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CROISADE CONTRE L'INTEMPÉRANCE

marches, elles parcoururent les rues', s'arrétant en face des <lébits de liqueurs, priant pour les buveurs de whisky aussi bien que pour les débitants, et luttant contre le malin esprit.

L'œuvre de rédemption commença dans la Quatrième Au». Après s'être rassemblées & l'église où elles demandèrent à Dieu de bénir leur entreprise, les daines formèrent leurs rangs et s'a- ' vancèrent deux par deux en chantant des hymnes.

Aupl'ès de la Bourse se trouve un célèbre débit de liqueurs, lieu de rendez-vous des négociants qui y viennent goûter et ingurgiter de copieuses rasades de whisky et d'eau. Les dames s'arrt^tèrent, se rangèrent en demi-cercle vis-à-vis de la devanture, barrèrent les trottoirs et entonnèrent « le Roc des Ages ». L'hymne terminé, elles s'agenouillèrent sur le pavé pour prier.

Les consommateurs sortirent du débit pour contempler ces étranges visiteuses. Les passants, attirés par les cliants sacrés, s'attroupèrent, et bientât une foule compacte intercepta la circulation de la rue. Voitures et charrettes durent prendrent une autre direction. Quelques assistants se mirent à rire et à plaisanter, d'autres à lancer des sous dans le cercle. D'autres, et c'était le plus grand nombre, ne pouvaient déguiser un sentiment de pitié mêlé de stupéfaction, le cerveau masculin étant lent â comprendre que la moralisation puisse découler d'actes susceptibles de se convertir en émeute.

La prière terminée, les femmes se levèrent et entonnèrent de nouvelles hymnes. Les Américains sont passionnés pour ces sortes de chants, et, parmi eux, il en est peu qui ne se découvrent et ne fassent chorus quand il s'agit d'hymnes comme « le Boc des Ages » et « 11 y a une Fontaine ».

Après avoir tenu ainsi le débit en état de siège pendant environ une heure, les dames se remirent en rang et regagnèrent leur église, escortées par une foule d'hommes etd'enfants— lesquels, pour la plupart, n'avaient jusqu'alors jamais mis le pied dans une église. Un court service termina la journée.

Ces scènes se renouvelèrent chaque jour pendant plusieurs semaines. Quelques débitants ouvrirent leurs portes et invitèrent les femmes & entrer. Celles-ci, acceptant aussitdt, envahirent l'établissement et en expulsèrent les hommes. D'autres débitants se déclarèrent vaincus et fermèi-ent boutique. Quelques vendeurs de whisky, en particulier des juifs, insultèrent les femmes croisées et oITrirent à boire gratis & tout vaurien qui voudrait venir chanter chez eux des chansons grivoises. Les dames persévérèrent

cependant jusqu'à ce qu'un millier de débits se fussent fermés devantcetle incessante persécution.

Malheureusement, il était impossible de permettre à ce mouvement de se propager. La voie publique était interceptée, le commerce compromis, et quand l'attrait de la nouveauté se fut évanoui, les oégociants et banquiers notables de Cincinnati obligèrent les autorités civiles i intervenir. La réforme fut sacrifiée au commerce.

<t Nos ofQciers publics, me dit un avocat, doivent tous leur élection aux trafiquants de boissons spiritueuses, et les commissaires de police n'osent verbaliser contre les débitants. »

La vente des liqueurs fortes est tellement rémunératrice dans l'Ohio que les débitants s'inquiètent peu des amendes qui peuvent leur être infligées. Cependant, un magistrat qui connaît sonmëtier peut toujours venir & bout de l'entêtement des délinquants.

Un Israélite fut un jour traduit en justice sous l'inculpation de vendre du whisky sans patente.

« Dix dollars (cinquante francs) d'amende, dit le magistrat. — Dix dollars ! grimaça le juif. Je payerai.... Mais je continuerai à vendre. »

Pour récidive, il fut condamné à vingt dollars. « Vingt dollars!... je payerai.... Et je continuerai 4 vendre. » Au troisième délit, le juge prononça une amende de cent dollars (cinq ceuts francs).

Pour le coup, le juif p&lit et tressauta. « Cent dollars ! gémit-il... Je ne vendrai plus, » Mais généralement, les magistrats sont indulgents, trop indulgents peut-être, pour les délinquants.

En vertu de la loi Adair, tout débitant de l'Ohio qui donne à boire à un individu est responsable des délits que cet individu peut commettre, même quand il n'aurait fourni qu'une partie de ce que son client a consommé. Ainsi, un individu entre successivement dans cinq ou six bars et y absorbe une foule de liqueurs diverses; il s'enivre, devient querelleur, tapageur et mène un train désordonné : les débitants qui t'ont servi sont, collectivement, responsables de ses méfaits.

Une telle loi devrait être attentivement étudiée et soigneusement exécutée. Les croisés des deux sexes affirment qu'elle n'est pas appliquée du tout.

« Ici, poursuit mon avocat, c'est tout agrément et tout profit que de s'intoxiquer. Il n'en coûte que vingt-cinq sous & un indî-

vidu pour s'eatvrer. Une fois ivre, il ameute les passants et casse la lËte à l'un d'eux. Traduit devant le magistrat, on lui fournit le logement pour une nuit et un bon repas — le'tout pour ces vingt-cinq sous.

— Et comment feriez-vous pour prévenir de semblables faits ?

— Comment? Je voudrais que la vente des liqueurs fortes fût assimilée & un délit et punie comme tel.

— Mais, nulle part, en Amérique, il n'est délictueux de vendre les vins et les liqueurs qui se débitent librement dans toutes les villes d'Europe?

— Pas tout & fait, mais il ne s'en faut guère. Êtes-vous jamais allé à Saint-Johnsbury, dans le Vermont? Non I Eh bien, voyez Saint-Johnsbury. C'est une ville d'une sobriété exemplaire, où nul ne peut se procurer une seule goutte de liqueur I

— Qu'est-ce que Sainl-Jdhnsbury?

— SaintJohnsbury, monsieur, c'est le paradis du travailleur, i

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