LE PAÏEN CHINOIS
Quand on considère un Mongol aux allures craintives, au regard placide, on se sent émiT de pitié, en dépit des malédic- ' lions qu'on entend accumuler sur lui et sur toute sa race.
Voyez-le servir à table. Son teint clair, sa taille déliée, sa silencieuse prestesse, offrent le contraste le plus absolu avec la face sombre, les membres massifs, la i)esante langueur du domestique nègre. A la cuisine, au chantier du chemin de fer, aux mines d'argent, il est le même : actif, empressé, humble, souriant, faisant tout ce qu'il peut pour contenter tout le monde.
Écœuré des sordides atours de la servante Biddy, on éprouve du soulagement en voyant circuler, autour de la table où l'on dine, Hop-Ki revêtu de son sarrau d'un blanc de neige.
a Avec son air innocent, ce gaillard-là porte deux couteaux sous sa blouse, me dit à l'oreille mon hôte, qui, tout en abhorrant la race jaune, possède un excellent cuisinier chinois.
— Mais, il n'est pas trop déplaisant & voir.
— Bah ! un païen, aussi coquin que les autres, pire, peut-être, si l'on savait la vérité.
— Alors, vous l'ignorez?
— La vérité ? Personne ne peut la savoir. Cet individu n'a pas de aomj il vient on ne sait d'où. Puis-je deviner combien de
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gens il a assassinés, combien de temps il a passé en prison ? Si je le questionne, il mentira certainement. Le coquin jure qu'il n'a jamais tué personne, homme ou femme, qu'il n'a point passé
une heure eu prison. Voyez comme il se glisse auprès de la chaise de cette dame ? Sans aucun doute, il a deux couteaux cachés sous sa chemise blanche.
b46 LA, CONQUÊTE BLANCHE.
— Accordez-lui, au moins, le bénéfice de ce doute.
— Non, monsieur, je oe lui accorderai rien que ses gages. Tant d'ouvrage, tant d'argent : tels sont les termes de notre mutuel engagement. Croyez-m'en, dans son pays, ce gaillard était voleur, rebelle, ou esclave. Ces Chinois ne nods envoient pas la fleur du panier, probablement parce qu'ils n'ont pas de mandarins de reste. »
En entendant de semblables commérages dans les clubs et les tables d'hôte de San-Francisco, on est porté à supposer que les sentiments de crainte, d'aversion et de suspicion dont Hop-Ki est l'objet, sont suscités, non pas tant par son paganisme que par sa ligure efféminée, ses allures passives et son travail peu coû- " teux. Naturellement, quelques personnes peuvent avoir des motifs plus sérieux pour le haïr ; mais les premières considérations exercent leur grande part d'influence sur l'opinion en général.
« Aimez-vous à. avoir dans votre intérieur ces domestiques chinois? demandé-je à mon hôte.
— Eu principe, non ; en pratique, c'est diflérent. On n'en peut rien faire et on ne peut s'en passer. Entre plusieurs maux, il faut choisir le moindre. Comme cuisiniers et domestiques, ils rendent de bons services ; mais on les prend à contre-cœur, car on ignore qui ils sont et pourquoi ils ont quitté Canton, quoiqu'on puisse affirmer que, dans leur pays, ils ne valaient pas grand'chose. Pour nous autres de la race blanche, ce sont des êtres aussi fantastiques et aussi irresponsables que des enfants du brouillard. Et cependant, pour bien dîner, il faut avoir un cuisinier chinois.
— Pourquoi pas une Irlandaise ou une Bavaroise?
— Non, nonj ne me parlez ni d'Irlandaise ni de Bavaroise! Voyez mon coquin de Ki. Vous remarquerez qu'en lui parlant je t'appelle Ah-Ki, et non Hop-Ki. «Ah» signifie monsieur, et le gaillard a sa pointe d'amour-propre. Appeler un homme « Ah », c'est une des trois mille formules de civilité, et ces trois mille formules commencent à être usitées à San-Francisco. J'appelle ce vaurien Ah-Ki, ce qui me dispense d'augmenter ses gages et me vaut une économie de vingt-cinq francs par mois, résultant de mon respect pour le livre des rites. D'un autre coté, Hop-Ki me coûte moins cher qu'aucune Irlandaise ou Bavaroise au monde, et il remplit convenablement son devoir. Demandez à ma femme si Ki n'est pas la meilleure des couturières, des femmes de chambre, des blanchisseuses qu'eUe ait jamais eu à
• tarabuster. Tout d'abord, on ne peut s'empêcher de rire en
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voyant, dans une saDc de bains ou une chambre & coucher, un Chinois pafen, à face de lune, occupé k vider la baignoire et & nettoyer les peignes; mais quand on a tiré trois ou quatre fois sa queue-de-cocbon, et qu'on s'est assuré qu'elle est solidement ûxée & Bon occiput, on s'habitue h lui et on oublie son sexe.
— Comparé à l'Irlandaise et & la Bavaroise, votre gredin de Ki semble être un domestique favori.
— Oui, & peu près comme en peut faire son favori d'un puloîs. II ne quitte jamais la maison et ne réclame pas les sorties du dimanche. Quand il désire sortir, il m'en demande la permission, et ne dépasse pas d'une minute l'heure fixée pour la rentrée. Il n'attire chez moi aucun cousin, qui viendrait dévorer mes provisions. Pour rendre justice au païen, quoiqu'il porte deux couteaux sous sa blouse, il est doué de quelques qualités rares chez les blancs, et parfaitement inconnues aux .servantes irlandaises et allemandes. Il ne boit pas, et n'est ni boudeur ni emporté. Il n'emploie aucune locution inconvenante, au moins de celles que votre femme ou votre fille soit susceptible de comprendre. Sans doute, le coquin tempête pendant son sommcilct blasphème dans sa langue maternelle. Quelquefois, je le surprends dans ces accès; mais le païen est si dissimulé, que, même dans ses plus violents paroxysmes de rage, quelqu'un qui ne le connaîtrait pas pourrait croire qu'il ne fait que chantonner, comme pour endormir un enfant.
— Est-il vrai que, comme les autres Asiatiques, les meilleurs parmi ces Mongols soient menteurs et voleurs?
— Parfaitement vrai, mais pas plus que les autres domestiques, auxquels ces défauts sont généralement communs. Certainement, Ki est moins violent que l'Irlandaise et moins nerveux que l'Allemande ; et puis, il a ses moments de remords, sentiment que les deux autres n'éprouvent jamais. Quand il s'est trop mal conduit, il vient, pâle comme un linge, me demander de lui administrer une bonne correction.
— Et vous obtempérez à sa requête?
-^Bien entendu. Il aime le bAton, et moi aussi; une schiague de temps à autre nous fait du bien à tous les deux. »
La bonlé de cœur de mon hdte n'est pas moins remarquable que la tournure plaisante de son esprit. Personne, à San- Francisco, n'a fait de plus généreux, de plus constants efforts pour obtenir que ces Asiatiques fussent équitablement traités par la magistrature et par la polie
« Vous ne pouvez vous faire l'idée de l'impudeiice de ces coquins, conlioue-t-il. Il y a quelques jours & peine, pendant notre saison pluvieuse, alors que la rue Montgomery était couverte d'un pied de boue, une face jaune, portant toque de fourrure et robe de satin cramoisi, traversait la chaussée sur une planche. Un de nos dignes citoyens, remarquant ce joli costume, celui d'une femme plutôt que d'un commerçant, s'élança sur la planche et courut à sa rencontre. Saisi de stupeur, notre Mongol s'arrête. Au même moment, le citoyen le pousse du coude et le couche sur le lit de boue. Quel plaisant spectaclel L'impudent païen se débattant dans la crotte, au milieu des brocards de la foule accourue de tous cAtés.
— Et personne, dans cette foule, ne se rencontra pour imposer silence aux rieurs?
— Certes, non. Ce fut le païen lui-même qui mit un terme aux quolibets.
— Ah ! Comment cela?
— L'impudence de ces Chinois est incompréhensible pour un blanc. Une fois dégagé, Face-de-Lune secoua la boue qui souillait sa toque et sa robe et, fixant sur nos concitoyens un tranquille regard, il Qt la révérence comme une femme, et dit d'une voix que chacun put entendre : « Vous, chrétiens ; moi, païen! Bonjour! »