascendants aux produits existe et se reconnaît à la naissance : une alimentation riche et substantielle peut l'atténuer en grande partie ; la tare résultant d'une simple prédisposition héréditaire n'est pas apparente au moment de la naissance, mais elle surgit brusquement, sous l'influence d'une cause extérieure quelconque, et se montre sur un point ou sur un autre où l'on n'en soupçonnait pas le germe. « Cette apparition subite, dit M. Sipierre, est la suite d'une cause déterminante quelquefois très-légère, le résultat de la faiblesse organique, d'une espèce de diathèse morbide laissée par le père ou la mère dans la région du poulain où s'est manifestée l'exostose. Cette prédisposition n'est pas contestable; elle est admise par tous les hommes pratiques que nous avons consultés, et nous nous sommes adressé à un grand nombre, parmi lesquels il y en a qui font autorité en pareille matière.
« Viennent ensuite se ranger parmi les causes prédisposantes tous les défauts de conformation provenant, soit d'un défaut d'aplomb, soit d'un défaut de proportions des membres :
il est facile de concevoir, en effet, que le cheval bien proportionné, et dont les aplombs sont réguliers, doit être beaucoup moins exposé, à conditions égales de travail et de fatigue, que celui qui offre dans les colonnes osseuses de ses membres des irrégularités de construction comme celles qui constituent le jarret coudé, étranglé, trop droit, le genou de bœuf, le cheval panard, etc.
« L'âge doit également être mentionné ici ; personne n'ignore la différence de texture du système osseux dans le jeune âge, l'âge adulte et la vieillesse ; aussi n'est-il pas nécessaire d'entrer dans de grands développements pour faire comprendre que, dans le premier âge, les épiphyses étant à peine soudées à la diaphyse, les efforts inhérents au travail forcé, aux à-coups, aux glissades, aux sauts de haies, de fossés, etc., doivent opérer bien plus facilement un tiraillement, une désagrégation des ligaments articulaires à leur point d'attache avec les os qu'ils sont chargés de maintenir ou de faire mouvoir, que dans l'âge adulte, où tous les organes ont acquis leur plus grande solidité et toute la résistance dont ils sont susceptibles.
« Enfin, dans la vieillesse, la substance organique étant proportionnellement inférieure aux principes calcaires, les os sont, par cela seul, plus cassants et plus disposés aux concrétions anormales que dans l'âge adulte.
« L'influence du tempérament sur la production des tares osseuses est immense; aussi voyons-nous généralement ces éminences anormales beaucoup plus nombreuses sur les chevaux du Nord que sur ceux du Midi, sur les chevaux communs que sur ceux d'un sang riche, et encore faut-il dire que, si ces derniers n'étaient pas soumis à des efforts plus violents et plus rapides que les premiers, cette différence serait bien plus sensible.
a On a vu fréquemment des juments tarées, mais communes et d'un tempérament ly mphatique, ne pas transmettre leurs défauts aux produits lorsqu'elles étaient alliées à un cheval de sang et exempt de toutes tares, tandis qu'on voit rarement un cheval de sang taré ne pas transmettre ses tares à ses produits, lorsqu'il est allié à une jument commune et lymphatique.
«L'action des influences climatériques, étant des plus puissantes sur le développenent de tel ou tel tempérament, doit prédisposer considérablement les sujets aux tares osseuses.
« De la nourriture dépend en grande partie l'énergie du cheval ; nous n'en voulons pour preuve que la différence qui existe sous ce rapport entre le cheval élevé à l'herbe dans les pâturages et celui nourri au sec, et surtout à l'avoine, dans les écuries. Certes, le dernier doit avoir la fibre musculaire plus dure, le tissu osseux plus dense relativement que le premier, et partant doit résister davantage aux causes de destruction. En supposant même qu'il ne résiste pas complètement, et que des exostoses se développent sur ses membres, elles seront accentuées, mais ne prendront jamais un développement aussi considérable que chez les individus de la première catégorie.
« Cet effet de la nourriture est si grand que nous avons vu maintes fois des chevaux sortant des prairies (appelées marais) de Rochefort, ayant deux suros très-volumineux et égaux audessous des genoux et en dedans des canons, ne plus posséder ces exostoses, ou du moins n'en avoir que quelques traces, après un séjour de six mois dans les remontes, où ils étaient soumis au régime sec. »
Le travail violent, de grands et brusques essors doivent aussi être rangés parmi les causes productrices des tares. Voici comme en parle M. Sipierre : « Donnez aux poidains un exercice régulier et convenable, mais n'abusez pas de leurs forces pendant leur croissance et avant leur entière évolution, c'està-dire avant que le tissu osseux, ainsi que les ligaments et autres tissus fibreux, qui affermissent les articulations, aient acquis toute la solidité nécessaire pour résister aux efforts , soit du tirage lent ou accéléré pour le cheval de trait, soit des allures vives pour le cheval de selle. On voit tous les jours, dans quelques pays d'élève, des poulains de quinze à dix-huit mois attelés comme des adultes et peinant ainsi à la herse, à la charrette, au labour, voire au limon, jusqu'à l'Age de quatre ans, époque à laquelle on les met en état pour les présenter à la remonte ouïes livrer au commerce, si celle-ci les refuse.
« Comment ne pas comprendre que ces travaux prématurés, à un âge où le tissu osseux, surtout celui des abouts arti-
culaires, n'a pas acquis toute sa dureté, sa force vitale et sa résistance, doivent, surtout s'ils sont longs et fatigants, exiger de grands efforts musculaires et nécessiter, de la part de certaines articulations, une résistance, dans quelques cas, et, dans d'autres, une puissance d'impulsion au-dessus de leurs forces? d'où le tiraillement des ligaments, et par suite l'inflammation du périoste, des os eux-mêmes ; d'où l'exsudation anormale du suc osseux, enfin les exostoses. Mais nécessité fait loi, dit-on, et, comme l'élève du cheval est d'un faible revenu pour ceux qui s'y livrent sans utiliser les poulains jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, il en résulte que celui qui veut bénéficier dans ce genre d'industrie se'trouve forcément obligé d'imposer le travail au poulain pour lui faire gagner la nourriture qu'il consomme, et cela aussitôt qu'il paraît assez fort pour supporter quelques fatigues. Quoique ce raisonnement paraisse fondé, nous persistons à croire et nous dirons toujours qu'on pourrait se servir du jeune cheval en doublant le nombre des sujets et en ne l'employant que comme supplémentaire, afin qu'il ne se trouvât jamais dans la nécessité de déployer une force capable de nuire à ses ressorts imparfaitement soudés.
« Les pays allemands nous donnent, sous ce rapport, l'exemple de ce que nous devrions faire : eux aussi emploient le jeune cheval, mais avec quelle prudence ils en usent ! que de ménagements ne prennent-ils pas ! Ils s'en servent plutôt pour l'instruire que pour tirer bénéfice de son travail.
« L'adulte, quoique consolidé dans ses articulations, est sujet aussi à contracter des tares osseuses par le fait d'un travail dur, pénible et excessif, lorsque surtout ce travail demande des contractions brusques et violentes, soit de la part des extenseurs, soit de la part des fléchisseurs. Le siège presque constant des exostoses autour du point d'attache des ligaments articulaires prouve d'une manière évidente qu'elles sont dues, le plus souvent, au tiraillement du périoste de ces régions par ces ligaments eux-mêmes ; car, s'il en était autrement, pourquoi verrait-on ces tumeurs se développer sur certains os tout à fait à l'abri des contusions ?
« Les animaux qui traînent de lourdes charrettes, ceux qui travaillent sur le pavé, principalement, sont très-exposés à des
efforts musculaires qui opèrent des tractions violentes desquelles résultent souvent les accidents dont il est question.
« Les chevaux de selle soumis aux allures vives et trop longtemps soutenues, aux sauts de haies, de fossés, de barrières, reçoivent parfois des saccades violentes qui réagissent infailliblement sur les os et les ligaments qui les unissent. Les . efforts violents pour détourner court, sans changer d'allure, les voltes subites, les arrêts brusques, le galop sur un sol inégal, accidenté, sont autant de causes qui concourent à la production des tares. »
Ces considérations trouveront plus loin leur complément, lorsque nous traiterons de l'élève et du dressage.
Tout ce qui précède touchant la nature des tares nous met en présence de grandes difficultés pour le traitement de celles qu'on aurait intérêt à faire disparaître. Ici, comme en beaucoup d'autres cas, le plus sûr est d'agir préventivement, afin de soustraire autant que possible les animaux aux causes actives et déterminantes des exostoses.
L'exclusion absolue de la reproduction de tout animal taré ou défectueux dans les membres serait un grand moyen d'en diminuer considérablement le nombre après quelques générations ; mais cela n'est point aisé, car la perfection est rare. Cependant il ne faut chercher le remède que là où il est réellement. Au peu d'attention que Ton prend généralement à l'appliquer, il semblerait presque qu'on ne soupçonne même pas qu'il puisse être dans le choix raisonné des reproducteurs, dans la nécessité de les prendre sains, nets, exempts de toutes tares susceptibles de se répéter par la loi d'hérédité, et, par suite, de déprécier plus ou moins les produits.
Les bons soins de l'élevage, tous les ménagements commandés à l'époque du dressage, au temps où l'on commence à utiliser les forces des jeunes sujets, une nourriture toujours substantielle, et, sous le rapport de la quantité, proportionnée aux exigences du développement, beaucoup de douceur dans le maniement et la conduite des animaux, tels sont les autres moyens de prévenir, de diminuer ou d'anéantir l'effet des prédispositions fâcheuses, l'action des causes physiques qui les aggravent aussi promptement que sûrement.
La plupart de ces causes passent inaperçues. C'est grand dommage, car à son début le mal n'est pas tout à fait sans remède.
« Le cheval qui a reçu un coup sur une articulation, dit M. le docteur Auzoux, ou qui a été soumis à une forte distension des ligaments, éprouve, le plus ordinairement, de la gêne dans les mouvements, accompagnée de claudication. Par le repos et des moyens appropriés, ces accidents peuvent disparaître, au moins momentanément ; mais le propriétaire qui en connaît les conséquences se hâte de conduire l'animal au marché. Dans les mains de l'acheteur, par l'exercice, l'inflammation se réveille, se propage dans le périoste, dans les ligaments, gagne les cartilages qui recouvrent les surfaces articulaires, soude les différentes pièces osseuses, géne et limite plus ou moins les mouvements de l'articulation, rend le cheval impropre à beaucoup de services et surtout à celui de la selle. »
Gela veut dire que, l'accident arrivé, l'animal doit être surveillé et ménagé au delà de la simple disparition des premiers symptômes percevables ; qu'il faut laisser aux parties qui ont été lésées le temps de se remettre complètement avant de les exposer à d'autres atteintes, à l'action de nouvelles violences qui, cette fois, ne pardonneraient pas.
« Nous aurions fort à faire, dit M. Gillet dans un excellent Mémoire sur les tares osseuses des membres du cheval, si nous voulions énumérer tous les moyens qui ont été proposés pour combattre les tumeurs osseuses. Nombreux et on ne peut plus variés, leur description nous forcerait à entrer dans de trop grands détails et à dépasser de beaucoup les bornes d'un Mémoire semblable à celui-ci. Aussi nous contenterons-nous de citer les principaux d'entre eux, ceux qui ont été le plus vantés, négligeant de parler de certaines pratiques insignifiantes et surannées, consistant tantôt à frotter plus ou moins longtemps l'exostose avec de la salive, tantôt à la battre jusqu'à son ramollissement, tantôt enfin à lui faire dix ou douze légères piqûres, puis à la recouvrir immédiatement après avec du pain chaud plus ou moins imbibé d'alcool. Tous ces moyens devant être rejetés et abandonnés comme absurdes et plus ca-
pables, pour la plupart, d'augmenter le mal que de le faire disparaître, nous dirons seulement que, dans le commencement de la formation de la tumeur osseuse, lorsque cette affection est encore le siège d'un travail inflammatoire, qu'elle offre enfin tous les caractères de l'ostéite, on a conseillé le repos et les applications émollientes, lesquelles doivent être employées aussi longtemps que l'exige l'opiniâtreté de ces premiers accidents ; que nous avons mis en usage ces moyens, et que rarement nous en avons retiré tout le bien qu'on dit devoir en résulter ;
« Que nous avons beaucoup plus de confiance aux résolutifs réfrigérants et astringents, suivis de quelques frictions mercurielles ou spiritueuses, plus ou moins camphrées, lorsque la phlegmasie commence à céder, et qu'il ne reste plus qu'un peu d'empâtement sans douleur ni chaleur ;
« Que, quand l'inflammation est forte et la douleur très-vive, quelques émissions sanguines locales , ou pratiquées à des veines dont les ramifications proviennent des parties malades, peuvent encore être utiles et venir en aide à l'action des astringents employés ;
« Que si, dans le début, ces moyens peuvent être efficaces, ils n'agissent plus de même lorsque le mal a fait des progrès et que la tumeur indolente a acquis de la résistance et de la dureté ; que, dès ce moment, l'cxostose existe, et que l'affection peut être regardée, sinon comme incurable, du moins comme très-difficile à faire disparaître.
« Au début, ou à peu près, nous nous sommes encore quelquefois, mais malheureusement trop rarement, assez bien trouvé de l'application, plusieurs fois répétée, d'un mélange d'onguent vésicatoire et de pommade mercurielle. Nous reprochons cependant à ce moyen, non-seulement d'être trèsincertain, mais encore de tacher la peau et de laisser presque toujours des traces de son emploi.
« Le feu anglais et les liniments ammoniacaux, dont nous nous sommes servi quelquefois, dans l'intention d'éviter d'attaquer aussi profondément la peau, n'ont produit, entre nos mains, aucun bon résultat. Aussi croyons-nous que le meilleur est, lorsque la douleur est à peu près dissipée, d'en venir
le plus tôt possible à l'application du feu. Nous disons le plus tôt possible, parce que nous avons toujours vu que ce moyen qui, pour nous, est le plus efficace, est cependant encore le plus souvent insuffisant quand la tumeur, fortement développée, a déjà acquis une certaine dureté.
« Pour être suivie de quelques résultats avantageux, la cautérisation demande, avant d'être employée, que les phénomènes principaux d'irritation aient disparu ; il faut surtout qu'elle soit appliquée très-lentement et avec un cautère chauffé simplement au rouge cerise, dans l'intention de faire pénétrer dans la tumeur qu'on veut résoudre le plus de calorique possible. Une première application étant insuffisante, on doit alors recommencer.... »
Ceci n'est plus à la portée des éleveurs, ceci réclame l'intervention d'un praticien habile, d'un opérateur exercé et consciencieux, qui ne cautérise qu'avec connaissance de cause et lorsque la cautérisation promet un résultat quelconque. Il ne faut pas se le dissimuler, les exostoses, les tares osseuses sont des lésions d'une guérison très-difficile, sinon impossible. Jusqu'ici, il faut très-nettement l'avouer, car c'est tout simplement vrai, on n'a que très-exceptionnellement obtenu leur disparition, et l'on doit se considérer comme très-heureux quand on est parvenu à en arrêter les progrès. C'est assurément un motif de plus d'éviter leur transmission héréditaire et de soustraire les jeunes' sujets à l'action des nombreuses causes extérieures qui en provoquent le développement.
CÉNÉR ALE