CHAPITRE LVI
La légende chinoise couranle à San-Francisco est un peu confuse. D'après elle, les Chinois d'Amérique ne seraient qu'un simple ramassis de serfs, possédés par les « Six Compagnies » et régis par une Sainle-Vehme, une Grande-Loge, un Conseil (les Dix, exerçant un pouvoir mystérieux auquel personne, homme ou femme, ne saurait échapper.
Doutant de l'exactitude de cette légende, prise dans son ensemble, je cherchai à m'éclairer auprès de personnes qui, par leur situation, se sont trouvées à. même d'approfondir les faits : agents de police et ministres du culte. Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que je pusse rien obtenir. La légende chinoise court les livres et les journaux, sans que personne songe à s'informe si elle est vraie ou fausse.
Enfin, gr&ce au consul Booker, je m'abouchai avec les seuls individus qui pussent me donner des renseignements certains : les résidents chinois de la haute classe.
Dans ce petit groupe de Chinois riches et instruits habitant San- Francisco, Li-Ouong, commerçant notable d'une intégrité reconnue, semblait plus que tout autre susceptible de donner des réponses formelles & des questions catégoriques. Par bonheur, il était l'obligéde notre excellent consul qui lui avait rendu quelques services, et il se montrait disposé à prouver sa reconnaissance en me fournissant tous les renseignements que je cherchais.
En conséquence, je le fis prier de venir causer avec moi au
consulat. II arriva à l'heure dite et, après l'échange de longs complinieDts, je le fis asseoir de façon à ce que le portrait de la reine Victoria rayonnât devant ses yeux asiatiques. « Veuillez me renseigner sur les six compagnies.
— Six compagnies ! C'est une erreur que commettent les Européens. Par le fait, nous avons cinq compagnies et non pas six. Ce que v»us nommez la sixième compagnie n'est qu'un bureau de direction et d'arbitrage, une commission locale, instituée en Amérique et chargée de veiller à nos affaires sur la cdte du Pacifique. Quant aux cinq compagnies, elles ont leur siège en Chine et sont désignées par le nom des localités où résident leurs membres : Ning-Young, Kouong-Tchau, Hop-Ou, Sam-Yep, Young-Ou. Ces cinq compagnies rassemblent les émigranis, les transportent à Canton et à Hong-Kong et les embarquent à bord des paquebots. La sixième compagnie (ou comité) a son siège 4 San-Francisco ; ses fonctions consistent à recevoir les émigrants à leur arrivée et à veiller & l'exécution de leurs contrats et de leurs obligations.
— Voudriez-vous bien m'expliquer la nature de ces contrats et de CCS obligations?
— Volontiers; mais il faut vous mettre à notre place, aQn de bien vous pénétrer de la vérité. Les Mélicains (Américains] nous appellent païens; nous avons cependant une religion, qui n'est pas, comme celle des Mélicains, laissée au bon vouloir de chacun, mais qui nous accompagne pendant toute notre vie et nous suit après notre mort. Ainsi, quand les cinq compagnies s'engagent k transporter un individu en Californie, c'est une clause; quand elles conviennent de ramener ses cendres en Chine, c'en est une autre. Vous comprenez? Le premier cas est un contrat, le second une obligation.
— Cette sorte de convention est-elle la même pour tous vos passagers ?
— Non. Nos listes comprennent deux catégories d'émtgrants : d'abord, ceux qui, venant à nos frais, restent nos débiteurs ; en second lieu, ceux qui, payant leur passage à Hong-Kong, débarquent maîtres d'eux-mêmes à San-Francisco. Nous avons un contrat avec les premiers, mais nous avons aussi nos obligations envers les autres, puisque nous prenons l'engagement de les retransporter en cas de décès.
— Quel est le point de départ de vos opérations? Où trouvezvous les émigrants?
— Les cinq compagnies entretiennent des agents dans chaque province, qu'elle soit maritime ou intérieure. Ces agents parcourent sans cesse le pays, parlant aux indigents, manquant de riz et de thé, du travail qui les attend en Californie, dans rOrégoD et dans le Nevada. Naturellement, ils chargent bcau-
Nolable commerçant chinois el sa femme, à San -Francisco.
coup le tableau. Si le Mélicain est emphatique, le Chinois l'est plus encore. Les agents affirment que les collines sont faites d'argent et que les rivières roulent de l'or. Us ne sont pas avares lie promesses d'assistance et donnent des permis de circulation gratuite à tous ceux qui sont disposés à émigrer
438 LA CO'NQtÊTË BLANCHE.
« Ils prennent tous les moyens de transport possibles, voie de terre ou voie fluviale ; et tout est si bien ordonné, grâce à la fortune de leurs patrons, qu'ils condiiisent un émigrant à la cûte, par charrettes et bateaux, pour moins d'argent que n'en dépenserait l'émigrant pour faire la routé à pied. C'est une dépense d'environ vingt francs. A son arrivée à Hong-Kong, les mêmes agents lui obtiennent son passe-port et arrêtent sa place sur le paquebot. Ils payent le prix du passage, qui eet de deux fcnl vingt-cinq francs, et la prime de débarquement de viaglcinq francs, laquelle est rembourséepar la compagnie des paquebots à noire comité de San-Francisco. Ces vingt-cinq francs sont versés au fonds des morts.
7— Ainsi, règle générale, l'individu qui s'embarque ù Hong- Kong pour San-Francisco n'est pas, à proprement parler, un indigent : c'est un débiteur et un engagé?
— Hum! Le Chinois est fait à tout cela; il s'en inquiète peu, pourvu que son travail lui rapporte et lui permette d'économiser. 11 est donc libre quand il pari.
— A combien, en moyenne, s'élève sa dette aif moment de son débarquement?
— En tout, à quatre cent cinquante ou cinq cents francs, qu'il est tenu de rembourser à sa compagnie.
— Avant de devenir son maître et d'agir à sa guise ?
— Naturellement ; avant d'agir à sa guise, il faut qu'il se soit complètement libéré de ses engagements.
— Les cinq compagnies, en Chine, acceptent-elles son engagement personnel, s'en rapportantà la sixième compagnie, à San- Francisco, pour rentrer dans leurs avances ?
— Elles acceptent également un engagement de famille. En Chine, tout individu a quelqu'un — père, oncle, frère — disposé à donner des garanties. Nous ne ressemblons pas aux Méiicains. Chez nous l'organisation de la famille est favorable à de semblables engagements, chaque membre de la famille ayant sa place dans une série sacrée remontant jusqu'au premier homme de la race et redescendant jusqu'au dernier. En ois de propriété foncière, maison ou terre, nous prenons une hypothèque, et la famille nous sert un intérêt de vingt-quatre à trente-six pour cent.
— Gros intérêts 1
— Oui ; mais c'est un commerce, et, comme tel, nous cherchons à le rendre aussi rémunérateur que possible. Si un émigrant ne possède ni maison ni terre, nous exigeons la garantie
Agent dea compagaies chinoiEes.
pertionndle du père, rien, pour un Chinois, n'étant plus sacré que ses ancêtres. L'intérêt est plus élevé quand la garantie n'est que personnelle ; alors nous demandons cinquante francs par mois au lieu de dix francs. Malgré cela, ces garanties faillissent rarement. Il est certain que nous courons des risques ; notre homme peut mourir, pis encore, tomber malade, pis que tout, commettre un crime. Une fois en prison, it ne travaille pas, et son engagement devient lettre morte ; mais, dans les affaires, il faut toujours faire la part des profits et pertes.
— Un individu passible d'une telle dette est virtuellement un esclave.
— A Canton, oui ; à San-Francisco, non. Jamais nous n'employons d'expressions semblables. Nous sommes ses maîtres et ses parents. Dès qu'il est débarqué, nous l'admettons dans nos deux grandes sociétés de San-Francisco — la Ouing-Young et la Fouk-Ting-Tong — qui ne le perdent pas de vue, ni pendant sa vie, ni après sa mort.
— Qu'est-ce que ces deux grandes sociétés ?
— Ouing-Young est notre agence des vivants située près de la prison du comté. Quand les navires arrivent, nos gens sont conduits à. Ouing-Young; ils y sont logés et nourris jusqu'à ce qu'ils aient trouvé de l'ouvrage. Fouk-Ting-Tong est notre agence des morts installée dans le cimetière de Laurel-Hill : c'est là que nous déposons nos morts en attendant que nous puissions les renvoyer à Canton.
— Beaucoup d'engagés ne cherchent-ils pas à vous échapper parla fuite?
— Cela leur est impossible : ils n'ont ni vivres ni argent, ne parlent pas un mot d'anglais et ne connaissent aucun magistrat mélicain. Ils ont une réputation détestable, presque tout le monde, à San-Francisco, les considérant comme des indigents, des criminels et des rebelles. Aucune famille n'accepte les services d'un Chinois qu'autant que nous le recommandons et nous portons garants de sa conduite. Il en résulte qu'ils doivent, ou rester avec nous, ou mourir de faim dans les rues. Nous les louons, nous touchons leurs gages et nous leur donnons tant par mois pour vivre, jusqu'à ce que leur dette soit acquittée.
— Les gens de la seconde classe — ceux qui payent leur passage et voyagent à leurs frais — sont-ils affranchis de votre contrôle à leur arrivée ?
— Du contrôle de la sixième compagnie?
— Oui, de loule espèce de conirôle, sauf celui de la justice iiméricaine.
— Ils payent à la compagnie vingt-cinq francs chacun, à titre de prime de débarquement. Celle prime est obligatoire, parce qu'ils ne peuvent débarquer sans notre autorisation.
— Ainsi, votre compagnie exerce une autorité quelconque sur tout individu venant de Hong-Kong et débarquant dans ce port?
— Ayant pris moralement l'obligation de renvoyer ses os eo Chine, cette taxe de vingt-cinq francs est la couverture de nos frais à venir. Sans un certificat émanant de nous, la compagoie des paquebots du Pacifique ne lui permet pas de se rendre A terre. C'est un traité passé entre les cinq compagnies et la compagnie des paquebots. Quand un passager a payé le prix du voyage, il est libre de quitter le navire, mais pas auparavant,
-—Vous le surveillez ensuite de la in£me façon que voire engagé?
— Certainement. Nous n'en perdons aucun de l'œil. Qui, excepté nous, s'inquiéterait de son cadavre?
— Vous avez votre police et vos magistrats?
— Nous avons partout des espions el des agents principaux. Nous entretenons beaucoup d'espions à San-Francisco. Ce métier est tenu en haute estime. GrAcc à ces espions el à ces agents, nous apprenons tout ce qui se passe dans chaque maison. Nous savons les noms de chacun de nos hommes, où il est, ce qu'il fait. C'est notre devoir de nous entourer de renseignements. Même quand un homme est mort, nous avons à rechercher son corps et & l'expédier en Glùne. Sinon, il serait enterré et oublié comme un chien.
— On assure que votre compagnie possède un pouvoir secret tel, que vous pouvez atteindre partout les coupables cl les frapper en quelque lieu que ce soit, même sous les yeux de la magistrature locale. Un fait qu'on m'a raconté me servira d'exemple. Deux de vos gens habitaient près de Réno, dans les monls Nevada; l'un d'eux ayant enfreint quelque règlement des six compagnies, l'autre reçut l'ordre de tuer son camarade, et celuici fut expédié si habilement, que le crime n'a pu encore être constaté. Ce fait peul-il être vrai ?
— Qui sait? Il y a de bons et de mauvais Chinois. Les lois mélicaînes rendent les mauvais pires. A Hong-Kong, le meurtre est puni de mort, que le coupable soit riche ou non. A San- Prancisco, au contraire, avec beaucoup d'argent on peut être
impunément assassin. Cctle législation n'est pas équitable. Ici, également, toutes sortes de sociétés secrètes ont le droit de s'organiser. En Chine, il n'y a que les gens tarés qui s'affilient aux loges maçonniques : des coquins et des rebelles qui aspirent & renverser la dynastie et à anéantir la religion. Toutes ces sociétés secrètes sont détruites par les mandarins. Ici, les mauvais Chinois fondent une loge ; et quan^ nous demandons aux Mélicains de la fermer, ils nous répondent que la loi autorise la constitution de loges maçonniques. Mauvaise loi ! C'est à la sixième compagnie qu'il appartient de les détruire.
— Vous serablez exercer le pouvoir d'un comité de vigilance * ?
— Non ; nous n'exerçons aucun pouvoir secret. Nous avons nos contrats et nos hypothèques : les armes d'un créancier vis-à-vis de son débiteur. Autrement, nous ne possédons qu'une force morale.... et les deux grandes sociétés Ouing-Young et Fouk- Ting-Tong. Chinois nous-mêmes, pratiquant les mêmes rites religieux, obéissant au même sentiment de famille que le plus infime sectateur de Tao et de Bouddha, nous savons comprendre nos frères. Le fonds mortuaire, voilé la principale base de notre autorité. L'homme qui ne reculerait pas devant un meurtre hésitera toujours & mécontenter un tribunal qui a le droit de retarder indéfiniment l'expédition de ses os à Hong-Kong.
— Ces retards sont-ils fréquents?
— Oui, et ils peuvent se prolonger pendant des mois et des années. Sans notre autorisation écrite, aucun paquebot ne reçoit de cadavre à son bord; i! y a même des capitaines qui refusent absolument ce genre de chargement.
— Avez-vous des navires qui vous appartiennent en propre?
— Pas encore. ■ Notre commerce se fait par bâtiments anglais, et les matelots anglais ont une antipathie extrême pour le transport des cadavres. Leur religion n'ordonne pas, comme la nôtre, de se faire enterrer au lieu même de sa naissance.
— Ainsi, tous vos gens s'en retournent?
— Oui, tous les honnêtes gens. Certains misérables tartarcs, reniant leurs ancêtres, coupent leur queue et adoptent le vêtement mélicain. Ceux-lù sont des bfites immondes et non des
I. On nomme, anx Ëlals-Unis, • comités de vigilance • les associations particuliircs formées par lea ciloietiB, dana les nouveaux centres de colonisation, ponr veiller i la sûreté générale. Ces coniilés substituent leur action à celle de la justice et appliquent, dans toute sa rigneur, la Taniease toi de Lynch. (iV le du tradtteleur.)
hommes. Excepté ces chiens, tous les Chinois retournent en Chine.... quand ils sont morts.
— Et.cependant votre immigration augmente?
— Oui ; le chiflï'e en grossit tous les ans. L'année dernière, il était de cinq mille ; il est, cette année, de treize mille ; l'année prochaine, il sera de vingt-cinq mille.... peut-être. En Mélica, il y a beaucoup de terrain et peu de population; c'est le contraire en Chine : aussi le Chinois aimc-t-il vivre en Hélica et retourner en Chine après sa mort. »