CHAPITRE LXIV
Ed dehors du conflit des races, qui est sa lutte de tous les instants, l'Amérique a plus d'une bataille & combattre : batailles à la fois civiles, morales et matérielles.
Elle doit rétablir la balance entre les sexes et reconquérir une équitable proportion de femmes; guérir la populatioa de cette passion pour les liqueurs fortes qu'elle a hérité de ses ancêtres anglais, et que surexcite un climat oii se rencontrent les points extrêmes du chaud et du froid; vaincre complètement l'ignorance* qui est, non-seulement le fléau des nations, mais, comme le dit Shakespeare, « la malédiction de Dieu ».
De toutes les causes qui arrêtent l'expansion blanche en Amérique, la première et la plus grave est la rareté des femmes, occasionnée par l'esprit d'aventure auquel les hommes se laissent invinciblement |entralner.
A cette rareté, rien ne supplée dans une colonie, ni la richesse du sol, ni la beauté des paysages, ni la salubrité du cUmat. La femme est la seconde moitié de l'homme.
L'absence de femmes blanches à San-Diégo et & San-Carlos, fut la principale, sinon l'unique raison de l'insuccès de la première conquête blanche sur ce versant du Pacifique. Si don Rivera avait permis & chacun de ses soldats d'amener à Honterey une Andalouse, les premiers habitants de la Californie eussent
1. L'n Sureau d'éducation da Èlati-UnU a été établi en 1867 par le Can|;rès et annexé au ministère de l'Intérieur. Il centralise tous lea rensei^tnements relalira ï rinitructioD du peuple et recueille les inrormations sur l'étnt de l'inalruction dans tous les pays; il publie non-seulement des rapports annuels sur la situation des écoles américaines, mais encore des documents sur les méthodes pédagogiques, sur tea 1>rogrës à introduire dans les établissements d'enseignement primaire, au point de fue aoit moral, seit intellectuel, aoit matériel. L'ensemlile des puLIicatitns du Sureau tTèHucalion , déji considérable, témoigne d'un grand zélé et Tait le plus grand honneur au directeur général d'éducation, M. Ealon. (Note da Iraduclcur.)
été espagnols, catholiques et civilisés, au lieu d'être métis, païens et demi-sauvages. Si les immigraats yankis et australiens s'étaient fait accompagner par des femmes américaines et anglaises,
I« vieux moulin, dans le pire Fttirmoat, i PhilaUtilphie .
il y aurait eu moins d'ivrognes, de meurtriers, de suicidés et de divorcés dans la délicieuse ville de la Porte-d'Or.
Si aujourd'hui le trappeur et le mineur des Montagnes-Rocheuses pouvaient avoir des femmes de leur race, il n'y aurait plus de Jem Bakers, vivant dans des cabanes avec cliacuu cinq
ou six squaws, excitant les Shoshones à atta(]uer les établissclâents blance, et les Chéyennes à enlever les femmes blanches dans les trains d'émi^rants.
Si la proportion naturelle des sexes existait en Amérique, la traite des lllles indiennes prendrait On et le sens moral ne serait
Uno vue duu le pue Ftlrmont, à Philadelphie.
plus outragé par l'irruption d'une horde asiatique de femmes esclaves.
Les troubles domestiques s'éteindraient en Amérique faute d'aUment. Ces troubles, en elTet, doivent pour la plupart, être attribués & la disproportion des sexes. Si le nombre en était
ôûO LA CONQUÊTE BLANCUE.
<K>ndér'î de Icllc sorte que tout homme disposé & se marier pât trouver une compagne, la femme du voisin cesserait d'èlrc poursuivie. Si chaque femme, conformément à l'ordre imposé par la nature, pouvait s'assurer les préfi^rences d'un liomme, et d'un seul, elle serait moins rêveuse et moins idéale, moins absolue
. I^ScLuilklII, &Pliilade1|>liic.
et moins vindicative, moins froissée de sa situation dans la société. Une femme pourvue d'un mari, sans tentation manifeste de changer son compafinon pour un aulre, puis pour un autre encore, fermerait l'oreille à ces hâbleurs des deux sexes qui viennent lui parler sympathie et afiinités. Elle n'aspirerait ni à
des droits plus étendus, ni à une liberté plus grande que n'en avaient leur» mères anglaises sous l'empire de l'amour légitime.
Mais comment l'ordre moral peut-il être maintenu dans des contrées où la proportion des sexes est de deux hommes contre
La Wiseahickon, il Philadclpliie.
une femme, comme dans l'Orénoque, de trois contre une, comme dans le Nevada et l'Arizona, de quatre contre une, comme dans l'Idaho, le Wyoming et le Montana?
n n'y a pas de nation civilisée et indépendante où ce phénomène soit aussi flagrant qu'en Amérique.
En 1871, le royaume-uni de la Grande-Bretagne possédait, en chiffres ronds, une population de trenle-et-un millions six cent
dix-sept mille Ames. Dans ce nombre, il y avait quinze millions' trois cent soixante mille hommes et seize millions deux cent cinquante-sept mille femmes, soit un excédant de tiuit cent quatre* vingt dix-sept mille femmes.
En 1870, les États-Unis possédaient, également en chiffres ronds, une population blanche de trente-trois millions cinq cent quatre-vingt-neuf mille Ames, dont dix-sept millions vingt-neuf mille hommes et seize millions cinq cent soixante mille femmes, soit un excédant, dans les Ëtats et Territoires, de quatre cent soixante mille hommes.
Le mal provient de l'immigration de célibataires, ou d'hommes mariés laissant leurs femmes en Europe; car prenant le pays dans son ensemble, il n'y a, dans le climat de l'Amérique, rien qui semble favoriser le développement du sexe masculin aux dépens du sexe féminin. Les tribus rouges ont à peu près le même excédant de femmes qu'en Europe.
Les noirs présentent également un excédant de femmes ; chez leurs frères hybrides, les mulAIres, la proportion atteint le chiffre de dix femmes contre sept hommes. Le mélange du sang semble défavorable h la règle générale des naissances féminines. La population blanche d'Amérique suit les mêmes lois de nativité que Ja population blanche d'Europe.
Prenons pour exemple la Prusse, comme une contrée où le développement de la race blanche s'est toujours fait, et se fait encore suivant l'ordre naturel.
La Prusse est un pays sérieux et prospère od te paysan est bien enseigné, bien gouverné et bien exercé. Le mouvement de sa population s'est accompli très-lentement. Quand la Prusse envoyait un émigrant, l'Angleterre en expédiait plus de quinze. Durant les quarante années pendant lesquelles le courant de l'émigration se précipitait à flots serrés d'Europe en Amérique, la Prusse ne perdit qu'une centaine de mille Ames. Sa population peut donc être prise comme critérium de l'état normal de la race blanche en Europe.
En 1871, la Prusse avait une population de vingt-quatre millions six cent quatre-vingt-treize mille âmes, dont douze millions cent soixanle-quator7e mille hommes, et douze millions cinq cent dix-huit mille femmes ; excédant de celles-ci, trois cent quarantequatre mille.
De ces chiffres il résulte qu'en Prusse, sur mille âmes, le nombre des femmes dépasse de treize celui des hommes : moyenne
qui est exactement celle du Haryland et, & très-peu près, celle du New- York et du Connecticut.
L'Angleterre et l'Allemagne doivent à l'Amérique plus de huit cent mille femmes ; dette vis- à-vis de laquelle toute autre réclamatioD de compensation peut être considérée comme pure bagatelle.
Il est impossible de s'imaginer combien l'Amérique soufTre de cette perte. On disait autrefois que tout homme débarquant ft New- York représentait, pour la république, une valeur de mille dollars. Or, les femmes valent autant que les hommes, et même davantage, dans quelques régions de l'Amérique. Supposons donc que chaque femme débarquant à New-York représente mille dollars. Quelle est la valeur des huit cent mille femmes que l'Angleterre et l'Allemagne doivent aux États-Unis ? Huit cent millions de dollars (quatre milliards de francs) I
Toutefois l'Amérique souffre, moralement et socialement, nonseulement de cette pauvreté absolue et générale de femmes, mais encore de la partiale et malheureuse distribution de celles qu'elle possède. En Angleterre, en France et en Allemagne, les sexe» trouvent un niveau normal. Les diverses parties du pays ne son pas plus riches l'une que l'autre. L'Essex a environ la même moyenne que le Chcshire, la Normandie que la Provence, le Brandebourg que le Rhin. Partout il existe un léger excédant de femmes.
11 n'en est pas de même aux États-Unis. Quoique, dans son ensemble, la BépubUquc soit pauvre en femmes, certains Élats, la moitié au moins, en sont riches, quelques-uns même plus que riches. Dans dix-sept États, et dans le district de Columbîa', il y a plus de femmes que d'hommes.
Dans quelques-uns de ces États, la différence est insignifiante. Par exemple, dans le grand État de Pennsylvanie, qui renferme une population de plus de trois millions cinq cent mille âmes, la dilTérencG entre les sexes n'est que de un sur mille. Le Haine et le Mississipî offrent un résultat identique. En Louisiane, la différence est de trois; dans le New-Jersey, de sept; dans le Tennessi, de neuf sur mille.
Dans les plus anciens États, au contraire, l'excédant des femmes atteint un chiffre très-élevé et qui dépasse quelquefois
1. District fùdéral codé, en 1791, par les Élats de Virginie et do MarylaDd au gnu vcrnc mon l général de l'Cciao, bous In direction ioimédiale duquel il se trouve; sa rajjitnle est Washington. {Xote du Iraducleur.)
celui de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Dans le Royaume- Uni, sur mille individus, il y a quatre cent quatre-vingt-six hommes contre cinq cent quatorze femmes ; c'est une dilTërence de vingt-huit sur mille ; en Prusse, elle n'est que de treize. Dans le Massachussetts, sur mille âmes, on compte quatre cent quatrevingt-trois hommes contre cinq cent dix-sept femmes : soit une différence de trente-quatre sur mille ; et l'on vient de voir que, dans la Grande-Bretagne et l'Irlande, elle n'est que de vingthuit. La Caroline du Nord possède un excédant de femmes supérieur & celui d'aucun pays de l'Europe, à l'exception de la Suède, et le vieil État puritain de Rhode-Island en a plus que son voisin, également puritain, l'État de Massachusetts.
La région du monde civilisé la plus peuplée de femmes est le district de Columbia, au centre duquel se trouve Washington. Dans ce purgatoire féminin, il y a, sur mille Ames, cinq cent vingt-huit femmes contre quatre cent soixante-douze hommes.
Ce singulier phénomène semble n'èlre compris par personne.
On sait pourquoi la Grande-Bretagne présente un excédant de femmes plus considérable que la Prusse. Pendant la présente génération, la Grande-Bretagne a fourni un demi-million d'émigrants de plus que la Prusse. La même explication s'applique au Massachussetts et au Bhode-Island. Mais le district de Columbia n'est pas une ancienne colonie dont les ûls gagnent les plaines de l'Ouest, laissant leurs sœurs au vieux foyer domestique.
Columbia signifie Washington, c'est-À-dire, la cité artistique, le centre des belles manières et des plaisirs, la ville où, tout à l'aise, on peut boire et jouer, danser et coqueler. Washington est un aimant qui attire les femmes, parce que Washington est la capitale de l'Union, le siège du gouvernement, une localité regorgeant de célibataires et oii se dépense beaucoup plus d'argent qu'il n'en est gagné.
Dans tous les autres États et Territoires, il y a un excédant de mflles. Faible dans quelques-uns, — le VermonI, le Delaware, le Kentucky, — it ne dépasse pas sept sur mille. Dans d'autres, — l'Utah, i'Indiana, l'Arkansas, le Nouveau-Mexique, — il n'est pas excessif. Considérable dans la Californie, le Kansas et le Minnesota, cet excédant est énorme dans l'Arizona, le Wyoming, ridaho et le Montana : trois et même quatre contre un. Que penser de la situation morale et sociale d'une région où il n'y a qu'une femme blanche contre quatre hommes blancs !
La dégénérescence plrysique suit de près cette dégénérescence morale. Pendant un long temps, ces faits n'ont attiré l'attention de personne ; mais depuis la publication de « la Nouvelle Amérique »', quelques observateurs ont cherché 4 s'en rendre compte, et cette étude les a laissés tristes, souvent épouvantés.
Catherine E. Beecher, un des avocats de la lil>erié rëmînine, s'est livrée à des recherches sur l'état sanitaire des femmes américaines, il en est résulté que « dans le nombre immense de ses amis et connaissances, dans toute l'étendue de l'Union, elle n'a pu trouver que dix femmes mariées parfaitement saines, bien portantes et vigoureuses ». En dehors de son cercle intime, Catherine Beecher prend vingt-six villes et dix observations en moyenne dans chaque ville. Sur deux cent soixante femmes, elle n'en découvre que trente-huit en bon état de santé. Soixante autres villes lui ont donné des résultats identiques.
Si ces statistiques sont justes (et elles ont été citées dans les rapports officiels qui en ont reconnu l'exactitude); il faut en conclure qu'une seule femme américaine sur dix est physiquement susceptible de remplir les devoirs sacrés d'épouse et de mère.
Il y a trois ans, le bureau d'éducation a publié un document qui s'est enfoncé comme une flèche acérée dans le cœur des Américiiins patriotes. 11 prouvait que le chiffre des naissances baissait en Amérique d'année en année, non-seulement dans un État, mars dans tous les États en général. Ce déclin est constant et universel ; il est le même dans l'Arkansas et l'Alabama que dans le Massachusetts, le Connecticut, le Michigan, l'indiana, la Pennsylvanie et le New-York. Le taux était plus fort en 1800 qu'en 1820, en ISïO qu'en 1840, en 1840 qu'en 1860. II est reconnu que le chiffre des naissances est plus élevé parmi les émigrants que parmi les indigènes; et cependant, la moyenne, ainsi augmentée par les étrangers, est encore inférieure à. celle de tous les pays de l'Europe, sans en excepter la France sous les plus mauvais jours de Louis-Napoléon.
Quelques-uns des plus habiles économistes et médecins de Boston en sont arrivés â celte conclusion que la race blanche ne peut vivre sur le sol américain I Et la législation n'a rien édicté pour combattre ce fléau : l'inégale distribution des sexes! Ce qui a été fait ne l'a été que par accident — c'est-à-dire ce que les hommes d'État entendent par « accident ».