CROISADE CONTRE L'INTEMPERANCE
La passion teulonique pour l'aie et l'hydromel survécut à la chute d'Odin et des filles norses; elle prit une nouvelle forme de foi religieuse sous le nom d'ales ecclésiastiques et de coupes de grâce. Nous avons nos libations & lu divinité, nos coups de l'étrier, nos aies de carénié, de Lammas * et de NoSl. Nous buvons aux baptêmes, aux mariages, aux enterrements. Pour les noces, nous avons l'aie des fiancés ; nous fêtons avec des liqueurs spiritueuses la venue d'un nouveau-ué et nous célébrons avec du vin les vertus d'un mort.
Nous autres, Teutons, nous sommes les poètes de la bonne chère. Une princesse saxonne nous a laissé cette phrase ; « Liever Kyning was heal !» — A voire santé, mon cher roi ! — l'origine de notre Wassait * actuel. C'est une jeune Anglaise qui a inventé le toast. La coupe d'amour et le verre du départ nous appartiennent en propre. Par le fait, nous éprouvons pour les liqueurs fortes un entraînement que n'ont pu enrayer encore ni les commandements de l'église, ni les règlements de la police.
Les Américains ont nos vertus et nos vices. S'ils boivent plus que les français, les Italiens et les Espagnols, ils sont plus qu'eux durs au travail et solides au combat. Dans tout ce qu'ils font, comme dans tout ce qu'ils se refusent à faire, ils déploient l'exagération d'un caractère aussi original que vigoureusement trempé.
En Angleterre comme en Amérique, nous avons vaillamment lutté contre l'intempérance. Nous avons essayé des amendes, de l'exposition publique, de l'emprisonnement. Nos cousins d'Ame tique sont allés plus loin que nous dans la voie de la répression. Dans certains États, la vente des boissons enivrantes a été interdile; dans certains autres, le débit en a été soumis à des restrictions presque aussi radicales que la prohibition même. Dans plusieurs États, les débitants sont responsables des délits commis par les ivrognes, hommes ou femmes; dans beaucoup d'autres, l'habitude de l'ivrognerie est devenue un cas de divorce.
Mais en Angleterre, aussi bien qu'en Amérique, les résultats sont tellement douteux qu'on peut hardiment nier l'eflicacité des remèdes.
Prise dans son ensemble, l'Amérique consomme plus de whisky que jamais. Dans les Ëlats les plus sobres, les condam-
1, Fête de Sainl-Pierro ia Liene. [A'ofe du Iraducleur.) 3. CbaïuoD juyeusc, chansoD à boire. (.Vote du traducteur.)
nations pour ivrognerie augmentent de jour en jour. Le Maine, malgré la rigueur de sa législation, compte, cette année, plus de délinquants et plus d'amendes prononcées que par le passé. Le Hassachussetts, après avoir essayé de la prohibition pendant plus de vingt ans, vient de rapporter la loi et de revenir à l'ancien système autorisant la vente des boissons, en la soumettant à des rëjrlements de police.
Dans rOhio, on a eu recours à des lois, & la surveillance de la police, à l'enthousiasme privé. Juges et inspecteurs ont échoué, aussi bien que prédicateurs et missionnaires. On y a organisé des croisades des deux sexes : les hommes prêchaient, les femmes chantaient. Inutiles elTorts ! Et cependant l'échec n'est pas assez signalé pour produire !e découragement et empêcher de nouvelles tentatives. Le « mouvement chantant » a été supprimé par la Justice, sous le prétexte qu'il troublait la tranquillité publique ; mais les gens pieux le considèrent comme ayant laissé dans l'Ohio des semences fécondes.
La croisade entreprise par la « mère » Carcy et sa troupe de chanteuses offrait un côté comique'qui pouvait tenter ft bon droit le crayon d'un artiste. Quant à moi, je professe, pour les femmes, même quand je ne suis pas tout à fait de leur avis, un trop profond respect, pour ne pas traiter ces demes avec toute la déférence due à la pureté de leurs intentions et à la noblesse de leur but.
Les chanteuses étaient des femmes bien nées et bien élevées, appartenant à diverses communions religieuses, spécialement à l'église wesiéyenne. Surveillant les agissements des sociétés de tempérance cl notant avec soin les causes diverses de l'inanité de leurs efforts, elles en arrivèrent à cette conclusion que, comme agents de moraUsation, les hommes sont impuissants, et que les femmes devaient se mettre à l'œuvre.
Au point de vue purement féminin, l'amour de la boisson est une passion non-seulemeiit naturelle, mais encore universelle et tenace, et les moyens employés par les hommes pour la combattre sont incertains et empiriques : garanties écrites, ordres sociaux, réunions publiques, lois prohibitives. Aucun homme n'ayant eu l'idée d'en appeler à Dieu, les dames virent que cette ressource leur restait, et elles résolurent d'en tenter l'efficacité.
Elles entreprirent donc la croisade de la prière contre l'ivrognerie. Elles prièrent dans les temples ; elles prièrent dans leurs appartements; elles convoquèrent des réunions pour prier. Quand elles se trouvèrent mûres pour de plus audacieuses dé-