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VOUS arrivez à la veille du dénouement, demandant quelle est l'intrigue de la pièce? Vraiment, Folentin, vous passez pour un esprit fort, et vous êtes innocent comme l'enfant qui vient de naître !
— Raynaud et vous ! répéta Folentin, — vous, oui, je le savais, mais je ne vous craignais pas...
— Bien obligé !
— Mais Raynaud î
— Oui, Raynaud. Ah ! Ce n'est pas un flirteur, celuilà, c'est un sincère. Il aime, voilà tout. Il n'en demande pas plus. S"il n'y avait de danger à redouter que de sa part, vous pourriez, nous pourrions dormir sur nos deux oreilles. Mais il y a votre femme. Et là, la situation change.
— Est-ce qu elle laime ?
— Je vous le demanderai. Elle est si fantasque et si versatile qu'on peut hésiter. Mais les symptômes sont terribles. Elle a eu une façon de se jeter dans ses bras, l'autre jour, quand il est arrivé chez moi... Folentin, ceci était bien plus menaçant pour votre dignité conjugale, que toutes mes tentatives, d'ailleurs manquées. Je ne mets aucune vanité à essayer de vous le cacher... Voilà l'adversaire, évidemment redoutable. Et c'est pour ce motif, et non pour un autre, que je me rencontre aujourd'hui, tout à l'heure, avec lui. C'était cela, il me semble, que vous étiez venu me demander? Eh bien ! Vous voilà éclairé, mon cher, autant qu'il est possible de l'être.
Folentin resta un moment absorbé dans des réflexions qui n'étaient certainement pas riantes. Puis relevant la tête :
— Vous étiez enfermé avec ma femme quand M. Raynaud est arrivé chez vous. Il l'a donc vu ?
— Il a même enfoncé la porte pour entrer.
— Ainsi, à ses yeux, l'offense que vous m'avez faite est indubitable ?
— Ali ! C'est à cela que vous pensez? dit Condottier en riant. Toujours le même ! Au moment où la maison brûle, vous vous préoccupez de savoir s'il y avait des carreaux à remettre ! Allez-vous me chercher querelle, quand je m'occupe de vous débarrasser de l'homme qui vous gêne le plus ?
— Oh î ce n'est pas pour moi que vous le faites !
— Tiens î Parbleu ! Vous ne le voudriez pas, vieil ami! Non! Je ne marche que pour moi, mais à fond. Je le hais, ce Raynaud, qui est bien tout le contraire de ce que je suis, et qui me hait lui-même, je le sens. Tenez-vous tranquille, Folentin. La liquidation, comme vous dites à la Bourse, va se faire, sans que vous ayez à vous en mêler. Quand vous saurez qui l'a emporté de Raynaud ou de moi, vous agirez comme vous voudrez, ou plutôt comme vous pourrez. Car, à ce momentlà, c'est avec votre femme qu'il vous faudra compter. Et vous aurez fort à faire.
— Que prépare- t-elle? Et que veut-elle?
— Ce qu'elle veut, pour le moment, c'est empêcher
une rencontre entre M. Raynaud et moi. Avouez que c'est elle qui vous a envoyé ici ?
— Oui.
— Vous voyez. Oh ! sa diplomatie, pour être hostile, n'en est pas moins très claire. Elle a certainement eu le vague espoir que, d'une explication, entre vous et moi, sortirait quelque bonne querelle, qui détournerait sur vous le danger que court son favori...
— Quoi ! Vous pensez...
— Attendez ! La situation devenait alors très simple. Ou bien j'aurais le dessus, et il pourrait bien arriver qu'elle devînt veuve. Et alors, libérée vis-à-vis de moi, meurtrier de celui dont elle portait le deuil, qui lui irait fort bien, car elle est blonde, elle me chassait de sa présence, et pouvait tranquillement, au bout de l'année, épouser son Raynaud... Ou bien — un coup de maladroit, on ne sait jamais ! — vous me feriez mordre la poussière, et prise d'horreur pour celui qui aurait versé mon sang, elle vous quitterait pour toujours. Et un bon divorce la conduirait au même résultat...
— Elle, songer à épouser Raynaud ?
— Mais elle ne songe qu'à cela ! Et comment n'y songerait-elle pas? Il a tout d'un héros de roman, ce gaillard-là, à l'heure qu'il est. C'est un être noble, désintéressé, généreux et prodigieusement millionnaire. Mais, vous ne connaissez donc pas vos auteurs? C'est un Monte-Christo nouveau jeu. Comment pourrait-elle hésiter à suivre dans son chemin, un homme qui répand
l'or sur ses pas? Qu'êtes-vous, Folentin, à côté de ce ^abab ? Et que suis-je, moi-même ?
— Oh ! Elle m'a joué complètement, dit Folentin d'un air morne. Je ne me doutais de rien. Elle afifectait de Téloignement pour ce Raynaud. J'étais obligé de la prier d'être plus accueillante et plus gracieuse avec lui. Je craignais qu'elle ne me fît du tort dans mes affaires.
— Allons ! Allons î fit Condottier, je suis content d'elle. C'est bien travaillé. Pauvre Folentin, qu'alliezvous faire dans cette galère ? Je vous l'avais bien dit, autrefois, qne vous n'étiez pas de force et que vous seriez plus sage en restant garçon. Vous l'avez a^ouIu, Folentin... Débrouillez-vous, maintenant, avec cette aimable personne. Il m'apparaît clairement, en ce qui me concerne, que la partie est perdue pour moi. Je vais essayer de vous débarrasser du Raynaud, c'est le seul service, désormais, que je puisse vous rendre.
Folentin s'agita, puis après une hésitation :
— Laissez-moi le temps de voir M. Raynaud et de lui parler. C'est moi qui dois avoir affaire à lui...
Condottier rougit à cette proposition. Son visage exprima une fierté qui en embellit tous les traits. Il se redressa :
— Y pensez-vous? Je ne vous ai raconté toutes ces choses que parce qu'une rencontre entre M. Raynaud et moi est inévitable. Pour qui me prenez-vous? Il m'a offensé. C'est moi qui l'ai provoqué. Et je vous céderais
ma place? J'ai pu souvent être léger, imprudent, mais quand mon honneur était engagé, je n'ai jamais transigé avec les règles les plus étroites du devoir. Les choses suivront leur cours. Après, libre à vous de chercher les satisfactions que vous pourrez désirer.
— C'est bien, dit Folentin. Je n"ai plus rien à faire ici. Au revoir, marquis.
Condottier se mit à rire.
— Merci, pour cette bonne parole ! Je la crois un peu égoïste. N'importe, je l'accepte comme un souhait du cœur. Au revoir donc, Folentin. Et, vous savez, vieil ami, j'aime mieux mon lot que le vôtre. Moi, à midi un quart, je saurai à quoi m'en tenir sur la façon dont M. Raynaud place une balle. Mais, vous... Enfin!
Folentin hocha la tête d'un air indécis, et, saluant le marquis, sans lui donner la main, il s'éloigna. Condottier leva les épaules d'un air de dédain, et, ouvrant la porte-fenêtre qui donnait sur le parterre, il appela ses amis.
— Eh bien ! Le sire de Folentin est parti? demanda La Brède.
— Oui, et nous allons en faire autant. Il est onze heures et demie. Nous avons juste le temps d'arriver à Villebon. Prends les ustensiles.
— Marchons!
En attendant le retour de Folentin, Rose se dévorait d'impatience. Elle avait roulé, dans sa tête, depuis deux heures, les projets les plus divers et les plus opposés.
LA CONQUERA.NTE 287
Successivement, et avec autant de douleur que de honte, elle avait envisagé la mort de Raynaud, celle de Condottier ou celle de Folentin. Puis elle s'était représenté que bien rarement les duels avaient une issue fatale, et elle avait tablé sur une blessure. Mais une blessure, c'était encore horrible ! Et, le cœur serré, elle se figurait Raynaud, pâle et ensanglanté, descendant de voiture porté par Evans et Prévinquières. Elle ne voyait ainsi, digne de tendre pitié, ni Folentin ni Condottier. Elle ne s'occupait que de Raynaud pour le plaindre. Lui seul l'intéressait, car c'était pour elle qu'il courait des dangers. Ainsi Condottier avait bien deviné ce que Rose ne s'avouait pas à elle-même. Et si elle avait forcé son mari à se rendre chez le marquis, c'était dans le mystérieux espoir d'empêcher Raynaud de se battre avec Condottier. Faisait-elle ce calcul que, d'un entretien entre Folentin et le marquis, pourraient résulter des dissentiments si graves que toute autre querelle leur parut de peu d'importance? Non, sans doute. Mais instinctivement elle poussait son mari en avant.
Soudain, elle tressaillit. Dans la pièce voisine, un pas s'était fait entendre et elle le reconnaissait. C'était le pas glissant de Folentin. Elle eut un éblouissement, et sa respiration s'arrêta. Lui, cependant, entrait, l'air maussade, et sans prêter la moindre attention à l'émoi de la jeune femme. Il traversa le cabinet de toilette,, alla s'adosser à la cheminée, paraissant peu disposé à
s'expliquer. Ce fut elle qui, trouvant ce silence intolérable, commença d'interroger :
— Eh bien ? Vous avez vu M. de Condottier?
— Je le quitte à l'instant.
— Qu'est-il résulté de votre conversation ?
— La certitude, pour tous les deux, que vous ne vous préoccupez que de M. Raynaud, et que, peut-être, qui sait, vous n'auriez pas été fâchée de nous voir nous couper la gorge, M. de Condottier et moi, en votre honneur.
Rose rougit. Elle eut, à ce moment même, la révélation très nette des obscurs mobiles auxquels elle avait obéi. Elle baissa la tête, craignant de laisser lire un aveu dans son regard. Puis d'une voix tremblante :
— Et en fm de compte, vous avez, vous personnellement, préféré laisser aller les choses telles qu'elles étaient réglées.
— M. de Condottier, surtout, y a tenu. Je ne vous cache pas qu'il est fort animé contre son adversaire.
— Et vous trouvez tout naturel qu'un étranger paye une dette que vous avez contractée.
— Ma chère, M. Raynaud ne paye, en cette occasion, pour personne que pour lui-même. Vous le savez fort bien.
— Mais vous n'ignorez pas que c'est pour défendre votre femme qu'il s'est fait un ennemi de M. de Condottier.
— Ce que je n'ignore pas c'est que ces deux hommes
se disputent votre cœur, qui ne devrait, en toute honnêteté, appartenir qu'à moi. Et le spectacle de leur bataille, je le confesse, me cause des alarmes médiocres. Le rôle que je joue, de par votre volonté, en cette histoire, n'est pas particulièrement avantageux. Mais sachez bien que je ne vous permettrai pas de l'aggraver à votre gré. Il n'aurait plus manqué que je risquasse de m'aller faire tuer pour être agréable à une femme qui me déteste ! Non, ma chère, vous avez mis M. de Condottier et M. Raynaud aux prises, qu'ils y restent !..
11 se retourna et regarda la pendule, à laquelle il était adossé :
— Voilà qu'il est midi. Ils sont sur le terrain. Et je vous réponds que Condottier n'est pas de bonne humeur.
Rose pâlit, ses mains s'agitèrent fiévreuses dans les dentelles de son peignoir, elle balbutia :
— Vous prenez un lâche plaisir à me torturer avec le danger que courent ces deux hommes.
Il précisa :
— Avec le danger que court l'un de ces deux hommes. Car Condottier m'a ouvert les yeux, et je sais à quoi m'en tenir, à présent sur vos vrais sentiments. Vous m'avez bien « roulé », moi qui avais la prétention de ne jamaisl'être ! Ah! oui, vous a^■ez roulé Folentin, comme un niais. Mais patience !
Elle lut sur son visage l'espoir d'une catastrophe. Son cœur n'en put supporter davantage, et se levant brusquement :
— Monsieur, je suis ici chez moi, j'ai le droit, je pense, d'y être seule. Et je ne vous cache pas que votre présence m'est insupportable. Si vous avez des souhaits atroces à formuler, au moins épargnez-moi le dégoût de les entendre.
Folentin eut un sourire contraint :
— C'est fort bien. Je tiens trop à ma liberté, pour vouloir entreprendre sur la vôtre.
11 fit une légère inclination de la tête et sortit. Derrière lui. Rose, renversée sur son canapé, se donna le triste plaisir de laisser couler ses larmes. La brutale sécheresse de Folentin achevait de détruire ses illusions dernières. De leur union, conclue sous de si brillants auspices, il ne restait rien que de navrantes déceptions, des regrets amers et des dissentiments mortels. Aucun accord n'existait plus entre eux. Et liés par les mêmes contrats, les mêmes devoirs, il leur devenait impossible de vivre l'un près de l'autre, sans s'exposer à un supplice de tous les instants. Yoilà où, en trois années, avait abouti ce mariage triomphal. Et Rose n'avait même pas la ressource, dans sa détresse, de rejeter sur d'autres la responsabilité de son malheur. C'était elle qui avait tout fait. Elle ne pouvait pas dire : on m'a sacrifiée, je ne savais pas. C'était en pleine connaissance de cause, de propos délibéré et -dans un grand mouvement d'orgueil que s'était conclue cette union. Elle Tavai-t même combinée, préparée avec art. Et ce petit gros homme, personnel, froid, brutal, qui venait de
LA COÎSQUÉRANTE 291
sortir, la laissant glacée par son ironique indifférence, elle s'était jetée à sa tête avec toutes les coquetteries les plus savantes.
En se rappelant ces choses, il lui paraissait qu'elle faisait un mauvais rêve. Quoi! Elle, la conquérante, dont chacun à l'envi célébrait l'intelligence, que son père citait pour ses idées précises et claires, que son parrain encensait avec orgueil pour la distinction de son esprit, elle avait pu, un seul moment, se tromper sur la valeur de ce Folentin, et considérer comme un grand bonheur de lui appartenir ? Elle en était humiliée, maintenant, comme d'une déchéance. Et surtout elle doutait de sa clairvoyance. Après avoir agi si follement, n'agirait-elle pas au rebours du sens commun en se détachant de lui? Où était la raison? Et qui saurait l'éclairer sur son propre destin? Raynaud lui-même ne lui avait-il pas déconseillé la rupture? Et cependant rester avec Folentin, vivre auprès de lui, le supporter à toutes les heures du jour, en serait-elle capable? Elle voyait encore devant elle la face bouffie et mauvaise de son mari, lui détaillant d"un ton rageur les dangers que courait Raynaud. Sa voix aigre lui attaquait les nerfs. Elle le trouvait atroce. Le gentleman impeccable, l'homme d'affaires supérieur, le viveur de grande allure, se transformait à ses yeux en un vilain personnage, calculateur de louches bénéfices, profiteur des entreprises d'aulrui et vulgaire irrémissiblement. 11 lui fit horreur, et elle se forma de lui, en cette heure d"an-
goisse, où se jouait une partie si décisive, une opinion qui ne devait plus varier.
Elle fut distraite par l'entrée de sa femme de chambre qui lui dit :
— Madame, M. Maurice est là.
Elle bondit sur ses pieds, devinant que son frère lui apportait des nouvelles, et cria, sans souci de ce qu'en penserait cette fille :
— Maurice ! Viens donc!
Elle se jeta sur lui, lui serra les mains à les broyer, et les yeux fous :
— Eh bien?
— Rassure-toi. Il n'y a pas grand mal.
Elle pâlit, et s'accrochant à l'épaule du jeune homme :
— Quoi donc?
— Raynaud est blessé... Mais pas gravement...
— Tu me trompes ! Il est mort î
— Je te jure que non.
— Où est-il?
— Chez lui.
— J'y vais.
— Tu es folle.
— J'y suis bien allée, hier soir!
— Toi?
— Oui! moi. Voyons, Maurice, tu vas m'emmener... Je m'habille... Le temps de passer une robe...
— Mais non, mais non ! dit le jeune homme. Fais-
moi le plaisir de te calmer. Je te jure que llaynaud ne court aucun danger...
— Oh! ce misérable Condottier! Il n'a rien, lui î Elle se baissa tomber sur le canapé, se roulant la
tête dans ses mains, avec désespoir, et elle éclata en sanglots.
— Voyons, Rose, tu n'es pas raisonnable. C'est Evans qui m'a envoyé pour te rassurer. S'il avait prévu le résultat que j'obtiens, il s'en serait abstenu... Veux-tu bien te calmer, je te jure que Raynaud en sera quitte pour trois semaines de repos... Il a une balle dans l'épaule...
— Oh! mon Dieu ! Pauvre garçon! Son épaule est brisée ?
— Mais non ! Pommier qui l'a accompagné sur le terrain, l'a déjà extraite cette balle... J'aurats dû te l'apporter, pour te convaincre... Elle était sur la table, à Villebon...
— Il souffre beaucoup? demanda Rose, convaincue par la précision des détails que lui donnait son frère.
— Dame î Tu penses bien que ça ne lui procure pas une sensation très agréable.
Elle frappa ses mains l'une contre l'autre, et les yeux étincelants :
— Mais lui, comment a-t-il manqué Condottier?
— Ah ! Tu deviens féroce, ma parole ! Est-ce que tu crois qu'on touche un homme si facilement à trente pas ? Il faut l'habitude, l'adresse de ce bretteur de mar-
quis, pour réussir un coup pareil. D'autant que c'est Evans qui a donné le signal et qui Ta donné rondement... Mais Condottier tire merveilleusement, c'est une justice à lui rendre.
— Un assassin î... Mais tu as donc assisté à la rencontre ?
— Sans doute ! Papa m'avait emmené pour le remplacer, s'il le fallait, au dernier moment, car il avait peur de se trouver mal. . .
— Pauvre père ! Il craignait pour Raynaud.
— Tu penses!... Mais il craignait presque autant pour Condottier. L'idée que l'un des deux pouvait rester sur le carreau... Il en était bouleversé... Quand il a vu la chemise de Raynaud rouge de sang, il est devenu si pâle qu'on aurait cru que c'était lui, le blessé...
— Et Raynaud?
— Eh bien ! Raynaud, il ne disait rien. Il restait parfaitement ferme. Il n'améme pas voulu être soutenu par Evans pour gagner la maison oii Pommier l'a pansé... Et pourtant il avait l'épaule traversée... Pommier a retiré la balle dans le dos, près de l'omoplate, avec un morceau de chemise et un fragment de redingote.
— L'horreur î... Et alors?
— Alors, Evans m'a dit : Prenez mon auto et allez vite apprendre le résultat à votre sœur, qui doit être tourmentée...
— Et eux, comment sont-ils revenus?
— Dans le landau de papa.
— Et Raynaud est chez lui maintenant ?
— Il doit y être.
— Emmène-moi, veux-tu, allons-y?
— Non! c'est impossible ! Voyons! Réfléchis un peu. Tu dois être tranquillisée. Reste tranquille. Que dirait ton mari?
— C'est ça qui m'est égal î Tu ne penses pas que je vais rester avec ce féroce imbécile ? Il me serait impossible de le regarder, tu entends ! C'est lui qui ne craignait pas, comme papa, de voir les deux adversaires rester sur place... Ah! s'il avait dépendu de lui qu'ils s'entretuassent!...
— Ma chère amie, je n'ai pas de conseil à te donner, tu réfléchiras. Mais, en ce moment, il est inadmissible que tu ailles chez Raynaud. Méfie-toi de Folentin. Il doit être exaspéré, et je le crois capable de te tendre un piège.
— En tout cas, je veux aller chez notre père.
— Ça, c'est autre chose. La voiture est à la porte^Je t'attends etje te conduis.
Maurice avait dépeint avec exactitude l'état moral dans lequel était son père au moment où il l'avait quitté à la tour de Villebon. Mais il ne pouvait prévoir Tefl'et de réaction que la sécurité retrouvée allait produire sur les nerfs de ce brave homme épouvanté. L« frère et la so3ur trouvèrent Prévinquières dans son salon, en compagnie de safemmeet deDuburle, arpentant la pièce à grands pas et parlant à liante voix, d'un
ton violenf. Ses deux auditeurs ne Tinterrompaient pas. Stupéfaits de Texaltation dans laquelle ils le voyaient , ils le laissaient exhaler son émotion en paroles tumultueuses, et, pour la troisième fois, il recommençait avec des détails nouveaux, le récit de la rencontre, lorsque Rose et Maurice arrivèrent.
— Ah! mon enfant ! s'interrompit Prévinquières, en levant les bras au ciel d'un air tragique. Oh î ma pauvre enfant! Il pressa sa fille sur son cœur, comme s'il venait d'échapper au plus terrible danger. Mais, cette fois, ayant affaire à plus agitée que lui-même, il se borna à répondre copieusement aux questions que Rose lui posait :
— Oui, nous Tavons ramené et couché, comme un enfant... Evans est près de lui... Tout va bien. Il n'a pas même de fièvre... Quelle fermeté de caractère ! Et quel courage. 11 n'a pas bronché devant le pistolet... Et moi, quand je lui ai remis son arme, je tremblais de tous mes membres... J'étais plus mort que vif. C'est lui qui m'a réconforté, en souriant, aussi tranquille que s'il était dans mon salon... Ah! mes amis, c'est une terrible chose, pour les témoins, qu'un duel!
— Mais t'a-t-il chargé d'une commission pour moi ?
— Oui, il m'a prié de te dire de ne pas te tourmenter à cause de lui.
— El puis?
— Et puis, c'est toul!... Ah! Qa"il irait te voir. aussitôt quil pourraitsortir...
LA CONQUÉRArv'TE 297
— J'y comple bien! Mais c'est moi qui vais aller le voir...
— C'est défendu !
— Par qui '?
— Par le médecin, pour tout le monde...
— Même pour toi ?
— Oh! Pour moi...
— Mon petit père, écoute, nous irons ensemble. Je n'entrerai pas dans sa chambre, mais j'entendrai sa voix, et je saurai si vous ne me trompez pas, s'il est aussi bien que vous l'annoncez... Etje causerai avec M. Evans. Nous avons, lui et moi, besoin de nous expliquer...
— Rose, dit Prévinquières, je te prie, instamment, de ne past'emballer... Tu es dans un moment critique... Il dépend de toi que les difficultés les plus graves s'aplanissent, tu sais que j'ai la plus grande confiance dans ta raison... Ta mère et ton parrain t'assureront, comme moi, qu'il faut beaucoup de prudence, en ce moment... Ton mari...
— C'est un misérable ! interjeta Rose avec frénésie. Vous ne le connaissez pas, il s'est révélé à moi, depuis deux jours, tellement atroce que je ne puis plus le voir en face.
— Allons! Allons! fit Duburle, avec bonhomie, n'exagérons rien. Folentin n'est pas plus un misérable, aujourd'hui, qu'il n'était, hier, un ange. Il est ce qu'il peut être, au milieu des événements qui viennent de se produire.
î:98 les batailles DE LA VIE
— Tout ce qui est arrivé, c'est lui qui en est cause. C'est sa rapacité d'homme d'affaires qui a mis le marquis de Condottier et Valentin Raynaud en présence. C'est lui qui a... Mais vous ne pouvez savoir tout ce qu'il a fait. Ce matin même, il ne m'a pas caché qu'il serait heureux de voir les deux adversaires s'entre tuer. . .
— Oh! Oh!
— Oui ! Tout simplement. Aussi, je vous le déclare à tous, et je ne reviendrai pas sur cette déclaration, je ne veux plus retourner auprès de lui...
— Quoi ! Tu songes à le quitter? s'écria M*"^ Prévinquières avec émotion. Mais que va-ton penser de toi?
— Peu m'importe ! Je ne me suis que trop préoccupée jusqu'ici du qu en dira-t-on. Si je n'avais pas tout sacrifié à l'opinion, nous n'en serions pas où nous en sommes.
— J'avoue, dit Pré^ànquières, que ton mariage, qui réunissait toutes les convenances, n'a pas tourné comme je l'espérais. Mais de là à quitter Folentin...
— Il m'est odieux !
— Si toutes les femmes à qui leur mari n'est pas agréable, s'en allaient de chez elles, on ne verraitplus que des ménages désunis!
— Les autres feront ce qu'elles voudront. Moi, je ne tiendrai compte que de mes sentiments.
— Mais, ma fille, le monde...
— Mais, ma mère, ma tranquillité...
— Folenlin n'est pas un méchant garçon, on pourrail le ramener...
— C'est un être nul pour le bien, très armé pour le mal. Et qui, par vanité, mettrait le feu aux quatre coins de Paris... un tout cas, je ne veux plus le voir... Après les propos que nous avons échangés, il ne peut plus rien y avoir de commun entre lui et moi...
— Alors le divorce ?
Il y eut un silence. Dans ce milieu bourgeois, collet monté et très catholique., le mot avait sonné fâcheux. ^pie Prévinquières répéta.
— Le divorce ! Toi, ma fille î Que dira notre cher grand vicaire?
— Ohl Ce n'est pas lui qui portera le poids de mes ennuis, s'écria Rose avec révolte. Toujours l'opinion! Eh bien ! Le grand vicaire se voilera la face, mais moi, je reprendrai ma liberté. Le divorce est une afTreuse chose, ma mère, j'en conviens avec vous. Mais quand il y a incompatibilité dhumeur entre un mari et une femme et qu'ils n'ont pas d'enfants pour les retenir à leur foyer, vraiment le divorce est tutélaire. Il semble avoir été fait pour mon cas. Il ne présente pour moi, que des avantages, et pas un inconvénient!
— Tu sais, ma chère fille, combien je suis libéral, dit Prévinquières, et que ce n'est pas moi qui t'aurais parlé, comme ta mère, des obligations sociales, des scrupules religieux, ni même de l'effet déplorable que ta résolution peut produire dans notre entourage, mais voyons
3UU l.t:s BATAILLES D L LA VIE
la chose parle côté pratique. Ou compLes-tu aller, en sortant de chez ton mari?
— Là où seulement je puis être à l'abri de tout soupçon : chez mon père.
— Ma maison t'est ouverte, cela va sans dire... Mais réfléchis bien aux conséquences d'une pareille détermination...
— C'est tout réfléchi! Si vous m'aimez, mes chers parents, vous ne me tourmenterez pas davantage. Je suis très malheureuse...
Sa voix se brisa. Elle fondit en larmes. A ce spectacle, Duburle, hors de lui, bondit sur ses pieds, et rouge d'une indignation qui étonna même M""^ Prévinquières :
— Gomment! Allez-vous hésiter? Quand cette pauvre enfant vous demande assistance? Ne l'aimez -vous pas? Que ne puis-je, moi, la recevoir et la consoler ! Chère petite, va, ton vieux parrain est avec toi, tu entends... Tu peux compter sur lui, pour tout ce que tu voudras. . . Et s'il faut aller flanquer des calottes à Folentin...
— Allons! Bon! s'écria Prévinquières, voilà les gens sérieux, ou qui devraient l'être, qui se mettent à extravaguer. Où allons-nous? Duburle, faites-moi le plaisir de vous tenir tranquille, et de ne pas exciter cette enfant qui n'a besoin que d'être calmée. . . On ne l'aban donne pas, sacrebleu, mais pourtant il ne faut pas agir à la légère. Je vais voir Folentin, moi, causer avec lui... Fichtre! Il ne faut pas oublier qu'il a ta dot !
— Abandonne-la lui, et qu'en échange il me laisse en repos.
— Tu en parles à ton aise! Huit cent mille francs ! Eh ! Il serait capable de toper tout de suite !
— Ah î Papa, tu vois, tu n'as pas de lui une meilleure opinion que moi-même.
— Dans les affaires, c'est un gaillard très sûr de lui. Mais il trouvera à qui parler.
— Voulez-vous que je vous accompagne? demanda Duburle. ^
— Non! Seul à seul. Dans ces conditions on peut tout dire, et l'amour-propre ne souffre pas.
Prévinquières regarda sa fille, hocha la tête, et posant ses lèvres dans ses beaux cheveux il murmura :
— Pauvre petite! Le bonheur était pourtant à portée de ta main, il y a trois ans. Je crois bien alors avoir été le seul à le voir. Maintenant, il est perdu!
Rose, à voix basse, répondit, en lui rendant son baiser :
— Si nous pouvions le retrouver?
— Mon cher beau-père, dit Folentin, d'un air gourmé, permettez-moi de m'étonner de la démarche que vous faites vis-à-vis de moi. ..
— Et moi, mon cher, permettez-moi de m'étonner encore plus de vous voir l'accueillir comme vous le faites.
Assis en face l'un de l'autre, dans le cabinet de Folentin, les deux hommes se regardèrent un instant en silence. Le bourdonnement des bureaux en pleine activité parvenait assourdi jusqu'à eux. Dans sa maison de banque Folentin se sentait vraiment en possession de lui-même. C'était là qu'il exerçait une puissance qui ne pouvait être contestée. Il fit de la main un geste vague :
— ■ Vous comprenez très bien que je ne saurais accueillir avec tranquillité Tannonce de la rupture de toutes relations avec ma femme, et de son départ de chez moi... C'est un coup sensible pour mon cœur, et en même temps une atteinte sérieuse à ma situation...
— Ali! Je vous en prie, ne mêlons pas les questions d'affaires aux questions de sentiments.
— Il le faut bien, cependant...
— Est-ce une manière de m'indiquer que, sous certaines conditions, vous rendrez la liberté à ma fille?
— Pour qui me prenez-vous? Comment! Consentir à un marché? Non! non! Ma femme n"a aucun grief contre moi, et j'en ai, moi, de très sérieux contre elle... Je consentirai à les oublier, mais qu'elle revienne, dès ce soir, au domicile conjugal...
— Elle n'y reviendra pas.
— Alors, vous trouverez juste que je prenne mes sûretés, et fasse constater sa disparition...
— Quoi! Le commissaire de police, Folentin? Dès le premier jour?
— Eh! Le ridicule ne prendra pas des délais pour m'atteindre. Et, vous savez, le proverbe dit qu'en France le ridicule tue.
— Ah ! Si tous ceux qui en sont atteints mouraient! Quelle dépopulation! Mais un acte de rigueur ne modifiera pas l'opinion en votre faveur.
— Je n'aurai pas l'air, au moins, d'être battu et content!
— Ma fille est irréprochable !
— C'est vous qui le dites. Mais Condottier ne se gêne pas pour raconter...
— Des calomnies !
■ — Après tout, je n'en sais rien !
— Et ayant cette pensée, vous demandez à votre femme de revenir près de vous ?...
30i LES BATAILLES DE LA VIE
— Ce sera me donner ainsi la preuve que Gondottier ment.
— Belle preuve ! Et vous vous en contenterez?
— Dans le malheur, il faut ne pas être exigeant.
— Est-ce votre dernier mot ?
— Ce fut le premier, ce sera le dernier.
— Vous êtes intraitable.
— Je suis surtout mal traité.
— Folenlin, prenez garde. C'est vous qui engagerez les hostilités.
— Gomment ! El ma femme qui déjà est passée à l'ennemi !
— Et qui est Tennemi ?
— Tout ce qui n'est pas moi.
— Voyons, encore un mot, et le plus sérieux de tous, si vous voulez être franc . Quelle est votre idée de derrière la tête ?
— G'est de ne pas être mis de coté, comme un objet qui a cessé de plaire, et remplacé par un autre objet beaucoup plus brillant el beaucoup plus luxueux. Je ne veux pas, entendez- vous, jouer les laissés pour compte ! Votre fille est ma femme, et qu'elle le veuille ou non, elle restera ma femme. En tout cas, elle ne sera ni marquise de Gondottier...
— Ah ! si c'est cela que vous craignez !
— Cela... ou autre chose! Enfin, je sais ce que je dis. Elle veut divorcer pour se remarier, uniquement pour se remarier. Et c'est cela que je n'admets pas!
LA CONQUÉRA^'TE •'^05
Je veux bien avoir l'air de la lâcher, mais point d'être lâché par elle !
— Ah ! Voilà donc le grand mot î
— Oui, voilà le grand mot ! Votre fille ne rira pas de moi, avec un autre mari, après m"avoir ridiculisé, berné et bafoué ! Elle a voulu me « rouler ». Elle apprendra à ses dépens qu'on ne « roule » pas Folentin!
— Est-ce lui qui ce roule » les autres ?
— Oui.
— Dans quelles conditions?
— Ah! ça, qu'est-ce que vous m'ofîFrez ?
— De l'argent.
— A moi?
— 11 le faut bien, puisque vous ne voulez rien céder gratis. Ce sera une façon de triompher comme une autre. Voulez-vous garder la dot et rendre la femme?
Folentin se dressa en pied, superbe d'orgueil blessé :
— Une telle proposition ? Si offensante ! Me prenez vous pour Robert Macaire ?
— Ma foi, mon cher, je ne sais plus pour qui je dois vous prendre? Tout ce que je vois et entends, depuis vingt-quatre heures, bouleverse mes idées. Je suis de la vieille école, moi, celle où l'on avait encore des principes et des scrupules. Vous autres, vous êtes des arrivistes. Vous ne vous embarrassez pas des bagages encombrants qu'on appelle la bonne foi, la délicatesse,
duo LES BATAILLES DE LA VIE
la générosité. Vous courez au but, par n'importe quel chemin, même s'il passe par la forêt de Bondy. Alors, moi, vous comprenez, je vous traite en conséquence. Et puisque vous ne voulez pas me rendre ma fille, je vous offre de la racheter. Cela ne vous va pas encore ? Il y a donc quelque chose de plus avantageux ? Parlez, Folentin, faites vos conditions, dites votre prix. Pendant que nous y sommes, ne vous gênez pas !
— Monsieur, fit Folentin d'un ton furieux, vous vous repentirez de m'avoir traité sans plus de ménagements. Vous êtes mon beau-père, je vous dois le respect, et de plus votre âge... Enfin, jai les mains liées! Félicitezvous-en.
— Je m'en félicite, Folentin, dit Prévinquières avec bonhomie, quoique, entre nous, vous ne paraissiez pas aussi féroce qu'un tigre. Vous êtes bien content d'avoir les mains liées, comme vous le dites si noblement. Eh bien, restez ainsi, mon brave ami, jusqu'au moment où vous en aurez assez, et oîi vous préférerez changer de position. Vous me trouverez toujours disposé à reprendre la conversation.
— Jamais, monsieur 1 Jamais 1
— Jamais est un mot vide de sens, Folentin, au même titre que toujours. Vous aviez promis, ma fille et vous, de vivre toujours ensemble. Vous voyez ce qua valu cette promesse. Votre jamais vaut tout autant.
— Nous verrons bien !
— Allons! Une dernière fois, et soyons sérieux, voulez-vous vous arranger?
— Non î
— Vous voulez forcer ma fille à réintégrer ?
— Oui.
— Même par l'entremise du commissaire de police ?
— Si c'est nécessaire I
— Folentin, c'est inélégant, ce que vous projetez-là.
— Peu m'importe î
— Vous ouvrez la voie aux violences.
— On m'y contraint !
— Une dernière, dernière fois, vous ne voulez pas me rendre ma fille? A aucune condition et à aucun prix ?
— Non ! Non ! Non 1
— Très bien 1 Alors je l'aurai pour rien 1
Et, sans un mot de plus, laissant Folentin stupéfait, Prévinquières sortit du cabinet.
Étendu sur son lit, un peu pâle, mais très calme, Raynaud, ce mémejour^ causait avec Evans. Le rude Américain s'était fait garde-malade, et veillait sur son ami avec une touchante sollicitude. Sa tranquille figure, son parler lent, toute la puissante assurance qui émanait de sa personne réconfortait Raynaud. En face de ce brave homme souriant, il se sentait rassuré.
— Je ne vous ai pas empêché de tirer un coup de pistolet contre M. de Condottier, vous me rendrez cette
justice, dit Evans, quoique je n'aie pas pu arriver à comprendre l'utilité de ce combat. Je la comprends, même, moins que jamais. M. de Gondottier, qui vous a blessé, est bien avancé, maintenant. Ses affaires en iront-elles mieux?
— Assurément, Evans, ce sont des habitudes tout à fait différentes des vôtres... Mais ^I. de Gondottier avait de la haine pour moi.
— Alors, pendant qu'il vous tenait, il devait donc vous tuer. Gomme je vous le disais, à Tinstant, cette blessure ne l'avance pas. Il voulait se débarrasser d'un rival. G'était une drôle d'idée. Gar dans aucun pays du monde on n'est arrivé à se faire aimer par la force. Mais enfin c'était une idée. Il fallait alors la réaliser complètement et vous tirer autant de balles qu'il était nécessaire. G'est pour cela que nous avons inventé le revolver, qui est à six coups ! Mais, en France, on échange une balle, et puis, qu'il y ait un résultat ou pas, c'est fini. L'honneur est satisfait par ce vain simulacre. G'est ridicule, laissez-moi le dire.
— Très ridicule. Mais il est impossible de ne pas sacrifier aux habitudes et même aux préjugés.
Ils se turent. Au bout d'un instant Evans demanda :
— Souffrez-vous?
— Très peu. De l'engourdissement plutôt que de la douleur.
— Avez-vous soif ?
— Non. Je ne crois pas avoir la moindre fièvre.
LA CONQUÉRA.ME 309
— Dans huit jours, vous serez sur pied. Et alors qu'est-ce que vous ferez ?
Le visage de Raynaud s'assombrit :
— Je ferai ce que vous m'aviez conseillé et que je n"ai pas fait : je retournerai à Chiquito, et je me mettrai au travail.
— Vous partirez seul ?
— Je partirai avec vous.
— Avec moi, naturellement. Mais n'emmènerez-vous point une autre personne?
— De qui voulez-vous parler?
— Eh ! De M""'^ la baronne du Rocher.
— Vous savez bien, Evans, qu'elle n'est pas libre.
— Et vous, ami, vous savez bien ce que valent les liens qui la retiennent. La volonté seule les rend solides. Mais quand la volonté n'y est plus, rien n'égale leur fragilité.
— Il est impossible que celle dont vous parlez agisse avec si peu de ménagements. Elle a souci de sa réputation, de sa situation, de sa famille, de son mari. Tout la retiendra...
— Ecoutez, Raynaud, vous vous rappelez que j'avais assez mauvaise opinion de votre Rose, autrefois, et que je vous avais déclaré qu'à moins de recevoir les dures leçons de la vie, et d'en profiter intelligemment, il n'y avait aucun fond à faire sur une femme qui n'était que vanité et coquetterie. Eh bien! Je me demande si les secousses qu'elle a supportées, ne l'ont pas modifiée
dans un sens heureux, et si vraiment, aujourd'hui, il n'y a pas quelque chose à tirer d'elle.
— C'est une créature exquise et charmante, Evans. 11 n'y a plus en elle que de la bonté et du dévouement.
— C'est possible 1 Mais il faudrait cependant en faire l'épreuve. Vous savez que les matières d'or passent à la pierre de touche. Je voudrais soumettre votre Rose à un dernier contrôle...
— Etes-vous si défiant, Evans?
— Aussi défiant que possible. Mon cher, figurez-vous bien que vous ne prendrez pas cette jeune femme-là pour vous tout seul. Moi, je suis votre compagnon dans la vie, votre associé dans les affaires. Si vous avez des ennuis, j'en aurai ma part. Je désire vivement recourir à toutes les précautions pour que nous soyons un peu tranquilles, dans l'avenir.
— Mais que redoutez-vous d'elle?
— Son ambition. Nous sommes payés pour soupçonner encore un calcul de sa part. Vous savez comment elle a épousé Folentin? Elle a été attirée par sa situation, par sa grosse fortune, comme une alouette par le miroir. Neva-t-elle pas recommencer?
— Après ce qu'elle m'a dit ?
— Ah ! Les femmes I Raynaud, les femmes I Tout ce qu'elles disent ne compte pas. Il n'y a que ce qu'elles font qui a de la valeur. Eh bien ! Mettez-vous devant les yeux que vous êtes un bien plus beau parti, à l'heure présente, que ne le fût jamais Folentin. Tous les mil-
lions de Chiquito étincellent, flamboient, hypnotisent. Raynaud, Raynaud, ne recommençons pas les sottises !
— Mais que \oulez-voiis faire ? Car vous ne m'avez pas raconté tout cela pour le plaisir de parler, vous avez un projet.
— Oui, très simple, classique même.
— Quel est-il ?
— Je ne vous le dirai pas. Vous me trahiriez.
— Moi I
— Oui, vous, parfaitement. Vous seriez capable de la faire prévenir que je vais lui tendre tel piège, et qu'elle fasse bien attention de ne pas y tomber.
— Je vous donne ma parole de n'intervenir en rien, et de vous laisser parfaitement libre d'agir à votre guise.
— Voilà qui va bien.
Evans était l'être le moins sentimental que l'on pût concevoir. Il parla d'autre chose avec Raynaud, ayant eu satisfaction sur ce qu'il désirait. Les affaires de Chiquito, les devis pour un batëau-citerne, dont il y avait lieu de faire la commande, quelques machines à broyer le quartz, occupèrent une partie de la journée. Cependant, Raynaud revint, par un détour, au sujet qui lui tenait au cœur, en proposant à son ami de créer une situation à Maurice Prévinquières.
— Â quoi est-il bon ? demanda Evans.
— A pas grand'chose, je le crains. Mais il est le fils
de rhomme qui m'a mis le pied à l'étrier. C'est une occasion pour moi de m'acquitler.
— A merveille. Mais il faudrait apprendre à ce garçon-là le moyen de se rendre utile, et lui donner le goût du travail. Vous lui rendriez ainsi service matériellement et moralement.
— Vous pensez à tout, Evans.
— Ah ! mon cher. C'est que rien n'est facile comme de donner de l'argent à ce jeune homme. L'important c'est de lui faire comprendre qu'il est intéressant de le gagner. Le jour oii il aura pris du plaisir à une tâche, en se disant qu'elle sera productive, c'est un homme sauvé de la paresse.
Ils furent interrompuspar l'arrivée de Prévinquières et de Rose. Pendant que le domestique mettaitla chambre en ordre et faisait disparaître tous les vestiges de pansement, Evans passait dans le salon pour recevoir les visiteurs.
— Vous voyez, mon cher, dit Prévinquières, ma fille n'a pas eu de cesse que je ne l'aie amenée ici... Je ne crois pas que ce soit le comble de la raison... Mais raisonne-t-on avec une femme, surtout quand cette femme est 'votre fille affreusement gâtée... Comment va notre blessé ?
— On ne peut mieux. Il dort.
Rose parut extrêmement désappointée. Prévinquières eut pitié d'elle.
— Ecoute. J'ai une course à faire du côté de Neuilly. . .
Cela durera une heure... Je te laisse avec M. Evans. Je viendrai te reprendre en passant... J'espère que ce dormeur se sera éveillé pendant ce temps-là...
La physionomie de la jeune femme se rasséréna. Elle s'assit, près de la fenêtre ouverte sur les Champs- Elysées, et regarda un instant monter et descendre les voitures dans un défilé incessant. En se penchant un peu, elle aurait pu apercevoir son hôtel, quelle avait quitté, avec l'intention de n"y jamais rentrer. Mais ce n'était point à cela qu'elle pensait. Elle revoyait, dans ce salon, Raynaud debout devant elle, le soir où elle était venue, et lui avouant qu'il l'aimait. Avec quelle douceur elle avait entendu ses paroles. Et quelle sérénité elle conservait, maintenant, au milieu de la crise terrible qui commençait pour elle, à se savoir aimée de ce cœur loyal et dévoué. La voix d'Evans troubla sa rêverie. Elle leva les yeux sur l'ami fidèle, et lui adressa son plus doux regard. Il sourit, et d'un ton paternel :
— Oui, je comprends que, quand vous regardez quelqu'un de cette façon-là, il ne sache plus très bien ce qu'il doit faire ou ne pas faire. Mais voyez-vous, je suis, moi, un vieil homme, et de plus une espèce de sauvage. Aussi, causons sérieusement, si vous le voulez bien.
— Je veux tout ce qui vous plaira, déclara Rose avec un air angélique.
— Eh bien ! Alors je vais vous dire deux mots de la situation de Raynaud... Le voilà fort souffrant, et, dans
l'état OÙ il se trouve, il m'est difficile de m'expliquer avec lui.. Mais il lui arrive des ennuis que je ne dois pas vous cacher, à vous.
— Pourquoi, à moi ? demanda la jeune femme.
— Parce que, peut-être, ils seraient de nature à modifier vos projets... Je ne connais pas vos intentions; mais je puis craindre que vous ne fassiez un coup de tête... C'est contre une résolution extrême que je veux vous prémunir.
— Mais, qu'est-ce que M. Raynaud vient faire en tout ceci?
— Je vous demande de me laisser parler franchement, peut-être même brutalement, dans l'intérêt de tout le monde, et de ne pas vous en froisser. Je suis un homme fruste, vous le savez. Je dis tout, comme je le pense...
— Allez! allez! Je vous en conjure, s'écria Rose épouvantée par ce préambule.
— Eh bien ! Jai apporté, à Raynaud, de très mauvaises nouvelles d'Amérique. Vous n'ignorez pas que nous avions entrepris une formidable spéculation, qui avait paru réussir au début, mais nous nous sommes heurtés à des concurrents puissants et sans scrupules. Nous avons voulu lutter, et nous avons été vaincus. Une grande partie de ma fortune est compromise. Toute celle de Raynaud est perdue.
Rose regarda Evans avec tranquillité :
— Ce n'est que cela?
— Que cela! Des millions ! Vous en parlez à votre aise. Mais l'espoir de notre avenir, une entreprise admirable, tout est irrémédiablement perdu !
— Si vous m'aviez dit hier : entre les richesses de Raynaud et sa vie, il faut choisir, croyez-vous que j'aurais hésité ? Que m'importe qu'il soit pauvre, puisqu'il est vivant? Au fond, voulez-vous que je vous le dise, j'aime mieux qu'il en soit ainsi. Riche, fabuleusement, comme on disait qu'il l'était, j'aurais eu l'air de faire une spéculation. Sans fortune, on ne pourra pas douter que ce soit par affection pour lui que j'abandonne tout.
— Vous êtes donc décidée à tout abandonner ?
— Sans rémission.
— Mais que ferez- vous, tous les deux?
— Puisqu'il est pauvre, nous irons, quand je serai redevenue libre, à Beaumont, chez mon père, et nous y demeurerons toute l'année. Il reprendra la direction de l'usine, qu'il n'aurait jamais du quitter, et nous vivrons très tranquilles et très heureux.
— Sans fortune.
— Non, pas sans fortune. Mon père est riche. Il ne nous laissera manquer de rien.
— Et vous n'aurez pas de regrets?
— Si. Celui de n'avoir pas pensé ainsi, il y a trois ans, et d'avoir gâché de si beaux jours bien tristement.
— Oh! oh ! fit Evans, dont la figure s'illumina. Voilà le fond de votre pensée.
— Oui. Voilà le fond de ma pensée.
Elle s'interrompit, le regarda profondément, sourit et reprenant :
— Mais, cher monsieur Evans, il était bien inutile d'employer tant de détours pour le connaître. Vous n'aviez qu'à me le demander en toute conscience et honnêteté. Je vous aurais répondu de même.
— Qu'est-ce que vous voulez dire ? fit l'Américain stupéfait.
— Je veux dire que votre petite malice est cousue de iil blanc, comme nous disons en France, et que si je voulais en avoir le bénéfice, je n'aurais qu'à rester sur le beau geste, absolument sincère d'ailleurs, que j'ai fait tout à l'heure. Mais je ne trouverais pas cela très digne de moi. Je suis guérie, vous m'entendez de toutes mes faiblesses passées. Vous pouvez avoir confiance en moi, pour le compte de Raynaud, sans vous mettre en frais d'interrogatoire supplémentaire.
Evans devint très grave :
— Ainsi vous n'avez pas cru ce que je vous disais, quand je vous racontais le désastre de nos entreprises?
— Non. Je ne l'ai pas cru.
— C'était cependant très exact.
— Vous y tenez? Je le regrette alors pour vous, mais, pour Raynaud, cela me laisse indifférente.
— Vous pensez ainsi, en ce moment.
— Je penserai ainsi, toujours, désormais. L'ambition
m'a coûté trop cher pour que j'y sacrifie jamais de nouveau.
Des larmes parurent dans les yeux d'E vans. Il tendit la main à Rose. Et, avec une émotion qui altérait sa voix :
— Vous prenez une belle revanche sur moi, madame. Jusqu'à cette minute, j'ai douté de vous, je le confesse. Mais avec de tels regards et un pareil accent on ne ment pas. Acceptez mes excuses et pardonnez-moi.
La jeune femme s'avança gentiment vers Evans, et lui tendant son front :
— Voulez-vous m'embrasser, vous me ferez plaisir. Il ne se le fît pas dire deux fois, et ouvrant la porte
de la chambre de son ami :
— Cette fois, vous pouvez vous réjouir, Raynaud, sans arrière-pensée. Celle que je vous amène, est bien à vous. Mais, mon ami, je dois vous avouer qu'elle a été plus fine que moi : au piège où je voulais la prendre, c'est elle qui m'a pris moi-même.
Rose et Valentin se tenaient par la main, ils n'en demandèrent pas davantage à Evans.
Chez Prévinquières, la soirée s'achevait. Maurice lisait un journal, pendant que Duburle et M*^^ Prévinquières finissaient une partie de piquet. Rose causait à voix basse avec son père. Le domestique entra et passa sur un plateau une carte à son maître. Prévinquières mit son lorgnon devant ses yeux et lut :
— AUard, commissaire de police... Oh! oh! Très bien ! Il parcourut le salon d'un regard et vit toutes les
figures interrogatives. Il reposa la carte sur le plateau et dit au domestique :
— Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet.
— Ah! ça, fît Duburle, c'est un messager de votre gendre, j'imagine...
— Vous imaginez bien. C'est le sieur Folentin qui se manifeste. Il m'avait, du reste, prévenu.
Il se leva.
— Il faut recevoir ce fonctionnaire, sans le faire attendre. Rose, veux-tu lui parler?
— A quoi bon, mon père ?
— Alors tu es bien décidée à ne pas retourner chez ton mari?
— Après la galanterie de son procédé, moins que jamais.
— J'avoue que Folentin est très faible, dans ces conjonctures. Il manque de tenue, tout à fait.
— Mon cher, c'est un pleutre, dit M*^'° Prévinquières. Allez le dire de ma part à son représentant.
— Je m'en garderai bien. On n'a jamais trop d'égards pour un commissaire de police. On n'imagine pas quels ennuis ces gens-là peuvent vous causer, et quels services ils sont en mesure de vous rendre.
— Eh bien! fit Maurice, je ne serais pas fâché d'assister au dialogue de papa avec le quart d'œil.
— Accompagne-moi, alors, mais n'ouvre pas la bouche. Il est inutile d'en laisser tomber tes perles coutumières.
Le commissaire de police Allard était un petit homme, blond, bedonnant, l'air débonnaire, tout habillé de gris, comme Caraby, et la boutonnière fleurie de la Légion d'honneur. Il s'inclina avec un sourire devant Prévinquières, et acceptant le fauteuil que Maurice lui poussait :
— Monsieur, la mission que j'ai à remplir, dit-il, ne vous concerne pas, mais je puis vous la faire connaître, Je suis chargé par M. le baron du Rocher, qui a été averti que sa femme, ayant quitté le domicile conjugal, s'était installée chez vous, ce qui est, du reste, d'une correction parfaite, je suis chargé, dis-je, de prier M""" la baronne de bien vouloir retourner chez elle, pour y habiter avec son époux, art. 214 du Code civil.
— Monsieur le commissaire, fit Prévinquières, je suis chargé par ma fille, M^"^ la baronne Folentin, de vous déclarer que sous aucun prétexte, et pour rien au monde, elle ne consentira à subir les exigences de son mari.
M. Allard sourit, et regardant Prévinquières et Maurice d'un air agréable :
— Voilà qui est net et simplifie bien les formalités... Vous ne vous étonnerez pas, messieurs, si je vous présente à signer un procès-verbal constatant le refus opposé à ma demande... 11 est de droit... Je prévoyais, d'après ce que m'avait laissé entendre M. le baron, la façon dont sa prétention serait accueillie... J'ai donc préparé l'instrument judiciaire... Voulez-vous bien, s'il
VOUS plaît, demander à M'"^ la baronne d'y apposer sa signature, afin qu'il soit bien avéré que c'est sans contrainte qu'elle reste au domicile de ses parents.
— Maurice, porte ce papier à signer à ta sœur...
— Je devrais recueillir la signature de M'"^ la baronne moi-même, dit d'un air galant le commissaire. J'y aurais gagné le plaisir de présenter mes hommages à une des plus jolies femmes de Paris, mais je tiens à mettre toute rigueur de côté, et à agir en homme du monde... . /
— Je vous en remercie, fît Prévinquières.
Il prit le papier des mains de son fils qui rentrait.
— Voici la signature que vous avez désirée. Maintenant, mdn fils et moi, nous allons y ajouter les nôtres...
— Et tout sera fini. Je vous prie, monsieur d'offrir mes excuses à M"^'"^ la baronne du Rocher de l'avoir ennuyée de cette petite formalité, et de me croire votre très dévoué serviteur.
Le petit homme gris, son procès-verbal empoché, s'apprêtait à partir, lorsque Maurice lui dit :
— Monsieur le commissaire, si vous le voulez bien, nous allons descendre ensemble... Bonsoir, mon père.
— Maurice. . . commença Prévinquières avec inquiétude.
— Sois sans crainte, interrompit le jeune homme en souriant, je sais à qui j'ai affaire.
Il se pencha vers son père, et à voix basse :
LA CONQUÉRA>'TE 321
— Le commissaire est bon enfant !
Il revint à M. Allard, ouvrit une caisse de havanes :
— Un cigare, pour nous en aller, monsieur le commissaire ?
— Volontiers!
— Alors, monsieur le commissaire, j'ai bien l'honneur de vous saluer, dit Prévinquières.
Et il rentra dans le salon. Maurice et Allard descendirent l'escalier tranquillement, et arrivés dans la rue :
— Oii allez-vous? demanda le jeune homme au commissaire.
— Je rentre à mon commissariat.
— Etes-vous pressé?
— Non.
— Alors faisons quelques pas ensemble.
— Avec plaisir. Voilà un cigare excellent.
— Oui, ce sont des tabacs que mon père fait venir par ses correspondants, directement du pays d'origine. On ne trouve pas ces marques-là à la régie.
— Ah ! monsieur, ne m'en parlez pas! fit le commissaire avec force, l'exploitation par l'Etat telle que la pratique la France est une honte ! On empoisonne le client, au profit du budget. Est-ce que cela devrait être?...
— Si le ministre des Finances vous entendait!
— Il ne m'entend pas ! Et puis, c'est comme consommateur que je parle.
— Pour être commissaire on n'en est pas moins homme.
— Gomme vous le dites si bien.
Ils se mirent à rire. Au même moment, ils passaient devant l'Opéra, sombre et silencieux.
— C'est jeudi, aujourd'hui, on ne joue pas, fit le commissaire.
— Oui, les artistes sont libres et se reposent.
Ils entrèrent dans la rue Gluck, suivirent le trottoir, et arrivés presque au coin du boulevard Haussmann, Maurice leva la tête vers un entresol dont les fenêtres étaient éclairées. Il murmura ;
— 11 doit y-être.
— Qui donc? demanda le commissaire.
Maurice s'arrêta, prit M. AUard par le revers de sa redingote, et demanda :
— Quand deviez-vous remettre à mon beau-frère le procès-verbal que vous avez dans votre poche ?
— Mais, demain matin.
— Eh bien ! Voulez-vous le lui remettre tout de suite?
— A quoi bon ?
— A vous débarrasser d'abord, et à me faire plaisir ensuite...
— Mais par quel procédé ?
— En m'accompagnant à l'entresol de cette belle maison.
— Sera-ce correct?
— Vous êtes avec moi, je réponds de tout.
— N'allez pas me compromettre.
— J'en suis incapable, ma parole d'honneur.
Déjà Maurice avait poussé M. Allard sous la porte cochère. Un escalier revêtu de marbre, au tapis somptueux les conduisit au premier étage. Maurice sonna, et à une accorte femme de chambre qui venait ouvrir :
— Madame est-elle là?
— Oui, monsieur, madame est chez elle et M. le baron vient d'arriver, dit la femme de chambre au beau-frère de Folentin, avec un sourire familier.
— Vous voyez, dit Maurice au commissaire, en le faisant passer devant lui.
La servante ouvrit une porte et annonça tout bonnement :
— Madame, c'est M. Maurice...
Sur le seuil d'un petit salon, à ces mots, s'avança, la main tendue, une grande jeune femme brune, très jolie, aux allures dégagées, en même temps que d'un fauteuil profond Folentin se levait effaré.
— Comment, c'est vous, Maurice, dit la Ferico avec un fort accent italien, quel bon vent vous amène ?
— Ma chère, c'est monsieur qui m'amène, ou plutôt qui s'amène avec moi. M. Allard, commissaire de police, dit le jeune homme, en présentant à la danseuse le fonctionnaire.
— Commissaire de police! Eh! Y a-t-il un crime
commis dans la maison? Pourquoi monsieur vientil?
— Pour Folentin. Monsieur est commissaire... Il l'a envoyé chez nous, tout à l'heure. Je lui rends sa politesse, en venant avec monsieur chez vous.
— Qu'est-ce que cela signifie? Demanda la danseuse étonnée. Maman, viens donc un peu.
— Oh ! non î Oh ! non! protesta Folentin, très ennuyé et prévoyant des explications orageuses.
— Comment! Non? dit d'un ton plus haut la danseuse.
— Eh! quoi, donc? s'écria/en paraissant, une vieille dame luxueusement vêtue et dont le menton et la lèvre portaient un rude duvet noir, tu m'appelles, Giulietta?...
— Oui, maman, écoute donc, voici le commissaire de police qui vient pour le baron . . .
— Mais non! reprit Folentin, en lançant sur son beau-frère des regards furieux. Il ne s'agit pas de moi... Yenez par ici, monsieur, nous pourrons causer plus tranquillement...
Il essayait d'emmener le commissaire du côté du vestibule.
— Reste, Fofol ! cria impérieusement Giuletta. Je neveux pas de cachotteries! Que se passe-t-il? Qu'astu l'ait? Ou que t'a-t-on fait. J'ai le droit de tout savoir!
— Aussi bien qu'une épouse! déclara la vieille dame avec autorité.
— Eh! C'est justement là qu'est la question, dit Maurice. Monsieur le commissaire, vous vous êtes présenté tout à riieure, chez mon père, pour sommer, de la part de M. le baron du Rocher, M^^ la baronne, ma sœur, de réintégrer le domicile conjugal. Je n'ai pas été fâché de vous amener ici, pour que vous sachiez comment mon beau-frère passe son temps, pendant qu'en tendre époux il fait réclamer sa femme. Tous êtes venu, il y a environ une heure, dresser un procès-verbal, vous plairait-il maintenant, d'en dresser un second? *
— "Vous savez, monsieur, que cela m'est impossible. . .
— Très bien! monsieur, alors nous nous réserverons de vous faire citer, comme témoin de moralité, par M. le président du tribunal.
— Le président du tribunal ! s'écria la danseuse avec un geste arrondi, et en se dressant sur ses pointes, comme si elle allait s'envoler.
— Oui. Au cours du procès en divorce qui va commencer entre ma sœur et Folentin.
— Maurice ! cria le banquier furieux, vous me paierez ce tour-là !
Le jeune homme ne daigna même pas répondre. Il se tourna vers la ravissante ballerine, et l'embrassant, sous le nez de Folentin :
— Ma chère Giuletta, vous me rendrez cette justice que c'est vous qui aurez été avertie, la première, des événements qui se préparent. Et cela, à seule fin que vous en puissiez profiter. Quand Folentin aura divorcé,
exigez qu'il vous épouse, ma belle... Il vous doit bien cela pour votre inexplicable fidélité... Car Dieu sait si je vous ai souvent demandé de le tromper avec moi !
— Maurice ! protesta Folentin exaspéré.
— Et cependant, vous n'avez pas voulu. Et il n'est ni jeune, ni beau, ni spirituel, ni généreux, ni bien habillé. Il n'avait rien pour lui, rien que d'être le mari de ma sœur !
— Ah! mais ça, c'était quelque chose! déclara dignement la mère, avec ses amples attitudes d'ancien premier rôle. Vous savez, monsieur Maurice, quelle estime nous avons pour la baronne !
— Quoi! Fofol, dit la danseuse, tu te fâches avec ta femme? Tu essayes de la tracasser, tu lui envoies le commissaire de police? Ça n'est pas très chic, ce que tu as fait là, Fofol. Je ne l'aurais jamais cru de toi. Ah ! C'est d'un homme bien mal élevé !
— Laissez-moi tranquille! A la fin, c'est trop fort! protesta le banquier hors de lui. Votre sœur aura de mes nouvelles, Maurice. . .
— Et vous des nôtres, Folentin.
Il s'inclina devant la mère de Giuletta, tapota encore d'une main caressante les épaules de la danseuse, et d'un ton jovial :
— Encore une fois, pardon, mesdames, d'avoir coupé votre soirée par cet intermède. Mais il n'était pas inutile. Bonsoir.
Et emmenant le commissaire de police, encore mal
revenu de sa surprise, Maurice redescendit le solennel escalier et sortit dans la rue Gluck. Là, il se mit à rire :
— Eh bien! monsieur Allard, comment la trouvezvous?
— Dois-je croire que c'est de la maîtresse de M. le baron du Rocher que vous me parlez ? Elle est bien jolie!
— Et sage. Vous entendez : sage!
— M. le baron était trop heureux!... Une femme légitime et une bonne amie, si remarquablement charmantes. . . Il ne pouvait pas manquer de lui arriver du désagrément.
— Eh bien! C'est ce qui vous trompe. Jusqu'à présent, il n'en a pas eu. Mais bien malin qui répondrait de l'avenir. Là-dessus, je vous remercie de votre complaisance et je vous souhaite une bonne nuit.
— Grand merci, monsieur, mais ne racontez pas notre tournée qui, pourn'étre pas celle des grands-ducs, n'en a pas moins été fort piquante. Car si le récit en paraissait dans les journaux, cela pourrait me nuire à la préfecture.
Maurice serra la main de M. Allard et rentra chez lui.
Deux ans s'étaient écoulés depuis le soir oi^i Maurice et M. AUard étaient allés rendre visite à Folentin, dans son faux ménage de la rue Gluck. Partie avec son frère, dès le début de son instance en divorce. Rose avait été rejoindre en Amérique Evans et Raynaud. Installée à Ghiquito, dans un cottage au bord du Rio, elle avait vécu, pendant une année, très calme, très heureuse. Elle assistait, avec intérêt, aux louables efforts de Maurice pour se mettre au courant des affaires, occupait ses journées à travailler ou à lire, et passait toutes ses soirées en compagnie de ses amis. Le grand mouvement ouvrier qui se produisait autour d'elle, l'ardeur soudaine de Maurice à seconder Evans et Raynaud dans leurs multiples entreprises, toute cette activité féconde et intelligentg la passionnait. Elle se faisait expliquer les tentatives faites, les résultats obtenus, et elle jouissait de ce spectacle grandiose de la bataille industrielle, en véritable dilettante.
Les jours avaient passé rapides comme des heures. Et c'était avec étonnement que parfois Rose se
souvenait de rennui morne de ses journées inoccupées, au temps où elle était triomphante et enviée. Elle se disait : ils continuent à. vivre ainsi, mes anciens compagnons, mes amis d'autrefois, dans leur Paris décoratif et factice. Les malheureux! Et penchée sur la large baie du bow-window, regardant, sous les verdures et les lianes, le flot couleur d'or du Chiquito qui coulait vers la mer, elle aspirait délicieusement le vent parfumé des savanes. Au bout d'un an, Evans était venu lui rendre visite, un matin, contrairement à son habitude, et lui avait dit gravement :
— Chère madame, je viens de la part de mon ami Raynaud vous demander si vous voulez bien consentir à devenir sa femme. Nous avons, avant môme de vous adresser cette requête, écrit à M. et M"'^ Prévinquières pour les prier de donner leur consentement. Il vient de nous parvenir par le courrier d'hier soir. Il ne reste donc plus qu'à obtenir votre agrément.
— Vous seriez bien surpris, cher Evans, si je répondais : non. Je suis venue m'installer en Amérique, auprès de vous, ce qui était vraiment couper les ponts derrière moi. Je ne savais pas, alors, si la vie que je m'apprêtais à mener pourrait me plaire. Je vous assure, à présent, que je n'en connais pas de plus charmante et de plus douce. Vous me demandez si je veux qu'elle dure toujours? Oui, je le veux, et de tout mon cœur.
— Eh bien! je vais porter votre réponse à Raynaud,
je ferai accomplir les formalités nécessaires, et si vous y consentez le mariage sera célébré ici, à Chiquito.
— Puissions-nous y rester toujours.
— Ah! ma chère amie, je dois tout de suite vous détromper. Il ne sera pas possible à Yalentin de rester ici. Il faut que l'un de nous deux s'installe à New-York, où nous sommes tenus d'avoir une représentation importante. Gomme ce n'est pas moi, vieux garçon^ qui peux faire les honneurs de Evans, Uaynaud and C°, il importe donc que ce soit votre mari et vous. A cet effet, nous avons acheté dans la cinquième avenue le palais Browesther que nous avons fait aménager de façon à ce que vous vous y trouviez convenablement...
— Mais Browesther... C'est une des grosses fortunes d'Amérique.
— C'était. Il a eu quelques difficultés, cette année, avec les grains... Il a dû se restreindre. Son palais, situé en face de celui d'Astor, est à nous. Vous l'habiterez le mois prochain. Vous verrez, c'est bien, vous y serez encore la conquérante d'autrefois.
Rose rougit et regardant autour d'elle :
— Je ferai ce que vous désirez. Trop heureuse, si je puis vous complaire. Mais je regretterai, plus d'une fois, au milieu du luxe que vous me préparez, la fraîche et charmante simplicité de cette maison.
L'Américain eut une poussée d'orgueil :
— Oh ! La femme de Valentin Raynaud doit être installée autrement que la baronne du Rocher...
LA CONQUEIÎA.NTE 331
Evans s'arrèla, craignant d'avoir blessé Rose :
— Pardonnez-moi, dit-il en souriant, mais notre raison sociale exige beaucoup d'apparat. Nous avons un drapeau, il faut qu'il soit tenu très haut, pour qu'on le voie de loin. Ceci fait partie de nos affaires, et c'est vous qui serez chargée de représenter notre maison. Vous aurez le département de la dépense. Nous, nous serons là pour payer.
— Allons ! fit Rose avec un peu de mélancolie, je vois qu'on n'échappe pas à son destin. J'étais décidément venue au monde pour répandre l'argent à pleines mains. Je l'ai fait, jadis, par plaisir, je le ferai, à présent, par devoir.
— Vous le ferez, en tout cas, avec un goût parfait et une élégance supérieure. Et c'est cela l'important.
Dans son palais de la cinquième avenue. Rose finissait de déjeuner en téte-à-tête avec Raynaud, lorsque la porte de la salle à manger s'ouvrit, et Maurice en costume de voyage entra. La jeune femme se leva vivement pour embrasser son frère. Raynaud montra un couvert qui attendait, tout préparé.
— Vous voyez, nous comptions sur vous.
— Je vous remercie. Mais, j'ai mangé dans le train.
— Est-ce qu'Evans n'est pas arrivé?
— Si, mais il est entré, en passant, à la Banque internationale, pour y déposer des valeurs.
— Il a réalisé les aciers?
— Oui, en hausse. Sept millions de dollars... Il a racheté, pourmême somme, d'actions duTranscontinental... Nous aurons la prépondérance dans la prochaine assemblée. Il faudra donc que nous obtenions les concessions qui nous sont utiles...