MIGRATION MONGOLE
Ce nouveau problème introduit dans le champ de la politique américaine est le fait le plus étrange, sinon le plus grave de notre époque.
Enfermé chez lui depuis des temps immémoriaux, le peuple chinois, noo-seulemcnt ne demandait rien à la confraternité universelle, mais encore interdisait aux étrangers l'accès de son territoire- Insoucieux du monde extérieur, il tenait à rester dans son isolement, à vivre de sa propre vie, à jouir de ses propres produits, & observer ses propres coutumes. Un mur, la plus considérable des œuvres humaines, le séparait de ses voisins, & l'ouest; à l'est, il était garanti par les vents et les vagues.
Dans tout port chinois, dans toute ville chinoise, se dressail une barrière —mur, porte, tarif, règlement — quelque obstacle destiné à tenir le monde à l'écart. De temps en temps, un voyageur réussissait à Surmonter toutes ces difficultés et revenait avec de curieuses histoires sur la terre des fleurs. Quelquefois un négociant parvenait à corrompre un agent ofGciel et à faire un échange de marchandises. Ç& et là, une porte s'entr'ouvrait pour laisser entrer l'opium et sortir le thé; mais, en somme, l'immense contrée s'éteodant de la mer des Indes & la mer
MIGRATIÛK MONGOLE. 431
Jaune était absoiumeat fermée à l'inlroducUon de tout commerce, de toute idée de provenance étrangère.
Il n'était permis ni à un étranger de pénétrer dans le pays, ni & un indigène d'en sortir.
La Chine était une terre & part, n'entretenant aucunes rela* tions avec le monde extérieur. Les indîgteies mêmes étaient divisés en classes, qui, dans un but social, étaient aussi séparées les unes des autres que les castes au Bengale. Tout était mystérieux. Un commerçant ne pouvait voir son mandarin, celui-ci ne pouvait parler à son prince. Les femmes se cachaient dans les zénanas. Une centaine de règlements et de rites distinguaient une classe d'une autre classe, un particulier d'un autre particulier. Sauf les membres de la famille royale, personne ne pouvait lever les yeux sur le « Fils du Ciel. >> Emprisonné dans son palais, aussi ignorant des hommes que des choses, entouré de femmes esclaves, le maître d'un tiers de la race humaine passait ses journées & boire du thé et h fumer de l'opium dans la société de ses esclaves. Dans l'absurdité de son orgueil et l'înfatuation de son ignorance , le prince tartare regardait tout individu vivant en dehors de son empire comme un chien indigne d'aboyer devant son radieux visage.
Une bordée anglaise a fait voler en éclats les portes de ce paradis de buveurs de thé et de fumeurs d'opium. Les indigènes s'élancèrent par la brèche qu'avaient ouverte nos canons, et, depuis ce jour, ils n'ont cessé de se répandre au dehors, comme le trop-plein d'un lac alpestre. Le flot s'écoule en ruisseaux, en cataractes, en nappes; un des courants se détourne vers la Polynésie, un autre vers l'Australie, un troisième vers l'État de l'Or. Qui peut nous assurer que ces courants s'arrêteront jamais?
De préférence, ces Mongols se rendent eo Californie; d'abord, parce que le voyage est facile et peu coûteux; ensuite, parce que le climat leur convient; euQn, parce qu'ils y trouvent un salaire plus élevé, un marché plus étendu que partout ailleurs. De la Californie, ils gagnent l'Orégoa par mer, le Nevada, l'Idaho et le Montana par terre. Ils trouvent peu de débouchés dans rutab, les Mormons étant aussi sobres et aussi laborieux qu'eux. Et cependant, dans l'Utah même, ils sont parvenus à se caser. Ils arrivent par bancs dont l'étendue augmente d'année en année. D'abord ils sont venus par deux et par trois, puis par dix et par vingt; peu dé temps après par cent et par mille; maintenant, c'est par dizaine de mille.
L'introduction en Amérique de ces hordes asiatiques a' est accomplie si peu bruyamment, leur présence y a été si utile, que le plus sérieux aspect de la question, quoique constaté par les savants, n'a pas encore été envisagé par les hommes politiques. Quelques rares penseurs se sont bien demandé quelle influence celte invasion de bstiaares pourrait exercer sur les races en Amérique, mais ils n'osaient se répondre, tant était grande leur épouvante quand le spectre jaune se dressait devant eux.
Il existe cinq faits palpables dont les conséquences sont flagrantes pour tout observateur.
1. La Chine est le pays le plus voisin de la Californie du cdté de l'ouest, Canton, Ning-po et Shang-hal étant les ports où les frais de la traversée à l'Élat de l'Or sont les plus modiques. Un émigrant celte qui s'embarque à Cork doit compter sur une dépense de cinq cents francs avant de mettre le pied sur la pointe Hunter. II n'en coûte que deux cent vingt-cinq à l'émigrant mongol pour atteindre le même point; sur cette somme, vingtcinq francs sont retenus par la société Fouk-Teng-Tong, comme fonds de réserve pour le renvoi de son corps à Hong-Kong après son décès.
Un colon irlandais doit braver une mer des plus orageuses et franchir la route la plus élevée qu'on ait jamais tracée sur une montagne, tandis qu'un Mongol du Ko-kien ou du Kiang-su est -transporté d'un port 4 l'autre sous une température estivale et .sur des eaux aussi unies qu'une nappe d'huile.
Ces preuves sufOsent pour démontrer que, lorsque la Chine et l'Irlande rejettent au dehors le surplus de leur population, le raméiique émigrant de Canton doit nécessairement arriver à San-Francisco avant celui de Cork.
Les ports américains étant ouverts, il est plus que probable que c'est vers l'État de l'Or que se dirigeront tous les affamés de l'empire du Milieu.
s. La Chine, le plus proche voisin de la Californie, est le pays le plus pauvre et le plus peuplé du globe. Fo-kien, Tchi-kiang et Kiang-su ressemblent plus à des ruches, à des nids de fourmis qu'à des centres humains. La population est hors de proportion avec l'étendue du territoire et la fertilité du sol.
Au seul point de vue de la surface, la Chine est un pays de second ordre, un peu plus grand que le Mexique, un peu plus petit que le Brésil, moins vaste de moitié que le Canada ou les Etats Unis. Sous le rapport de la population, elle dépasse, et