I. Généralité
Au sentiment de Buffon, toute description des parties extérieures des animaux ne peut ressortir qu'à l'histoire naturelle, et Cuvier disait : La forme du corps vivant lui est plus essentielle que la matière. Qu'on nous permette donc, avant d'arriver à l'étude même de la conformation extérieure du cheval, de nous arrêter à quelques généralités d'histoire naturelle.
La famille des solipèdes ne renferme que 'le genre cheval, mais ce dernier comprend plusieurs espèces.
Et d'abord l'âne, que nous possédons à l'état domestique et qui, de tous ses congénères, est véritablement le plus éloigné du cheval proprement dit ; puis l'hémione, demi-âne ou dzigguetai, si voisin du premier que plusieurs se refusent à l'en séparer; le zèbre au manteau bizarre et le plus indomptable de la tribu ; le daw, qu'on a souvent et pendant longtemps confondu avec cette espèce ; le couagga, que David Low considère comme le cheval naturel de l'Afrique méridionale, et enfin le cheval ordinaire ou domestique, le compagnon inséparable de l'homme à tous les âges de la civilisation.
A l'exception du zèbre, peut-être, qui échappe très-facilement à notre pouvoir, toutes ces espèces semblent avoir été créées pour nos besoins ou pour nos plaisirs. Elles s'accou-
plent entre elles et produisent des métis, dont plusieurs, on Tassure, ne sont pas inféconds. Le fait contraire est plus général. Nous le connaissons bien dans la production du mulet, résultat de l'alliance de l'âne et de la jument, production assez utile pour qu'on en ait fait une industrie spéciale.
Dans ce livre, nous ne parlerons que du cheval, de l'âne et du mulet, laissant en dehors de notre étude les espèces parallèles qui, par abandon ou par toute autre cause, n'arrivent point au degré d'utilité pratique des trois premiers. En dépit de conseils déjà bien vieux, malgré les tentatives toutes récentes d'acclimatation des autres, nous ne croyons pas qu'aucune de ces espèces soit bien près de devenir usuelle.
En soi, le fait de l'acclimatation n'a rien d'extraordinaire ; il offre de nombreux précédents et ne présente même aucune difficulté réelle. A ce point de vue la science aura aisément raison et satisfaction ; sous le rapport économique, la question est bien différente. Voyons donc en très-peu de mots.
Le zèbre, le daw, le couagga sont de petite taille et de médiocre corpulence, beaucoup plus voisins de l'âne que du cheval. Pour le développement et la force, ils ne pourraient remplacer que le premier et les plus petits chevaux. A quoi bon si, en les substituant à eux, on ne doit en obtenir que les mêmes services, si, en n'accomplissant pas mieux leur tâche, ils ne font qu'apporter certaines difficultés en plus? En l'état actuel de l'agriculture et de nos besoins, il faut, au-dessous du cheval, un auxiliaire moins exigeant, qui se contente de peu sous le double rapport de la nourriture et des soins de l'hygiène. L'âne est là qui remplit admirablement cette place. Mais ne nous trompons-nous pas? L'âne a été beaucoup plus répandu autrefois ; sa population va s'af faiblissant toujours numériquement et physiquement. Nulle part on ne s'essaye ni à la soutenir ni à la relever. D'où vient cela, sinon de ce que son utilité s'amoindrit par suite de l'adoption toujours plus généralisée du cheval?
Évidemment la science a raison de s'en prendre à toutes les forces, de s'attaquer à tout ce qui lui apparaît comme une difficulté à vaincre, car en toutes choses elle a à faire preuve de puissance. Mais autre chose est la science des naturalistes,
autre chose est la pratique de l'élevage universel. Ce dernier n'a et ne peut avoir d'importance qu'en raison des matières premières qu'il parvient à se procurer par la culture progressive et la fécondité donnée au sol, comme ses produits n'ont de valeur qu'à raison des services qu'ils sont appelés à rendre. A chances égales de réussite, à difficultés égales d'élève, de dressage, d'entretien ou d'emploi, chacun pourrait choisir à sa guise parmi ces diverses espèces, mais ce n'est pas le cas. L'inégalité des chances condamne les espèces non encore domestiquées chez nous, et plaide chaudement en faveur de celles qui sont nôtres depuis le commencement du monde. Changer tout cela n'est pas aisé. Est-ce nécessaire? serait-ce même judicieux ? Non, nous ne saurions le croire. Le cheval n'a pas été fait pour être mangé en guise de bœuf ou de mouton, mais pour le travail ; si la production des animaux essentiellement alimentaires est inférieure aux besoins de la consommation, ce n'est pas parce que la population en est insuffisante, mais parce que les matières premières, qui les façonnent, ne sont pas assez abondamment produites pour les multiplier autant qu'il le faudrait. De nouvelles espèces conquises sur l'état de nature ne nous enrichiraient pas dans la signification vraie du mot : approprions celles que nous possédons en totalité dans le sens de toutes nos exigences et multiplions les fourrages qui les font complètes en développant leurs aptitudes à leur maximum. Alors seulement elles seront hautes en valeur et suffisantes ; alors seulement tous les besoins seront remplis à la satisfaction générale. Plus ou moins heureuses, les tentatives d'acquisition de nouvelles espèces nous éloigneraient plus qu'elles ne nous rapprocheraient du but que nous venons d'offrir à des efforts judicieusement dirigés.
Laissons à la science son œuvre d'élaboration ardente et patiente, à quelque conclusion que doive aboutir son labeur, mais refusons-nous carrément à ce que , sortant de son domaine , elle pousse prématurément la grande pratique à quitter ses voies, à négliger ses intérêts et les nôtres , à lâcher la proie pour l'ombre, parce que la grande pratique a la charge, très-importante , de remplir au jour le jour la somme des besoins de tous. Qu'elle demeure donc fidèle à sa mission en
développant les instincts ou les facultés utiles des animaux qu'une civilisation séculaire lui a légués pour les améliorer et les parfaire. Ainsi le veut la saine économie publique, qui, 4 elle aussi, est une science dans toute l'acception du terme.