FA Y OU
— WOil\ Eh bien? On a foré trois nouveaux puits... Le train-citerne ne suffit plus... Il va falloir en commander un autre...
— Nous le fabriquerons nous-mêmes. L'affaire avec Pullmann est terminée.
— Bravo !
Maurice prit un air important, il fouilla dans la poche de son veston, en sortit un petit paquet enveloppé de peau et le posant sur la table devant sa soeur :
— Ma chère, voici un tribut que la Compagnie minière offre à M""® Raynaud, comme à une souveraine...
Rose ouvrit le paquet, et devant les deux hommes souriants, elle étaJa une collection des plus beaux rubis qui eussent jamais paru réunis dans la même main. Ils étaient gros comme des grains de maïs, d'un rouge de sang, d'une similitude absolue, et d'un poids égal.
— Oh ! C'est une merveille! s'écria la jeune femme.
— Il n'existera pas une parure pareille au monde. C'est absolument unique. Hormestein, de San-Francisco, qui a vu ces rubis, n'a pas osé les estimer en bloc... Il prétend qu'à les vendre séparément et au carat, on en tirerait des millions.
— Que dois-je faire de ces pierres? demanda Rose avec confusion.
— Eh bien ! Chère amie, dit Yalentin, vous les ferez monter, et vous les porterez, pour èlre agréable à Evans et à moi.
Une ombre passa sur le front de Rose. Toujours, lorsque son mari se livrait à une de ses prodigalités coutumières, le souvenir du petit jardin de l'usine de Beaumont, revenait à son esprit, et, avec une amertume qu'elle retrouvait toujours aussi vive, elle comparait la conduite de Raynaud à la sienne. Quelle revanche il avait prise sur elle, l'ancien directeur de l'usine paternelle! Et comme il continuait de la prendre, par l'effet de sa supériorité même, et sans la moindre arrièrepensée d'orgueil. Rose regarda ce bon et brave homme d'une certaine façon, qui avait le don d'émouvoir particulièrement Yalentin. lisse rappelaient ainsi, dans un seul coup d'oeil, tout un passé de tristesses et d'erreurs, avec la joie profonde d'avoir réparé les erreurs et dissipé les tristesses. Raynaud tendit la main en souriant. Rose y posa la sienne. Il la caressa doucement de ses lèvres. Au même moment, la porte s'ouvrit, et Evans entra.
— Ah! Vous regardiez ces petites pierres, dit-il en embrassant Rose, sur le front. Ils ont la prétention d'en fabriquer de pareilles chimiquement... Par malheur, ils les font si parfaites qu'on les reconnaît à leur perfection même Celles-ci sont belles, n'est-ce pas ?
Mais c'est une bagatelle... Dites-moi, mes amis, j'ai une nouvelle bien extraordinaire à vous annoncer... Le marquis de Condottier est à New-York.
— Ah! fit Rose, avec une moue de mécontentement. Que vient-il y faire?
— Je lai appris du même coup...
— Où cela? demanda Maurice.
— Chez Standish, le directeur de V Internationale . Je venais de lui donner mes valeurs, et j'attendais le récépissé, lorsqu'il m'a dit : A propos, demandez donc à Raynaud s'il connaît un gentleman français, qui est ici, en ce moment, et qui se nomme le marquis de Condottier. Nous ne serions pas fâchés d'avoir des renseignements sur lui. . . — A quel propos. — A propos d'un mariage. Ce brillant cavalier a flirté, avec la fille deGreen, delà maison SparkletetGreen. Il plaîtetdemandeà épou. ser. MaisGreen, vous savez, c'est cent millions de dollars. . . On voudrait savoir ce que vaut, de son côté, le marquis de Condottier. — Je le connais. Cependant Raynaud le connaît encore mieux que moi. — Voulez-vous lui demander de parler à Green... Je ne vous cache pas que, de ce qu'il dira, va dépendre la réponse qui sera faite à ce jeune homme. — Eh bien ! Je vais en dire un mot à Raynaud, tout à l'heure. J'ai quitté Standish, pour venir ici, et vous raconter l'histoire. Voilà. Vous n'avez qu'à serrer légèrement la main, et vous démolissez la combinaison matrimoniale de M. de Condottier.
Il y eut un silence. Chacun pensait. Au bout d'un instant Raynaud dit :
— Je serais vraiment désolé de faire du tort à M. de Condottier. Maisje voudrais bien n'en pas faire à miss Green.
— Mon cher, fit Maurice, ne vous préoccupez pas de mi ss Green. Il lui en faut un comme ça. Si ce n'est pas le marquis, ce cera un tout pareil... Elle veut être
grande dame à Paris Ce qu'on désire évidemment
savoir, c'est si M. de Condottier est vraiment du monde, et du grand monde.
— Yais-je donc être obligé de le cautionner ? dit avec humeur Raynaud.
Rose fit un geste, tous les regards se tournèrent vers elle. Alors avec une grâce coquette et hautaine qui faisait reparaître la conquérante d'autrefois :
— Est-ce que vous lui avez gardé de la rancune? Moi, je déclare que je me considère comme sa débitrice. C'est la première fois que nous parlons de lui, depuis deux ans, et il y a bien des chances pour que nous ne nous en occupio ns plus dans l'avenir. N'oublions pas, aujourd'hui, que sans le vouloir, sans doute, mais, cependant, avec une sûreté infaillible, il a été l'agent de notre bonheur. Vous autres savants vous appelez réactif, la substance qui détermine la transformation chimique des corps. Eh bien ! M. de Condottier a été, en ce qui nous concerne, un réactif irrésistible. C'est lui qui a déterminé les événements qui m'ont amenée à
comprendre que j'avais fait fausse route dans la vie, et à retrouver le bon chemin. Nous aurions pu payer cher cette expérience... J'y ai risqué le malheur et Yalentin la mort. . . Nous nous en sommes tirés, en fin de compte, avec le minimum de ce que nous devions craindre...
— Et, soyons justes et reconnaissants, interrompit Raynaud, avec le maximum de ce que nous pouvions espérer. La somme du bien dépasse énormément celle du mal. Nous devons donc nous réjouir, et comme dit Rose, ne pas en vouloir à M. deCondottier... Voyons ma chère, vous aimait-il véritablement?
Rose hocha la tête :
— Je n'en sais trop rien. 11 en avait l'air. Mais il y a, dans le monde, de si parfaits comédiens î Ce qui est certain, c'est qu'il baissait...
— Folentin, dit Maurice, voyant sa sœur hésiter à prononcer ce nom.
— Oui, et de toutes ses forces. C'était surtout à se venger de lui qu'il visait.
— Il y a réussi! Le brillant baron du Rocher est enterré. Il ne reste plus qu'un pâle Fofol, qui vit entre une ballerine avare, qui raccommode ses chaussons de danse, et la mère de la susdite, une femme à barbe ornée d'un kilo de faux bijoux ! . . .
— Requiescat inpacel
— Eh bien! Evans, vous direz donc à Standish, que Green peut s'adresser à moi pour se renseigner sur M. de Gondottier...
— Amerveille, dit Evans, vous ferez coïncider l'époque du mariage avec un déplacement en France. Car, enfin, ce serait peut-être beaucoup vous demander que d'être de la noce.
— D'autant plus, fit Maurice en riant, qu'il vous faudrait faire un petit cadeau...
— Oh! Par ma foi, répliqua Raynaud, j'ai, dans mon tiroir, un morceau de plomb dont 31. de Condottier, m'a gratifié, un matin... Je n'aurais qu'à le faire entourer de diamants. Ce serait un curieux souvenir.
— Non, gardez-le, dit Rose, car c'est, tout justement, ce petit morceau de plomb qui, au moment où notre destinée était incertaine, a fait pencher la balance du bon côté.
Août 1904, Bois-la-Croix.