LES MEMBRES
Pour compléter la machine que nous venons d'étudier, il lui faut des membres, c'est-à-dire des supports et des moyens de locomotion, car le tronc doit être soutenu dans la station et transporté dans les différentes allures. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet en parlant du squelette. Au nombre de quatre, les membres sont distingués en antérieurs et postérieurs ; on les nomme aussi thoraciques ou abdominaux, et l'on désigne sous l'appellation de bipède la réunion de deux membres considérés simultanément. Il v a donc un bipède antérieur et un bipède postérieur, des bipèdes latéraux et diagonaux. La réunion des membres antérieur et
postérieur du même côté est facilement distinguée par les mots gauche ou droit; lorsque le bipède est diagonal c'est le côté auquel appartient le pied antérieur qui le désigne. Ces définitions deviendront utiles un peu plus loin.
On a fort diversement apprécié ce qu'on a dit être l'importance de la membrure en général. Pour les uns elle est au premier rang , elle passe avant toutes les autres parties de la machine, qui, prétend-on, ne vaut qu'en raison de ce que valent les membres eux-mêmes par suite de leur bonne ou médiocre confection, car « c'est par eux seuls que s'exerce la locomotion , par eux que la locomotive se déplace et peut bien fonctionner. » Mais en voici d'autres qui, contrairement aux idées reçues, lesquelles ne datent pas d'hier (elles remontent seulement à Xénophon), enseignent ceci, par exemple : « On a vu quelques chevaux, lancés au galop de course, courir encore l'espace de plusieurs longueurs de cheval, quoique après s'être fracturé, ou, pour mieux dire, fêlé une jambe ; mais il est sans exemple qu'un cheval poussif, ou bien asthmatique, soutienne un galop, même le plus modéré, sans s'arrêter pour reprendre haleine : preuve que la poitrine sert plus à la course que les jambes » « Ce n'est pas avec les jambes qu'un cheval marche, et les jambes sont la dernière chose à observer pour juger de sa sûreté. »
L'hyperbole et le paradoxe ont assurément leurs charmes ; nous avons la faiblesse de leur préférer la saine appréciation des choses. Les membres ne sont pas tout dans la machine animale destinée au travail; ils sont indispensables à la locomotion, que leur absence supprimerait purement et simplement. Nous sommes honteux d'écrire de pareilles naïvetés, mais de ce qu'un cheval ou un chien, un quadrupède quelconque, peuvent encore cheminer sur trois jambes, de ce qu'un hotnme même peut courir à clocho-pied, il n'en résulte pas le moins du monde que ce n'est pas avec les jambes qu'un cheval marche. C'est la poitrine, c'est l'appareil digestif, c'est le cerveau, etc., etc., qui constituent la machine et la font vivre, mais les membres ne sont point la dernière chose à considérer quand il s'agit de la locomotion. Une jolie fable de La Fontaine - les Membres et l'Estomac, — a déjà démontré
ce que nous pourrions prouver ici de nouveau : toutes les parties sont solidaires dans l'économie,
Chacune reçoit et donne , et la chose est égale.
La tête, cela n'est que vrai pourtant, ne s'use point la première au travail, à moins que les membres cessant de remplir leur destination et faisant défaut au bon vouloir de ranimai, celui-ci tombe violemment et vienne se la briser contre un obstacle plus dur et plus résistant qu'elle-même.
Fidèle à la manière de dire et de juger que nous avons suivie jusqu'ici, nous accorderons à l'étude des diverses régions des membres une très-sérieuse attention, pensant absolument aujourd'hui comme on pensait à cet égard autrefois, et répétant volontiers avec Xénophon : « Une maison ne saurait servir à aucun usage, quelque parfaite qu'elle puisse être dans ses parties supérieures, si elle n'a des fondations convenables.... Les jambes sont les colonnes du corps. »
A. Le membre antérieur.
Sous ce titre nous ne parlerons que des rayons supérieurs, jusques et y compris le genou. Au-dessous de cette articulation, la région prend un nom d'ensemble, — le pied, région parfaitement semblable dans les deux bipèdes antérieur et postérieur, et ne devant donner lieu qu'à une seule et même étude.
Assez rapproché du centre de gravité, le membre antérieur doit être considéré principalement comme colonne de sustentation. En lui tout est disposé pour que le poids soutenu soit efficacement soustrait aux violentes réactions du sol, ce qui n'aurait point eu lieu si les os qui en forment la base eussent été posés verticalement les uns au-dessus des autres. On aurait obtenu ainsi une colonne roide et inflexible qui eût étonné d'abord chacune de ses articulations et transmis à travers le thorax, aux organes délicats qu'il renferme, les réactions du sol dans toute leur rudesse. La direction oblique donnée aux régions supérieures détermine des angles qui, en s'ouvrant et se fermant alternativement, préviennent tout inconvénient semblable. Aussi le corps, suspendu entre les deux épaules,
ne reçoit-il des mouvements progressifs de l'action musculaire, aucune secousse qu'il ne soit en état de supporter, amortie qu'elle est à la partie supérieure de l'épaule par le grand cartilage qui termine ou commence le scapulum. La moindre connexion de cet os avec la tige vertébrale eût compromis cette disposition, et l'on n'en voit pas trace; dans le mode d'union du thorax avec l'épaule , cet inconvénient est prévu, évité ; nous l'avons précédemment expliqué.
Mais arrivons à chacune des régions en particulier.
L'étude de l'épaule et du bras a été faite avec une précision très-remarquable et une judicieuse entente du sujet par M. A. Richard, à qui nous l'emprunterons tout entière ; il nous serait difficile de dire plus exactement.
1° V épaule. — « Sa position, ses dimensions et son jeu ont la plus grande influence sur la vitesse, condition si justement appréciée aujourd'hui.
« Les épaules, qui ont pour base les os plats qu'on nomme scapulum, sont placées obliquement sur les côtés de la région antérieure de la poitrine; elles y sont fixées par de forts muscles qui leur permettent les mouvements nécessaires pour la progression. C'est par elles que les membres antérieurs sont attachés au tronc. Elles contribuent donc puissamment à la liberté d'action et à l'étendue de déplacement de ces colonnes , par les bonnes conditions de leur conformation et de leur direction.
« La beauté de l'épaule exige deux conditions indispensables : la longueur et l'obliquité. La longueur nous donnera naturellement la mesure et l'étendue de ses muscles, qui agissent sur le bras, soit pour l'étendre, soit pour le fléchir, Or, comme la quantité d'extension ou de rétraction d'un muscle se traduit par celle de sa longueur, on conçoit que le jeu du bras sur l'épaule sera d'autant plus grand que les muscles qui le font mouvoir, et l'épaule elle-même, seront plus longs. Donc l'angle formé par l'épaule et le bras se fermera et s'ouvrira davantage, condition sine qua non de grande liberté du membre antérieur.
« Mais la bonne direction de l'épaule ajoute singulièrement à l'heureuse condition que nous venons de signaler. En effet,
si l'épaule est oblique, si sa pointe est dirigée en avant, on comprend que l'angle qu'elle forme avec le bras a plus de facilité pour s'ouvrir largement. Le membre a donc plus de latitude pour s'étendre dans la direction de l'épaule et embrasse plus de terrain. Voyez les animaux de grande vitesse, le lévrier, le lièvre, le cheval de course ; leurs membres antérieurs, pendant l'action, touchent presque à leur encolure horizontale. Cet avantage, si favorable àla vitesse, est en raison de l'obliquité de l'épaule ; la nature de son articulation avec le bras ne pourrait le permettre si elle était droite : les bornes de son action en avant s'y opposeraient. Nous pouvons donc tirer cette conséquence que , plus une épaule s'approche de l'horizontale , plus elle permet au membre de se porter en avant; plus, au contraire, elle se rapproche de la verticale, plus le jeu du membre est borné, raccourci.
« Du reste, si la théorie explique mathématiquement ce que nous venons de dire , l'esprit d'observation le confirme : on peut s'en convaincre tous les jours.
« L'épaule longue et oblique réunira donc les conditions de beauté exigées ; l'épaule courte et droite sera défectueuse pour le cheval de vitesse.
« Cependant cette beauté ne convient pas à tous les services; elle peut devenir inutile, sinon nuisible, au cheval de gros trait, auquel on ne demande «que de la force sans vitesse. En effet , la plus belle épaule, dans ce dernier cas, doit être celle qui offre la plus grande surface possible à l'appui du collier. Or, plus l'épaule sera oblique , plus sa pointe sera portée en avant, moins sa surface d'appui au collier sera grande. Cet appui se fera surtout sur l'articulation anguleuse de l'épaule et du bras , ce qui est un grand défaut , avec la méthode vicieuse de placer le crochet d'attelage vers le niveau de cette partie : non- seulement alors le cheval peut être blessé, mais la douleur qu'il éprouve nécessairement par cette pression , sur un point aussi sensible , l'empêche de faire usage de toute sa force.
« On voit donc ici, ce que nous n'avons pas eu souvent l'occasion de signaler, que deux services distincts exigent du cheval deux conformations différentes d'une même région ;
ce qui est une beauté dans un cas est presque un défaut dans l'autre. Cette circonstance, du reste, est fort rare dans l'étude générale que nous faisons de la conformation du cheval.
« L'épaule, longue et oblique, devra être bien musclée pour être puissante, et jouir de la plus grande somme de mouvement possible. Quand son jeu est borné , l'allure du cheval doit naturellement être moins rapide, puisque ses membres antérieurs n'ont pas toute la liberté exigée pour embrasser la plus grande étendue de terrain. D'un autre côté, ses réactions doivent être plus dures, les sommets de ses colonnes antérieures de support n'ont pas et ne peuvent avoir l'élasticité désirable, à défaut d'étendue de mouvements suffisante.
« Du reste , nous croyons que l'exercice est le seul comme le meilleur moyen de développer le jeu des épaules et celui de toutes les articulations , de toutes les parties du corps. Outre les raisons physiologiques qui viennent à l'appui de notre opinion, nous en trouvons la preuve incontestable dans la souplesse, l'agilité et l'étendue d'action de toutes les articulations de l'homme exercé à la gymnastique. Mazurier le phthisique, comme le nomme Dugès, Auriol, et tous ces hommes qui nous étonnent par leur agilité et leurs tours de force, ne doivent la souplesse extraordinaire de leur squelette qu'à l'exercice continuel auquel ils se livrent. Jamais les hommes qui ne s'exercent pas à leurs jeux ne pourront les égaler. Un cheval brut n'aura pas le liant, la souplesse et l'étendue de jeu des articulations de celui qui aura été bien assoupli, bien dressé aux exercices qu'on en exige. L'entraînement pour la vitesse , les travaux du manège , les tours de force faits par Franconi au Cirque avec les chevaux , n'en sont-ils pas une preuve incontestable?
« La longueur et l'obliquité de l'épaule sont non-seulement une condition de beauté pour le cheval de vitesse, mais encore elles caractérisent la noblesse du sang. La hauteur de la poitrine, la bonne conformation du garrot, que Ton remarque chez les chevaux de bonne origine, coexistent presque toujours avec une belle épaule. Du reste , comme nous avons déjà eu occasion de le dire , il est rare que la distinction d'une partie du corps du cheval ne commande pas la distinc-
tion de l'autre, sauf pour les races mal croisées, mmiquées, ou les espèces abâtardies.
2° Le bras. — « Le bras s'articule avec l'épaule de manière à opérer des mouvements dans tous les sens, comme celui de l'homme. La seule différence est dans l'étendue du jeu de l'articulation, infiniment plus grande chez nous. L'usage que nous faisons de nos bras l'explique facilement, si nous établissons une comparaison entre l'un et l'autre cas.
« La direction du bras du cheval est opposée à celle de son épaule, de manière à former un angle qui s'ouvre ou se ferme pendant l'action de progression. L'ouverture de cet angle est d'autant plus petite que l'épaule est plus inclinée, d'autant plus grande qu'elle est plus droite. Comme le coude est placé à peu près vers le même point du corps du cheval dans l'un et l'autre cas, il en résulte que, dans le premier, le jeu du bras est plus étendu, puisque nous avons prouvé qu'il se porte plus en avant, quoique plus incliné en arrière. Cette disposition , heureuse pour la vitesse , rend le cheval plus bas du devant. Le bras est fortement incliné vers l'épaule, le compas que forment ces deux régions est plus fermé , ce qui explique le raccourcissement du membre , quoique les rayons qui le composent ne soient pas plus courts. Aussi, chez les chevaux dont l'épaule est très-oblique, les coudes semblentils placés plus haut et la poitrine plus descendue au passage des sangles. Nous avons eu plus d'une fois occasion d'observer ce fait dans les chevaux de sang , comparés à ceux des races communes.
« La beauté du bras résultera donc de son inclinaison, qui indiquera l'étendue de son jeu. Du reste , en partie caché dans les muscles qui l'entourent, il est presque confondu avec l'épaule , et les auteurs les plus recommandables n'ont même pas cru devoir en faire une description particulière. »
3° L'avant-bras. C'est la région du membre antérieur qui s'étend du coude au genou. Sa direction doit être verticale; la moindre déviation entraîne des défectuosités d'aplombs que nous étudierons bientôt : sa configuration est celle d'une pyramide renversée; plus cette forme est prononcée, plus grande est la puissance musculaire qui la fera agir. C'est à
sa partie supérieure, en arrière et eu dehors, que sont groupés les muscles de la région. La face interne en est dépourvue et laisse voir une veine qui court sous la peau et à laquelle on pratique quelquefois la saignée. Des faisceaux musculeux partent des cordes tendineuses dont le volume et la densité seront étudiés un peu plus bas. Ces cordes jouent un rôle considérable dans l'action du membre et fixent jusqu'à un certain point sur la valeur de l'animal. En haut, l'avantbras doit être large, épais, musculeux, suivant l'expression consacrée ; entre chaque muscle en saillie doivent exister des interstices profonds, indice de force qu'on n'observe pas à un même degré quand les fibres charnues sont molles et noyées dans la lymphe. L'avant- bras est grêle ou mince lorsque les muscles ont eux-mêmes peu de développement ; alors la puissance fait défaut, non-seulement dans la région , mais dans la machine entière. Il est très-commun, en effet, de rencontrer cette imperfection chez les sujets à poitrine étroite et serrée. . Or ceux-ci ne valent guère.
Des considérations spéciales s'attachent à la longueur de lavant-bras, qui est toujours en raison inverse de celle du canon. L'avant-bras relativement long permet au membre d'embrasser sans effort une grande étendue de terrain; court, au contraire, le chemin parcouru à chaque pas est nécessairement moindre, car à chaque flexion le genou sera porté moins en avant que dans la conformation opposée. Il y a, dans ce cas, plus de fatigue pour un résultat moindre. Voilà pour la règle; voyous maintenant l'application.
Quand on veut de la vitesse, des allures rapides et allongées, il faut rechercher le cheval à l'avant-bras long et au canon court. Il remplira alors tout naturellement sa destination. Si l'on demande, au contraire, beaucoup de liant, du tride, comme on disait autrefois, on s'adressera au cheval à lavant-bras court et au canon long; les mouvements seront raccourcis, aisés, agréables, brillants; mais on n'obtiendrait la vitesse qu'en sortant l'animal de ses moyens, qu'eu le fatiguant outre mesure, en le ruinant prématurément. Les chevaux de poste et de diligence se sont trouvés dans ce cas, en Ffance, à partir de l'époque où nos routes, mieux entretenues, ont
engagé l'administration des postes à exiger plus de rapidité dans le transport des dépêches. C'a été le point de départ d'une révolution dans la production des chevaux qu'il a fallu approprier à de nouvelles, à de plus grandes exigences. La race andalouse a été par excellence le type du cheval tride, aux mouvements courts, quoique prompts, aisés et gracieux : le cheval ainsi conformé trousse en marchant. Le cheval de pur sang anglais est le type par excellence des grandes et vives allures : il rase le tapis, au lieu de relever très-haut le pied comme celui qui trousse. Entre ces extrêmes on trouve la meilleure conformation pour les services intermédiaires. Le cheval de troupe, par exemple, est plus maniable que ne peut l'être le cheval de course, à moins que la conformation de ce dernier ait envahi l'autre par des croisements trop répétés, comme cela est arrivé en Angleterre, où le cheval de cavalerie a trop d'élan et pas assez de liant. Jusqu'ici nous avons su éviter ces écueils. Montés sur des bêtes moins rapides et moins impressionnables, nos cavaliers en restent plus complètement maîtres que les Anglais ne le sont des leurs dans les charges impétueuses, dans toute action violente.
Chez le cheval destiné au trait lent, il y a peu d'avantage à rechercher une grande longueur de l'avant-bras. Ce dernier est bien conformé lorsque sa partie musculeuse présente un grand et solide développement.
4° A l'extrémité supérieure et postérieure de l'avant-bras nous trouvons le coude, qui a pour base l'os olécrane. Celui-ci présente à son sommet une large surface d'insertion aux puissances musculaires qui sont, là, les principaux ressorts moteurs du membre.
Le coude correspond au jarret, dont nous ferons bientôt une étude approfondie; il joue mécaniquement sur le membre antérieur le même jeu que l'autre région sur le membre postérieur. Plus il a de développement, plus sa direction est parallèle à l'axe du corps , et mieux il remplit ses conditions d'utilité. Il est trop près du corps chez les animaux affectés de panardise ; il s'en éloigne trop, au contraire, chez ceux qui ont le défaut opposé et qu'on dit cagneux. La direction des rayons inférieurs du membre se trouve ainsi dans une dépen-
dance étroite de la position du coude et réciproquement. C'est à l'article consacré aux aplombs que le lecteur cherchera les considérations qui s'attachent aux directions variées des diverses parties du membre.
Peu marquée lorsque le pied repose sur le sol, la saillie formée par le coude en avant du passage des sangles devient très-apparente dans les mouvements de flexion : il importe qu'elle jouisse de toute son intégrité, car c'est par elle seule que se transmet à l'avant-bras l'action des muscles extenseurs. On prête avec raison quelque attention à l'examen de cette partie chez le cheval ; on la trouve parfois grossie d'une sort»; de loupe, désignée sous le nom d'épongé^ soit à cause de sa structure, soit parce qu'elle est occasionnée par l'éponge du fer, chez les chevaux qui se couchent en vache, suivant l'expression usitée. L'existence de cette tumeur est plus désagréable que nuisible ; cependant elle nécessite souvent une opération chirurgicale. On en prévient" le retour en raccourcissant convenablement l'extrémité de la branche du fer qui en détermine le développement.
L'œil s'habitue très-vite, en prenant le coude pour point de repère, à mesurer la hauteur de la poitrine et à la comparer à la longueur des régions du membre situées au-dessous de la partie pleine de l'animal, deux choses dont nous avons précédemment parlé.
5° Le genou. La conformation extérieure du cheval a été l'objet d'études si attentives, si multipliées et si complètes, elle a été faite aussi par des hommes tellement compétents qu'en beaucoup de ses parties elle est achevée, parfaite. Lu pareil cas, la recommencer est chose aussi difficile qu'inutiïV. La façon de dire est aisée à changer, mais à quoi bon lorsqu'elle a été juste et vraie? Ceci est une manière de plagiat très-usitée. Ne vaut-il pas mieux, lorsqu'on reconnaît l'impossibilité de faire mieux, accepter franchement ce qui a été écrit avant nous et le reproduire tel quel, en toute loyauté? Tout le monde y gagne : l'auteur cité, à l'autorité duquel on ajoute celle de son propre jugement, et le lecteur, qui a pour garantie la science du premier et le savoir du second. Ces remarques sont parfaitement à leur place ici où, néan-
moins, elles ne trouvent qu'une nouvelle application, car déjà nous aurions pu les produire, ayant procédé pour d'autres régions comme nous allons agir pour le genoiiy en copiant textuellement ce qu'en a dit M. A. Richard. Nos trois guides dans cette partie de notre travail ont été MM. F. Lecoq, A. Richard et H. Rouley : nous ne pouvions pas nous égarer en pareille compagnie, et d'ailleurs nous avions aussi pour nous un fonds d'études longues et très-approfondies. Voici donc en quels termes l'importante région du genou a été traitée par M. A. Richard.
« Le genou correspond au poignet de l'homme. Il est formé de deux rangées d'osselets superposés et étroitement liés ensemble par de forts ligaments. Cette articulation exige une grande solidité à cause de sa complication. Pour juger de sa beauté, examinons d'abord quelles sont ses fonctions.
<( Quand une articulation résulte de la rencontre de deux os plus ou moins inclinés l'un sur l'autre, son travail est beaucoup allégé par l'élasticité qui . en est la conséquence. Les réactions sont infiniment moins dures. Aussi, lorsque le cheval trotte ou galope par exemple, la pression qui s'exerce sur l'articulation de l'épaule avec le bras, et sur celle du bras avec lavant-bras, est modifiée, adoucie par les angles mobiles qu'elles forment. La ligne brisée amortit le choc, et prévient par conséquent les accidents qui pourraient altérer les abouts osseux contigus.
« Examinons ce qui se passe chez l'homme dans des cas aualogues.
« Quand nous sautons d'uue certaine hauteur, nous sommes toujours instinctivement déterminés à fléchir les genoux et à étendre les pieds ; nous prévenons ainsi les violentes secousses des organes contenus dans les grandes cavités splanchniques, et nous modifions le choc qui résulterait de notre chute sur le sol pour les articulations de la cuisse, du genou et du pied, si nos jambes conservaient leur ligne ordinaire. Nous faisons de notre corps, qui forme une ligne droite, une ligne brisée, partout où cela est possible, au cou-de-pied, au genou, au bassin, et dans le haut du corps incliné en arc en
avant. Par ce moyen nous prévenons les accidents aux organes splanchniques comme aux articulations.
« Le cheval ne peut pas fléchir le genou pour le rendre élastique ; s'il le courbait, il tomberait toujours. Les appareils musculaire et osseux de cette partie nous l'expliquent clairement. Il faut donc qu'il se roidisse au contraire, et que la ligne droite formée par sa jambe se redresse toujours, quand le pied pose sur le sol, si elle se courbe quand il est en l'air. Là, point d'élasticité par angle. Le genou doit recevoir et reçoit brusquement l'effet de toutes les réactions musculaires et de tout le poids du corps. Il fallait donc que l'articulation qu'il forme fût d'abord d'une extrême solidité; il était essentiel aussi qu'elle fût organisée de manière à ce que le choc reçu fût supporté par la plus grande quantité de surface possible, pour être moins fatiguée.
<( Voyons si la nature y a pourvu.
« Toutes les articulations du corps, à l'exception de celles qui ont un coussinet fibro-cartilagineux intermédiaire, dont nous ne devons pas nous occuper ici, n'ont que deux surfaces articulaires. Le jarret et le genou seuls sont exceptés. Ce dernier offre, au moyen de deux rangées d'osselets superposés, six surfaces articulaires (1), quatre de plus que les autres. Chacune de ces surfaces a naturellement ses cartilages d'incrustation d'une élasticité bien remarquable, ses membranes synoviales et sa synovie. Comme chaque cartilage d'incrus- » tation a son élasticité qui tend à amortir les chocs, quelles que soient ses bornes, il en résulte que le genou a six surfaces élastiques, au lieu de deux, pour mieux résister à son rude travail.
« Cette théorie ne concourt-elle pas à expliquer la nécessité de la complication de l'articulation du genou?
(1) La double rangée des osselets du genou rend la flexion du genou complète , par la multiplicité de l'action ; quand l'animal se couche , le canon peut toucher à l'avant-bras et lui devenir parallèle dans toute sa longueur. Il en est de même du bœuf et de tous les animaux auxquels les membres antérieurs servent de colonne de support et de progression. L'homme n'offre pas la même particularité: aussi sa main ne peut-elle pas se fléchir sur l'avant-bras, comme le canon des animaux sur le radius.
« D'un autre côté, on conçoit que plus une surface est , grande, plus elle doit avoir de résistance pour supporter un poids donné, toutes choses égales d'ailleurs. Eh bien ! le genou du cheval est renflé, comme refoulé en quelque sorte, pour que les nombreuses surfaces articulaires soient plus étendues, plus aptes à leurs importantes fonctions. Il en résulte que plus il sera développé, régulièrement grossi en olive, plus il réunira les bonnes conditions d'action, plus il sera beau.
« Le genou devra être disposé de manière à réunir l'avantbras et le bras en ligne droite. En voici la raison.
« Une colonne est d'autant plus apte à supporter le poids dont elle est chargée qu'elle est plus droite et sans déviation. Or, si l'avant-bras et le canon ne forment pas une ligne droite, si elle est brisée à quelque degré que ce soit, elle remplira plus ou moins mal son but. Tout genou qui, sortant de la ligne d'aplomb, sera porté en avant, en arrière, en dedans ou en dehors, sera donc mal articulé, et par conséquent défectueux.
« Il est cependant des distinctions à établir dans les cas de déviations dont nous parlons. *Si le genou est porté en avant par suite de conformation naturelle, ce qui arrive quelquefois, le défaut est moins grave. Le cheval est dit alors brassicourt. Le membre dans ce cas n'a aucune apparence de fatigue ou d'usure. Si, au contraire, la déviation qui nous occupe est la conséquence d'excès de travail et du raccourcissement des tendons ou ligaments malades, elle est plus ou moins dangereuse. Le cheval sera sujet à s'abattre, et il en aura probablement les marques aux genoux. Es seront souvent tuméfiés, blessés, couronnés ou cicatrisés, et chancelants. Le membre alors est dit arqué.
« Le défaut opposé, c'est-à-dire le genou creux, est toujours la conséquence d'une mauvaise conformation. On voit que ce vice est un contre-sens de la nature, quand on étudie les dispositions du radius, organisé de manière à résister aux efforts qui tendent à le courber en arrière. La courbure naturelle du genou en avant peut ne pas être un grand défaut si nous nous en rapportons aux lois de mécanique auxquelles le membre doit obéir ; mais la courbure en arrière est toujours grave, suivant le même principe. Une pareille conformation
est contraire aux bonnes conditions mécaniques du membre, et par conséquent vicieuse. Toutes conditions égales d'ailleurs, il est impossible qu'un cheval qui a le genou creux ou effacé résiste à la fatigue comme s'il l'avait bien placé, ou même naturellement porté en avant.
« Outre le vice d'affaiblir la résistance de la colonne, les déviations du genou en dedans ou en dehors sont nuisibles à la progression. Le membre n'étant pas droit, sa flexion et le jeu de ses extrémités ne peuvent pas s'exécuter dans la ligne d'aplomb exigée. Il flageole alors. Il y a décomposition de force et perte de puissance musculaire , effet d'autant plus nuisible que ses causes sont plus intenses.
« Le genou dans de bonnes conditions d'organisation devra être exempt de blessures, de tumeurs dures ou molles. Il sera sec, légèrement arrondi d'un côté à l'autre ; sa surface antérieure sera lisse , unie et sans inégalités. Il devra être placé bas, ce qui est un caractère de vitesse. Les forts trotteurs ont le genou près de terre , ils rasent le tapis, comme on dit, et ils emploient leurs moyens à gagner du terrain en avant. Tout cheval qui a l'avant -bras court, et par conséquent le genou haut et le canon long, est nécessairement un mauvais trotteur. S'il satisfait à cette allure, c'est par exception ou par compensation d'autres avantages moraux ou physiques. Ce genre de conformation fait perdre, pour trousser le membre, une partie de la puissance qui doit être uniquement employée à le porter en avant.
« Maintenant que nous connaissons les fonctions du genou, il nous est facile de conclure : 1° qu'il doit être dans la ligne d'aplomb du membre ; 2° fort , bien développé , et sans tares qui puissent borner son jeu ; 3° exempt de blessures ou cicatrices, qui sont quelquefois un caractère de faiblesse ; 4° enfin il doit être près de terre , suivant la théorie développée en traitant de l'avantrbras. -
B. Le membre postérieur.
Ainsi que nous l'avons déjà reconnu, le membre postérieur est l'agent essentiel de la locomotion, de la progression. Lié
d'une manière intime et par des connexions osseuses trèsétroites avec la tige centrale, il peut lui transmettre sans perte aucune les mouvements qui lui sont communiqués , ce qui n'aurait point eu lieu si, comme le membre antérieur, il avait été simplement juxtaposé au tronc. La rudesse des réactions n'était pas autaut à redouter ici , car le membre abdominal est plus éloigé du centre de gravité ; et d'ailleurs la nature a su disposer toutes choses de façon à prévenir tout inconvénient : la colonne vertébrale est flexible, et les rayons supérieurs du membre présentent des inclinaisons variées qui forment, aussi bien que dans l'autre , des angles dont la fermeture amortit les secousses trop rudes. M. H. Bouley donne à cet égard l'explication très-plausible que voici : « Lorsque, par l'effet de la contraction musculaire, tous ces angles se ferment , le membre raccourci peut être porté en avant sous le centre de gravité ; et lorsque, ainsi fléchi , il prend à terre un point d'appui , il peut être comparé, suivant Girard, à un véritable ressort placé entre deux corps de masses inégales : la terre d'une part, le corps de l'autre, qui, dans sa détente, devra communiquer une impulsion à celui qui lui offrira le moins de résistance. Or, la détente des membres postérieurs, c'est le déploiement de leurs rayons et l'agrandissement des angles qu'ils forment par la contraction des muscles extenseurs. Le mouvement qu'ils impriment dans leur extension doit se communiquer de bas en haut, puisque la terre inerte réagit contre lui, et se propager, sans rien perdre de son intensité, au rachis , qui le transmet au centre de gravité , dont le déplacement s'opère simultanément avec le transport en avant des colonnes mobiles qui doivent le soutenir dans sa chute. »
Après ce que nous avons dit de la croupe et de la hanche, étudiées à la suite des régions du tronc, à cause de leur situation, et surtout à raison de leur attache à la colonne vertébrale, bien qu'en réalité elles appartiennent au membre postérieur, il ne nous reste plus à parler, dans ce paragraphe, que des régions qui suivent, jusques et y compris le jarret.
4° La cuisse. Située au-dessous de la croupe, et mal circonscrite extérieurement, cette région a pour base l'os du fémur et les gros muscles qui l'entourent ; elle correspond à la
région du bras. La direction en est oblique d'arrière en avant. Sa longueur, sa grande obliquité en avant , et le volume des muscles qui se groupent autour du fémur sont les conditions de sa beauté, de sa bonne conformation , voulons-nous dire, car plus elle est longue et inclinée, plus grande est l'étendue des mouvements du membre, plus puissante est l'action musculaire, plus grande est la vitesse de toutes les allures , plus considérable enfin est la masse des chairs chez les animaux de consommation.
On a dit quelque part : « L'excès de volume , qui nuit à la rapidité des allures du cheval de selle , est une beauté à rechercher dans le cheval de trait. » Nous ne sachions pas que cette région puisse jamais , dans aucun animal quelconque, pécher par excès de volume, être, sous ce rapport, en disproportion avec les autres parties du corps; bien fréquemment, au contraire , elle se présente avec le défaut opposé et se montre tout à la fois plate extérieurement et pauvre à sa face interne. Elle est belle, chez le cheval de sang, lorsqu'elle est arrondie et quelque peu distincte des régions voisines par des interstices musculaires apparents , qu'il ne faut pourtant pas confondre avec ceux qui résultent de la maigreur. Elle est naturellement plus épaisse et plus charnue chez les animaux de grosse race ; mais même pour eux a cessé d'être usitée l'expression bizarre et fausse de chargée de cuisine , par laquelle on entendait désigner la cuisse trop volumineuse.
La face interne de la région appelée le plat de la cuisse est coupée dans sa largeur par la veine saphène, très-apparente à l'œil. On y pratique souvent la saignée ; c'est souvent sur ce point que commence le développement du farcin, dont les boutons suivent la direction de la veine.
La cuisse est généralement plate chez les chevaux des contrées montagneuses; dans les races légères, elle prend une forme arrondie et se montre puissamment active dans les races les mieux conformées , sur les sujets athlétiques, bâtis pour le saut et pour une grande résistance au travail. Elle est forte et musculeuse dans les races de chiens créées pour des courses rapides et prolongées ; elle est plate et peu développée dans l'âne, dans le mulet et même dans le bœuf.
2° La fesse vient au-dessous de la croupe, en arrière de la cuisse, avec laquelle elle se confond ; sa base osseuse la place à l'opposé de la hanche et se trouve être formée parla" pointe tubéreuse de l'ischion, comme la base de la hanche est fournie par l'extrémité tubéreuse du même os, appelée ilium. Cependant la région ne së borne pas à ce point qu'on nomme V angle de la fesse ; elle vient de plus haut et descend avec les grandes masses musculeuses qui s'étendent de l'épine sus-sacrée jusqu'au tibia. Dans cette partie elle est exclusivement charnue. Sa beauté résulte de sa longueur et du développement des muscles qui la constituent. On la veut longue ou descendue, proéminente, ferme, accentuée, offrant à l'œil un témoignage non équivoque d'énergie physique, de puissance motrice, et l'on a raison. Très-développée, elle fait dire le cheval bien culotté, perfection rare et fort recherchée; bien plus souvent la région est courte et maigre, et permettrait de qualifier l'animal de sans culotte, conformation ordinaire des races méridionales que l'insuffisance ou la pauvreté du régime ont précipitées au bas de l'échelle de l'espèce. Une région charnue, qui n'a pas de chair, ne donne aux sujets qu'une apparence grêle et chétive ; tels apparaissent effectivement ceux qui manquent de fesses. Mais ces observations ne s'appliquent qu'aux animaux dont la santé n'est point en souffrance; la maigreur due à la maladie réduit les proportions, le volume des fesses, comme le volume et les proportions de toutes les régions charnues ; ce n'est qu'une situation passagère ; le retour à l'état normal rend vite la partie à son développement naturel. Les races légères, cela va de soi, et cette dénomination seule le dit assez, ne sont pas aussi chargées de fesses que les grosses races dont le poids et la masse sont l'un des éléments de valeur les # plus appréciés. Chez les premières, les muscles de cette région, au côté externe, se séparent de ceux de la cuisse par un interstice qui plaît en ce qu'il permet de mesurer jusqu'à un certain point la richesse musculaire de la région. Ceci n'a pas de nom en sa condition favorable, mais prend celui de raie de misère sur les animaux qui ont souffert et qui sont épuisés par la fatigue ou par la vieillesse.
La conformation de la fesse se spécialise chez certaines
races dont à son tour elle spécialise les aptitudes. Ainsi elle est longue et droite, elle descend très-près du jarret chez les chevaux aux allures longues, aux enjambées puissantes et étendues, comme celles du cheval de pur sang anglais et des races qui en procèdent. Chez celles-ci, toute réduction de longueur devient une cause de rapidité moindre, ou de moindre extension des allures, une imperfection conséquemment. D'autres races, mais celles-ci auront bientôt cessé d'être complètement, d'autres races présentent la fesse obliquement dirigée en avant, soit que la pointe de l'ischion se trouve plus prolongée en arrière, soit que les muscles prennent moins de développement dans la partie inférieure, soit à raison de l'une et l'autre cause à la fois. Toujours est-il que l'angle de la fesse est plus saillant en arrière et que la région est plus courte ; elle est alors moins favorable à l'étendue des contractions musculaires et à la vitesse, mais elle donne aux mouvements cette forme particulière que Ton a appelée du nom d'allures trides et cadencées. Chez les chevaux de gros trait, la fesse très-développée, en paquets musculeux, dénote par son exubérance plus de masse que d'élégance ; mais, loin d'exclure la force, cette masse est un indice de véritable puissance ; la longueur manque sans doute, mais ici le volume a plus de prix. On dit la fesse coupée lorsqu'elle s'arrête trop brusquement dans son trajet et ne descend point assez vers le jarret.
3° Le grasset est situé à l'extrémité inférieure de la cuisse ; il a pour base la rotule. Il correspond au genou de l'homme, mais il a, chez le cheval, son équivalent dans le coude. On le voit recouvert par un repli de la peau qui semble unir le mem- > bre à l'abdomen et qui prend le nom de pli du grasset. Cette • région remplit un rôle nécessaire dans le mouvement d'extension de la jambe sur la cuisse, car elle devient l'agent de transmission des efforts des muscles extenseurs qui viennent du fémur. Cela fait qu'elle a besoin de jouir de toute son intégrité et d'occuper la position que lui assignent ses fonctions. Sa beauté dépend donc et de sa netteté et de sa direction.
Le grasset est bien conformé lorsque la rotule et les muscles qui s'y implantent forment un relief saillant, bien accusé sous la peau. Il est situé près du ventre et un peu en dehors, dou-
ble condition qui implique, d'une part, la longueur et l'obliquité de la cuisse, et, d'autre part, la possibilité pour le membre postérieur de se porter librement en avant, sans que la saillie du ventre puisse mettre obstacle à la progression. Le grasset bas indique que le fémur est trop perpendiculaire ; celui qui se montre trop engagé sous le corps ne laisse pas au membre sa pleine et entière liberté d'action.
Le grasset est fort exposé aux violences extérieures, à la luxation et à des blessures diverses. Toute lésion a ici sa gravité par les suites possibles. Non-seulement la boiterie qui accompagne inévitablement la douleur dans cette région ne se guérit pas toujours, mais un mal sourd persiste et l'on voit souvent le membre s'émacier et s'affaiblir.
4° La jambe s'étend de la partie inférieure de la cuisse au jarret; sa base osseuse nous est connue; les muscles qui la garnissent extérieurement et en arrière sont les fléchisseurs et les extenseurs du canon et du pied. Leur volume fait qu'on la dit musculeuse ou grêle; sous ce rapport elle se confond très-particulièrement avec la fesse : quand cette région est bien pourvue, riche et fournie, la jambe ne saurait être ni pauvre ni mince, puisque c'est en grande partie la même masse musculaire qui forme son développement en descendant jusqu'à la naissance de la corde du jarret. En avant elle doit présenter une saillie très-prononcée, analogue à celle que nous avons signalée en parlant de l'avant-bras et qui résulte des muscles correspondants. D'ailleurs, et déjà nous l'avons dit aussi, par ses fonctions propres, par la direction qu'elle affecte, par le * mode d'action des puissances auxquelles elle est soumise, la jambe est au membre abdominal ce que l'avant-bras est au membre antérieur. Toutes les considérations déjà développées sur la longueur de cette dernière région sont parfaitement applicables à l'autre, dont le plus ou moins d'étendue influe d'une manière notable sur les aptitudes de l'animal. On reconnaîtra le trait distinctif de la force dans la brièveté unie à un grand développement des muscles, mais alors les mouvements sont courts et les allures raccourcies. Cette conformation est belle pourtant à sa manière ; elle convient au cheval de trait au pas.
Par contre, la longueur de la jambe implique des mouvements très-étendus , de longues enjambées, des allures rapides , à la condition quelle sera proportionnellement bien musclée, sous peine d'annoncer une fatigue prochaine, l'impossibilité de résister longtemps au travail. La longueur de cette région est favorable à la vitesse par l'étendue qu'elle donne à la contraction musculaire, mais la durée de celle-ci est en raison du volume des muscles. Or des muscles grêles ne peuvent soutenir longtemps l'épreuve que leur imposent des contractions très-répétées. M. H. Bouley a exprimé le même fait en ces termes : « Si l'étendue de la contraction des muscles est en rapport avec les dimensions qu'ils mesurent en longueur, leur puissance et la continuité de leur action sont proportionnelles au développement de leur masse. » Au surplus, la longueur de la jambe , comme celle de l'avant-bras , se montre en rapport inverse de celle du canon : jambe et avantbras longs, — canons-courts ; jambe et avant-bras courts, — canons longs. Dans tous les animaux construits pour la vitesse, les canons sont courts et les rayons supérieurs des membres, notamment ceux qui viennent au-dessus du jarret et du genou, ont plus de longueur ; le contraire existe chez les animaux dont la marche est lente. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point.
Une autre dimension de la jambe mérite encore de fixer l'attention. Sa forme la meilleure est celle d'une pyramide renversée parce qu'elle offre alors à sa partie supérieure l'ample développement des muscles qui la rendront forte, énergique et résistante dans l'acte de la locomotion. Mais on la veut large, très-large, l'animal se présentant de profil; sous ce rapport, il n'y aura jamais excès; on peut ne point s'attacher à son épaisseur; mais une jambe étroite et serrée n'annonce jamais autant de force ou de puissance qu'il en est besoin à la région pour remplir efficacement son rôle.
La face interne de la cuisse ne porte entre l'os et la peau que quelques aponévroses. Il en résulte que les violences qui l'atteignent ont souvent beaucoup de gravité, les coups de pied entre autres, et, par suite , la fracture du tibia. A cet égard, l'expérience commande des précautions qu'on a le tort de trop
négliger, et par exemple la séparation, au moyen de barres bien établies, des animaux qui ne se connaissent pas et qu'il n'est pas prudent de laisser côte à côte dans des écuries abandonnées ou mal surveillées.
5° Le jarret. Région intermédiaire entre la jambe et le canon, le jarret a pour base l'articulation très-compliquée qui joint la partie inférieure du tibia aux os tarsiens, ceux-ci entre eux et à l'extrémité supérieure du canon et des péronés; articulation importante au double point de vue de la statique et de la dynamique ; centre des mouvements de tous les rayons du membre, car là viennent ou s'appuyer dans la station, ou réagir pour la propulsion, la colonne de support ou les leviers locomoteurs.
L'articulation qui prend le nom de jarret représente une charnière parfaite et d'une extrême solidité ; ses attaches sont nombreuses et d'une grande densité. Anatomiquement , elle correspond au pied de l'homme, dont le talon est formé par le calcanéum, qui donne, ici, la pointe du jarret ; mécaniquement, il agit par un système de levier rapide ou de levier puissant suivant que le membre ne pose pas ou pose sur le sol.
Pour bien définir chacune des parties du corps, pour en montrer d'une manière saisissante les diverses formes, les beautés ou les imperfections, les figures nous auraient offert un secours incomparable. Il ne nous a pas été donné de les multiplier autant que nous l'aurions voulu, mais les plus essentielles, et elles sont nombreuses, forment à la suite de cet ouvrage un album considérable. Nous y avons neuf dessins représentant le jarret sous ses diverses faces, dans la belle nature ou entaché des tares osseuses qui ôtent parfois à l'animal une grande partie de son utilité et de son prix.
Le jarret montre quatre faces suivant qu'on examine l'animal de profil, par devant ou par derrière ; mais on dénomme encore : 1° le pli, c'est-à-dire l'angle que l'on observe à la face antérieure ; 2° la pointe ou le sommet, déterminé par l'extrémité supérieure du calcanéum ; 3° la corde, constituée par les tendons réunis de l'extenseur du canon et du péroné ; 4° le vide ou creux , qui se trouve entre la corde et l'extrémité inférieure du tibia. Voilà bien des distinctions pour une
région aussi bornée; aucune n'est inutile cependant; leur multiplicité n'est qu'une preuve en faveur de l'importance de cette articulation, dont nous avons à parler longuement.
Comme toutes les régions du corps, celle-ci a ses conditions de bonne structure et des degrés qui en marquent la valeur, depuis son état tout à fait défectueux jusqu'à la perfection, tara avis. Cependant le jarret est considéré comme beau quand il est sec ou bien évidé, lorsqu'il se montre physiologiquement aussi développé que possible, quand sou aplomb est régulier, lorsqu'il est exempt de tares ou de maladies quelconques, lorqu'entin il est ferme dans l'action , ferme et non vacillant. La sécheresse naît de la netteté, de l'absence de tout empâtement, de la finesse plus ou moins grande de la peau, de la forme accentuée des diverses éminences osseuses, du détachement très -marqué de la corde, qui laisse le creux très-prononcé. Dans les conditions inverses il serait plein ou empâté. Ou le veut large et sa largeur est mesurée du pli à la pointe. Quand elle est grande, cette dimension implique la saillie du calcanéum en arrière, et conséquemment la puissance du levier qu'il constitue. On le veut épais aussi , et son épaisseur s'apprécie en considérant la région par sa face antérieure ; de la sorte on juge fort bien de l'étendue des surfaces par lesquelles les os se rencontrent. La grande étendue, est-il nécessaire de le dire, annonce la force et ajoute par cela même à la beauté de la région , à sa bonne conformation.
Nous aurions beaucoup à dire sur la question des aplombs , mais ce sujet viendra plus loin, d'une façon plus complète et tout à la fois plus générale et plus spéciale.
En somme, la beauté anatomique du jarret (fig. 25, 26, 27, 28, 29 et 30, p. 38 et 42 deY Atlas) consiste dans une conformation régulière et dans une bonne direction des os, dans les rapports justes, immédiats et précis, qui existent entre ceux-ci dans le développement normal de leurs éminences, qu'il faut désirer nettement accusées sous la peau, dans l'état sain et la solidité des liens qui les assujettissent, dans la parfaite liberté des mouvements des pièces osseuses et des nombreuses cordes tendineuses qui glissent sur leurs diverses surfaces.
Ces conditions n'existeraient pas ou seraient plus ou moius
atteintes par la présence des tares ou des maladies qui ont leur siège au jarret, tares et maladies dont le nombre, la gravité et la fréquence témoignent des rudes assauts auxquels le travail soumet à tout moment cette petite roue de la grande machine : — le jarret ; on l'a appelé aussi la cheville ouvrière, et tout nom lui conviendra, qui fera ressortir son importance.
Mais la fatigue qu'il éprouve en compromet souvent la netteté en dépit des soins apportés par la nature à sa consolidation. Tout, en effet, a été disposé pour affermir cette machine et lui donner la force qui lui est nécessaire pour résister à Faction vive et brusque, puissante ou soutenue des . masses musculaires qui agissent sur elle, et pour la mettre à l'abri de maints accidents, de maintes violences.
« Dans la construction du jarret, dit M. Gillet, tout semble avoir été arrangé pour lui éviter, dans l'exercice de ses rudes fonctions, les chocs dont les résultats pourraient lui être si funestes. Depuis l'étendue de ses surfaces articulaires, destinées à adoucir les réactions; depuis le solide engrenage du tibia avec l'astragale, appuyé et fixé dans sa position par le calcanéum /qui lui-même est appelé à favoriser la puissance musculaire; depuis la force et l'entrecroisement des nombreux ligaments réunissant tous les tarsiens, jusqu'aux énormes tendons dont plusieurs viennent s'attacher soit à ces derniers os , soit aux métatarsiens , et qui tous , maintenus par de fortes brides, glissent sur les diverses surfaces de cette articulation , tout paraît devoir concourir à donner à cette partie souplesse, force et surtout solidité.
« Et cependant , malgré toutes ces bonnes conditions d'or- , ganisation, qui sembleraient devoir parfaitement le garantir, le jarret , placé entre deux forces énormes, la masse du corps à soulever et l'action muscidaire d'une part, et de l'autre la résistance que lui offre sans cesse le sol , est à chaque instant exposé à contracter des affections très- graves, qui finissent, le plus souvent, par neutraliser ses mouvements, et que l'on désigne sous les noms de courbe , (ïéparvin et de jarde ou jardon.
« a. Courbe (fig. 31, p. 42 de X Atlas). — A l'extrémité inférieure du tibia et à sa face interne existe une tubérosité
dont le développement , même dans l'état de santé , est on ne peut plus variable. Presque entièrement effacée chez quelques sujets, elle atteint en effet chez d'autres des proportions telles qu'elle peut être considérée comme une défectuosité , mais principalement pour l'œil , car nous sommes loin de partager l'opinion des personnes qui pensent qu'alors même elle est une cause de boiterie. Nous dirons cependant que ce grand développement peut avoir des inconvénients, en ce sens que , par la saillie que fait alors cette tubérosité , elle est plus exposée aux contusions et par suite à l'affection que nous étudions.
« Il est , du reste , assez facile de distinguer ( ce qui est important, puisque l'une de ces tumeurs n'est que rarement dangereuse, tandis que l'autre est presque toujours nuisible), de distinguer, dis-je, si cette éminence ainsi fortement prononcée est naturelle ou si elle est le résultat d'une altération ; car, dans le premier cas , la tubérosité lisse et assez pointue s'élève insensiblement de la surface de l'os qui lui sert de base, et l'animal est droit, tandis que, si elle est la conséquence d'une exostose, si elle est enfin ce que nous appelons une courbe , son irrégularité , sa largeur, ses bords brusquement élevés et très-bien circonscrits , et souvent la boiterie, la font parfaitement reconnaître.
« La courbe est donc le développement anormal de la tubérosité interne de l'extrémité inférieure de l'os de la jambe. A jpeine sensible dans quelques circonstances , cette tumeur acquiert quelquefois un volume assez fort. Dans le premier cas, de petite dimension, ne gênant en rien les mouvements du jarret, elle existe , pour ainsi dire , sans qu'on s'en aperçoive ; dans le second , au contraire, envahissant non-seulement toute la tubérosité , mais s étendant encore plus ou moins autour de ce point d'insertion ligamenteuse, elle peut rendre la flexion du jarret difficile et déterminer alors une claudication plus ou moins grande.
« Résultat tantôt de coups ou de contusions légères, mais assez souvent répétées, tantôt d'efforts violents dans des exercices longs et fatigants, cette affection débute ordinairement par un engorgement inflammatoire, qui, d'abord peu considé-
rable , peut , si Ton y fait attention , être victorieusement combattu (nous en avons eu plusieurs fois la preuve) par le repos, les lotions froides et fréquentes d'abord et de légères frictions d'eau-de-vie camphrée ensuite. Mais, comme à cette époque il n'existe pas de boiterie , ou que , quand on peut l'observer, elle n'est que très-faible, on néglige assez ordinairement ces premiers symptômes, qui souvent même échappent ou ne paraissent que trop peu de chose pour mériter quelques soins. Le travail est donc continué, et, la cause existant toujours , les accidents s'aggravent sans cesse et font souvent alors des progrès contre lesquels les moyens que nous avons à notre disposition restent tout à fait impuissants.
« Dans le commencement , la tuméfaction chaude et douloureuse n'est pour ainsi dire déterminée que par l'inflammation de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané ; mais petit à petit l'inflammation, gagnant les parties plus profondément situées, s'établit dans le périoste, dans l'intérieur duquel et sous lequel se forme alors la tumeur que nous étudions dans cet article.
« D'abord de peu d'étendue, il peut arriver, surtout si la cause déterminante a cessé définitivement d'agir, que Fexostose, s'arrêtant bientôt dans son développement, s'ossifie complètement et que, vu sa position, ne gênant que peu les ligaments et en aucune manière les tendons voisins, elle ne détermine dans aucun temps la plus légère claudication. Mais, si quelquefois les progrès de l'ossification se bornent là, le plus souvent malheureusement les choses ne se passent pas ainsi : car presque toujours cette tumeur, prenant un accroissement plus considérable, se développe avec force sous l'insertion des ligaments latéraux et s'étend même jusque sous le passage du tendon du muscle péronéo-phalangien. Ces organes, dérangés alors de leur direction et gênés dans leur action, produisent une boiterie qui ne tarde pas, si déjà elle ne l'est, à devenir permanente et à rendre par conséquent l'animal tout à fait incapable de faire un service même passable.
« Les suites de cette exostose sont encore bien plus graves, si, comme nous l'avons observé quelquefois, la tumeur, après avoir recouvert toute la face interne de l'extrémité inférieure
du tibia, se prolonge inférieurement et envahit quelques os du tarse : car alors les rapports qui , dans l'état normal , existent entre les différentes parties de l'articulation et les mouvements du jarret, dont la liberté est si essentielle à la locomotion, étant plus ou moins détruits, la boiterie est on ne peut plus forte et le-service à attendre d'un animal ainsi taré à peu près nul.
«Cette affection, la courbe, telle que nous venons de la décrire et qui fort heureusement ne s'observe pas très-fréquemment, ne borne pas toujours là ses désordres. Il arrive en effet que, chez certains sujets, après avoir garni de ses productions osseuses anormales presque toute la face interne et supérieure de l'articulation tibio-tarsienne , elle détermine encore une arthrite trochléenne dont le résultat constant est la destruction des cartilages d'encroûtement et leur érosion qui, peut-être, fait que le cheval est plus ou moins susceptible de harper. L'ankylose enfin se déclare et vient quelquefois terminer la série de tous ces graves accidents et mettre l'animal entièrement hors de service.
« b. Éparvin (fig. 32, p. 42 de Y Atlas). — Sous le nom ftêparvin, on désigne habituellement deux affections dont l une (éparvin calleux) , conséquence d'une exostose, a son siège au jarret, et l'autre (éparvin sec) est caractérisée seulement par un mouvement de flexion brusque et convulsif de cette articulation au moment môme où le membre entre en action.
« N'ayant à nous occuper ici que des lésions osseuses du jarret, nous négligeons de parler de la deuxième variété d éparvin dont on ignore encore la cause, et nous dirons qu'on appelle éparvin calleux ou osseux l'exostose qui se montre à la face interne du jarret, au-dessous de la courbe, à la partie interne et supérieure des os du canon ; qu'on reconnaît cette tare aisément sur l'animal vivant , le jarret étant Vu par derrière, à la terminaison brusque de l'extrémité inférieure de la face interne de cette articulation , à la saillie trèsmarquée que fait dans ce cas la tête du péroné au niveau de la châtaigne* tandis que, dans l'état normal, cette partie se termine pour ainsi dire d'une manière insensible sur le canon.
— lao —
« Le siège ordinaire de cette tumeur est la tête du péroné interne servant de point d'insertion au ligament latéral interne superficiel du jarret ; mais, quoique ce métatarsien soit l'os le plus souvent affecté dans le cas dont il est question , ce n'est pas à dire pour cela que l'affection se borne toujours à cette partie. Il arrive au contraire assez fréquemment que, par suite des progrès de la maladie, l'ossification gagne le métatarsien principal qui môme , dans certains cas, est seul atteint. Et alors l'exostose se remarque sur le contour antérieur et interne de l'extrémité supérieure de cet os , sur la tubérosité à laquelle vient s'insérer le tendon du muscle fléchisseur du canon. Enfin, quelquefois aussi, et ce cas se présente quand le mal, dès son origine, n'a pu être arrêté dans sa marche, ou quand les animaux sur lesquels il s'était déclaré n'ont cessé d'être employés à un travail fatigant, l'exostose, s'élargissant encore davantage, se porte plus ou moins de son siège habituel sur les os plats du jarret, et dérange considérablement alors les fonctions de cette articulation.
« D'abord molle, compressible, chaude et douloureuse, cette tumeur, perdant peu à peu ces premiers caractères, devient de plus en plus dure et ne tarde pas à mériter le nom d'exostose, qu'on donne à cette production anormale, et à constituer l'espèce de tare dont nous nous occupons et dont la gravité dépend toujours et de son étendue et surtout de sa position.
« C'est ainsi que constamment nous avons remarqué que, quand la tumeur peu forte existe seulement sur la face interne de la tête du péroné, elle est peu dangereuse, et que son existence ne nuit bien souvent en rien aux mouvements de l'articulation ; qu'elle est plus grave lorsqu'elle remonte sur les os cunéiformes souvent alors soudés ensemble, puisqu'elle attaque à son insertion la branche tendineuse interne du muscle tibio-prémétatarsien et gêne les mouvements du tendon du péronéo-phalangien , dans ce cas, plus ou moins dévié de sa direction , et qu'enfin , quand l'exostose plus grosse se porte en arrière par un développement considérable de l'affection vers la partie postérieure du péroné, ou bien quand, gagnant au contraire les parties antérieures du jarret, elle se déclare sur l'os principal du canon, sous le point principal d'insertion
du tendon du muscle tibio-préraétatarsien, l'affection peut et doit être considérée comme très-dangereuse. Aussi rarement ces exostoses, la dernière surtout, se présentent-elles sans qu'elles soient accompagnées d'une boiterie plus ou moins forte dont on reconnaît assez facilement la cause à la manière dont l'animal porte le membre en avant. La marche, en effet, est tellement caractéristique dans ce cas, qu'avec un peu d'habitude, en voyant, môme à une certaine distance, un animal en action, il est facile de juger de l'état de ses jarrets. Nous ne voulons pas seulement parler ici de la flexion précipitée et convulsive que tous lès auteurs ont indiquée et qui cependant n'existe pas constamment dans tous les cas d'éparvin calleux, mais encore d'une gêne particulière qui fait que le cheval ne pouvant, dans la progression, suffisamment fléchir le jarret ou le fléchir sans en éprouver de la souffrance, marche plus large que dans l'état ordinaire et porte, en fauchant , le membre plus ou moins en dehors, selon que l'exostose est plus ou moins développée ou mieux qu'elle est placée de manière à produire une plus vive douleur.
« On doit donc se défier surtout des éparvins qui existent en avant, dans le pli, pour ainsi dire, du jarret, et cela par la raison qu'ils s'opposent d'abord par leur position à la flexion de cette articulation, et que, par suite de leur développement sous l'insertion tendineuse du muscle fléchisseur du canon , cet organe actif de la locomotion, agissant directement sur une partie malade, ne peut se contracter sans déterminer de vives douleurs.
« Les animaux ainsi tarés sont et doivent être considérés comme de nulle valeur, puisque, constamment boiteux, ils ne peuvent rendre qu'un très-mauvais service, et que, si on veut les forcer au travail, il peut se déclarer, par suite de la fatigue, des engorgements considérables du jarret susceptibles de déterminer plus tard l'ankylose plus ou moins complète.
« Parmi les causes principales de cette affection, nous classerons en première ligne les efforts dont la possibilité et la fréquence sont faciles à comprendre pour quiconque veut bien se rappeler les fonctions pénibles du jarret et ne pas oublier que c'est surtout à la partie postérieure de l'articulation
du tarse avec le métatarse que se font ressentir, pendant la progression, les tiraillements les plus grands.
« Nous ajouterons aussi que, bien que les efforts violents soient une des causes fréquentes de l'éparvin, ils n'en sont cependant pas la seule, un coup, une blessure pouvant encore donner naissance à cette sorte de tumeur.
« Enfin nous terminerons en disant que , pour nous , l'éparvin peut encore être déterminé par une autre cause, l'hérédité.
me. Jarde ou Jargon (fig. 33, p. 42 de Y Atlas). — A l'opposé de l'éparvin, à la partie inférieure et postérieure de la face externe du jarret, se développe encore très-fréquemment une tumeur de la nature de celles dont nous avons déjà parlé et à laquelle, selon son développement plus ou moins avancé, ou plutôt plus ou moins fort, on a donné le nom de jarde ou dejardon.
« Le jardon est la jarde à son premier degré, c'est-à-dire lorsqu'elle n'intéresse que faiblement la tête du péroné externe : la jarde s'entend de l'affection lorsque, très-forte, elle s'étend encore jusque sur les os tarsiens et à la face postérieure du canon.
« Prenant naissance sur le péroné, sous l'insertion des ligaments latéral externe superficiel et calcanéo-métatarsien, la jarde se borne rarement, surtout si l'animal, malgré la douleur, l'engorgement et la légère boiterie qu'entraîne naturellement après elle cette affection débutante, continue à travailler, se borne, dis-je, rarement à la partie sur laquelle elle a commencé à se développer : car, attaquant bientôt la partie voisine, on la voit, dans certaines circonstances, se prolonger en haut sur les os tarsiens dont, quand elle ne les soude pas complètement entre eux et avec les os du canon, elle gêne toujours plus ou moins les ligaments qui servent à les réunir ; d'autres fois se porter en arrière sur la corde tendineuse du muscle fémorophalangien et se glisser même sous le ligament suspenseur du boulet qu'elle blesse de ses rugosités; ou bien enfin, lésant le cordon externe du nerf tibiô-plantaire appuyé fortement contre elle par les cordes tendineuses des muscles fléchisseurs du pied, déterminer des douleurs toujours accusées par une
claudication que, dans les commencements, un peu de repos peut faire cesser, mais qui ne tarde pas à devenir permanente et presque toujours, pour ne pas dire toujours, incurable.
a Très-dangereuse, sans l'être cependant autant que l'éparvin, la jarde est donc une lésion qu'il est essentiel de pouvoir bien reconnaître si l'on veut ne pas faire ou ne pas conseiller des acquisitions de chevaux incapables la plupart du temps de rendre le plus léger service.
« Il faut cependant ne pas oublier que toutes les jardes n'ont pas la môme gravité. Il est en effet de ces exostoses qui ne font jamais ou presque jamais boiter, tandis que d'autres au contraire déterminent toujours des claudications plus ou moins fortes.
« En général, toutes les tumeurs osseuses de ce nom qui se maintiennent dans de certaines limites, qui ne tendent point à s'élargir, dont l'ossification au contraire est bien arrêtée (chose difficile à constater, à moins que l'affection ne soit trèsancienne) , et qui surtout se dirigent en bas, sur le péroné et la portion du métatarsien principal qui touche à ce premier os, sont peu dangereuses tant qu'elles laissent entre elles et les tendons des muscles perforant et perforé un peu d'espace, une gouttière assez marquée.
« L'affection sera plus grave, si le travail d'ossification se dirige vers le grand os irrégulier et le calcaneum, car, annulant alors le jeu de ces os les uns sur les autres et gênant les tendons qui s'attachent en glissant près de cette partie, elle déterminera infailliblement la claudication.
« Enfin elle devra être considérée* comme devant avoir des suites on ne peut plus fâcheuses, quand la tumeur, au lieu de descendre simplement le long du canon, se portera assez en arrière pour arriver au. niveau des tendons et même les dépasser, les entourer, comme cela se remarque assez souvent. L'exostose, dans ce cas, touchant la corde tendineuse et ne cessant de l'irriter par ses aspérités, on pourrait même dire ses aiguilles, tant quelquefois ses rugosités sont aiguës, en détermine l'inflammation et amène dans ses mouvements une gêne on ne peut plus grande.
« Dans le premier de ces cas, la saillie anormale qui existe
à la face externe de l'articulation s'apercevra facilement , si on examine le jarret par derrière, car alors cette face, au lieu d'être à pince convexe, décrit une courbe plus ou moins forte qui , se prolongeant au-dessous du jarret , indique toujours l'état maladif.
« Dans le deuxième cas, les bosselures qui existeront sur le milieu de la face externe du jarret accuseront presque toujours la présence de l'exostose : nous disons presque toujours, car quelquefois ces bosselures peuvent exister sans qu'il y ait pour cela maladie ; mais alors les jarrets sont égaux, ce qui n'a pas lieu dans le cas de tares, et les mouvements sont aussi libres que possible.
« Dans le troisième cas, les tendons fléchisseurs du pied , au lieu de suivre une ligne droite depuis la pointe du jarret jusqu'au boulet, décriront en arrière de la tête du péroné une courbure que l'on apercevra très-bien en se plaçant sur le côté du cheval, et qui sera d'autant plus sensible que les tendons seront plus soulevés par l'exostose sous-jacente.
a Enfin, dans ces deux derniers cas, l'existence de la jarde sera encore annoncée par la boiterie ou au moins par le peu de flexion de l'articulation du jarret. En effet, l'animal, pour éviter sans doute une douleur trop vive, fait son appui de préférence sur la pince et fléchit le moins possible le membre qui, alors plus roide, fauche légèrement ou plutôt traîne d'une manière assez sensible.
<t Tout ce que nous avons dit sur les causes de l'éparvin pouvant s'appliquer à la jarde, nous renvoyons à l'article précédent, nous contentant d'ajouter ici que, pour nous, une des conformations du jarret qui prédispose le plus à la jarde est celle qui constitue le jarret coudé : car, dans ce cas, les tendons et les ligaments, qui surtout unissent postérieurement les tarsiens ensemble et aux métatarsiens, éprouvant un tiraillement continuel, il en résulte une fatigue de laquelle peut fort bien naître l'affection qui nous occupe.
« Enfin nous terminerons l'exposé des tares qui consistent dans certaine altération des os du jarret, en disant que, si le plus ordinairement les affections que nous venons d'étudier restent isolées et parfaitement distinctes les unes des autres,
il est aussi des cas où, par suite de fatigues très-grandes, de travaux soutenus qui ont exigé, pendant un temps plus ou moins long, de violents efforts de la part dejarrets déjà malades, ces tumeurs gagnent de plus en plus, se réunissent et entourent toute Farticulation de productions osseuses plus ou moins étendues et plus ou moins épaisses, au milieu desquelles nerfs, artères, veines, ligaments plus ou moins ossifiés et tendons sont perdus et gênés dans leurs mouvements rendus même parfois impossibles.
« Ces exostoses isolées apportent donc non-seulement de la gêne dans les fonctions de l'articulation, mais elles causent encore quelquefois par leur réunion une ankylose plus ou moins complète, accident d'autant plus grave que la guérison n'est plus possible alors, et que, le mouvement étant définitivement perdu dans cette importante articulation, l'animal peut être considéré comme de nulle valeur et plutôt propre à être livré à Téquarrisseur que soumis à un service, quelque faible qu'il soit. »
Cette étude a été couronnée par la commission d'hygiène hippique qui siège au ministère de la guerre ; nous l'avons reproduite entière à raison de son exactitude. Elle a été faite nombre de fois ; nous aurions pu la recommencer sans la rendre plus complète. Peut-être est-elle un peu hérissée d'expressions techniquesjpour de simples praticiens, mais la pratique ne doit plus reculer devant les parties de la science qui lui sont devenues indispensables. D'ailleurs les figures ajoutées au texte ôtent à celui-ci tout ce que, sans elles, il offrirait de réelles difficultés. •
D'autres maladies affectent le jarret ; ce sont des tumeurs molles qui prennent les noms de vessigon, de capelet et de varice.
Le vessigon résulte d'une altération de la membrane synoviale articulaire, petite bourse fermée de toutes parts et qui a pour fonction de sécréter un liquide particuher de nature à faciliter au plus haut degré le frottement des os les uns sur les autres ou le glissement des gros tendons qui passent près de certaines articulations des membres. La présence de ce liquide, sécrété en quantité convenable, prévient l'usure des parties
contiguës et placées de façon à frotter les unes contre les autres. Dans l'emploi des machines on se sert d'huiles, de corps gras quelconques, pour diminuer les frottements et pour retarder l'usure des axes tournants ou des engrenages de toutes sortes : l'homme, ici comme en beaucoup de circonstances, n'a fait qu'imiter la nature ; la synovie n'est autre chose, mais à un point bien autrement perfectionné, que l'huile ou la graisse qu'on introduit autour des fusées de l'essieu pour rendre une charrette plus roulante et ménager tout à la fois le corps de la roue et les extrémités de l'essieu lui-même. Mais la membrane qui, dans toutes les articulations, sécrète cette huile animale, ne la fournit en bonne qualité que dans des conditions physiologiques normales. Bien des circonstances peuvent l'irriter et porter le trouble dans ses fonctions. Alors la synovie est reproduite en trop grande ou en trop petite quantité, et acquiert des propriétés moins favorables à sa destination. Dès lors elle ne remplit plus son objet d'une manière aussi satisfaisante, et l'articulation en souffre comme il arrive d'un rouage auquel on ne fournit que de mauvaise huile ou une graisse mal préparée. L'effet est bien autrement grave sur la machine animale, dit judicieusement M. Richard, à raison de la complication de l'articulation du jarret, car « outre ses deux surfaces articulaires multiples, il a deux points faisant fonctions de poulies de renvoi : ce sont la pointe du calcaneum, sur laquelle glisse un des tendons de la corde du jarret pour se rendre au boulet, et une coulisse qui se trouve à la base du même os, et du côté interne, pour donner passage au tendon profond. Chacun des points où glissent ces tendons est pourvu d'une bourse synoviale qui y sécrète la synovie nécessaire au glissement. Tant que ces bourses conservent leur état normal, les poulies de renvoi fonctionnent parfaitement. Si elles s'irritent, leur sécrétion est troublée; la synovie est de mauvaise nature, elle est mélangée à d'autres liquides, à de la sérosité, du pus, du sang. L'huile alors, au lieu d'être limpide et épurée, est trouble et altérée ; elle ne facilite plus le frottement au même degré, et les corps frottés s'irritent et sont malades; leur substance finit même par se corroder. C'est ainsi que l'on voit la poulie du jarret et la trochlée du tibia s'user après la destruction partielle
de la synoviale et des cartilages d'incrustation. Cette usure est absolument comme celle d'une charnière métallique qui fonctionne longtemps sans huile ni graisse. Mais revenons aux parties molles, que nous étudions.
« Par suite du trouble de leur sécrétion, les bourses synoviales des deux poulies de renvoi du jarret se distendent par surabondance du liquide contenu; il en résulte ce qu'on nomme des molettes aux articulations ordinaires, des vessigons ou des capelets aux jarrets.
« Les capelets , placés à la pointe des calcaneums , sont quelquefois la conséquence des maladies dont nous venons de parler. Alors ils sont toujours un vice grave, parce que l'expansion du tendon qui glissse sur la pointe du calcaneum s'irrite et provoque des boiteries d'autant plus opiniâtres que leur siège est dans un état permanent de travail.
a Quand les capelets ne sont dus qu'à un épaississement de la peau ou du tissu cellulaire sous-cutané, ils n'ont aucune suite fâcheuse ; ils ne sont que disgracieux à l'œil. Il importe donc de savoir bien distinguer le capelet résultant d'une surabondance de liquide synovial de mauvaise nature de celui qui n'est que la conséquence d'un épaississement du tissu cellulaire sous-cutané , souvent accidentel et passager. Dans le premier cas, le capelet est toujours plus gros et fait saillie sur les côtés ; en le comprimant à droite et à gauche avec les doigts, on sent la fluctuation du liquide contenu. Dans le second, au contraire, point de fluctuation ni de boursoufflement latéral. La tumeur est sur la pointe du jarret, sur l'expansion du tendon perforé, au lieu d'être sous elle et sur les côtés.
« Les vessigons sont des tumeurs molles qui se développent à la face interne ou externe du jarret et souvent -des deux côtés. S'ils ne sont que l'effet d'une surabondance de synovie de bonne nature, comme on le voit chez quelques jeunes chevaux , ils sont sans inconvénient et disparaissent souvent avec l'âge ; mais s'ils sont la suite des maladies dont nous avons parlé, ils caractérisent des altérations plus ou moins profondes des surfaces articulaires ou de la poulie de renvoi du tendon profond. »
Ce que Ton appelle varice dans le langage un peu suranné de l'hippiatrie n'est que le vessigon articulaire antérieur. Toutefois la veine saphène peut être variqueuse dans le pli du jarret, mais ce fait est très-rare.
Enfin certaines affections cutanées s'établissent parfois sur le même point et passent à Fétat de crevasses plus ou moins rebelles, qu'on désigne encore, malgré la tendance à oublier le jargon ancien, sous le nom fort bizarre de solandres.
A la suite de cette longue énumération des conditions qui font le jarret bien conformé et sain ou défectueux et malade, on doit comprendre l'utilité d'un examen tout spécial de cette région dans le choix des reproducteurs et des chevaux de service. Exposée à maintes atteintes, presque toutes d'une gravité réelle, cette région, saine ou malade, suffit à donner ou à ôter au cheval une bonne partie de son utilité pratique, de sa valeur marchande.