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CHAPITRE LXIII

Si Philadelphie est le plus éclatant exemple des progrès blancs en Amérique, c'est parce que rien d'accidentel, rien de temporaire ne règle les conditions de son développement. Ce n'est ni une résidence royale, comme Rome, ni le centre d'un nouveau système impérial, comme Berlin. Elle n'attire pas vers elle, par ses richesses minérales, les esprits aventureux de toutes les nations, comme San-Francisco. Elle n'est pas le port d'urrivéedes immigrants d'Europe, comme New- York, ni une ville à la mode, comme Brîghton el Sarafoga', ni un port libre, comme Livourne; elle n'a pas, comme Madrid, éveillé la fantaisie d'un Ccrar,

I. Ville de l'Étal de New-York, célèbre |)ar s.'h eaux miiiùralu'. (.Vo/e Ju (i'uductcur.)

Elle a grandi naturellement.

Des causes accidentelles ont fait la Tortune de certaines cités. La prospérité d'Omaha est due &. son chemin de fcr^ celle de Birkenhead ' à ses docks , celle de Pétrolia à sa source d'huile minérale. Celle de Philadelphie découle uniquement de causes générales et ne saurait être compromise par l'écroulement d'une douzaine d'industries.

Des gens habitant actuellement la rue Walnut se rappellent le temps où Philadelphie égalait à peine Croydon ' en étendue. Maintenantelle estplusgrande que Berlin, presque aussi grande que New-VoTk. 11 y a cinquante ans à peine, elle avait environ l'étendue d'Edimbourg; dix ans plus tard, elle avait celle de Dublin, quinze ans après, elle dépassait Liverpool. A l'heure qu'il est, Philadelphie égale au moins les villes de Manchester, de Liverpool et de Sheffield réunies. En additionnant ensemble la population de Dublin, d'Edimbourg, de York, de Lancastre etde Chester, on n'arriverait pas ù la moitié du chifTre actuel des habitants de Philadelphie. Si dimension est synonyme de puissance, la ville de l'amour fraternel' est une véritable métropole.

Les cités chinoises à part, Philadelphie prétend être la quatrième ville du monde, et n'admet que la supériorité de Londres, Paris et New-York. Elle est plus grande que Moscou et Saint- Pétersbourg, les deux capitales de la Russie, réunies ; que les trois capitales de l'empire austro-maggyar, Vienne, Pesth et Prague; que les quatre capitales du royaume d'Italie, Rome, Florence, Naples et Turin. Elle se largue de renfermer actuellement une population d'un peu plus de onze cent mille âmes.

L'extension de Rome moderne, la splendeur de Berlin, sont moins extraordinaires que l'extension et la splendeur de Philadelphie. Aucune ville, à ootre époque, n'a prospéré autant que Rome depuis qu'elle est devenue la capitale de l'Italie; et cependant, sous le rapport de la population, Rome n'est qu'une ville de sixième ordre. En trois ans, Londres ajoute à sa population plus d'habitants qu'il n'en existe sur les sept collines.

1. Yilte manufacturière d'Angleterre sur la rive gauche de la Mcrscy, en Tacc de Liverpool. La Compagnie des Docks y a fait construire des Lobilations modèles pour les ouvriers. Sa population, qui n'était que de deu\ cents hibitanls en 1821, est aujourd'hui de quarante mille ftmes. [iVole du traducteur.)

3. Ville d'Angleterre, dans le Comté do Sui'rey, 6 seize kilomètres do Londres; seize mille cinq cents habitants. (iVole du Iriiducttur.)

3. 1« nom de Pliiladetphie, composé du deux mots grecs, signiOc liltéralcmen • amour rralcrnel. A'oJe du traducteur,]

Philadelphie fait de même en quatre ans. Personne De suppose que le développement de Home se perpétuera ainsi éternellement. Elle ne recevra pas chaque année dans ses murs uu gouvernement, une cour, une armée, un parlement.

Berlin s'est accrue avec une incroyable rapidité et la capitale de l'empire d'Allemagne éprouvera plus longtemps que Rome l'influence des événements. L'Allemagne, en elTet, est un pays plus grand que l'Italie; son système est moins paroissial el un nombre plus considérable de ses principaux citoyens, à la fois civils et militaires, trouvent leur intérêt à vivre près de la cour de l'empereur. Cependant, à Berlin comme à Washington, à Madrid, et dans d'autres capitales artificielles, le terme de ce développement accidentel ne peut manquer d'être bientôt atteint. Berlin n'est pas, comme Londres et New- York, un grand centre commercial avec un port assez près de la mer pour sufQre à tous les besoins, à toutes les entreprises du commerce. AinsiqucMadrid, Berlin est une ville intérieure. 11 est de toute évidence (juc, dans l'univers entier, les capitales futures, placées sur les deux éléments, seront accessibles, comme Constantin le disait de Byzance, par terre et par mer.

On entend peu parler de cette ville qui se développe silencieusement sur les rives de la Dclaware ; aussi, quatre personnes sur cinq seront-elles fort étonnées d'apprendre que, comme New- York, Philadelphie laisse bien loin derrière elle d'anciennes et historiques capitales, telles que Vienne et Constantinople.

Et cependant celte pousse hâtive réunit tout ; solidité du tronc, extension des rameaux, richesse du feuillage. Quand on revient dans celte ville après quelques années d'absence on est, à chaque pas, frappé de stupeur.

On n'ose dire qu'on a laissé «ne ville de briques et qu'on retrouve une ville de marbre'; et pourtant, cette appréciation ne serait pas absolument hypL-ibolique. Beaucoup de mes amis que j'avais laissés, il y a huit ans, dans des maisons de briques, habitent aujourd'hui des palais de marbre.

Les voies publiques se bordent de constructions splendides. Et je n'entends pas par là. les édifices publics d'un caractère et d'une grandeur exceptionnels, comme le collège Girard, l'établissement scolaire le plus parfait qui soît en Amérique, ou le nouveau pont Girard sur la rivière Schuyikill, le plus large et peut-ètra

1. C'csl lo mot (le Sui}l0[ic ft. propos de la rfconstruction de lluiiic [>ar Auguslc ,,.. marmoream reddidisse (juam lalericiam ucce/iissei, (A'ofe du tradualeur.)

le plus magnifique ouvrage en fer du monde- Je parle des constructions ordinaires, clubs et maisons de banque, églises et tribunaux, loges maçonniques, hôtels et bureaux de journaux. Deux ou trois des maisons de banque égalent les plus belles constructions de ce genre récemment édifiées dans Lombard- Street, tandis que notre Grande-Loge n'est qu'une masure en comparaison du Temple maçonnique de Philadelphie.

Les nouvelles églises sont généralement d'un bon style, richement décorées, avec façades en diorile' brut ou en marbre blanc poli. Les nouveaux bâtiments de l'université de Pennsylvanie, en partie terminés, ont une superbe apparence; ils sont construits en diorite brut particulier à. la localité, avec façades en grès rouge; parfaitement organisés à l'intérieur, ils renferment de riches collections, surtout en histoire naturelle.

Broad-Street ne peut rivaliser encore avec Pall-Hall, mais le square Penn est à la fois plus vaste et mieux construit que le square Saint-James. Market-Street n'est pas encore égale au Strand, mais Chestnut-Streetest dtgned'étre comparée à Cheapside, et dans quelques années les quartiers commerçants de Philadelphie lutteront en aspect architectural avec les plus beaux districts de Londres, mfime avec Queen-Victoria-Street et Ludgate-Hill.

Mais les banques et les clubs sont une spécialité. Souvent une partie d'une ville s'embellit au dépens des autres, comme nous l'avons vu pour Bloomsbury et Belgravia, oii les logements vermoulus de milliers d'indigents ont été abattus pour Taire place à Kew-Oxford-Street et aux jardins de Grosvenor.

Ces faits se présentent dans toutes les grandes cités sans être pour cela un signe de progrès. Les démolitions de Paris, sous Louis-Napoléon, ont eu pour cause, non l'intérêt de la salubrité publique, mais une ardeur fiévreuse et un maladif besoin de changement.

Comment se construisent les maisons ordinaires d'une ville? Comment y sont logées les masses? Ces questions sont celles que doivent avant tout se poser l'homme d'État et le moraliste. Il n'est pas suffisant de se demander si, derrière ces banques et ces palais, se trouve des ruelles infectes et des masures misérables; il est plus important de s'assurer comment les classes diverses de la population sont logées.

Nulle part, ni en Amérique ni ailleurs, je n'ai rencontré d'ha-

1. Roche d« couleur verte qui se compose ewenlielleiueiit de feldspaUi et d'unphibolile. [Sole du traducteur.

dilations particulières aussi salubres et aussi coarortabies qu'à Pliiladelphie. II n'y existe ni bouges ni immondices d'aucune sorte. Presque toutes les maisons renfennent une salle de bains, ce qui, n'en déplaise au lecteur, est un signe distinctif; le

MoDument en l'honneur da prisideni Liniroln, i Philadelphie.

bain signifie propreté, et la propreté signilie santé. Les pays d'Orient nous oflrent les bains des sultans et des pachas : bassins de marbre, ombragés d'arbres touffus, munis de jets d'eau courante, luxe pour le riche et non nécessité pour l'indigent.

Ici, il y a des bains pour tous ceux qui sont disposés^ payer tcft prises d'eau , et, d'après ses rapports, la Compagnie des eaux compte plus de quarante mille abonnés. Ce fait, qui implique les mille vertus découlant de la propreté personnelle, fait grand lionneur à. la ville, plus même que le parc de Fairmont.

Et cependant ce parc, d'une superficie de quatorze cents hectares, situé sur les rives du Schuylkill et de la Wissahickon, est une des merveilles du monde.

Qu'on se représente une plantation dans laquelle Hyde-Park, avec ses cent soixante hectares et ses trois rivières— le Ring, la Serpentine et le Ladies'Mile — serait complètement perdu I Le parc Central, à New-York, qui a une superficie double de celle de Hyde-Park, tiendrait dans un seul coin de Fairmont-Park. Les sept parcs de Londres — Victoria, Grinwich, Finsbury, Battersi, Saint-James, Hyde et Régent, — réunis en un seul, ne l'égalent pas en étendue.

La beauté de Fairmont-Park ne le cède en rien à ses dimensions. Ni le Praler de Vienne, ni les Délices de Séville, ni le Bois de Boulogne de Paris, ne peuvent lui être comparés. Rien de charmant comme une promenade sur les bords du Guadalquivir par une nuit d'été; rien de beau comme les paysages de Sèvres et de Saint-Cloud; mais le Schuylkill est un cours d'eau plus pittoresque que ne l'est le Guadalquivir, près de Séville, ou la Seine, près de Paris.

De la colline Georges on embrasse une vue combinant toutes les beautés devant lesquelles on s'exlasie sur les hauteurs de Richmond' et de Greenwich. Devant soi, un pays boisé se déroulant jusqu'aux limites de l'horizon; à ses pieds, une large rivière aux gracieux méandres; au delà de cette rivière, une foret de clochers, de tours et de dômes que domine, comme un nouveau Parthénon, un noble édifice, le collège Girard. Vu par un jour d'été, alors que le feuillage inondé de lumière se teinte d'or et de pourpre, et que le marbre poli réfléchit de scintillants éclairs, ce panorama se fixe dans la mémoire pour ne s'en elfacer jamais. Et cependant, il y a des points sombres dans ces fières annales du développement américain. Le victorieux édifice porte inscrit sur ses murs un triste et grave avertissement.

1. Il ne s'agit pu ici de i& capitale de la Vliginie, mais de la ville anglaise dn comlé de Surrey, ailuée sur tes rivos de la Tsmlse, à 1â kilom. de Londre*. Od y jouit d'une vue splendide qui rappelle le paDorama delà terrasse de Saint-Germaiii, (NoU du tradiiclear.)

Le Temple nutoDuiqDe, & Philadelphie.

LES FEMMES BLANCSES.

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