‹ La conquéranteChapitre 1 sur 3 · SAVOIR · texte numérisé non relu

SAVOIR

3 exemplaires sur papier de Chine (N"» i à 3) : 3 exemplaires sur papier du Japon (N^^ 4 à 8j; 10 exemplaires sur papier de Hollande (N^s 9 à 18).

Dans son cabinet, décoré de boiseries et tendu de belles tapisseries, M. Prévinquières se promenait d'une fenêtre à l'autre avec lenteur, semblant régler sa marche sur le tic tac de l'horloge qui occupait un angle de la vaste pièce. Sa tête était penchée sur sa poitrine, et déambulant ainsi, il réfléchissait profondément, inattentif au magnifique coup d'œil qui s'offrait à lui, par la fenêtre de droite, sur la vallée de la Loire et les coteaux de Tours, et au tableau animé de son usine en pleine activité qui s'encadrait dans la fenêtre de gauche. Il allait ainsi d'un pas régulier, la mine préoccupée, et il aurait pu continuer indéfiniment à marcher de long en large si la porte ne s'était pas ouverte, pour donner passage à un grand garçon de trente ans, qui s'avança une liasse de dossiers sous le bras. M. Prévinquières s'arrêta net, regarda d'un air soucieux celui qui entrait, s'approcha sans mot dire, du

i Lies BATAILLES DE LA VIE

large bureau Louis XIV, orné de bronzes dorés, placé au milieu de la pièce, et s'assit; puis il désigna d'un geste accablé unechaise et se décida à parler d'une voix dolente.

— C'est le bilan de l'exercice clos que vous m'apportez-là, Valentin?

— Oui, monsieur; il se balance par sept cent mille francs de bénéfices...

M. Prévinquières hocha la tête, comme s'il apprenait une nouvelle désastreuse, et regarda d'un air navré celui qui venait d'énoncer ces chiffres pourtant flatteurs. C'était un vigoureux garçon brun, aux cheveux coupés en brosse^ à la figure intelligente, habillé sans élégance de larges vêtements de couleur foncée. Son visage grave était éclairé par des yeux perçants et observateurs; une barbe châtain, très fournie, couvrait ses joues. Il avait de fortes mains révélant des habibitudes anciennes de travail grossier. Cependant une distinction naturelle émanait de toute sa personne. Et vêtu sans goût, mal coiffé, la barbe en désordre, il attirait l'attention et donnait l'impression d'un homme de valeur. M. Prévinquières fît toutes ces remarques, et sans doute elles entraînaient dans sa pensée des conséquences fâcheuses, car il poussa un nouveau soupir, et désignant le coin du bureau :

— Posez-là tous ces papiers. Je vous remercie.

11 y eut un silence. Une gêne pesait sur ces deux hommes : le patron etl'employé. Le soleil, frappant sur

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le bureau, sembla jouer, d'un rayon narquois, avec la couverture du dossier apporté par Valentin. Il la colora, en passant au travers d'un vitrail, de jaune, de vert, de rouge, puis il fit danser, dans dans sa clarté, des poussières impalpables, qu'il teintait au gré de son caprice.

— C'est donc le dernier exercice que nous clorons ensemble? dit d'un ton désenchanté M. Prévinquières.

— Pour le moment, répliqua Valentin Raynaud, oui, monsieur; mais en me séparant de vous, je n'engage pas Tavenir. Et s'il vous plaît de me rouvrir la maison, quand je reviendrai...

Aces paroles. M. Prévinquières se redressa dans son fauteuil, il frappa du plat de la main sur les papiers et avec une soudaine colère :

— Pourquoi partez-vous ? Une bonne fois, voulezvous me le dire?

— Mais, monsieur, ce n'est pas un mystère, repartit Valentin aussi tranquillement que son patron l'interrogeait rudement. Je l'ai déjà expliqué, je crois, avec toutes les raisons que j'en puis fournir. Je désirais depuis longtemps voyager. Je n'ai jamais rien vu. Ma jeunesse tout entière s'est écoulée dans cette fabrique, à la direction de laquelle j'ai consacré l'activité dont j'étais capable. Aujourd'hui que les affaires de votre maison marchent à souhait, que j'ai trouvé un directeur apte à me remplacer, que je ne me sens plus, comme vous aviez eula bonté de me le laisser croire, indispen-

sable, je reprends ma liberté Je pars pour TAmérique, où je vais étudier la grande industrie...

— Nous n'en faisons donc que de la petite, ici ? interjeta amèrement le patron.

— Je ne prétends pas cela. Mais il est évident que de l'autre côté de l'Océan, on use de moyens que nous ne connaissons pas, pour mener à bien des entreprises colossales...

— Ce sont les trusts qui vous hypnotisent?

— Non, certes. Je crois que ces monopolisations sont néfastes au point de vue social et très dangereuses au point de vue économique. Mais il y a là des problèmes financiers et industriels qu'il faut voir de près pour les juger... Ce n'est pas ce qu'en disent les journaux et les livres qui peut nous renseigner d'une façon sérieuse. Je veux m'en aller dans un grand centre ouvrier, comme Pittsburg, par exemple, et voir ce qui s'y fait. Je ne serai pas long à me rendre compte de la production et des moyens d'action de nos concurrents... J'en tirerai certainement une leçon utile... Et quand je reviendrai, peut être vous proposerai-je des réformes qui changeront la face de votre industrie.

— Quand tous reviendrez!... Reviendrez-vous ? Du moment que vous me quittez, après une collaboration de vingt ans, car il y a vingt ans que vous êtes entré chez moi, amené par votre père, et vous étiez un bambin, il n'y a pas de raison pour que vous reveniez jamais !

11 y eut un silence. Valentin avait baissé les yeux, peut-être parce qu'il craignait que son patron ne vit qu'il y montait des larmes. M. Prévinquières laissa échapper un soupir, et d'une voix qui tremblait il dit :

— Valentin, vous êtes un ingrat !

— Moi! s'écria le jeune homme, avec un geste d'énergique protestation. Oh! monsieur, vous ne le pensez pas ! Non ! Il est impossible que vous le pensiez î

— Et comment voulez-vous que je juge votre inexplicable résolution, reprit M. Prévinquières avec véhémence. Vous êtes l'enfant de la maison. Quand votre père est mort, trop tôt pour sa fortune, car il était à la veille de devenir mon associé, trop tôt pour mon amitié, car j'avais eu en lui un collaborateur dont je savais apprécier le dévouement, je vous ai traité comme si vous étiez mon fils. Vous étiez au collège, je vous ai fait continuer vos études, jusqu'à ce que vous ayez pris tous vos grades, et quand vous êtes sorti del'Eoole centrale, je vous ai mis à la tête de mon usine, en vous intéressant dans les bénéfices. Vous n'aviez alors aucune expérience, mais vous étiez le fils de votre père, qui avait acquis de grands droits à ma reconnaissance, et ce que j'aurais voulu faire pour lui, j'étais heureux de le faire pour vous. Entre ma fille et mon fils, vous avez grandi auprès de nous, traité sur le même pied qu'eux, frère aîné pour ces deux enfants. Votre fortune, alimentée par votre travail, pendant ces dix années a augmenté, dans la môme proportion que la mienne.

Vous m'apportez le Lilan de Tannée. 11 se balance par sept cent mille francs de bénéfices. Quelle est votre part?

— Cent cinquante mille francs...

— Combien possédez-vous aujourd'hui?

— Environ douze cent mille francs.

— Vous les avez bien gagnés, ils sont légitimement à vous, et je suis heureux de vous voir si indépendant, quoique vous en profitiez pour m'abandonner.

Yalentin Raynaud tressaillit à ce reproche, il s'agita sur sa chaise, ses lèvres remuèrent comme s'il allait parler, mais une nécessité plus forte que son désir de se disculper, lui ferma la bouche. 11 baissa la tête, et devant son patron qui l'interrogeait du regard, il demeura sombre et silencieux.

— Et quand comptez-vous partir? demanda M. Prévinquiéres.

— Mais, monsieur, à la fin de la semaine.

— Tous me donnez huit jours, comme à un domestique...

— Oh I monsieur...

Cette fois Yalentin n'y tint plus. La dureté de l'homme qui lavait élevé lui parut trop lourde à supporter et, cessant de lutter pour rester maître de lui, il se mit à pleurer silencieusement. C'était un émouvant spectacle de voir ce robuste et mâle jeune homme laisser, comme un enfant, les larmes couler sur ses joues, en filets brillants qui se perdaient dans sa barbe. M. Prévinquières en fut ému, malgré son irritation. Il

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s'approcha de Valentin, et dans un mouvement de chaude affection lui saisissant la main :

— Voyons, parle donc, à la fin, fit-il, le tutoyant comme quand il était tout petit. Dis ce que tu as sur le cœur. Vas-tu me cacher la vérité? Je ne suis pas stupide pourtant, et il m'est impossible de comprendre les raisons que tu me donnes. Il y a un secret, c'est certain, qui t'étouffe, et que tu reliens malgré loi... Ah î ça, vas-tu parler à la fin ! . .. Qu'est-ee que tu crains? Penses-tu que je ne sois pas homme à te comprendre, de quoi qu'il s'agisse, et à t'excuser, si tuas fait quelque sottise. Voyons, avoue-moi là, franchement, pourquoi tu veux quitter ma maison, et t'éloigner de moi...

Un flot de sang monta au visage de Valentin, ses yeux vacillèrent et sa bouche frémit. Il respira avec effort, comme si son cœur battait trop violemment dans sa poitrine, puis d'une voix qui tremblait :

— Eh bien! soyez donc satisfait, monsieur. Je pars, parce que j'aime votre fille, et que la distance, qui existe entre elle et moi, ne me permet pasdespérer que je puisse l'obtenir jamais.

A ces mots, M. Prévinquières fit un haut-le-corps, sa figure changea, et il dit seulement :

— Ah ! Fichtre !

Le patron et l'employé demeurèrent en présence, sans ajouter une parole. Valentin soulagé par son aveu, et se rendant compte déjàde la justesse de ses craintes, par l'émoi qu'il avait causé. M. Prévinquières, très trou-

blé, cherchant à mesurer la portée de l'incident, mais sentant toutes les difficultés de la situation, où il venait de se mettre. Il se leva pour gagner un peu de temps, et dissimuler son incertitude qui pouvait très vite devenir blessante. Il reprit sa marche entre les deux fenêtres de son cabinet, se disant à lui-même : j'avais bien besoin de lever ce lièvre là. Mais qui diable aurait pu se douter que Valentin s'occupait de Rose? Il fît un brusque retour sur lui-même, et pensa: Eh! après to.ut pourquoi ne s'en serait-il pas occupé ?

11 n'eut pas le temps de conclure. Celle qui causait tout ce trouble, M^'^ Prévinquières elle-même, venait d'ouvrir la porte et d'entrer, apportant aux deux hommes le charme de sa beauté blonde et la grâce de son sourire. C'était une grande et jolie fîUe, aux traits fins, aux yeux bleus, très élégante, et d'allure décidée. Elle s'avança d'un pas vif jusqu'à son père, après avoir fait à Valentin Raynaud une familière inclination de tête.

— Eh bien! Il faut que je vienne te chercher pour que tu t'arraches aux délices de ton inventaire? Il est l'heure de déjeuner. Mon parrain bâille de faim, et maman dit que c'est intolérable pour une cuisinière de servir tous les repas une demi-heure en retard... C'est vous, Valentin, qui êtes encore coupable de tous ces méfaits...

Valentin Raynaud avait repris tout son calme. Il eut la force de sourire :

— Il est vrai, mademoiselle, que c'est moi qui suis

cause du retard de votre père. C'est ma faute s'il a encore oublié l'heure... Excusez-moi : j'ai fini...

— Eh bien ! Si vous veniez déjeuner avec nous, alors? demanda Rose, avec une autorité d'enfant gâtée... Le baron Duburle ne serait pas fâché de vous voir... Vous savez qu'il vous aime beaucoup...

— Je suis très reconnaissant à votre parrain, mademoiselle, de sa bonté pour moi... Mais il m'est impossible d'accepter votre aimable proposition. J'ai chez moi, un convive qui m'attend...

— Ah ! Votre fameux Américain, celui qui joue à papa le tour de vous emmener visiter ses usines du Nouveau Monde. Eh bien! amenez-le donc qu'on le voie !

— Rose! interrompit M. Prévinquières, avec un accent de reproche.

— J'ai tort, papa? demanda la jolie fille d'un air gamin. C'est une gaffe? Allons! Valentin, j'ai parlé trop vite. Papa, au fond, en veut à votre Yankee. Mais c'est égal, amenez-le, tout de même, un de ces jours... Est-ce qu'il est aussi riche qu'on le dit ?

— Oui, mademoiselle, il est très riche...

— Trente ou quarante millions ?

— De dollars...

— Ah ! Fichtre ! dit pour la seconde fois M. Prévinquières.

— Alors, Valentin, il ne faut pas faire poser un homme si calé... Au revoir, Valentin... Viens, papa.

Elle prit le bras de son père, et adressant au jeune employé son plus gracieux sourire, elle entraîna M. Prévinquières hors de son cabinet.

M. Prévinquières, constructeur de machines agricoles, conseiller général et député de Beaumont-sur-Loire, avait fait dans l'industrie, grâce à son activité et à des concours utiles, tels que celui de Pierre Raynaud, père de Valentin, une très belle fortune. C'était un homme léger, impressionnable, qui avait pris l'habitude d'èire heureux, et que là moindre difficulté plongeait dans un marasme aussi profond qu'il était court. Il se remontait aussi promptement qu'il se démontait, et, bien décidé à ne pas avoir d'ennuis, il écartait ceux qui pouvaient survenir avec une promptitude que certaines gens, en veine de sévérité, qualifiaient d'égoïsme. Il fallait que tout allât bien, chez lui, autour de lui, qu'il vît des visages souriants, et ne rencontrât que des gens satisfaits. L'infortune des autres lui paraissait attentatoire à sa tranquillité et il s'efforçait d'y remédier dans la mesure de ses moyens, non pas tant pour soulager son prochain que pour s'assurer à lui-même la paix indispensable à sa vie.

Il avait épousé, étant encore en la dépendance paternelle, une jeune fille de bonne noblesse, M*'^ Lucie de Jouveins, qui lui avait donné deux enfants, un garçon, Maurice, et une fille. Rose. 11 les avait élevés sans encombre, ses héritiers ayant eu la sagesse de ne point faire de graves maladies. A trente-cinq ans, il

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avait succédé à son père qui lui laissait une fortune déjà importante, et l'usine de Beaumont-sur- Loire. Il lui laissait surtout son contremaître, Pierre Raynaud, ancien ouvrier, sans instruction, mais doué d'aptitudes pour la mécanique véritablement extraordinaires. Ce subalterne de génie avait modifié Toutillage, inventé des machines, et poussé la fabrication de Beaumont à un point de perfection économique qui avait permis à MM. Prévinquières, père et fils, de lutter avec avantage contre la concurrence anglaise et américaine, jusqu'à importer, aux États-Unis mêmes, des machines, du reste immédiatement copiées par les industriels d'outre-mer.

Ce Raynaud, qui vivait en blouse, au milieu des ouvriers, était mort trop tôt pour l'usine, pour son patron et pour son tils, Valentin. L'enfant, resté orphelin, avait recueilli dans une large mesure le bénéfice des services rendus par son père. M. Prévinquières avait pourvu aux besoins de la veuve de son contremaître, et quand celle-ci était morte, peu de temps après son mari, le patron s'était occupé du petit Valentin, avec une réelle sollicitude. Il s'était attaché à ce jeune garçon laborieux et raisonnable. Le dimanche il le faisait sortir du collège et, pendant les vacances, il l'emmenait à Beaumont. Dès qu'il eut terminé ses études il lui fit sa place à l'usine. Mais en très peu de temps Valentin sut rendre de tels services, que M, Prévinquières comprit que son employé avait toutes

les aptitudes d'un chef. Il avait cru être très libéral en assurant l'avenir du fils du contremaître, et il lui fallait reconnaître qu'il avait fait une excellente affaire. Si jamais le proverbe :"un bienfait n'est jamais perdu, eut une apparence d'exactitude, ce fut en cette circonstance. Mais M. Prévinquières trouva cette réussite extraordinaire tout à fait naturelle. Il avait pris l'habitude du bonheur, et le succès lui paraissait dû.

Cependant il est bien rare que la fortune demeure constamment fidèle à ceux qu'elle a commencé par favoriser, et rien n'est plus décevant que des débuts heureux. Pendant toute la première partie de son existence, il parut que M. Prévinquières avait fait un pacte avec la chance. Et puis, brusquement, la route toujours unie, sur laquelle il s'avançait, devint moins douce, des inégalités secouèrent le char de triomphe, des ornières le firent pencher. Et, avec une inquiétude subite, Prévinquières, qui n'avait jamais songé une minute qu'il pût se trouver aux prises avec des difficultés, fut obligé de réfléchir, de combiner, de se défendre. Ce fut avant que la résolution de Yalentin de s'éloigner de l'usine, pour un temps, eût été déclarée par lui, que les premiers symptômes de désaffection de la destinée se' manifestèrent pour Prévinquières. Son fils Maurice, qui venait de finir son service militaire et qui se préparait mollement à passer un examen pour entrer au Conseil d'État, donna des preuves d'une amativité excessive. Son père eut à payer une

grosse somme pour le débarrasser d'une jeune personne à laquelle il avait fait des promesses inconsidérées, comme de l'épouser dès sa vingt-cinquième année révolue. En même temps, sa fille Rose, à laquelle il avait présenté plusieurs partis extrêmement sérieux, les repoussa avec un souriant dédain qui donnait à penser qu'elle se faisait du prix de son alliance une idée tellement exagérée qu'il serait fort difficile de lui trouver un mari qu'elle jugeât digne d'elle.

Avoir un fils qui fait des bêtises avec des demoiselles légères, et une fille qui refuse d'accorder sa main à des gens sérieux, il y avait de quoi jeter du noir dans l'esprit d'un homme habitué à voir tout tourner à bien pour lui. Aussi Prévinquières en apprenant que, pour l'achever, son directeur, la cheville ouvrière de sa fabrique, se disposait à le quitter, avait-il commencé à s'apercevoir qu'il y avait dans la vie des périodes qui n'étaient pas roses. Son caractère si gai, si égal, s'était aigri, il se répandait facilement en paroles amères, et cet optimiste qui trouvait que tout s'arrangeait toujours au mieux, ne voyait plus maintenant que points noirs à l'horizon.

En quittant son patron, après l'aveu qu'il avait été contraint de lui faire, Valentin s'était dirigé vers un pavillon situé à une cinquantaine de mètres de l'usine, au bord du canal de la 'Vesgre qui relie l'usine à la Loire. Dans un jardinet admirablement fleuri, assis sous une tonnelle de vigne vierge à peine rougie par le soleil de septembre, un homme, d'une quarantaine

d'années, fumait une courte pipe en racine de bruyère. La sonnette de la barrière tinta, et avec flegme le fumeur leva les yeax. Il sourit à l'arrivant et lui tendit la main :

— Eh bien! Êtes-vous satisfait? Avez-vous mis en ordre toutes vos afl"aires ? Êtes-vous libre?

— Oui, mon cher Ralph, tout à fait libre. Et je partirai quand vous voudrez.

— Rien ne presse. Il faut que vous agissiez, avant tout, à votre convenance. Une résolution comme celle que vous prenez ne doit pas être brusquée.

— Elle est immuable, cher ami. Dans Tordre matériel, les circonstances peuvent quelquefois modifier les intentions, dans Tordre moral, jamais.

— Jamais est un mot vide de sens, fit l'Américain, et immuable est à peu près dans le même genre. Vous autres, Français, vous raisonnez volontiers d'une façon absolue et vous vous enfermez dans des formules toutes faites. Jamais! Et immuable! Formules! Pas autre chose ! Qu'est-ce qui peut nous permettre de dire que quelque chose n'arrivera jamais? Ou que quelque chose sera immuable? C'est de la fantaisie pure. Si vous disiez qu'il est probable, ou possible, que telle combinaison se présente, et que telle solution intervienne, passe. Mais trancher dans le vif et pour Téternité ! Diable ! Voilà qui est bien décisif !

— Croyez-vous, Ralph, que le noir puisse être blanc, ou le blanc devenir noir?

— Je crois qu'en Amérique, on a longtemps méprisé le noir, et considéré le blanc comme appartenant à une espèce supérieure. Je sais pourtant qu'aujourd'hui on commence à revenir de celte opinion, et que le président des États-Unis a admis un nègre à sa table, ce qui n'aurait pas pu se faire il y a vingt ans. Le noir est donc en train de devenir blanc, ou d'être traité comme s'il l'était, ce qui revient au même. Maintenant pour répondre complètement à votre demande, le blanc deviendra-t-il noir ? Je n'en sais rien. Mais c'est bien possible.

— Eh bien! ce que vous ne verrez pas, mon ami, c'est, en France, une jeune fille du monde, élevée avec des idées et des goûts aristocratiques, épouser le contre-, maître de l'usine de Beaumont, presque un ouvrier.

— Tant pis ! Mais je voudrais bien savoir ce que représente de si aristocratique la famille Prévinquières. Elle n'est pas noble, comme vous dites, c'est-à-dire qu'elle ne descend pas de quelques-uns de ces chefs de bandes qui ont été dévaster les pays d'Orient, sous prétexte de délivrer le Saint-Sépulcre, et qu'on a appelé les croisés; ni de quelque familier du roi, doté par sa faveur d'un titre qui en faisait une espèce de domestique delà couronne; ni d'un illustre personnage ayant rendu, par son génie, des services éclatants à son pays. M. Prévinquières est un bourgeois, enrichi par le travail de son père et le sien, un fils de ses œuvres, par conséquent, tout le contraire de l'aristocrate. Quel

miracle a donc rendu sa fille si fière et si dédaigneuse?

— Si vous la connaissiez, vous ne me le demanderiez pas. Il vous aurait suffi de la voir pour comprendre combien elle est au-dessus de moi, par sa grâce, son élégance, sa distinction. Je ne suis pas de la même race qu'elle, mon ami, j'en gémis, mais cela ne peut se contester. Et, avec tout votre bon sens, vous en seriez convaincu instantanément, si vous la voyiez auprès de moi, ne fût ce que pendant quelques minutes.

— Elle est donc bien extraordinaire ?

— C'est le charme même. Partout où elle paraît, elle s'empare de tous les yeux, et il suffit de Tentendre pour être séduit. Ce n'est pas qu'elle soit d'une beauté éclatante. Il en est de plus régulièrement belles. Mais il n'en est pas de plus complètement charmantes. Et puis elle a le désir de plaire. Ce n'est pas cependant une coquette. Il lui est naturel de séduire, c'est une fonction innée chez elle. Et sans efforts, par la puissance même de sa grâce, elle attire à elle toutes les sympathies. Et puis, il faut qu'elle brille et qu'elle triomphe. Elle ne se trouve heureuse que quand elle est le point de mire de tous les regards. L'admiration est une atmosphère qui lui est indispensable, et elle marche dans la vie comme une jeune conquérante.

— Si cet enthousiasme-là n'est pas l'aveuglement de l'amour, les mots n'ont plus de sens pour moi. Mais, mon cher Raynaud, c'est un admirable monstre que

VOUS venez de me décrire là. Après vous avoir entendu, et sans connaître le modèle du portrait, je n'ai plus qu'un conseil à vous donner: croyez-moi, ami, ne revoyez jamais M^'*^ Rose Prévinquières. Considérez comme une faveur du ciel, que ses regards se soient posés sur vous indifférents ou dédaigneux, car si, de hasard, elle vous avait pris en gré, et avait encouragé vos ambitieuses espérances, vous auriez eu chance d'être le plus malheureux des hommes. Cette jeune personnelà me fait l'effet d'être merveilleusement organisée pour vivre dans le milieu factice et brillant que constitue votre grand monde parisien. Elle y entrera en triomphatrice, si elle trouve l'individu créé pour faire paire avec elle. Il faudra nécessairement que ce compagnon soit très riche, très répandu dans la société de tolérance mutuelle et de jouissance réciproque, dénommée tout Paris. Il devra être un peu blasé, assez vaniteux, sans aucune sensibilité intellectuelle, doué d'un excellent estomac et de peu de cœur. Ainsi constitué, il aura des chances de marcher dans le sillon éclatant de cette jeune déesse, sans avoir trop de désagrément. C'est, vous avez pu vous en rendre compte, l'opposé complet de ce que vous êtes vous-même. Mon signalement est donc exact, comme mon diagnostic est sûr. Mais cet homme-là n'est pas facile à rencontrer. Combien y a-t-il de temps que M'^^ Prévinquières est offerte? — Offerte ! se récria Raynaud, avec un geste de protestation.

— Ohî pardon! C'est un terme de Bourse. Valeur offerte, c'est-à-dire qui ne trouve pas de preneur... J'aurais pu vous demander: combien y a-t-il de temps qu'elle est en montre?

— Ralph, vous devenez fou!... Voilà un langage d'une incorrection...

— Ami, pardonnez-le. je vous prie, à un étranger qui se débrouille difficilement dans votre diable de langue, quand il s'agit d'exprimer le fond de sa pensée. Et répondez-moi, c'est très important. Quel âge a M"® Rose Prévinquières?...

— Vingt- trois ans.

— Très bien. Elle a dû refuser déjà de nombreux partis. Vos jeunes filles françaises sont bonnes à marier vers la dix-huitième année... Voilà donc cinq ans que les amateurs défilent devant la vitrine...

— Vous y tenez !

— Oui, j'aime cette image. Elle me représente une de ces belles figures de cire, habillées en mariées, coiffées d'un voile de dentelles, qui se montrent à la devanture des grands coiffeurs, attirent lœil des pa.ssants. M"^ Prévinquières, avec sa grâce, son sourire et son bouquet de fleurs d'oranger, est depuis cinq ans exposée aux regards, comme la belle figure du coiffeur .. Et elle sourit toujours, en attendant qu'un imbécile entre dans la boutique. Raynaud, ne passez plus par là, allez-vous-en, prenez le paquebot avec votre ami Ralph. Allez à Pittsburg travailler, si cela

LA CONQUÉRAP^TE 19

VOUS amuse, vous promener, si cela vous plail mieux. Mais ne songez plus à M^'*' Rose Prévinquières et laissez-la à ses ambitions de conquérante. Le ciel a veillé sur vous, qui vous a soustrait à ses enchantements. Remerciez-le et prenons le large, voilà la sagesse.

— Sagesse qui n'exigera pas beaucoup d'efforts, car elle est de la simple résignation. Comme je vous lai expliqué, dans l'état de nos mœurs et de nos habitudes mondaines, il serait impossible que M^^^ Prévinquières épousât Vâlentin Raynaud. 11 faudrait, pour qu'un tel prodige se réalisât, que des cataclysmes impossibles à prévoir se produisissent. Imaginez, par exemple, une ruine totale réduisant M. Prévinquières à la misère, ou une révolution bouleversant tous les rangs sociaux. Ces choses-là se sont vues, il y a cent ans. Des filles de noblesse épousèrent des gens de rien, devenus, par la toute-puissance du canon, maréchaux et princes. Un petit officier corse eut pour pages des Larochefoucauld et des Montmorency, qui lui tenaient l'étrier quand il descendait de cheval. C'était une sorte de féerie, qui, du reste, se dissipa brusquement, comme un rêve magnifique. Les Vâlentin Haynaud épousent les Rose Prévinquières, quand les fils d'aubergiste deviennent roi de Naples. C'est vous dire que cela n'arrive pas tous les jours.

— Mon cher ami, fît l'Américain, tout ce que vous me racontez là est inintelligible pour moi. Il ne peut

pas m'entrer dans l'esprit qu'un homme ne vaille pas un autre homme, s'il a autant de courage et d'intelligence, et je ne comprends pas qu'il existe des femmes d'essence supérieure qui ne puissent pas mettre leur main dans celle d'un travailleur, à la condition qu'il leur assure une condition pareille à celle dans laquelle elles ont vécu jusqu'alors. Je sais bien que, déjà, dans mon pays même, il y a des jeunes filles qui se marient en Europe avec les descendants de familles illustres, auxquels, en échange de leurs titres, elles apportent leur fortune. Dieu merci, cette mode est encore rare, et la gangrène des prétentions aristocratiques n'a pas encore gagné la masse de la nation. C'est un produit d'importation, qu'il faudra taxer comme les autres et plus cher que tous les autres, car il menace ce qu'il y a de plus précieux chez un peuple : l'esprit d'égalité. — Oui, mon ami, vous appartenez à un pays neuf qui n'a pas subi la lente formation des idées pendant des siècles et qui ne vit pas sur un fond d'instruction essentiellement aristocratique. Nos préjugés datent de la civilisation romaine et ont été transmis, enracinés, fortifiés, par une culture religieuse et monarchique, ^'ous avons, nous autres latins, la hiérarchie dans le sang, et nous n'avons pu nous en défaire, en un siècle et au prix de quatre- révolutions. Nous sommes si bien intoxiqués, qu'au fur et à mesure du bouleversement des classes, l'inégalité se reconstitue. A l'aristocratie de naissance, nous avons

substitué la suprématie de l'argent, à la souveraineté financière nous nous efforçons d'opposer la supériorité intellectuelle. Et, alors, savez-vous ce qui arrive? La supériorité intellectuelle ne tend qu'à acquérir la fortune, et, une fois la fortune acquise elle se constitue en aristocratie, rétablissant la différence des castes à son profit. De sorte que c'est toujours à recommencer et que ce peuple, à qui on essaye d'inculquer les principes d'égalité, ne fait d'efforts que pour les enfreindre et rétablir l'aristocratie sous une autre forme, mais toujours aussi dédaigneuse et aussi oppressive. Nous sommes, voyez-vous, antiégalitaires dans les moelles, et je crois qu'il faudrait détruire la race elle-même pour lui arracher son amour des distinctions, des castes et des classifications. C'est curieux à observer de près. Il faut voir le mépris que professe un notaire pour un avoué, et un avoué pour un huissier. Jamais un agent de change ne donnera sa fille en mariage au fils d'un négociant en vins. Et, dans un salon, un riche marchand de nouveautés ne sera pas salué par les femmes qui se fournissent chez lui. Pourquoi? N'est-il pas honnête, bien élevé, instruit, lettré, artiste même? Rien n'y fait. Il y a des castes, des degrés, des distances. On ne se familiarise qu'entre soi, et la hiérarchie se manifeste en tout lieu et en toutes circonstances. A'ous connaissez ce mot admirable de la femme d'un président du Conseil, fort radical et issu d'une souche de républicains notoires :

« Nous sommes la noblesse républicaine! » Il avait suffi de deux générations d'hommes touchant au pouvoir pour constituer, dans la démocratie, une aristocratie. Que peut-on espérer, au point de vue égalitaire, d'un peuple aussi foncièrement imbu d'idées aristocratiques?

— Absolument rien, dit Ralph, aussi vos collectivistes me font bien rire.

— Oh! Ils sont pareils aux autres. Et ils ne réclament le partage qu'à leur profit. Mais ne doutez pas que, le lendemain de la mise en commun, ils se constitueraient en caste et exerceraient la tyrannie.

— Personne n'en a jamais douté... Et la tyrannie la plus lourde : celle d'énergumènes.

L'entretien fut interrompu par l'arrivée de la servante de Valentin, qui venait annoncer que le déjeuner était servi. Ralph prit le bras de son ami et, par le petit jardin en Heurs, ils se dirigèrent vers le pavillon.

Dans sa somptueuse salle à manger, en compagnie de sa femme, de sa fille et du baron Duburle, M. Prévinquières achevait, au même moment, son repas. Le dessert défilait sous les yeux des convives, prestement présenté par les trois domestiques qui assuraient le service. M'^'® Prévinquières, petite femme de quarantecinq ans, très bien conservée et fort élégante, afi'ectait de causer avec le baron et avec sa fille, laissant à sa

maussaderie M. Prévinquières, qui n'avait prononcé que de rares paroles.

— Est-ce que vous le connaissez, vous, baron, TAméricain de M. Raynaud? demanda M°^^ Prévinquières.

— Je le connais, comme tout le^monde. Je n'ai pas de relations personnelles avec lui.

— Est-il vraiment aussi riche qu'on le dit?

— Sans doute on exagère, comme toujours. Cependant, il a une grosse fortune.

— Comment s"est-il engoué de M. Raynaud?

— Ah! Il paraît que le directeur de votre usine lui a rendu, au point de vue industriel, un très grand service. Et comme ces Yankees sont des gens essentiellement pratiques, le Ralph Evans s'est intéressé à celui qui lui était utile et s'est mis en tète de le servir à son tour.

— Mais quel service lui a-t-il rendu et comment a-t-il pu le lui rendre?

— Demandez à Prévinquières, il saura vous expliquer cela mieux que moi.

M. Prévinquières,, mis en cause, fronça le sourcil, baissa la tête vers son assiette et parut s'absorber dans la dégustation de sa tasse de café. Mais la curiosité de sa femme ne lui laissa pas de trêve et, sollicité de s'expliquer, il s'y décida avec la plus mauvaise grâce :

— Tout çà, c'est de ma faute. Si je n'avais pas fait la sottise d'exposer à Chicago, cela ne serait pas

arrivé. Evans n'aurait pas vu mes machines et n'aurait pas eu l'occasion de me demander un renseignement qui la mis en rapport avec Valentin. Savez-vous ce qu'elle m'a rapporté l'exposition de Chicago? Une médaille d'honneur^ dont je n'avais pas besoin, soixante mille francs de transport et d'installation, et le départ de Raynaud!

— Vous ne me ferez jamais croire que votre directeur s'en aille, parce qu'il a fait la connaissance de M. Evans. Il y a, dans tout ceci, quelque affaire que vous ne nous dites pas !

Prévinquières frappa sur la table avec le manche de son couteau, d'un air mécontent, et dit :

— Il y a assurément autre chose. Mais je vous serai obligé de ne pas m'en parler davantage.

11 y eut un froid. Le baron et M™^ Prévinquières se regardèrent avec étonnement. Mais Rose, avec une malicieuse gaîté, reprit :

— Moi, je me fais une fête de le voir, cet Américain. Il prend dans mon imagination des proportions extraordinaires. L'homme qui vient nous enlever Yalentin — car, il n'y a pas à se faire d'illusion, c'est bien un enlèvement — m'apparaît sous les traits d'une espèce de géant. C'est Polyphème! A-t-il deux yeux?

— Ma foi, oui. Et très perçants. Mais rassure-toi, ma petite, dit le baron, ce n'est pas un phénomène. Il marche comme tout le monde, et, hier soir, à la gare, quand nous sommes montés ensemble dans la

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voiture de la maison, qui venait le prendre en mcme temps que moi, il a été parfaitement poli et aimable. Je te préviens même que c'est un homme de sport, bon cavalier, grand chasseur...

— Eh bien! Nous lui ferons tirer nos faisans, s'il reste ici quelques jours. Mais est-il jeune ou vieux?

— Eh î Petite fille, voilà que tu ouvres l'œil!

— Oh! Dieu! Parrain, vous avez bien tort dédire ça! Un Américain! Qu'est-ce que j'en ferais? Le dressage d'un mari en liberté, ce n'est pas du tout dans mes idées!

— Je voudrais bien savoir, une bonne fois, ce qui est dans tes idées? grogna Prévinquières. Je crains que tu ne sois pas très bien îîxée toi-même.

— Ah! je vais t'exposer mon programme, dit Rose en riant. On pourra le faire imprimer et en afficher un exemplaire à l'entrée du salon, comme pour les concours. Je veux un homme très riche, très chic, très aimable et très bien élevé. Tenez, quelqu'un dans le genre de mon parrain, autrefois.

Le baron Duburle eut un fin sourire. Il secoua la tête, regarda attentivement M'^*^ Prévinquières et Rose, semblant les associer dans sa pensée, puis il dit doucement :

— Le diable, vois-tu, ma petite, c'est que les gens comme ton parrain ne se marient presque jamais.

— Pourquoi ça? demanda hardiment la jeune fille.

— Parbleu! Parce qu'ils trouvent trop de facilité à

ne pas le faire, bougonna Prévinquières. Est-ce que tu t'imagines qu'un garçon brillant, charmant, recherché, comme était Duburle, il y a vingt-cinq ans, aurait été assez bête pour se mettre la corde au cou? Maintenant que c'est un vieux monsieur, qui a des rhumatismes, il s'accommode delà vie de famille, mais autrefois, est-ce qu'on aurait pu le tenir? J'aurais plaint la femme qui l'aurait épousé?

— Hum ! Hum! fit le baron d'un air à la fois alarmé et satisfait. Je me demande pourquoi, mon cher ami, vous allez raconter à cette enfant de pareilles choses sur mon compte! Vous voulez donc qu'elle me manque de respect!

— Oh ! Parrain, je n'ai pas beaucoup d'illusions sur vous. H suffit de vous voir pour se figurer ce que vous avez dû être. Et c'est justement ce qui m'en plaît. Voulez-vous de moi, parrain ? Je vous épouse demain.

— Tu es bête, ma petite, dit en souriant le baron. Mais je crains que ce que tu viens de dire ne soit la conséquence d'idées que je considérerais comme très fâcheuses... Est-ce que tu ne répugnerais pas à épouser un monsieur un peu mûr, s'il t'offrait l'ensemble de qualités que tu as énoncées tout à l'heure?

— Qu'est-ce que vous appelez un monsieur un peu mûr?

— Eh bienl un garçon, dans les trente-cinq, trentesix.

— Trente-sept ! fit Rose avec gaîté. Eh bien ! Il ne

me ferait pas peur du tout. Le petit jeune homme, si vous tenez à ce que je vous le dise, ne m'inspire aucune confiance.

— Ah! mais, Rose, se récria Prévinquières, entre ce petit jeune homme et un monsieur sur le retour, il y a de la marge.

— Il y a une marge qui contient Tégoïsme, la légèreté, l'insconstance, la nullité, qui sont les marques distinctives de nos brillants jeunes gens. Voyez mon frère... Est-il présentable ?

Ce : «Voyez mon frère » fut terrible. Il sembla qu'une soudaine tempête se fût élevée dans les esprits. Prévinquières eut un brusque haut-le corps et devint pourpre. jyjme Prévinquières pâlit et se pinça les lèvres. Quant à Duburle, il fit entendre un léger sifflement qui avait une signification tout à fait désapprobative.

— Ton frère ! Ton frère ! balbutia Prévinquières, en lançant sur la jeune fille un regard courroucé. Certes, tu as bien choisi ton exemple, car c'est le plus remarquable imbécile, peut-être, que compte sa génération !

— Ah! mon Dieu! Qu'ai -je fait? s'écria Rose avec une confusion simulée. Pauvre Bel-OEil, j'ai attiré la foudre sur lui!

— - Bel-OEil ! reprit le père d'un air courroucé. Quoi ! toi aussi, tu connais le surnom qu'on lui donne?...

— Mais, papa, tout le monde le connaît! Du reste, il est assez justifié. Car tu peux penser de Maurice ce que

tu voudras, mais tu ne peux lui retirer d'être joli garçon !

jyjme Prévinquières caressa sa fille d'un regard approbateur. Mais Prévinquières ne désarma pas :

— Ça lui fait une belle" jambe! Ne vaudrait-il pas mieux qu'il eût le sens commun? Oh! oui. C'est un brillant spécimen de la jeunesse d'aujourd'hui. Tiens! cela te donne raison sur toute la ligne, ma fille. Et plutôt que d'associer son existence à celle d'un pierrot pareil, je comprends qu'on reste fille!

— Je ne pousse pas le pessimisme jusque-là! fit Rose avec tranquillité. Mais je ne me déciderai qu'à bon escient.

On se leva de table, sur cette conclusion, pour passer dans le salon, où Duburle, Prévinquières et sa femme se trouvèrent bientôt seuls. Rose ouvrant son ombrelle avait traversé la terrasse sur laquelle s'ouvrait une porte-fenêtre, et marchait dans le parterre, en cueillant un bouquet.

— Vous l'avez entendue ? reprit Prévinquières, en se tournant vers sa femme et son ami. Eh bien! avec des idées si arrêtées, voyez quel accueil elle serait disposée à faire aux sentiments de Yalentin Raynaud?

— Quoi ! Votre directeur?

— Je l'ai poussé, ce matin, dans ses derniers retranchements, et il a fini par s'expliquer. Il aime Rose, et comme il se rend compte, lui-même, avec beaucoup de

bon sens et de modestie, qu'il narien à attendre d'elle, il s'en va.

— Voilà donc le pot aux roses ! s'écria M™® Prévinquiéres. Il devait y avoir quelque chose comme ça. La détermination de ce garçon était inexplicable, après toutes les bontés que vous avez eues pour lui.

— Halte-là! dit Prévinquières avec vivacité. Une nous doit rien. Nous sommes au pair. Il a fait, pour nous, autant, au moins, que nous avons fait pour lui. Et si vous ajoutez les services rendus par son père, c'est nous qui sommes en reste. Ce garçon-là est une perle! Le diable soit des idées aristocratiques de ma fille. Jamais je n'aurais eu un gendre mieux préparé à me satisfaire !

— Oh! Qu'est-ce que vous me dites-là? s'écria ]^me Prévinquières. Valentin Raynaud, un gendre pour vous? Cet ouvrier? Vous perdez l'esprit!

— Je ne le perds pas du tout! Et plût au ciel que vous et votre fille vous ne fussiez pas affolées par des prétentions qui ne reposent sur rien. Car, en somme, je m'appelle Prévinquières tout court et je suis marchand de machines aratoires. Voilà-t-il pas de quoi s'enorgueillir?

— N'affectez pas la vulgarité! fit M'"^ Prévinquières d'un air pincé.

— Eh! je n'affecte rien! Je suis un industriel, très riche, et voilà tout. Le gendre qui me conviendrait le mieux serait un travailleur, comme moi . Je Tai justement

SOUS la main. Et, comble de guigne, ma fille n'en voudra pas!

— Le lui proposerez-vous?

— Ma foi non ! Je ne ferai pas à ce brave garçon le crève-cœur de lui attirer une humiliation. Du moment que ma fille n'a rien soupçonné des sentiments de Valentin et nous a fait la profession de foi que vous avez entendue tout à l'heure, je nai qu à me tenir tranquille. Je laisserai partir Raynaud, ce qui va me désorganiser mes affaires, et j'assisterai au mariage que ma fille conclura elle-même. J'ai abdiqué toute autorité. Et du reste, je me lave les mains des folies qui seront commises devant moi.

— Attendez qu'elles le soient, pour les juger telles. Vous ne pouvez pas prévoir ce que fera votre fille.

— Une sottise, à n'en pas douter, surtout si c'est avec votre collaboration.

— Quelle bonne grâce ! Et que vraiment il est facile de comprendre le peu d'influence que vous avez su prendre sur vos enfants. Croyez-vous qu'ils ne se ren-

^ dent pas compte que vos airs bourrus cachent beaucoup de faiblesse. Il n'est pas nécessaire de brutaliser les gens pour leur imposer sa volonté. Il suffit de les persuader. Et c'est ce que vous n'avez jamais su faire.

— Oui, tout le monde sait que vous et vos enfants vous êtes des victimes, répliqua furieusement Prévinquières. Vous affectez de me considérer comme fort

peu de chose. Et vous n'avez de véritable estime que pour ma caisse. Tenez, si j'avais le sens commun, je vous réduirais tous à la portion congrue, pour vous donner un peu le sens de la vie. Vous et vos enfants, vous êtes pleins d'illusions sur Fétat que vous tenez dans le monde. On vous attire, on vous choie, on vous caresse. Savez- vous pourquoi ? Vous vous figurez que c'est à cause de vos grâces personnelles et de vos agréments individuels. Erreur! C'est uniquement dû à la quantité d'argent que je mets à votre disposition. Cessez de recevoir, de donner à dîner, à danser, de tenir un grand état de maison, et demain, vous entendez, on ne vous connaîtra plus. Vous croyez que c'est parce que vous êtes exquise, charmante, délicieuse, que Ton vous fait tant de sourires. Point! C'est parce que l'on s'amuse chez vous, et que l'on y mange bien. Et c'est sur ces relations artificielles, toutes de convention et de réciprocité, que vous avez basé votre existence. J'ai entendu ma fille dire, il n'y a qu'un instant, qu'elle ne voulait épouser qu'un homme très riclie. très chic, et très bien élevé. Qu'il soit stupide par contre, cela lui importe peu. Du reste, elle peut être bien tranquille, s'il l'épouse, c'est qu'il le sera!

— Voyons , Prévinquières , vous vous courroucez et vous allez plus loin que votre pensée, interrompit le baron Duburle, d'une voix conciliante. Vous avez de l'humeur parce que votre directeur vous quitte, et c'est bien naturel. Mais ne rendez pas votre famille respon-

sable de ces ennuis. Votre femme est une maîtresse de maison accomplie.

— Oh 1 Je pense bien que ce n'est pas vous qui allez en dire du mal, interrompit Prévinquières. Tout ce que vous dites ici a force de loi, et voilà vingt ans que cela dure... Mais je n'ai pas les mêmes raisons d'admirer ce qui se passe chez moi... M™^ Prévinquières a élevé ses enfants en dépit du sens commun, et c'est moi qui recueille les fruits de cette belle éducation. Mon fils est un gommeux absurde, et ma fille est en train de gâcher sa vie par futilité et par snobisme. Et vous trouvez que je vais trop loin? C'està-dire que je m'émeus trop lard, voilà tout! J'aurais dû mettre bon ordre à la chose, il y a dix ans. Nous n'en serions pas où nous en sommes !

— Eh! mais, à vous entendre, les plus grands cataclysmes menaceraient notre maison! dit M™^ Prévinquières. Est-ce que je rêve? Tout cela, parce que M. Valentin Raynaud s'est mis en tête d'aimer votre fille qui ne s'en doute guère! Mais Rose ne se mariera pas sans votre consentement. Si le mari qu'elle choisit vous déplaît, vous le lui refuserez, et il n'en sera que cela!

— Et il faudra que je subisse vos récriminations et ses plaintes! Car je ne doute pas que vous ne soyez d'accord! Non, madame, n'espérez pas que je me chargerai de vous remettre, l'une et l'autre, dans le droit chemin. Je suis las d'être seul à avoir le sens commun dans cette maison. Vous ferez ce que vous voudrez ! Je

LA conquéha^tf: ^'^

ne men mêlerai que pour dire : amen ! Et je m'en lave les mains, d'avance, comme je vous l'ai déjà dit. Je ne serai là que pour payer, comme j'ai pris l'habitude de le faire! Et vous ne commencerez à rendre hommage à ma raison que le jour où, tout ayant tourné de travers, il faudra venir crier au secours auprès de moi, pour que j'arrange les affaires et remette tout en ordre. Aussi bien, toutes ces discussions-là me troublent, m'énervent^ m'empêchent de digérer, et je suis las de les soutenir. Causez-en entre vous, si cela vous amuse. Bonsoir!

Et blanc de colère, le pas saccadé, les mains tremblantes, Prévinquières sortit du salon, referma la porte avec violence, et alla s'enfermer dans son cabinet. ^jme Prévinquières et Duburle, restés en face l'un de l'autre, se regardèrent un instant en silence, puis le baron dit d'un air mécontent :

— Ma chère amie, vous avez tort de le heurter, comme vous le faites. 11 est si bon et si indulgent, que vous êtes sans excuse de ne pas obtenir de lui tout ce que vous voulez...

— Vous avez raison, mais sur cette question du mariage de Rose, je ne sais pas me modérer... Elle m'inquiète tellement...

— Ah ! Une fille jolie comme elle, et qui a un million de dot ne reste jamais pour compte...

— Encore faut-il qu'elle ne soit pas épousée pour sa fortune...

— Aussi vous avez entendu qu'elle ne veut épouser qu'un homme riche...

— Oh ! Elle n'est pas bête !... Mais, c'est égal, quand il s'agit de choisir un mari, la raison n'est pas tout, il faut aussi que le cœur soit de la partie... C'est une triste chose que de se donner, sans amour...

^jme Prévinquières resta un moment soucieuse, elle soupira, puis jetant un regard sur son vieil ami qui redressait sa taille encore élégante et svelte :

— Je serais désolée que, plus tard, ma fille fût réduite à faire pour son compte les réflexions que je fais pour le mien. Et encore, qui sait si elle aurait la chance de trouver les compensations que la vie a su m'offrir?

Ils se levèrent, et lentement descendirent dans le parc oîi Rose continuait à cueillir des fleurs.

II est certain que M. Prévinquières, quand il se plaignait amèrement de l'éducation de ses enfants, nexagérait point, encore que cette éducation ils l'eussent reçue sous ses yeux. Elle était- sinon mauvaise, en tout cas absolument opposée à toutes ses tendances et à ses principes. On ne peut nier qu'une modification profonde ne se soit produite dans les esprits, depuis vingt-cinq ans, et qu'entre les enfants et les pères, une divergence à peu près complète en ce qui touche au.\ idées et aux sentiments ne les rende presque étrangers les uns aux autres. Jamais à aucune époque, si ce n'est peut-être au moment oii la Révolution établit violemment en France un ordre de choses tout à fait différent de celui qui venait de disparaître, il n'y eut une telle variation dans les façons de voir et de sentir.

La nouvelle génération, orientée vers les exercices physiques, vivant beaucoup plus au grand air, dans une promiscuité des sexes favorisée par les jeux exécutés en commun, est devenue beaucoup plus indépendante et plus hardie. Le sens du respect s'est affaibli, et les

différences dâges ont cessé d'être une cause de vénération. On écoute peu les vieilles gens^, on sourit à leurs avis, on est disposé à les considérer comme des radoteurs et à le leur laisser voir. Le sentiment de la personnalité sest accentué, au contact de la concurrence vitale. Et les ménagements, qui étaient imposés autrefois par la déférence et la politesse, ont paru des déperditions de force, de nature à arrêter la marche en avant. On a pris l'habitude de pousser les plus vieux et les plus faibles, parce quil faut marcher vite pour arriver. Les idées se sont faites utilitaires, et tout ce qui était sentiment a paru suranné, bon à rejeter comme un poids mort. De là une sécheresse dans les imaginations, un égoïsme dans les rapports et une forme aiguisée et coupante de discuter, qui donnent aux paroles un sens positif, aux actes une valeur matérielle, et leur enlèvent toute bonne grâce et toute générosité.

Pour un bourgeois, comme Prévinquières, tout plein encore des souvenirs chevaleresques de lépoque napoléonienne, tout imbu des exagérations sentimentales du romantisme, tout plein des enseignements moraux qu'avaient laissés dans l'esprit public, la guerre, l'invasion et la commune, le scepticisme raisonneur, le dédain des vieilles formules, l'arrivisme sans scrupules qui étaient la marque de la génération nouvelle, et dont il reconnaissait dans ses enfants les caractères principaux, étaient une cause de trouble inexprimable.

Il ne les comprenait pas, et sentait qu'il n'était pas compris par eux. Les mots prononcés ne paraissaient plus avoir le même sens, les actes n'avaient plus la même valeur. Au milieu des siens Prévinquières se trouvait dépaysé. A certains regards, quand il exprimait ses idées, il se devinait raillé, et presque méprisé. Il en soufiPrait, n'osait pas le dire, et accumulait au fond de lui-même de cuisantes amertumes.

Ses enfants, pourtant, n'étaient point sans tendresse pour lui. Ils l'aimaient, à leur façon, qui n'était pas celle qui devait lui plaire. Facilement ils se familiarisaient avec lui, le traitaient en camarade, et le faisaient souffrir en lui refusant l'autorité qu'il voulait conserver sur eux. Ils n'étaient point mauvais, ils étaient même bons, mais avec une forme ironique, qui gâtait pour Prévinquières leurs mouvements les meilleurs. Dans son cœur, raffection qu'il avait pour eux combattait le déplaisir qu'ils lui causaient. On peut dire qu'il n'avait de leur fait que de rares instants d'agrément. La plupart du temps ils l'irritaient par leur conduite et leur langage. Un désaccord à peu près complet existait donc entre le père et les enfants. Bien plus sérieux entre Prévinquières et Maurice, parce qu'ils se ménageaient moins étant deux hommes, et que vis à-vis de Rose, jolie, brillante, la galanterie atténuait forcément l'irritation ressentie par le père. Mais, d'un bout de l'année à l'autre, sur le qui-vive, en méfiance complète, Prévinquières se montrait grognon et hérissé.

Cette mauvaise humeur constante n'améliorait pas les relations familiales et les enfants, déjcà peu entraînés à se rapprocher de leur père, se fortifiaient dans l'opinion qu'ils avaient de son peu de bienveillance. Maurice formulait sa pensée dans ce jugement définitif : « Papa est un raseur. »

Tous les deux adoraient leur mère. Les indulgences, la douceur, les" caresses qu'ils ne trouvaient pas auprès du chef de la famille, M™^ Prévinquières les leur avait prodiguées. Par un effet de bascule tout naturel, elle avait penché dans le sens opposé à son mari, et plus il s'était montré bourru, plus elle s'était manifestée câline. Elle avait une nature aimable qui la disposait à essayer de plaire, même à ses enfants. Et puis elle s'était adaptée plus facilement aux habitudes nouvelles de la société transformée. Son âge la rapprochait plus de Rose et de Maurice, et alors que Prévinquières s'était buté à ne rien céder des coutumes et des idées de sa jeunesse, elle s'était, elle, modifiée et modernisée à souhait. Dans cette famille de braves gens, qui s'aimaient sincèrement et vivaient très unis, des désaccords moraux existaient, profonds et douloureux, qui rendaient souvent l'existence très difficile.

L'état de crise qui subsistait à Télat latent, dans la maison Prévinquières, avait été porté à l'aigu par une escapade récente de ^laurice et par l'apparition d'un prétendant pour Rose. L'escapade avait été vive,

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et le prétendant était inquiétant. De là le redoublement de mauvaise humeur de Prévinquières. Joli garçon, très recherché, le fils de la maison, lancé dans le monde de la galanterie, avait cette déplorable manie de vouloir épouser toutes les femmes qui avaient des bontés pour lui. Aimer ne lui suffisait pas, il fallait qu'il épousât. Son père, à chaque manifestation de ce goût immodéré pour le mariage, tombait dans des accès d'exaspération qui le mettaient à deux doigts de l'apoplexie.

L'année précédente, Maurice ayant détourné de ses devoirs une très jolie fille, mannequin chez une couturière de la rue de la Paix, avait failli faire des sommations respectueuses à son père pour obtenir son consentement aune union avec cette charmante personne. Prévinquières avait préféré donner vingt-cinq mille francs à la fiancée, qui avait mis son futur à la porte. Deux mois plus tard, Maurice se mourait d'amour pour la Serbelli. qui venait davoir un brillant succès à rOpéra dans le ballet nouveau. 11 était parti avec elle pour Milan, et avait écrit, de la Scala même, à son père, pour lui demander de faire son bonheur, en Tautorisant à devenir le mari de l'Étoile. Très heureusement, cette fois-là, un ténor s'était chargé du dénouement de l'aventure. Maurice était entré dans la loge de la ballerine sans frapper, et l'avait trouvée en train de mimer une scène si suggestive, que, le lendemain soir, l'amoureux rentrait assez déconfit dans sa famille.

Mais pour n'en pas perdre Thabitude, il s'était promptement enflammé pour les yeux bleus et les cheveux blonds de M'^^ Amédine de Narbonne, la femme la plus chère de Paris, qui, symptôme alarmant, avait affiché vis-à-vis de lui le plus pur désintéressement. Depuis trois semaines, Maurice avait disparu du domicile paternel et logeait chez sa belle, au vif mécontentement des nombreux familiers de cette aimable personne nullement destinée à réaliser le bonheur dun seul, mais à assurer celui de tout le monde. Vainement Prévinquières, alarmé par l'habileté avec laquelle Amédine jouait le grand jeu, aÊTectant de se refaire par l'amour une virginité, avait dépêché à son fils différents émissaires pour lui prodiguer les bons conseils. Maurice était resté sourd aux objurgations paternelles. Cette fois, il le déclarait formellement, c'était son bonheur qui se jouait. Le séparer de M"® de Narbonne, autant valait le condamner aux regrets éternels. Du reste il sentait qu'il ne survivrait pas à une telle perte, et plutôt que de souffrir longtemps, il préférait se brûler la cervelle tout de suite.

C'était au baron Duburle, conseiller aimable et indulgent, qu'il avait en dernier lieu tenu ce langage extraordinaire. Duburle, qui ne redoutait pas le contact d'une jolie fille, s'était, à la suite de ces déclarations, rendu de son pied léger, avenue du Bois, chez Amédine, et avait recommencé, vis-à-vis d'elle, la scène de persuasion, manquée auprès de Maurice. Il l'avait

Iroiivée grave et simple, déclarant quelle aimait le jeune Prévinquières, et qu'elle 'était décidée à faire pénitence de son passé galant, en sacrifiant tous les avantages matériels qu'il lui avait valus, pour vivre dans la correction la plus modeste avec l'homme qui voulait lui donner son nom.

A une pareille confidence le baron avait répondu avec un doux scepticisme. Il avait laissé entendre que Maurice était un aimable petit serin qu'Amédine serait promptement lasse d'avoir en cage, que M. Prévinquières, homme très avisé et très ferme, était capable de deshériter son fils et de placer la majeure partie de sa fortune à l'étranger, plutôt que de la voir aller dans des mains qui ne lui paraissaient pas désignées pour la recevoir. De plus, M. Prévinquières, se portant très bien, avait certainement vingt ans à vivre, ce qui donnerait à Amédine dix fois plus de temps qu'il ne faudrait pour se dégoûter de Maurice, divorcer, et reprendre sa voie naturelle qui était celle de lamour varié et sans contrainte. La rumeur publique prétendit même que Duburle appuya cette argumentation si serrée et si probante, dune démonstration personnelle et active qui provoqua l'étonnement d'abord, findignation ensuite, et un peu dadmiration après, de la part d'Amédine, pour une si verte et si hussarde façon d'agir.

Elle dit même à Andrée de Fontenoy, qui le répéta, et par qui, sans doute, on connut toute l'histoire : « Il a

4i> LES BATAILLES DE LA VIE

été épatant, ce vieux-là, pour son âge ! Et si ça n'avait été par fidélité pour mon petit Mauinau, dame, on ne sait pas ! » Toujours est-il que Duburle fut obligé de confesser à Prévinquières que son intervention avait été de nul effet, que la partie lui paraissait irrémédiablement perdue, les inlérêts d'Amédine étant d'accord avec la fantaisie de Maurice. Gest alors que le jeune marquis de Condottier entra en scène.

C'était un très joli garçon, fort bien apparenté, dont le père avait été ambassadeur, et qui vivait sur les restes d'un patrimoine que sa sœur, la comtesse Grodsko, et lui, avaient dilapidé avec un entrain remarquable. La comtesse, jeune femme très brillante, très lancée, mariée à un riche Hongrois avec lequel, au bout de six mois, il lui avait été surabondamment démontré qu'elle ne pouvait pas vivre, habitait rue Saint-Dominique l'hôtel de Condottier, en commun avec son frère, et refusait avec une irrésistible énergie d'obéir aux ordres du magnat qui voulait la cloîtrer toute Tannée dans un burg, situé au milieu de vingt mille hectares de sapinières, au bord de la Theiss. Elle et son frère s'étaient organisé une existence 1res agréable à Paris, fréquentaient le meilleur monde, et le hasard ayant fait de la comtesse la camarade de pension de Rose, des relations s'étaient établies entre l'hôtel Condottier et la maison Prévinquières, sans enthousiasme de la part de l'industriel, dont le bon sens prévoyait tout ce qu'une intimité, entre les siens et cet aimable couple.

pouvait offrir de périlleux. Mais le marquis était un danseur admirable ; il avait flirté, tout un hiver, avec Rose; la comtesse avec un tact très fin s'était concilié les bonnes grâces de M"'*^ Prévinquières, et à force d'amabilité avait même fini par désarmer Prévinquières.

Or, un soir, au cercle des Champs-Elysées, comme Duburle, qui ne pouvait jamais se décider à aller se coucher, se gorgeait de thé passé minuit, le petit marquis, faisant un charlemagne de mille louis au baccara, était venu s'installer à côté du baron. Au même moment, Maurice Prévinquières était entré dans le salon. Il avait donné la main àCondottier, et Duburle lui faisant froide mine il avait demandé gentiment s'il était souffrant.

— Non ! avait répondu lami de M""^ Prévinquières, je me porte bien, comme d'habitude, mais je suis mécontent de toi.

— Qu'est-ce que j'ai fait ?

— On ne te voit plus dans ta famille. Tu fais de la peine à ta mère, qui est la plus exquise des femmes....

— Ce n'est pas moi qui dirai le contraire.

— Et tu mets hors de lui ton père...

— Qui est le plus grincheux des chefs de tribu ! Ah î on peut dire qu'il est patriarcal et biblique, au point de vue des usages et des coutumes'. Si je ne me mettais pas en travers, il m'immolerait sur l'autel de ses préjugés, comme voulut le faire Abraham pour son fils Isaac !

— Tu es stupide ! Ton père est un homme excellent, qui juge fort sainement qu'un garçon tel que toi ne peut pas vivre avec M^^^ Amédine, et dans la maison de M'-^ Amédine, au vu et au su de tout Paris !

— On ne dira toujours pas qu'elle m'entretient!

— C'est tout comme. Tu ne lui donnes pas un sou. Et elle a cessé pour toi de se faire entretenir par d'autres.

A ce moment précis, et comme Maurice esquissait un geste de fatuité heureuse, le jeune marquis laissa échapper un « Oh ! » accompagné d'une moue dubitative, qui fit dresser l'oreille à Duburle et rougir l'héritier des Prévinquières.

— Qu'est-ce à dire ? demanda le baron.

— Oui, appuya Maurice. Que prétendez-vous insinuer ?

— J'ai simplement fait : Oh ! reprit Gondottier d'une voix suave. Oh ! exclamation à la fois de surprise, d'admiration ou de doute, suivant l'expression qu'on lui donne.

— Votre (( Oh ! » indiquait le doute ! répliqua Maurice aigrement. Est-ce que je me trompe?

— Non, ce n'est pas vous qui vous trompez, déclara doucement le marquis, c'est elle qui vous trompe.

— Moi ! cria Maurice stupéfait.

— Ah ! ah ! hennit Duburle avec un accent de triomphe. Marquis, racontez-nous ça ! La chose en vaut la peine 1

— N'y comptez pas, reprit Condottier. Je suis incapable de compromettre un ami ou un camarade. Je ne vous révélerai pas avec qui Amédine cornifie notre cher Maurice. Mais je vous atteste qu'il y a un gaillard à Paris qui en donne à porter au jeune Lovelace ici présent. Maintenant, si vous émettez le moindre doute sur la véracité de mes paroles, je vous offre un moyen de contrôle irrécusable. Je m'engage à triompher, moi, personnellement, de la vertu récente d'Amédine, et cela dans les vingt-quatre heures.

— Comment le saura-t-on ? dit Maurice un peu pâle, mais affectant de douter encore.

— Ça, mon cher, fit Condottier, c'est votre affaire. Elle viendra chez moi ou j'irai chez elle, mais il y aura,

je vous l'atteste, un point de jonction. Avons de le découvrir. Je ne puis faire davantage pour vous ouvrir les yeux. Vous m'avouerez que c'est déjà gentil comme complaisance.

— Marquis, dit Duburle, j'ai essayé, moi, qui vous parle, de mener à bien la même entreprise, et j'y ai échoué.

— Amédine me Ta raconté, répéta Maurice, comme elle me racontera, j'en jurerais, la tentative de Condottier... Allez! Vous calomniez cette pauvre enfant. Elle m'aime, et elle n'aime que moi. Vous en aurez la preuve.

— Ah ! mais, doucement, interrompit Duburle. Donne ta parole de ne pas la prévenir. Tu es tellement bâté,

en ce moment, que tu serais capable d'éventer la mèche...

— Ne craignez rien ! Je suis sûr d'elle î

— Il est sûr d'elle î s'écria Duburle. Voilà un animal qui est sûr d'une femme 1 Et dune gentille petite dont c'est la profession d'être aimable ! Non î il est à couler en bronze I Gondottier, rien que pour lui rabattre la crête, secouez-moi loranger tout neuf de cette jeune personne, et qu'il en pleuve des mandarines!

— On fera de son mieux.

Les trois hommes se quittèrent, Maurice inquiet, Duburle caustique, et Gondottier calme. On ne sut jamais comment le jeune marquis s'y prit, avec une créature aussi défiante qu'Amédine, mais Maurice arrivait le surlendemain chez Duburle, la figure bouleversée, criant sa fureur et avouant qu'il venait de surprendre Gondottier dans les bras de W^^ de Narbonne. Il était hors de lui, parlait d'envoyer des témoins à son ami, et de le tuer, puis se répandit en imprécations sur Tinfamie des femmes et la sottise des hommes. Duburle, non sans peine, parvint à faire comprendre à Maurice que ce serait bien mal reconnaître la complaisance de Gondottier que de la lui payer en coups d'épée. Il avait, il est vrai, triomphé d'Amédine, mais sans goût et uniquement pour le principe...

— Non, mais, vous allez le plaindre, tout à l'heure, lui dit Maurice.

— Je n'irai pas jusque-là. Evidemment, il n'a pas

accompli un sacrifice pénible. La personne est jolie...

— Mais qu'elle est coquine ! Ah ! vous ne saurez jamais jusqu'à quelle perfection elle pousse l'hypocrisie et le mensonge. C'est une virtuose dans ce genre-là !

— Et dans quelques autres encore.

— Je ne la reverrai jamais !

— Je l'espère bien.

Et Maurice revint chez son père, avec qui il se réconcilia. Quant à Duburle, sans entrer dans le détail de l'aventure, il expliqua à Prévinquières que c'était à Condottier qu'était due la conversion de l'enfant prodigue. Et si l'industriel devint plus accueillant pour le marquis, il redoubla de défiance. Il ne croyait pas au désintéressement, et n'avait que rarement vu rendre des services gratuits. Il pensa que si Condottier s'était donné la peine de lui ramener Maurice, il avait un intérêt à se montrer si dévoué. Cet intérêt, du reste, il ne tarda pas à le discerner. Il lui apparut clairement que le marquis ne lui avait rendu son fils que pour lui prendre plus aisément sa fille. Tout le monde, dans la maison, d'ailleurs, favorisait cette combinaison. ]yjmc Prévinquières, dont les idées aristocratiques avaient été comprimées par les tendances bourgeoises de son mari, avait un faible pour l'authentique noblesse du marquis. La comtesse Grodsko, adroite et insinuante, lui plaisait. Et Maurice, toujours en veine de s'échauffer pour une beauté nouvelle, commençait à faire une cour serrée à la femme du magnat. Seule,

Rose ne se manifestait pas. Elle accueillait, avec une bonne grâce souriante, les démonstrations discrètes de Condottier, mais il n'était pas possible de conclure de son attitude qu'elle fut disposée à tendre au marquis sa main qu'elle avait déjà refusée à tant d'autres.. Ceci, à vrai dire, rassurait Prévinquières, car après les épreuves matrimoniales multiples par lesquelles la fantaisie de sa fille l'avait fait passer, il avait la sourde inquiétude qu'elle se décidât à faire un choix absurde, et, de tous ceux qu'il pouvait craindre, le choix de Condottier lui paraissait le plus inacceptable. Et cependant, il ne pouvait l'écarter de sa maison, et le lendemain même il l'attendait, avec sa brillante sœur, car ils étaient en villégiature au Rocher, chez son voisin le plus proche, le baron Folenlin, banquier très riche et célibataire endurci, et devaient venir chasser à Beaumont.

Prévinquières se remémorait toutes ces choses, et c'était sans satisfaction. Il venait de signer un grand nombre de lettres machinalement, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et, souriant, un grand et beau garçon entra. A sa vue, le visage de Prévinquières s'éclaira. Il le regarda un instant avec complaisance, puis démentant par la rudesse de ses paroles la caresse de ses yeux :

— Eh bien ! Te voilà! Combien de sottises as-tu faites, depuis ce matin?

— Ma foi, papa, je n'ai pas eu le temps, je me lève.

LA CONQLKI'AME 49

. — Paresseux ! Il est onze heures.

— Ah ! C'est que Tair de la campagne est un soporifique étonnante J'ai dormi si bien que je ne pouvais pas me réveiller.

— Oui, l'air, ici, est excellent. Si tu y venais plus souvent, tu te porterais mieux !

— Je n'ai pas assez de ressources dans l'esprit pour vivre à la campagne... Je ne saurais que devenir... Je m'ennuierais et j'ennuierais les autres...

— Tu t'occuperais.

— En suis-je capable?

— Tu n'as jamais essayé.

— Ça, c'est vrai. Mais je crois que je ne suis bon à rien. Quand je vois ce que tu fais, et quelle variété de connaissances tu possèdes, je suis dans l'admiration et dans répouvante...

Prévinquières laissa tomber sur son héritier un regard plus doux. 11 hocha la tête, tapota le bras de son fauteuil, et d'un ton modeste :

— Je ne suis pas un foudre. Il y a plus fort que moi, ne t'y trompe pas. Il est vrai cependant que j'ai beaucoup travaillé, et mis la main à beaucoup d'affaires de genres très différents. Mais si tu voulais t'appliquer sérieusement à suivre mes conseils, en quelques années tu serais parfaitement en état de me succéder à la tête de mon usine et aussi à la Chambre...

— A la Chambre, s'écria Maurice, tu quitterais ton siège et tes fidèles électeurs ?

— Parfaitement ! Pour aller au Sénat, à mon tour. Vois-tu, alors, nous tiendrions tout le pays! Ah ! si tu avais voulu! Si tu voulais encore ! Avec ton intelligence, — car tu es très intelligent, — tu pourrais arriver à une situation magnifique... Tu continuerais la dynastie des Prévinquières...

— Prévinquières IV ! dit railleusement Maurice. Oui, se serait beau. Mais c'est trop difficile. Et puis, vraiment, avec l'avenir que nous promettent les socialistes...

— Tu crois à leurs billevesées ? Tu as plus de crédulité qu'eux-mêmes. Ils savent bien que leurs revendications sont mort-nées, et que leur programme est irréalisable.

— Ils peuvent tout chambarder, comme ils disent.

— Et puis après? Cela durerait un jour, mais le lendemain Tordre des choses reprendrait son équilibre. Si c'est parce que le collectivisme est menaçant que tu hésites à marcher à ma suite, ta crainte est vaine. Ce n'est pas la société qu'il faudrait changer, c'est fhumanité, et il n'y a aucune chance pour que l'on y arrive.

Prévinquières allait se livrer aux considérations les plus élevées, lorsqu'il fut interrompu par un coup léger frappé à la porte du cabinet, il cria : entrez, et aussitôt Valentin parut, précédant son hôte américain. Celui-ci s'avança vers Prévinquières avec une souriante assurance et avant même d'avoir été présenté, il se nomma lui-même :

— Ralph Evans, de Pittsburg, fit-il, votre ancien client ^

ut votre concurrent actuel, monsieur Prévinquières...

— Et celui qui m'enlève cet excellent garçon-là, dit l'industriel en désignant Valentin.

— Ma foi, oui. Mais sans préméditation et point par intérêt... Du reste, il reviendra.

Prévinquières etRaynaud échangèrent un coup d'œil. Le patron hocha la tête sans répondre. Puis changeant le sujet de la conversation :

— Monsieur Evans, celui qu'il aurait fallu emmener avec vous, en Amérique, ce n'est pas Valentin, c'est ce jeune homme-là...

Il montrait son fils, accoudé à la cheminée et qui examinait avec curiosité l'Américain.

— Eh bien ! Si le cœur lui en dit, il y aura de la place sur le bateau...

— Grand merci, fit Maurice en souriant. Mais la traversée ne serait pas ce qui pourrait le mieux me plaire. Et. en toute sincérité, l'Europe me suffit...

— Vous n'êtes pas curieux. Moi, à votre âge, j'avais déjà fait le tour du monde...

— En quatre-vingts jours ! lit Maurice en riant. Nous avons ça, à la Porte-Saint-Martin, en quatre heures.

— Voilà la jeunesse actuelle, mon cher monsieur, dit Prévinquières à Ralph. Elle raille tout. Vous lui parlez de s'instruire, elle vous répond qu'elle veut s'amuser. Nous amassons de trop grosses fortunes à nos enfants, voilà notre tort et leur excuse. Ils n'ont pas besoin de se donner de peine, puisque nous en

52 LES BATAI LLKS DE LA VIE

avons pris pour eux. Il y a des momenls où je me demande si riiéritage nest pas une erreur sociale. Si nos enfants n'avaient à compter que sur eux-mêmes, ils seraient obligés de travailler et deviendraient des hommes.

— C'est la théorie de la vache enragée, dit doucement Yalentin. Elle est bien dure. Et il faut être solidement trempé pour résister à une telle épreuve. L'élégant et charmant Maurice n'est pas fait pour souffrir. Vous ne l'avez pas mis au monde pour qu'il soit malheureux. Vous l'avez élevé pour qu'il brille et soit un objet d'envie. Il remplit votre programme. Il n'y a pas un jeune homme plus choyé et plus fêté à Paris. Il vous vaut un peu de souci. Gela passera. Il a bon cœur, il est foncièrement honnête. Vous verrez qu'il deviendra sérieux, à son tour, et quand il lui faudra l'être.

— Merci, Valentin, fit Maurice en riant. Tues toujours le même bon garçon, qui m'excusais autrefois quand j'avais fait des sottises, et qui as essayé de les réparer, ces temps derniers, quand j'ai un peu passé la mesure. Toi, tu es un solide et brave homme, que j'aime de tout ce cœur que tu déclarés bon, et qui l'est, en effet, dans le fond... Ah ! si tout le monde avait le sens commun...

Il regarda son père, il regarda Raynaud, n'acheva pas sa pensée et poussa un soupir. Puis, revenu à son insouciance, il prit une cigarette dans un étui d'or et l'alluma. Il fit un pas vers Ralph Evans et avec une bonne grâce parfaite :

LA CONQUÉRANTE -'î

— Je pense, monsieur, que vous n'allez pas vous en aller brusquement de chez nous et que mon père et les miens auront le plaisir de vous faire les honneurs de Beaumont. Vous connaissez, sans doute, l'usine. Mais il vous reste à faire connaissance avec la propriété. Nous avons une assez belle chasse. Et ce soir des amis nous arrivent de Paris, à qui nous préparons un massacre pour demain.

— J'espère que vous serez des nôtres, dit Prévinquières.

— Avec plaisir,>si vous m'acceptez comme je suis : en touriste.

— C'est entendu. Mais avant tout, venez que je vous présente à ma mère et à ma sœur.

Précédés par Maurice, Evans et Raynaud passèrent dans le salon, oii se tenaient M""^ etM'^^ Prévinquières, attendant non sans curiosité la visite annoncée du Yankee. Rose avait fait des frais et mis une charmante robe de batiste brodée dont le col laissait voir la naissance de son cou, rond et blanc. Elle se leva vivement, en voyant entrer l'étranger, et elle parut grande, svelte, un peu imposante, déjà femme. Ses cheveux étaient très blonds, mais d'un ton cendré et qui donnait à la carnation de son visage une fraîcheur exquise. Ses mains, qui pendaient le long de sa jupe étaient blanches, diaphanes, veinées de bleu et d'une forme irréprochable. Elle répondit au salut de Ralph par une inclination légère et sourit à Valentin. Elle fut, dans cette

minute, si adorablement jolie et expressive que IWméricain ne put se retenir de lancer un coup d'oeil à son ami comme pour lui dire : je vous comprends. Valentin eut un pâle sourire, et voyant Rose si charmante il baissa la tête pour ne pas s'imposer à lui-même le supplice de la désirer sans espoir. Mais la cruelle fille sembla soupçonner la résignation douloureuse de son adorateur. Elle vint à lui, et d'un ton de familiarité affectueuse :

— Gest bien, Valentin, vous avez tenu votre promesse de nous présenter M. Evans. Vous savez, monsieur Evans que nous brûlions du désir de vous connaître. On nous a fait de tels récits de votre hardiesse, de votre intelligence et de votre bonheur en affaires, que si vous n'étiez pas venu nous voir à Beaumont nous ne l'aurions pas pardonné à M. Raynaud.

— Eh bien ! mademoiselle, dit Evans avec tranquillité, voilà le monstre lui-même. Mais ne vous exagérez pas son importance. Elle est fort mince...

— Dans votre pays, dit M™^ Prévinquières, oii les milliardaires foisonnent. Mais, dans la pauvre Europe et dans notre France surtout, vous ne pouvez point paraître négligeable.

— Croyez, reprit Rose, qu'on vous estimera ici autrement qu'au poids de l'or. Assurément la fortune est une belle chose, et dans le temps où nous vivons, il est impossible de s'en passer. Mais ce n'est pas tout ..

— En Amérique, mademoiselle, dit Evans, la for-

tune n'a de valeur que par le parti qu'on en tire... Un homme riche qui ne fait rien est très peu de chose.

— Attrape ça en passant, Maurice, interjeta Prévinquières avec un air de jubilation. Ah! voilà, résumée en quelques mots, toute ma conception de la vie... La fortune ne doit servir que de moyen d'action. Je n'ai jamais cessé de professer cette doctrine. C'est la règle de ma conduite.

— Est-c€ aussi celle de mademoiselle ? interrogea Ralph avec un air d'ingénuité.

— • Ah! fit Rose gaiement, moi, j'ai des opinions un peu moins étroites que mon cher père. Je ne suis pas absolue. Mais, en principe, je n'ai pas une très grande estime pour les gens qui ne sont bons à rien. Cependant être laborieux n'est pas tout, à mes yeux. Il y a d'autres qualités qui entrent en ligne de compte. Ainsi la parfaite éducation, l'esprit, la bonté, le goût et tant d'autres dons qui caractérisent l'homme du monde accompli que l'on peut souhaiter comme compagnon d'existence...

— Comme compagnon d'existence, répéta Evans. Ah ! nous en sommes donc à l'appréciation des qualités masculines, au point de vue matrimonial, et cest, en quelque sorte, le programme du parfait candidat que jyjue Pi-évinquières vient de formuler.

— Si vous voulez, dit Rose, avec insouciance. ^Nlais ne vous étonnez pas, monsieur Evans, qu'une jeune fille en Frctnce rapporte tout, ou à peu près tout, au

mariage. Car c'est, voyez-vous, la plus importante, je pourrais dire la seule affaire qui existe pour elle.

— Oui, je savais cela. Et je suis très intéressé par ce que vous me dites. Est-ce que je peux^ sans indiscrétion, causer avec vous, sur ce sujet'?

— Mais pourquoi pas? répliqua Rose. Ce que je viens de déclarer n'est pas nouveau pour les miens, ils le savent depuis longtemps... Et si cela vous amuse de me faire bavarder...

— Oui. C'est très nouveau pour moi. D'après ce que vous m'avez fait entendre un homme du monde, seul, vous paraît un candidat acceptable pour une jeune fille dans votre situation. Un brave garçon, travailleur, et riche, mais sans relations, sans chic, qui n'aurait que son honnêteté, son intelligence et sa fortune pour tout avantage n'aurait donc aucune chance de réussir?

— A vrai dire, il ne se présenterait même pas, répondit Rose, pour peu qu'il eût du tact. Car. dès le premier instant, il se rendraitcompte qu'il n'est pas en harmonie avec le milieu dans lequel il se trouverait. C'est une question d'atmosphère. Il ne respirerait pas librement, et retournerait tout de suite chez lui.

— Alors il ne pourrait compter sur aucune faveur de la part de celle qu'il aurait élue dans son cœur, sur aucune indulgence? Les qualités sérieuses: l'excellence des sentiments, la solidité des principes, et enfin une affection passionnée, ne pourraient pas lui valoir un traitement exceptionnel? L'élégance de ses vêtements.

LA CONQUÉRANTE î>7

la grâce de son ton, la finesse de ses manières, et surtout ses parentés, ses amitiés, tout ce qui, comme vous l'avez fort bien indiqué, constitue l'ensemble d'une situation mondaine l'emporterait sur les dons précieux qui assurent la tranquillité matérielle et garantissent le bonheur ?

— Ah î monsieur Evans, fit Rose, vous devenez bien embarrassant, et il est grave de vous répondre. Vous choisissez un exemple romanesque, au delà de toute vraisemblance. Où voulez-vous rencontrer cet être idéal, qui alliera en lui toutes les compétences de l'homme de travail avec tous les raffinements de cœur de l'amoureux? On nous le montre au théâtre, monsieur Evans, ou dans les livres. Cet être admirable esiste-t-il dans la nature? Les auteurs prétendent que oui, mais est-ce bien certain? Le mieux, voyez-vous, c'est de ne pas compter sur ce phénix, et de se contenter du candidat possible, qui est celui dont je vous ai tracé à larges traits la figure il n'y a qu'un instant.

— Allons ! Tout est dit, fit Evans avec un soupir, et je vois qu'il n'y a pas à essayer de vous faire changer votre programme.

— Ce n'est pas avec des raisonnements, voyez-vous, qu'on y pourrait arriver. Il faudrait un fait matériel violent. Une désillusion complète, un grand chagrin.

— Oui, enfin, objecta froidement Evans, la démonstration absolue et brutale de tout ce qu'il y a de factice et d'illusoire dans les avantages que vous mettez

au-dessus de tout. Cela n'a aucune chance darriver. Nous ne pourrons donc pas assister au déssillement des yeux de M"*" Prévinquières sur un nouveau chemin de Damas. Alors, ami Raynaud, nous n'avons plus qu'à retenir nos places et à partir pour l'Amérique.

Ces dernières paroles parurent confirmer à M. Prévinquières le sens véritable de la conversation engagée par l'Américain avec Rose. Il échangea avec sa femme un regard significatif. Evidemment Ralph Evans avait voulu tenter sur celle qu'aimait Valenlin une suprême expérience et lui faire déclarer à elle-même que le directeur de l'usine n'avait aucune chance de jamais réussir à toucher son cœur. La pâleur de Raynaud, le tremblement de ses mains, étaient une preuve irrécusable que la leçon n'avait pas été perdue, et que tout ce que Rose, sans se douter de l'importance de ses paroles, avait dit de direct et de précis sur sa situation spéciale lui était allé jusqu'à lame. Brutalement l'Américain avait forcé Rose à s'expliquer, et maintenant il n'y avait plus de doute : jamais elle n'accepterait d'être la femme d'un ancien ouvrier, même doué d'une remarquable intelligence, et déjà possesseur d'une solide fortune. Valentin l'avait compris, et désormais, au supplice, il n'avait plus qu'une pensée : sortir de ce salon, où il étouffait, s'écarter de cette cruelle fille qui venait de lui distiller si subtilement son dédain, s'en aller au grand air, dans la solitude, pour exhaler son désespoir et sa colère. 11 piétina avec un air de con-

LA CONQUÉRANTE o9

trainte si douloureux que Ralph comprit qu'il fallait abréger la visite. Il se leva donc; et saluant M"^° Prévinquières, il la remercia de l'accueil bienveillant qu'elle avait bien voulu lui faire.

— Tous savez, monsieur Evans, dit alors Rose que, nous comptons sur vous demain et sur Yalentin. Il nous arrive de ces gens du monde dont vous paraisssez ne pas faire grand cas, et, au fond, vous avez peut-être raison. Mais je désire que vous les puissiez étudier en toute liberté. Après, si vous le voulez, nous en recauserons encore. J'aime beaucoup votre franchise et votre précision...

Elle échangea une poignée de main garçonnière avec l'Américain, et. par la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur le jardin, Evans et Raynaud s'évadèrent. Une fois seuls, et en plein air, ils se tinrent par le bras et s'en allèrent le long du petit canal de dérivation. Là ils marchèrent, d'abord en silence. Puis Ralph, regardant son ami :

— Eh bien ! La leçon de choses a été complète.

— Ah ! La cruelle, comme elle s'est plù à retourner le fer dans la plaie.

— Cruelle? Pourquoi? Elle ne se doutait pas qu'elle vous avait blessé. Son ignorance de vos sentiments est complète. Voulez-vous pousser l'aventure plus loin, et que je les lui révèle?

— Oh ! non. Jamais ! J'aurais trop à souffrir d'être directement exposé à son refus.

— Qui VOUS prouve que ce serait un refus ?

— Tout ce qu'elle a dit. et que je savais d'avance, et qui est bien conforme aux idées de son entourage et de son milieu. Non! Evans, iln'yapas d'espoir. Elle n'épousera jamais le fils d'un ancien contremaître, qu'elle a vu lui-même vêtu d'une cotte bleue, comme un ouvrier...

— Tant pis, mon cher, tant pis pour elle. Mais non pas tant pis pour vous. Croyez-moi, j'ai bien observé cette jeune personne, pendant l'heure que nous venons de passer auprès d'elle. Eh bien ! C'est une enfant gâtée qui peut être très malheureuse, si les circonstances nelafavorisaientpascomplètement, etrendre très malheureux celui ou ceux qui se seront liés à elle. Je pense, voyez-vous, que c'est une jolie pouliche qui a toujours galopé libre et fantasque dans sa prairie, et qui va regimber terriblement quand on lui fera sentir le mors, pour la conduire à une allure autre que celle adoptée par elle. J'aime autant que ce ne soit pas vous qui fassiez cette expérience-là. Elle pourra être fâcheuse, il y a de gros risques à courir. Pour sortir, à son avantage, de l'aventure il faudrait avoir une main de fer. Vous ne l'auriez pas. Et, même si vous l'aviez, vous craindriez de faire mal à la belle emportée. Laissez cela, mon cher Valentin, pensez à autre chose, si vous le pouvez. Et si vous ne le pouvez pas, eh bien ! plaignez-vous. Il y a des gens qui prétendent que cela soulage, et je serai toujours à votre disposition pour vous écouter.

LA CO.NQUÉRA.NTE 61

— Je suis plus affligé pour elle que pour moi, Evans, je vous l'assure, car j'entrevois l'avenir très menaçant pour cette pauvre enfant, si nourrie d'idées fausses. Elle est tellement fière et délicate, que toute déception l'écrasera. Jugez de ce qui l'attend dans la vie. J'aimerais mieux souffrir cent fois plus, et qu'elle fut heureuse !

— Vous pouvez le souhaiter, cher ami, il n'en sera que ce que la destinée aura décidé. Si M^'*^ Prévinquières doit porter la peine de ses préjugés ce n'est pas ce que Valentin Raynaud pourra en penser qui y changera quelque chose. Et puis, tenez, sincèrement, si vous avez à espérer un retour de cet esprit qui ne vous comprend pas et de ce cœur qui vous échappe, c'est aux épreuves que votre belle aimée aura subie que vous le devrez. Le vaisseau ne rentrera au port qu'après avoir été battu par la tempête. Eh bien! A ce moment-là, si vous tenez encore à sa possession, vous vous en ferez le pilote, et vous l'aiderez à se tirer d'affaire.

— Allons, monsieur Prévinquières, il faut, s'il vous plaît, me faire danser, à moins que vous ne soyez par trop fatigué.

— Toujours prêt, comtesse, quand il s'agit de vous I firouver mon obéissance.

Maurice, en riant, offrit son bras à la comtesse Grodsko, et comme M"^^ Prévinquières attaquait une valse brillante, la jeune femme et le fils de la maison se mirent à bostonner.

Dans le salon de Beaumont, ce soir de chasse, une nombreuse assistance était réunie. Les châtelains des environs s'étaient joints aux Parisiens, hôtes de Prévinquières. Tout ce monde était en intimité. Les réceptions se suivant régulièrement, dans ce coin de province, et les chasseurs se retrouvant presque toujours ensemble dans les mêmes chasses. Le baron Trésorier, l'agent de change, causait avec Termont, le célèbre fusil, qui a poussé en France l'art du tir en battue aussi loin que Lord de Grey en Angleterre. La Brède et du Tremblay, joyeux boscards, sans lesquels il n'y avait point de

bonnes parties à Beaumont, se délassaient sur un canapé des fatigues de la journée, lorsque Rose, s'avançant vers eux d'un air délibéré, leur enjoignit de se mettre sur leurs jambes et de se précipiter vers les filles du procureur de la République qui demandaient à danser.

La Brède poussa un soupir, et se leva avec un air résigné. Quant à du Tremblay, il esquissa un semblant de résistance :

— Comment! En sortant de table? Pas même le temps de souffler ? On ne dételle pas chez vous ! Cinq heures dans les sillons, et la plaine est vaste ! Un tableau de deux cent cinquante perdreaux, et pas le droit de croiser une patte sur l'autre, après dîner? Vous savez, rieuse enfant, je demanderai des appointements à votre père !

— Voyez le marquis de Condottier, il piaffe déjà, en m'attendant !

— Pardié! Si je vous attendais, je piafferais aussi ! Mais vous m'offrez une des « demoiselles )> de votre justiciard du chef-lieu ! L'ironie est amère ! Enfin, je suis là pour faire les gros ouvrages, n'est-ce pas? J'y vais !

— Pourquoi marronnes-tu? fit La Brède en haussant les épaules, tu sais bien qu'il faudra toujours t'exécuter!

— Tiens ! Je gagne du temps !

Le beau Condottier, debout au milieu du salon,

allendait en eû'et Rose, et promenait sur l'assistance un regard vainqueur. Il se croyait bien près de réussir à obtenir de M"^ Prévinquières qu'elle lui fît une réponse favorable. Il l'avait pressée si instamment, priée si ardemment, quil lui avait paru qu'elle était près de se rendre. C'est que ce jeune marquis était vraiment un admirable cavalier. Tout ce que l'élégance peut ajouter de charme à la grâce naturelle, il l'obtenait de sa toilette. Nul ne s'habillait comme lui, ne portait une redingote de forme inédite, ne lançait un pantalon nouveau avec cet art d'imposer son goût. Mince, grand, souple, brun, avec des yeux italiens, des dents éclatantes sous sa moustache relevée en crocs, il était bien le prince de la jeunesse. Une femme qui tenait à régner sur la mode ne pouvait choisir un compagnon plus apte à assurer sa suprématie.

En revenant vers lui, après avoir mis en mouvement les deux boscards de son père. Rose se disait ces choses. Et non sans une certaine satisfaction, elle regardait ce superbe jeune homme qui, sous le lustre, au milieu du salon, semblait si à l'aise, si bien placé pour être admiré, que son isolement était comme une marque de supériorité. Il lui tendit la main avec UQ sourire, la prit par la taille, la ployant avec une force caressante sur son bras droit, et souple, léger , il l'entraîna a-u rythme de la valse, dans les savants et capricieux tournoiements du boston.

Assis dans une embrasure de fenêtre, auprès d'un

LA CONQUÉUANTE 6r.

homme encore jeune, avec lequel il causait, Prévinquières montra à son interlocuteur le jeune couple:

— Ils sont vraiment jolis à voir, tous les deux...

— Ah ! vous l'avouez donc ?

— Mon cher baron, je ne suis pas aveugle, mais je ne suis pas non plus aveuglé ! Ce garçon est très gentil, mais il ne fait pas mon affaire !

Le baron Folentin du Rocher eut une moue significative :

— Parbleu î Je sais bien que vous êtes un homme sérieux. J'en suis un autre. Mais vous ne ferez pas que Condottier ne soit excessivement séduisant. Vous êtes contraint de reconnaître, vous-même, qu'il produit un effet extraordinaire.

— Eh ! ma fille y est aussi pour quelque chose !

— Sans doute, M"^ Prévinquières est, dans son genre, aussi brillante que le marquis... Ils formeraient à eux deux un couple admirable...

— Auquel il faudrait deux cent mille francs de rente pour vivre... Et encore, en faisant des dettes...

— Les dettes vous les paieriez ! Et quant aux deux cent mille francs...

— Halte-là ! Folentin, ne me prenez pas pour un fou I J'ai une belle fortune. Vous la connaissez, étant mon banquier. Mais sapristi, je n'ai pas le moyen de soutenir le train d'une seconde maison aussi lourde que la mienne Jai un fils, enfin, qui n'est pas le comble de la raison et qui me coûte très cher...

tî6 LES BATAILLES DE LA ME

— Allons! allons! monsieur Prévinquières, n'essayez pas de m'attendrir. Je sais que vous ne dépensez pas vos revenus, et que vous augmentez tous les ans votre capital. Les affaires sont excellentes. . .

— Ah ! Et Valentin Raynaud qui s'en va î

— Avec le grand diable d'Américain à qui vous m'avez présenté, tantôt, et qui tire si bien ?

— Oui. avec M. Ralph Evans. . .

— C'est un brave garçon, ce Raynaud, mais votre usine marchait, avant qu'il la dirigeât. Elle marchera encore bien, lorsqu'il sera parti.

— Est-ce votre Gondottier qui se chargera de la faire aller?

— Fichtre, non ! Mais, mon Gondottier, comme vous dites, est un gentil garçon qui vaut mieux que sa réputation, et dont la sœur est une femme charmante. . .

— Dites donc, Folehtin. je ne vous demande pas vos histoires d'amour. . .

— Oh ! n'en croyez rien, cher ami, la comtesse Grodsko, grand Dieu ! Je n'y ai même jamais songé... J'ai passé l'âge où ces femmes-là impressionnent. . ,

— Quel âge avez-vous, Folentin ?

— Trente-six ans. . .

— Et célibataire endurci ?

— Tant que je n'aurai pas trouvé la femme de mes rêves.

— Quelle est-elle?

— Oh ! C'est bien embarrassant à dire. A parler sincèrement, je n'ai encore jamais rencontré celle qui m'aurait paru valoir que je renonce à la liberté.

— C'est aimable pour ma fille, ce que vous dites-là î

— Me la donneriez-vous ?

— Commencez au moins par me la demander.

— Diable ! C'est que ce n'est pas précisément de cela qu'il s'agit pour moi.

— Et de quoi donc, s'il vous plaît ?

— D'une démarche très délicate, dont je suis chargé auprès de M''*^ Prévinquières.

— Par qui ?

— Par Condottier.

— Il vous a demandé de lui servir d'intermédiaire ?

— Un peu plus vous disiez : courtier !

— N'est-il pas assez grand pour parler lui-même ?

— Eh ! Il l'a fait, soyez tranquille, et sur tous les tons, et dans toutes les circonstances. Regardez-le, qui tournoie avec votre fille dans les bras. Ils parlent, de quoi voulez- vous que ce soit, si ce n'est d'amour.

— Eh bien ?

— Ah ! Eh bien ! Il parait que M"*" Rose parle, rit, plaisante, elle plaisanterait même beaucoup trop, au gré de mon ami, et ne se déciderait pas du tout à accorder créance aux aveux brûlants qu'il lui adresse. Bref, en désespoir de cause, et avant de faire une démarche officielle, auprès de vous, Condottier désire qu'un

homme sérieux, à qui on ne fera pas la nique en plein visage, moi enfin, ait un entretien de quelques instants avec M''^ Prévinquières.

— A merveille. Voulez-vous mon opinion, Folentin? Vous allez être repoussé avec perte. Ma fille est une personne très intelligente, qui a jusqu'ici refusé des partis admirables, et qui ne se laissera pas enjôler par un jeune seigneur comme le marquis. Tenez, voici le boston qui tire à sa fin, le moment est parfait. Allez trouver ma fille, mon ami, allez-y, racontez-lui votre petite affaire, soyez éloquent. La comtesse Grodsko vous le revaudra !

— Encore? Après tout, ça m'est égal. Il n'y a pas doffense, comme dit l'autre.

Folentin s'était levé. Il se dirigea vers le milieu du salon, où Rose, dans un groupe, brillante et un peu échauffée par la danse, faisait d'un grand éventail de dentelles, manié précipitamment, voleter les boucles blondes qui frisaient sur son front.

— Eh ! quoi I monsieur Du Rocher, viendriez-vous m'inviter à danser ? demanda gaîment Rose, en faisant la révérence au baron.

— Je vous inviterais à danser, tout comme un autre, mademoiselle Rose, répliqua Folentin, sije pensais que vous y puissiez prendre le moindre plaisir, mais vous avez toute une mobilisation de jeunes volontaires. Paix à la territoriale.

— Tu sais, Folentin, dit La Brède, nous ne sommes

encore que du premier ban ! Si la patrie était en danger, nous n'aurions qu'à faire notre sac, pour voler à la frontière.

— Nous nesommes pas des ancêtres! dit duTramblay. Mais il est certain que ces messieurs sont des gamins !

— Ils en sont bien aise ! répliqua Condottier.

Tout en plaisantant, Folentin avait pris la main de Rose et l'avait passée sous son bras. Il l'emmena ainsi vers le petit salon :

— En me séparant ainsi de tous, quel dessein avezvous formé, s'il vous plaît? demanda la jeune fille.

— Celui de vous parler en tête-à-tête, si vous n'y mettez pas d'opposition.

— Quelle gravité! Vous êtes vraiment protocolaire!

— Pas de gros mots, dit Folentin en riant. Ecoutezmoi, l'aÊfaire en vaut la peine. Je viens de la part de Condottier.

— Oh! oh ! II était moins solennel que vous, à l'instant, pendant que nous dansions.

— C'est qu'il m'avait délégué ses pouvoirs pour être sérieux.

— De quoi donc allez-vous me parler ?

— De son amour et du projet qu'il a formé de faire de vous sa femme.

— C'est bien des choses ! fit Rose avec un peu d'embarras. Son amour, il m'a paru en dire tout ce qu'il m'était possible d'entendre. Quant à son pi'ojet...

— Eh bien ! C'en est la conséquence.

— Pour lui. Mais pour moi ?

— Quoi ! Mademoiselle Rose, n'auriez-vous donc voulu que flirter avec ce joli garçon? Et n'aviez- vous aucune arrière-pensée quand vous l'encouragiez à vous faire la cour ?

— L'encourager? C'est bientôt dit! L'ai-je encouragé ? Qu'est-ce que vous entendez par là?

— Ah ! C'est un peu complexe, je l'avoue. Mais, à en croire le marquis, vous n'avez rien fait pour le détourner de vous, au contraire !

— Voilà un (( au contraire » bien ambitieux, et passablement impertinent ! Le traitement dont se flatte le marquis a-t-il été difl'érent de celui des autres qui soupiraient comme lui. Il a été, comme dans les traités de commerce, celui de la nation la plus favorisée, sans plus. Qu'est-ce qu'il trouve donc la dedans de si excitant pour lui ?

— Il est complètement emballé, je ne vous le dissimulerai pas. Moi qui le connais bien, jamais je ne l'ai vu dans un état aussi violent. J'ajouterai que je le croyais incapable de s'y mettre.

— Eh bien ! qu'il y reste !

Folentin eut un haut-le-corps. Il regarda Rose avec des yeux agrandis par l'étonnement.

— Quoi ! c'est là votre état d'esprit ?. . .

— On dit: d'âme, dans l'école moderniste, fit le jeune fille gaîment.

— C'est que vous n'avez pas l'air du tout émue.

— Pas pour un sou !

— Quelle déception pour Condottier! Il vous croyait...

— Plus à point ? Il s'est trompé.

— Il n'est pas votre idéal ?

— En aucune façon !

— Ne peut-il améliorer sa condition ?

— Il n'en a pas les moyens.

— Que lui faudrait-il pour y arriver ?

— Tout ce qui lui manque : Du sérieux, une position de fortune, de l'avenir. Non î baron, voyons, examinezle, ce petit marquis. Il est charmant, d'accord, mais c'est un gigolo !

— Gigolo ! répéta Folentin avec émoi.

— N'est-ce pas ainsi, dit Rose doucement, que vous nommez les jolis garçons, qui se font bien accueillir des dames pour leur bonne grâce, mais qu'on traite sans conséquence ? Ne vous scandalisez pas de me trouver si renseignée. Que voulez-vous? J'ai un frère, et un parrain, et même un père, qui causent devant moi, et dame ! je ne suis pas sourde, ni... Enfin, je sais bien des choses, qui m'éclairent la situation de M. de Condottier, et me prouvent surabondamment qu'il n'est pas du tout, mais pas du tout, l'homme qu'il faut que j'épouse. Il en est même l'envers exact !

— Ah ! ah ! fit Folentin, qui changea d'attitude et dont la voix trahit, soudain, un commencement d'émotion. C'est fort bizarre, ce que vous m'exposez-là, mademoiselle Rose, tout à fait bizarre ! Je ne vous croyais pas

si ferme dans vos résolutions, ni si délibérée surtout. Voici qui change singulièrement la thèse. Et, sans abuser de votre complaisance, pourrais-je vous demander de me définir d'une façon plus complète l'homme qui pourrait aspirer à votre main.

Il examinait la jeune fille, en parlant ainsi, avec une attention soutenue où l'homme d'affaires perspicace se manifestait maintenant bien plus que l'homme du monde insouciant. Il ajouta vivement, comme pour affaiblir l'importance de sa question :

— Il faut, vous le comprendrez, que je donne à ce pauvre Gondottier, au moins quelques bonnes raisons, puisque je n'aurai que cela à lui donner.

— Oh! il m'est très facile de vous satisfaire. Je n'ai qu'à vous répéter ce que je disais, hier encore, devant M. Evans, qui m'interrogeait à peu près comme vous...

— Ah ! vraiment ? C'est assez curieux. Avait-il, par hasard, une arrière-pensée ?

— Je l'ignore, mais, à vous dire vrai, je ne le crois pas. Non ! c'est un étranger, que l'étude de nos mœurs françaises amuse, et qui se renseignait, auprès d'une personne qu'il trouvait disposée à bavarder, sur l'état d'esprit des jeuneê filles à marier... Du moins c'est ce qu'il m'a semblé-.

— Et que lui avez-vous révélé ?

— Rien de bien étonnant. Et il a dû me trouver un peu sotte, car il est parti, aussitôt après. Je lui ai

déclaré tout simplement que je n'épouserais jamais qu'un homme du monde accompli, c'est-à-dire, ayant une belle fortune, du goût, de l'esprit, une parfaite éducation et de très grandes relations. Un point, c'est tout. Là-dessus, M. Evans m'a regardée avec une absolue mésestime, et j'ai lu dans ses yeux qu'il me prenait pour une petite grue. Voilà.

Folentin rêveur, chiquenauda sa manche, puis il dit:

— Mais vous ne parlez que des qualités morales. Au physique comment faudra-t-il que soit le candidat de votre choix?

— Oh! je ne tiens pas à la beauté. Qu'il ne soit pas laid, et qu'il ait l'air distingué, cela suffira.

Folentin pâlit un peu, il parut avaler difficilement. Enfin, après un effort, il parvint à ajouter :

— Et... quant à l'âge ?

— L'âge?... Oh ! Gela dépendra de la situation du prétendant. Il est bien rare qu'un homme ait donné sa mesure avant trente ans...

— N'est-ce pas ? s'écria Folentin dont le visage s'épanouit. Enfin ! Voilà donc une jeune fille qui comprend la vie! Qu'est-ce qu'un homme, avant trente... ou trente-cinq ans ?

Il jeta à la dérobée une œillade à Rose. Elle n'avait pas protesté. Il ne voulut pas pousser plus loin son examen de conscience. Il dit avec jovialité :

— Je comprends, maintenant, pourquoi Condottier

n'avait et n'aura jamais aucune chance. Oui, votre lucide et ferme esprit se rend un compte trop exact des nécessités sociales, pour laisser quelque espoir à un joli garçon, qui n'est qu'un joli garçon. Mais si l'on trouvait un candidat qui répondît à votre programme, à peu près, car la perfection n'est pas de ce monde, pourrait-on se hasarder à vous le présenter?

— Comment! baron, vous un célibataire résolu, vous allez recruter des adhérents au mariage? Est-ce conforme à vos principes? Le mariage, mauvais pour vous, est-il donc bon pour les autres?

— Qui m'a dépeint à vous sous des couleurs si fausses ? demanda Folentin avec un regard langoureux. Si je suis resté garçon, c'est sans doute que je n'ai point rencontré de femme qui m'ait plu. Mais me jugezvous hors de jeu?

Rose se campa devant lui. et l'examina avec une attention comique. Puis faisant un geste approbateur ;

— Bon pour le service î Mais, pas d'illusions, baron, vous êtes à la limite.

— Ah ! Pas du mauvais côté, au moins ?

— Non !

— Je n'en veux pas davantage !

Il prit la main de Rose, la passa de nouveau sous son bras, et d'un pas plus ferme, avecun air triomphant, il rentra dans le salon où les danses venaient de recommencer.

Le lendemain, lorsque le marquis descendit de Tappartement qu'il occupait, dans l'aile droite du château du Rocher, à côté de sa sœur la baronne Grodsko, il se dirigea vers le cabinet où son hôte travaillait chaque matin avec son secrétaire. Les fenêtres étaient grandes ouvertes sur le parc, et le cabinet était vide. Condottier, avisant un jardinier qui échenillait une corbeille de rosiers, demanda si le baron était sorti.

— Oui, monsieur le marquis, répondit l'homme, et de bonne heure. Il est sans doute allé à Tours, et va rentrer déjeuner, car la voiture n'est pas revenue...

— Parfait ! fît Condottier.

11 alluma une cigarette, et descendit dans le magnifique parterre à la française, qui s'étend de la façade du château jusqu'aux terrasses étagées au bord de la Loire. Là, s'offre au regard l'admirable tableau du fleuve d'argent, enchâssé dans sa vallée verdoyante et fleurie, qu'environnent les molles collines couronnées de grands bois, au milieu desquels apparaissent les toits aigus et les tourelles blanches des castels tourangeaux. Nulle contrée plus fertile, plus riante, ne compte autant de demeures seigneuriales, vraies merveilles d'architecture ancienne, encadrées dans de plus magnifiques paysages. C'est dans ce jardin de la France, que la douceur de vivre se manifeste par la fluidité de l'air, la caresse du soleil, le parfum des campagnes.

Marchant dans le sable tiède, le long des allées du

jardin éclatant de fleurs, Condottier se sentit pénétré par cette langueur qui émanait du charme des choses. Ce Parisien laissa errer un regard complaisant sur les beautés du site, et fumant avec une sensualité plus grande, au milieu de cette nature puissante et splendide,il alla jusqu'à la balustrade de pierre et s'accouda, regardant, sur le fleuve, des bateaux qui passaient lentement tirés par les attelages dont les sonnailles rythmaient la marche apesantie. Il resta là, le dos au soleil, rêvant, pris par un engourdissement exquis, dans la fraîcheur de la brise et le silence des bois. Sous ses yeux, au confluent du canal de la Vesgre et de la Loire, fumaient les hautes cheminées de l'usine de Beaumont, et plus loin, dans un massif d'arbres, commencement des bois qui s'étendent jusqu'à Blois, le toit d'ardoises du château de M. Prévinquières brillait au soleil comme une lame d'argent. Condottier, dans sa pensée, évoqua Rose et il se la représenta, parcourant à la même heure le beau jardin, et rêvant à lui, peut-être. Il la revit, telle quelle était, la veille, animée par le plaisir, désireuse de plaire, un peu fantasque, et se dérobant à ses aveux quand il s'efforçait de lui jurer qu il l'aimait. Etait-ce par coquetterie de femme sûre de son pouvoir. ou par crainte de livrer son secret '? Elle n'était point aussi émue qu'il eût souhaité la voir quand il déployait, pour la convaincre, toutes ses séductions de beau garçon habitué au triomphe. Troplibrede préoccupations, trop gaie, pas assez grave, il se demandait, par instants, s'il

devait se croire aussi sûr d'elle, que sa sœur, la comtesse Grodsko, le lui disait. Lorsque, la veille, il avait demandé à Folentin le résultat de son entretien avec j^iie Prévinquières, celui-ci, d'un air évasif, lui avait répondu:

— Je tombe de fatigue, si vous voulez nous causerons de cela demain matin. J'en ai très long à vous dire.

Pendant les vingt minutes du trajet de Beaumont au Rocher, le baron avait somnolé au fond de la voiture, sans souci de la comtesse, qui était assise à côté de lui, et, au lieu de s'empresser de mettre son ami au courant de ce qui l'intéressait si fort, il partait dès la première heure, et ne semblait s'occuper que de ses affaires personnelles. Qu'est-ce que signifiait ce détachement et qu'en fallait-il augurer ?

Midi sonnait lorsque le tilbury de Folentin parut devant la grille du château, et après une courbe savante, vint s'arrêter devant le perron. Avec la légèreté d'un jeune homme le baron sauta sur le sable, pendant que son valet de pied tenait le cheval par la tête. La comtesse Grodsko s'avançait, au haut des marches, pour recevoir le maître du logis. Celui-ci baisa la blanche main qui se tendait vers lui, et donnant une tape amicale sur l'épaule de Gondottier :

— Eh bien î avez-vous passé une bonne nuit, après toutes les fatigues d'hier? Je suis parti, comme vous dormiez encore, appelé à Tours pour une très impor-

tanle affaire. J'en ai traité une autre, en même temps... Je crois que M^ Bricard va me céder enfin un petit bois, qui fait enclave au milieu de ma chasse... Mais venez, en déjeunant je vous raconterai tout cela... Je vous avoue que je meurs de faim....

La sœur et le frère échangèrent un regard. La volubilité de Folentin, le soin qu'il prenait de s'attarder à des affaires qui leur étaient tout à fait indifférentes, au lieu daborder la question essentielle de son entretien avec M"^ Prévinquières, leur inspiraient de semblables soupçons.

Ils passèrent avec lui dans la salle à manger, et là, bien assis, les domestiques ayant apporté le premier service :

— Eh bien! cher ami, fit la comtesse, vous ne nous dites point ce qui est résulté de votre intervention auprès de la belle Rose. N'avez-vous donc pu, pendant le temps assez long où vous êtes resté en tête-à-tête avec elle, réussir à lui faire dire ce que nous avons tant d'intérêt à savoir?...

Folentin parut avaler avec difficulté. Etait-ce sa tartine de caviar, ou bien ce que la comtesse Grodsko venait de lui demander qui le gênait le plus ? 11 baissa les yeux sur son assiette, prit un air de componction, but largement, et comme s'il se décidait :

— A^ous avez dû être étonnés que j'aie mis peu d'empressement à vous rendre compte de ma mission... Car c'était une mission dont j'étais chargé...

— Diplomatique au premier chef, dit Gondottier, et vous aviez plein pouvoir pour traiter.

— Ail ! traiter! traiter I Avec une personne aussi fantasque... Comme c'est facile !

— Vous a-t-elle donc repoussé avec perte ?

— Non pas! Elle a même été fort gracieuse !

— N'a-t-elle pas voulu vous écouter?

— Si, certes ! Elle m"a prêté au contraire une attention soutenue.

— Sur le sujet que vous aviez décidé d'aborder ?

— Sur ce sujet même.

— Alors elle vous a fait une réponse ?

— Catégorique. Mais qui ne vous satisfera guère.

— Refuse-t-elle donc de devenir ma femme ?

— Autant qu'il est possible de refuser une demande en mariage. Tout en couvrant de fleurs celui au nom duquel on la présente.

— La belle affaire !

— N'est-ce pas? C'est la défaite classique : vous êtes agréable à voir, charmant à entendre, d'un caractère gai, d'une humeur aimable, le type de Ihomme fait pour plaire... Touchez là... Vous ne m'aurez pas pour femme !

— Mais la raison? La raison qu'elle en donne? Car elle en donne une, je suppose !

— Elle en donne même plusieurs.

M-^^^ Grodsko dit :

— C'est trop! Une seule bonne suffirait ! Mais voyons un peu.

— Eh bien ! Le marquis n'a pas de position....

— Naturellement, il ne fait pas de commerce.

— Il n'a pas de fortune.

— S'il en avait, ce ne serait pas riiérilière d'un fabricant de machines aratoires qu'il rechercherait, mais une fille de son rang....

— Ses goûts ne permettent pas de supposer qu'il se créera une situation par ses propres moyens.

— Qu'est-ce que cela signifie? Quil ne briguera pas un mandat de député pour aller, lui cinq centième, siéger dans cette ménagerie qui sappelle le Palais Bourbon? 11 y a en effet de grandes chances pour qu'il ne s'y résigne pas. Mais pourrait-on appeler se créer une situation, exercer ce métier de malfaiteur public ? Tout est situation, alors, même le faux-monnayage et l'arrestation des diligences !

— Comtesse, vous devenez amère.

— Le plus clair de ceci, dit Condottier, avec mélancolie, c'est que je ne lui plais pas.

— Si! Mais point comme mari 1

— Comme quoi donc ? s'écria le marquis avec vivacité.

— Eh ! Comme danseur, comme camarade, comme flirt ! répliqua Folentin. Là, vous êtes sans rival, et vous triomphez.

— Très flatté. J'aurai servi à distraire, pendant tout un hiver. M"** Rose Prévinquières, j'aurai assuré

sa suprématie sur cent jeunes filles aussi charmantes qu'elle, je lui aurai porté son éventail et ses gants dans les salons, son ombrelle à la promenade, tout cela pour obtenir ce résultat, d'être congédié comme un valet de pied, dont le service ne plaît plus. Fort bien ! Ceci est un compte qui se réglera entre la belle et moi. Elle ne m'aura pas fait impunément une telle offense !

— Marquis !

Folentin regardait avec inquiétude Condottier devenu blême de colère. Celui-ci se modéra instantanément, et s'efforçant de sourire, il dit d'une voix déjà plus calme :

— Ne craigne/ pas que je lui fasse du mal. Ni même que je parle d'elle avec méchanceté. Ceci serait indigne de moi. Mais je vous donne ma parole que je me vengerai d'elle.

— Comment?

— Ça, Folentin, c'est mon affaire î

— Eh bien ! Voulez-vous un conseil ? Ne vous frottez pas à cette jeune personne-là. Elle est plus forte que vous.

— Que vous a-t-elle donc raconté, demanda la comtesse Grodsko, pour que vous la teniez en pareille estime?

— Ah î Elle m"a expliqué ses idées sur la vie, ses goûts, ses ambitions, ses espérances. C'est un esprit supérieur !

— Il parait que son programme s'accorde avec le

votre? dit la comtesse avec un regard soupçonneux. L'enthousiasme de Folentin tomba comme par enchantement. Il prit un air indifférent, mais il n'était pas de force à tromper une femme aussi fine que la comtesse Grodsko. Dans les explications du baron et dans ses réticences, la sœur de Gondottier, dès le début de l'entretien, avait discerné des parties qui sonnaient faux. Elle avait eu le sentiment que son ami la trompait, et que le rôle qu'il avait joué, n'avait pas été celui dont on l'avait chargé. Engagés comme ils l'étaient tous les trois, il n'était pas admissible que la situation ne fût pas tirée au clair. La comtesse ne laissa pas à Folentin le temps de se préparer une échappatoire. Elle le tenait, elle ne lui permit pas de respirer.

— Ne vous aurait-elle pas dit, par hasard, fit-elle, qu'il ne lui paraîtrait pas du tout impossible de sacrifier les avantages de la personne à l'importance de la situation ? Elle ne s'est jamais retenue de dire devant mo i et devant d'autres, que telle était sa manière de penser. J'ai, à différentes reprises, essayé de lui faire comprendre tout ce qu'il y avait de fâcheux dans l'union d'une jeune fille avec un homme mûr.

— N'avez-vous pas, cependant, répliqua Folentin, avec un peu d'aigreur, épousé à vingt ans, le comte Grodsko, qui avait au moins le double de votre âge.

— C'est ce qui m'a servi de leçon et permis de me citer en exemple.

— Dans l'intérêt de votre frère !

— Naturellement. Ce n'était pas dans l'intérêt du GrandTurc.Folentinvous êtes fort bizarre, mon cher, ce matin, je ne vous le cache pas. Et vous mettez à discuter cette affaire une vivacité qui laisserait croire que vous avez des arrière-pensées personnelles.

— Moi? s'écria le baron, en devenant écarlate.

— Oui, vousl Au lieu de prendre le parti de mon frère, vous appuyez dans le sens de M^^^ Prévinquières. Vous cessez d'être le défenseur de l'un pour vous faire l'allié de l'autre... Folentin, est-ce que, par hasard, vous auriez joué un double jeu? Est-ce que, parti pour faire les affaires du marquis de Condottier, vous vous seriez laissé aller à faire celles du baron du Rocher?

— Non ! Non 1 Gela n'est pas! protesta le baron avec énergie, jai été de bonne foi. Je ne pensais qu'à marier Condottier avec M'^° Prévinquières. Je n'ai parlé que de lui. Mais j'ai été si catégoriquement repoussé...

— Que vous avez demandé si ce qu'on vous refusait pour lui, vous ne pourriez pas l'obtenir pour vous?

— Je ne Tai pas demandé, je vous en donne ma parole d'honneur?

— Vous l'aurait-on offert, par hasard ?

— Encore moins ! Grand Dieu î Qu'allez-vous supposer là ?

— Cependant, avouez que dans ces fameuses idées sur la vie, il yen avait quelques-unes qui s'appliquaient assez exactement à votre cas particulier?

— Je ne le nierai pas.

— Vous voyez î

— Notez , qu'à ce moment-là Condottier était hors de jeu. Qu'on avait déclaré qu'il n'avait aucune chance, que ce n'était pas le trahir que de concevoir des espérances personnelles. . .

— Folentinî cria avec violence le marquis, intervenant après un long silence passé à observer son ami, Folentin ! Avez-vous songé, une seconde, à épouser M"^ Prévinquières ?

— Mais,, cher ami, balbutia le banquier interdit.

— Répondez nettement, ou malheur à vous !

— Vous me menacez ?

— Oui 1 Et prenez garde, si vous essayez de me tromper î

Ils se regardèrent un instant, troublés par la tournure si extraordinaire que prenait leur entretien. Mais Folentin retrouva vite son aplomb, et soutenu par son orgueil, par le sentiment de sa supériorité, et la confiance dans sa grande fortune, il reprit :

— Je ne me suis point avancé, je n'ai rien déclaré, rien demandé, mais il résulte des explications que m'a données M"'' Rose, hier soir, qu'elle n'hésiterait pas à m'accorder sa main, si je la demandais.

— Le ferez- vous ?

— En vérité, cher ami, j'hésite beaucoup. Je songe que j ai trente-six ans, des habitudes prises, et que c'est une grosse affaire que le mariage. Pourtant M"^ Rose est si séduisante, etelle paraît si raisonnable...

— Chanson ! Vous verrez ce qu'en vaut l'aune. Vous n'êtes pas de force, Folentin, croyez-moi, avec une jeune personne de cette taille ! Elle en mettrait trois, comme vous, dans sa poche. Et il n'y paraîtrait pas! Garde à vous ! Il y va la tranquillité, de la santé, peut-être de la vie.

— Me croyez-vous si peu de résistance?

— Je crois que vous ne durerez pas deux ans ! Sans parler des inconvénients que vous pourrez avoir à subir pendant ce court laps de temps.

— Croyez-vous M"'' Prévinquières capable de tromper son mari ?

— Cela dépendra de celui qu'elle épousera. Vous n'êtes plus jeune, Folentin, vous prenez énormément de précautions pour ne pas grossir. Vous ramenez, avec beaucoup d'art. Mais au naturel, aous êtes plutôt déplumé. La couperose guette votre nez...

— Mais vous me détériorez d'une façon féroce î cria le baron avec ennui. Vous auriez pu attendre que la comtesse ne fût pas là !

— Croyez-vous qu'elle ait la moindre illusion sur votre compte, depuis le temps que vous lui faites la cour? Nathalie, dis-lui donc un peu ta façon de penser...

— Mon cher baron, fît la comtesse Grodsko, vous courez au-devant des désastres. Croyez-moi, vous n'êtes pas l'homme qu'il faut pour marcher dans la vie du même pas que la charmante Rose. J'ai trop d'amitié

pour VOUS, et je conserve un souvenir trop ému de toutes les propositions déshonnêtes que vous m'avez faites...

— Mais, comtesse... interjeta Folentin, avec inquiétude, en montrant le marquis.

— Mon frère sait, depuis longtemps, à quoi s'en tenir sur vos projets. Mais il savait également qu'ils netiraient pas à conséquence...

— Cependant... protesta Folentin humilié.

— Mon cher ami, vous êtes un aimable garçon, un hôte agréable, vous avez une belle chasse, un mail bien attelé pour aller à la réunion des Guides, et que vous conduisez mal, du reste...

— Moi! se récria le baron, piqué au vif, car il avait de grandes prétentions sportives.

— Oui, vous! N'avez-vous pas failli nous verser à la descente deSaint-Gloud ?

— C'est mon sabot qui a cassé !

— Votre sabot, tant que vous voudrez. Vous n'étiez pas moins dans vos petits souliers et sans votre cocher, qui a saisi les guides, nous courrions au fossé ! Mais ceci n'est rien. Et il faudra voir comment vous mènerez votre attelage conjugal. Je ne crois pas, Folentin, qu'une femme puisse vous prendre au sérieux, même une femme légitime... Et dame! Vous savez ce que parler veut dire. Vous avez un amour-propre excessif, c'est par là que M''*" Rose vous a pris. Mais c'est aussi par là qu'elle vous fera affreusement souffrir...

LA CONQUÉRAÎ^TE 87

— Eh! Ce n'est pas encore conclu. J'ai le temps de réfléchir. Je ne me suis pas encore déclaré.

— Vous y viendrez ! Pour que vous ayez eu le courage de faire à mon frère, à votre ami, à celui qui se fiait à vous, une vilenie pareille, il faut que vous soyez prêt à tout... Mais vous n'en serez pas le bon marchand, c'est moi qui vous le dis^ et il en cuira à votre tête !

— Et moi, Folentin, dit le marquis, après le lâchage en grand dont vous vous êtes rendu coupable envers moi, je vous déclare que je me crois autorisé à prendre sur vous une revanche éclatante...

— Et laquelle ?

— Vous m'avez dit impudemment que M'^^ Rose me trouvait charmant comme flirt. Nous verrons ce qu'en pensera la baronne du Rocher.

— Mon cher, dit Folentin^ avec une audacieuse importance, si j'épouse, soyez tranquille, je veillerai. Je ne suis pas un naïf. Je connais les affaires, j'ai l'expérience de la vie. Et chacun sait qu'on ne roule pas Folentin !

Il se tourna vers la comtesse et galamment:

— Allons! ne me faites pas grise mine. Je ne suis pour rien dans ce qui arrive à votre frère. Vous voyez que j'accueille ses menaces avec un sourire. Restons bons amis, comme des gens d'esprit que nous sommes. Nous serons bien avancés, quand nous nous serons brouillés pour un projet qui ne se réalisera peut-être pas.

Il tendait la main à Condoltier. Celui-ci avec une insouciance affectée la prit, et s'adressant à la comtesse :

— Allons, Nathalie, ne l'exécutons pas encore. Il sera temps, quand il se sera mis lui-même la corde au cou.

Le gros Folentin, comme on appelle, assez irrévérencieusement, le baron du Rocher, à la Bourse, avait hérité une très grosse fortune de son père, un des chefs de la maison de Banque Ravenaud et G'^ Quelques services rendus, à la fin du règne de Louis- Philippe, par le grand-père de Folentin lui avaient valu le titre de baron. Plaisanté par ses amis sur sa noblesse toute fraîche le banquier avait déclaré que, pour son compte, il n'y attachait aucun prix, mais que cela pouvait être utile pour les enfants. En effet, pendant sa vie, qui fut longue, puisqu'il ne mourut qu'en 1870, à la veille de la guerre, il se fit appeler Folentin tout court. Son fils, le père du gros Folentin, ne porta pas non plus son titre, ayant donné dans les idées républicaines, et étant devenu, à la suite de Gambetta, son ami et son patron, député de Beaumont, aux élections qui suivirent la paix avec l'Allemagne. Homme d'affaires remarquable, le député trouva grâce devant M. Thiers qui n'aimait pas les familiers de celui qu'il appelait « un fou furieux )) et fut ministre des finances.

Folentin, dans ce poste, rendit les plus grands services, contribua par une sage administration à la liquidation de l'indemnité due au vainqueur. Il devint gouverneur de la Banque et mourut laissant la réputation d'un financier de premier ordre. Armand Folentin, qui se faisait déjà appeler baron, adjoignit alors à son nom celui d'une terre, possédée depuis un siècle par sa famille, et devint, pour le monde de la vie facile, le gros Folentin du Rocher. C'était un bon vivant, très gai, très disposé à s'amuser, mais néanmoins calculant comme Barème, et, même dans les grandes occasions, ne faisant jamais de grosses folies. Ses opinions, diamétralement opposées à celles de son père, étaient réactionnaires, et fortement teintées d'orléanisme. Il y perdit son siège de député que les électeurs de Beaumont donnèrent à M. Prévinquières. Folentin ne garda pas rancune à son A^ainqueur. Il avait compris très vite que le courant de l'opinion conduisait les républicains au socialisme, et comme il avait horreur de tout ce qui pouvait amener une modification dans l'ordre de choses qui lui assurait la tranquillité de la vie, il s'était détourné de la politique.

Il prenait ses précautions : plaçait la plus grosse part de sa fortune, en Angleterre, dans la banque Jarrett et Firms, dont il était le correspondant, et, sûr de n'avoir rien à craindre des enragés qui rêvaient d'expérimenter des réformes au risque de ruiner la France, il jetait à ces dangereux sectaires les sar-

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casmes et les défis. Il subventionnait un journal boulevardier et sportif, le Gentleman, dont le rédacteur en chef était légitimiste et clérical. On y défendait le pape et le pari mutuel, avec une égale compétence, et aussi le corps de ballet de l'Opéra, pour lequel Folentin avait des raisons spéciales de se montrer très bienveillant.

Le baron aurait donc pu vivre très heureux, s'il n'avait été affligé dun amour-propre maladif qui lui faisait juger que tout ce qu'il possédait : choses et gens, devait être supérieur à ce que possédait autrui. De là l'esprit de comparaison poussé à l'excès, et entraînant cette conséquence que Folentin désirait, à l'instant et avec une ardeur immodérée, tout ce qu'il n'avait pas et qu'un autre détenait sous ses yeux. Un moraliste eût qualifié d'envie cet état esprit. En cela, il se serait trompé. Folentin n'était pas un envieux, c'était un raffiné et un vaniteux. Il n'entrait pas un atome de fiel dans sa concupiscence. Il souhaitait les succès, pour la gloire de les obtenir. Et une fois obtenus, il en faisait volontiers les honneurs aux autres.

Une des raisons pour lesquelles il ne s'était pas marié, était l'incertitude où il s'était trouvé, jusqu'à ce jour, sur la supériorité des femmes à qui il aurait pu donner son nom. En valaient-elles vraiment la peine? N'en rencontrerait-il pas, le lendemain, une plus belle, plus spirituelle ou plus riche? Il avait été comme le héron de la fable, qui avait dédaigné tout d'abord, carpe, tanche, barbot, cherchant la

grosse pièce qui comblerait tous ses désirs. Et cette irrésolution l'avait conduit jusqu'à trente-six ans. A dire le vrai, il n'avait jamais pensé à Rose Prévinquières, qu'il connaissait depuis longtemps. Il la trouvait jolie, élégante, fine, mais il n'avait commencé à la juger remarquable, qu'en voyant Condottier s'éprendre d'elle, et la vouloir si passionnément.

Or, ce n'était pas un personnage quelconque que le marquis de Condottier, et dont on pût traiter légèrement le choix. Il régnait sur lajeunesse parisienne et lui donnait le ton. C'était un arbitre de la mode et du chic. Folentin s'enorgueillissait d'être son ami. Il avait désiré ardemment, autrefois, lui être présenté, il s'était fait son compagnon, encore qu'il y eût entre eux grande différence d'âge. Il lui avait, en différentes occasions, prêté de grosses sommes que Condottier lui avait du reste scrupuleusement rendues, le baccara réparant la brèche faite par le baccara. Pour Folentin, le marquis était un être de choix, auquel il rendait hommage, qu'il s'efforçait de copier, et sur lequel il désespérait de jamais remporter un avantage.

Sans qu'il s'en rendît compte, dans le fond de sa pensée, le projet de le supplanter auprès de Rose Prévinquières, né en une minute au cours de l'entretien de la veille, prenait sa source dans ce désir latent de triompher du brillant marquis. 11 ne se l'avouait pas à lui-même, mais quand Rose refusant Condottier, avait laissé entendre qu'elle voulait épou-

ser un homme sérieux, le gros Armand avait tressailli, entrevoyant l'occasion d'une de ces victoires décisives, éclalantes, qui classent un homme du monde au premier rang. Grand honneur, sans doute, mais aussi grave péril. L'emporter sur Gondottier, s'était se l'aliéner. Mais une brouille serait laconsécration du triomphe. Pourtant il désirait l'éviter parce que, s'il était glorieux, il était aussi prudent, et ne courait pas volontiers audevant des bagarres. Pour l'instant, le danger disparaissait, le marquis se montrait bon prince, et, sous réserve de menaces qu'on pouvait prendre comme des plaisanteries, il acceptait avec tranquillité d'être supplanté par Folentin.

Mais i] fallait supplanter le marquis, et le gros Armand avait tout à faire pour y réussir. Gar, s'il était bien établi que M"^ Prévinquièresne voulait pas épouser Gondottier, il n'était pas prouvé que Folentin aurait meilleure fortune. G'était bien un candidat de son espèce et de son importance que la jeune fille décrivait comme devant le mieux lui convenir. Mais, était-ce lui, Armand Folentin. baron du Rocher, et non un autre, idéalement imaginé par la jeune fille, et dont elle inventoriait les m érites et qualités ? Folentin n'allait pas jusqu'à penser que Rose se fût ingéniée de lui tracer son propre portrait pour le décider à se présenter, quand il n'y pensait pas. C'eût été littéralement se jeter à sa tète. Et si avantageux que fût le baron, il ne poussait pas encore jusque-là sa confiance en lui-même.

Il s'était dit tout cela, car c'était un esprit pratique, et qui avait pris dans Ihabitude de traiter les grandes affaires une promptitude de décision toute particulière. Il savait qu'à tâtonner, on ne trouve pas de bénéfice, et qu'il n'est rien de tel, pour franchir les obstacles, que de les aborder franchement, de plein saut. Sa visite du matin avait eu pour objet la mise en mouvement d'un intermédiaire dont l'intervention lui paraissait capitale. Il était allé raconter ses projets à M. Pierquin, vicaire général de l'évêché de Tours, et lui demander son appui.

M. Pierquin était un parent de M'"^ Prévinquières et son conseiller dans les grandes circonstances. Il avait une influence considérable dans la famille, même sur le libre penseur député de Beaumont, qu'il impressionnait, en dépit de ses velléités d'indépendance, par la froideur de ses manières, et l'austère fermeté de son esprit. Folentin, qui défendait si bien l'Eglise et le Roi, dans son journal, savait pouvoir compter sur la bienveillance du vicaire général, et par lui, il comptait gagner M""^ Prévinquières à sa cause. En tout cas, il était sûr qu'une demande officieuse serait faite, avec la discrétion absolue qui devait sauvegarder son amourpropre. Car, dans cette aventure matrimoniale, c'était, avant tout, à s'épargner toute humiliation, si légère fût-elle, que pensait le baron du Rocher. Il était entendu que si les prétentions de Folentin étaient accueillies par M"^ Pvose et sa famille, sans aucun commentaire,

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M. Prévinquières écrirait un mot à son voisin pour l'inviter à dîner. Après, on s'expliquerait en toute ouverture de cœur. Mais l'invitation voudrait dire, au préalable : venez, vous êtes sûr d'être bien reçu. Le restç regardait Folentin.

Le châtelain du Rocher s'était bien gardé de livrer à ses hôtes le secret de sa négociation. Il avait trop de finesse pour leur donner l'occasion de le desservir. Il entrait dans ses vues de laisser croire qu'on lui avait fait à Beaumont des avances très claires qui l'avaient décidé à sortir de son rôle de plénipotentiaire. Il détournait ainsi sur les Prévinquières le mécontentement éprouvé par Condottier, et faisait à Rose, sans s'en douter , de la comtesse Grodsko une ennemie qui, pour mieux cacher ses rancunes, n'en devait être que plus dangereuse.

Dans les conversations que le marquis avait avec sa sœur, il n'était question que de l'inconcevable défection de Rose que l'on croyait si fortement prise, et c'était surtout contre elle que s'exerçaient leurs récriminations. Folentin, pour eux, était un gros nigaud que cette fille avisée et ambitieuse prenait comme elle en aurait pris un autre plus riche, si elle l'avait à point rencontré. Le baron cessait, tout doucement, d'être un coupable pour devenir une victime. Mais Rose était une ingrate, une égoïste, une orgueilleuse, qui voulait conquérir la société, et qui sacrifiait tous les sentiments à la réalisation de son rêve.

Entre temps, installés au Rocher, vivant auprès de Folentin, dans une intimité complète, ils s'appliquaient à dissimuler leurs sentiments, faisaient bonne mine à mauvais jeu, et s'entêtaient à ne pas quitter la place avant que les accords de leur hôte avec les Prévinquières fussent déclarés. Les instants, pendant lesquels le frère et la sœur se trouvaient avec le baron, offraient aux uns et aux autres d'admirables occasions de jouer la comédie. Pas une parole prononcée par eux ne trahissait le véritable état de leur esprit. Ils causaient de tout avec la charmante légèreté mondaine, mais, en s'écoutant réciproquement, ils pouvaient se dire : toi, tu ne dis pas un mot de ce que tu penses. Cette situation avait même un certain charme pour eux. Ils y mettaient de la virtuosité, et quand ils avaient passé toute une soirée ensemble, à essayer de se donner le change, sans y réussir, autrement qu'en apparence, ils étaient tentés de se congratuler tous, en déclarant que c'était bien joué. Le mensonge des salons fleurit là dans toute sa beauté et s'épanouit largement, jusqu'au jour où Folentin reçut une lettre de Beaumont, dans laquelle M. Prévinquières invitait son aimable voisin à dîner « avec notre excellent vicaire général. » C'était significatif, et, cette fois, Folentin ne put cacher sa satisfaction. Il eut la franchise de dire à Condottier et à la comtesse Grodsko :

— Je suis agréé. Il est inutile que nous essayions de nous duper plus longtemps. Je dîne demain à Beaumont.

— Et nous, nous partons ce soir pour Paris, répliqua la comtesse.

— Mais, sans rancune, comme nous nous le sommes promis?

— Comment donc, cher ami. Tout a été franc et loyal, n'est-il pas vrai, entre nous? Nous n'avons qu'à continuer. Ma sœur et moi, n'en doutez pas, nous assisterons à votre mariage. Et nous resterons, moi, votre ami, et elle, l'amie de votre femme.

Folentin écouta ces protestations sans plaisir, mais il se promit de mettre bon ordre plus tard à ces ardeurs de tendresse. Il fit bonne figure à ses hôtes jusqu'à leur départ, les reconduisit lui-même au chemin de fer sur son mail, et, le lendemain, alla dîner à Beaumont.

Cependant, chez lesPrévinquières, la communication du vicaire général avait produit un effet sensationnel. Au moment où l'industriel se répandait en lamentations sur le célibat prolongé de sa fille, brusquement éclatait Tannonce de la flatteuse recherche du baron du Rocher. C'était M™® Prévinquières qui, le visage rayonnant, était entrée dans le cabinet de son mari pour lui faire part de la nouvelle. Duburle l'accompagnait, et Maurice avait été appelé, comme pour un conseil de famille. Seule, l'intéressée principale avait été laissée à l'écart, jusqu'à plus ample informé, suivant le protocole en usage. M""® Prévinquières s'assit devant son mari intrigué, et distillant ses paroles :

— Je viens d'être l'objet d'une démarche qui est si

importante pour nous tous et si flatteuse pour Rose, que je ne veux pas en garder une minute le secret. Notre cher vicaire m'écrit que le baron du Hocher demande si nous serions disposés à agréer sa recherche. . .

— Folentin? s'écria Prévinquieïes.

— Ce petit vieux! s'exclama Maurice.

j^pie Prévinquières jeta à son fils un regard sévère.

— Un parti magnifique. Une situation énorme, en province et à Paris...

— Diable! Diable! fit Duburle. Cette candidature n'est pas à mépriser, quoi qu'en pense Maurice, avec le beau dédain de ses vingt-six ans...

— Quel âge a-t-il, Folentin? reprit le jeune homme. Il me paraît ancestral.

— Il se donne trente-quatre ans... *

— Bon! Il se les prête. A six pour cent ! Intérêt en dedans?...

— Enfin, tel qu'il est, il se présente fort bien. 11 a bon pied, bon œil, un excellent estomac...

— Et vraiment encore pas mal de cheveux. C'est un agréable débris 1...

— Maurice, tu es insupportable!

— Ah! Ce n'est pas l'homme que j'avais rêvé pour Rose... Un garçon de mon âge, ou à peu près, voilà ce qu'il lui fallait !

— Un gamin, qui ferait des bêtises? Parle-lui de ça! Tu verras comme tu seras reçu! Ah! elle est pratique, cette enfant-là! Et si elle épouse Folentin...

— Elle sera très riche, mais ça lui fera une belle jambe!

— Cet animal est vraiment stupide! s'écria Prévinquières, en désignant son fils avec un geste accablé. Non content de ne faire que des sottises pour son compte, il n'hésiterait pas à en conseiller aux autres. Aie le malheur de répéter toutes ces inepties-là à ta sœur, et tu auras affaire à moi !

— Bon ! Bon I C'est elle qui épouse, ce n'est pas moi. Si Folentin fait son blot...

— Quel langage! Fait son blot! Il apporte ici, maintenant, l'argot du bagne. Un Apache de la Villette ne parlerait pas autrement !

— Moi, au fond, Folentin me va, reprit Maurice sans se troubler. Je pourrai le taper !

— Charmante perspective ! Ne manque pas de la lui annoncer!

— Allons, papa, ne te fâche pas. D'abord, il faut savoir si le baron du Rocher paraîtra possible à Rose. Tout ce que nous disons là et rien ce sera la même chose. Kif! Kif!

— Il est de fait que, jusqu'à présent, tous les candidats que nous lui avons présentés ont été évincés par elle, impitoyablement...

— Laissez-moi le soin de lui parler, dit M"'^ Prévinquières. Entre femmes on s'explique mieux.

— Eh bien! C'est entendu. Et tâche d'enlever cette affaire-là. Car, en conscience, cette enfant me désole

avec ses partis pris. Et, si elle refuse Folentin, je ne sais vraiment qui nous devrons lui offrir pour qu'elle se décide.

— La voici qui se promène dans le jardin; je vais la retrouver.

Rose vit venir à elle sa mère, non sans surprise. Jamais M"^^ Prévinquières ne sortait, le matin, au grand air, par respect pour son teint qui exigeait des ménagements. Et elle s'avançait, à travers le parterre, tête nue, sans souci du soleil dont les rayons d'automne étaient encore brûlants. La jeune fille avec un sourire ouvrit l'ombrelle qu'elle tenait à la main, et la tendant à sa mère :

— Eh ! que se passe-t-il que te voilà dehors, avant le déjeuner?...

— De graves choses... Viens avec moi.

Elle l'entraîna vers un banc de marbre, à l'abri dun bouquet de sapins, et la fît asseoir auprès d'elle.

— Ma chère petite, tu sais combien, ton père et moi, nous sommes préoccupés de te voir ne pas te marier, quoique des occasions nombreuses se soient offertes, déjà... Nous n'avons jamais voulu t'influencer, et tu es restée libre de ton choix... Aujourd'hui encore, un parti se présente. Et celui-là, par de nombreux avantages, se recommande à notre attention...

— De qui s'agit-il? demanda avec netteté Rose.

— De M. le baron du Rocher.

Le visage de M^^^ Prévinquières s'éclaira d'un sourire.

— Ah! Vraiment! Ce célibataire irréductible se laisse vaincre? Tu avais raison, maman, c'est un parti qui n'est pas à mépriser. . .

— N'est-ce pas? Il est d'un très bon monde, fort bien vu par les Princes, en relation directe avec le Pape... Une fortune magnifique... Que lui manque-t-il?

— Une femme, qui sache bien tirer parti de cette situation.

— Cette femme, ma Rose, sera-ce toi?

— Peut-être 1

— Oh ! Tu n'as pas refusé, d'emblée, comme tu le faisais jusqu'ici, à chaque demande. Tu veux bien examiner la candidature de notre voisin?... C'est déjà presque cause gagnée.

— N'allons pas si vite, maman, j'ai causé, l'autre soir, très sérieusement avec M. Folentin. Il avait demandé à me parler pour un de ses amis, et il a fini par ne me parler que pour lui-même...

— Comment?

— Oui. Il s'était fait l'avocat du marquis de Condottier, et plaidait chaleureusement sa cause. Je ne sais comment la conversation a tourné, mais il a été à deux doigts de me demander ma main, et séance tenante... J'ai bien compris là, qu'il était à ma discrétion et que la démarche que vous m'annoncez ne tarderait pas à être faite.

— Et tu ne m'en as rien dit ?

— Et s'il s'était ravisé, et avait persisté dans soncéli-

bat? Comment m'auriez-vous jugée? Un peu inconséquente, n'est-il pas vrai? Il valait mieux encore avoir de la patience, et laisser ce papillon se fixer. L'est-il sérieusement? Qui s'est chargé d'être son intermédiaire ?

— Notre cher vicaire général.

— Oh! alors, il a coupé les ponts derrière lui. On ne désavoue pas un futur évêque, quand on a les opinions de M. du Rocher.

— Comme tu raisonnes ! Vraiment lu me surprends. Je ne te croyais pas si avisée...

— Parce que je ne suis pas aussi niaise que la plupart des jeunes filles à marier. A quoi m'aurait servi d'examiner autant de prétendants, si je n'y avais pas acquis de l'expérience? Un mariage est une affaire où, la plupart du temps, Tun donne et l'autre reçoit. Il faut tâcher de ne pas être dupe. Hier M. de Condottier voulait m'épouser, parce qu'il me trouve à son goût et que je suis riche. Que m'offrait-il, en échange? Son litre de marquis, et les hypothèques qui grèvent son hôtel patrimonial. J'ai refusé. Et pourtant, il est bien séduisant et remarquablement apparenté. Mais j'aurais été dupe. Je ne l'ai pas voulu. Je ne le voudrai jamais !

— Avec le baron du Rocher...

— Oh! avec le baron du Rocher, c'est autre chose. Celui-là donne matériellement, au moins autant qu'il reçoit. Il n'y a plus de dupes. A moins que le bonheur ne soit pas de la partie, et que, pour avoir trop sacrifié

à la raison, je n'obtienne pas les satisfactions de cœur que je suis en droit despérer... Mais pourquoi en serait-il ainsi? Le baron est un galant homme, il paraît bon. S'il me demande en mariage c'est que je lui plais. J'espère qu'il saura se faire aimer. Je tai entendu répéter bien souvent que les mariages à grandes passions aboutissaient, presque toujours, à de mauvais ménages. Peut-être si quelqu'un avait su m'inspirer une grande passion me serais-je départie de mes sages principes. Mais j'avoue que je n'ai pas eu à me contraindre, car jamais mon cœur n'a été troublé. J'irai donc, avec confiance, vers l'avenir qui se prépare pour moi...

— Je puis alors annoncer à ton père que tu agrées la recherche de M. du Rocher?

— Oui, maman, tu peux dire que je ne fais aucune opposition à la candidature qtii se pose aujourd'hui, car elle est conforme au programme que j'ai tracé. Du reste M. Folentin m'a fait subir un interrogatoire qui a dû le renseigner complètement. ..

— C'est donc en connaissance de cause qu'il se présente?

— C'est, en effet, parce qu'il sait à quoi s'en tenir qu'il se met sur les rangs.

— Eh bien! Viens parler de tout cela avec ton père. II va être bien content! Il était si affligé de voir que tu ne te mariais pas...

— Oh! Il n'y avait pas péril en la demeure. Tu le comprends, maintenant.

— Oui, mais on ne pouvait pas le deviner.

Le soir, où Folentin se présenta à Beaumont, officiellement accueilli comme fiancé de Rose Prévinquières^ il était encore sous le coup de ses incertitudes. Après avoir passé par une période de satisfaction extrême, en pensant qu'il avait triomphé du marquis de Condottier, il était revenu à un cuisant état d'inquiétude, en se demandant s'il n'était pas en train de faire une énorme sottise. Il vint, pour dire le vrai, à ce dîner comme un chien qu'on fouette. Si le vicaire général n'avait pas dû s'y trouver, peut-être Folentin aurait-il pris le parti de se mettre au lit avec une bonne migraine. Il n'osa pas, et, la figure refrognée par le souci, il arriva à l'heure dite.

S'il avait été accueilli avec une faveur marquée, peut-être ses appréhensions se fussent-elles fortifiées au point de le décider à chercher un faux-fuyant pour aller en arrière. Mais il trouva les Prévinquières très compassés, le frère un peu hostile, et Rose aussi calme qu'une fille sûre d'elle peut se montrer. Au lieu d'avoir à subir l'assaut des prévenances, Folentin eut des efforts à faire pour obtenir les bonnes grâces de la famille. 11 en fat à se demander s'il était aussi sur d'être agréé qu'il avait pu le penser. On le recevait, sans aucune espèce de familiarité, et, par instants, comme avec indifférence. La morgue de Folentin tomba. Il se sentit très petit garçon devant Rose qui le traitait de haut, en véritable souve-

raine. 11 se vit dats lobligation de faire des frais, et dès lors il se mit à la discrétion de la flère jeune fille.

Elle ne tarda pas à juger la situation, avec ce tact si fin des femmes qui leur fait comprendre, à de toutes petites nuances, le véritable état des choses. Rose se rendit compte de la capitulation de l'adversaire, et elle en profita immédiatement. Placée à côté de lui à table, elle fut d'une amabilité délicieuse avec une nuance de hauteur qui donnait à sa bonne grâce tout son prix. Elle s'était habillée avec une élégance raffinée dans sa simplicité, et, très à son avantage, parut à Folentin absolument ravissante. Il en devint, pendant cette première soirée, éperdùment épris. L'homme calme, qui n'avait jamais fait pour les femmes que des folies d'amourpropre, s'enflamma pour de bon, et désira cette jolie fille, souriante et coquette, qui se refusait et s'offrait en même temps, irritant le caprice jusqu'à la passion. Il ne la quitta pas d'un instant, après le dîner, suivant sa jupe ondoyante et parfumée, respirant ses épaules blanches, et dévorant du regard ses beau.x 3'eux, sa bouche fine et ses cheveux blonds. Il eut l'attitude d'un collégien, et ne se soucia pas de faire une autre figure.

Il était, comme il l'avoua depuis, a emballé à fond » et se moquait absolument de ce qu'on pourrait penser ou dire. Il ne s'occupait que de ce qui lui plaisait, et c'était justement d'oublier tout pour l'amour de cette charmante fille dont il entrevoyait la possession. Il fallut à onze heures qu'on le mit à la porte. Il serait resté

indéfiniment à Beaumont. Ses beaux chevaux, dont la santé lui était si précieuse, piaffaient depuis une heure, dans la cour, sous une petite pluie d'arrière-saison, très propice aux bronchites, sans qu'il songeât à les faire rentrer à l'écurie. Rose dut le lui rappeler pour qu'il y prit garde. A ce moment-là, il se leva vivement, comme frappé, et dit d'un air navré à la jeune fille :

— Allons ! Je m'en vais. Vous avez raison. Il faut que je m'en aille... Mais vous me permettrez de revenir demain?

— Demain, et tous les jours, c'est convenu.

— Car, c'est convenu, n'est-ce pas? interrogea-t-il pour se l'entendre dire une seconde fois, comme s'il n'en était pas assez sur.

— Oui, fit Rose, en le regardant d'un air impérieux. A moins, Monsieur, que vous ne me donniez des motifs de mécontentement.

— Je n'ai qu'un rêve, protesta Folentin, c'est devons complaire. Oh! Faites-moi la grâce de n'en pas douter.

Elle changea d'attitude, se mit à rire et dit très gentiment ;

— Je n'en doute pas.

Elle lui tendit sa main qu'il baisa longuement. Puis il prit congé avec une cérémonieuse politesse et se retira.

Le lendemain matin, comme Rose se promenait au bord du canal, se dirigeant vers l'usine, pour abréger son chemin, elle passa par le jardin de Yalentin Ray-

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naud. Au même moment, le directeur sortait de chez lui. Il s'arrêta pour saluer la jeune fille et demeura très étonné quand elle lui dit :

— Il faut que je vous apprenne une nouvelle que je ne veux pas que vous connaissiez par hasard et de la bouche de n'importe qui : Je suis fî'ancée avec M. Folentin du Rocher, depuis hier.

Valentin ne fit pas un mouvement. Sa physionomie resta impassible. 11 dit seulement : « Ah ! » Puis, comme s'il avait voulu se donner le temps de la réflexion, il ajouta froidement :

— C'est un excellent parti. Je vous félicite. Elle reprit :

— Oui, c"est un excellent parti, n'est-ce pas? Valentin la regarda avec étonnement :

— Vous me demandez mon avis?

— Oui, je vous le demande. J'ai une très grande confiance en vous. Je sais que vous avez de l'aiïection pour les miens et que vous vous intéressez à moi...

A ces mots Valentin pâlit. Des larmes lui montèrent aux yeux. Il se détourna un peu. Mais Rose ne le regardait pas. Du bout de son ombrelle, sur le sable, elle traçait des signes, toute à sa préoccupation, et ne s"inquiétant nullement des impressions de celui à qui elle s'adressait.

— Si vous aviez de M. Folentin du Rocher une opinion mauvaise, je suis sûre que vous auriez la fran-

chise de le dire, afin de m'empêcher d'être malheureuse plus tard... Est-ce que je me trompe ?

Il dut répondre. Et d'une voix étouffée par la violente palpitation de son cœur :

— Non. Vous ne vous trompez pas. Rien ne peut mètre plus précieux que votre bonheur. Je dois tant de reconnaissance à votre famille, que s'il me fallait choisir entre...

Il n'acheva pas. Mais la fin de sa phrase parut à Rose tellement inattendue, et le ton dont il l'avait dite si singulier, qu'elle leva les yeux sur lui. Mais il avait déjà retrouvé son équilibre. Il reprit :

— Vous pouvez et vous pourrez toujours compter sur moi. J'ai contracté envers les vôtres une dette que rien ne suffira à acquitter.

— Quoi? Parce que vous avez été mis par papa à la direction de son usine? A l'entendre, c'est lui qui vous doit beaucoup. Et il est assez désolé de vous voir partir. Ne parlez donc pas de votre reconnaissance, mais de votre affection, tout simplement.

— Oui, de mon affection, et la plus profonde, dit-il d'une voix émue. Lorsque je suis resté orphelin, c'est votre père qui m'a fait élever comme si j'étais son propre fils. Il m'a permis de grandir dans votre maison, auprès de votre frère et de vous, me laissant l'illusion précieuse que je n'étais pas seul au monde, et que j'avais une famille pour m'aimer. Voilà des bienfaits inestimables. Car l'isolement est bien triste pour

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un cœiir d'enfant, et l'abandon porte, plus tard, des fruits bien amers. Ah! ces années de ma jeunesse, oi^i j'étais libre de soucis et exempt d'ambitions, ontétéles plus heureuses de ma vie. Je ne me les rappellerai jamais sans joie, et, quoi que l'avenir me réserve, leur douceur me sera un secours contre les désenchantements et les ennuis.

La physionomie de Valentin, animée maintenant, reflétait les sentiments qu'il exprimait avec une ardeur dont il n'était plus maître. Brusquement, il avait changé d'attitude, et Rose, avec surprise, ne voyait plus devant elle le subordonné de son père, timide et volontairement effacé. C'était un homme au mâle visage, aux yeux rayonnants. Sa taille elle-même s'était redressée, comme si le sentiment de son indépendance reprise l'avait grandi. Rose ne retrouvait plus le Valentin Raynaud qu'elle avait l'habitude de rencontrer et qu'elle traitait avec la familiarité d'un ancien compagnon de jeu, et la bonne grâce qu'on a pour un subalterne utile. 11 était son égal, et sentait qu'il l'était. Involontairement une comparaison se fit, dans l'esprit de la jeune fille, entre ce garçon robuste et intelligent et les brillants élégants et futiles beaux messieurs qui formaient sa société habituelle. Le jeune marquis de Condottier, pincé dans son habit qui lui faisait une taille de guêpe, avec ses cheveux lissés correctement en bandeau sur le front, lui apparut, et lui fit l'effet d'un mannequin surmonté d'une

jolie tète de coilleur. Folentin, lui-même, s'évoqua devant ses yeux, bedonnant, sanglé, maniéré et un peu maniaque. C'étaient cependant les hommes qu'elle avait si souvent déclarés être seuls possibles à épouser parce qu'ils appartenaient au grand monde, et que hors de ce milieu artificiel et convenu, il n'était pas d'existence acceptable pour elle. Valentin Raynaud, lui, incarnait justement la catégorie de ces gens qu'elle jugeait impossibles, parce que l'existence auprès deux eût été de tranquillité féconde et d'obscurité heureuse.

A cette minute même, Rose se demanda, avec une clairvoyance soudaine, si elle ne s'abusait pas, si son jugement n'était pas faux, si les hommes de plaisir bruyant et de vie éclatante, n'étaient pas très inférieurs aux hommes de labeur productif et de courage patient. Les discussions entendues, depuis tant d'années, entre son père et sa mère, sur la distinction des castes et la valeur des individus, se cristallisèrent, en un instant, et elle sentit un coup au cœur en se disant : si je me trompais! Elle voulut entendre, sur cette question si grave pour elle, les raisons qu'un homme tel que Raynaud pouvait fournir. Elle le jugea assez honnête, le soupçonna assez dévoué pour dire la vérité. Et elle résolut de la lui demander. Elle reprit la conversation où Valentin l'avait laissée, et marchant tout doucement dans l'allée, elle lui dit :

— Les désenchantements et les chagrins, c'est ce que j'ai ignoré jusqu'à ce jour. On m'a fait la vie si douce,

LA CO^'^UÉllA^TE 111

si unie, que je n'ai jamais connu que des satisfactions. Peut-être est-ce regrettable. Car j'ai pu me figurer qu'il en serait toujours ainsi. Mais un mari n'a pas toujours les mêmes faiblesses qu'un père et une mère. . . Et si j'allais avoir une désillusion ? Je souhaiterais que ma vie continuât telle qu'on me l'a faite jusqu'ici. Il me semble que ce serait le bonheur.

Valentin hocha la tête.

— Le bonheur I Bien hardi qui oserait en formuler une définition absolue. Il est ce que chacun le fait pour lui-même. Ce qui contente les uns désespérerait les autres. C'est affaire de tempérament et surtout d'intelligence. Il est fort possible que le baron Folentin vous rende très heureuse, si vous ne lui demandez que ce qu'il pourra vous donner.

Rien ne saurait rendre le dédain avec lequel Valentin avait prononcé ces derniers mots. Rose tressaillit, elle se sentit piquée au plus profond de son orgueil. Elle répliqua vivement :

— Je serais assez curieuse de savoir comment vous comprenez le bonheur.

Valentin secoua la tête et dit en souriant :

— Si vous voulez que je vous explique ce que c'est qu'une moissonneuse-lieuse, je m'y prêterai volontiers. C'est mon métier, et j'en puis parler sans crainte de dire des sottises. Mais demander au pauvre mécanicien de faire des théories philosophiques, c'est lui jouer un mauvais tour.

il-' LES BATAILLES DE LA VIE

Elle le regarda d'une certaine manière à laquelle jamais elle n'avait vu personne résister, elle leva son doigt blanc avec un air d'autorité et dit :

— Il faut cependant que vous vous exécutiez. Vous avez soulevé des doutes dans mon esprit, je veux que vous les dissipiez.

— Et si je les aggrave ?

— Nous verrons bien.

— Et si c'est long?

— J'ai le temps.

Elle s'assit sur un banc de pierre et lui fit signe d'y prendre place auprès d'elle, puis d'un ton despotique :

— Allez, maintenant. Je vous écoute.

— Eh bien! fit-il, avec un ton résolu, si j'avais eu à m'occuper de mon propre bonheur, voilà comme je l'aurais compris. Celle que j'aurais aimée n'aurait pas été une petite fille à l'âme simple et blanche, toute confite en douceur et en obéissance. J'aurais voulu associer à ma destinée un être de volonlé et d'énergie, quitte à ce que toutes ses idées ne fussent pas pareilles aux miennes, parce que j'aurais éprouvé une jouissance infinie à lui faire comprendre ce qui est raisonnable, ce qui est bon et à lui former l'esprit par l'expérience même de la vie. Je l'aurais voulue belle, parce que le charme de la femme éclaire et réchauffe l'âme de son compagnon, le pousse à des conceptions hautes et lui donne le courage de les exécuter, rien que pour l'honneur de triompher devant elle. Si je l'avais rencon-

trée, cette femme, je l'aurais aimée et servie comme une souveraine. Tout ce qu'elle aurait pu désirer de merveilleux et d'éclatant, j'aurais trouvé en moi des forces pour le réaliser. Afin de lui donner une satisfaction, de lui assurer un succès, je me serais senti capable de remuer le monde. J'aurais voulu parvenir au premier rang, par ma seule valeur, afin de lui faire mieux sentir ce que son élévation avait de personnel et de rare. Je l'aurais adorée uniquement. Elle aurait été ma pensée constante et elle aurait eu, à toutes les heures de son existence, la certitude que je travaillais pour qu'elle fût, parmi toutes les femmes, un objet d'envie.

Il s'arrêta un moment, puis, avec une douloureuse expression, il poursuivit :

— Mais que me faites-vous dire là? Tout cela est un rêve. Oi^i trouver la femme qui devine un pareil amour? Il faudrait le lui exprimer, pour qu'elle se doutât qu'il existe. Et comment oser parler devant elle avec tant de hardiesse? Il a fallu que vous me poussiez aune controverse, sur un sujet qui vous amuse, pour que je sorte de ma réserve. Et je vous en demande pardon.

Elle fit de là main un geste vague. Elle ne répondit pas. Elle réfléchissait au sens mystérieux qu'elle découvrait dans les paroles de Valentin. C'était une révélation pour elle. Il lui était impossible de s'y tromper. Tout ce qu'il venait de dire là se rapportait à elle et à lui. La femme indépendante et fière, dont la conquête

devait être une joie triomphante, c'était elle. L'homme énergique et passionné, qui se sentait la force de soulever le monde pour prouver son amour, c'était lui. Ainsi, secrètement, il l'aimait, il la désirait, et, profitant de l'occasion offerte, il le lui disait. Elle fronça le sourcil. Tant de liberté prise vis-à-vis d'elle lui parut bien hardie. Elle dit :

— Vous venez de me décrire très minutieusement ce que pourrait être le bonheur d'un homme épris d'une femme dont le rang, si je ne me suis pas méprise sur le sens de votre parabole, serait socialement supérieur au sien ?...

^- Très supérieur, répondit-il, avec humilité.

— L'accueillir, serait donc, pour elle, une sorte de déchéance ?

— A n'en pas douter — dans le présent — oui. Il faudrait qu'elle eut le courage de s'y résigner. Et c'est là ce qui est le plus difficile.

— Vous vous en rendez compte, vous-même?

— Comment en serait-il autrement. Je vois, tous les jours, la distance immense qui sépare la fortune acquise, le rang social possédé, de la richesse en formation et delà situation disputée. Mais je sais aussi que ceux qui montent à l'assaut peuvent s'emparer de la place et en chasser ceux qui la gardent. Bien précaire est la puissance de ceux qui ne sont que les héritiers de la conquête. Il n'y a de grandeur et de force véritable que chez les conquérants eux-mêmes.

— Dans le temps où nous vivons, les conquérants s'appellent des parvenus.

— Ne prononcez pas ce mot avec mépris. Les parvenus sont les rois du monde. Toute l'aristoratie du travail et de l'argent, et c'est la seule qui soit vraiment puissante aujourd'hui, se compose de parvenus. Les parvenus sont l'élite d'un pays car ils en représentent la production vivante. Ce richissime Evans, qui est chez moi, est un parvenu. Et tous les milliardaires de l'Amérique, qui font la grandeur et la force du nouveau continent, sont des parvenus. Je ne crois pas qu'il y ait un titre dont on puisse s'enorgueillir plus que de celui-là. Car il signifie que, parti de rien, on est arrivé à tout.

— Oui, mais ces braves gens-là ont vécu, pendant la plus grande partie de leur vie, sur des chantiers, dans des fabriques, abord de navires, ou emportés, d'un bout à l'autre de la terre, par des trains rapides. Et quel était le sort de leurs femmes pendant ce temps-là.^

— Leurs femmes gardaient la maison et élevaient leurs enfants, ce qui est la fonction de toutes les femmes qui sont vraiment des femmes.

Le regard de Rose se cacha derrière ses paupières blondes, elle eut un sourire incertain et dit :

— Et celles qui ne se contentent pas d'être des ménagères et des nourrices, selon vous que sont-elles donc?

Il répondit avec rudesse :

— Oh ! Ce sont d'aimables et charmantes poupées,

qui passent sur la scène du monde, comme des actrices dans une comédie, avec des attitudes préparées et un langage convenu. Elles ont la tête vide et le cœur sec. Leur principale occupation est de porter des chapeaux neufs et des robes inédites. Quand elles ont des enfants, c'est une gêne pour elles. Et leur mari n'est qu'un compagnon de plaisir, ou un caissier chargé d'acquitter leurs dépenses...

Les yeux de Rose se fixèrent brusquement sur Valentin. Elle l'interrompit du geste :

— Nous voilà bien loin de notre sujet, dit-elle, à force de battre les buissons. Il s'agissait pour moi de savoir si j'avais raison d'épouser M. Folentin du Rocher.

— Il me semble fit-il, que nous n'avons point parlé d'autre chose.

Cette fois, elle admira son audace et voulut le pousser jusque dans ses derniers retranchements :

— Vous m'avez déclaré au début que c'était un excellent parti.

— C'en est un, je ne m'en dédis pas.

Il la regarda à son tour profondément :

— Mais comprenons-nous bien. Si c'est un compagnon de plaisir, et un fournisseur d-'argent, que vous voulez, uniquement, vous ne trouverez pas mieux. Si vous souhaitez un époux à qui vous puissiez confier votre avenir ,sans crainte qu'il se dérobe aux heures tristes, ou faiblisse aux heures graves, ce n'est pas là le choix qu'il vous faut faire.

Elle s'efforça de rire pour cacher son trouble.

— Vous prenez la vie bien au tragique, Valentin...

— C'est qu'il y a dans la vie plus d'heures tristes que d'heures joyeuses et que c'est dans la douleur que les affections vraies s'apprécient.

— Je ne veux pas voir l'avenir sous des couleurs sombres.

— 11 ne suffit pas de vouloir. Il faut pouvoir. Vous ne dirigerez pas la destinée au gré de votre caprice.

Elle releva le front, et souriant avec orgueil :

— Vous m'avez parlé tout à l'heure des hommes qui sont des conquérants et qui s'emparent de la société par leur énergie et leur valeur. N'y-a-t-il donc pas de femmes qui soient aussi des conquérantes, et qui puissent monter au premier rang ? N'est-ce pas une belle ambition, et qui dépasse votre conception de la femme réduite au rôle de ménagère ?

— Je connais des femmes qui se sont élevées au premier rang, comme vous le dites, reprit-il, par la puissance de leur talent ou de leur génie. Ce sont de nobles exceptions que chacun admire. Mais si ce n'est que par le prestige du luxe, de l'esprit et de la beauté qu'une femme doit l'emporter, triste victoire, et bien précaire ! Sont-ce ces triomphes de vanité que vous rêvez? Alors n'hésitez pas, tendez la main à celui qui peut vous les procurer, épousez M. Folentin du Rocher.

Elle se leva. Le ton de Valentin, son geste, tout ce

que sa physionomie exprimait, l'avait blessée. Elle frappa le sol du bout de son ombrelle :

— Je vous remercie de votre conseil. Je le crois bon, et je le suivrai. J'épouserai M. le baron du Rocher.

Elle eut, vers lui, une légère inclination de tête, et d'un pas tranquille, elle sortit du jardin.

Ce soir-là au cercle des Champs-Elysées, on jouait la revue annuelle, La salle des fêtes, splendide, avec sa belle décoration Louis XVI, ses loggias garnies de spectateurs en habit noir, son parterre oii les femmes de Paris les plus élégantes étaient réunies, offrait un coup d'oeil unique. Sur la scène, les personnages du prologue s'agitaient, avec cette mimique excessive qui caractérise les comédiens de société. Dans les salons réservés, afin de respirer et de s'asseoir, quelques membres du cercle s'étaient réfugiés. Les flon-flons de l'orchestre affaiblis parla distance arrivaient comme un bourdonnement, et, dans la fumée des cigares, jeunes et vieux causaient paisiblement :

— Notre ami Condottier est assez faible dans son rôle, dit la Brède, il s'entête à jouer les comiques. Et ça n'est pas du tout son affaire !

— Question de contraste ! Il joue les amoureux à la ville, il ne veut pas les jouer au théâtre...

— Qui est-ce qui t'a dit, fit Du Tremblay, qu'il ne jouait pas les amoureux au théâtre? Si la petite Nini

Béral, qui fait la commère, ce soir, t'entendait, elle t'assurerait que tes tuyaux sont faux.

— Et si la belle baronne Folentin était là, qu'est-ce qu'elle en penserait?

— Mais, fît Termont, M"^^ Folentin n'a rien à voir dans tout ceci. Condottier flirte avec elle, comme vous, comme moi, comme d'autres. Notre belle baronne. Dieu merci, n'est pas exclusive, et elle accepte tous les hommages. Mais c'est à la condition de ne favoriser personne.

— L'avez-vous vue, ce soir? Elle est splendide... Et mise avec un chic!

— Doucet ! 11 n'y a que lui !

— Folentin a trouvé moyen de s'asseoir près d'elle.

— Pour mieux jouir de ses triomphes...

— Ah! On peut dire qu'il en a pour son argent, celui-là !

— 11 ne le regrette pas !

— Il est fou de sa femme !

— Voilà ce qui vous trompe, fît Termont.

— Comment, il n'adore pas la baronne ?

— Si. 11 l'adore. Mais il a une façon à lui de l'adorer. Quand il la voit dans un cadre de luxe, dans une atmosphère de séduction, éclatante, attirant tous les regards et tous les hommages, il s'épanouit, il exulte, il ne changerait pas de place avec le Président de la République. Mais quand il est chez lui, le matin, à

l'heure du déjeuner, dans sa belle |salle à manger des Champs-Elysées, en tête-à-téte avec sa femme, eh bien, il est très calme, ce garçon, trop calme même. Il pense à ses afTaires, à la Bourse où il va se rendre, et à l'emprunt bulgare qu'il prépare. La baronne ne l'intéresse que toutes voiles dehors, triomphatrice et conquérante. Il faut qu'elle ait tous les hommes de Paris autour d'elle, pour qu'il apprécie son bonheur. C'est au point que je crois qu'il aimerait mieux que sa femme eût des amants que de n'avoir pas d'amoureux !

— Là ! là, tu exagères, dit du Tremblay. Il y a du vrai dans ton paradoxe. iMais Folentin, expliquez cela, en même temps qu'il est flatté de voir sa femme recevoir des hommages, est jaloux de ceux qui les lui offrent. C'est par là queTermont est dans l'erreur. Si la baronne pouvait tromper Folentin sans que le monde le sût, il s'accommoderait peut-être de sa disgrâce, mais si la moindre atteinte de ridicule diminuait son prestige... Ah! Diable je crois qu'il se fâcherait tout rouge !

— Mettons tout jaune !

— Et n'en parlons plus !

Un grand brouhaha interrompit les causeurs. Dans le hall, la foule des spectateurs se répandait pour aller au buffet. Les trois amis de Folentin, délivrés de la crainte d'entendre si peu que ce fût de la pièce, sortirent de leur salon réservé et se mêlèrent aux invitées. Elles étaient là, en groupes, causant, riant, jouant de l'éventail,

au milieu de l'empressement de leurs parents et amis. Le président du cercle, reconnaissable à sa haute taille et à sa mine de grand seigneur, donnait le bras à l'ambassadrice d'Angleterre, pendant qu'une altesse impériale faisait les affaires financières de son pays en prodiguant ses grâces à la femme d'un puissant financier. C'était un mélange des sociétés et des castes résumant excellemment ce qu'on est convenu d'appeler le tout Paris. Et dominant l'assistance, en butte à toutes les curiosités, conquérante, comme elle avait voulu l'être, la baronne du Rocher réunissait autour d'elle une cour d'adulateurs et de soupirants.

Elle était fort jolie et le mariage lui avait réussi. Sa beauté blonde s'était épanouie et comme augmentée du sentiment de sa puissance. Elle se savait admirée, et avec une fière tranquillité elle s'offrait aux admirations. Décolletée, autant qu'on peut l'être quand on est sûre de la perfection de ce qu'on montre, elle avait eu cette coquetterie de ne point se charger de bijoux. Un simple rang de perles, mais magnifiques, autour du cou. Dans ses beaux cheveux naturellement ondes, une simple plume rose, rappelant le ton très pâle de sa robe. Elle était ainsi, debout, au milieu du hall, dans un cercle de familiers, rayonnante de satisfaction, si remarquable par sa grâce et son éclat, que tous les regards instinctivement allaient à elle. Folentin, à dix pas, adossé à une colonne de marbre, causait tranquillement avec des amis,

comme s'il était tout à fait détaché des faits et gestes de sa femme, et la laissait libre et maîtresse de ses actions. Cette désinvolture et cette assurance achevaient de donner au ménage un brevet de maîtrise, une marque de supériorité.

Un mouvement se fit, soudain, dans la foule, et l'attention un instant se détourna de Folentin et de la baronne. Preste, souple, souriant, c'était Condottier qui s'avançait vers Rose. Il avait vivement enlevé son costume, et, maintenant, en habit, une fleur à la boutonnière, il passait au milieu des bruyantes félicitations de ses amis, ayant terminé son rcMe, et se faisant spectateur pour la fin de la soirée. Mais toutes les grâces et toutes les louanges qu'on lui distribuait le laissaient indifférent. Il les écoutait avec un sourire distrait, montrant bien qu'il n'y avait pour lui qu'une approbation qui comptât. C'était celle de la reine de la fête. Il arriva enfin jusqu'à elle, prit la main qui se tendait vers lui, la baisa avec une grâce légère, puis sinclinant devant son juge :

— Eh bien ! Etes-vous satisfaite ? Vous amusezvous ?

— Vous savez, ça ne casse rien, votre petite histoire î Ce sont de bien braves gens qui se sont réunis en un si grand nombre pour faire cet ouvrage-là ! Mais vous, vous avez été très bien î Vous avez chanté votre rondeau avec un aplomb admirable !

— J'avais pourtant un trac énorme 1

— On ne s'en est pas aperçu!

— Alors vous croyez qu'on m'engagerait aux Variétés ?

— A dire vrai, je ne pense pas que ce soit encore comme comédien que vous soyez en état de gagner votre vie.

— Il faudra donc que je désespère de la gagner jamais !

— Ah I Je ne vous vois pas très bien dans l'emploi des hommes utiles. Contentez-vous d'être parmi les hommes agréables.

— C'est, auprès de vous, ma seule ambition.

— Eh bien, offrez-moi le bras pour aller au buffet. Je meurs de chaleur.

Ils se mirent en mouvement, suivis par un cortège, traversant l'assistance qui se rangeait comme sur le passage d'une reine.

Depuis deux ans qu'elle avait épousé le baron du Rocher, Rose s'était appliquée, avec une ténacité et une adresse remarquables à réaliser son programme d'existence. Elle prenait, en devenant la femme de Folentin, un allié puissant pour marcher à la conquête du monde. Le banquier avait mis à son service sa fortune, son rang social, ses relations de famille. De tout cela, Rose avait tiré un brillant parti. En quelques mois, sa maison était devenue une des plus agréables de Paris. Les dîners qu'elle donnait remplissaient d'aise son mari, qui y trouvait une satisfac-

tion pour sa gourmandise, et un ravissement pour sa vanité. De plus, il ne fut pas long à remarquer que les affaires se traitaient bien plus facilement dans son salon que dans ses bureaux. Et ses intérêts étant d'accord avec ses plaisirs, il avait poussé sa femme dans la voie où elle n'avait que trop de dispositions à marcher.

La jeune baronne, qui avait une tenue parfaite et une conduite irréprochable, avait obtenu les sympathies des gens les plus collets-montés. Et sa lune de miel avec le monde, auquel elle se donnait, avait été délicieuse. Elle s'était fait accepter du premier coup, et sans résistance. On ne l'avait même pas discutée. Son succès avait été complet et définitif. Au bout du premier hiver, ses réceptions étaient parmi les plus recherchées et elle pouvait hardiment inviter les plus importants personnages, sans qu'il y eut le moindre doute, pour chacun, sur l'opportunité d'accepter. Sa maison n'était pas de celles dont on se dit : irai-je ? On y allait.

Rose avait eu un peu d'étourdissement, tout d'abord, d'une réussite si rare et si éclatante. Folentin avait trouvé cela tout simple. L'extraordinaire idée qu'il se faisait de lui-même, légitimait à ses yeux cette ascension vertigineuse vers la plus haute notoriété. Il pensait que cela lui était dû, n'aurait pu être autrement, et que la baronne du Rocher, tout naturellement parce qu'elle était sa femme, devait être une maîtresse

de maison hors de pair. C'était par la grâce de son union avec lui qu'elle avait acquis tous ces mérites, et dans la bonne opinion qu'il avait d'elle entrait pour les trois quarts le contentement de lui-même.

Un homme ainsi constitué devait voir, sans l'ombre d'une appréhension, les plus élégants et les plus aima blés hommes de Paris s'empresser de faire la cour à sa femme. Les tentatives faites sur la vertu de la baronne comptaient parmi les hommages qui étaient dus à la supériorité de Folentin. Et ne pas rencontrer une troupe de soupirants sur les pas de Rose, sans cesse occupés à guetter une occasion de plaire, eut été une déception pour ce mari si extraordinairement convaincu de son mérite. Quant à la baronne, après une période d'enivrement, elle n'avait pas tardé à se rendre compte que toute cette gloire n'allait pas sans quelque monotonie, . et que ses triomphes, comme les menus de ses dîners, étaient toujours un peu les mêmes.

Un esprit aussi fin que le sien ne pouvait pas se faire illusion longtemps sur Folentin. La correction du baron masquait à peine sa misère intellectuelle ; sa tendresse pour sa femme n'était qu'une excitation d'amour-propre. Elle le vit, tel qu'il était : égoïste, nul, prétentieux, avec un bon garçonisme factice qui déguisait une dureté de plaideur normand. Il lui fat impossible de l'aimer, quoiqu'elle y fît consciencieusement effort. Le glorieux Folentin s'y méprit, ainsi que sur le reste, et accepta la passivité

de Rose, comme l'abandon admiratif d'une femme devant son vainqueur. Il se jugea si sur d'elle, qu'il ne prêta plus la moindre attention à sa conduite. On serait venu lui dire : baron, votre femme vous trompe, il aurait souri d'un air superbe en répondant : c'est impossible ! Il était bien ainsi dans toutes les conditions requises pour subir cet inconvénient. Mais Rose n'}' songeait en aucune façon.

Gondottier, après le mariage, était parti avec sa sœur pour l'Orient, en passant par la Hongrie, oii le comte Grodsko avait exigé, sous peine de couper tout subside, que la comtesse fit une apparition. Et les doublures de Gondottier n'avaient produit sur la baronne aucune impression fascinante. Elle avait donc joué son rôle de femme du monde, en conscience, sefforçant d'y trouve r du plaisir, ets'apercevant avec surprise que, l'attrait de la nouveauté passé, elle n'y rencontrait que de la lassitude et un incurable ennui. Elle tournait, chaque jour, dans le même cercle d'occupations futiles, recommençant le lendemain ce qu'elle avait fait la veille. Et l'apparat, la solennité, l'étiquette de sa vie mondaine en accentuaient désespérément le vide.

Au début, quelques jeunes femmes essayèrent de l'entraîner dans une société de viveurs, qui causaient quelque scandale par la liberté de leurs divertissements et la facilité de leurs mœurs. Elle s'en gara avec un bon sens très avisé. On le sut, et elle en tira de sérieux avantages. Elle passa pour rigide, ce qui permet, à de certains

moments, du laisser-aller, sans risques. On disait d'elle : son esprit, qui est vif, enjoué, l'entraîne quelquefois à des réparties un peu libres, mais cela n'a pas d'importance, on sait que c'est une honnête femme. Elle eut ainsi le droit de plaisanter avec ses amis et de parler à sa fantaisie, sans qu'on y trouvât à redire. Ce fut un des revenants-bons de sa situation. Et elle en usa, car la causerie avec des gens amusants fut une de ses plus réelles distractions.

Elle était sur ce pied d'exceptionnelle faveur dans son monde, lorsque Condottier, bruni mais pas enlaidi par ses pérégrinations asiatiques, reparut en compagnie de sa sœur et se réinstalla au faubourg Saint-Germain. Dès sarentrée, il s'afïîrma commeun autre homme. Le jeune, brillant et léger marquis fit place à un Gondottier plus grave, plus posé, mais aussi élégant. Ce fut un genre tout différent. On put croire que le prince de la jeunesse avait laissé toute sa folie sur les routes. Il rompit avec ses anciens compagnons de fête, se fit d'autres relations et vécut d"une façon nouvelle qui fut jugée la bonne. On ne le vit plus à la table de baccara, il cessa de tirer aux pigeons, rompit son association de courses, avec Raimond de Thalin, et afficha l'intention de faire des économies. Pour tout autre c'eut été funeste : on l'eut dit ruiné. De lui cela amusa. Mais les curieux eurent un bien autre sujet de stupéfaction. Le marquis de Gondottier entra dans les conseils de grandes et sérieuses affaires et donna des

preuves d'application et de bon sens. Folentin, qui le rencontra autour d'une table verte, à l'administration des chemins de fer de Tunisie, raconta qu'il avait été stupéfait de sa tenue et même de son intelligence.

— C'est incroyable, dit-il à sa femme, à quel point ce garçon-là est changé! Il ma donné, l'autre jour, avec son grand chic et sa désinvolture, en parlant finances, l'impression d'une sorte de Morny. Je le crois apte à tout. Et s'il veut s'en donner la peine, il est capable de faire, à présent, une fortune. Il a réussi à réconcilier sa sœur avec le comte Grodsko, et c'est certainement, avec les capitaux du magyare qu'il s'est poussé dans les grandes affaires. Ce Grodsko est extraordinairement riche. S'il vient s'installer à Paris, comme on le prétend, pour y vivre une partie de l'année, la situation de Condottier va se transformer.

— Eh bien ! Mais c'est fort heureux pour lui, répondit Rose, et cela doit, en effet, vous surprendre, car vous n'aviez pas, autrefois, sur le compte du marquis une opinion très avantageuse, si je me souviens bien.

— Et le moyen d'en avoir une autre ? Il ne faisait que des folies !

— Il voulait m'épouser !

— C'était la plus forte de toutes !

— Vraiment?

— Vous n'étiez pas du tout, mais pas du tout, la

femme qu'il lui fallait. Vous ne l'auriez pas assagi et il vous aurait menée aux désastres.

— C'est possible, dit Rose pensive. Mais comment s'est-il corrigé tout seul ?

— La solitude, la réflexion, les grands espaces, l'éloignement de Paris. . . Enfin c'est un Condottier tout neuf! Il vous amusera. Vous ne le reconnaîtrez pas I

Le marquis revit Rose. Elle le reconnut très bien. Mais elle le trouva à son avantage. Quant à la comtesse Grodsko, tout ce qu'il y avait de gène dans son amitié pour Rose, quand elle était jeune fille, disparut quand elle eut affaire à la baronne Eolentin. Elles devinrent intimes, et nul ne songea à s'en étonner, Condottier, moins que personne. Même, M. Prévinquières, qui n'avait jamais témoigné à la comtesse une sympathie bien vive, se trouva amené à lui devoir de la reconnaissance.

Au moment où le marquis et sa sœur étaient revenus de leurs périgrinations, ^Maurice Prévinquières était, pour la sixième fois au moins, en train de se préparer à épouser une femme dont il était l'amant. C'était une petite veuve de trente ans, extrêmement jolie, et qui tombée dans la misère, s'était mise à vendre des bibelots dans un magasin de la rue Caumartin. Brune, des yeux bleus candides, une peau nacrée, ronde comme une caille, M™^ Wassel était belge, et excellait à passer à un vieil amateur, un faux ivoire de la Renaissance, ou un grès allemand du'xiv^ fabri-

LA CONQUÉRAME 131

qués à Belleville, Elle vendait aussi des tapisseries dans lesquelles il y avait grand comme la main de point ancien, et large comme sa boutique de tissu moderne.

Chez cette charmante truqueuse, Maurice Prévinquières était entré, un jour, par hasard, pour acheter une bonbonnière destinée à sa sœur. La petite M""^ Wassel avait vendu très cher à ce beau garçon un bibelot sans valeur, et du même coup lui avait pris son cœur. A partir de cet instant, Maurice s'était implanté chez M""*^ Wassel à qui il avait acheté, en une semaine, pour une dizaine de mille francs d'objets d'art, que le baron Duburle avait déclaré ne pas valoir en tout dix louis. Puis brusquement la marchande avait refusé de vendre, et avait mis à la porte de son magasin Maurice Prévinquières, en lui déclarant que sa présence continuelle effarouchait la clientèle. Il fallait qu'il s'en allât et ne revînt pas, pour la sauvegarde de la réputation de M™^ Wassel et aussi de son commerce.

Maurice, exaspéré, recourut à son moyen habituel. Il déclara à la marchande de bibelots qu'il l'adorait, et comme celle-ci lui répondait que ce n'était pas une raison suffisante pour la ruiner, il lui offrit de l'épouser. L'aimable belge, à ce propos inattendu, s'adoucit, et dès lors Maurice eut le droit exclusif de s'installer auprès du comptoir, dans un large fauteuil Louis XIII en vieille tapisserie, pendant que M""^ Was-

13i^ LES BATAILLES DE LA VIE

sel faisait ses comptes. M. et M"'*^ Prévinquières, consternés, avaient déjà reçu des sommations respectueuses de leur fils, et tout donnait à prévoir que ce jeune serin allait se faire mettre une bonne fois en cage, lorsque la comtesse Grodsko arriva inopinément chez llose, pendant qu'elle s'évertuait vainement à raisonner son frère.

La jeune femme introduite, comme une familière de la maison, au travers de l'entretien, se jeta dans la mêlée, railla gaiment Maurice, fit un tableau dérisoire de la vie à deux, dans la boutique de la rue Caumartin, laissa entendre qu un homme avait le droit de faire une sottise , mais devait se garder d'une vilenie, que la petite Wassel jouissait de la réputation la plus fâcheuse comme commerçante, et que devenir son teneur de livres pouvait conduire plus loin qu'on ne pensait. Elle fut brillante, convaincante, et troubla sérieusement Maurice, qui fit entre les comtesses hongroises et les marchandes belges une comparaison qui fut tout à l'avantage de la Hongrie. La comtesse Grodsko continuait de déchirer M™^ Wassel, que déjà le changeant Maurice ne songeait plus qu'au moyen de renouer son ancien flirt et de se faire bien venir de la jeune femme. Gomme une fumée sur laquelle un souffle de vent passe pour la dissiper, l'amour qu'il avait pour la marchande de bibelots, sa résolution de l'épouser, son entêtement à résister à ses parents, tout cela avait disparu. Et il ne s'occupait

plus que d'une bouche rieuse, de deux beaux yeux noirs, et d'une taille charmante moulée dans une robe du meilleur faiseur. La comtesse Grodsko resta une heure chez Rose, et quand elle en partit, elle emme nait, dans son coupé, Maurice qui avait accepté de dîner chez elle, au lieu d'aller rejoindre sa bonne amie au milieu de ses faux bibelots.

Toute peine mérite salaire. Et le service que venait de rendre la sœur de Condottier à la famille Prévinquières valait bien un peu de reconnaissance. Des rapports très cordiaux s'établirent entre M"^® Grodsko et M"'"" Prévinquières. Duburle fit remarquer que c'était la seconde fois que Maurice était tiré d'affaire par le frère et la sœur. Le marquis l'avait arraché aux griffes de la belle Amédine de Narbonne et la comtesse venait de ruiner d'un coup d'œil les entreprises de M"'^ Wassel. En rechignant, Prévinquières avait dû avouer l'importance de sa dette. Il dut constater aussi que son fils prenait l'habitude de suivre en tous lieux M°^^ Grodsko, et qu'avec elle le jeu du mariage ne pouvait pas recommencer. L'industriel était obligé de reconnaître que si cette situation était fort immorale, elle était d'une extrême commodité. Sa conscience en gémissait, mais sa raison prenait le dessus, et il faisait semblant de ne rien savoir.

Quant à Folentin, il n'avait pas été impressionné le moins du monde par l'assiduité de Condottier auprès de sa femme. Il lui en avait fait les honneurs camme

aux autres, et l'avait invité chez lui de façon à donner à croire qu'il éprouvait un sensible plaisir en l'y rencontrant. Le marquis en avait abusé tout de suite. Mais sa façon de se comporter avec Rose était toute différente de sa manière ancienne. 11 n'était plus le même amoureux qu'autrefois, comme il n'était plus le même homme. Kt il fallait bien convenir qu'il avait là aussi changé à son avantage. Il se montrait discret, plein de réserve. La cour qu'il faisait à la jeune femme était tout en nuances, et ne se différenciait pas sensiblement de la plus aimable camaraderie. 11 renseignait, guidait, éclairait M™^ Folentin, en toutes circonstances, avec un tact parfait. Elle l'appelait plaisamment : le conseiller intime et disait en riant : « Il est d'une sévé- . rite incroyable avec moi ».

En réalité, Condottier avait empêché Rose de commettre quelques fautes d'étiquette, qui eussent pu lui être préjudiciables, et sa censure avait été si juste que Folentin lui en savait gré, La fatuité extrême du mari, fortifiée par la reconnaissance, avait créé à Condottier, dans la maison, une situation exceptionnelle. Mais avec une patience et une ingéniosité remarquables, il s'arrangeait pour ne pas porter ombrage à son ami. On eut dit qu'il prenait à tâche de lui faire oublier ses menaces anciennes, et de lui donner une sécurité complète . Il y réussissait absolument. Folentin ne paraissait plus se douter qu'il avait été le rival de Condottier, qu'il l'avait évincé de façon à froisser son amour-propre

LA CONUUKIIAIN rE l'Jr.

<i(^ lîi façon la plus violente, et que echii-ci lui avait déelaré qu'il son vengerait.

il éprouvait un plaisir extrême à trouver le marquis eliez lui. Il l'emmenait à Chantilly voir galoper ses elievaux. il ne donnait pas une eliasse au lloeher, sans que son ami fût présent, et ([uand il ne le rencontrait pas dans le salon de la baronne, il lui faisait des reproches. Tout autre que Condottier (uit été accablé par une pareille confiance etde semblables t('nu)ignages de sympathie. Lui, souriant, calme, acceptait la situation avec une aisance parfaite, et rendait à liose toutes les grâces dont le comblait l'olentin. Il ne la (juittait plus guère, accompagnant toujours sa sieur, et tout naturellement se trouvait ou tiers avec les deux jeunes femmes. 11 n'était point de situation plus favorable, car il donnait peu à. peu de la conliance à Rose, la laissait exercer une autorib' à laquelle il se prêtait complaisamment, guettant son heure el d(''cidé à agir suivant les circonstances. Il se croyait maîlre du tiM'rain, ayant aflaire à un mari, dont le dilettantisme conlinait à l'aveuglement, à un frère, ([ui était tout a(;quis à sa cause, lorsqu'un événement en apparence fort ordinaire se produisit qui changea tous les plans si habilement préparés par lui.

11 était un soir, vers six heures, avec sa sœur et Maurice dans le petit salon de Fhôtel des Champs- Elysées, fort occupé à discuter les péripéties d'un match d'automobiles, lorsque Folentin, qui ne paraissait

jamais chez sa femme entre le déjeuner et le dîner, entra d'un air réjoui. Gomme son ami se levait pour lui serrer la main, il fit un geste de protestation :

— Ne vous dérangez pas ! Si je cause le moindre trouble, je m'en vais... Du reste, je ne fais que passer... J'ai su que Maurice était ici, et c'est pour le charger d'une commission que je suis venu... Voilà ce dont il s'agit : j'ai reçu, tout à l'heure, à mon bureau la visite d'un de vos amis, qui arrive d'Amérique, et qui a un crédit considérable ouvert sur ma maison...

— Quel est ce nabab ?

— Un homme que vous connaissez bien et que votre père sera certainement heureux de revoir: Valentin Raynaud...

— Il a donc fait fortune, de l'autre côté de l'eau ?

— D'après le peu qu'il m'a dit, il aurait fait, avec son ami Evans, l'acquisition de terrains pétrolifères, et la chance les aurait favorisés au point qu'ils tirent de leurs puits des bénéfices que je n'ose vous chiffrer, tellement ils sont fantastiques.

— Ah ! Ce brave Valentin ! fit Maurice. Eh bien ! Il a eu le nez creux, en lâchant Beaumont. Mais tant d'argent à un homme sans besoins î Voilà bien l'aveuglement de la fortune ! Ce n'est pas à moi qu'une tuile d'or pareille tomberait sur la tête !

— Il faudrait commencer par aller dans le pays des tuiles d'or...

— Où? Que j'y coure î

— Ah ! Voilà ! On ne le sait jamais d'avance. Et c'est justement pour cela qu'il y a quelque mérite à le découvrir.

— Vous voudrez bien, n'est-ce pas, mon cher, dit Folentin, avertir votre père que M. Raynaud est à Paris, et se propose d'aller le voir très prochainement. Là-dessus, je retourne à mes affaires, et vous laisse à vos plaisirs.

— Tâchez de découvrir une mine de pétrole, Folentin, et mettez-moi dedans.

— 11 n'y a pas que les mines de pétrole, dit le baron . Et si vous vouliez devenir sérieux, Maurice, je me ferais un plaisir de vous recevoir dans ma maison...

— Ah ! Pour gratter des comptes et rogner des écus? Non ! Parlez-moi d'une spéculation immédiate, d'un coup des mille et une nuits, comme l'affaire de Valentin... A la bonne heure !

— Oui, un miracle ! C'est très rare, cher ami. Généralement on ne s'enrichit qu'avec beaucoup de travail et encore plus de patience... Allons, à ce soir. Vous me faites bavarder...

Il serra la main dé Gondottier, embrassa sa femme très bourgeoisement, et s'en alla. Rose, entre Gondottier et son frère, resta rêveuse. Les plaisanteries de Maurice, les amabilités du marquis ne parvinrent pas à détendre le pli de ses sourcils. Ge que voyant, tous les deux prirent congé avec tact, et laissèrent la jeune femme à ses pensées. La brusque réapparition de

Valentin Raynaud était bien faite pour l'émouvoir. Depuisdeux ans qu'il avait disparu, elle n'avait entendu que vaguement parler de lui. Elle savait que Prévinquières recevait régulièrement des nouvelles de l'ancien contremaître. Mais, comme par système, son [père ne s'étendait jamais en détails sur la situation de Valentin. De son côté. Rose ne l'interrogeait pas. Une lui était pas agréable de rappeler à son souvenir l'entretien décisif qu'elle avait eu avec Raynaud, et dans lequel elle avait découvert tant de choses qu'il essayait de lui cacher.

Sa mémoire ne lui laissait pas l'illusion qu'elle avait eu l'avantage dans cette discussion de principes, engagée avec le compagnon de son enfance. Elle le revoyait tour à tour grave et passionné, et retrouvait l'impression d'étonnement presque irrité qu'elle avait éprouvée en se sentant dominée par celui qu'elle avait toujours considéré comme un subalterne. Elle avait eu là le soupçon qu'elle s'était tron^pée sur sa valeur, mais il était alors trop tard pour modifier ses idées et ses projets. Ne pouvant lui rendre justice, elle avait tenté de le rabaisser, afin de sauver au moins son amour-propre. Et maintenant il reparaissait, possesseur, d'après ce que Folentin venait de dire, d'une des deux forces qui, à ses yeux, s'affirmaient indispensables à la souveraineté mondaine : une grande fortune. Elle pensa que cela était juste, et même qu'il n'était pas surprenant que cela fût. Valentin pour avoir, un jour, pendant

une heure, maîtrisé moralement Rose, devait être un esprit supérieur, et la jeune femme trouvait une satisfaction à ce qu'un homme, qui avait levé les yeux sur elle, se révélât digne d'avoir eu cette hardiesse. Elle conclut qu'il ne serait pas sans agrément de se retrouver en sa présence et elle attendit ce moment avec curiosité.

Haynaud ne parut pas empressé à la satisfaire. Il y avait quinze jours que Folentin avait annoncé son arrivée, dix jours que Prévinquières avait reçu la visite de son ancien contremaître, et Rose en était encore à attendre la visite qu'elle souhaitait. Elle avait été étonnée, d'abord, de son peu de hâte. Puis, à la réflexion, jelle s'était persuadée que la crainte de se trouver en face d'elle tenait seule Valentin à l'écart. Cette timidité l'amusa. Elle avait pensé, dès le premier instant, que le commis de M. Prévinquières, fort de sa richesse nouvellement aquise, allait se produire avec des allures triomphantes. Elle se proposait de le traiter de haut, pour lui montrer que le pouvoir de l'argent n'est pas sans limites. Et loin de la braver, Valentin la fuyait.

Elle commençaà en concevoir du dépit. Et aux bonnes intentions qu'elle avait eues un moment, succédèrent de très mauvaises dispositions. Mais que ce fût en bien ou en mal, il était certain que Valentin occupait beaucoup l'esprit de la baronne. Et peut-être l'irritation qui s'emparait de lajeune femme naissait-elle de cette constatation qu'elle ne pouvait s'empêcher de faire. Un matin, enfin, son père lui dit par le téléphone :

— Nous avons, ce soir, Valentin Raynaud à dîner. Veux-tu être des nôtres avec ton mari ?

Rose était engagée depuis quinze jours, mais la tentation était trop forte. Séance tenante, sans même consulter Folentin, elle répondit à Prévinquières qu'elle acceptait, lui demandant par précaution :

— Y-a-t-il du monde, chez toi, ou est-ce en petit comité.

— Il y aura Duburle, ton frère, et c'est tout. Tu n'as pas besoin de t'habiller.

— Il faudra m'accepter en grande toilette. Je vais, dans la soirée, chez les Roccanera...

— On te prendra comme tu seras.

Rose n'avait pas l'intention d'aller chez les Roccanera, oii elle s'ennuyait cordialement, le salon du Duc réunissant une des sociétés les plus compassées et les plus graves de Paris. Mais elle avait, dès le premier instant, décidé qu'elle se montrerait à Valentin Raynaud dans toute sa splendeur. Elle arriva tard, parce qu'elle Ajoutait, pour faire son entrée, que tout le monde fut là, et, dupremier regard, elle l'aperçut, modestement placé dans un coin du salon, debout et causant avec le baron Duburle. Elle alla directement à lui, le visage rayonnant, la main tendue. Il l'accueillit le front courbé, avec un salut cérémonieux, et effleura à peine les doigts qu'un Condottier eut porté à ses lèvres. Elle lui parla :

— Je suis très aise de vous voir revenu, monsieur

Valentin, et je suis sûre que papa a été bien content de vous retrouver... Il paraît que vous avez eu, là-bas, des rencontres heureuses... Vous me raconterez ça, n'est-ce pas? Ce doit être des plus intéressants... Il se décida à répondre :

— N'en croyez rien, madame. C'est fort prosaïque, et le hasard a tout fait. Nous cherchions, M. Evans et moi, un terrain pour construire, et en fouillant le sol nous avons trouvé le pétrole. C'est tout.

— C'est vraiment curieux que ces choses-là n'arrivent jamais à des imbéciles! Et elles sont abondantes vos sources ?

— Si leur débit ne baisse pas, elles compteront parmi les plus productives qui soient.

— Bravo I II y a de la ressource pour les automobil-es !

Il était huit heures. On se mit à table. Et Rose eut le loisir d'examiner Raynaud. Elle le trouva changé à son avantage. Il avait pris un bon tailleur et était mis avec une sobre élégance. Il paraissait plus mince. Le vent des savanes et l'air de la mer avaient bronzé son visage . Il portait ses cheveux courts, et paraissait plus jeune qu'avant son départ. Il parla peu, pendant le dîner, et seulement quant on l'interrogeait. Prévinquières le regardait avec une satisfaction mêlée de mélancolie, et quand ses yeux se reportaient ensuite sur Folentin, il était facile de voir que la comparaison quil faisait, entre son ancien contremaître et son gendre, n'était

pas favorable à ce dernier. Mais regrets superflus : il n'y avait plus à y revenir. Il était son gendre. Après le dîner, on passa au fumoir, et Duburle, qui avait horreur du tabac, resta avec les dames. Rose l'entreprit :

— Dites donc, parrain, vous qui connaissez les choses, expliquez-moi ce que c'est qu'une affaire de pétrole.

— Eh bien I ma chère, c'est très simple. Prenons par exemple la Row^land-oil Company qui est divisée en part de 2o francs. Chaque part rapporte 4 ou 5 francs par mois, suivant le rendements.

— Mais c'est du 250 p. 100.

— Comme tu le calcules si bien, femme de banquier. . .

— Dites donc, soyez poli, hein ! Alors quand, au lieu d'être mis en actions, un gisement pétrolifère est exploité par son ou ses propriétaires...

— Ce sont des millions de revenus par mois. Ça surpasse les mines d'or. C'est ce que nous connaissons de mieux pour faire une fortune énorme et rapide, en ce moment.

— Alors Valentin Raynaud?

— Je ne sais pas quelle est sa participation dans VEva7îs-oiL..

— Ah ! ça s'appelle VEvans-oil. Pourquoi pas la Valentin-oil ?

— Politesse à l'associé indigène, gracieuseté locale! Mais, d'après ce que l'on en sait déjà, à la Bourse, le portefeuille du cher garçon doit être grassouillet.

LA CONQUÉRANTE 44a

— Ça ne Ta pas changé.

— Qu'est-ce que tu voudrais donc qu'il fît ? Ce n'est pas un fou que Raynaud. Il ne va pas se mettre des boutons en diamants à son gilet I II habite au Palace- Hotel, mais il cherche une maison à acheter... Il le disait avant ton arrivée.

— Il va donc se fixer à Paris ?

— G est certain.

— Alors, à son âge, il songe à se reposer?

— Pourquoi se reposerait-il ? Travaille-t-on moins à Paris qu'ailleurs? On travaille autrement, voilà tout. Pour un homme comme Raynaud, habitué aux affaires, il y a mille façons de s'occuper utilement. Quelqu'un à qui l'argent ne coûte rien, et c'est son cas, peut rendre des services immenses en s'occupant d'œuvres sociales. Tout est à faire, dans cet ordre d'idées. Il serait indispensable qu'un souverain s'occupât de réaliser les réformes qui sont nécessaires. Mais les souverains sont trop occupés à défendre leur trône, pour avoir le loisir de faire le bonheur de leurs sujets. Il faudra qu'un philanthrope richissime ait un jour la fantaisie d'entreprendre cette besogne formidable et splendide. Un Carnegie l'a déjà commencée, en Amérique... 11 y faudrait un Raynaud, en France.

— Mais, parrain, qu'est-ce que deviendrait le parti socialiste?

— Il tomberait dans le fin fond du ridicule, et ce ne serait pas un mince sujet de joie pour moi. Oui, voir

un capitaliste, un bourgeois, un patron, commencer d'appliquer les réformes que ces bavards, ces hâbleurs, ces incapables promettent, quand ils sont dans l'opposition, et s'empressent de jeter dans le sac aux oublis quand ils arrivent au pouvoir. Quel tableau!

— Oh ! Vous Yoilà bien, enragé réactionnaire î

— Voyons, ma petite, à mou âge, avec mes goûts et mes traditions, tu ne voudrais pas que je fusse partage ux ?

Les fumeurs rentraient. La conversation changea. Prévinquières questionna curieusement Raynaud sur lindustrie américaine. Celui-ci répondit posément, clairement, sans aucune exagération dans la louange ou dans la critique, mais avec une justesse de vue qui frappa beaucoup Folentin. Quant à Maurice, une toquade venait de s'emparer de son imagination. Il exprima avec véhémence l'envie qui le saisissait d'aller au Nouveau Monde. Et comme son père stupéfait ne trouvait pas un mot à répondre, il se répandit en divagations qui amenèrent sur les lèvres de Valentin un sourire :

— Eh bien î Maurice, si vous voulez partir, et que votre famille n'y mette pas d'opposition, il est très simple que vous alliez retrouver à Pittsburg M. Evans. Il vous recevra avec beaucoup de plaisir, et si vous avez le désir de vous occuper d'affaires, il lui sera facile de vous diriger. . .

— Ah î Si cétait possible ! s'écria Prévinquières avec

enthousiasme, Valentin vous m'auriez rendu le plus signalé service ! Oui, arracher ce garçon à l'oisiveté, en faire l'homme qu'il doit être, le rendre à sa vraie destinée, qui était de travailler comme tous ceux dont il porte le nom.

— C'est que ce n'est pas du tout là même chose, dit Maurice. On ne m'a jamais parlé que d'entrer au bureau, ou de surveiller des ouvriers à l'usine... Mais dans un pays neuf, s'occuper de grands travaux, avec une activité sans cesse en éveil... Yoilà ce qui vaut la peine d'être entrepris!...

— Il est parti! fit Rose avec un sourire. Quand t'embarques-tu ?

— Quand Valentin voudra. Je mène une vie d'imbécile, ici. Me voici prêt à essayer de prouver que je ne suis pas plus bête qu'un autre...

— Que quel autre ? demanda Folentin d'un air gouailleur.

— Je serai ambitieux, répliqua Maurice. Mettons que vous.

Folentin fit la grimace. Il aimait décocher une impertinence. Il exécrait qu'on la lui rendît.

— Et qui vous commanditera, mon cher? reprit-il, espérant sur le terrain de la finance reprendre ses avantages.

— Mais Raynaud, j'en suis sûr! s'écria le jeune homme.

Un flot de sang monta au visage de Valentin. Il se

tourna vers le jeune homme, et d'une voix que Fémolion faisait trembler :

— Je vous remercie, Maurice, d'avoir eu confiance en moi. Il me sera doux, en raet, de vous rendre, et bien facilement, un peu de l'appui que les miens et moi, nous avons toujours reçu des vôtres. Ce que je suis c'est à votre père que je le dois. Je ne l'oublierai jamais. Et quoique je fasse pour vous être utile, je ne parviendrai pas à épuiser toute ma reconnaissance.

— Eh bien ! Nous reparlerons de tout cela, dit Prévinquières. Il ne faut pas que la résolution de Maurice ait les allures d'un caprice. Un peu de réflexion donnera plus de consistance et de force à ses projets. Il va de soi que j'accepte vos offres, mon cher Valentin, mais financièrement je suffirai aux nécessités de la situation. Nous n'aurons besoin de personne. . .

Il lança, en disant ces mots, un coup d'oeil de reproche à Folentin. Mais celui-ci n'entendait jamais que ce qu'ii lui était agréable d'entendre. Il se tourna vers sa femme :

— Ma chère, si vous voulez passer une heure chez les Roccanera. il est temps de vous disposer à partir...

— Ah ! ma foi, non, dit Rose, avec un air résolu. On s'ennuie trop chez ces gens-là. . . Je suis fort bien ici, et j'y finirai la soirée. Monsieur Valentin racontez-nous comment vous avez été conduit à acheter vos terrains de Chiquito? Car c'est à Chiquito qu'ils sont vos puits?

— Ma chère, fit Folentin avec aigreur, vous abusez

LA CONQUÉUAME 147

de la complaisance de M. Raynaud. Vous ne parlez que de ses pétroles. Tout à l'heure, vous allez lui demander des actions...

— Avec quoi les paierais-je ? répliqua Rose gaîment. Est-ce que j'ai de l'argent? Aussitôt que j'ai quatre sous, ils s'en vont chez ma couturière... Ah ! mon mari a bien raison, monsieur Raynaud, soupira-t-elle. J'aurais grand besoin de découvrir une mine... Je vais m'associer avec Maurice... Et quand il aura gagné des millions, il me fera ma part.

— A vous entendre, dit Folentin, vous manqueriez de tout ! Heureusement on me connaît. Et l'on sait que

e vous donne...

— Le strict superflu î . . .

Elle fit un geste pour imposer silence à son mari, et se tournant vers Raynaud d'un air attentif :

— Allons ! monsieur Valentin, je vous écoute.

— Tu sais, mon cher, qae la belle Folentin est en train de te plaquer, dans le grand genre!

— Première curiosité excitée par M. Valentin Raynaud. Cela passera.

La comtesse Grodsko, assise dans son cabinet de toilette, frotta ses ongles fins avec un polissoir de peau enduit de pâte rose, et secouant la tête, elle regarda son frère d'un air soucieux :

— Tu ne te rends pas exactement compte de la situation. Moi qui connais bien Rose, je t'assure qu'elle est plus prise que tu ne crois...

— Par ce garçon ?

— Par ce garçon.

Le marquis de Gondottier eut un mince sourire :

— Ce serait donc la seconde fois qu'elle me jouerait le tour? Avec Folentin, c'était déjà vif! Mai* avec M. Valentin Raynaud, ce serait par trop fort ! J'y mettrai bon ordre.

— Il est grand temps, je t'en avertis.

— La crois-tu capable de tromper Folentin avec l'ancien commis de M. Prévinquières ?

— Non ! Mais je la crois très capable de ne plus vouloir entendre parler de le tromper avec toi, ce qui reviendrait à peu près au même.

— Alors ce Yalentin rendrait, sans s'en douter, un fameux service à notre ami !

— Sans s'en douter? Qu'en sais-tu?

— Tu as toujours été convaincue que le Raynaud avait eu un fort coup de soleil pour Faimable Rose...

— Il n'y a qu'tà le voir en sa présence pour être sûre que le coup de soleil n'a fait que croître et embellir. . .

— Par quoi cela se traduira-t-il?

— Etant donné le monsieur, par un platonisme intense. Etant donnée la dame. . . Il faudra voir. . . Je la trouve bien agitée. . . Elle ne s'ennuie plus. . . Et, de ce fait, tu perds cinquante pour cent de tes chances. . . Toute la question consiste à savoir si, le cas échéant et l'occasion sofTrant, maître Yalentin serait homme à en profiter. Je ne le crois pas. C'est un de ces gaillards, marines dans le respect de l'objet de leur flamme, qui croiraient commettre un sacrilège en donnant satisfaction à une petite femme qui ne demande qu'à se laisser aller. La pire espèce de galants : moitié Jocrisse, moitié Joseph ; et bien faits pour inspirer, dans le premier moment, une admiration qui se change, au bout de cinq minutes, en dépit, et, au bout d'un quart d'heure, en dédain î

— Quelle psychologie.

— Je ne crois plus aux anges gardiens. C'est

loO LES BATAILLES DE LA VIE

démodé! C'est vieux jeu! Mais ce serait vraiment de la guigne si tu étais tombé sur le dernier.

— Retour d'Amérique !

— Je pense donc que si M. Yalentin Raynaud se borne à donner de bons conseils à la baronne Folentin, au moment oîi elle me paraît désirer n'en recevoir que de mauvais, il se discréditera rapidement. Alors celui qui sera à portée de recueillir le caprice laissé pour compte, aura bien des chances de réussir. Je ne dis pas qu'après lepremier étourdissement, il ne s'entendra pas dire la phrase très quatrième acte des femmes qui viennent de faire des bêtises avec leur tête, plutôt qu'avec leur cœur : « Oh ! Laissez-moi ! Vous me faites horreur ! » Mais après tout, l'horreur, puisque horreur il y a, étant commise, le bénéficiaire n'aura plus qu'à avoir un peu de patience, et il y a gros à parier que la dame si effarouchée se calmera, et demandera une seconde épreuve de l'horreur en question. De là à un goût très vif pour son complice, il n'y a qu'un pas. Et si c'est le marquis de Condottier qui est dans l'affaire, M. Folentin sera puni par où il a péché.

— Tu es extraordinaire ! Je t'admire. . .

— Embrasse-moi, et va-t en. J'ai à finir de m'habiller... Et ouvre l'œil sur les manœuvres de ta belle amie.

Si la comtesse Grodsko, avec la sagacité d'une femme qui juge les autres d'après elle-même, voyait clair dans les sentiments de la baronne Folentin, elle ren-

LA CONQUÉRANTE loi

contrait aussi juste en prévoyant les intentions de Valentin Raynaud. Celui-ci, revenu en France avec la conviction que Rose était heureuse, avait été épouvanté en constatant qu'elle ne Tétait pas. Huit jours lui avaient suffi pour se rendre compte de tout ce qu'offrait de factice la brillante situation de la jeune femme. Il n'avait eu qu'à écouter et à comprendre. Chez son ancien patron, la camaraderie sans chaleur du baron et de la baronne s'était marquée de toutes les manières. Et Prévinquières, en quelques mots, en avait appris à Valentin plus qu'il n'avait besoin d'en savoir :

— Oui, ma fille est une des reines de Paris. Mais cela l'avance à grand' chose! Elle n'a pas dévie intime; toutes ses satisfactions sont extérieures. Son mari est un charmant garçon, qui met son amour-propre à ne pas s'occuper d'elle. Chacun sa liberté. Et pas d'enfants, au bout de deux ans de mariage. Voilà les mœurs nouvelles. C'est très bien, pour le moment. Mais, dans dix ans, qu'est-ce que ce ménage-là deviendra, quand la maturité arrivera, et qu'il faudra penser à autre chose qu'à piaffer dans les salons? La maison sera vide, le foyer triste. Ah! quand je dis ces choses, on me traite de vieille bête. C'est rococo, vieux jeu, théâtre de Scribe, vaudeville à couplets. Est-ce que je sais! Et on rit! Mais plus tard, on ne rira plus devant la jeunesse envolée, le dégoût du plaisir et rien pour se consoler. Raynaud, ce n'est pas là ce que j'avais

rêvé. Mais ma fille l'a voulu. Elle sera la première à en souffrir.

Valentin n'encouragea pas ces confidences. Il sentit que s'il prononçait une parole, Prévinquières allait lui dire :

— Pourquoi ne vous ai-je pas accueilli favorablement, quand vous m'avez avoué votre amour, pourquoi ne vous ai-je pas imposé à ma fille? C'était vous qu'il fallait prendre. Même sans les millions du pétrole, vous valiez mieux que Folentin. Et maintenant, quelle comparaison est possible ?

II ne voulut pas entendre ce meâ culpâ, sa délicatesse repoussa ce triomphe inutile. A quoi bon une revanche ? Son amour-propre n'en demandait pas. Et quant à sa tendresse pour Rose, elle était trop profonde pour qu'il songeât à se réjouir de la retrouver mal mariée et déjà désillusionnée sur ce qu'elle pouvait attendre de l'avenir. Il coupa court aux doléances de Prévinquières.

— Je crois, monsieur, que vous vous exagérez les petits inconvénients d'une position magnifique. Rien n'est complet en ce monde, et le bonheur moins que tout autre chose. Mais M. et M™^ Folentin me paraissent très satisfaits de leur sort, et il ne faut pas être plus exigeant qu'eux-mêmes.

Prévinquières soupira, hocha la tête et parla d'autre chose. Dans les milieux industriels, où il avait retrouvé nombre d'amis, Valentin ne put pas se dérober si faci-

lement aux confidences. Là on amplifiait et, dès les premiers jours, il entendit raconter couramment que la fille de son ancien patron avait pour amant le marquis de Condottier. On riait de cet « imbécile de Folentin )> qui ne voyait pas plus loin que le bout de son nez et se donnait des airs de gloire lorsqu'il était outrageusement trompé par sa femme. Vainement Valentin essaya de contester, d'affirmer. Là on répliquait par des certitudes. Le marquis et la baronne ne se quittaient pas. Les rendez-vous avaient lieu chez la comtesse Grodsko, qui prétait la main à lintrigue avec une complaisance parfaite. Les détails furent si complets, tellement circonstanciés que Valentin sentit s'ébranler sa confiance en la vertu de Rose. Après tout, pourquoi aurait-elle ménagé ce sot et suffisant personnage, qui se pavanait en affectant de n'attacher aucune importance à la conduite de sa femme ? Ne lui donnait-il pas licence de faire ce qui lui plairait? Et quels reproches les étrangers trouveraient-ils à adresser à cette trompeuse, puisque, par avance, son imbécile de mari paraissait se glorifier d'être trompé?

Ce fut un tourment cruel pour Raynaud. Il ne pouvait se détacher de ses impressions d'enfance et de jeunesse et se faire d'autres idées sur Rose que celles qu'il avait eues toute sa vie. 11 ne la voyait pas autrement que fraîche, pure, rieuse, telle qu'il l'avait aimée. Et cependant, il se souvenait d'une autre Rose, avec laquelle il avait eu, dans le petit jardin

lo4 LES BATAILLES DE LA VIE

de l'usine de Beaiimont, un entretien plein de révélations inattendues. Ce jour-là, il l'avait entendue développer un programme d'ambition et de vanité, prête à tout sacrifier au désir de paraître, ne comptant pour rien la tendresse, le courage, l'intelligence et plaçant au-dessus de tout le rang et la fortune. Cette Rose, qui l'avait si durement désenchanté, n'était- elle pas capable de devenir la grande mondaine dédaigneuse du qu'en dira-t-on, sans respect pour la foi jurée, et prête à se jeter dans les bras d'un amant brillant et flatteur? Quelle différence y avait-il entre la jeune fille qui épousait Folentin, parce qu'il lui facilitait la conquête du grand monde, et la jeune femme qui se donnait au marquis de Condottier parce qu'il était le plus en vue des jeunes gens à la mode ?

Raynaud souffrit tellement à la pensée que celle qu'il adorait encore fût déchue à ce point qu'il prit en haine Folentin qui avait permis la déchéance, et Condottier qui en avait profité. Cependant, invité à dîner par Folentin à la suite de leur rencontre chez Prévinquières, quelle que fut son envie de refuser, reculant devant les hypocrisies et les mensonges, il accepta. Il frémissait à la pensée que Condottier serait sans doute présent. Il savait bien qu'il ne parviendrait pas à l'éviter toujours, et que toute tentative pour éloigner le moment où il se trouverait en face de lui serait puérile. Mais pouvait-il empêcher son sang de bouillonner et son cœur de battre? Il était, lui, un homme de rien, très

près du peuple, ayant la vigueur et la santé d'un paysan. Et ses colères n'étaient pas froides et raisonnées, mais tumultueuses et violentes, prêtes à frapper. Il se rendit à riiùtel des Champs-Elysées avec de très vives appréhensions. Mais, dès les premiers instants, il comprit que la frivole insouciance de ceux par qui il craignait de laisser pénétrer son trouble, le mettait à l'abri de toute surprise. Leur observation superficielle ne leur permettait pas d'analyser les sentiments si soigneusement renfermés de Valentin. Seule la comtesse Grodsko, clairvoyante par habitude de l'intrigue, devait discerner ce qu'il y avait d'apprêté dans la réserve de l'ancien employé de Prévinquières, et ce qu'offrait d'inusité la grâce de Rose envers un homme qui n'était pas de son monde. Ce fût sans émoi que Valentin se vit présenter le marquis de Condottier. Il eut même la surprise de ne point le juger déplaisant. Celui-ci aimable, comme à son ordinaire, se mit en frais pour le voyageur retour d'Amérique. La gravité de Raynaud, qui, en dépit des agaceries de la baronne Folentin, demeura dans un coin du salon à causer avec Prévinquières, donna le change au rusé marquis. Le jeune roué catalogua Valentin « homme sérieux ». Et comme jusqu'alors, pour lui, un homme sérieux était l'opposé d'un homme à femmes, il n'attacha pas la moindre importance aux prévenances de la maîtresse de la maison envers ce compassé personnage. Il était cependant visible que Rose lui dédiait toutes ses grâces et lui dé-

cochait tousses sourires. Duburle, qui était un Condottier sur le retour, ne s'y était pas trompé. Et, dès le lendemain même, il s'en ouvrait à sa filleule. Ils étaient tous deux dans une tribune du concours hippique :

— Ah ça, ma petite, qu'est-ce qu'il t'a fait, ce bon Raynaud depuis qu'il est revenu avec la forte somme? Prétends-tu lui tourner la tête ?

— Moi, parrain? Et pourquoi faire ?

— Pour la lui tourner. C'est une distraction que les femmes s'offrent volontiers, sans but, pour le plaisir. Gomme on tire à la cible, afin de montrer son adresse.

— Oh! Moi, je ne m'amuse pas à ces bagatelles-là. J'ai autre chose à faire... Tenez, regardez M. de Gondottier qui entre sur la piste , avec sa j umen t Bar-maid. . . Il monte bien, il n'y a pas à dire....

— Oui, oui, il monte bien... Fera-il le parcours sans faute? Il n'a qu'un concurrent à craindre c'est le beau Kersaint.

— Aussi voyez comme la comtesse Grodsko cause avec Kersaint... Si elle pouvait l'hypnotiser, en ce moment, le suggestionner, pour qu'il perde de ses moyens....

— Gomment n'est-elle pas à côté de toi, aujourd'hui?. . .

— Elle est venue avec M"'° de Vallauris, qui ne peut pas me supporter... Elle s'était par avance excusée, mais elle va nous rejoindre tout à l'heure...

— Gela dure toujours la querelle avec M™"" de Vallauris ?...

— Elle est si sotte, cette grande femme sèche, avec ses cheveux teints et ses yeux sans regard... Je ne lui ai rien fait... Je ne la connais pas.

— Mais elle te connaît, elle. Et c'est là tout son grief. Rends-lui Condottier, elle t'aimera.

— Est-ce que je le lui ai pris ? répliqua Rose qui devint rouge de mécontentement. M. de Condottier peut bien aller où il lui plaît. Il n'a pas de collier au cou

— Ah î Tu n'aurais pas dit cela, il y a quinze jours !

— Parce que ?

— Parce que tu tenais alors à avoir Condottier en laisse... Aujourd'hui, tu ne le regardes même pas faire son parcours... Il te salue, tiens.... Bonjour, marquis, très bien... Vous êtes un admirable sauteur.

— Gomment Tentendez-vous ? fit Rose avec un sourire.

— De toutes les manières, répliqua tranquillement Duburle. Va, saute, marquis... Tu sautes pour le roi de Prusse !... Ah! si c'était Yalentin Raynaud, ce serait autre chose !

— Assurément ce serait autre chose, et de point banal. Voyez-vous M. Raynaud, avec un habit rouge, sur cette piste, entourée de tribunes, et faisant l'écuyer de cirque, pour amuser tous les imbéciles qui regardent...

— Tu es dure pour nous.

— Mais j'en suis, de ces imbéciles.

— Tu lesjugeais autrement, il y a peu. Comment en

un plomb vil, l'or pur s'est-il changé? Amérique et mystère î

— Ecoutez, parrain, vous êtes insupportable!

— C'est ce que l'on dit généralement aux gens dont la clairvoyance embarrasse.

Cette fois elle se fàclia tout à fait et regardant Duburle de haut :

— Croyez-vous que je sois amoureuse de Valentin Raynaud ?

— Ma foi, je n'en jurerais pas !

— Qui vous demande d'en jurer ? Tenez-vous tranquille, et laissez là vos suppositions.

— Tu te fâches ? Grave symptôme !

— Tenez, voilà le marquis de Condottier qui nous revient au petit galop...

— Ah ! Il peut galoper ! Il est bien temps !

La comtesse Grodsko, comme si elle avait pressenti que sa présence était nécessaire, quittait M""^ de Vallauris et rejoignait Rose. Elle tendit la main à son amie, à Duburle, et dit :

— Il a bien monté, n'est-ce pas ?

— Les oreilles ont dû lui tinter, fit Duburle avec gravité, car nous n'avons fait que parler de lui.

— Ah! Rien! Là-dessus, dit Rose en regardant Duburle dun air moqueur, allons-nous-en. C'est encore mon parrain qui est le plus étonpant !

^me Grodsko examina Duburle et Rose, pour essayer de comprendre le sens mystérieux de ces paroles. Elle

les vit l'un et l'autre imperturbables, et au travers des groupes, elle les suivit. Les trompes de chasse sonnaient sous là coupole de verre, que le soleil incendiait de ses rayons obliques. Une poussière d'or montait dans l'air, et sur les gradins s'étageaient les rangs pressés du public élégant qui assistait à ce spectacle. Tout au bout de la piste, un nouveau cavalier, monté sur un cheval gris, sautait méthodiquement les obstacles. Un grand cri d'effroi s'éleva soudain, des bras s'agitèrent dans l'assistance, quelques spectateurs se levèrent. Le cheval gris apparut, sa selle vide, caracolant au milieu de l'arène.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Duburle, le cavalier est tombé dans la rivière !...

— C'est monsieur de Kersaint, dit en riant la comtesse Grodsko. 11 se pose en rival de mon frère ! Ma foi, il en sera quitte pour un bain et cela lui rabattra le caquet. .,

— Vous en parlez à votre aise, fit Rose. Si c'était arrivé au marquis...

— Ah! ma chère. Ces choses-là n'arrivent pas au marquis. C'est ce qui établit sa supériorité sur les autres.

Condottier, qui voyait clair et de loin, avait suivi le mouvement de sortie de sa sœur et de Rose. Il était descendu de cheval, et traversant la piste, il arrivait dans le même moment. Il salua la baronne, donna la main à Duburle. Il avait vraiment une admirable tournure, avec son habit rouge, sa culotte blanche et ses

boites Chantilly. Il paraissait ainsi plus grand et plus vigoureux. De son stick, il frappait légèrement dans la paume de sa main gantée, et souriant, il marchait auprès de Rose :

— Vous partez déjà? Vous n'allez pas assister aux épreuves par quatre... Ce pauvre Kersaint est capable de désorganiser notre quadrille... Le voilà, dans un bel état... Pourra-t-il seulement remonter demain?

— Une fois qu'il sera sec, il n'y paraîtra plus.

— Passez-vous par les écuries ? Je vous montrerais les quatre chevaux du drag de Storlocki. Ce sont ceux qui viennent de faire quatre cents kilomètres en huit jours... Ils sont aussi frais...

— Que M. de Kersaint...

— Ah! Vous êtes cruelle, baronne. Ce pauvre garçon qui a tantbostonné avec vous, tout l'hiver...

— Est-ce vous qui allez le défendre ?

— Esprit de corps! Qui me dit que vous ne me traiterez pas ainsi, au prochain jour?

— Commencez par ne pas tomber !

— Ah ! Quand une femme veut nous voir à terre, on a beau être solide, on finit toujours par choir...

— Quelle philosophie ! Croyez-vous que j'aie à votre égard de si noirs desseins ?

— Je ne l'ai pas cru jusqu'ici. Mais qui peut répondre de l'avenir ?

Rose trouva Gondottier trop clairvoyant. Elle lui sourit, et d'un air de confiance :

LA CO.XQUÉRAXTE 161

— Contentez-vous du présent.

Puis rompant l'entretien :

— J'ai ma voiture à la porte, j'emmène votre sœur faire un tour au Bois... Nous nous retrouverons au Palace, à six heures...

— C'est entendu.

En s'en retournant vers les écuries, oii il devait attendre le moment de reparaître sur la piste, Condottier se disait :

— Il est évident qu'il y a quelque chose de changé. Ce qui plaisait à la belle baronne, hier, lui paraît sans agrément aujourd'hui. Elle quitte le concours hippique oii sont tous nos amis, pour s'en aller se promener en voiture, au Bois, à une heure oi^i il n'y a personne. Cela n'estpas naturel. Mais quoi! Ce serait pour ce lourdaud, subitement enrichi, qu'elle romprait aA^ec son existence de plaisir et qu'elle tournerait le dos à tout ce qu'elle recherchait jusqu'ici ? C'est d'une invraisemblance fabuleuse ! Il y a, sous roche, quelque anguille que nous ne soupçonnons pas. Et le Ràynaud doit servir de paravent à un caprice mystérieux. Le choix serait excellent. L'imbécile de Folentin ne prendra pas ombrage d'un homme qui n'inquiète pas son snobisme. Et à la faveur de ce flirt déguisé, notre petite Rose pourra faire tout ce qu'elle voudra, sans qu'on ait le moindre soupçon. Mais halte-là! J'y mettrai bon ordre. Je vais, sans prendre le change, regarder avec soin autour de la dame. Je ne me serai pas donné inutilement,

depuis un an, la peine d'écarter tous les concurrents qui suivaient sa jupe pour me laisser, au dernier moment, berner comme un nigaud. J'ai une revanche à prendre sur elle et sur Folentin. Et, par tous les moyens, il faut que je Tobtienne.

Ceci résolu, il se sentit soulagé, et ne pensa plus qu'à soutenir hautement sa réputation de premier cavalier de France. En même temps que Condottier faisait ces réflexions menaçantes pour la tranquillité de Rose, celle-ci roulait dans les Champs-Elysées avec son amie et son parrain. Elle ne parlait pas et laissait errer ses yeux sur les verdures des marronniers, qui s'efl'orçaient de soutenir leur réputation de précocité, en se couvrant de feuilles timides. Le soleil déjà chaud attiédissait l'air; les promeneurs nonchalants marchaient sur l'asphalte de l'avenue, et les enfants libérés des précautions de l'hiver recommençaient à jouer sous l'œil des gouvernantes groupées pour les bavardages.

Bercée par le mouvement de la voiture, la jeune femme essayait d'analyser ses sentiments et de définir ses intentions. Et elle se débattait dans une si complète incohérence qu'elle en éprouvait comme une courbature cérébrale, prélude de quelque grave maladie intellectuelle. Elle ne se reconnaissait plus elle-même. Il lui semblait qu'on l'avait changée totalement et que c'était une autre qui agissait au rebours de ses goûts, de ses habitudes, sortant brusquement de la ligne de conduite qu'elle s'était tracée et qu'elle avait suivie, jusqu'à ce

jour, non seulement avec régularité, mais avec satisfaction. Et voilà que, tout à coup, elle trouvait absurde ce qui lui avait paru charmant, et haïssable ce vers quoi elle avait tendu avec enthousiasme. Un bouleversement absolu se faisait en elle, et, avec une stupeur qui la paralysait, elle s'en rendait un compte exact.

Mais pourquoi cette volte-face si impossible à prévoir? Que s'était-il passé qui modifiât si profondément le cours de sa vie qu'elle éprouvait un dégoût violent à l'idée de continuer à faire le lendemain ce qui l'avait charmée la veille? Car elle était obligée de constater qu'elle ne prenait plus aucun plaisir à monter l'avenue des Champs-Elysées, dans sa belle voiture attelée de deux chevaux qui soulevaient l'admiration des passants et devant lesquels les arroseurs impressionnés s'arrêtaient de cracher l'eau de leur lance. Termont, venait de la croiser, conduisant à fond de train sa dix- huit chevaux, sans que la courbette de ce gentilhomme, couvert de peaux de bêtes, et masqué d'une effroyable paire de lunettes, lui eût arraché un sourire. Le drag de Joseph Saintré, se dirigeant vers l'hippique, avait passé dans un clair tintement de chaînettes et le baron avait mis à hauteur du chapeau son long fouet, pour saluer la jolie femme, sans que Rose daignât déplisser son front morose. Les hommages, qui la sacraient conquérante, ne lui paraissaient plus délicieux. Elle semblait les mépriser. Et de là naissait le trouble profond qui était en elle. Voyant qu'elle demeurait muette, et renversée

au fond de la vaiture, les yeux à demi fermés, son parrain se hasarda à l'interroger :

— Tu ne bouges pas, tu ne parles pas. Est-ce que tu est souffrante, ma Rosette?

— Non, parrain, pas du tout. Je vous demande bien pardon. J'ai eu une petite absence...

— Vous n'avez pas besoin de vous gêner avec nous, ma chère, fit la comtesse. Moi, personnellement, je ne suis pas folle de la conversation en voiture... On est obligé de hausser le ton. Cela fatigue. La promenade, comme agrément, se suffit à elle-même.

— Évidemment, on ne vous demande pas un discours, répliqua Duburle... Mais quelques petites réflexions, de temps en temps, pour exprimer sa satisfaction d'être avec un bon parrain et une charmante amie. Ça ne serait pas une fatigue... Et c'est gentil ; ça anime !

— Vous êtes vieux jeu, Duburle, fit la comtesse. Vous êtes de l'école aimable du parler pour ne rien dire. Vous proférez des paroles pour rompre le silence ; vous goûtez du plaisir à entendre le son de votre voix...

— Dans ma jeunesse, déclara Duburle, un homme se serait cru d'une impolitesse sans pareille s'il n'avait pas fait la conversation aux femmes avec lesquelles il seirouvait. C'eût été avouer qu'il n'avait rien à leur dire. Et qu'est-ce que c'est, je vous le demande, qu'un homme qui n'a rien à dire aux femmes?...

— Eh bien ! Est-ce que vous ne croyez pas qu'une femme peut très bien n'avoir rien à dire à un monsieur?

— Autrefois, je ne le croyais pas. Je suis bien obligé d'avouer qu'aujourd'hui les hommes et les femmes demeurent volontiers indifférents les uns aux autres... Aussi ça ne fait pas une société très raffinée... On est à peine poli... Le mari laisse la bride sur le cou à sa femme... Il ne s'occupe pas d'elle. Il affecte même de se désintéresser de sa conduite... Vous trouvez ça convenable ?

— Commode, répliqua M^'^Grodsko.

— Ce qui est commode^ manque souvent de tenue. Mais la tenue, c'est aussi bien vieux jeu, n'est-ce pas, comtesse?

— Ne soyez pas amer, Duburle. Vous êtes encore, vous, un homme à gilet blanc, à cravate à pois bleus, et à petites guêtres chamois... Vous vous croiriez déshonoré, si vous retroussiez le bas de votre pantalon . . . Vous incarnez toute une société d'avant le téléphone et l'automobile ...

— Un être préhistorique !

— Nous autres, du dernier tournant, nous vous déplaisons, et vous nous étonnez. Voyez-vous, mon cher baron, chaque époque a ses habitudes et ses manières.

— Il y en a de bonnes et de mauvaises.

— Eh ! Les bonnes sont celles qui paraissent utiles à ceux qui les adoptent.

— Il n'y a pas que l'utilité dans la vie, belle comtesse. Vous faites vraiment trop facilement litière

des traditions, de l'usage et des mœurs, de tout ce qui constitue le code lentement élaboré du savoir-vivre. Il est bien évident que rejeter tout ce qui gène est prompt et facile. Mais ce sont là des pratiques de barbares qui détruisent ce qu'ils sont hors d'élat d'apprécier. Tl est certain qu'il est plus simple de se moucher dans ses doigts que de prendre un mouchoir dans sa poche et de s'en servir proprement. Mais il y a, tout de même, une différence entre le laisser-aller des doigts et le raffinement du mouchoir. Eh bien ! comtesse, aujourd'hui, en matière d'art, de littérature, de politique, d'éducation et le reste, nous en sommes à la pratique des doigts!... Et deux jolies femmes, en voiture avec un vieux monsieur, en viennent à trouver tout naturel que ce vieux monsieur ne fasse pas un effort pour leur faire oublier sa vieillesse par son amabilité. Moi, je vous le dis, je trouve ça très triste.

— C'est la décadence, Duburle î

— Parfaitement. Mais faites attention qu'à toutes les décadences correspondent des révolutions. La société ne peut pas se contenter de la décadence, pas plus que la nature ne peut accepter la stérilité. Le monde n'appartient pas aux impuissants, il est le domaine des laborieux. Si, nous et nos pareils, nous ne sommes plus bons à rien, nous serons remplacés par d'autres, qui seront capables de quelque chose.

— Duburle, vous me donnez la chair de poule î Voilà que vous faites l'apologie du socialisme. Vous annon-

cez le grand soir. Rose, qu'est-ce qu'il a votre parrain? Il tourne à l'énergumène ! Tout ça, parce que vous n'avez pas desserré les dents, depuis une demi-heure . Parlez-lui, ma chère, où il va certainement faire un malheur.

Rose parut se réveiller. Elle se dressa, et regardant son amie :

— Je n'ai pas perdu un mot de votre conversation. Elle m"a beaucoup intéressé. Mon parrain a raison. Notre société est plus qu'à moitié pourrie. Et, sans nous en apercevoir, nous vivons au milieu des ruines. Il n'y a réellement d'intéressant que ceux qui créent.

— Oh! mon Dieu! Je vais répéter cela à votre père et à votre mari. Ils en resteront baba! Est-ce la métamorphose soudaine de votre frère Maurice en homme de travail, qui vous a tourné la cervelle?

Rose rougit, elle vit arriver l'allusion à la rentrée en France de Valentin Raynaud. Elle se hâta de couper la parole à son amie :

— Non ! Non ! Rassurez-vous. Je ne songe pas à bouleverser la société. Vous me demandez ce que je pense des opinions de mon parrain : je vous réponds, voilà tout.

— Vous me répondez que vous les partagez. C'est comme si on avait questionné la princesse de Lamballe , au sujet de Marat, et qu'elle eût répondu : jele trouve agréable .

— Marat ! s'écria Duburle sufifoqué. Marat ! Vous me

comparez, moi, à Marat?. . . Ah ! comtesse, cela passe la plaisanterie ! . . .

L'indignation du baron parut si comique aux deux jeunes femmes qu'elles ne purent se défendre de rire. La voiture entrait dans l'avenue des Acacias. Rose donna ordre à son cocher d'arrêter. Ils mirent pied à terre et parlèrent d'autre chose.

Celui qui jetait un tel trouble dans l'esprit de tous ces mondains, obligés brusquement de réfléchir, n'était pas beaucoup plus calme, et son premier mouvement avait été d'écrire à son ami Evans, resté à Chiquito. La froide raison de l'Américain exerçait sur l'imagination ardente de Valentin une influence décisive. Il avait, au moment grave de la crise passionnelle traversée par Raynaud, su inspirer les fermes résolutions qui avaient amené le départ du directeur de Beaumont. C'était vers lui, tout naturellement, que Valentin se tournait dans son émoi. Mais Evans était à des milliers de lieues, et il fallait attendre la réponse que le paquebot apporterait, et cette attente était mortelle. Les affaires, car ce n'était pas pour son plaisir que Raynaud était revenu en France, absorbaient ses journées. Mais, le soir, il se retrouvait seul, et malgré lui, il ne pouvait se résoudre à ne pas essayer de rencontrer Rose. Les occasions avaient été d'abord difficiles à trouver. L'ingénieur n'appartenait pas au monde dans lequel vivait la triomphante baronne. Mais Folentin s'était pris d'une belle affection pour l'associé d'Evans, et il le

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patronnait avec un zèle qui avait ouvert beaucoup de portes à Raynaud.

Il l'avait présenté à son cercle, et comme Valentin était riche et peu connu, il avait été reçu sans difficultés- Dans le grand monde catholique, si ruiné, Folentin avait parlé de l'ingénieur comme d'un promoteur d'affaires immenses, dans lesquelles il serait possible d'obtenir des participations très lucratives. Raynaud s'était vu rechercher par des gens qui ne l'auraient même pas regardé s'il n'avait pas possédé les pétroles de Ghiquito. Et invité, cajolé, Valentin, qui aurait fui, autrefois, ces salons où se pavanait, caquetait et flirtait le Paris luxueux, charmant et inutile, se laissait entraîner à y paraître, parce que là triomphait Rose.

C'était ce qu'il racontait très sincèrement à Evans dans les lettres qu'il lui écrivait, tout en lui parlant de leurs affaires. Car, si amoureux que fût Valentin, il n'en oubliait pas les intérêts immenses qu'il était venu représenter en Europe. Et le bonheur qu'il éprouvait à suivre Rose dans le monde, ne lui faisait pas perdre de vue les négociations dont l'avait chargé son associé. Et elles étaient d'une importance capitale. En effet, si Valentin et Evans parlaient volontiers des sources de pétrole qu'ils avaient découvertes dans leurs terrains de Californie, ils ne soufflaient mot, ni l'un ni l'autre, d'une découverte singulièrement plus importante, non seulement au point de vue financier, mais encore au point de vue scientifique.

En forant les puits, dans le sol volcanique de leur propriété, parmi des minerais, des débris de roches schisteuses, Valentin avait trouvé des traces dun corps inconnu qui, à l'analyse, avait accusé toutes les propriétés du radium. Des fouilles plus étendues avaient révélé la présence de ce corps, en grande abondance. Et, avec une joie extrême, les deux amis avaient constaté qu'ils possédaient un gisement, peut-être unique, de ces substances si rares et si coûteuses qui servent aux savants à faire des expériences de laboratoire. Valentin, animé par cette découverte, avait soumis les éléments de ce sol extraordinaire à des analyses diverses. Et successivement, il avait reconnu la présence, dans le sol de Chiquito, 'de matières d'une valeur immense dont la plus banale était la topaze, et la plus précieuse le rubis. Dès son arrivée, l'ingénieur s'était mis en rapport avec la plus haute personnalité scientifique française, l'illustre Marcelin. Il avaitindiqué à ce grand homme de bien, qui a doté Thumanité de richesses inestimables, sans consentir à s'enrichir lui-même, tout le parti que les savants pourraient tirer de substances semblables au radium, vulgarisées et mises dans le commerce. Le chinïiste avait souri, et dit doucement :

— Nos jeunes savants sont heureux, vous leur ouvrez, un merveilleux avenir de découvertes... Etesvous un homme d'argent, monsieur Raynaud? Vous pourrez faire une belle fortune...

Valentin expliqua qu'il n'avait qu'un but : servir la cause de la science. Sa fortune était déjà faite, et bien au delà de ses désirs. Le grand homme l'écoutait la tète penchée, comme s'il entendait parler sa propre conscience. Il demanda ensuite à Raynaud de lui envoyer des échantillons de ses produits. Et comme celui-ci sortait d'une boîte des saphirs et des rubis à l'état brut.

— Oh î fit Marcelin. J'ai vu autrefois Frémy fabriquer du rubis comme celui-ci, et qui n'avait qu'un défaut, c'était de coûter plus cher que chez le marchand. Tout peut se recomposer, monsieur Raynaud, dans la nature. Excepté l'homme , cependant, fit-il en souriant, et c'est assez heureux. Car, il y a assez d'hommes sur la terre, voyez-vous, en dépit des statisticiens qui gémissent sur la décroissance de la natalité... Il y a tant de concurrence vitale, que dans le domaine de la science chacun est obligé de se spécialiser, et les connaissances générales bientôt n'existeront plus... Je serai un des derniers qui auront eu des notions sur tout. Mais après moi

Le savant lit un geste vague, et sa tête se pencha un peu plus. Puis il dit à Raynaud :

— Allez voir M. Currie. C'est un homme qui donne les plus belles espérances... Il sera bien content que vous l'approvisionniez de radium. Il pourra étendre ses expériences. Et il en obtiendra certainement de remarquables résultats.

Folenlin, qui savait obtenir les confidences des gens près desquels son instinct lui faisait pressentir des occasions de gain, avait si bien travaillé Raynaud que celui ci s'était laissé aller à lui donner quelques éclaircissements sur les gisements de Chiquito. Le banquier bouleversé par ce qu'il avait compris et surtout deviné dans les explications de Valentin, entrevit de nouvelles mines du Gap. Il mesura ce qu'il y aurait à recueillir, comme bénéfices de toutes sortes, d'une participation avec Evans et Raynaud. 11 la proposa hardiment à Valentin. Il serait le représentant financier des associés, et, dans le cas d'une constitution de société, il aurait la promesse d'être le metteur en œuvre de l'affaire. A cette offre, il trouva l'ingénieur subitement évasif. Il ejssaya de ses malices habituelles. Elles furent sans effet. Raynaud devint fermé et circonspect. En réalité, il ne voulait rien entamer avec Folentin, sans l'assentiment d'Evans. El il doutait que son ami fût disposé à donner à leur entreprise la forme d'une société. Folentin étonné d'abord de la réserve subite de Raynaud avait fini par s'inquiéter. Il se demandait si l'ingénieur n'était pas en train de lui donner un concurrent, en négociant avec une très importante maison anglaise. Une parole en l'air dite par Prévinquières avait causé l'émoi du banquier. Son beau-père lui avait dit : — Valentin part pour Londres. Il va demander une consultation à un des plus habiles prospecteurs des mines d'Afrique, Mikaël Springfield...

LA GONQUËllANTE 473

U n'en avait pas fallu davantage pour faire travailler le cerveau de Folentin, et très perplexe, il s'en était ouvert à sa femme. 11 était entré, un matin, dans son cabinet de toilette, et s'asseyant près d'elle, pendant qu'elle taillait ses ongles avec de charmants petits outils d'acier ;

— Ma chère, je suis préoccupé de mes rapports avec M. Raynaud... Je les voudrais plus intimes... J'ai d'importantes raisons de ménager extrêmement cet ami de votre famille, et je vous trouve peu prévenante pour lui... Si vous vouliez m'être agréable, vous l'attireriez chez vous, en lui montrant plus d'amabilité...

A cette proposition, le rouge monta au visage de la jeune femme. Elle regarda son mari avec des yeux irrités :

— Je pense que vous perdez l'esprit, pour m'adresser une pareille demande... Vais-je vous servir, maintenant, de rabatteur pour vos affaires?... Si vous avez à trafiquer de quelque chose avec M. Raynaud, vous avez un bureau pour l'y chambrer... Mais mon salon ne doit pas servir à ce genre de besogne.

— Chambrer! s'écria Folentin, pourquoi pas dévaliser? Je suis flatté de l'opinion que vous paraissez avoir de mes procédés, en matière com^merciale. Vous seriez, à ce compte, la femme d'un brigand? Détrompez-vous. Il n'en est rien. Je ne vous demande pas de verser des stupéfiants dans le thé que vous servez à

M. Raynaud. Je vous exprime seulement le désir de le voir un peu plus souvent chez vous.

— Vous voulez que je l'invite, c'est bien, je l'inviterai.

— Bon. Mais n'ayez pas l'air de vous acquitter d'une corvée. Mettez y la bonne grâce qui vous distingue, quand ceja vous plaît. . . '

— J'y mettrai de la bonne grâce. Vous faut-il encore autre chose?

— Non. Je me tiens pour satisfait.

— C'est heureux!

Avec une joie vive, Rose se vit, ainsi, mise en demeure de recevoir Valentin dans l'intimité. Elle s'empressa aussitôt de tenir la promesse qu'elle avait faite à son mari. Mais, à sa grande surprise elle se heurta à une résistance très nette de la part de Raynaud. Invité, avec toute la grâce requise par Folentin, l'ingénieur balbutiait des excuses, fournissait des prétextes, et n'acceptait pas. 11 paraissait avoir pris la ferme résolution de ne pas devenir le commensal du mari de Rose. Celui-ci s'aperçut de la froideur avec laquelle Raynaud accueillai t les tentatives de la baronne . Il ne s'en préoccupa qu'au point de vue de ses affaires. Les soupçons qu'il avait eus d'une ingérence étrangère dans les opérations d'Evans et de Raynaud, s'ancra de plus en plus dans son esprit. Et, au lieu de s'en tenir à ces refus, il s'acharna à les vaincre. Rose, cependant, forte des désirs de son mari,' avait prodigué les alten-

ons à Valentin, mais il semblait que plus elle se montrait aimable, moins il s'en montrait reconnaissant. C'est alors que, changeant de méthode. Rose cessa de s'occuper de Raynaud, et se remit à coqueter avec Condoltier.

Un matin, liaynaud, en rentrant à l'hôtel trouva une lettre d'Evans. C'était la réponse à ses' doléances.

(( Mon cher Valentin, tout ce que vous me racontez de votre existence à Paris me prouve que vous avez eu tort de me quitter et de rentrer dans votre pays. Pour faire nos affaires, en Europe, nous n'avions qu'à envoyer Sambeli, qui parle toutes les langues, et qui aurait été un correspondant admirable. Mais, sans oser me l'avouer, vous mouriez d'envie de revoir votre Rose... Eh bien! Vous l'avez revue, plus jolie et plus séduisante que jamais. Et ce que j'apprends par vous me donne des inquiétudes très vives pour votre tranquillité. Une femme, qui se jette ainsi à la tête d'un homme ne peut être qu'une coquette effrontée, à moins que ce ne soit une amoureuse sincère. Jusqu'à preuve du contraire, je crois que c'est une coquette. Et, alors, pauvre Valentin, oii courez-vous ? Ne savez-vous pas ce que vous réserve un petit monstre paré, parfumé, ondulé, vêtu de soie et de dentelles, qui jouera avec votre cœur naïf et le déchirera à coups de griffes, pour

le plaisir de le voir palpiter devant ses yeux. Gomment penser que cette Rose puisse avoir pour vous l'apparence même d'un sentiment affectueux, puisqu'il dépendait d'elle de devenir votre femme, qu'elle a vu que vous l'aimiez et qu'elle vous a laissé partir? Non, mon ami, perdez toute espérance de reprendre cette femmelà. Elle est de celles qui conquièrent, mais non de celles que l'on asservit. L'orgueil me parait être le mobile de toutes ses actions, et il n'en est pas de plus redoutable, car rien ne peut le modérer ou l'affaiblir. Rappelezvous ce que je vous ai dit, un soir, à Tampico, pendant que nous regardions danser les gitanas au son des tambourins. et des mandolines. Une de ces filles s'était brusquement toquée de vous, et parmi les lascives excentricités de sa tlamenca elle vous adressait ses plus brillants regards et ses plus engageants sourires. Vous ne paraissiez pas faire attention à elle, et fumiez distraitement, lorsque, folle de dépit, elle s'élança vers vous et, tout en pirouettant, vous mit son stylet sous la gorge. Et bien ! cette brune Mexicaine, dans sa brutalité amoureuse, était mille fois moins dangereuse que votre Rose avec ses restrictions savantes et ses provocations déguisées. Quand la jeune fille française vous sommait de lui dire si vous pensiez quelle dût épouser Folentin, elle était plus agressive que la femme au stylet en vous signifiant : aime-moi ou je frappe. Et tout ce que vous m'expliquez du manège de son banquier de mari, pour vous attirer dans ses pièges

financiers, jette une clarté plus vive sur les tentatives dont vous êtes Tobjet. Il m'apparaît que la baronne et le baron sont de connivence, pour essayer de mettre la main dans les affaires de Ghiquito. Mais, halte-là ! cette fois. Ceci ne vous touche plus uniquement, je suis visé moi-même. Et vous comprendrez que je veuille intervenir. Tout marche à souhait, ici. Nos ingénieurs sont stylés et conduisent nos entreprises de telle sorte que ma présence n'est pas nécessaire. Je vais donc prendre le bateau pour la Nouvelle-Orléans, et, delà, après avoir été causer avec Simpson, qui propose vingtcinq millions de dollars pour l'extraction du cuivre, je m'embarquerai pour la France. Attendez-vous donc à me voir arriver trois semaines après ma lettre. Je veux me donner un peu de bon temps,, et c'est auprès de vous que je passerai mes vacances. Espérons qu'elles ne seront pas trop tristes. Cher compagnon de mon âge mûr, que j'aime comme un ami d'enfance, laissezmoi espérer que je ne vous re verrai pas malheureux. J'avais réussi à vous consoler une première fois par les passionnantes aventures du travail. Suis-je destiné à cette tâche douloureuse de vous plaindre encore, et de me désoler avec vous ? J'ai quarante ans, Valentin, j'ai beaucoup vu, dans mon existence si agitée et si pleine. Eh bien ! je vous jure qu'il n'y a pas une femme sur la terre qui mérite le chagrin que l'on se fait pour elle. Je vous le dirai de vive voix, d'une façon plus convaincante. En attendant, ne vous tourmentez pas

trop. Et croyez que s'il ne faut que donner des millions, pour que vous soyez satisfait, rien ne pourra m'empêcher d'assurer votre bonheur. Avons de cœur. Evans.» La lettre de Ralph réconforta Valentin. 11 dit à Folentin :

— Je ne puis rien conclure avec vous, en l'absence de M. Evans, mais je suis averti de son arrivée prochaine. Il vous expliquera, lui-même^ ses intentions.

— Ma foi, je suis enchanté de savoir qu'il vient vous retrouver. Je ne sais pas traiter les affaires à distance. Je suis sûr qu'en une heure de conversation nous nous comprendrons mieux qu'en trois mois de correspondance. Je vais annoncer M. Evans à ma femme. Elle sera ravie de lui faire les honneurs de Paris.

La baronne parut beaucoup moins enchantée que ne le prévoyait Folentin. Elle dit au banquier

— Vous allez avoir affaire à forte partie, je vous en préviens. Ce Ralph Evans, que jai vu à Beaumont, chez mon père, est un homme très fort, très froid, qui ne se laissera pas embobeliner par vous... Il est de taille à vous mettre dans sa poche, croyez-moi...

— Vous me jugez donc bien sot? Celui qui roulera Folentin nest pas encore né, soyez-en sûre... Nous verrons ce que pèsera ce fameux Evans, quand je le tiendrai, dans mon cabinet, seul à seul...

— Qu'avez-vous obtenu de M. Raynaud jusqu'ici?

— Ah! Raynaud n'est pas un homme daflaires... C'est un industriel .. 11 ne comprend rien aux combi-

liaisons financières... Sortez-le de ses machines, il n'y a plus personne... Mais Evans... C'est un grand manieur de capitaux... Il me comprendra quand je lui expliquerai le moyen de décupler ses fonds...

— Je me doute qu'il ne vous a pas attendu pour le connaître...

— Bon I II ne sait pas tout ! Et j'ai mes procédés à moi... Accueillez Evans, comme vous avez reçu Raynaud... Et je me charge du reste.

— Très bien. Je continue à amorcer votre souricière... Je ne serais pas étonnée quand les deux associés mangeraient l'amorce, sans se laisser prendre !

— Fiez-vous à moi. Si nous réussissons à entrer dans leurs affaires d'Amérique, vous aurez comme courtage les plus belles perles qu'on puisse trouver à Paris et à Londres...

— Ah ! Si vous me payez, fit Rose avec un dédaigneux sourire, alors ne doutez plus de mon zèle !

Le soir elle rencontra Gondottier, dans une soirée chez Rothsweiller, et, sous les yeux mêmes de Raynaud, elle se montra avec le jeune homme provocante à l'excès. Elle étonna même la comtesse Grodsko, qui ne pût se retenir de glisser à l'oreille de son frère :

— Qu'a-t-elle donc, ce soir? Elle perd la tête! Profile...

Le marquis, froid et sagace, prenait ses avantages, s'imposait à la jeune femme, faisait le vide autour d'elle, et la compromettait aussi complètement qu'il

lui était possible. Puis, tout à coup, l'humeur de la baronne changea. Elle quitta la place où Condottier l'avait bloquée pour un flirt décisif, et passant devant lui, elle se dirigea vers Valentin, qui adossé à une porte, assistait avec une tristesse profonde aux excentricités de celle qu'il aimait. Rose traversa tout le salon, au milieu d'un prélude de musique, appela, d'un geste impérieux de son éventail, lingénieur auprès d'elle, puis lui prenant le bras elle l'emmena dans un coin, le fit asseoir, se mit à causer, pendant que le quatuor exécutait un andante de Mozart. Le marquis n'était pas encore revenu de son saisissement et les assistants de leur surprise que Rose avait entamé avec Raynaud un dialogue aussi animé que celui qu'elle poursuivait l'instant d'avant avec Condottier :

— Je voudrais savoir pourquoi vous me fuyez, ditelle à l'ancien employé de son père. Vous afl"ectez de ne pas me voir... Ce nest pas très aimable.

Il fit un geste de protestation :

— Vous étiez si fort occupée avec M. de Condottier...

— Il fallait venir m'en débarrasser...

— Pouvais-je supposer que cela vous plairait ?

— Vous venez d'en avoir la démonstration.

— Vous êtes capricieuse, voilà tout.

— Si c'est à votre profit, de quoi vous plaignezvous ?

Elle le regardait d'une façon à laquelle depuis long-

temps il ne savait pas résister. Il baissa la tête avec tristesse :

— Pourquoi vous amusez-vous à me tourmenter?

— Est-ce tourmenter les gens que s'occuper d'eux? Beaucoup de ceux qui sont ici, alors, courraient au devant des tourments. Mais je ne les considérerais pas comme très k plaindre.

Elle changea de ton et avec une gravité affectueuse :

— Pourquoi êtes-vous préoccupé ? Est-ce que vous avez des ennuis ?

— Je ne puis pas avoir d'ennuis. Je ne tiens à qui que ce soit, ni à quoi que ce soit.

— Devenez-vous misanthrope ?

— Ma foi, si je n'étais résigné d'avance à toutes les horreurs de l'humanité, je pourrais le devenir, en effet.

— Trouvez-vous si affreux le spectacle que vous avez sous les yeux ?

Elle déploya brusquement son éventail de plumes noires, en disant ces mots^ et à coups pressés en battit sa blanche poitrine. Et de ses épaules sinueuses, serties dans les dentelles de la robe^ Valentin ne pouvait détacher ses regards. Non ! Il ne le trouvait pas affreux le spectacle qu'elle lui offrait. Il le manifestait par une admiration si peu déguisée que la coquette se mit à rire, replia l'éventail qui soulignait toutes ses beautés en paraissant les cacher, et frappant doucement la main tremblante de Ravnaud :

— Il paraît que votre ami Ralph Evans vient vous retrouver ?

— Qui vous a dit cela?

— Mon mari, toutsimplement.il attend, prétend-il, de très brillants résultats d'un tas d'affaires avec vous... Je pense que si vous devez faire la fortune de quelqu'un, ici, vous vous occuperez de mon frère, avant de songer à mon mari... Le baron du Rocher n'a pas besoin de vous pour gagner de l'argent. Il est extrêmement riche. Tandis que le pauvre Maurice n'a pas le sou... Papa est très serré avec lui. Et s'il n'avait pas maman et moi, pour lui garnir, de temps en temps, sa bourse, il serait souvent bien gêné...

— Vous ne m'attendrirez pas sur le sort de Maurice en m'expliquant qu'il ne vit que de vos subsides. Je serais bien plus disposé à l'aider si vous me disiez qu'il est embarqué dans des affaires difficiles...

— La belle malice d'être dans des affaires difficiles? C'est à la portée de tout le monde. Je compte sur vous pour lui en faire faire d'excellentes. Est-ce que vous me refuserez de favoriser mon frère ?

Le ton, dont elle adressait cette demande, l'expression de son visage, tout était si caressant et si doux que Valentin frémit. Il dit d'une voix altérée :

— Vous savez que, rien qu'à cause de votre père, je ne pourrais me dispenser de m'occuper de Maurice...

Elle reprit son air hautain :

— Ah ! Ce n'est que par devoir que vous le ferez ? Vous êtes vraiment bien peu gracieux ! Est-ce dans votre Californie, sur les rives du Colorado, que vous avez pris ces manières-là? Elles sont détestables î Peut-être voulez-vous vous donner des airs bourrus dhomme nouveau et jouer au paysan du Danube? Je vous avertis qu'il faut être encore beaucoup plus riche que vous ne l'êtes pour se permettre un pareil genre !

— Vous savez bien que je suis un ancien ouvrier, sans éducation et sans usage, repliqua-t-il avec amertume.

— Ne vous en vantez pas. Il n'y a pas de quoi. Et on ne le voit que trop î

— Croyez-vous que j'en rougisse? dit-il rudement. Je suis parti de rien. Les flagorneries, dont on m'accable, n'en sont que plus misérables et ne me paraissent que plus mensongères. Je sais bien que je ne puis être qu'un objet de risée pour les gens du beau monde, dont vous êtes. Si je n'avais pas sur moi le reflet de tous les trésors que j'ai laissés là-bas, et qu'on exagère, d'ailleurs, comme toujours, serais-je dans ce salon aristocratique, au milieu de cette réunion de brillants messieurs bien vêtus, bien peignés, qui disent des niaiseries, en essayant d'entraîner à mal les jolies femmes qui les écoutent? Vous-même est-ce que vous prendriez la peine de causer avec moi, même pour me rudoyer, quand j'ose affirmer ma personnalité, après avoir essayé de m'amadouer par des paroles mielleuses, pour que je

LA CONQUÉRANTE iSS

fasse des rentes à votre mauvais sujet de frère? Pourquoi donc me gênerais-je, vis-à-vis de gens qui me mettraient à la porte s'ils ne rêvaient pas de me dépouiller? Est-ce que je puis faire autrement que de leur rendre mépris pour mépris? Si, au fond de leur conscience, ils se disent : Quelle humiliation de tolérer ce cuistre au milieu de nous, je leur répond moi : Quel dégoût d'assister aux platitudes de tous ces vaniteux ! Nous sommes donc à jeu égal, et croyez-moi : avoir l'air de me rabaisser par caprice, après m'avoir porté au pinacle par intérêt, c'est se dégrader soi-même!

Elle l'avait regardé en souriant, pendant cette violente apostrophe. Elle hochait la tête, sans l'interrompre, semblant lui donner raison quand il appréciait si durement les gens qui formaient son entourage intime, et elle-même. On eut juré qu'elle prenait à l'écouter un extrême plaisir. Elle le laissa finir, puis très gaîment elle répliqua :

— 11 est certain que vous êtes incroyablement mal élevé. A moins que vous n'ayiez une raison cachée de malmener les gens qui vous reçoivent avec tant de politesse, il est inadmissible que vous vous livriez sur leur compte à de pareils écarts de langage. Avez-vous une raison ? Dites-la, si vous en avez une. Je serais curieuse de la connaître.

Il eut envie de lui crier :

— Je déchire tout ce monde, parce que vous me l'avez préféré. Je le hais parce que vous l'aimez.

i86 LES BATAILLES DE LA VIE

Et que c'est votre amour qui a fait mon désespoir. II garda assez de puissance sur lui-même pour se taire, et affectant de rire :

— Ohl Voilà bien qui est d'une mondaine! Vous me faites une petite réputation d'originalité. Et aussitôt que j'ai le malheur de penser et de parler autrement que tous les jolis mannequins qui sont vos compagnons habituels, vous m'accusez d'être un sauvage. Mais si je ne suis pas un sauvage, je n'ai plus la moindre raison d'attirer l'attention de vos amis et la vôtre. Et je retourne à ma savane, à mon pétrole et à mes dollars.

Elle le regarda avec une attention profonde, comme pour démêler ce qu'il y avait de vérité dans ses paroles, puis très gravement :

— Valentin, vous avez tort de jouer ce jeu-là avec moi. V^ous feriez mieux de me traiter en amie, comme autrefois, de vous souvenir que j'ai grandi auprès de vous, et que, dans les circonstances les plus graves de mon existence, c'est à votre raison que j'ai demandé avis. Peut-être suis-je à un moment, ou j'aurais besoin encore qu'on me conseillât. Et si vous étiez franc avec moi, je serais confiante avec vous. Est-ce que vous ne voyez rien de ce qui se passe autour de nous?

Elle était sincèrement émue en prononçant ces dernières paroles, et son regard s'était iixé sur le beau Condottier qui l'observait, de l'autre bout du salon, avec un air inquiet et mécontent. Raynaud baissa son front

pâle, il poussa un soupir d'angoisse, puis d'une voix très basse :

— Madame, vous me faites beaucoup d'honneur en me traitant d'une façon si privilégiée. Mais de notre jeunesse, il ne reste que des souvenirs. Vous êtes la femme du baron Folentin et je n'ai à intervenir d'aucune façon dans la direction de votre existence. Vous avez, du reste, un esprit trop décidé et trop clairvoyant, pour avoir besoin de consulter et moi, moins que tout autre. Souffrez donc que je me récuse. En toute autre circonstance, croyez que vous me trouverez toujours à vos ordres et comme un serviteur très humble.

Il s'inclina devant elle, et les yeux baissés il la quitta. Derrière lui, il l'entendit qui disait un peu trop haut :

— Allons ! C'est vous qui l'aurez voulu!

Quand il fut arrivé à l'autre bout du salon, près de la porte de sortie, il se retourna, et la vit qui riait avec le marquis de Condottier. A compter de ce jour, l'attitude de Rose changea complètement à l'égard de Valentin. Elle ne le rechercha plus. Il parut lui être devenu indifférent. Même il y eut dans sa façon d'être, quand elle se trouvait en sa présence, une nuance d'hostilité. Son amabilité pour le marquis de Condottier redoubla, jusqu'à être presque agaçante. Yalentin, lorsqu'il la voyait ainsi, comme énervée, riant fort, parlant bref, et qu'il se rappelait les paroles qui avaient clos leur

dernier entretien, se demandait si elle n'avait pas prétendu le menacer de se donner au beau garçon qui la suivait partout, sans la quitter d'un pas. Et avec une amertume profonde il pensait que Rose ne serait jamais intervenue dans sa vie que pour y apporter le trouble. Que signifiaient ces revirements, qui poussaient la jeune femme des extrêmes de la rigueur aux excès de la bienveillance? Et était-il acceptable de s'entendre dire : soyez mon confident et mon conseiller, ou je me jette dans les bras d'un amant?

Devenir son confident et son conseiller, était-il rien de plus tentant, et en même temps de plus dangereux? Aimant Rose de toutes les forces de son être, pouvait-il vivre auprès d'elle dans une intimité affectueuse, sans souffrir cruellement? Il était trop clairvoyant et trop sage pour ne pas comprendre qu'il n'y aurait pas de pire condition que la sienne. A se taire, il endurerait une torture de tous les instants. A parler... Là, il n'osait plus conclure, tant la jeune femme lui avait paru énigmatique. Aparler, risquerait-il de se faire remettre durement à sa place? Ou bien, et c'était ce qui lui paraissait le plus redoutable, s'exposerait-il à ce que Rose consentît à l'écouter? Il avait pour elle une tendresse tellement pure, que toute déchéance de la jeune femme, même à son profit, serait pour lui une cause de désespoir. Et malgré tant de raisons de s'écarter d'elle, de se soustraire à la torture de la voir braver le qu'en dira-t-on, et provoquer la calomnie, il la suivait des yeux, l'écou-

tail parler, rire, malgré ce qu'il avait à en souffrir.

Un jour qu'il était dans le cabinet de Folentin, et que le hasard avait amené dans la conversation le nom de la baronne, Raynaud ne put se retenir de faire une allusion à la nervosité de la jeune femme. Folentin aussitôt partit en récriminations.

— Vraiment, je vous assure, mon cher monsieur Raynaud que je ne sais ce qu'il faudrait faire pour la contenter. Rien ne lui plait, tout l'ennuie. Elle devient impossible à vivre. Vous savez si je suis un mari exigeant? Je laisse ma femme absolument libre de ses actions. Je n'interviens, auprès d'elle, que pour satisfaire ses désirs. Eh bien! malgré toute ma bonne volonté, je ne puis arriver à lui rendre la vie agréable. Elle est maussade, attristée, ou bien trop exubérante. En somme elle manque d'équilibre. Elle est à la merci de ses nerfs, et vous savez que cela est très mauvais. Je suis vraiment désolé. J'ai peur qu'elle ne tombe malade. J'ai parlé de cet état à mon médecin, qui a hoché la tête en parlant de neurasthénie. C'est ce que ces messieurs de la Faculté disent, quand ils ne savent plus comment s'en tirer. C'est vague, élastique et commode. Mais comment se guérir? Là, ils ont tous une méthode différente qui aboutit au même résultat négatif. J'ai consulté ma belle-mère, qui m'a déclaré que sa fille était une sotte. Ces deux femmes-là, ne se sont jamais bien accordées. Quant à mon beau-père il m'a dit que tout était de ma faute, et a conclu : Faites-

lui un enfant!.... Il est bon, là! Je Tai engagé à en parler à sa fille. Il serait bien accueilli! Un enfant! Et le temps de l'avoir, au milieu des fêtes, des déplacements, des occupations sans nombre qui dévorent la vie. Et, cependant, il a peut-être raison. Si j'avais un peu de résolution je partirais avec ma femme pour Blois et j'irais m'enfermer, pendant un an, au Rocher. Avec le téléphone et le chemin de fer, je m'en tirerais pour mon compte, et il serait possible que Rose s'en trouvât bien pour le sien. Seulement, accepterait-elle de m'accompagner?

— Vous n'avez qu'à le lui demander. Vous saurez à quoi vous en tenir.

— Je crois qu'elle me rirait au nez. Et si elle le racontait à ses amis, je deviendrais ridicule.

— Qu'est-ce que cela pourrait bien vous faire?

— Vous en parlez comme un homme qui arrive des Pampas. Plutôt cent fois être odieux que ridicule !

Valentin ne répliqua pas. Il regarda avec tristesse cet homme qui pouvant, sans doute, assurer le salut de sa femme, par un acte de franchise et d'énergie, se l'interdisait à lui-même, pour des motifs de puérile vanité. Il craignait qu'on le plaisantât. Il préférait se montrer indifférent, et peut-être devenir coupable. Quel devait être la destinée de la pauvre Rose prise entre ce fantoche imbécile et le cauteleux et pervers Condottier? Gomment échapperait-elle aux dangers que lui créaient

la sottise de l'un et la duplicité de l'autre? En son âme et conscience, Uaynaud trouva, à cette minute même, des circonstances atténuantes à la conduite de la jeune femme. Il la plaignit, sincèrement, et se demanda s'il était brave à lui, quand ses protecteurs naturels, père, mère, mari, l'abandonnaient, de ne pas lui prêter assistance. Elle s'était, en somme, rapprochée de lui, comme d'un soutien énergique, et s'il la repoussait, lui aussi, n'irait-elle pas à sa perte? Il prit la résolution de la surveiller et de la défendre, si c'était possible, au risque même de sa propre tranquillité. Il décida de lui faire le suprême sacritice de son repos. Et cela, sans arrière-pensée d'égoïste tendresse, sans spéculation sur la reconnaissance qu'elle lui devrait pour son dévouement. Folentin, étonné d'un si long silence, frappa un petit coup sec avec un coupe-papier sur le bureau :

— Cela vous rend rêveur, mon cher monsieur Raynaud, dit-il, il y a de quoi! Voyez-vous, si vous vous trouvez en butte, comme c'est immanquable, aux obsessions des gens bien intentionnés qui voudront vous marier, n'épousez pas une mondaine . Prenez une jeune fille simple et toute unie. Les femmes qui attirent les regards, par leur éclat, leur charme, leur beauté, sont exquises dans le monde, mais elles sont insupportables dans l'intimité. N'ayez pas une femme pour les autres, mon cher, ayez une femme pour vous !

— Je vous suis fort obligé de vos conseils, répondit

Valentin, mais j'ai pris la ferme résolution de ne me marier jamais.

— Oh ! Oh! Et vous n'avez guère plus de trente ans. Déception de cœur, hein? Eh! Je comprends maintenant le voyage d'Amérique. Fichtre! mais voilà une cruelle qui vous a valu une jolie aubaine. Sans son refus, vous n'alliez pas à Chiquito, et vous passiez à côté de la fortune.

— Je ne l'aurais pas regrettée.

— Ça ne vous intéresse donc pas cette affaire si belle?

— Si, en tant qu'organisation industrielle, mais, en tant que rendement financier, point du tout.

— Ohl Comme nos caractères diffèrent! Moi, je me serais passionné pour les spéculations dont cette entreprise aurait pu être le point de départ... J'aurais voulu en tirer tout ce qu'elle possédait de produits exploitables, puis en décupler la valeur, par la mise en actions. Quelle sensation délicieuse que de travailler une affaire, de la triturer, de l'élargir, de la gonfler, comme un ballon gigantesque, de la lancer alors aussi haut quelle peut aller, et puis de la voir planer, colossale dans l'air. Et de penser : Tous ceux qui le regardent, le nez au vent, et qui l'admirent, se disent : C'est Folentinqui est le promoteur de cette œuvre gigantesque, et ils m'envient. Voilà une satisfaction pour l'amour-propre, une jouissance pour l'orgueil. Tenez, je n'en connais pas de plus vive et de plus complète.

Valentin sourit :

— En effet nous ne voyons pas du tout les choses sous le même angle. Moi, je ne trouve de plaisir qu'à organiser, à assurer la marche régulière, mécanique, pour ainsi dire automatique d'une entreprise, et à lui procurer le rendement industrielle plus intense dont elle soit susceptible. Une fois cela fait, je partagerais volontiers les bénéfices obtenus avec les collaborateurs, contremaîtres, ou ouvriers, qui m'auraient aidé à les réaliser.

— Mais, mon cher, cria Folentin, vous êtes un gâtemétier. Et de plus un abominable socialiste! Quoi! partager les bénéfices, donner le produit de votre ingéniosité, de votre savoir-faire, à ceux qui ne vous auraient apporté que l'appoint de la force brutale. Attribuer aux bras et aux jambes, une valeur égale à celle du cerveau? Vous n'y pensez pas !

— J'y pense beaucoup et Evans aussi.

— Mais ce sont les gens comme vous, reprit Folentin avec désolation, qui pervertissent la conscience humaine, en dérogeant aux principes sociaux les mieux établis, et qui donnent à la classe ouvrière un espoir qui ne pourra pas se réaliser. Parce qu'il vous plaît de vous livrer à des fantaisies économiques pareilles, est-il juste que le monde capitaliste soit ébranlé par les convoitises que vous éveillez dans l'obscur cerveau des travailleurs? Tout cela est chimérique, laissez-moi vous le dire, et agir comme vous rêvez de le faire serait

d'une imprudence folle. Vous risquez, enouvrantrécluse aux appétits de la masse, de provoquer une inondation de la société tout entière. Vous ne pourrez plus refermer le barrage, ni nous non plus. Et nous serons submergés ! Voilà comment tout se compromet et se perd, mon cher monsieur, par la faute de philanthropes hasardeux qui, sous prétexte d'améliorer le sort de l'humanité, amèneront le retour de la Jacquerie!

— Calmez-vous, monsieur le baron, dit gravement Raynaud. Ce n'est qu'en Amérique que nous opérerons. Vous aurez le temps de vous prémunir en France.

— Voyez-vous, mon cher, vous feriez mieux de me laisser créer un syndicat, avec cinq de nos financiers que je sais, afin de mettre Chiquito en actions. Cette solution serait plus avantageuse pour tout le monde.

— Vous en parlerez à Evans.

— Vient-il pour quelque temps à Paris?

— Il s'y fixera je pense. Il m'a chargé de lui trouver une habitation.

— Qu'est-ce qu'il souhaite? Un hôtel? Quartier neuf? Quelque chose de très moderne?

— Non, une vieille demeure, avec un jardin, dans un quartier tranquille. . .

— Faubourg Saint-Germain, alors? Tiens! Condottier veut vendre son hôtel... Ce serait une bonne affaire pour lui.

Raynaud avait froncé le sourcil. Folentin s'en aperçut:

— Vous n'aimez pas. le marquis? Je comprends cela.

LA CONQUÉRANTE 19o

11 est si différent de vous. Ce n'est pas un méchant garçon... un peu léger. Il a bien besoin d'argent. Cela lui rendrait service.

— Je n'ai aucune raison de m'opposer à cette négociation... Je m'y prêterai, au contraire, très volontiers.

— A la bonne heure... Je lui en parlerai, si vous voulez...

— Comme il vous plaira.

Raynaud quitta Folentin sur cet aquiescement et ne pensa plus à la proposition qui lui avait été faite. Mais trois jours plus tard, comme il passait dans les Champs- Elysées, il croisa le marquis de Condottier qui descendait l'avenue, en conduisant son phaéton. Le jeune homme vivement fît tourner l'attelage, rangea la voiture au bord du trottoir, et jetant les guides à son cocher, il sauta à terre. Valentin s'était arrêté. Le marquis alla à lui, la main tendue, le visage souriant, avec son amabilité coutumière, et tout de suite :

— Je ne vous dérange pas? Vous n'êtes pas à l'heure?

— Non. Je rentrais chez moi. Mais rien ne presse.

— Alors, voilà : Folentin m'a parlé du projet de votre ami M. Evans d'habiter, à Paris, une maison à lui, dans un quartier paisible. J'ai, justement, un hôtel que j'habite seul, depuis que ma sœur, la comtesse Grodsko, s'est installée rue de Tilsitt, afin de recevoir son mari. Cette vieille demeure est bien grande pour moi. A vous dire vrai, je m'y ennuie. Et je préférerais habiter du côté du bois de Boulogne.

— Mais n'avez-vous pas, dans votre hôtel, d'importantes collections d'objets d'art?

— Il me reste des tableaux et de très beaux meubles. Jai déjà fait, il y a deux ans, une lessive de mes bibelots du XVIII'' siècle. Si les tableaux et les meubles faisaient l'affaire de M. Evans, je les céderais, en même temps que riiôtel. Il y a notamment des tapisseries, qui ont été données par le Régent au maréchal de Condottier... Elles ont une grande valeur... On en tirerait beaucoup d'argent en vente publique. Mais ce serait dommage de les déplacer.

— Eh bien! Nous verrons, à la fois l'hôtel et les meubles... Je demanderai à M. Folentin de maccompagner.

— Il n'y connaît rien, fit Condottier. Sa femme, à la bonne heure!

Ils marchaient, tout en parlant, sur Tasphalte de l'avenue, se dirigeant vers l'Arc de triomphe.

— Avez-vous de grandes prétentions? reprit Valentin.

— Je vous laisserai le tout pour deux millions cinq cent mille francs.

— Combien est-ce de plus que ça ne vaut ? demanda froidement l'ingénieur.

— Eh! fit le marquis, avec un sursaut, me prenezvous pour un marchand?

— Non! Avec un marchand, ce serait moins cher. Condottier se mita rire :

— Allons! il faut vous prendre comme vous êtes, vous autres gens d'affaires.

— Exactement comme nous vous prenons, vous autres gens du monde.

— Vous nous croyez plus malins que nous ne sommes. Mais, parlons franchement, croyez-vous que pour un Américain, s'installer à l'hôtel Gondottier, dans les meubles où Philippe d'Orléans s'est assis, se regarder dans les glaces où se sont reflétés les visages de mesdames de Phalaris et de Parabère, cela ne coûte pas un supplément de prix? Il faut payer l'origine, monsieur Raynaud, elle choix et le goût! On ne se loge pas au faubourg Saint-Germain, dans un vieil hôte patrimonial, comme on descend dans un hôtel à voyageurs de Gincinnati.

— Monsieur le marquis, quand on a de quoi payer l'hôtel patrimonial, les meubles historiques, les souvenirs, et le reste, on s'y installe à son gré, et on met ses pieds sur les fauteuils du Régent. Ge n'est plus qu'une question d'argent, dans un pays où tout s'achète, parce que tout se vend.

Gondottier regarda Raynaud, értonné de la rudesse de sa réplique, puis il fît un geste d'insouciance, et avec un léger sourire :

— Alors, mon cher monsieur, il faut payer sans marchander.

Il salua l'ingénieur et dit :

— Je serai à votre disposition pour visiter, quand il

VOUS plaira. Vous n'aurez qu'à me prévenir la veille. Mais, croyez-moi, demandez à la baronne du Rocher de vous accompagner. Elle vous fera apprécier la valeur de ce que vous examinerez.

Il fit signe à son cocher d'arrêter, et montant sur le siège de son phaéton, il partit au trot cadencé de ses deux chevaux. Raynaud, pâle de son émotion contenue, le regarda s'éloigner, élégant et insouciant. Il pensa : Cet homme est singulièrement plus maître de lui que je ne le suis de moi. J*ai été agressif, presque insolent avec lui, et il n apas eu l'air de s'en apercevoir. Il m'est supérieur par là. Que de progrès j'ai encore à faire pour ne plus paraître un rustre sans éducation.

Il eut un mouvement de fureur : Faut-il donc ressembler à ce pantin gracieux et frivole pour plaire à Rose? Voilà pourtant l'espèce d'homme qui fixe son attention. Ah! Plutôt ne jamais compter pour elle, que de me modeler sur ce fat imbécile !

Le soir même, à l'Opéra, pendant la représentation de V Etranger au moment ou l'admirable Bréval, de sa voix chaude, chantait la belle phrase de la Mer, Gondottier se glissa dans la loge de Folentin. lî serra la main du baron, s'inclina devant Rose, qui de son éventail lui désigna la place auprès d'elle, et sans le moindre respect du plaisir des spectateurs voisins, il se mit, entre haut et bas, à causer avec ses amis :

— J'ai rencontré le seigneur Raynaud, tantôt, et je lui ai fait mes offres de service. Il viendra voir ma mai-

LA CONQUÉnANTE 199

son et son contenu, au plus prochain jour. Il n'est pas aimable, décidément, cet estimable prolétaire.

— Il n'a pas besoin d'être aimable, grogna Folentin. Il est millionnaire...

— Mon cher, vous raisonnez comme une caisse publique, dit Rose. La fortune ne peut se faire excuser qu'à force de bonne grâce. Un homme riche, qui n'est pas aimable, est le type parfait du goujat. Aussi je pense que le marquis se trompe sur le compte de M. Raynaud...

— Ma chère baronne, je vous en prie, n'attachez aucune importance à ce que j'ai dit. Je sais que le personnage en question à l'heur d'être dans vos bonnes grâces...

— Vous tombez bien! Nous sommes à peu près brouillés...

— Et depuis quand? demanda Folentin, avec inquiétude.

— Depuis la dernière fois que nous nous sommes parlé.

— Ma chère, je vous avais priée d'être pleine d'attentions pour M. Raynaud. Voilà comment vous déférez à mes désirs... Entin, heureusement, moi, je suis fortbien avec lui. Gela compense.

— Tout à fait! dit Rose avec un ironique sourire. Elle se tourna vers Gondottier : Alors il va vous acheter vos petites affaires?... Est-ce que vous avez encore quelque chose de présentable?

— Comment! Mais j'ai des pièces hors ligne... Si vous aviez voulu venir chez moi, je vous les aurais montrées... Et bien d'autres choses encore !

— Dites donc, vous en avez un toupet de me dire ça devant mon mari !

— Qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse ? Ah ! Il est bien tranquille, Folentin...

— Très tranquille, dit le banquier. Allez chez Condottier, ma chère, allez avec Raynaud, ou toute seule, si cela vous plaît mieux... Ce sera un étage de moins que chez la comtesse...

— Mais...

Rose s'arrêta. Elle s'apprêtait à dire à Folentin : Mais la comtesse Grodsko n'habite plus l'hôtel Gondottier,elle est installée, depuis un mois, ruedeTilsitt. Un coup d'oeil du marquis lui ferma la bouche. Aussitôt elle rougit de s'être interrompue et voulut poursuivre son explication, puis elle craignit d'avoir l'air de prendre trop de précautions contre Condottier. Par orgueil elle se tut. L'acte finissait. Folentin sortit, laissant sa femme en tête-à-tête avec son ami :

— Voilà Folentin qui s'en va sur la scène, fit le marquis d'un air railleur.

— Il a bien raison, si ça l'amuse, dit froidement Rose.

— Et vous, ça ne vous ennuie pas?

— Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Est-ce que c'est toujours cette jolie brune, qui danse avec Zambelli, dans la Maladella, qu'il entrelient?

— Oui, la petite Giulietta Ferico... C'est ce que nous avons de mieux dans le corps de ballet, en ce moment... Vingt ans, une gorge de marbre, des yeux bleus et l'art de s'en servir...

— J'imagine que le baron est trompé, comme il convient ?

— Pas tant qu'il le mérite! La justice immanente compte sur vous pour cela.

— Insolent !

— Ah ! Voyons ! Vous ne vous figurez pas que les revanches naturelles que Folentin doit à la société, pour être le seigneur et maître de la plus ravissante femme de Paris, seront prises, parce que la petite Ferico aura batifolé avec le jeune Croix-Dieu...

— Ah! C'est Croix-Dieu?...

— Pour le moment...

— Tout seul ?

— Oui, cette ballerine prétend se conduire en femme du monde, et n'a voulu qu'un amant à la fois !

— C'est bien la chance de mon mari. Tout lui réussit !

— Vous ne faites pourtant rien pour ça !

— Ce n'est pas votre faute !

— Vous pouvez le dire !

Le marquis s'approcha, et, parlant de tout près à la jeune femme :

— Voyons, Rose, soyons sérieux. Il est temps de vous apitoyer, mon supplice a assez duré. Voilà trois ans que vous me tenez le bec dans l'eau...

— Oh ! VOUS l'avez bien sorti un petit peu...

— Juste ce qu'il fallait pour ne pas me rouiller... Mais vous, qu'est-ce que vous fartes de votre jeunesse et de votre beauté? Vous savez que Folentin ne vous a épousée que par vanité. 11 n"a pour vous qu'une tendresse légale et une affection notariée. .. Cela vous suflit ?

— Très bien !

— Mais moi, voyons, moi?

— Eh bien ! vous, voyons, vous, qu'avez-vous à réclamer? Je suis très gentille, très aimable, très expansive. Je vous distingue, parmi tous vos concurrents. Je ne peux pourtant pas, lorsque la ballerine de mon mari se conduit comme une femme du monde, me conduire, moi, comme une ballerine?

— Vous seriez si bien, dans ce costume-là !

— Qu'en savez-vous ?

— Tiens ! Je vous connais, vous vous décolletez assez pour qu'il n'y ait pas de déconvenue possible.

— Il n'y a pas que le haut.

— L'autre jour, en descendant du Drag de Thièblin, vous m'avez montré vos jambes jusqu'aux jarretelles... Ah! qu'elles sont jolies !

— Mes jarretelles ?

— Non, vos jambes.

— Monsieur de Gondottier, vous êtes insoutenable !

— Je ne tiens pas à être soutenu. Je veux me laisser aller, sans retenue, et sans frein. Et vous dire des horreurs qui prédisposent à la luxure.

— Etes-Yous bête ! lit la baronne en riant.

— Oui, je suis bête. Je le sens, je le sais, mais je n'en rougis pas, parce que c'est à cause de vous. Écoutez-moi sérieusement, pendant cinq minutes, vous verrez bien que je vous aime. Toutes les billevesées que je dis, c'est pour cacher mon émotion véritable. Je ne puis mapprocher de vous sans trembler de désir. Je n'ai jamais adoré d'autre femme que vous... Votre image, qui emplit mon cœur, en a chassé tous les souvenirs heureux... Vous y régnez solitaire, maintenant, et je souffre» de vous vouloir si passionnément et de ne pouvoir pas vous obtenir.

La jeune femme se détourna un peu et laissa tomber son regard sur le beau garçon qui lui parlait si tendrement et qui paraissait sincère. Elle eut un sourire, et d'un ton plus doux :

— On dirait, ma parole, que vous pensez ce que vous dites.

— Si je le pense! Vous n'en doutez pas. Voyons, Rose, soyez bonne pour moi, ne me faites pas souffrir plus longtemps. Qu'est-ce que vous espérez, qu'est-ce que vous attendez ? Votre mari vous dédaigne et vous trahit, mais cela, ce n'est rien, c'est la coutume. Quelle compensation pouvez-vous obtenir de la vie ? Déjà vous êtes lasse de vos triomphes mondains. Vous vous rendez compte de leur inanité. Eh! Quoi! Toujours les mêmes luttes d'élégance et de beauté ? Toujours les mêmes victoires, sans sécurité et sans repos ? Tourner

dans le même cercle de fêtes et de plaisirs, comme un cheval dressé dans un cirque, au bruit des fanfares et des applaudissements, puis rentrer dans l'obscurité et le silence. Des quarts d'heure de satisfaction, et des jours entiers de lassitude, de vide et d'écœurement. Voilà à quoi vous employez votre jeunesse, hélas, et moi la mienne. Ne voulez-vous pas les unir Tune à l'autre, pour en faire une affection véritable, sûre, qui occupera tous les moments que ne réclamera pas l'exis- 'tence publique que nous menons tous les deux? Ce serait si doux, un bonheur caché, mystérieux, mettant nos cœurs et nos intelligences en commun, et qui nous permettrait d'attendre, avec sérénité, l'avenir et ses déceptions. Ce n'est pas une liaison d'un jour que je vous offre, ma fidélité passée vous est un sûr garant de ma constance future. Nous achèverons notre jeunesse ensemble, Rose, et quand le plaisir nous aura quittés, il nous restera l'affection sincère et la mutuelle confiance, pour occuper notre vie. Ne le voulez-vous pas? Il était bien séduisant, bien entraînant, à cette heure qu'il comprenait décisive, le beau Condottier. Jamais il ne s'était livré ainsi, avec cette fougue et cette ardeur. Dans l'âme douloureuse et attristée de Rose ses paroles apportaient un renouveau d'espérance. La jeune femme eut l'illusion que les promesses 'qui lui étaient faites si doucement pourraient se réaliser. Elle prêta une oreille plus complaisante aux paroles captieuses qu'elle entendait. Le marquis sentit qu'il pre-

liait l'avantage, que l heure était propice et ne se retrouverait peut-être plus' telle, de longtemps. Il redoubla son efTort :

— Je voudrais vous bien convaincre que vous êtes dupe (les autres et de vous-même, en repoussant toutes les joies que la vie vous offre. Quels regrets vous vous préparez, et comme vous maudirez votre aveuglement. Le moment d'être heureux est si fugitif. Sait-on ce que demain nous prépare ? Et n'est-ce pas la pire des conditions que de vieillir seule, sans un ami fidèle, le cœur vide et desséché? Qui vous saura gré de votre résistance ? Vous m'aurez causé le chagrin le plus cruel, et quel bénéfice en tirerez-vous pour vous-même? Votre mari le saura-t-il seulement? Et s'il l'apprend, ne trouvera-t-il pas votre immolation toute naturelle? Qui sait, il en rira peut-être î

Condottier s'arrêta. Il venait avec surprise de constater que Rose ne Técoutait plus. Une phrase avait suffi à rompre l'accord qu'il avait su créer entre la jeune femme et lui. Il avait dit : « Qui vous saura gré de votre résistance? » Et brusquement la grave et pensive figure de Raynaud s'était évoquée aux yeux de Rose. Allait-elle s'exposer à rougir devant lui ? Qu'importait que Folentin n'appréciât pas la rigidité de ses principes? Etait-ce de son opinion quelle se préoccupait ? Pour qui combinait-elle tous les actes de -sa vie, depuis quelques semaines? Qui exerçait sur ses pensées une influence décisive? Pour qui tenait-elle à

se défendre de toute faiblesse ? En un instant, elle se reprit. Ecouter les paroles d'amour que Condottier lui faisait entendre, c'était déjà glisser sur la pente mauvaise. Et elle ne le voulait pas. Elle parut sortir d'un songe, et regardant Condottier avec des yeux froids, elle dit :

— Eh bien ! Vous ne m'accuserez pas de vous avoir coupé la parole. J'ai laissé à loisir couler les flots de votre éloquence. Vous m'avez chanté la romance à Madame, n'est-il pas vrai, avec toutes les fioritures que peut inspirer un amour exalté. Je vous ai. écouté, consciencieusement, et je ne suis pas troublée du tout. J'applaudis à votre verve, je loue votre virtuosité, mais pour ce qui est de l'émotion, il faudra, mon cher monsieur, repasser un autre jour : elle est absente.

Le marquis, tremblant de rage, retrouvait devant lui, la Rose railleuse et insensible qui le désespérait, depuis si longtemps, et que, pendant quelques minutes, il avait espéré échaufî'er et convaincre. Une vague de sang lui monta au visage et l'aveugla. Il fut tenté de saisir, devant tout le public, la cruelle dans ses bras, pour la compromettre à tout jamais. Un reste de sagesse l'arrêta. Il poussa un soupir profond, et montrant à la jeune femme un visage bouleversé, il murmura :

— Vous êtes sans pitié ! Que faudra-t-il donc pour être cru de vous ?

— Eh ! Je vous crois. Vous êtes hors de vous, votre

émotion n'est pas feinte. On ne rougit pas et on ne pâlit pas à volonté, comme vous venez de le faire. Mais, franchement, est-ce une raison pour que je vous accorde toutes les choses plus que légères que vous me demandez? S'il fallait oublier ses devoirs chaque fois qu'on a affaire à un homme impressionnable et qui vous le prouve, mais il n'y aurait plus d'existence possible. Voyons, mon cher ami, réfléchissez. Quel rapport y a-t-il entre vos désirs et mes convenances personnelles? Il faut pourtant que je consulte un peu mes préférences? Vous ne voulez certainement pas que j'abandonne toute retenue, uniquement pour vous être agréable?

Il ne répondit pas, et détourna son visage. Elle eut pitié de lui :

— Allons î C'est le grand désespoir ? Nous n'avons même plus la' force de nous plaindre ? Ne me laissez pas croire que vous êtes si affligé. Je vous ai parlé comme j'ai coutume de le faire. Vous ne vous en fâchez pas, d'ordinaire. Aujourd'hui, vous boudez ?

Il hocha la tête, et sut montrer des yeux où il avait amené habilement des larmes. Elle lui tendit la main :

— Je neveux pas que vous ayez du chagrin. Cela serait absurde. Vous me demandez de cesser d'être une honnête femme .Je ne le veux pas. Je serais une détestable maîtresse, et je suis une amie excellente. Contentez-vous de mon amitié. Je vous la donne sincère et sans réserve.

:iÛS LES BATAILLES DE LA VIE

Il prit la main qui s'offrait à lui, la baisa vivement avec un élan passionné, puis se levant, il salua la jeune femme, sans un mot de réponse et sortit. Sur le seuil de la loge, il croisa Folentin, qui rentrait l'air guilleret :

— Eh bien ! marquis. Déjà parti? Et au moment où j'arrive?

— La baronne est trop dure pour moi, mon cher, j'aime mieux m'en aller.

— Ah ! mon ami, dit Folentin, à qui le dites-vous? Cette femme-là est terrible ! Excepté moi, personne n'aurait pu en venir à bout !

Et souriant, radieux, il ferma la porte de la loge.

La sévérité que la baronne du Rocher avait montrée à Condottier ne la disposa pas à l'indulgence pour Raynaud. Elle affecta vis-à-vis de lui une indifférence méprisante, puis comme il paraissait n'y pas prendre garde, elle devint aggressive et lui dit des choses désobligeantes. Une s'en émut pas davantage, et même il porta l'irritation de la jeune femme au suprême degré en ayant l'air satisfait de se voir si mal traité par elle. Cette attitude, dont elle ne comprenait pas les hautes et délicates raisons, jeta le trouble, dans l'esprit de Rose. Ne s'était-elle pas trompée sur les sentiments deYalentin et l'amour dont elle avait toujours été convaincue qu'il brûlait pour elle n'était-il pas une imagination pure ?

Elle ressentit un violent mécontentement. Que devait penser Raynaud, s'il n'était pas épris, de l'abandon qu'elle lui avait montré et de ses confidences un peu plus qu'amicales ? Elle se demanda, pleine d'inquiétude, si elle était bien maîtresse de sa pensée, et si, dans ses marivaudages avec Condottier, comme dans ses

explications avec Raynaud, ne se trahissait pas du désordre d'esprit ? Le parfait équilibre de ses facultés était-il donc rompu, et allait-elle agir, désormais, au gré de l'heure présente, sous l'impulsion de ses sentiments immédiats? Elle se sentit moins sûre d'ellemême, et l'orgueil qu'elle tirait de cette rectitude de sa volonté, souffrit à se sentir amoindri par le doute. L'état moral dans lequel elle se trouva, pendant quelques jours, fut véritablement misérable. Elle s'enferma chez elle, ne voulut voir personne, se dit malade, et resta dans le demi-jour des rideaux baissés, à méditer sur sa situation. Elle ne la trouva pas brillante et désespéra de l'améliorer. A cet esprit hardi et résolu, ce qui pesa le plus fut la certitude que l'avenir ne sérail pas meilleur que le présent. La route sur laquelle son destin l'avait engagée ne permettait aucun repos, nul recueillement. Elle n'y devait avoir pour compagnes que la frivolité et l'indifférence. Pas un ami sincère, des partenaires de plaisir et des associés de fêle. Elle se demanda, si elle élait malade, incapable de se mouvoir, sur qui elle pourrait compter pour la soigner et lui tenir compagnie. En dehors de sa mère, bien sèche et bien froide, de son père, si occupé, et de son mari, accaparé par la vie élégante et les affaires, qui lui témoignerait de l'intérêt? Qui viendrait s'installer auprès d'elle, pour l'aider à supporter la longueur des journées? Elle ne trouva personne. Toutes ses relations étaient artificielles, basées sur des échanges de poli-

LA CONQL'KKANTE 211

tesses et de distractions. Nulle tendresse, chaude, ferme, et dévouée. Son parrain, peut-être, lui prouverait un peu d'affection, ferait ses commissions et passerait volontiers une heure auprès d'elle, entre une visite à l'exposition du jour et la partie de bridge au cercle. Et c'était tout.

Elle sentit l^rrémédiable isolement qu'avait fait autour d'elle sa vie factice, toute en décoration et en représentation. Un découragement profond la saisit. Dans ce moment de détresse, si Gondottier s'était présenté, avec ses phrases câlines et ses promesses insidieuses, il aurait peut-être triomphé. Mais, heureusement pour elle, le marquis ne la jugeait pas si désemparée. Il était resté sous l'impression de sa raillerie et de son indifférence. Il la traitait de coquette, et sans démêler tout ce qu'il y avait de réel désespoir dans ce cœur qui se débattait contre les tentations perverses, il ne songeait qu'à se venger de l'affront dernier que Rose lui avait infligé. Il était revenu à ses anciens projets. Il voulait s'emparer de la jeune femme, la plier à son caprice, et la garder ou l'abandonner, suivant qu'il éprouverait plus de plaisir à l'aimer ou à la désespérer.

Dans tous les cas, il se jurait bien qu'elle serait sa victime. Et dévoré de rancune, il cherchait une occasion qui ne pouvait manquer de se produire. Un bon piège très simple, pour y faire tomber cette insolente, et la tenir à sa merci. Là il la paierait, en un

instant, de toutes les liumiliations qu'elle lui avait fait subir. Il avait tout d'abord pensé àrecourir à sa sœur, et à se ménager rue de Tilsitt un tête-à-tête avec la baronne. Mais c'était trop risqué : il compromettait M^^Grodsko, donnait à sa revanche une véritable allure de guetapens. Il n'en était pas encore là. Sa fierté répugnait à une manœuvre si déloyale. Un plan s'offrit à son esprit, suggéré par son entretien avec Raynaud, et qui consistait à attirer Rose chez lui, sous prétexte de visiter l'hùtel en compagnie de l'ami d'Evans. Mais il fallait rencontrer l'occasion opportune. Le rêve pour lui eût été de faire convoquer Rose par Raynaud, et de s arranger pour que celui-ci ne vint pas retrouver la jeune femme. Il était ainsi à couvert, paraissait ne profiter que d'un hasard heureux. Mais l'arrangement de cette combinaison ne se présentait pas. Kt il attendait une circonstance favorable avec l'air indifférent d'un chat qui guette une souris.

M""*^ Grodsko, sans que son frère lui eût donné le mot, intervint dans l'intrigue que le marquis préparait de longue main. Elle arriva un soir, chez Rose, pour prendre une tasse de thé, accompagnée, pour la première fois, par le comte qui traversait Paris, venant de Vichy, et retournant dans ses forêts de Styrie. Le magyare n'était pas du tout conforme au portrait que la baronne Folentin s'était fait de lui. Il n'était point grand, ni fort, ni moustachu. Il offrait l'aspect d'un professeur d'Université allemande, portait des

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lunettes, avait la barbe rare, le teint pâle, et des yeux bleus. Folentin que sa femme avait appelé par le téléphone, sachant combien le banquier tenait à entrer en rapport avec les étrangers très riches, causa une demiheure avec le comte et demeura stupéfait de l'étendue de ses connaissances. Agronomie, musique, exploitation de mines, peinture, sociologie, chasse, sur tous les sujets, le Hongrois s'exprima avec compétence et clarté, dans une langue très claire, avec un accent allemand très prononcé. Pendant ce temps, dans un petit cercle de femmes, la comtesse disait :

— Il est probable que nous allons vendre notre hôtel du faubourg Saint-Germain. Le comte Ta visité, et y a conduit l'ambassadeur de Hongrie, qui n'est pas satisfait de son installation. Aussitôt que Son Excellence aura écrit à Pesth et aura reçu les instructions nécessaires, l'affaire va se traiter...

— Eh bien î fit Rose, et M. Evans ?

— Qui ça, M. EvanS? demanda la comtesse.

— L'associé de M. Valentin Raynaud, pour qui mon mari avait négocié avec votre frère...

— Ah ! ma chère, je ne connais pas ce projet-là. S'il , est réel, votre M. Raynaud fera bien de ne pas lambiner, parce que la concurrence est sérieuse. Naturellement ce sera le premier qui marchera qui aura des chances...

— 11 faut le dire au baron... Vous savez quelle importance il attache à toutes les combinaisons qu'il a

préparées... C'est l'axe ^u inonde, tout tourne autour...

— Eh bien! Attendez.

La comtesse se leva et se jetant au milieu d'une conversation engagée par Folentin sur la navigation du Danube, au point de vue de l'exploitation des forêts de Styrie, elle dit, à son mari :

— Mon cher, parlez donc à Folentin de ce projet d'achat de Thôtel Condottier, pour l'ambassade.

— Hein, fit le banquier, quelle ambassade?

— Mais la nôtre, naturellement. Nous ne nous occupons pas de l'Angleterre ou de l'Espagne, qui sont d'ailleurs logées comme il convient ....

— Ah 1 Doucement 1 Vous voudrez bien me permettre déparier de cette affaire à votre frère... Nous avons un projet déjà très avancé... Il s'agit de traiter avec un Américain. . . Vous vendrez bien plus cher. . . Et puis vous me désobligeriez beaucoup en passant outre...

— Bon I On vous laissera le temps de la réflexion, déclara Grodsko. Il n y a pas, sans doute, que cette maison-là à vendre chez vous... On s'occupera, s'il le faut, dune autre... Voyez-vous, reprit-il en continuant la démonstration qu'il faisait à Folentin, la difficulté est d'arriver jusqu'au fleuve. Une fois là, tout est simple... Les trains de bois descendent jusqu'à Routchouck, oii il y a des charpentiers... On débite les petits arbres en traverses pour les chemins de fer, et les gros pour la construction des maisons... Des milliers d'hectares de forêts improductifs pourraient être exploités, avec d'im-

LA CONQUÉRANTE 2\o

menses bénéfices... Mais il faudrait un chemin de fer des montagnes au fleuve...

— Elil II faut le faire établir par le gouvernement...

— Mais il ne servirait qu'à nous... Le trafic est nul à lexception des bois...

— Qu'en savez-vous ? s'écria Folentin avec fougue. Avez-vous prospecté le sol de vos montagnes?... Ne contiennent-elles ni argent, ni étain, ni fer. ni houille? Cela serait bien étonnant ! Les Carpathes sont pleins de richesses minérales inexploitées... Pourquoi ces rochers ne seraient-ils pas du quartz le plus précieux? Ètes-vous sûr qu'il n'y a pas de sel gemme? Il existe toujours, sachez-le, monsieur le comte, quelque chose à exploiter dans un pays... Ne fut-ce que la sottise des habitants!

— Ah î Français! Français! Toujours hâbleurs et ingénieux, dit en riant le Hongrois. Venez me voir à Grodsko... Je vous ferai faire des chasses, ou vous tuerez les plus beaux cerfs de l'Europe... Si vous aimez mieux le petit gibier, on vous mettra au bout du fusil des milliers de perdreaux et de lièvres, et nous ferons des affaires.

— Je ne dis pas non ! s'écria Folentin enflammé. Il faut despaysneufs. Notre Europe centrale s'épuise. On l'a pressée comme un citron. Il ne reste plus queTécorco.

Il revint, avec le comte, vers la table où fumait le thé dans les tasses, et, s'approchant de la comtesse :

— 11 esL très intéressant votre mari, très instruit, très fort. Comment avez-YOus fait pour ne pas pouvoir vivre avec un homme aussi intelligent ?

— Ah ! mon cher, dit la jeune femme, c'est que, voyez-vous, je suis très bête. Alors, le comte et moi, nous ne nous comprenons pas. Et puis, vous ne le connaissez pas encore assez pour le juger. Ce petit homme blond, très sensé, très calme, devient terrible quand il a bu du vodka. Il a des fantaisies féroces. Au cours d'une discussion, si vous lui teniez tète, il vous ferait prendre par ses valets et battre à coups de fouet jusqu'à ce que mort s'ensuive.

— Moi ? sursauta Folentin.

— Vous!... Pas à Paris, bien sûr. Ici, il n'est plus lui. Il subit Tintluence de nos mœurs. Mais rentré chez lui, au milieu de ses sauvages, il se transforme. Il est un sauvage lui-même. Ne faites pas la sottise d'aller à Grodsko, comme il vous y invite. Ah! mon pauvre garçon î Nous ne vous reverrions peut-être plus jamais !

— Vous vous moquez de moi, comtesse. Ce sont des histoires pour les petits enfants que vous me racontezlà!

— Pas du tout î Songez qu'à Grodsko on est tout près de la Macédoine, à deux pas des pays où des bandes insurgées brûlent les maisons, écartèlent les enfants, éventrent les femmes^ apr es avoir coupé la tête à tous les hommes. Après quoi, les Turcs arrivent avec leurs

LA C0.NQLÉ11AM1-: 217

pachas et pillent, flambent et massacrent tout ce qui reste. Joli pays ! Allez-y faire un tour, Foientin, pour qu'il vous arrive d'être pris, comme cette vieille anglaise, pour la rançon de la laquelle il a fallu payer deux cent cinquante mille francs, sous peine, dans les huit jours, de recevoir sa tête, fraîche coupée, par colis postal. Vous ne savez pas, mon cher ami, ce dont vous parlez. Ces contrées sont peuplées de barbares. Et les gens civilisées n'ont rien à y récolter, pour le moment, que des coups.

— En attendant, je vous prie, laissez-moi le temps de prévenir M. Raynaud, de la concurrence inattendue qui se produit pour l'hôtel de Condottier...

— C'est entendu. Démon côté, j'avertirai mon frère de ce qui arrive.

Le marquis, sans paraître attacher une grande importance à ce que lui racontait la comtesse, de cette proposition nouvelle, répondit évasivement que rien ne pressait et qa'il voulait avant tout ne pas désobliger Foientin. En même temps, il cherchait ce que ce conflit soudain des visées de Grodsko avec les intentions de Raynaud pouvait produire d'avantageux pour lui. Peu à peu, à la réflexion, une combinaison extrêmement simple se présentait à son esprit.

Il l'étudiait soigneusement, et après toute une soirée passée à la ruminer, il arrivait à la conviction qu'il n'en découvrirait pas de meilleure. Aussitôt il commença à en préparer la mise en scène. Il écrivit à

Folenlin qu'il s'absentait pendant trois jours, étant obligé d'aller à Londres, pour une très intéressante affaire, et que, pendant ce temps, M. Raynaud aurait tout le loisir de visiter l'hôtel en sa compagnie et en celle de la baronne. Il ajoutait : je vous charge de prévenir M. Raynaud, dont j'ignore l'adresse.

Le soir, il s'arrangea pour rencontrer Folentin au cercle. Celui-ci toujours ardent à parler de ce qui était sa préoccupation du moment, n'attendit pas une seconde pour dire à son ami :

— C'est entendu. Raynaud ira visiter après-demain, et c'est ma femme qui l'accompagnera.

— Parfait! J'ordonnerai qu'on prépare un lunch, car ge sera, sans doute, dans l'après-midi ?

— Vers quatre heures.

— Rien. Moi, je pars demain matin.

— Ron voyage... Est-ce que c'est pour l'affaire des mines de diamants, dont vous m'avez parlé, que vous vous déplacez ?

— Justement.

— Dites donc, s'ils ont besoin d'une participation, pensez à moi. Je serai leur correspondant à Paris, très volontiers. Les Morgan, les Lyttleton et les Frohmann, c'est ce que nous avons de mieux dans les affaires Sud-Africaines, on peut marcher avec eux.

— Comptez sur moi pour ceci, comme je compte sur vous pour mon hôtel...

Ce n'avait pas été sans difficultés que Folentin avait

I,A CONQUÉUANTE 219

obtenu de Rose qu'elle consentît à accompagner Raynaud à l'hôtel Gondottier. La jeune femme éprouvait une répugnance singulière, à parcourir la maison de celui qui la désirait passionnément, en compagnie de celui qui, depuis plusieurs semaines, lui causait un trouble si nouveau. Il lui semblait qu'il y avait là comme une profanation de ses sentiments secrets et qu'elle s'avilissait en se prêtant à ce marchandage entre Valentin et le marquis. Par une étrange transposition d'idées, elle arrivait à se persuader que c'était elle qui était l'objet du débat, et qu'il ne s'agissait plus de savoir si l'hôtel resterait à Gondottier ou à Raynaud, mais si elle-même appartiendrait à l'un ou à l'autre. Elle avait donc commencé par refuser nettement de se prêter à cette négociation.

— Allez avec M. Raynaud, avait-elle dit à son mari. Vous lui ferez valoir bien plus habilement que moi les avantages du marché. Vous savez à quel point je suis nulle pour ces sortes d'entreprises...

— Qui vous demande de faire l'article? s'était écrié Folentin. Je vous prie seulement d'accompagner M. Raynaud, parce que je sais que votre société lui sera agréable et facilitera l'affaire.

— Gomment cela?

— Vous ne comprenez rien, aujourd'hui! Est-il extraordinaire que visiter une maison, avec une jeune et jolie femme, dispose mieux à la trouver plaisante, que si on est piloté par un monsieur quelconque? Et

puis, VOUS avez du goût. Si M. Raynaud vous consulte, vous saurez lui faire remarquer la valeur des décorations, la pureté du style...

— L'article !

— Eh ! après tout, quel mal y trouvez-vous ? Que de scrupules ! Quand vous aurez fait gagner quelques centaines de mille francs à Condottier. Vous l'aurez faiblement dédommagé...

— De quoi ?

— De toutes ses espérances déçues. Ce pauvre garçon, A'ous l'avez fait assez aller, depuis trois ans... Il n'a pas pu vous épouser, et n'a pas su vous séduire. Gela vaut un dédommagement.

— Et c'est M. Evans qui sera chargé de le fournir?

— Ah ! Cet Américain, qu'est-ce que cela pourra lui faire ? Il est si riche !

— Vous avez une morale à vous qui ne manque pas de saveur. Vous mériteriez qu'on vous en appliquât les principes.

— Allons ! Vous riez. Vous ferez ce que je vous demande.

— Le moyen de vous refuser.

— Vous êtes tout à fait gentille.

Raynaud prévenu par Folentin que Rose serait de la visite, en ressentit un mécontentement assez vif. Folentin s'était complètement trompé dans ses prévisions. La perspective de se promener dans l'hôtel du marquis, sous la conduite de la baronne, parut à la ré-

flexion si peu agréable à Raynaud, qu'il délibéra s'il se rendrait au rendez-vous. Entre temps il reçut un mot de Folentin l'avertissant que Gondottier serait absent de Paris et ne pourrait le recevoir lui-même, mais que des ordres étaient donnés pour que l'hôtel fut ouvert à toutes ses curiosités. Cette absence du maître de la maison soulagea Raynaud d'une partie de ses appréhensions. Il fut beaucoup plus à l'aise encore, quand se trouvant chez M™*^ Prévinquières, la veille de sa visite, avec la comtesse Grodsko, celle-ci lui dit :

— Je vous préviens que je serai chez mon frère avec Rose, demain. J'espère amener le comte. Mais il n'est pas sûr d'être libre. Il a toujours trente-six choses à faire qui le dispensent de celles qu'on lui demande...

Raynaud pensa : Cette visite prend des proportions de tournée Cook. Moi qui craignais l'intimité ! Mais ne sera-ce pas ainsi plus insupportable encore ? De quelque façon qu'il considérât la démarche à laquelle Folentin l'avait entraîné, il y trouvait quelque motif d'irritation. Le matin du jour fixé, il reçut, à l'heure du déjeuner, un message téléphoné, signé de la comtesse Grodsko, et rédigé en ces termes : « Rendez-vous remis à cinq heures, si vous voulez bien. Le comte viendra. » Raynaud ne vit rien de suspect dans ce retard de deux heures. Il se figura que c'était pour permettre à son mari de l'accompagner que Va comtesse demandait qu'on reculât l'instant de la visite. Il pensa

22i> LES BATAILLES DE LA VIE

à profiter de son loisir pour aller chez Folenlin à qui il voulait communiquer une lettre d'Evans, relative aux affaires de Cliiquito. Il n'était pas pressé, il n'arriva dans les bureaux de la banque que A^ers trois heures et demie, afin que Folentin fût revenu de la Bourse. En effet, le banquier rentrait et le reçut sur-le-champ. Ses premiers mots causèrent un vif étonnement à Raynaud :

— Eh bien ! qu'est-ce que vous venez faire ici, au lieu d'être à l'hôtel Gondottier ? Ma femme va poser...

Raynaud eut la bouche ouverte pour dire :

— Mais le rendez-vous est remis à cinq heures. Un instinct l'arrêta. Il dit :

' ~ Est-ce que la baronne est déjà partie ?

— Bien certainement... Mais je vais m'en assurer. Folentin toucha la sonnerie du téléphone, demanda

la communication et lut la lettre d'Evans en attendant la réponse. La sonnerie l'interrompit :

— Allô! allô! Madame est-elle chez elle?... Partie, depuis une heure ?... Bien!... Cher ami, vous voyez... Allez, ne perdez pas de temps... Nous causerons de ce que nous annonce Evans, dans un autre moment...

— Oui, je vous quitte, dit Raynaud avec trouble.

11 se leva et s'apprêtait à sortir quand Maurice Prévinquières pénétra familièrement dans le cabinet de son beau-frère. Le jeune homme voulut entrer en propos, mais Raynaud le coupa presque rudement, et jetant un mot d'adieu à Folentin, il sortit précipitamment.

LA GONQL'ÉUANTE 223

— Eh! Qu'a-t-il donc? demanda Maurice en riant, un dirait qu il court au feu.

— Il va retrouver ma femme, tout simplement, à Ihùtel Condottier, qu'il se propose d'acheter pour son ami Evans. Le marquis est absent, et...

— ■ Absent? fît Maurice. Je viens de le rencontrer, il n"v a pas une heure...

— Où donc ça? questionna Folentin stupéfait.

— Au coin du pont de la Concorde et du quai, devant le cercle des Pommes de Terre...

— Mais alors, il rentrait chez lui... Qu'est-ce que cela signifie?...

Folentin devint muet. Il réfléchissait. Le retard de Raynaud, son étonnement en apprenant que Rose était partie de chez elle, la précipitation avec laquelle il venait de quitter Folentin, la présence inopinée de Condottier à Paris, tous ces petits faits, sans importance par eux-mêmes, prenaient, aussitôt rapprochés, une apparence louche. Un inquiétu.de soudaine s'empara de l'impassible Folentin. Celui qu'on ne roulait pas, eut le pressentiment qu'une machination était préparée où son infaillibilité courait risque d'être compromise. Il entrevit des choses auxquelles sa pensée sereine et confiante nesétaitjamaisarrêtée. Il douta, enun instant, de sa femme, de Condottier, de Raynaud, et de luimême. D'un bond, il se dressa, et regardant son beaufrère avec des yeux furibonds :

— Sais-tu bien que Condottier est capable de tout i

— De lout... quoi?

— Du reste, il m'avait prévenu, mais j'en riais! Peutêtre n'est-ce plus le moment de rire I

Il sonna d'une main tremblante, et à son garçon de bureau qui paraissait :

— Ma voiture.

— Elle est dans la cour, monsieur le baron.

— Bien! Au revoir Maurice...

— Mais qu'est-ce qu'il y a?

— C'est ce dont je vais m'enquérir.

Et laissant son beau-frère stupéfait, il s'élança dans un petit escalier qui, par les communs, descendait au rez-de-chaussée.

Gomme l'avait dit Folentin à Raynaud, à deux heures et demie, la baronne avait demandé sa voiture, et avant de se rendre à l'hôtel Condottier, avait fait une station chez son marchand de gants. A trois heures exactement, elle arrivait devant la grande porte surmontée de Técusson sculpté dans la pierre. Elle entra, saluée par le suisse, traversa la cour, et arriva, après avoir gravi un perron de cinq marches, au vestibule dans lequel se tenaient deux A^alets de pied. Sans qu'elle eut rien à demander, et comme pour obéir à une consigne donnée d'avance, la porte d'une galerie lui fut ouverte, où des tableaux et des vitrines occupaient les panneaux recouverts de boiseries, puis celle d'un charmant petit salon tendu de tapisseries chinoises d'après Coypel et meublé d'un mobilier Louis XV en vieux

Gobelins. La fenêtre était ouverte sur le jardin, danslequel des oiseaux chantaient au milieu de bosquets verdoyants et de massifs de fleurs. C'était un tableau si frais, si reposant, si délicieux, que la jeune femme sans songer à s'asseoir, s'accouda à la barre d'appui de la fenêtre et resta à rêver. Un jet d'eau chantant dans un bassin de marbre, au milieu de la pelouse, berçait sa pensée. Ses regards étaient distraits par les ébats des moineaux qui se poursuivaient dans l'herbe, en picorant des graines. Et loin du bruit, de l'agitation et de la chaleur de la ville, Rose pensait qu'il ferait bon vivre dans ce vieil hôtel grave et silencieux.

Le craquement d'une porte qui s'ouvrait derrière elle, l'arracha à cet engourdissement exquis. Avec un peu de contrariété elle se retourna, croyant voir paraître Raynaud ou la comtesse Grodsko, et poussa un cri de surprise en se trouvant en présence du marquis. Il venait à elle souriant, la main tendue, vêtu d'un costume de voyage en drap gris qui lui donnait un air d'incroyable jeunesse. Rose se laissa prendre la main, sans parler, regardant Condottier, comme si elle n'étçiit pas encore fixée sur la façon dont elle devait l'accueillir. Puis, comme il lui avançait un fauteuil, elle prit son parti :

— Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Comment êtesvous ici? Vous deviez être à Londres...

— J'ai bâclé mon affaire très vite, afin de me trouver chez moi pour vous recevoir.

Elle l'examina avec son plus mauvais regard :

— Oh ! oh ! il paraît que vous tenez à ne pas rater la vente. Vous voulez montrer la marchandise vousmême.

Il ne broncha pas, ses lèvres eurent un léger tressaillement, mais il continua de sourire :

— Gomme vous le dites si bien. Dame, écoutez donc la chose en vaut la peine.

— Combien déjà demandez-vous de tout ça?

— Deux millions cinq cent mille francs...

— Avec les meubles de famille, la défroque des parents et les portraits d'ancêtres... Le chapeau du cardinal de Condottier, et le bâton du maréchal tué à Hochstsedt, je crois?

— Tué à Hochstaedt, c'est bien cela.

— Tout le bazar, enfin ?

— Tout le bazar! Est-ce trop cher?

— C'est pour rien !

— C'est ce que je crois. Et je compte sur vous pour le dire.

Jls se regardèrent fixement, après ce féroce échange de paroles, où elle venait de l'insulter de toutes ses forces. Il était impassible et se balançaitdevantelle, avec sa grâce coutumière. Elle, un peu pâle, pétrissait le manche de cristal de son ombrelle. L'horloge sonna la demie dans le silence. Rose leva les yeux sur le cadran, consulta ensuite une petite montre qui pendait à son cou. et demanda d'un ton âpre :

LA CONQUÉRANTE 2i7

— Comment se fait-il que votre sœur et M. Raynaud soient en retard?

— Ma foi, je n'en sais rien, dit-il avec un air indifférent. Voulez-vous, en les attendant, que je vous montre la collection de miniatures du xviii^?

— A quoi bon ? fit-elle. Ce n'est pas moi qui achète.

— Comme il vous plaira. Je suis ici pour vous obéir.

— Alors menez-moi au téléphone, j'ai un mot à dire à mon mari.

Un gestedeprotestation ironique accueillit lademande de la jeune femme, et, avec un commencement de gaieté, le marquis répondit :

— Quoi! Dans une ancienne demeure, le téléphone, y pensez-vous ? Mais je ne l'ai pas. Ce serait une monstruosité,

— Alors, donnez-moi de quoi écrire...

— Très volontiers, venez dans mon cabinet.

L'intentipn qu'il manifestait, de nouveau, de l'emmener hors du petit salon, loin du plein air de ce jardin, parut suspecte à la jeune femme. Depuis lentrée inattendue de Condottier, elle ne se sentait plus en sûreté. Les domestiques étaient loin, séparés du salon par une longue galerie. Autour de ce jardin, pas de voisins en vue, personne à portée de la voix. Et le marquis se tenait debout devant elle, insensible aux outrages, comme s'il était sûr de s'en venger, et gracieux, souple, félin, à la façon d'une bête de proie. La baronne eut décidément peur, et sans suivre Condottier qui déjà se

dirigeait vers une petite porte sous tenture, elle dit d'un air résolu :

— Non! tout compte fait, je préfère m'en aller. Il doit y avoir un malentendu. Ce retard ne peut se comprendre. Reconduisez-moi. La visite sera pour une autre fois...

Il se retourna brusquement, passa devant elle, tourna la clef dans la serrure de la porte qui conduisait à la galerie, la mit dans sa poche, ferma la fenêtre du jardin, et revenant vers Rose :

— Je pense, fit-il, que c'est assez parler pour ne rien dire. Ni ma sœur, ni M. Raynaud ne viendront, parce que je me suis arrangé pour qu'ils ne viennent pas. Voilà trop longtemps que vous vous moquez de moi. J'ai trouvé nécessaire de m'expliquer avec vous, dans un lieu où nous ne serions pas dérangés. Voilà pourquoi vous êtes ici, en tête-à-tête avec moi, sans moyen aucun de m'interrompre, si la conversation prend un tour qui vous déplaise. Allons, chère madame, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. L'aventure n'est pas très pénible, et il dépend de vous d'en sortir avec les honneurs de la guerre.

Elle se dressa de toute sa hauteur, laissa tomber sur Candottier un regard de mépris écrasant, et montrant du doigt la porte :

— Ouvrez immédiatement.

Il ne répondit pas, s'assit sur une chaise près de la table, et posa son menton dans sa main d'un air songeur.

— Mais qu'espérez-YOus, enfin ^ s'écria Rose. Vous ne me prenez pas, j'imagine, pour une petite fille que l'on effraie. Lesguets-apens sont à peine supportés dans les romans, et à la scène, maintenant, on en plaisante. Le monsieur qui casse les cordons de sonnette, pour empêcher une femme d'appeler, est parfaitement suranné. Vous n'avez pas reculé devant le ridicule du double tourdonnéàlaserrure. Allons, c'est assezde mélodrame. Ne vous exposez pas à me faire rire et surtout à faire rire de vous tous nos amis, si je leur raconte votre attaque de la malle-poste. Ou bien alors prenez la voix de Choppart, dans le Courrier de Lyon. Vous êtes grotesque, vous savez. Une minute de plus et vous allez devenir odieux.

Il se retourna très calme et dit :

— Je veux l'être. Je suis parfaitement décidé à ne reculer devant rien, pour que vous sortiez d'ici, aussi complètement à moi, qu'il est. possible de l'être.

Elle éclata d'un rire un peu enroué qui sonnait faux, et marchant vers lui :

— Je crois que vous avez décidément perdu la tête. Suis-je donc la cause de cette catastrophe? Vous ne m'aviez pas laissé prévoir que toutes les amabilités que j'ai eues pour vous, pourraient vous amener à un état si lamentable. Vous auriez du me prévenir que le flirt avec vous conduisait aux pires extrémités, j'aurais eu moins de confiance et de bonne grâce. Voyons, redevenez raisonnable. Vous savez bien que, quoique vous en

disiez, il faudra me rendre ma liberté, tout à l'heure... Ne vous exposez pas à ce que, croyant être venue ici sous le toit d'un galant homme, j'en sorte avec le regret de penser que j'y ai eu affaire à un goujat. Il répliqua fort posément :

— Tout cela n'a aucune valeur, ni aucun sens. Ce sont des arguments de salons. Et c'e.^t justement parce que, dans les salons, vous étiez absolument maîtresse de vous moquer de moi, sans courir aucun risque, et en divertissant la galerie du spectacle de mes tentatives et de mes échecs, que je me suis arrangé pour que nous soyons seuls et loin de tout auxiliaire.

— Mais, que me reprochez-vous, enfin? demandât-elle.

■ — D'être une coquette éhontée, de vous être fait un plaisir, de tout temps, de m'amorcer. puis de m'éconduire : jeune fille, en me laissant croire que vous deviendriez ma femme, femme en me permettant d'espérer que je deviendrais votre amant. Eh bien! j'en suis fâché pour vous, mais je ne suis pas du même tempérament que tous les galants à qui vous avez joué pareille comédie, et qui se sont résignés à s'en aller penauds et respectueux. Moi, je veux ma revanche. Je vous aime, vous le savez, et très sincèrement, mais mon amour ne se contente pas d'un charmant platonisme, il a des exigences, des fureurs, des révoltes. Et c'est vous qui en êtes responsable. Pourquoi êtes-vous si jolie, si tentante? Je vousaime, je vous aime, voilà trois

ans que je vous aime et que vous me laissez vous aimer. Il n'est pas acceptable que vous ayez pensé que je vous demeurerais si fidèle sans qu'il vous fallut, un jour, m'en récompenser. Ce jour est arrivé. J'ai sauvegardé votre pudeur, en vous attirant ici par surprise. Mais vous y êtes, et seule, et sans risques, et il dépend de vous de me rendre si heureux! Tenez, ayez pitié de moi, Rose, oubliez les paroles violentes que j'ai prononcées. Elles mêlaient inspirées par la fièvre que me met dans le sang votre chère présence. Vous êtes là, devant moi, chez moi, toute à moi. Et je vous adore! Rose...

Il se courbait à ses pieds, maintenant, et il la suppliait, avec des regards enflammés, et des lèvres humides. Était-il sincère, en parlant ainsi? Rose le crut, et elle eut un moment de détente. Son visage s'adoucit, elle eut un sourire, et hocha la tête avec un air de tendre reproche :

— Étrange manière de me le dire et surtout de me, le prouver.

— Que faut-il que je fasse ?

— Ouvrez d'abord cette porte.

Il bondit sur ses pieds, frémissant, rendu à toute "sa colère et poussé à nouveau par ses instincts pervers :

— Ah î Vous me jouez toujours, même ici, même après ce que je vous ai dit! Malheur à vous !

Il se précipita vers elle, la saisit par les épaules, et vigoureux, ardent, il s'efiforça d'approcher sa figure de ses lèvres. Elle poussa un cri sourd, se raidit dans les

bras qui l'enlaçaient, jetant tout son mépris, toute sa fureur au visage de celui qui la violentait. Ils luttèrent ainsi sourdement, âprement, sans souci de se ménager, lui, froissant cette chair délicate et fine, elle tendant avec toute son énergie la vigueur souple de ses nerfs. Soudain, dans le silence de ce combat d'amour, un heurt ébranla la porte fermée par Condottier, en même temps qu'une voix forte criait :

— Ouvrez!

— Oh! cria Rose avec un redoublement de résistance, on vient à mon secours !

Interdit, Condottier avait desserré son étreinte. En même temps qu'une main impatiente tourmentait la serrure, la même voix parla de nouveau.

— Ouvrez ! C'est Valentin Raynaud...

A ce nom. Rose parut aussi troublée que Condottier. Elle se sépara de lui, et très vite, à voix basse :

— Ouvrez donc, vous me perdez ! Soyez prudent ! Donnez cette clef!

Il n'eut pas le temps de se décider, un choc violent ébranla la porte à deux vantaux dont la serrure céda, et sur le seuil, menaçant et effrayé à la fois, Raynaud parut. D'un coup d'œil il vit le désordre de la jeune femme, la fureur du marquis. Il eut un geste de menace aussitôt réprimé, et blême, mais maître de lui, il dit :

— Est-ce vous qui m'avez fait écrire par votre sœur le billet qui changeait l'heure de votre rendez-vous?

Condottier toisa de haut son interlocuteur, et de sa voix la plus dédaigneuse :

— Que signifie cette question, monsieur?

— Ohî simplement ceci, que je veux savoir si c'est à vous que je dois m'en prendre de la mystification que je viens de subir.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Je vais vous Texpliquer...

Il n'eut pas le temps de dire un mot de plus.

Rose s'était placée entre les deux hommes. Elle devinait que Raynaud, hors de lui, allait insulter Condottier, et elle ne voulait pas que le marquis pût prendre sur son défenseur une facile revanche. D'un geste, elle imposa silence au marquis, et se tournant vers Raynaud :

— S'il y a une explication à donner, c'est moi seule qui la fournirai. Vous n'avez, en tout cas, monsieur Raynaud, aucun titre pour la demander à M. le marquis de Condottier...

— Monsieur est entré chez moi d'une fa^on bien rude, dit avec ironie Condottier, pour se contenter à si peu de frais, et pour que je me résigne, de mon coté, à ne pas lui demander compte des libertés qu"il prend avec mes serrures.

— Monsieur, ditValentin, il a fallu aussi en prendre avec vos domestiques, et sans doute devais-je m'attendre à en prendre avec vous-même. Mais, si vous n'avez pas d'explication à me donner, moi, j'en ai une

à VOUS offrir. Si j'ai mis tant de hâte à entrer chez vous, c'est que je voulais devancer ici M. du Rocher qui, en même temps que moi, et par son beau-frère, a connu votre présence à Paris...

— Il va donc venir? s'écria Condottier avec un accent de triomphe.

— J'ai tout lieu de le craindre.

— Et moi, je l'espère !

A ces mots. Rose ne put retenir un cri dindignation :

— Ah! Je lis à présent dans votre pensée! Je vois quelle machination vous aviez préparée, et qu'elle était bien plus dirigée contre mon mari que contre moimême! Grand merci, monsieur de Condottier, de m'avoir libérée de toute incertitude. Je vous croyais moins coupable que vous n'êtes... Vous n'obéissiez pas à la passion, en aveugle... Vous étiez très clairvoyant de ce que vous faisiez... Et c'est ce qui vous achève dans mon esprit. Je n'ai plus désormais aucun ménagement à prendre vis-à-vis de vous, car je sais que vous sacrifierez délibérément ma réputation à votre amour-propre. Dieu soit loué! Je n'ai pas été votre d,upe, et je puis sortir d'ici sans regrets...

Et comme Valentin faisait un mouvement vers Condottier...

— Ne dites pas un mot, monsieur Raynaud... Ne parlez pas à cet homme... 11 ne mérite pas qu'on s'adresse à lui . . . Il est plus méprisable qu'il n'est

possible de le concevoir... Donnez-moi votre bras, et sortons de ce mauvais lieu.

Condottier, livide, voulut se placer devant elle, la retenir. Il adressa à Raynaud un geste de menace. Rose l'arrêta, et le tenant sous l'autorité de son regard :

— N'insistez pas, je vous le conseille. Vos domestiques sont là, et il serait fâcheux pour vous que notre entretien eut sa conclusion devant eux.

Sans plus faire attention au marquis, ils sortirent dans la galerie, arrivèrent au vestibule, passèrent devant les laquais et, sur les marches du perron, se trouvèrent en face de Folentin essoufflé. Il parut stupéfait de les voir :

— Comment, vous voilà tous les deux ?

— Oiii, dit Rose avec tranquillité. M. Raynaud a fini sa visite, et nous nous en allons...

— Ah! dit Folentin, et Condottier?

— Eh bien! le marquis est chez lui... Est-ce que vous voulez le voir?

— Moi, mais non... Je n'ai rien à lui dire... Pourtant, je ne comprends pas comment il est ici, et pourquoi vous sortez avec M. Raynaud...

— Venez avec moi, dit la jeune femme, et je vous expliquerai ce qui ne vous paraît pas clair...

— Et la comtesse Grodsko, est-ce qu'elle est venue aussi?...

— Je vous serai obligé de ne plus jamais me parler

de la comtesse. C'est une personne que je suis décidée à ne plus voir. Quant à M. le marquis de Condottier, vous voudrez bien lui signifier qu'il ait à ne plus se présenter chez moi...

— Mais, ma chère amie, balbutia Folentin, vous redoublez ma perplexité. Mon honneur est-il engagé dans tout ceci?... Vous savez que je ne supporterais pas la plus petite offense...

— Bon î C'est entendu. Vous êtes un tigre quand il s'agit de votre amour-propre. Après que vous aurez été informé, vous agirez comme vous le jugerez convenable. Pour l'instant, donnez la main à M. Raynaud. Remerciez-le de ce qu'il a fait pour vous, aujourd'hui, et rentrons chez nous... Vous avez votre voiture?

— Oui, chère amie, mais...

— Mais, rien maintenant. Au revoir, monsieur Raynaud.

Folentin, silencieux et préoccupé, donna la main à Raynaud et, docilement, monta en voiture avec sa femme.

Dans le salon de son appartement, au Palace-Hôtel, Evans marchait à grands pas, écoutant Valentin qui lui faisait le récit de son aventure. Arrivé de Cherbourg, sans être attendu, Ralph s'était logé à côté de son ami, et prétait une oreille complaisante à ses confidences.

— Mon cher, dit TAméricain, vous ne pouvez rien faire, et la petite M'^''' du Rocher vous l'a très raisonnablement signifié. Vous n'êtes ni son mari, ni son amant, ni son frère, ni même son cousin. Vous aviez rendez-vous avec elle, pour visiter une maison, voilà tout... Au fait, comment est-elle, cette maison?

— Croyez-vous que je l'ai vue? Je suis arrivé co-mme une bombe dans le vestibule, oii deux laquais m'ont reçu en me disant que leur maître n'était point chez lui... Je leur ai répondu qu'il y était si bien quïl m'attendait en compagnie de M""® du Rocher... Et comme ils restaient interloqués, je leur ai brûlé la politesse, et suis entré dans le salon à coups de poing... Voilà tout ce que je connais de l'hôtel... Un vestibule, une galerie, et une porte enfoncée... Cela vous suffit-il pour acheter?

— Allons! Voilà que vous reprenez votre équilibre... Vous plaisantez... C'est un progrès...

— Que voulez-vous que je fasse, Evans? Vous m'interdisez de provoquer ce bellâtre de marquis...

— Il ne vous a rien fait, à vous...

— Si, il a gravement abusé de moi... Il m'a pris comme amorce pour son piège...

— Y avait-il un piège? Vous savez quel est mon scepticisme à l'endroit de la jeune baronne. Je ne vous ai pas caché mon opinion sur elle... Pour moi, elle a été, elle est, ou elle sera la maîtresse de M. de Condottier... Ils ont pu avoir une pique ensemble, au travers de laquelle vous êtes venu donner assez inopportunément, mais le sang-froid de la dame, en rencontrant son mari à la porte, la façon dont elle vous a interdit d'intervenir, en quoi du reste elle a eu raison, tout cela prouve jusqu'à l'évidence que vous avez affaire à deux amants en désaccord momentané, mais qui se raccommoderont, ou s'accommoderont, à un moment donné. Il faut donc ne pas leur donner l'occasion de rire de vou^.

Valentin, pâle, crispé, furieux, ne répondit pas. Quoiqu'une voix intérieure, plus puissante que celle de sa raison, lui dit que Rose était innocente, il ne pouvait nier que toutes les apparences fussent contre elle. Il l'avait tant soupçonnée! Allait-il, au moment où il la trouvait, porte close, presque dans les bras de Gondottier, croire qu'il s'était trompé? Et cependant, elle se

LA CO.NQUÉUAINTE 239

défendait âprement contre lui. De l'autre côté de la porte, il avait entendu des grondements de colère, des piétinements de lutte. A ce souvenir, il frémissait. Ce qu'il avait enduré, pendant la minute qui avait précédé son irruption dans le salon, était impossible à exprimer. Il avait vu, en un instant, s'évoquer devant lui Rose entre les bras de Condottier, et le corps de la jeune femme froissé, étreint, caressé par l'audacieux désir de celui qui était là enfermé avec elle. Il s'ejfforça de détourner sa pensée de ce souvenir affreux pour lui. Il ne voulut pas se demander, comme le faisait Evans, pourquoi, après tant de preuves d'entente données publiquement par Rose et le marquis, cette soudaine hostilité. Tant de fois la décevante jeune femme avait changé d'attitude, qu'il lui paraissait impossible, maintenant, d'avoir une opinion arrêtée sur son compte. Il préférait rester dans l'indécision qui était moins cruelle que la certitude.

Evans s'arrêta devant son ami et dit :

— Vous comprenez bien que si, par hasard, M. de Condottier se fâchait de ce que vous avez dérangé son tête-à-tête, votre situation serait bien meilleure. Alors vous pourriez demander quelques explications et, qui sait, les obtenir...

— Ah ! Je suis fatalement destiné à être mystifié par ces gens-là, dit Valentin avec découragement. Ils me méprisent de toutes leurs forces...

— Et qu'est-ce que leurs forces, je vous prie? Voilà

un fils de famille ruiné jusqu'au tréfonds, que vous pouvez, demain si cela vous plaît, mettre à la porte de la maison paternelle, pour une somme d'argent. Une fois cette somme ramassée, pour la plus grande partie par ses créanciers hypothécaires, que devient-il? On assure qu'il a la main dans quelques affaires financières... Voulez-vous que nous nous amusions à les culbuter? Vous savez ce que pèsent ces pauvres petites spéculations, dont vivent vos compatriotes... Il suffirait de souffler dessus pour les faire disparaître... Votre marquis est donc un atome que vous devez totalement négliger, si vous n'aimez mieux l'anéantir. Où y a-t-il à rire, je vous prie, dans tout cela?

— Evans, vous raisonnez comme un homme qui domine les événements, tandis que moi, malheureusement, je suis leur jouet.

— Parce que vous le voulez bien. Ami, rappelezvous que vous n'êtes plus le Valentin Raynaud qui dirigeait l'usine de Beaumont. Depuis, vous êtes allé avec Evans en Californie et vous avez acheté les gisements deChiquito... Vous êtes devenu un prince de l'industrie. Jugez les choses de la hauteur oii vous êtes... Regar'dez donc ce qu'est un Folentin, auprès de vous... Le mari de votre Rose est votre humble serviteur... Il ne jure que par vous... Et si vous vouliez ruiner Folentin, ce serait l'affaire d'une semaine.. Mon cher Raynaud, je vous ai mis dans la main la baguette d'or à laquelle tous les êtres humains obéissent. Je n'ai plus

LA COiNQUÉRANTE 241

de famille, vous êtes ma seule affection, et je veux que vous soyez heureux. Voulez-vous me laisser vous conduire?

— Oui, Evans, oui, car je ne sais plus me guider moi-même. Je ne discerne plus le vrai du faux, le juste de l'injuste . A l'instant, quand vous me rappeliez ma puissance, je me sentais devenir haineux et capable de faire le mal. Vous dites que cela me serait facile. Rendez-moi le service de m'empêcher de céder à la tentation.

— Oh ! Vous voilà tel que je vous voulais, s'écria Evans, supérieur aux basses tentations et aux mauvais instincts. Dans ces conditions, vous êtes invulnérable. Il suffit, voyez-vous, de se mettre au-dessus des misères de Fhunianité, et j'entends les misères morales, pour devenir absolument maître des événements.

— Oui, c'est le fait des esprits supérieurs. Mais moi, Evans, je suis désemparé...

— Patience! Vous retrouverez votre énergie. D'ailleurs, je suis là, pour suffire à tout. Et n'oubliez pas que vous m'avez demandé de vous conduire. Je vais le faire, comme s'il s'agissait d'un petit enfant, jusqu'au moment où vous quitterez ma main, pour vous élancer tout seul en avant, afin d'agir en homme.

Evans prit son chapeau et ses gants sur la table.

— Oii allez-vous? demanda Raynaud.

— Chez Folentin. C'est là que je vais être le mieux et le plus rapidement informé de ce qui se passe.

— Et moi, que vais-je faire?

— Vous, vous irez chez la comtesse Grodsko, et vous lui demanderez son assentiment pour l'achat de l'hùtel de Condottier, puisqu'elle est co-propriétaire...

— Vous achetez donc?

— Oui, l'insolence de ce marquis me décide. J'aurai du plaisir à le mettre à la porte de chez lui. Le décor de son existence est pour moitié dans le prestige de ce brillant gentleman. Quand il habitera un entresol quelconque, dans une maison à ascenseur, avec une cocotte au premier et un marchand de bicyclettes au rez-dechaussée, il sera bien moins flamboyant que logé dans son vieil hôtel seigneurial.

— Vous acceptez son prix ?

— Oh! cela n"a pas d'importance. Et puis on ne marchande pas les pauvres diables! Si c'était Folentin... Je vous préviens, Raynaud, que je ne suis pas bien disposé du tout pour Folentin... Il fera sagement de ne pas badiner avec moi... Allons, venez, descendons. Je pense que l'automobile esta la porte.

Folentin était dans son cabinet lorsque le garçon de bureau lui passa la carte d'Evans. Il se leva vivement et dit :

— Faites entrer.

Un peu plus il allait au-devant de l'Américain, comme si c'eût été quelque prince. Un retour sur lui-même le ramena à la dignité habituelle de ses manières, et ce fut

avec cordialité, mais sans courtisanerie, qu'il accueillit le visiteur.

— Je suis très aise de vous voir, dit-il, et je vous remercie de venir chez moi, sans tarder. Vous êtes arrivé récemment ?

— Hier soir.

— Votre ami Raynaud ne comptait pas sur vous, avant une semaine. Il va bien, M. Raynaud ?

— Non. Il est de mauvaise humeur.

— Oh ! oh !

Le visage du banquier se rembrunit. Il regarda les ongles de sa main droite avec une attention soutenue, puis il se décida à dire :

— C'est à cause de l'affaire d'hier?

— Je Fignore, fit Evans, avec le plus grand calme. De quelle affaire s'agit-il?

— Quoi ! Il ne vous a pas raconté ce qui s'est passé à l'hôtel Condottier?

— Ah! C'est à cela que vous faites allusion? Oui, oui, il m'a touché deux mots de cet incident... Mais en quoi pourrait-il s'en émouvoir? Cela n'intéresse que vous...

Folentin dressa l'oreille. Il cessa d'examiner ses ongles, il leva les yeux sur Evans avec un commencement de souci :

— Ah! Fort bien! dit-il. Que vous a donc raconté M. Raynaud?

— Laissons cda, s'il vous plaît, fit Evans. Je n'aime

pas à me mêler de ce qui ne me regarde pas... M surtout contrarier un homme que j'estime...

— Contrarier? Pourquoi ? insista Folentin...

— Je n'ai pas à vous donner d'indication sur vos affaires personnelles... Vous savez fort bien ce que vous avez à faire... Parlons d'autre chose... J'achèterai l'hôtel Condottier... Tous voudrez bien faire le nécessaire... J'entends par là vous mettre aux ordres du notaire pour payer le prix demandé...

— Désirez-vous voir le marquis ?

— Le moins possible.

— Vous n'avez pas bonne opinion de lui?

— Je n'ai pas d'opinion à avoir sur son compte. Je lui prendrai sa maison, et lui donnerai mon argent. C'est tout.

— Quand vous êtes venu ici, monsieur Evans, j'allais téléphoner à M. Raynaud, pour lui demander un rendez-vous.

— Je vais le retrouver tout à l'heure... Je ferai votre commission... Il vous répondra sur-le-champ...

— Et les affaires de Chiquito, dit Folentin. Est-ce que nous n'en parlerons pas?

Evans prit un air très froid, il regarda en l'air, puis :

— Nous sommes en train de construire une ligne de chemin de fer, pour nous raccorder avec les voies du Pacifique. Notre accord avec les grandes exploitations de pétrole est un fait accompli... Il n'y aura pas de concurrence... Nous entrons dans le trust...

Folentin ouvrit des yeux énormes :

— Mais alors, vous n'avez plus qu'à exploiter ? Toute combinaison financière devient inutile...

— Comme vous le dites si bien. Nous avons préféré faire nos affaires nous-mêmes : nous entendre avec nos concurrents, et vendre moins cher, mais garder tout le profit pour nous... Quand les puits commenceront à rendre moins, nous fonderons une société par actions... Nous trouvons inutile, pour le moment, de donner au monde de la Bourse, l'occasion de gagner de grosses sommes sur notre dos.

— Ah ! Vous pouvez vous flatter d'être fort, vous, par exemple ! s'écria Folentin. Vous en avez un estomac î Risquer une pareille partie ! Mais si vous n'aviez pas pu vous entendre avec le trust ?

— Alors nous aurions passé l'affaire aux gens de finance, puisqu'elle aurait été mauvaise. Mais comme elle est excellente, nous la gardons pour nous. N'est-ce pas ainsi que vous avez l'habitude de procéder avec le public?

— Mais, moi, moi, se récria Folentin, vous ne me ferez donc aucun avantage ? Vous ne m'intéresserez dans aucune de vos entreprises?

— Ah ! ma foi, si, tenez : Raynaud disait, ce matin, que nous pourrions vous donner à lancer la petite affaire des mines de Rio-Verde. C'est très gentil... Il y a quelques millions à gagner... Et nous n'avons vraiment pas le temps de nous en occuper... Raynaud

avait le projet de faire entrer votre beau-frère, Maurice Prévinquières, dans la Société, comme secrétaire, pour l'occuper... Il aime beaucoup ce jeune homme...

— Mais, moi, moi?... reprit Folentin.

— Eh bien ! Vous, vous causerez avec Raynaud... Au revoir. Je ne voulais vous parler que de cet achat d'hôtel. . . Je suis à la seconde...

— Viendrez- vous chez ma femme, ce soir? Elle reçoit...

— Non ! non î Je n'ai pas apporté d'habit . . .

— On vous prendra comme vous serez.

— Madame la baronne me trouverait peu correct. C'est impossible. Adieu.

Il sortit. Folentin resté seul alla se rasseoir à son bureau . Il était songeur . Ce qu'avait répondu Evans à ses questions pressantes sur Condottier le préoccupait extraordinairement. Il y démêlait une sorte d'ironie dédaigneuse qui paraissait insupportable à son amour-propre. Jouait-il donc un sot rôle, lui, Folentin? Est-ce que celui que « l'on ne roulait pas» était en train de se faire berner, et publiquement? Il avait avecautorité, la veille même, en sortant de chez Condottier, interrogé Rose. Mais les explications qu'elle lui avait données étaient si vagues qu'il n'y trouvait matière ni à se rassurer, ni à se fâcher. Jl paraissait certain que Condottier avait usé, vis-à-vis de la baronne, de procédés qui n'étaient pas d'une délicatesse scrupuleuse. Mais quelle part Rose avait-elle dans cet incident?

LA CONQUEllArsTE 247

Et surtout quelle figure avait lieu de faire Folentin ? Devait-il paraître informé, et, avec une indifférence de haut goût, négliger d'attacher de l'importance à ces tentatives ? Si souvent, il avait raillé les maris qui prenaient de l'ombrage des galanteries dont leurs femmes étaient l'objet. Allait-il se gendarmer à son tour? Mais y avait-il lieu de se montrer moins impassible qu'à l'ordinaire? Rose ne s'expliquait pas. Il était épineux de demander des éclaircissements à Condottier. Folentin désireux de continuera faire figure d'homme supérieur se trouva très ennuyé. C'est alors que Maurice Prévinquières, qui l'avait si utilement informé de la présence à Paris du marquis, se chargea de dissiper tous les doutes de son beau-frère. Ils se rencontrèrent à cinq heures au cercle. Le salon de conversation était'occupé par cinq habitués qui se confiaient leurs sensations d'arthritiques. Maurice tira Folentin dans une embrasure de fenêtre, et là, à l'abri des importuns il lui dit :

— J'allais passer chez vous. Imaginez-vous que tout à l'heure La Brède est venu chercher du Tremblay. Ils se rendent tous les deux chez Haynaud, de la part de Condottier...

— Une affaire?

— Ça en a bien l'air.

— Alors à cause de ma femme ?

— Ça, je n'en sais rien. Que s'est-il donc passé?

— Eh ! Rose ne veut rien dire. Elle qui a la langue si bien pendue d'ordinaire, elle est devenue muette, au

moment où jai le plus grand intérêt à savoir ce qui se passe... Car enfin, quel personnage vais-je jouer dans tout ceci ?

Folentin ofiFrit à son beau-frère, limage d'un homme en proie à une incroyable agitation. Il se pétrissait les mains avec fureur et piétinait comme si le parquet eût été brûlant.

— Eh bien ! Qu'est-ce que vous allez faire ?

— Le sais-je ? s'écria Folentin. Et c'est là justement ce qui me met hors de moi. L'imprévu, voilà ce qui mexaspère ! Je hais les situations qui ne sont pas nettes. Je ne suis brillant que quand j'ai le temps de me préparer.

— Il ne s'agit pas d"ètre brillant, mon cher, mais de ne pas laisser compromettre votre femme par ce mauvais bougre de Condottier... Il est, vous l'avez avoué vous-même, capable de tout...

— Mais, je ne le crains pas ! s'écria Folentin rouge de mécontentement. Il trouvera, s'il le faut, à qui parler...

— Eh ! C'est à Raynaud qu il veut parler... Et là, les chances ne sont plus égales. Entre un bretteur, comme Condottier, et le bon et simple Raynaud, qui n'ajamais pratiqué aucun sport, et qui ne se doute point de ce qu'est l'escrime, il y a inégalité flagrante. Il faut, si c'est possible, éviter une rencontre.

— Je m'en charge.

A cette affirmation Maurice fit une si singulière figure que Folentin se redressa gourmé :

LA CO.NOLÉUA.NTE 249

— Croyez-vous donc que je n'aurai pas Taulorité suHisanle ?

— A vrai dire, je ne le crois pas.

— C'est ce que nous verrons. Je vais de ce pas trouver votre sœur...

— Vous feriez mieux de vous tenir tranquille.

— Oh! oh î Vraiment ! Voilà comment on me juge? Eh bien ! On apprendra à me connaître î

— Folentin, vous allez faire une sottise.

— Tout beau! Maurice. Vous intervertissez singulièrement les rôles! Jusqu'ici, quand on a parlé de sottise, entre nous, c'était de moi que venaient les leçons !

— Je ne veux pas vous donner de leçon, mon. cher ami, j en suis d'ailleurs incapable. Je vous offre humblement un conseil : laissez Rose tranquille, en ce moment. Je l'ai vue tout à l'heure. Elle est à l'orage.

— Fort bien ! Ne vous mettez pas en peine de moi. Je remettrai tout au calme.

Il serra la main de son beau-frère et sortit. Arrivé chez lui, il passa chez sa femme et eut l'ennui de se voir refuser la porte par la femme de chambre. Madame avait la migraine et s'était mise au lit. Surtout elle avait recommandé qu'on n'entrât pas chez elle, avant qu'elle sonnât. Folentin, rongeant son frein, se retira d'abord dans son appartement, puis poussé par un sûr instinct, il sortit et se fit conduire chez son beau-père. M. Prévinquières venait de rentrer, et paraissait de fort méchante humeur. Il accueillit Folentin avec un grogne-

ment qui pouvait passer difficilement pour un bonjour. Et comme celui-ci s'informait de ce qui le troublait ainsi :

— C'est votre femme, mon cher, oui votre femme, qui est une extravagante, et je suis indulgent en ne la qualifiant pas autrement î

— Ma femme? se récria Folentin.

— Ma fille, si vous aimez mieux. Je n'y mets pas d'amour-propre, et sous un vocable ou sous l'autre, je la trouve également insupportable !

— Mais qu'a-t-elle fait, enfin?

— Ah ! Ce qu'elle a fait ! Elle est en train de faire massacrer deux hommes, dont l'un, au moins, m'est particulièrement sympathique... Tandis que l'autre... L'autre est un citoyen qui ne vaut pas cher !

— Mais expliquez-vous ! s'écria Folentin exaspéré. Vous vous jouez de ma patience, depuis dix minutes!

— Eh bien ! Je ne sais pas ce qui s'est passé entre votre femme, Raynaud, et M. de Condottier. Mais ce drôle — c'est de M. de Condottier que je parle — a envoyé deux de ses amis, deux autres polichinelles de son espèce, à ce brave Raynaud.

— Maurice me l'avait dit.

— Ah ! qu'est-ce quil fait aussi là-dedans, celui-là? Un autre fou ! Sa sœur et lui font la paire. Mais c'est un autre genre.

— Il est fort raisonnable, en cette circonstance, je suis aise de vous le dire.

LA COiNQUÉRANTE 251

— Et moi de l'apprendre. Encore que cela m'étonne.

— Mais comment êtes-vous au courant de cette affaire ?

— Oh î D'une façon particulièrement simple. Raynaud est venu me demander de le représenter avec son ami Ralph Evans.

— Mais quelles raisons donne-t-iJ de la querelle avec Condottier ?

— Il n'en donne aucune.

— Gomment ! Lui aussi? Ma femme se tait. Raynaud se tait. Sacrebleu! Il faudra bien que Condottier s'explique. C'est trop fort à la fin. On se moque de moi !

— Vous ne pensez qu'à vous. Tous, d'abord, vous ensuite, et vous après ! Cette hypertrophie du moi, qui est votre maladie, devient haïssable ! Gomment ! Deux hommes vont se massacrer^ peut-être, et au lieu de vous occuper d'eux, vous n^ vous occupez que de vous !

— C'est qu'au fond, il ne s'agit que de moi! cria Folentin, furieux. Vous n'y comprenez rien. Mais^ moi je devine tout. Laffaire est dirigée contre moi, entendez-vous ! Raynaud n'est qu'un prétexte ! C'est moi qui suis en cause. Condottier a voulu, et veut encore compromettre ma femme. Mais je percerai à jour sa machination. Et je le démasquerai.

— Yous serez bien avancé ! Et puis comme c'est malin à comprendre ! Vous vivez comme des insensés,

et VOUS VOUS étonnez que les péripéties de votre existence soient extravagantes. Mais c'est logique ! On récolte ce qu'on a semé !

— Tout ça, ce sont des mots pour ne rien dire. Vous me lâchez des bribes de morale ramassées dans les journaux. Croyez-vous que je vais me contenter de vos objurgations? Quel but vise Condottier? Et pourquoi s'en prend-il à Raynaud ?

— Si vous ne le savez pas, comment voulez-vous que je vous l'apprenne? Suis-je dans le secret de vos folles actions? Est-ce que vous croyez que ça m'amuse d'avoir des conférences avec deux idiots comme MM. La Brède et du Tremblay, au sujet d'un farceur comme M. de Condottier? Heureusement, je vais avoir pour compagnon M. Evans, qui est un homme sérieux.

— Ah ! celui-là on ne le fera pas marcher autrement qu'à son pas.

— Moi, non plus ! Et ils vont voir, ces gommeux î Des gens qui chassent chez moi, tous les ans, qui ne trouvent jamais mon élevage assez fort, et qui .. Attends ! attends un peu !

— Quand vous réunissez-vous?

— Demain matin.

— Bon! Moi, je vais tâcher de voir enfin ma femme. Elle se décidera peut-être à m'apprendre ce qui se passe, et quel rôle je joue...

— Oui, c'est surtout cela qui vous occupe.

— Dame!

— Eh bien ! Soyez sûr qu'il ne sera pas brillant.

Impressionné par ce pronostic, Folentin revint chez lui. C'était l'heure du dîner. Rose le fit prier de se mettre à table sans elle. Dans sa grande salle à manger, servi par quatre domestiques compassés et silencieux, Folentin, seul et lugubre, dina rapidement, puis s'enferma dans son fumoir. Il se mit à réfléchir, ce qu'il n'avait pas fait depuis longtemps. L'exaltation, dans laquelle il vivait habituellement, cessait brusquement, et il se trouvait en face de sa situation réelle. Il ne la jugea pas satisfaisante, au premier abord. Ce que son beau-père lui avait dit, dans un accès de franchise, lui revenait à l'esprit, et il commençait à se rendre compte de l'extravagance de sa conduite visà-vis de sa femme.

Depuis trois ans qu'il avait épousé Rose, ils n'avaient eu, elle et lui, qu'une préoccupation : briller. Aux exigences de leur orgueil ils avaient tout subordonné. Et aujourd'hui, derrière le décor de leur vie éclatante, la tristesse et la misère de leur état moral apparaissaient lamentables. Et qui pouvait-on rendre responsable de ce désastre sinon lui qui avait tiré vanité de son indifférence, de son égoïsme et de son immoralité. Car comment qualifier l'attitude désinvolte qu'il avait prise en présence des tentatives faites pour séduire sa femme? N'était-ce pas du cynisme, si ce n'était de la sottise? Folentin devint rêveur. Le bilan de ces trois années, qu'il avait jusqu'ici trouvées glo-

rieuses pour son amour-propre, lui parut subir un déchet sérieux à l'examen. Il commença à se juger plus naïf que roué. Et une sorte de jalousie s'empara brusquement de lui.

L'accident, essentiellement banal et qu'il avait tenu jusqu'ici pour négligeable, et qui consistait dans la chute d'une femme, lui parut tout à coup d'une importance extraordinaire. Il se demanda, avec un commencement d'angoisse, si Rose avait jamais pris un amant. Quelque chose se crispa en lui, très douloureusement, à la pensée que la jeune femme, si charmante, aurait pu le trahir et se donner à un autre. Il cessa, dans cet instant, d'être un ^fantoche pour redevenir un homme. Il souffrit. 11 trembla. Il ne put supporter la pensée de voir sa femme le tromper tranquillement et rester auprès de lui. Il eut un mouvement de rage. Il s'écria dans le silence de la pièce, où il ruminait son ennui : Ah ! je la chasserais, plutôt!

Il baissa le front avec amertume : chasser Rose. 11 en était là, lui, Folentin, de songer à une solution si brutale, pour une légèreté de femme, après avoir tant de fois déclaré que tout ce qu'il importait, entre époux, c'était de rester bous camarades, et de se passer mutuellement ses petites faiblesses. Quelle déchéance ! Et comment reconnaître, dans ce mari inquiet et irrité, le brillant railleur, qui ne voulait rien prendre au sérieux ? A peine se reconnaissait-il lui-même. Et cependant il était toujours bien le même Folentin qui

LA CONQUÉ[\A^"fE 255

n'admettait pas qu'on pût le « rouler ». Depuis qu'il pressentait la manœuvre de Gondottier, et qu'il soupçonnait Rose d'y avoir joué un rôle en contribuant à le ridiculiser, il se sentait une toute autre âme que lorsqu'il disait en public : « Le marquis fait la cour à ma femme. Il a bien raison! » Il n'admettait pas, à ce moment-là, que la catastrophe pût se produire. Sa présomption ancienne n'était faite que de sa confiance. Et maintenant qu'il ne croyait plus impossible ce qu'il avait proclamé sans importance, il était humilié, blessé, furieux. Et il entrevoyait le divorce.

Pendant que Folentin faisait ce désolant retour sur lui-même, Rose, chez elle, était dévorée d'inquiétudes. Deux fois déjà elle avait envoyé sa femme de chambre chez Raynaud pour le prier de venir lui parler, et deux fois elle n'avait pas obtenu de réponse. M. Raynaud était sorti, on ne savait quand il rentrerait. M. Raynaud était en conférence avec M. Evans, on ne pouvait le déranger. Ses deux billets avaient été laissés. Il ne paraissait pas possible que Raynaud n'eut pas trouvé une seconde pour les lire. Il était à peine croyable qu'il ne fût pas accouru pour savoir ce que Rose désirait. Quel' changement s'était produit dans ce cœur si dévoué ! Après l'avoir surprise enfermée avec Gondottier, la soupçonnait-il de ne l'avoir fait venir que pour lui donner ce spectacle? Pensait-il qu'elle avait voulu lui fournir la preuve que le marquis était son amant? Gela était inadmissible ! Tout dans la révolte de son

attitude, dans la violence de son langage, attestait son innocence. Après l'avoir vue tremblante de fureur, en face de Condottier, il était impossible de croire quelle fût de connivence avec lui. Et alors si elle était sa victime, elle n'était pas sa complice.

Voilà ce quelle voulait dire à Raynaud. Elle ressentait un impérieux besoin de se disculper devant lui, et aussi de lui adresser d'ardents reproches. Car elle le rendait responsable, en grande partie, de ce qui arrivait. C'était sa raideur, sa sauvagerie, son incompréhension de tout ce qu'il y avait d'afifectueux dans les intentions de Rose, qui avaient amené le conflit avec Condottier. Elle ne savait pas très bien, elle-même, comment elle expliquerait cela à Raynaud, mais elle voulait qu'il vînt auprès d'elle, quitte à ne lui rien dire. Et seule, dans son cabinet de toilette, étendue sur sa chaise longue, elle s'exaspérait en pensant qu'il continuait à se conduire vis-à-vis d'elle de la même manière hostile, en refusant de lui obéir. Car elle n'admettait pas qu'il eût autre chose de plus pressé que d'accourir, quand on lui faisait la faveur de l'appeler. Comme Folentin avait demandé dans la soirée si elle était en état de le recevoir, elle se décida à le laisser entrer. Il se montra grognon dès l'abord :

— Eh bien î ma chère, votre migraine est plus complaisante. J'en suis charmé. Il est probable que vous n'ignorez pas ce que votre équipée d'hier a entraîné de conséquences?

LA CONQUKriANTE 2o7

— Je l'ignore absolument, dit-elle, sans bouger la tète, au milieu de ses dentelles et de ses coussins, et je vous prie, afin que je sois informée, d'aller, vous-même, chez M. Raynaud, et de me l'amener sur-le-champ.

— Je crois que vous devenez tout à fait folle ! s'écria Folcntin. Vous pensez que je vais m'entremettre dans vos affaires, sans savoir de quoi il retourne? Vous me prenez pour plus bénévole que je ne suis, en vérité. Dites-moi d'abord ce qui s'est passé à l'hôtel Gondottier, nous verrons après.

— Cela est de peu d'intérêt pour vous.

— Comment! s'exclama Folentin, de peu d'intérêt, quand il s'agit de mon honneur 1

— Oh ! voilà de grands mots, pour une petite chose !

— Petite chose, votre fidélité '? C'est possible ! Mais mon honneur !

— Vous ne m'avez pas habituée à une telle susceptibilité. Vous avez une crise de rigorisme. Vous devenez bourgeois. Qu'est-ce qui vous prend?

— 11 me prend que je ne veux pas être bafoué, pas plus par M. de Condottier que par d'autres, et que si vous vous êtes jouée de moi...

— Des menaces, à présent?...

— Oui, madame, confessez-vous, s'il vous plaît, sans plus de détour... Il n'y a qu'un mot qui serve : M. de Condottier est-il votre amant?

— Allez le lui demander à lui-même, pour qu'il vous rie au nez !

— Il ne s'agit pas de rire, mais de s'expliquer.

— Vous êtes ridicule !

— Je ne le serai pas longtemps !

— Et que ferez-vous donc pour cela?

— Je vous prierai d'aller, hors de chez moi, avec M. de Condottier continuer vos fredaines..,

— Rien ne saurait lui être plus agréable. C'est ce qu'il rêve.

— Parce que ?

— Si vous n'avez pas encore compris sa combinaison, vous ne la comprendrez jamais.

— Madame, cria Folentin exaspéré, vous abusez par trop de ma patience.

— Moins que vous de la mienne. Allez me chercher M. Raynaud...

— Quel rôle joue-t-il en tout ceci?

— C'est ce que je veux apprendre.

— A'ous ne le savez donc pas ?

— Apparemment.

— Mais quel imbroglio est-ce là?

— Vous finirez par le savoir.

— Malheur alors à ceux qui m'auront dupé !

— Oui, c'est entendu. Vous êtes un foudre! Vous pulvériserez tout! Je vous prie de remarquer que, jusqu'à présent, je ne vous ai pas parlé de mes projets, si vous m'avez grossièrement annoncé vos intentions. Vous songez à me mettre à la porte de chez vous, moi je suis déjà décidée à n'y plus rester.

— Et OÙ irez-vous ?

— Là où je serai sure de ne pas vous rencontrer.

— Mais, vous me haïssez donc ?

— Moi? Je ne me donne pas cette peine. Je vous traite suivant vos mérites : comme un personnage sans conséquence.

— Sans conséquence !

— Vous voyez bien vous-même que c'est votre lot. Ni M. de Gondottier, ni M. Raynaud ne s'occupent de vous...

— Ils s'occupent fort l'un de l'autre, en tout cas, et je finirai, moi, par m'occuper de tous les deux.

— Pour les mettre d'accord. Et bien ! avant qu'il soit trop tard, allez me chercher M. Raynaud.

— De quoi aurai-je l'air?

— Voilà toujours ce qui vous préoccupe. Vous n'aurez jamais l'air que de ce que vous êtes.

— Mais qu'est-ce que je suis, à la fin? cria Folentin hors de lui.

— Rien de ce que vous avez tout fait pour être. Et, certes, ce n'est pas à vous qu'en revient l'honneur.

Folentin eut une grimace de dépit. Il haussa les épaules et grommela :

— Vous êtes vraiment insoutenable, ce soir. Ma foi, puisque vous ne voulez pas me donner le moindre éclaircissement sur vos affaires, débrouillez-les comme vous pourrez. ]\Ioi je ne m'exposerai pas plus longtemps à vos aménités... Bonsoir madame.

Elle ne lui répondit même pas. Mais à peine il avait fermé la porte du cabinet de toilette, Rose bondit sur ses pieds, rejeta la blonde qui lui entourait la tête, et détachant sa robe de chambre, commença, sans aide, à s'habiller. Elle mit un costume tailleur d'étoffe sombre, coiffa ses beaux cheveux dorés d'un chapeau très simple, se masqua d'une épaisse voilette, et sans prévenir, sans donner de consigne, elle descendit par un petit escalier, passa devant le concierge et sortit dans les Champs-Elysées. La nuit était venue douce et claire. Elle monta vers l'Elysée-Palace, arriva devant la vaste construction et, entrant dans le vestibule, s'adressa à l'administration :

— M. Valentin Raynaud est-il chez lui ?

— Je vais demander, madame.

Elle s'assit dans un coin, patiemment. Au bout d'un instant, le téléphone sonna, de brèves paroles s'échangèrent.

— M. Raynaud vient de rentrer, madame. Au second étage, numéro 17. On va vous conduire à l'ascenseur.

Rose remercia d'un signe de tête, suivit l'employé qui marchait devant elle et, arrivée au second étage, s'arrêta devant la porte du n° 17. Son cœur battait très fort. Mais elle surmonta son trouble et toucha le bouton de la sonnerie électrique. Au bout d'un instant, un domestique ouvrit, la fit entrer dans un petit salon, et sans questionner attendit :

— Prévenez M. Raynaud, dit-elle, qu'une dame désire lui parler.

Elle ne voulut pas dire son nom à ce valet inconnu, elle pensa que Valentin saurait deviner qui se présentait chez lui. Peut-être même voulut-elle surprendre l'effet que produirait sa présence, et s'assurer qu'aucune autre femme ne venait visiter Raynaud. Elle dut être satisfaite. Il ne manifesta aucune hésitation et aussitôt l'entrée, il s'écria très ému :

— Quoi! madame, vous chez moi? Mais que se passe-t-il ?

— C'est ce que je viens vous demander. Car vous me laissez sans nouvelles, et il m'est rapporté, de différents cotés, des bruits qui m'inquiètent vivement.

— Je vous prie instamment de ne vous point tourmenter à cause de moi.

— Et à cause de qui voulez-vous que je me tourmente?... C'est à vous seul que je m'intéresse...

A peine ces mots partis, elle les regretta. Ils ouvraient un jour trop clair sur sa pensée et ses sentiments. Raynaud n'en abusa pas, il se fit plus gourmé et plus froid. Il s'inclina avec déférence, mais ne répondit point. Rose aussitôt s'irrita, et incapable de se modérer :

— Que signifie cette réserve et cet air compassé?... Entend-on ce que nous disons et n'êtes-vous pas seul ici ?

— Je ne suis pas seul ici. Ralph Evans y est avec moi. Mais on n'entend rien, rassurez-vous...

— Eli ! que m'importe ! Voyons, je vous en prie, informez-moi exactement du point oi^i en sont les choses...

— Eh bien! madame, M. de Gondottier a considéré comme une offense mon intervention dans l'entretien qu'il avait avec vous...

Elle l'interrompit avec vivacité :

— Vous n'allez pas, j'imagine, vous prêter aux fantaisies de M. de Gondottier?

— Je ne sais pas si M. de Gondottier a des fantaisies... Il paraît dépité d'avoir été dérangé dans son têteà-tête...

Elle reprit avec plus de véhémence encore :

— Vous ne croyez pas au moins que j'aie mis la moindre complaisance à me trouver seule avec lui.

Il resta de glace et répondit :

— Madame, je n'ai aucune opinion de ce genre, et fort heureusement je n'ai pas à en avoir.

Rose tressaillit. Elle fit un brusque geste de protestation et, arrachant la voilette qui l'étoufTait, elle montra â Valentin son beau visage pâle de contrainte :

— Mais, au moins, me croyez-vous quand j'affirme que c'est contre mon gré que je me suis trouvée seule chez M. de Gondottier?.. .

— Je n'ai aucune raison, madame, de douter de vos affirmations.

— Vous êtes, vis-à-vis de moi, d'une politesse qui est plus offensante que ne le serait de la brutalité.

— Pour me permettre d'être brutal avec vous, fit-il amèrement, je ne suis pas M. de Condottier...

— Oh ! Voilà donc votre pensée, enfin î sécriat-elle avec colère. Vous croyez que M. de Condottier a des droits sur moi... Et vous le dites! Vous osez le dire î

Il s'arrêta brusquement devant elle, il haussa ses larges épaules et les yeux étincelants :

— Eh bien ! oui, j'ose le dire, et j'en frémis de honte et de colère. Oui! je crois que vous êtes allée à ce rendez-vous, et que, si vous étiez enfermée avec M. de Condottier, c'était parce que vous lui aviez donné le droit d'user de toute liberté vis-à-vis de vous. Que vous vous soyez querellée avec M. de Condottier, qu'il ait voulu vous contraindre, que je sois arrivé à point pour vous débarrasser de son insistance, tout cela signifie peu de chose. C'est un incident sans valeur, un hasard. Mais ce qui domine tout, c'est votre accord avec lui, affirmé par tout ce qui parle, médit, salit, bave et calomnie, dans le monde infâme où vous vivez. C'est votre accord, attesté parles privautés sans nombre que vous avez accordées publiquement à ce bellâtre insolent. C'est votre accord, dont vous vous plaisiez à étaler les preuves devant moi, comme pour m'en souffleter, sachant que j'en souffrais atrocement. Après cela, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je vous aie trouvée seule, sous clef, avec M. de Condottier? Le surprenant eût été que vous n'y fussiez pas. Eh bien ! ce jour-là,

^6i LES BATAILLES DE LA VIE

il VOUS aura traitée plus cavalièrement que d'habitude. Ces brillants vainqueurs se gênent si peu avec les femmes! Il vous aura déplu par trop de sans façon, il n'avait pas cependant besoin de se gêner avec vous, et vous aurez voulu sortir plus vite qu'il ne le voulait. Qu'est-ce que cela prouve, tout cela? Que ce que j'ai entendu raconter sur vous est faux, ce que je vous ai vu faire est vain, et que M. de Condottier n'est pas votre amant? Madame, me jugez-vous donc décidément assez stupide pour le croire ?

Rose le regarda, un instant, jouissant de le voir bouleversé par la colère, tremblant d'angoisse, et hors de lui-même. Puis elle dit, très calme :

- — Pourquoi vous chercherait-il querelle, s'il était mon amant? Et pourquoi auriez-vous troublé, hier, notre tête-à-tête, si vous croyiez qu'il avait le droit de me retenir chez lui, malgré moi? Non, vous savez très bien qu'entre lui et moi il n'y a que des légèretés, que tout ce que Ion raconte est calomnieux, et que tout ce que vous avez vu. vous-même, était illusoire.

— Mais alors, cria-t-il avec désespoir, pourquoi vous êtes-vous ingéniée à tout faire, hors de ma présence et devant moi, pour me donner à penser que vous étiez perdue, ou en train de vous perdre?

Elle hocha la tête, sourit et dit d'un air énigmatique et charmant :

— Pourquoi ? Oui, pourquoi ?... Ah ! voilà î C'est ce qu'il faudrait deviner!

LA CONOUEUANTE 265

Il laissa tomber ses bras le long de son corps avec découragement.

— Quel plaisir éprouvez-vous à me torturer? Chaque fois que j'ai affaire à vous je reste brisé, accablé, désolé ! Quelle coquette atroce ôtes-vous donc, pour que, dans ce moment même, vous veniez me provoquer avec le sourire délicieux de vos lèvres moqueuses et le regard mystérieux de vos yeux qui promettent toujours et ne tiennent jamais ? Qu'espérezvous obtenir encore de moi, en fait de lâcheté ou de folie ? Dites, parlez, vous voyez que vous me bouleversez le cerveau et que vous me déchirez le cœur î

Elle s'assit doucement près de lui, et levant un doigt par un geste d'autorité qui lui était familier, elle répondit :

— Je veux que vous m'appreniez, enfin, ce que vous pensez, et que,, dans ce cerveau que je bouleverse et dans ce cceur que je déchire, il ny ait plus rien d'inconnu pour moi.

Il se laissa glisser tout près d'elle, et la voix basse, avec un tremblement de tout son être :

— Vous voulez donc savoir que je vous aime, que je vous ai toujours aimée, et que, dans ce moment-ci, où j'ai tant de raison de vous suspecter et de vous craindre, je vous aime encore, parce qu'il est dans ma destinée de vous aimer, éternellement, malheureux, mais fidèle, jusqu'à mourir en vous aimant. Oui, depuis que je pense, je me suis donné à vous, et malgré vos injus-

tices, vos cruautés, je ne me suis plus repris. Je souffrais, en silence, de ne pas vous voir telle que je vous avais rêvée, et c'était un désespoir inexprimable pour moi d'assister à votre déchéance morale. Je suis parti, j'ai fui au bout du monde, pour me soustraire à ce spectacle affreux de celle que j'aurais voulue supérieure à toutes les femmes, s'abaissant jusqu'aux plus tarées, amie d'une comtesse Grodsko, et compagne de toutes les folles qui ne cherchent dans la vie que des occasions de plaisir. Mais, de loin, comme de près, je pensais toujours à vous, et je n'avais qu'un désir c'était de vous revoir, dussé-je souffrir encore. Au bout de trois ans, me voici de retour, et vous voyez que je ne m'étais pas trompé sur ce qui m'attendait, puisque, dès le premier instant, je me trouve mêlé à l'odieuse intrigue dont vous vous prétendez la victime. Evans me le disait bien : qu'allez-vous faire dans ce beau monde pourri? Restez donc avec moi, dans nos larges espaces, à travailler librement loin des perversités et des bassesses. Ici nous sommes des rois. Nous faisons ce que nous voulons. Aussitôt rentré dans votre Paris, vous serez annihilé par les habitudes, les préjugés, les conventions, et vous redeviendrez un pauvre esclave. Je n'ai pas voulu l'écouter, je suis revenu, je n'ai pas eu de cesse que je ne me sois replacé sous votre joug. Et j'ai honte de moi-même, j'ai horreur des autres, je vous blâme, je vous accuse, je me demande si je ne dois pas vous mépriser, et mal-

gré tout je vous aime! Vous avez voulu savoir ce qu'il y avait dans mon cerveau,, et dans mon cœur. Eh bien ! Vous n'avez plus d'illusions maintenant. Je ne vous ai rien caché î

Elle lui dit très doucement :

— Vous avez bien fait. Je suis contente de savoir que vous m'aimez. Vous êtes le seul homme dont l'affection, aujourd'hui, me soit précieuse. Vous le saviez bien. Pourquoi me la marchandiez-vous? J'ai été très injuste à votre égard, hélas, j'étais aveuglée. Voyons, alors, quand nous avons causé dans le jardin de l'usine de Beaumont, vous m'aimiez autant que vous venez de le dire? Pourquoi ne me l'avez-vous pas avoué?

— Comment aurais-je osé ? Il y avait entre vous et moi une trop grande distance. Et pour me la faire franchir, il aurait fallu être encouragé. Je ne lai pas été par vous....

— Non ! C'est vrai î Je ne sais où j'avais l'esprit. Je ne rêvais que situation élevée, grande fortune, luxe brillant.... J'étais une petite sotte, sans expérience et sans jugement... Il a fallu que je sache tout ce que mes désirs avaient de vain et de misérable, pour revenir à des idées plus saines et plus fortes. Je me souviens que M. Evans et vous, au lieu de me ménager et de me traiter avec indulgence, vous m'avez heurtée de front et avec âpreté, frappant à grands coups sur ma chimère. Peut-être eut-il mieux valu agir autrement. Mais non, rien n'aurait fait. Jetais insen-

sée, je ne voyais que par les yeux de ma mère, entichée d'aristocratie, et je donnais dans les idées de mon père, qui n'avait d'estime que pour les gens très riches. Rien ne m'aurait éclairée, à cette époque-là. L'expérience de la vie, la connaissance des réalités, ont été nécessaires pour me prouvera quel point je m'étais trompée. Mais alors il était trop tard. Vous étiez parti. J'étais toute seule, livrée à moi-même, au milieu d'un monde désœuvré et corrupteur. Gest miracle que je ne me sois pas perdue, tant j'étais adulée, poursuivie, enivrée. Mais, maintenant, c'est fini, je ne cours plus aucun danger : nous nous sommes expliqués, je sais que vous m'aimez. Je vais être heureuse. Il la regarda avec étonnement :

— Et comment prétendez-vous accommoder vos sentiments avec votre situation ? Vous êtes mariée.

Elle dit d'un air insouciant :

— Sans doute, mais j'ai toute ma liberté. Nous nous verrons chaque jour, et tant que vous voudrez. Mon mari ne nous gênera d'aucune façon...

Il détourna un peu la tête. Puis comme s'il appréhendait déjà la réponse qu'elle allait lui faire :

— Et vous serez ma maîtresse ?

Elle rougit, secoua la tête d'un air mécontent :

— Que me dites-vous là? Le voudriez-vous donc? Je ne le crois pas.

— Alors quelle sera notre existence ? Vous avez la prétention de vous mettre au-dessus des préjugés cou-

rants, et de raisonner d'une façon supérieure. Eh bien! Vous ne pouvez méconnaître que la situation dans laquelle nous allons nous trouver sera promptement inacceptable. Quand une femme mariée a acquis la certitude qu'elle ne pouvait vivre heureuse qu'avec un homme, qui n'est pas son mari, et qu'elle l'a dit à cet homme, elle se trouve immédiatement prise entre la nécessité du divorce ou les tentations de l'adultère. Mais s'imaginer qu'on pourra installer au foyer conjugal un faux bonheur qui consistera dans de petits soins, d'aimables visites, des conversations autour d'une table à thé, et des représentations en commun à l'Opéra, c'est se faire illusion. Vous avez commis, au début de la vie, c'est vous qui le dites, du moins, une faute d'appréciation qui vous a conduite où vous êtes. Le plus honorable ce serait d'y rester.

— Et de continuer à vivre comme je vis ? Jamais !

— Alors vous voulez divorcer?

^ Il le faudra.

— Mais votre mari le voudra-t-il ?

— Assurément, non. A moins que son amour-propre ne l'y incite. Mais s'il voit, comme conséquence à notre rupture, une diminution de considération, il aimera mieux m'enchaîner à lui, quitte à ce que j'en meure de chagrin,' que de consentir à me rendre ma liberté.

— Alors la situation est sans issue.

— C'est ce que nous verrons .

— Ecoutez, je vous en prie, ne parlons plus de ces

choses. Il me semble qu'elles sont, rien qu'à les discuter, dégradantes pour vous et pour moi. Jouissons de notre confiance mutuelle retrouvée, et contentons-nous de l'amitié sincère qui nous est permise.

— A une condition, c'est que vous me donnerez toutes les garanties d'obéissance' et de sagesse que je suis en droit d'attendre de vous. Plus de querelle avec M. de Condotlier....

— Ah ! cela ne dépend pas de moi.

— Si, cela dépend de vous. Ne mettez point de raideur dans les pourparlers engagés. Vous savez très bien qu'il y a toujours moyen d'accommoder les choses... C'est affaire de procédés...

— M. de Gondottier voudra-t-il en avoir?

— On l'y obligera.

— Qui donc ?

— M. Evans et mon père; moi, s'il le faut.

— Vous? Au nom du ciel, si vous voulez la pacification, ne vous mêlez de rien. Si vous apparaissez seulement, même de loin, l'affaire va prendre une tournure aiguë.

— Eh bien, je m'effacerai complètement. Mais vous me promettrez d'être raisonnable.

— Oui. Et pour première preuve, je vous supplie de rentrer chez vous. Il est onze heures.

— Je vous quitte.

Elle remit sa voilette, devant la glace, et ce fut pour Valentin une jouissance profonde de voir, élégante et

familière, chez lui, cette femme adorée dont il avait, pendant de si longues années désiré la présence. Elle se retourna, le regarda un instant, comme si elle voulait se graver dans les yeux son image. Elle sourit, hocha la tête et dit :

— C'est vous, et pourtant ce n'est plus vous.

— C'est-à-dire que l'opinion que vous vous êtes faite de moi, ne correspond plus à vos souvenirs. Je suis toujours pareil, et c'est vous qui avez changé.

— Oui, changé beaucoup, beaucoup ! murmurat-elle. Et c'est fort heureux. Vous rappelez-vous que Ton m'appelait, en riant, chez mon père : la conquérante. Peut-être, après beaucoup de conquêtes inutiles ou fâcheuses, arriverai-je à la seule conquête qui soit enviable : celle d'un cœur sincère et dévoué.

Elle lui tendit la main, eut un mouvement comme pour se jeter dans ses bras, mais devant son visage grave, elle se retint, et svelte, d'un pas léger, disparut dans le couloir.

Folentin s'apprêtait à partir pour son bureau, quand sa femme le fit prier de passer chez elle. Il était rare que Rose eût de ces caprices, et il fallait, pour qu'elle intervînt dans le cours si bien réglé de l'existence conjugale, une raison importante. Le banquier traversa donc le petit salon, pénétra dans le cabinet de toilette de sa femme, et la trouva en déshabillé du matin, assise près de sa toilette, un petit bleu à la main. Elle ne lui laissa pas le temps de prononcer les paroles de politesse les plus simples. Avec une fébrilité dans le geste, et un éclat dans le regard, qui attestaient une émotion violente, elle tendit le télégramme à Folentin, en disant ce seul mot :

— Lisez.

Intrigué, Folentin écarta de lui le papier, car il était presbyte et y voyait mal de près, etânonnant le texte il lut : « Ma chère Rose, je te préviens que Raynaud se bat à midi, aujourd'hui, avec Condottier. Notre père, — et il est dans ses petits souliers, — lui sert de témoin avec Evans. Prends les mesures que tu croiras utiles. Je tembrasse. Maurice. »

LA CONQUÉKAISTE 273

Le banquier plia machinalement le papier, le posa sur la toilette, fit deux pas d'un air préoccupé, puis il dit :

— Raynaud se bat avec Gondottier... Mais, mais... Condottier etRaynaud, pourquoi?

— Allez-vous recommencer, comme hier, à chercher les raisons et les causes? Ils vont se battre, c'est un fait! Mais, vous, qu'allez-vous faire pour les en empêcher ?

— Et comment pourrai-je y parvenir ?

— En allant trouver M. de Gondottier, et en lui demandant de vous expliquer le rôle que vous jouez, dans cette affaire, à votre insu.

— Ma chère, vous parlez par énigmes, j'ai le malheur de ne pas les comprendre.

— L'opinion se chargera de vous éclairer. Mais il sera trop Lard.

— Mais quel personnage est-ce que je joue, suivant vous ?

— Gelui de dupe.

— Et de qui ?

— De M. de Gondottier.

— Avec votre complicité.

— En aucune façon, et c'est là qu'est l'habilelé supérieure. Il se moque de vous, et il a si bien arrangé les apparences qu'il vous sera impossible de vous dégager, si vous laissez passer le moment propice.

— Voyons, soyez un peu plus explicite. Ne me poussez pas à démentir toute ma conduite passée et à me

comporter, brusquement, comme un bourgeois qui fait des scènes de ménage. Je sais à quoi m'en tenir, maintenant, sur les sentiments que vous éprouvez pour moi. Yous me les avez exprimés, avec une sincérité qui ne laissait place pour aucune illusion. Daignez, seulement, me faire entrevoir l'intérêt que j'ai à intervenir dans les affaires de M. Raynaud et de M. de Condottier, si vous voulez que je m'en mêle.

— Je veux que vous empêchiez M. de Condottier de tuer ce brave garçon.

— Oh ! on ne tue pas les gens si facilement!

— Je vous dis que cette rencontre causera un scandale qui retombera sur vous...

Folentin parut très perplexe. Il éprouvait une solide rancune contre sa femme qui l'avait si cruellement atteint dans sa vanité. Il commençait à concevoir des doutes sérieux sur les mobiles auxquels obéissaient Raynaud, et, depuis longtemps, il savait à quoi s'en tenir sur les scrupules de Condottier. Il flottait entre le désir de ne pas satisfaire Rose, et l'envie de connaître les divers dessous de Thostilité soudaine de Condottier contre Raynaud. De plus une vague appréhension d'être jugé sévèrement par l'opinion le troublait. Il examina les raisons qu'il avait de suivre le conseil de sa femme ou de le repousser. La curiosité et l'inquiétude l'emportèrent. Il dit d'un ton résolu :

— Vous voulez que j'intervienne? Je le ferai donc. De ce pas, je me rends chez M. de Condottier.

LA CONQUÉRANTE 21b

Elle ne lui adressa pas même un mot d'approbation. Elle inclina la tête. Et ce fut tout.

Le marquis en tête-à-tête avec La Brède et du Tremblay, dans son cabinet, procédait aux préparatifs de la rencontre. Il avait sorti d'une armoire deux boîtes de pistolets et les examinait, en connaisseur.

— Les plus lourds sont les meilleurs, dit La Brède. Mais je te conseille de prendre les plus légers. Avec une bonne charge de poudre, et la balle bien appuyée, il y a soixante-quinze chances sur cent, pour que personne ne soit touché...

— C'est pourquoi je prendrai les autres...

— Ah ça ! tu as donc des intentions sanguinaires ?

— Ce Raynaud m'agace, avec ses airs de puritain...

— Penses-tu qu'il va vouloir te tuer, à cause de tes façons de toqué?

— Il se pourrait.

— Ah ! Mais, sérieusement, est-ce que nous allons à un massacre ?

— Si moa adversaire avait consenti à se battre à l'épée, j'aurais pu te répondre. Car là, j'aurais été sûr de ce que je faisais. Mais vous vous êtes laissé imposer le pistolet par M. Evans. Et je vais bien être obligé, pour ma préservation même, de tirer dans la silhouette.

— Et tu ne la manques jamais, la silhouette ! Le Raynaud a de la carrure. Toi tu es mince comme une guêpe. Il y a du bon I

— Il est possible que mon adversaire tire bien. Le Ralph Evans passe pour être de première force.

— Ce n'est pas avec lui que tu te bats.

— Il est rare que le compagnon d'un bon tireur ne soit pas un bon tireur lui-même. Ainsi du Tremblay et toi, La Brède, vous êtes toub les deux de grands fusils... Evans a pu, en Amérique, apprendre à son ami le fin du pistolet... Mais, cela ne me gêne pas... Au contraire !

— Va donc, tu vas l'abattre, sur la boite, comme un pigeon !

La conversation fut interrompue par l'entrée du valet de chambre qui vint mystérieusement dire à son maître que le baron du Rocher demandait à le voir.

— Folentin! s'écria le marquis. Eh î qu'il entre. Une sera pas de trop !

Il alla lui-même vers la porte et l'ouvrant : * — Comment ? A l'heure du courrier? Qu'est-ce qui vous prend ? Le feu esta la Bourse ? Vous venez nous chercher pour sauver la corbeille ?

— Non ! je désire vous parler au sujet de la rencontre qui se prépare...

Du geste il montrait les pistolets exposés sur la table.

— Eh bien î mais vous pouvez parler, Folentin, dit le marquis d'un ton railleur. La Brède et du Tremblay sont mes témoins... Ils connaissent l'affaire...

— Ils en connaissent ce que vous leur avez dit.

LA COIS'OUÉRANTE 277

— Y a-t-il donc autre chose ?

— C'est ce que nous allons examiner ensemble, si vous le voulez bien.

— Oh ! Oh ! Quelle gravité ! Almaviva prend des airs de Bartholo...

Folentin fronça le sourcil. Le ton de Condottier, dès le premier instant, lui avait déplu. Maintenant il commençait à l'irriter. Il se tourna vers La Brède et du Tremplay :

— Mes chers amis, laissez-moi seul, un moment, avec Condottier, je vous prie. J'ai à l'entretenir d'un sujet délicat, qui exige une grande discrétion...

— Allez fumer un cigare dans lejardin, fît le marquis en poussant vers ses amis une boîte de havanes. Je suis à vous dans un instant.

Il se tourna vers Folentin, et lui montrant un siège :

— Asseyez-vous donc, mon cher, et dégoisez votre petite confidence.

Folentin prit une attitude imposante et regardant Condottier avec sévérité :

— Marquis, pouvez-vous m'affîrmer que ce n'est pas à cause de ma femme que vous vous battez avec ^l. Raynaud?

Condottier eut un geste de nonchalant ennui, et rendant à Folentin pour son coup d'œil sévère un coup d'œil attristé :

— Quelle diable de question m'adressez-vous là, mon cher, et qu'est-ce que cela peut bien vous faire ?

— Cela me fait beaucoup!

— C'est nouveau, alors ?

— Nouveau ou ancien, je vous prie de me répondre. ;

— Du moment que vous le prenez ainsi, je nai plus aucune raison de ne pas vous satisfaire. Il est en effet certain que c'est à cause de la baronne du Rocher que M. Raynaud et moi nous sommes en désaccord.

— Et pourquoi cela s'il vous plaît ?

La physionomie du marquis exprima le plus violent étonnement.

— Pourquoi?... Vous me demandez, sérieusement, pourquoi ?

— Oui, je s'ous demande pourquoi ?

— Eh bien î mon cher, dit Condottier avec tranquillité, c'est parce que nous l'aimons tous les deux !

— Et c'est à moi, cria Folentin, que vous osez faire un pareil aveu ?

— Ah ! je lai, en ce qui me concerne, fait tant de fois à votre femme, que je ne sais plus guère sous quelle forme le lui répéter. Mais si vous voulez vous charger de la commission, cela ne sera pas banal, et vous m'obligerez.

— Vous moquez-vous ?

— Nullement, dit Condottier avec sang-froid. J'aime votre femme, comme j'aimais Rose Prévinquières. Je l'ai toujours aimée, vous le savez bien. Et quand vous me l'avez prise, enlevée, soufflée, il y a trois ans, vous

n'ignoriez pas que je l'aimais. Alors de quoi vous étonnez-vous, aujourd'hui?

— Eh î monsieur, la situation n'est plus la même.

— Sans doute, fît le marquis avec amertume, celle que j'aimais est devenue votre femme. Vous l'avez épousée par vanité, pour me faire pièce, en glorieux que vous êtes, sans vous préoccuper de savoir si j'en éprouverais du chagrin. A^ous me trahissiez ce jour-là, d'une façon tout à fait vilaine. Car j'avais mis ma confiance

en vous, et je vous avais chargé de plaider ma cause. Comment vous êtes-vous acquitté de cette mission ? Est-il nécessaire de vous le rappeler? Votre fatuité, se faisant complice de l'ambition de M"^ Prévinquières, au lieu de discuter mes prétentions, elle et vous, pendant une heure d'entretien qui me parut mortellement longue, vous n'avez songé qu'à accorder vos ambitions. Vous vouliez briller l'un et l'autre. Vous apportiez la grande fortune. Elle, vous le saviez, elle apporterait la grâce particulière de sa séduisante nature, la volonté ferme de devenir une des reines de la mode. Et, en un instant, appareillés pour la conquête, vous m'avez, elle, délaissé après tant d'espérances permises, et vous, trahi, après que je vous avais remis la garde de mon bonheur. Et vous venez, aujourd'hui, manifester de l'étonnement, quand je vous déclare avec franchise que je n'ai jamais cessé d'aimer votre femme? Mais, pardon, mon cher, avais-je donné mon cœur, comme cadeau de noces ? N'était-il plus dans ma poitrine, et parce que Rose

Prévinquières devenait la baronne Folentin, au lieu d'être la marquise de Condottier, avais-je le pouvoir d'empêcher ce cœur de continuer de battre ? Vos exigences, sachez-le, passent toute mesure. Et si je n'étais pas décidé à en rire, comme j'ai toujours fait, je pourrais à la fin vous manifester uq peu d'humeur !

Folentin, très désarçonné, fit un effort pour se remettre d'aplomb :

— Tout ceci n'excuse pas, dit-il, que vous compromettiez ma femme, dans une affaire qui va être publique.

— Eh ! mais tout ce àquoielle participe, depuis trois ans, reprit Condottier, n"est-il pas public, et de la façon la plus large ? On parle de votre femme, dans les journaux, comme detoutesles illustrations mondaines. Elle appartient à la publicité, parce qu'elle s'est mise en vue de façon à lattirer, autant qu'il lui était possible de le faire. Compte rendu de bals, de courses, d'expositions, de représentations, de ventes, partout, toujours, et à propos de tout, on parle d'elle. Eh bien! on en parlera, une fois de plus. Et puis après? 11 faut bien payer sa gloire ! Et quand on est une des favorites de la réclame, c'est de l'ingratitude de se dérober au moment le plus intéressant !

— Ah ! Je vois bien ce que vous voulez ! s'écria Folentin avec colère. Vous espérez compromettre assez Rose pour la séparer de moi.

— La séparer de vous ? Allons ! Vous vous moquez ! Il y a longtemps que c'est fait. Une femme aussi Intel-

ligente qu'elle, n'a pas été longue à se renseigner sur la valeur d'un bonhomme tel que vous. Ne vous faites pas de bile, Folentin ; pour vous, il y a longtemps que c'est couru.

— Et pour qui donc, alors, la partie se joue-t-elle? demanda Folentin, en essayant de reprendre possession de lui-même.

— Ah î mon cher, je ne vous ferai pas de cachotteries, moi. C'est à l'air libre que je travaille. Je pourrais vous rendre la monnaie de votre pièce, et me conduire, visà-vis de vous, en franc hypocrite. Ce n'est pas ma manière. Vous voulez savoir pour qui la bille tourne ? Pour M. Raynaud, tout bonnement.

— Pour M. Raynaud? répéta Folentin stupéfait.

— Ah ça! d'où sortez-vous, reprit le marquis. En êtes-vous à savoir que l'ancien commis de M. Prévinquières est amoureux fou de votre femme? Il est comme moi, lui, il l'a toujours aimée.

Il s'arrêta, et regardant le banquier avec une douce pitié :

— Mais, sincèrement, Folentin, vous m'affligez. Vous n'avez pas l'air de vous être douté une minute de tout cela! Mais à quoi diable employez-vous donc vos yeux? Vous ne pouviez pourtant pas passer votre temps à vous regarder dans les glaces, pour voir comme vous êtes beau, spirituel et bien habillé. Il vous restait quelques heures, en dehors de ces occupations si flatteuses, pour examiner la comédie qui se jouait autour devons. Et

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