NOTRE FRÈRE JAUNE
que personne d'éludier dos Asiatiques, je puis vous aflirmcr, • au nom de la science et de la morale, que je verrais avec chagrin s'augmenter la population de la ville chinoise. Quel est le but de la compagnie Comcil ? Elle prétend qu'elle veut doter San-Francisco d'une industrie nouvelle. Hais au bénéfice de qui? Non pas des Américains, mais des Asiatiques. On va apprendre aux ouvriers chinois à faire le travail des ouvriers blancs et à accaparer le marché. Pourquoi? Parce que l'Asiatique, vivant de riz et de thé, se contentera de trois francs soixantequinze centimes par jour, quand l'Américain, à qui il faut du roastbeef et de la bière, exige cinq francs ! Si on réussit, comme le pense Comell, les fabriques de montres de Chicago se fermeront, deux cents bons ouvriers seront jetés sur le pavé, l'Illînois perdra une industrie artistique, et nous verrons arriver de Hong-Kong cinq ou six mille Mongols, dont le dixième au moins trouvera chez nous un emploi lucratif. »
C'est sur les montagnes du Wyoming que je commence à rencontrer notre frère jaune; ici domestique, 1& jardinier et terrassier; partout silencieux, docile, actif et dur au travail. Sam recule devant les brises ; alpestres et les neiges hivernales. La haute paie l'attire; mais dès que se font sentir les frimas, il s'aperçoit qu'il préfère les courges et la canne à sucre de la Caroline du Sud aux élans et aux antilopes du Wyoming. Pour Hi-Li, au contraire, pays et climat, tout est indilTérent; il semble ne s'inquiéter en rien du chaud ou du froid, de la sécheresse ou de l'humidité, de la bonne nourriture ou de la mauvaise, de la bienveillance ou de la rudesse, pourvu qu'il gagne de l'aN gent et en mette de côté.
Evanston, hdtel situé sur les hauteurs dominant le Lac-Salé, est desservi par des garçons chinois qui ressemblent à des femmes par leurs robes blanches, leurs faces imberbes et leurs douces allures.
Au delà du Lac-Salé, le nombre de ces Asiatiques s'accroît. Je les vois partout, dans les vallées, au cap Horn, à Toano, à Crique-Indienne, à Halleck, établis dans des huttes ou dans des ranchos, à Copper-Cation et le long des Palissades. On me dit qu'il y en a dans le pays du Pin-Blanc, dans le district des Montagnes, à Tuscarora, & Comucopéia et à Eurêka. Ils vont n'importe où, font n'importe quoi.
' A Elko, un membre de la race jaune vient à moi tenant à la main un bout de papier sur lequel est écrit : « Li-Ouang, rancho
de l'Antilope, contrée du Pin-BJanc. » Il ne parle pas un mot d'anglais, et cependant il se rend tout seul dans les districts miniers du Nevada pour servir un maître iuconnu qui, peut- Être, le traitera comme un chien.
Les Chinois vivent là oîi meurent les autres hommes, même les Utes et les Shoshones. 11 leur suffît de gratter les mines abandonnées et de glaner les champs épuisés ; ils se trouvent par- Taitement rémunérés de leur peine par quelques centigrammes d'argent et un épi de mais. Ils mangent le gibier mort auquel les Indiens ne veulent pas toucher. Comme domestiques, bûcherons, matelots, mineurs, blanchisseurs, ils distancent tous les autres travailleurs, hommes ou femmes, blancs ou noirs..
Toutes les races du continent sont représentées à Elko : rouge, noire, blanche, jaune. Il y a peu de rouges, encore moins de noirs. Les blancs sont presque tous mâles; les jaunes appartiennent aux deux sexes.
Elko est la capitale du comté d'Elko, sur la ligne du grand chemin de fer du Pacifique. Sa population est estimée à un millier d'&mes. On y édifie une université basée sur deux grands principes : instruction gratuite et admission de tous sans exception, quels que soient le sexe, la race ou la couleur.
Cette ville alpestre émancipée existe.... sur le papier; en fait de maisons, il ne s'y trouve que cinq ou six b&tisses de briques, débits de liqueurs et banques de pharaon. Ces légères petites baraques, garnies de stores de mousseline, sont occupées par des filles chinoises, toutes esclaves, j'ai de bonnes raisons pour le croire. Centre de voies nombreuses, dépôt de chemin de fer, Elko aura un jour son histoire. Sera-t-elle faite et écrite par les descendants des esclaves mongoles?
Une scène qui se passe dans une rue de Sacramento me montre comment les enfants sont élevés à traiter leur frère jaune.
t< Voilà John ! crie un gamin à son camarade ; crossons-le I »
Et les deux petits vauriens, interrompant leur jeu, assaillent de pierres le travailleur mongol peinant à son œuvre quotidienne, si rude et qui lui rapporte si peu. Personne ne semble s'imaginer que ces enfants commettent une mauvaise action en lapidant cet homme inoiïensif.
«■ Ce n'est que John ! hurle le premier gamin au moment où je saisis son bras et lui arrache le caillou qu'il tenait è. la main. Ne voyez-vous pas que ce n'est rien que John ? »
C'est avec le lait que les blancs ont sucé l'habitude de consi-
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dérer le Chinois comme le rebut de l'espèce humaine, de mAme que les enfants géorgiens ou virginiens ont appris, dès le berceau, à mépriser le nègre. Nés dans l'Élat de i'Or, à peine leurs
Oavriera chinois de Californie.
yeux se sont-ils ouverts, qu'ils ont vu leurs voisins jaunes traités comme des chiens, injuriés, coudoyés, battus par tout homme blanc; dans la famille, malmenés comme des esclaves; &
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l'église, stigmatisés comme des païens. Jamais, depuis qu'ils sont nés, ils n'ont entendu dire qu'un Chinois ait rendu injure pour injure, coup pour coup. Que risquent-ils donc à tourmenter un être aussi faible ?
Le père de l'enfant ne semble pas considérer la cbose sous un autre point de vue. Beproches, raisonnements, tout s'émousse contre cette idée préconçue : John est un vagabond, une épave, un soulfre- douleur, qui ne jouit d'aucun droit public. Cet Américain est convaincu que l'enfant fait beaucoup d'honneur ft John en essayant de lui briser le crâne.